Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges (Mariano Cabrera). Premio Cervantes 1979. Madrid, Biblioteca Nacional.

Son los ríos (Jorge Luis Borges)

Somos el tiempo. Somos la famosa
parábola de Heráclito el Oscuro.
Somos el agua, no el diamante duro,
la que se pierde, no la que reposa.

Somos el río y somos aquel griego
que se mira en el río. Su reflejo
cambia en el agua del cambiante espejo,
en el cristal que cambia como el fuego.

Somos el vano río prefijado,
rumbo a su mar. La sombra lo ha cercado.
Todo nos dijo adiós, todo se aleja.

La memoria no acuña su moneda.
Y sin embargo hay algo que se queda
y sin embargo hay algo que se queja.

Los conjurados, 1985.

Les fleuves

Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d’Héraclite l’Obscur,
nous sommes l’eau, non pas le diamant dur,
l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.

Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.

Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.

La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.

Traduction Jacques Ancet.

César Vallejo – Jorge Luis Borges

Deux poèmes relus ce matin un peu par hasard et qui n’ont pas grand chose à voir. Deux traductions en français d’une qualité inégale. Ils m’aident pourtant à commencer la journée malgré la fatigue et les maux.

Medialuz (César Vallejo)

He soñado una fuga. Y he soñado
tus encajes dispersos en la alcoba.
A lo largo de un muelle, alguna madre;
y sus quince años dando el seno a una hora.

He soñado una fuga. Un “para siempre”
suspirado en la escala de una proa;
he soñado una madre;
unas frescas matitas de verdura,
y el ajuar constelado de una aurora.

A lo largo de un muelle…
Y a lo largo de un cuello que se ahoga!

Los heraldos negros, 1918.

Demijour

J’ai revé d’une fugue. Et j’ai revé
de tes dentelles éparses dans l’alcôve.
Tout au long d’un quai, une mère ;
et ses quinze ans allaitant l’heure.

J’ai revé d’une fugue. D’un “ pour toujours ”
soupiré sur l’échelle d’une proue ;
j’ai rêvé d’une mère ;
de fraîches petites touffes vertes,
et du trousseau constellé d’une aurore;

Tout au long d’un quai…
et tout au long d’un cou qui se noie !

Les hérauts noirs.
In Poésie complète. Traduction Gérard de Constanze. Flammarion, 1983.

Lo perdido ( Jorge Luis Borges )

¿Dónde estará mi vida, la que pudo
haber sido y no fue, la venturosa
o la de triste horror, esa otra cosa
que pudo ser la espada o el escudo

y que no fue? ¿Dónde estará el perdido
antepasado persa o el noruego,
dónde el azar de no quedarme ciego,
dónde el ancla y el mar, dónde el olvido

de ser quien soy? ¿Dónde estará la pura
noche que al rudo labrador confía
el iletrado y laborioso día,

según lo quiere la literatura?
Pienso también en esa compañera
que me esperaba, y que tal vez me espera.

El oro de los tigres, 1972.

Ce qui est perdu

Où est-elle ma vie, celle qui put
Avoir été et ne fut pas, la chanceuse
Ou celle de l’horreur triste, cette autre chose
Qui aurait pu être l’épée ou l’écu

Et ne fut pas ? Où est-il l’ancêtre
Perdu perse ou le norvégien
Où le hasard de ne pas devenir aveugle,
Où l’ancre et la mer, où l’oubli

D’être qui je suis ? Où est-elle la pure
Nuit qui au rude laboureur confie
Le jour illettré et laborieux

Selon le vœu de la littérature ?
Je pense aussi à cette compagne
Qui m’attendait, et qui peut-être m’attend.

L’or des tigres, 1972. Gallimard, 2014. Traduction Silvia Baron Supervielle.

Jorge Luis Borges – Ernesto Sabato

Conversations à Buenos Aires de Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato. Propos recueillis par Orlando Barone, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michel Bibard, 10/18 n°3734, 2004. 184 p., 7,30 €.

Jorge Luis Borges y Ernesto Sabato, Diálogos Borges-Sabato, Compaginados por Orlando Barone. Emecé Editores. Buenos Aires, 1976, 178 pp. Réédition, août 1996.

On peut remarquer la différence entre la couverture de l’édition de poche française et celle de l’édition argentine qui me semble plus satisfaisante.

Ernesto Sabato et Jorge Luis Borges se rencontrent dans les années 40 chez Adolfo Bioy Casares et Silvina Ocampo qui s’étaient mariés le 15 janvier 1940. Les deux écrivains argentins se brouillent en 1956 pour des raisons politiques. Tous les deux sont antipéronistes, mais Sabato était de gauche et Borges très conservateur.

Ernesto Sabato : El rostro del peronismo. Carta abierta a Mario Amadeo (Imprenta López, 1956).
Réponse de Borges : Una efusión de Martínez Estrada (n°242 Revue Sur septembre-octobre 1956).
Réponse de Sabato : Una efusión de Jorge Luis Borges (n°4 Revista Ficción noviembre-diciembre de 1956).

En 1963, Sabato publie Tango, discusión y clave (Losada, 1963. Réédition 1997). Le prologue est dédié à Jorge Luis Borges.

« Las vueltas que da el mundo, Borges: cuando yo era muchacho, en años que ya me parecen pertenecer a una especie de sueño, versos suyos me ayudaron a descubrir melancólicas bellezas de Buenos Aires: en viejas calles de barrio, en rejas y aljibes, hasta en la modesta magia que a la tardecita puede contemplarse en algún charco de las afueras. Luego, cuando lo conocí personalmente, supimos conversar de esos temas porteños ya directamente, ya con el pretexto de Schopenhauer o Heráclito de Efeso. Luego, años más tarde, el rencor político nos alejó; y así como Aristóteles dice que las cosas se diferencian en lo que se parecen, quizá podríamos decir que los hombres se separan por lo mismo que quieren. Y ahora, alejados como estamos (fíjese lo que son las cosas), yo quisiera convidarlo con estas páginas que se me han ocurrido sobre el tango, Y mucho me gustaría que no le disgustasen. Creameló. »

Le 7 octobre 1974, ils se retrouvent à la librairie La Ciudad, à Buenos Aires, presqu’en face d’où habite Borges depuis 1946 (Maipu 994, appartement B, 6 ème étage). Ils sont convaincus par Orlando Barone de se retrouver pour participer à des dialogues qui pourraient se transformer en livre. Ils décident de ne pas aborder la situation politique et de ne pas parler de péronisme ou d’antipéronisme.

Les deux écrivains se réunissent et parlent six fois chez une amie peintre (Renée Noetinger qui habite le même étage que Borges) et une fois dans un café bruyant (Bar de Maipú y Córdoba). Les réunions durent deux ou trois heures le samedi.

Il y a en tout 7 séances : 14 décembre 1974, 21 décembre 1974, 11 janvier 1975, 15 février 1975, 1 mars 1975, 8 mars 1975, 15 mars 1975.

Borges et Sabato commencent par rendre hommage à la littérature “gauchesque”, puis évoquent de nombreux écrivains : Voltaire, Baudelaire, Flaubert, Dostoïevski, Hölderlin, Coleridge, Poe, Stevenson, Melville, Wells, Twain, Shaw, Wilde, Chesterton, Conrad. Tous deux mettent en garde la littérature non seulement contre le réalisme, mais contre toute forme d’intention édifiante ou de moralisme. Borges cite Kipling : “Il est permis à un écrivain d’inventer une fable, mais pas sa moralité”. Les thèmes abordés sont la création artistique, le rêve, le temps, la poésie, la célébrité, la théologie, la folie, la mémoire, la traduction. Ils répondent aussi à quelques questions d’Orlando Barone qui se fait nénamoins le plus discret possible.

La mère de Borges, doña Leonor Acevedo de Borges, 99 ans, malade et presque paralysée, décède peu après le 8 juillet 1975.

Le 24 mars 1976, le général Videla destitue la présidente María Estela Domínguez de Perón (Isabelita). Á la tête d’une junte militaire, il instaure une dictature qui réprime l’opposition de gauche. Au moins 9 000 personnes sont victimes de disparitions forcées, 5 centres clandestins de détention et de torture sont créés. Environ 500 000 personnes sont contraintes à l’exil. Jorge Luis Borges apporte son soutien à la dictature ainsi qu’à celle du général Pinochet au Chili le 21 juillet 1976. Il n’aura jamais le Prix Nobel.

Jorge Luis Borges – Jorge Guillén

Le pathétisme du roman. Dialogue entre Juan José Saer et Jorge Luis Borges. Le Magazine Littéraire n° 376. mai 1999.

« J.J.S. Cela peut-il s’apparenter à certains de vos premiers essais sur la littérature du bonheur ? Vous souvenez-vous d’un essai à propos de Fray Luis de León ?
J.L.B. Á vrai dire, la littérature du bonheur est très rare.
J.J.S. C’était exactement la thèse de ces essais.
J.L.B. Au point qu’une des causes de mon admiration pour Jorge Guillén est qu’il est un poète du bonheur ; par exemple quand il écrit : « Tout dans l’air est oiseau » … En réalité le bonheur se chante avec le sens de « Tout temps révolu était meilleur. »

Jorge Guillén.

Cima de la delicia ( Jorge Guillén )

¡Cima de la delicia!
Todo en el aire es pájaro.
Se cierne lo inmediato
Resuelto en lejanía.

¡Hueste de esbeltas fuerzas!
¡Qué alacridad de mozo
En el espacio airoso,
Henchido de presencia!

El mundo tiene cándida
Profundidad de espejo.
Las más claras distancias
Sueñan lo verdadero.

¡Dulzura de los años
Irreparables! ¡Bodas
Tardías con la historia
Que desamé a diario!

Más, todavía más.
Hacia el sol, en volandas
La plenitud se escapa.
¡Ya sólo sé cantar!

Cántico (1919-1950). 1. Al aire de tu vuelo. III

Cime de nos délices

Cime de nos délices !
Dans l’air tout est oiseau.
L’immédiat se dévoile
Unique en un lointain.

Bataillons, forces légères !
Quel enjouement de gamin
Sur l’espace désinvolte,
Fou de présence, comblé !

Le monde a la profondeur
Naïve de quelque miroir.
Les distances les plus claires
Rêvent d’une vérité.

Ô les années irréparables,
Et leur douceur ! Et plus tard,
les noces avec l’histoire,
Jour après jour détestée !

Encore, encore plus, encore !
Vers le soleil, en envol,
La plénitude s’échappe.
Je ne sais plus que chanter !

Cantique. NRF Gallimard, 1977. Traduction: Claude Esteban.

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges. 1963. (Alicia d’Amico)

Borges y yo

” Al otro, a Borges, es a quien le ocurren las cosas. Yo camino por Buenos Aires y me demoro, acaso ya mecánicamente, para mirar el arco de un zaguán y la puerta cancel; de Borges tengo noticias por el correo y veo su nombre en una terna de profesores o en un diccionario biográfico. Me gustan los relojes de arena, los mapas, la tipografía del siglo XVIII, el sabor del café y la prosa de Stevenson; el otro comparte esas preferencias, pero de un modo vanidoso que las convierte en atributos de un actor. Sería exagerado afirmar que nuestra relación es hostil; yo vivo, yo me dejo vivir, para que Borges pueda tramar su literatura y esa literatura me justifica. Nada me cuesta confesar que ha logrado ciertas páginas válidas, pero esas páginas no me pueden salvar, quizá porque lo bueno ya no es de nadie, ni siquiera del otro, sino del lenguaje o la tradición. Por lo demás, yo estoy destinado a perderme, definitivamente, y sólo algún instante de mí podrá sobrevivir en el otro. Poco a poco voy cediéndole todo, aunque me consta su perversa costumbre de falsear y magnificar. Spinoza entendió que todas las cosas quieren perseverar en su ser; la piedra eternamente quiere ser piedra y el tigre un tigre. Yo he de quedar en Borges, no en mí (si es que alguien soy), pero me reconozco menos en sus libros que en muchos otros o que en el laborioso rasgueo de una guitarra. Hace años yo traté de librarme de él y pasé de las mitologias del arrabal a los juegos con el tiempo y con lo infinito, pero esos juegos son de Borges ahora y tendré que idear otras cosas. Así mi vida es una fuga y todo lo pierdo y todo es del olvido, o del otro.
No sé cuál de los dos escribe esta página. “

El hacedor, 1960. Buenos Aires, Emecé Editores.

Borges et moi

« C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je marche dans Buenos Aires, je m’attarde peut-être machinalement, pour regarder la voûte d’un vestibule et la grille d’un patio. J’ai des nouvelles de Borges par la poste et je vois son nom proposé pour une chaire ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les planisphères, la typographie du XVIIIe siècle, le goût du café et la prose de Stevenson ; l’autre partage ces préférences, mais non sans complaisance et d’une manière qui en fait des attributs d’acteur. Il serait exagéré de prétendre que nos relations sont mauvaises. Je vis et me laisse vivre, pour que Borges puisse ourdir sa littérature et cette littérature me justifie. Je confesse volontiers qu’il a réussi quelques pages de valeur, mais ces pages ne peuvent rien pour moi, sans doute parce que ce qui est bon n’appartient à personne, pas même à lui, l’autre, mais au langage et à la tradition. Au demeurant, je suis condamné à disparaître, définitivement, et seul quelque instant de moi aura chance de survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je me rende compte de sa manie perverse de tout falsifier et exagérer. Spinoza comprit que toute chose veut persévérer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre un tigre. Mais moi je dois persévérer en Borges, non en moi (pour autant que je sois quelqu’un). Pourtant je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou que dans le raclement laborieux d’une guitare. Il y a des années, j’ai essayé de me libérer de lui et j’ai passé des mythologies de banlieue aux jeux avec le temps et l’infini, mais maintenant ces jeux appartiennent à Borges et il faudra que j’imagine autre chose. De cette façon, ma vie est une fuite où je perds tout et où tout va à l’oubli, ou à l’autre.
Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page. »

L’auteur et autres textes. Gallimard, 1965. Traduction de Roger Caillois.

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges (Adolf Hoffmeister), 1965.

Prólogo

« A nadie puede maravillar que el primero de los elementos, el fuego, no abunde en el libro de un hombre de ochenta y tantos años. Una reina, en la hora de su muerte, dice que es fuego y aire; yo suelo sentir que soy tierra, cansada tierra. Sigo, sin embargo, escribiendo. ¿Qué otra suerte me queda, qué otra hermosa suerte me queda? La dicha de escribir no se mide por las virtudes o flaquezas de la escritura. Toda obra humana es deleznable, afirma Carlyle, pero su ejecución no lo es.
No profeso ninguna estética. Cada obra confía a su escritor la forma que busca: el verso, la prosa, el estilo barroco o el llano. Las teorías pueden ser admirables estímulos (recordemos a Whitman) pero asimismo pueden engendrar monstruos o meras piezas de museo. Recordemos el monólogo interior de James Joyce o el sumamente incómodo Polifemo.
Al cabo de los años he observado que la belleza, como la felicidad, es frecuente. No pasa un día en que no estemos, un instante, en el paraíso. No hay poeta, por mediocre que sea, que no haya escrito el mejor verso de la literatura, pero también los más desdichados. La belleza no es privilegio de unos cuantos nombres ilustres. Sería muy raro que este libro, que abarca unas cuarenta composiciones, no atesorara una sola línea secreta, digna de acompañarte hasta el fin.
En este libro hay muchos sueños. Aclaro que fueron dones de la noche o, más precisamente, del alba, no ficciones deliberadas. Apenas si me he atrevido a agregar uno que otro rasgo circunstancial, de los que exige nuestro tiempo, a partir de Defoe.
Dicto este prólogo en una de mis patrias, Ginebra.

J.L.B

9 de enero de 1985.”

Los conjurados, 1985.

Prologue

” Nul ne s’étonnera si le premier des éléments, le feu, n’abonde guère dans le livre d’un homme qui a plus de quatre-vingts ans. A l’heure de sa mort, une reine dit qu’elle est air et feu ; je ressens, pour ma part, que je suis terre, terre lasse. Je continue, cependant, à écrire. Quelle autre chance me reste-t-il, quelle autre merveilleuse chance ? La fortune d’écrire ne se mesure pas aux vertus ou aux faiblesses de l’écriture. Toute oeuvre humaine est périssable, affirme Carlyle, mais son exécution ne l’est pas.

Je ne fais profession d’aucune esthétique. Chaque œuvre accorde à son auteur la forme qu’il recherche : le vers, la prose, le style baroque ou simple. Les théories peuvent être d’admirables stimulants ( songeons à Whitman ) mais elles peuvent tout pareillement engendrer des monstres ou de pures pièces de musée. Souvenons-nous du monologue intérieur ou du très encombrant Polyphème.

J’ai remarqué, au cours des ans, que la beauté, tout comme le bonheur, est chose fréquente. Pas un jour ne s’écoule sans que nous ne vivions, un instant, au paradis. Pas un poète, si médiocre soit-il, qui n’ait écrit le meilleur vers de la littérature, mais aussi les plus déplorables. La beauté n’est pas l’apanage de quelques noms illustres. Il serait bien surprenant que ce livre, où se retrouvent une quarantaine de compositions, ne renferme pas une seule ligne secrète, digne de t’accompagner jusqu’à la fin.

Il y a beaucoup de rêves dans ce livre. Ce furent, je le précise, les dons de la nuit, où plus exactement, de l’aube, et non des fictions délibérées. Á peine me suis-je hasardé à leur adjoindre tel ou tel trait de circonstance, ceux que notre temps, depuis Defoe, réclame.
Je dicte cette préface dans une de mes patries, Genève. »

J.L.B

9/1/1985

Les conjurés précédé de Le chiffre. Gallimard. 1988. Traduction Claude Esteban.

Jorge Luis Borges

Buenos Aires. Rosedal de Palermo. Paseo de los poetas.

Comme je le disais hier, le prologue, les poèmes Descartes et El hacedor (La cifra, 1981) de Jorge Luis Borges ont été publiés dans le numéro n° 419 de La NRF (03/12/1987) . J’ai pu retrouver aujourd’hui la traduction intégrale de El Hacedor (Le créateur), celle de Claude Esteban.

El hacedor

Somos el río que invocaste, Heráclito.
Somos el tiempo. Su intangible curso
acarrea leones y montañas,
llorado amor, ceniza del deleite,
insidiosa esperanza interminable,
vastos nombres de imperios que son polvo,
hexámetros del griego y del romano,
lóbrego un mar bajo el poder del alba,
el sueño, ese pregusto de la muerte,
las armas y el guerrero, monumentos,
las dos caras de Jano que se ignoran,
los laberintos de marfil que urden
las piezas de ajedrez en el tablero,
la roja mano de Macbeth que puede
ensangrentar los mares, la secreta
labor de los relojes en la sombra,
un incesante espejo que se mira
en otro espejo y nadie para verlos,
láminas en acero, letra gótica,
una barra de azufre en un armario,
pesadas campanadas del insomnio,
auroras y ponientes y crepúsculos,
ecos, resaca, arena, liquen, sueños.

Otra cosa no soy que esas imágenes
que baraja el azar y nombra el tedio.
Con ellas, aunque ciego y quebrantado,
he de labrar el verso incorruptible
y (es mi deber) salvarme.

La cifra, 1981.

Le créateur

Nous sommes le fleuve que tu invoquais, Héraclite.
Nous sommes le temps. Son cours intangible
entraîne avec lui montagnes et lions,
amour pleuré, plaisir en cendre,
insidieuse espérance interminable,
immenses noms d’empires en poussière,
hexamètres du grec et du romain,
sombre la mer sous le pouvoir de l’aube,
et le sommeil, cet avant-goût de la mort,
les armes et le guerrier, les monuments,
les deux visages de Janus qui s’ignorent,
les labyrinthes qu’inventent dans l’ivoire
les pièces du jeu sur l’échiquier,
la main rougie de Macbeth qui peut
ensanglanter les mers, la secrète
avancée des horloges dans l’ombre,
un miroir incessant qui se regarde
dans un autre, et jamais personne pour les voir,
gravures sur acier, écritures gothiques,
une barre de soufre dans un meuble,
battements lourds de l’insomnie,
aurores et couchants et crépuscules,
échos, sables, ressacs, lichens et rêves.
Je ne suis rien que ces images
que brasse le hasard et nomme l’ennui.
Avec elles, pourtant, aveugle, exténué,
il me faut travailler le vers incorruptible
et (tel est mon devoir) me sauver.

NRF n°419. 1 décembre 1987.

Le Chiffre, 1988. Gallimard. Traduction: Claude Esteban.

Juan José Saer – Jorge Luis Borges

Plaque rendant hommage à Juan José Saer. Il vécut dans cette maison de Santa Fe de 1948 à 1952.

J’ai pris le temps d’écouter hier soir la dernière rencontre entre Juan José Saer et ses lecteurs de Santa Fe. Cette vidéo fut enregistrée le 26 septembre 2002, trois ans avant la mort du grand écrivain argentin.

https://vimeo.com/260284306

Les propos de Juan José Saer m’ont paru très intéressants et m’ont confirmé ce dont je me doutais: Saer était un grand écrivain et une personne sensée. Il affirme avec justesse, me semble-t-il, que sa génération n’avait pas à choisir entre Jorge Luis Borges et Roberto Artl.

Valérie Rapaud sur Facebook a posté quelques vers du poème Descartes de Jorge Luis Borges (Le chiffre, 1981). Ce texte ainsi que le prologue et El hacedor ont été publiés dans le numéro n° 419 de La NRF (03/12/1987) dans une très bonne traduction de Claude Esteban (1935-2006), mon ancien professeur à l’Institut Hispanique (31 Rue Gay-Lussac, 75005 Paris). Je publie ici les deux premiers textes. Je n’ai pas pu trouver pour le moment la traduction intégrale du poème El Hacedor (Le créateur).

Prólogo (Jorge Luis Borges)

El ejercicio de la literatura puede enseñaros a eludir equivocaciones, no a merecer hallazgos. Nos revela nuestras imposibilidades, nuestros severos límites. Al cabo de los años, he comprendido que me está vedado ensayar la cadencia mágica, la curiosa metáfora, la interjección, la obra sabiamente gobernada o de largo aliento. Mi suerte es lo que suele denominarse poesía intelectual. La palabra es casi un oxímoron; el intelecto (la vigilia) piensa por medio de abstracciones, la poesía (el sueño), por medio de imágenes, de mitos o de fábulas. La poesía intelectual debe entretejer gratamente esos dos procesos. Así lo hace Platón en sus diálogos; así lo hace también Francis Bacon en su enumeración de los ídolos de la tribu, del mercado de la caverna y del teatro. El maestro del género es, en mi opinión, Emerson; también lo han ensayado, con diversa felicidad, Browning y Frost, Unamuno y, me aseguran, Paul Valéry.

Admirable ejemplo de una poesía puramente verbal es la siguiente estrofa de Jaimes Freyre:

Peregrina paloma imaginaria
que enardeces los últimos amores;
alma de luz, de música y de flores,
peregrina paloma imaginaria.

No quiere decir nada y a la manera de la música dice todo.

Ejemplo de poesía intelectual es aquelle silva de Luis de León, que Poe sabía de memoria:

Vivir quiero conmigo,
gozar quiero del bien que debo al Cielo,
a solas, sin testigo,
libre de amor, de celo,
de odio, de esperanza, de recelo.

No hay una sola imagen. No hay una sola hermosa palabra, con la excepción dudosa de testigo, que no sea una abstracción.
Estas páginas buscan, no sin incertidumbre, una vía media.

J.L.B

Buenos Aires, 29 de abril de 1981

La Cifra, 1981.

Prologue

L’exercice de la littérature peut nous apprendre à éviter des erreurs, non à mériter des trouvailles. Il nous révèle nos incapacités, nos limites sévères. Au fil des ans,j’ai fini par comprendre qu’il m’était interdit d’essayer la cadence magique, la métaphore étrange, l’interjection, l’oeuvre savamment gouvernée ou de longue haleine. Le sort qui me revient est ce que l’on nomme, d’ordinaire, poésie intellectuelle. L’expression est quasiment un oxymoron. L’intellect (la conscience vigile) pense par abstractions la poésie (le rêve), par images, mythes ou fables. La poésie intellectuelle doit entrelacer avec bonheur ces deux manières. Ainsi le fait Platon dans ses dialogues; ainsi le fait encore Francis Bacon dans son énumération des idoles de la tribu, du marché, de la caverne et du théâtre. Le maître du genre, à mon avis, est Emerson. S’y sont essayés également, avec des fortunes diverses, Browning et Frost, Unamuno et, m’assure-t-on, Paul Valéry.

Admirable exemple d’une poésie purement verbale est le quatrain suivant de Jaimes Freyre :
Voyageuse colombe imaginaire,
toi qui ravives le dernier amour;
âme de fleurs, de musique et de jour,
voyageuse colombe imaginaire.

Cela ne veut rien dire, et à la façon de la musique, cela dit tout.

Exemple de poésie intellectuelle est cette strophe de Luis de Leôn, que Poe savait par coeur :

Je veux vivre avec moi,
je veux goûter ce bien qu’un Ciel me donne,
sans témoin, sans personne,
libre d’amour, d’émoi,
de haines ou d’espoirs, de désarroi.

Il n’y a pas une seule image. Il n’y a pas un seul mot superbe, à l’exception, peut-être, de témoin, qui ne soit pas une abstraction.
Ces pages cherchent, non sans incertitude, une voie médiane.

J.L.B

Buenos Aires, 29 avril 1981

La NRF n°419. 1 décembre 1987.

Le Chiffre, 1988. Gallimard. Traduction: Claude Esteban

Descartes (Jorge Luis Borges)

Soy el único hombre en la tierra y acaso no haya tierra ni hombre.
Acaso un dios me engaña.
Acaso un dios me ha condenado al tiempo, esa larga ilusión.
Sueño la luna y sueño mis ojos que perciben la luna.
He soñado la tarde y la mañana del primer día.
He soñado a Cartago y a las legiones que desolaron a Cartago.
He soñado a Lucanoo.
He soñado la colina del Gólgota y las cruces de Roma.
He soñado la geometría.
He soñado el punto, la línea, el plano y el volumen.
He soñado el amarillo, el azul y el rojo.
He soñado mi enfermiza niñez.
He soñado los mapas y los reinos y aquel duelo en el alba.
He soñado el inconcebible dolor.
He soñado mi espada.
He soñado a Elisabeth de Bohemia.
He soñado la duda y la certidumbre.
He soñado el día de ayer.
Quizá no tuve ayer, quizá no he nacido.
Acaso sueño haber soñado.

Siento un poco de frío, un poco de miedo.

Sobre el Danubio está la noche.

Seguiré soñando a Descartes y a la fe de sus padres.

La cifra, 1981.

Descartes

Je suis le seul homme sur la Terre et peut-être n’y a-t-il ni Terre ni homme.
Peut-être qu’un dieu me trompe .
Peut-être qu’un dieu m’a condamné au temps, cette longue illusion.
Je rêve la lune et je rêve mes yeux
qui la perçoivent
J’ai rêvé le soir et le matin du premier jour.
J’ai rêvé Carthage et les légions qui devastèrent Carthage.
J’ai rêvé Lucain.
J’ai rêvé la colline du Golgotha et les croix de Rome.
J’ai rêvé la géométrie.
J’ai rêvé le point, la ligne, le plan et le volume.
J’ai rêvé le jaune, le rouge et le bleu.

J’ai rêvé mon enfance maladive.
J’ai rêvé les mappemondes et les royaumes et le deuil à l’aube.
J’ai rêvé la douleur inconcevable.

J’ai rêvé mon épée.

J’ai rêvé Elisabeth de Bohême.
J’ai rêvé le doute et la certitude.
J’ai rêvé la journée d’hier.
Peut-être n’ai-je pas eu d’hier, peut-être ne suis pas né.
Je rêve, qui sait, d’avoir rêvé.

J’éprouve un peu froid, un peu de crainte.

La nuit s’étend sur le Danube.

Je continuerai de rêver à Descartes et à la foi de ses pères.

La NRF n°419. 1 décembre 1987.

Le Chiffre, 1988. Gallimard. Traduction: Claude Esteban.

Jorge Luis Borges

Camaret-sur-Mer. Le Port.

Mars. La mer me manque… Penser à la mer… Voir la mer…

Deux poèmes de Jorge Luis Borges. Merci à Lorenzo Oliván.

El mar

Antes que el sueño (o el terror) tejiera
mitologías y cosmogonías,
antes que el tiempo se acuñara en días,
el mar, el siempre mar, ya estaba y era.
¿Quién es el mar? ¿Quién es aquel violento
y antiguo ser que roe los pilares
de la tierra y es uno y muchos mares
y abismo y resplandor y azar y viento?
Quien lo mira lo ve por vez primera,
siempre. Con el asombro que las cosas
elementales dejan, las hermosas
tardes, la luna, el fuego de una hoguera.
¿Quién es el mar, quién soy? Lo sabré el día
ulterior que sucede a la agonía.

El otro, el mismo. 1964

La mer

Avant que le rêve (ou la terreur), n’ait tissé
mythologies et cosmogonies,
avant que le temps n’ait produit les jours,
la mer, la mer éternelle, était là et avait été.
Qui est la mer ? Quel est cet être violent
et ancien qui ronge les piliers
soutenant la terre, cette mer une et multiple
qui est abîme et gloire et hasard et grand vent ?
Qui la regarde la voit pour la première fois,
toujours. Avec le saisissement que donnent
les choses élémentaires, les belles
fins de journées, la lune, un feu de joie.
Qui est la mer, qui suis-je ? Je le saurai le jour
qui succédera à mon agonie.

L’autre, le même, 1964. Traduction Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra.

El mar

El mar. El joven mar. El mar de Ulises
y el de aquel otro Ulises que la gente
del Islam apodó famosamente
Es-Sindibad del Mar. El mar de grises
olas de Erico el Rojo, alto en su proa.
y el de aquel caballero que escribía
A la vez la epopeya y la elegía
de su patria, en la ciénaga de Goa.
El mar de Trafalgar. El que Inglaterra
cantó a lo largo de su larga historia,
el arduo mar que ensangrentó de gloria
en el diario ejercicio de la guerra.
El incesante mar que en la serena
mañana surca la infinita arena.

El oro de los tigres. 1972.

La mer

La mer. La jeune mer. La mer d’Ulysse,
Celle de cet autre Ulysse que ceux
D’Islam ont surnommé d’un nom fameux :
Sindibad de la mer. La mer aux grises
Vagues d’Erik le Rouge, haut sur sa proue,
Et de ce chevalier qui a chanté
Á la fois l’élégie et l’épopée
De sa patrie, à Goa et ses boues.
La mer de Trafalgar, que l’Angleterre
A célébrée au long de son histoire,
La dure mer ensanglantée de gloire
Jour après jour, dans l’œuvre de la guerre.
Au matin calme, la mer intarissable,
Et ses sillons dans l’infini du sable.

L’or des tigres Traduction Jacques Ancet.

Jorge Luis Borges – Paul-Jean Toulet

J’ai relu un poème de Jorge Luis Borges, Cambridge, qui se trouve dans le recueil Elogio de la sombra.

Les trois derniers vers trouvés par hasard sur Twitter m’ont frappé.

Cambridge

Nueva Inglaterra y la mañana.
Doblo por Craigie.
Pienso (yo lo he pensado)
que el nombre Craigie es escocés
y que la palabra crag es de origen celta.
Pienso (ya lo he pensado)
que en este invierno están los antiguos inviernos
de quienes dejaron escrito
que el camino esta prefijado
y que ya somos del Amor o del Fuego.
La nieve y la mañana y los muros rojos
pueden ser formas de la dicha,
pero yo vengo de otras ciudades
donde los colores son pálidos
y en las que una mujer, al caer la tarde,
regará las plantas del patio.
Alzo los ojos y los pierdo en el ubicuo azul.
Más allá están los árboles de Longfellow
y el dormido río incesante.
Nadie en las calles, pero no es un domingo.
No es un lunes,
el día que nos depara la ilusión de empezar.
No es un martes,
el día que preside el planeta rojo.
No es un miércoles,
el día de aquel dios de los laberintos
que en el Norte fue Odin.
No es jueves,
el día que ya se resigna al domingo.
No es un viernes,
el día regido por la divinidad que en las selvas
entreteje los cuerpos de los amantes.
No es un sábado.
No está en el tiempo sucesivo
sino en los reinos espectrales de la memoria.
Como en los sueños
detrás de las altas puertas no hay nada,
ni siquiera el vacío.
Como en los sueños,
detrás del rostro que nos mira no hay nadie.
Anverso sin reverso,
moneda de una sola cara, las cosas.
Esas miserias son los bienes
que el precipitado tiempo nos deja.
Somos nuestra memoria,
somos ese quimérico museo de formas inconstantes,
ese montón de espejos rotos.

Elogio de la sombra, 1969.

Jorge Luis Borges vouait une profonde admiration à Paul-Jean Toulet (1867-1920) et aux Contrerimes, « recueil paru dans les années vingt, qui l’enchantait et qu’il plaçait, avec certitude et constance au pinacle de la poésie française. » (Jean Pierre Bernés, Jorge Luis Borges : La vie commence…, Paris, Le Cherche Midi, 2010, pp. 48-49)

« Il y a aussi un poète français que j’aime beaucoup et je crois qu’il est presque oublié en France ou qu’on ne fait que l’étudier, par exemple, dans les histoires de la littérature, ce qui est une façon d’avoir disparu ou d’être mort, non, d’appartenir à l’histoire de la littérature. Et c’est un poète du Sud de la France, Toulet, […] moi, je savais beaucoup de ses Contrerimes par cœur […] » (Jorge Luis Borges, DVD 1, 1ère partie, entretien avec Jean-José Marchand)

Il pouvait réciter par coeur la première des Romances sans musique,

En Arles.

Dans Arle, où sont les Aliscans,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton coeur trop lourd;

Et que se taisent les colombes:
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

La cople 53 était la préférée de Jorge Luis Borges.

LIII

Voici que j’ai touché les confins de mon âge.
Tandis que mes désirs sèchent sous le ciel nu,
Le temps passe et m’emporte à l’abyme inconnu,
Comme un grand fleuve noir, où s’engourdit la nage.

Coples. Les Contrerimes. NRF Poésie/Gallimard. 1979. Page 140.