Jusqu’à la garde (Xavier Legrand)

Vu jeudi 1 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) un grand film français sur le thème de la violence conjugale:

Jusqu’à la garde (2018) 1h33 Réal. et scén.: Xavier Legrand. Prod: Alexandre Gavras. Int: Léa Drucker, Denis Ménochet, Thomas Giora, Mathilde Auneveux, Mathieu Saïkaly.
Lion d’argent de la meilleure mise en scène et Lion du futur, prix « Luigi de Laurentiis » du meilleur premier film au festival de Venise 2017.
Prix du Public du Meilleur Film Européen au Festival International du Film de Saint Sébastien 2017

Antoine et Miriam Besson divorcent. Pour protéger son fils de 11 ans de la violence de son père, Miriam en demande la garde exclusive. Antoine se sert de son fils Julien et profite de la situation pour tenter de réconquérir celle qu’il considère toujours comme sa femme.

Le film est découpé en grands blocs. La première séquence au tribunal dure seize minutes. La tension est extrême, l’atmosphère étouffante, la violence palpable. Les parents parlent peu. Ce sont les avocates qui ont la parole. Celle du père se montre agressive. La juge finit par critiquer l’attitude de la mère et accordera le droit de visite à Antoine. On comprend vite que c’est lui qui représente  le danger. Il est massif, manipulateur, malheureux. Les deux rencontres entre le père et le fils forment le centre du film.  La fille, Joséphine, va avoir 18 ans. Son seul but est de fuir cette famille qui l’étouffe et rejoindre son petit ami. Sa fête d’anniversaire constitue le centre du film. Xavier Legrand joue sur la lenteur.   La maison paraît un refuge, mais la menace approche comme dans les thrillers. La dernière scène, dans l’obscurité,  est un long plan-séquence de six minutes.

Le film semble naturaliste. On pense à Maurice Pialat, mais c’est aussi un conte. Le metteur en scène se place du point de vue de l’enfant qui  a peur de l’ogre. Il n’insiste pas sur le monde extérieur, le contexte social. La mise en scène est rigoureuse, efficace. Il y a un vrai travail sur le son (Le bip de la ceinture de sécurité, l’interphone) ce qui est assez rare dans le cinéma français pour être souligné.

Les trois acteurs principaux sont excellents: Léa Drucker, Denis Ménochet, Thomas Giora. L’enfant, Thomas Giora, est même exceptionnel. Il rappelle le jeune John Harper (Billy Chapin) du mythique film de Charles Laughton, La Nuit du chasseur (1955).  La vieille Rachel Cooper (Lillian Gish), à la fin de ce film, murmure le soir de Noël: « Seigneur, sauve les petits enfants. Le vent souffle et les pluies sont froides. Cependant, ils endurent. Ils endurent et ils supportent. »

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19204539&cfilm=4963.html

Xavier Legrand, acteur, scénariste et réalisateur, avait déjà réalisé en 2013 un court métrage de 22 minutes sur le même thème: Avant que de tout perdre avec déjà Léa Drucker et Denis Ménochet. Grand prix du Festival de Clermont-Ferrand 2013. Sélectionné aux Oscars du cinéma 2014 dans la catégorie meilleur court métrage de fiction. César du meilleur court métrage en 2014. Il y racontait uniquement la fuite de la femme et de ses deux enfants.

https://www.youtube.com/watch?v=VebMpwa-7w4

La violence conjugale en France
Les meurtres. En 2016, 123 femmes et 34 hommes ont été tués par leur partenaire ou ex-partenaire. 25 enfants mineurs ont été tués par l’un de leurs parents dans un contexte de violence au sein du couple (Source : ministère de l’intérieur).
La violence physique. En 2016, 225 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint. Moins d’une femme sur cinq victimes de violence déclare avoir déposé plainte.
Plus de la moitié n’a fait aucune démarche auprès d’un professionnel ou d’une association (Source : Insee).
Condamnations. En 2016, 17 660 personnes ont été condamnées pour des violences sur leur partenaire ou ex-partenaire. 96 % sont des hommes.

3 Billboards, les panneaux de la vengeance (Martin McDonagh)

Vu vendredi 2 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel):

3 Billboards, les panneaux de la vengeance (2017) 1h55 Réal. et scén.: Martin McDonagh. Dir.photo: Ben Davis. Int.:Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Abbie Cornish, Caleb Landry Jones, Zeljko Ivanek, John Hawkes, Clarke Peters, Lucas Hedges, Peter Dinklage, Sandy Martin, Christopher Berry, Amanda Warren, Kathryn Newton, Darrell Britt-Gibson, Malaya Rivera Drew, Samara Weaving.

Dans la ville d’Ebbing (Missouri), sept mois après le meurtre de sa fille, Mildred Hayes (Frances McDormand) décide d’agir car la police n’a obtenu aucun résultat. Elle loue trois panneaux publicitaires et fait inscrire: «Violée pendant son agonie», «Toujours aucune arrestation» et «Pourquoi, Chef Willougby?». William Willoughby (Woody Harrelson) est le chef respecté de la police de la petite ville, mais il est atteint d’un cancer en phase terminale. Dixon (Sam Rockwell) est un policier fruste, raciste et homophobe aux méthodes très brutales.

Ces trois personnages, tristes et contradictoires, sont très bien interprétés. Il y a de l’humanité dans chacun d’eux. La mort est omniprésente dans les films Mc Donagh. Il s’agit de la mort d’enfants ou ici de celle d’une jeune fille. La culpabilité est là aussi. Le personnage de Frances Mc Dormand est en guerre. Elle porte toujours le même uniforme et souvent le bandeau qui peut nous rappeler le personnage de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter) (1978) de Michael Cimino. L’esprit des grands films américains des années 70 et 80 est présent.

Le film mêle violence brute et humour noir. Les personnages sont tous contradictoires, ambigus.  L’esprit de 3 Billboards, les panneaux de la vengeance est proche de celui des films des frères Coen. Il est difficile de ne pas penser à Frances Mc Dormand dans Fargo (1996). Il faut aussi se rappeler qu’elle est l’épouse de Joel Coen depuis 1984  et l’interprète de sept de ses films. Néanmoins, le metteur en scène britannique revendique davantage le modèle de la comédie noire de Billy Wilder.

Le film est plus inégal dans sa seconde partie et il tombe quelques fois dans la facilité quand il force un peu trop l’aspect humoristique. Pourtant, ce film se situe bien au-dessus des innombrables navets que produit régulièrement le cinéma américain actuel.

Le film est esthétiquement très soigné. La couleur rouge apparaît très souvent: vie-mort. L’Amérique profonde est bien rendue par la photographie du chef opérateur Ben Davis. Le film a été tourné en Caroline du Nord et non au Missouri. Une allusion est faite à l’extraordinaire romancière du Sud profond, Flannery O’Connor (1925-1964). John Huston adapta magnifiquement en 1979 La Sagesse dans le sang (Wide Blood). Titre du film de John Huston: Le Malin (Wide Blood)  avec Brad Dourif.

La musique, très soignée, contribue à créer une ambiance très américaine (chansons de Townes van Zandt et de Joan Baez) ou mélancolique (The last rose of summer interprétée par Renée Fleming)

https://www.youtube.com/watch?v=mv9UdtFepdY

Le réalisateur Martin Mc Donagh, né en 1970. est un dramaturge britannique d’origine irlandaise. Il a le sens du dialogue percutant. Ses pièces comme ses films créent un univers assez original.

Filmographie
2008: Bons baisers de Bruges (In Bruges).
2012: Sept psychopathes (Seven Psychopaths).
2017: Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri).

https://www.youtube.com/watch?v=wGsJM5-epN0

Normandie nue (Philippe Le Guay)

Vu lundi 26 à la Ferme du Buisson (Noisiel) Normandie nue de Philippe Le Guay (2018). 105 minutes. Int: François Cluzet, François-Xavier Demaison, Arthur Dupont, Grégory Gadebois, Philippe Rebbot, Toby Jones, Patrick d’Assumçao, Pili Groyne, Daphné Dumons,  Philippe Duquesne, Lucie Muratet.

A la Ferme du Buisson, je vais voir des films que je n’irai pas voir en salle à Paris. Plaisir de voir un film dans une grande salle dans de bonnes conditions. Attente de l’ouverture des deux salles de cinéma qui sont en cours de rénovation. La population de Marne-la-Vallée vieillit. Les spectateurs de notre cinéma aussi.

Le film se déroule au Mêle-sur-Sarthe, petit village de l’Orne de 756 habitants. La crise agricole touche gravement les éleveurs surendettés. Ils organisent une manifestion et installent  un barrage routier sur une route départementale. Un photographe d’art américain, spécialisé dans le nu, est  à la recherche de l’endroit idéal pour créer sa prochaine œuvre photographique conceptuelle. Il se trouve bloqué par la manifestation.  Ce personnage est inspiré du photographe plasticien américain Spencer Tunick.  L’artiste décide de photographier dans le plus simple appareil au milieu du Champ Chollet la population de la commune. Le maire voit là une manière d’attirer l’attention des médias sur les problèmes de ses administrés.

C’est un film du dimanche soir, une comédie socialement responsable et plus complexe qu’elle ne paraît. Les séquences disparates se succèdent, mais la deuxième partie du film tourne néanmoins un peu à vide.

Le metteur est aidé par des seconds rôles qui n’hésitent pas à en faire beaucoup:  Philippe Rebbot, éleveur déprimé, Grégory Gadebois, boucher jaloux, et François-Xavier Demaison, Parisien transplanté.

La Ferme du Buisson (Noisiel)

 

 

Dada 3: Raoul Hausmann

Raoul Hausmann en danseur (August Sander) 1929.

Raoul Hausmann, Un regard en mouvement. Exposition du 6 février
au 20 mai 2018 au Jeu de Paume, Paris.

L’exposition rassemble plus de cent quarante tirages d’époque, réalisés par l’artiste lui-même, provenant surtout de la Berlinische Galerie, du Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart (Haute-Vienne) et du Musée national d’Art moderne. .

Raoul Hausmann est né en 1886 à Vienne (Autriche) C’est un des fondateurs du mouvement Dada à Berlin au cours de la première guerre mondiale. C’est aussi un des pionniers du collage, un des inventeurs du photomontage et un des initiateurs de la poésie sonore. A partir de 1927, il devient un photographe prolifique. En 1933, déclaré artiste dégénéré par les nazis,  il doit fuir l’Allemagne. Il trouve d’abord refuge à Ibiza, puis en 1939 en France. Il s’installe dans le Limousin et y reste jusqu’à sa mort le 1 février 1971.

Son oeuvre a été connue en France bien tard, car il dut abandonner en route beaucoup de ses clichés et de ses oeuvres. Son ex-compagne, Hannah Höch, enterra même dans son jardin certaines de celles-ci. August Sander, Raoul Ubac, Elfriede Stegemeyer et Lázló Moholy-Nagy furent ses amis.

On voit chez Raoul Hausmann ce qui différencie Dada Berlin de Dada Zürich ou Dada Paris: l’engagement social et politique lié au contexte historique (défaite allemande de 1918, spartakisme, échec de la révolution). Il fera, lui, toujours  preuve d’un certain anarchisme « individualiste ».

On peut qualifier le travail photographique d’Hausmann  à la fois d’expérimental et de classique. On trouve au Jeu de Paume les photographies qu’il a prises au bord de la Baltique ou de la Mer du Nord (corps nus, plantes, rochers, sable, herbes, troncs d’arbres) et celles d’Ibiza (maisons à l’architecture méditerranéenne, types humains, coutumes).

Dans le Manifeste « Appel pour un Art élémentaire » qu’il publie en 1921 avec Hans Arp, Jean Pougny et Lázló Moholy-Nagy, il écrit: « L’artiste est l’interprète des énergies qui mettent en forme le monde. » Ailleurs, il affirme: « Edifie toi-même les limites de ton univers. »

Ses nus ont une véritable puissance. Cela est dû, certainement  à la personnalité hors du commun de son modèle, Vera Broido (1907-2004), fille de deux juifs russes révolutionnaires. Elle partagea la vie de Raoul Hausmann et de son épouse, Hedwig Mankiewitz de 1928 à 1934.  Sa mère, Eva L’vovna Gordon Broido (1876 ou 1878-1941), membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (fraction menchévique),  connut l’exil en Sibérie à l’époque tsariste (1914-1917) et le Goulag sous Staline. Elle fut exécutée. En 1941, Vera Broido épousa l’historien britannique Norman Cohn (1915-2007). Ils eurent en 1946 un fils, Nick Cohn, célèbre critique de rock. Elle publia en 1967 les mémoires de sa mère (Memoirs of a Revolutionary. Oxford University Press) et ses propres souvenirs en 1999 (Daughter of the Revolution: A Russian Girlhood Remembered. Constable).

 

 

Dada 2: André Breton-Tristan Tzara

Publication de la Correspondance d’André Breton
Lettres à Simone Kahn (1920-1960), édité par Jean-Michel Goutier, Paris, Gallimard, coll. «Blanche», 2016.
Lettres à Jacques Doucet (1920-1926), édité par Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. «Blanche», 2016.
André Breton et Benjamin Péret, Correspondance 1920-1959, présentée et éditée par Gérard Roche, Paris, Gallimard, 2017.
Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia 1919-1924, présentée et éditée par Henri Béhar, Paris, Gallimard, 2017.

La correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia couvre surtout la période comprise entre 1919 et 1924. Il s’agit donc essentiellement de la période Dada. Michel Sanouillet (Dada à Paris, Pauvert 1965) et Henri Béhar (Oeuvres complètes de Tristan Tzara, Flammarion, 1975-91; André Breton le grand indésirable, Paris, Calmann-Lévy, 1990, nouvelle édition, Fayard, 2005; Tristan Tzara, essai, Paris, Oxus, 2005, coll. «Les Roumains de Paris») ont déjà bien étudié leurs rapports. Breton qui venait de perdre son ami Jacques Vaché attendait Tzara comme le messie. («Je vous attends, je n’attends plus que vous.» 26 décembre 1919) Tzara apportera au groupe réuni autour de Breton, d’Aragon, et de Soupault une radicalité présente à Zürich et Berlin. Rapidement pourtant, le mouvement se désagrège et se divise en deux clans : les disciples de Tzara, et ceux de Breton. Breton veut instaurer le règne de l’esprit nouveau en explorant avec méthode le domaine du rêve .Tzara refuse de participer  à cette première étape du surréalisme. (André Breton, Manifeste du surréalisme, 1924; Tristan Tzara, Sept manifestes Dada, 1924, recueil de manifestes lus ou écrits entre 1916 et 1924.)

Portrait de Tristan Tzara (Francis Picabia) 1919 Paris Centre Georges Pompidou

Dada 1: Dada Africa

Motifs abstraits: Masques (Sophie Taeuber-Arp) 1917

Grande actualité Dada cette année aussi dans le prolongement du centenaire de ce mouvement.

Au Musée de l’Orangerie (Paris) «Dada Africa, sources et influences extra-occidentales» du 18 octobre 2017 au19 février 2018.

Après «Qui a peur des femmes photographes?», «Apollinaire, le regard du poète», et «La peinture américaine des années 1930», nous y avons vu une autre belle exposition sur un sujet méconnu. Le musée de l’Orangerie est né de la collection du marchand d’art Paul Guillaume. C’était un grand marchand d’art africain. Il a joué un rôle de premier plan dans la confrontation entre art moderne et arts premiers.

Dada fut un mouvement artistique subversif mais divers. Il naît à Zürich pendant la Guerre de 14-18 et se déploie ensuite à Berlin, Paris, New York… Par leurs œuvres nouvelles – poésie sonore, danse, collages, performance –, les artistes dadaïstes interrogent la société occidentale aux prises avec la Grande Guerre, et s’approprient les formes culturelles et artistiques de cultures non occidentales (Afrique, Océanie, Amérique). Gauguin, Picasso et les artistes de Die Brücke avaient fait de même.

Le Musée de l’Orangerie a proposé une exposition sur ces échanges en confrontant œuvres africaines, amérindiennes et asiatiques et celles, dadaïstes, de Hannah Höch, Jean Arp, Sophie Taeuber-Arp, Marcel Janco, Hugo Ball, Tristan Tzara, Raoul Hausmann, Man Ray, Francis Picabia…

Diversité, inventivité et radicalité des productions Dada – textiles, graphisme, affiches, assemblages, reliefs en bois, poupées et marionnettes – face à la beauté étrange et la rareté d’œuvres non occidentales…

Une place particulière a été donnée à Hannah Höch (1889-1978), une des compagnes de Raoul Hausmann (1886-1971). Elle a réussi à préserver une partie des archives du dadaïsme de la destruction nazie. Il faut noter que la critique de la guerre et du bellicisme fut davantage le fait des artistes allemands (Grosz, Heartfield, Hausmann) que des français. «Nous cherchions un art élémentaire qui devait, pensions-nous, sauver les hommes de la folie furieuse de ces temps», déclarait Hans (Jean) Arp en 1940.

Hannah Höch

Gaspard va au mariage (Antony Cordier)

Vu vendredi 23 février à la Ferme du Buisson (Noisiel) Gaspard va au mariage d’Antony Cordier. Int: Félix Moati, Laetitia Dosch, Christa Théret, Johan Heldenbergh, Guillaume Gouix, Marina Foïs, Elodie Bouchez.

Après avoir vécu loin de sa famille pendant des années, Gaspard, 25 ans, revient vers elle à l’annonce du remariage de son père. Il est accompagné de Laura, une fille fantasque qu’il a rencontré dans un train et qui accepte de jouer sa petite amie le temps du mariage. Il retrouve le zoo provincial de ses parents, les singes et les fauves qui l’ont vu grandir… et sa famille: un père cavaleur, un frère raisonnable et une sœur bien belle. Il n’a pas conscience qu’il s’apprête à vivre les derniers jours de son enfance.

C’est un conte, une fable. Un groupe d’écologistes s’enchaîne sur une voie ferrée. Le personnage principal demande dans le train à une fille fofolle de l’accompagner au mariage de son père. C’est un train d’hier ou d’avant-hier avec ses couloirs et compartiments enfumés. Le père, cavaleur, soigne ses plaies dans un aquarium bleuté rempli de petits poissons. Sa sœur s’enveloppe dans une peau d’ours et erre dans le parc. Une meute de chiens sauvages s’en prend aux animaux. Pourquoi pas? Mais 103 minutes, c’est vraiment bien long. Les acteurs jouent laborieusement leur rôle de farfelus sans profondeur. Je mettrai à part Marina Foïs, presque toujours excellente. Mais, ici, son personnage de vétérinaire est sacrifié. Elle ne fait pas vraiment partie de la Famille.

Je crois que le cinéma français souffre de l’existence de tels films inutiles. J’avais déjà souffert, il y a quelque temps en voyant Jeune femme de Léonor Serraille avec Laetitia Dosch déjà. Caméra d’or au Festival de Cannes de 2017, quand même. J’aime le cinéma français. Je ne le critique pas systématiquement, mais il ne faudrait pas en dégoûter un peu plus les jeunes…Naturalisme ou Féérie: je ne crois à cette alternative.

La critique bien-pensante compare Antony Cordier à Wes Anderson, un metteur en scène que je n’aime pas beaucoup (La Famille Tenenbaum, À bord du Darjeeling Limited, Moonrise Kingdom, The Grand Budapest Hotel). Wes Anderson c’est Orson Welles à côté.

https://www.youtube.com/watch?v=n_8CyLf99Z8

Jacques Ferrandez à la Galerie Gallimard

 

Gallimard a ouvert une galerie, 30 rue de l’Université, Paris (VII). Ce nouveau lieu est consacré aux oeuvres graphiques, éditions originales et photographies.  Du 19 janvier au 7 mars 2018: Jacques Ferrandez l’oeuvre d’Albert Camus en bande dessinée. Exposition-vente.

Je suis passé par hasard cette semaine Rue de l’Université. J’ai vu ce lieu et je suis rentré admirer les planches de ce dessinateur.

Né en 1955 à Alger, il s’est exprimé d’abord par la bande dessinée. Il a essayé de raconter les liens complexes entre l’Algérie et la France à travers ses Cahiers d’Orient : 10 tomes publiés par Casterman de 1987 à 2009.

Il a pu aussi mettre en images récemment les oeuvres d’Albert Camus: – L’Hôte (nouvelle tirée de L’exil et le royaume en 2009. – L’étranger en 2013.  – Le premier homme en 2017. Un défi: mettre un visage sur le personnage de Meursault, faire sentir la brûlure du soleil d’Alger en été.

Bien que je n’apprécie pas particulièrement la bande dessinée, j’ ai lu avec grand plaisir ses oeuvres cet hiver. Il me manque Le premier homme.

Jacques Ferrandez a publié aussi en 2017 au Mercure de France, Entre mes deux rives. Livre inclassable: essai, mémoires, autobiographie, dessins. Tout se mêle.

«Je suis comme un enfant trouvé de la Méditerranée, ballotté d’un bord à l’autre. Je suis né sur la rive sud, j’ai vécu sur la rive nord. Les deux m’appartiennent et j’appartiens aux deux. C’est le creuset. C’est la mer, la mère, la matrice à tous les sens du terme. Mer natale. Aujourd’hui, il est temps pour moi d’interroger, à travers mon rapport à Camus, tout ce qui me relie à l’Algérie et plus généralement à la Méditerranée. D’une rive à l’autre. De mes deux rives. Entre mes deux rives.»

 » Je ne suis pas nostalgique  de ce qui a été, mais plutôt de ce qui n’a pas été. »

https://www.galeriegallimard.com/content/27-jacques-ferrandez

Carré 35 (Eric Caravaca)

Vu mardi 20 février au Cinéma L’Epée de Bois, Rue Mouffetard, 75005-Paris Carré 35 d’Eric Caravaca.

Carré 35: Casablanca. Cimetière européen. C’est là qu’est enterrée la sœur aînée du metteur en scène, Christine, morte à l’âge de trois ans (1960-1963), et qu’il n’a pas connue. Ses parents ne lui en ont jamais parlé, n’ont gardé aucune image d’elle: ni photo, ni film. Christine était trisomique et souffrait d’une malformation cardiaque, la maladie bleue, souvent associée à la trisomie. L’ histoire familiale se mêle à celle de la colonisation. Les parents du réalisateur ont vécu au Maroc et en Algérie, au moment de la décolonisation. Le documentariste devient détective et historien, reliant le déni de ses parents face à la perte de leur petite fille et celui la France, face aux crimes commis par l’armée en Afrique du Nord.

Ce documentaire autobiographique est émouvant et dérangeant. Eric Caravaca interroge sa mère, enfermée dans le déni. Il questionne aussi son père, malade, et qui va mourir d’une tumeur au cerveau. Ils ne lui donnent pas la même version. Un cousin viendra lui apporter la confirmation de la trisomie inavouable de Christine: «Tout tourne autour de ça…» Carré 35 parle de la mort, mais aussi de la honte, de la honte d’une femme. On est étonné, choqué par l’attitude de cette personne forte, mais on finit par la comprendre. A cette époque, une femme devait donner de beaux enfants. Un point c’est tout!

Eric Caravaca utilise des images nombreuses et diverses: photos, films de famille (le mariage de ses parents, les bains de mer, l’oncle qui s’est noyé aux Baléares), la maison de Casablanca (hier et aujourd’hui), les images d’archives historiques.

A la fin du film, sa sœur existe à nouveau. La photo a été remise sur la tombe du cimetière de Casablanca. Un documentaire d’une heure sept minutes existe.

Ce film me touche particulièrement. Eric Caravaca a réussi son coup. C’est son histoire, c’est mon histoire: l’Afrique du Nord, la famille d’origine espagnole, les petits secrets, la mort, le cimetière, la guerre. Une seule et même personne entretient la tombe de sa sœur depuis les années soixante: une femme dont la mère est enterrée juste à côté. Lorqu’il parviendra à la contacter au téléphone (elle vit maintenant en Espagne), elle lui dira que sa mère s’est suicidée après avoir perdu toute sa fortune lors d’un tremblement de terre à Agadir, l’année de la naissance de Christine. «Quand j’ai pu joindre cette femme au téléphone, elle m’a dit :« Vous parlez à une miraculée : je suis restée huit heures sous les décombres de ma maison. » Quel symbole ! C’est une femme exhumée qui s’occupe de la tombe d’une petite fille dont l’existence a été ensevelie deux fois : sous la terre et dans l’inconscient… »

Je me souviens du tremblement de terre d’Agadir le 29 février 1960 à 23h40. Il dura 15 secondes. Magnitude: 5,9 sur l’échelle de Richter. Il y eut entre 12 000 et 15 000 morts. Un tiers de la population de la ville. Et 25 000 blessés…

Graffiti retrouvé sur les murs des anciens abattoirs de Casablanca en ruine: «It’s all about memories.»

«Ceux qui ont une mémoire peuvent vivre dans le fragile temps présent. Ceux qui n’en ont pas ne vivent nulle part.» Patricio Guzmán, Nostalgie de la lumière.

https://www.youtube.com/watch?v=f8p7mdNFfMc