Gustave Caillebotte 1848-1894

La Partie de bateau ou Le Canotier au chapeau haut-de-forme (Gustave Caillebotte), vers 1877-1878. Paris, Musée d’Orsay.

Le tableau La Partie de bateau ou Le Canotier au chapeau haut-de-forme (vers 1877-1878) de Gustave Caillebotte (1848-1894), classée Trésor National en janvier 2020 par le Ministère de la Culture, est entrée officiellement le lundi 30 janvier 2023 dans les collections du Musée d’Orsay. L’achat à la famille de l’artiste a été rendu possible grâce au mécénat exclusif de LVMH qui, en échange, bénéficie d’un conséquent abattement fiscal. Le coût du tableau est de 43 millions d’euros alors que le budget d’acquisition du musée ne dépasse pas les 3 millions par an ! Le Musée d’Orsay organisera en 2024 une grande exposition dédiée au peintre impressionniste. Ce tableau avait été présenté en 1879 à la quatrième exposition impressionniste.

Les soleils, jardín du petit Genevilliers (Gustave Caillebotte), vers 1885. Paris, Musée d’Orsay.

De plus, Les Soleils, jardin du petit Genevilliers (vers 1885) de Gustave Caillebotte a été acquis par dation et entre aussi dans les collections du musée d’Orsay. Par son sujet, son cadrage et son format, cette vue du jardin de Gustave Caillebotte peinte au Petit Gennevilliers est l’une des plus ambitieuses et novatrices exécutées par l’artiste. Chef d’œuvre de la peinture impressionniste, il participe à la redéfinition du genre du paysage opéré par ces peintres, pour qui le jardin est un des sujets de prédilection.

Gustave Caillebotte, multimillionnaire à 30 ans, a été le principal mécène de ses amis. À sa mort à l’âge de 45 ans, il lègue à l’État une collection impressionniste exceptionnelle de 69 tableaux, dont une partie seulement est conservée par les autorités de l’époque, parce qu’ils ne sont pas encore appréciés à leur juste valeur – et par manque de place ! Il reste tout de même au Musée du Louvre et au Musée d’Orsay une quarantaine d’oeuvres qui proviennent du legs Caillebotte ( Le Moulin de la Galette d’Auguste Renoir ou La Gare Saint-Lazare de Claude Monet par exemple).

France télévisions (30/01/2023)

  • Franceinfo Culture : ce tableau est extraordinaire pour le musée d’Orsay, qui compte nombre de trésors impressionnistes. En quoi celui-ci est-il particulièrement émouvant à accrocher dans vos collections permanentes aujourd’hui ?
  • Paul Perrin, directeur des collections : Gustave Caillebotte est un artiste qui aujourd’hui est vraiment reconnu comme l’un des grands maîtres de la peinture impressionniste et en fait, les collections du musée d’Orsay ne sont pas si riches en chefs-d’œuvre du peintre. Vraiment, cela reste l’un des principaux axes d’acquisition du musée, d’enrichir notre collection en œuvres majeures de Caillebotte. Celle-ci fait partie d’un ensemble d’œuvres emblématiques parmi les plus créatives, les plus originales et les plus importantes de Caillebotte. Un ensemble d’œuvres qu’il peint à la fin des années 1870 qui ont pour thème le canotage, les loisirs, la baignade, le bateau sur des rivières, ici probablement l’Yerres. C’est vraiment un sujet que Caillebotte va s’approprier d’une manière totalement inédite, radicalement nouvelle, en proposant des cadrages vraiment très forts, très immersifs. On a dit à l’époque aussi qu’ils étaient très photographiques.
    Ces cadrages, Gustave Caillebotte est le seul à les proposer à ce moment-là dans la peinture de son temps.
  • Le regard du peintre est-il influencé par la photographie ?
  • Il y a en effet quelque chose dans ce tableau qui est de l’ordre de la saisie d’un instant. Et puis il y a également une franchise, presque une brutalité dans la manière dont il place le spectateur dans la scène au cœur du tableau, par un effet immersif qui est de couper les bords, les jambes, les rames, la barque, et de nous installer au centre du bateau comme si on était face à ce personnage et de l’installer au cœur du tableau face à nous sans aucun élément entre lui et nous. Gustave Caillebotte traite un sujet nouveau d’une manière neuve. C’est l’idée de faire fi de la tradition, de ne pas regarder le passé, et de proposer un cadrage qui corresponde à une manière de voir, à un regard moderne.
  • On a en effet vraiment l’impression d’être au cœur du tableau…
  • Oui, c’est quelque chose de très nouveau à ce moment-là, une manière de peindre qui a désarçonné les visiteurs qui ont vu ce tableau dans une exposition impressionniste. Les critiques, aussi, ont été très surpris par ce genre de cadrage, qui a ensuite été repris par la photographie et par le cinéma. La photographie et le cinéma ont beaucoup utilisé ces cadrages immersifs, en plans rapprochés, en gros plans presque, mais qui sont très nouveaux à ce moment-là en peinture.
  • Comment Caillebotte installe-t-il ce rapport de proximité avec le spectateur ?
  • Il installe un rapport extrêmement proche avec le spectateur, car cette figure est vraiment à quelques centimètres de nous, et cela, c’est quelque chose qu’on ne trouve pas dans la peinture de cette époque, cette manière de nous plonger au cœur de la scène et d’installer un rapport d’immédiateté du sujet dans l’œil du spectateur. Par ailleurs, si vous regardez la deuxième barque, en haut à droite, vous vous apercevez que c’est une réplique de celle dans laquelle vous vous trouvez. Vous vous projetez dans cette situation et imaginez donc que vous êtes à la place du passager.
  • Quelle est la spécificité de ce tableau dans l’histoire de la peinture 
  • C’est le sujet qui est éminemment moderne – les loisirs de la nouvelle société bourgeoise et urbaine, c’est vraiment typique de l’impressionnisme et Caillebotte est l’un de ceux qui va le plus s’intéresser à ces sujets neufs en peinture. Nous sommes à la fin des années 1870, il peint une dizaine d’œuvres sur ce thème, et celle-ci fait partie de ses œuvres les plus remarquables : elle est radicale et novatrice. C’est le moment où il est à l’apogée de son talent, et dans cet ensemble, la plupart des tableaux ont quitté la France, ils sont dans des grandes collections étrangères. Ce tableau-là, c’est vraiment l’un des chefs d’œuvre de cette série. Il était encore en France récemment et nous avons eu cette opportunité d’enrichir significativement les collections du musée avec cette œuvre qui est vraiment iconique, nous en sommes très heureux.
  • Gustave Caillebotte a t-il lancé une mode ?
  • Caillebotte est un artiste, comme l’ensemble du groupe impressionniste, qui va vraiment ouvrir la voie à une peinture nouvelle qui va s’inspirer d’abord des sujets qui vont devenir prédominants, des sujets tirés de la vie moderne, que les impressionnistes installent en peinture, et puis ses cadrages et ses couleurs sont spéciaux oui. Ce tableau montre comment Caillebotte fait entrer la lumière et la couleur du plein air dans sa peinture. Il saisit un instant, mais il donne aussi vraiment le sentiment d’être en extérieur, baigné d’une lumière naturelle, ce qui change de la peinture d’atelier qui se pratique communément alors. Beaucoup d’artistes vont reprendre ces procédés, que ce soit la peinture de plein air ou les sujets modernes, mais aussi le cadrage. On a un certain nombre d’artistes qui à la fin du XIXe siècle vont regarder les cadrages de Caillebotte, à la fois ses cadrages immersifs mais aussi ses points de vue un peu inattendus, comme depuis un balcon en regardant Paris par exemple, ou depuis les toits, les rues de Paris…
  • Et puis, il y a toujours le mystère de l’identité de cet homme ?
  • Totalement. C’est un tableau qui donne une place très importante à une figure, et normalement ce genre de tableau c’est plutôt des portraits, c’est-à-dire qu’on reconnaît les traits de quelqu’un. Or là, Caillebotte ne nous donne pas de clefs pour identifier cette figure. C’est plus une scène de la vie moderne qu’un portrait. On voit bien que c’est quelqu’un qui a des traits assez reconnaissables, mais on ne sait pas, encore aujourd’hui, qui est cet homme. On continue à chercher son identité… Cela nous intéresse parce que voyez-vous, c’est un homme de la ville, un citadin, probablement un parisien qui a gardé son chapeau haut de forme, son gilet, sa cravate, et qui vient se promener en barque en banlieue. C’est quelqu’un dont l’identité serait intéressante à connaître, parce qu’il est très emblématique de la modernité et de Caillebotte lui-même, ce parisien qui se passionne pour les frégates, l’aviron, le bateau, et tous ces loisirs. Il y a plusieurs interprétations. Certains disent que ça pourrait être Edouard Manet, d’autres se demandent si cela ne pourrait pas être un autoportrait de Caillebotte lui-même, mais c’est probablement quelqu’un qui vient de son cercle amical, et qu’on n’a pas encore identifié. C’est une personne qui a posé pour lui, mais on n’arrive pas encore à savoir qui c’est…
Portrait de l’artiste (Gustave Caillebotte), vers 1892. Paris, Musée d’Orsay.

Louis Aragon (3 octobre 1897 – 24 décembre 1982)

Louis Aragon (Christian Guémy alias C215).

Ni fleurs ni couronnes

Grandes femmes beiges déjà portant depuis quarante années
Á bout de bras de ce pas vert et noir vos paniers d’aubergines
Ne vous arrêtez pas comme l’août à sa dernière journée
Il pleuvait vers le soir quand on vous l’a dit comme j’imagine
Vos jupes dans le vent mouillée ce blanc d’oeuf dans votre oeil qui luit
Ne relevez pas la mèche à vos fronts d’une main machinale
Ah n’essuyez pas votre joue ainsi ce n’est que de la pluie
On s’habitue à ce que tout soit rayé d’une diagonale
On sait parfois d’avance à qui le tour qu’on regarde songeant
Maintenant qu’on ne peut plus rien faire pour lui qui soit une aide
On s’habitue à ces départs on dirait aisément aux gens
Septembre risque d’être froid surtout prenez bien votre plaid
Ayons l’air de trouver somme toute naturel ce qui l’est
Tous ces fruits cependant qui vont sans lui pourrir au bord des tables
Une part de ce monde hésite d’être encore où s’envolaient
D’entre ses mains ces lents oiseaux bleu sombre engendrés pour les fables.

Une part avec lui du monde et de moi-même est devenue
Instrument dépourvu d’usage et pourtant signe avant-coureur
Mémoire je reviens à ma jeunesse quand je l’ai connu
Cet homme hors mesure là-haut dans la rue Simon-Dereure
Où la beauté sans cri des objets lui faisait trembler la main
Rien plus que lui n’était humble devant les choses familières
Et la lampe au verre de travers prenait un accent humain
Car les lampes fumaient encore parmi nous cela semble hier
Nul comme lui peut-être mais ce soir je songe à Reverdy
Je songe à ce Montmartre noir emporté dans les yeux qu’on ferme
Braque un dimanche éteint souviens-toi de ce que fut vendredi
Dans ce double miroir toute une part du monde atteint son terme
Une part du monde se perd dans ce regard qui s’est perdu
Cette lumière d’une chambre et rien n’a troublé le silence
Par un après-midi je ne sais d’où descend l’ombre attendue
Le temps qui passe met sur tout son immobile violence.

Cette nature n’est point morte elle meurt voyez sous vos yeux
Et ce peut-être un paysage avec la mer et ses limites
Dieppe ou Varengeville un simple ourlet à l’étoffe des cieux
Ici finit doucement l’homme et cet empire qu’il imite
Sans barque un naufrage de liège entre les varechs échoué
Et la tendresse des grands bras autour de tout que font les dunes
Au fond cette vie avait l’air au mieux d’une villa louée
Ô sables blessés derrière soi que la marée abandonne
Peinture étrangement pareille à cette saison d’aujourd’hui
Comme si le peintre eût mis à choisir ses couleurs l’existence
Au décor d’un opéra sans musique où rien ne se produit
L’histoire même à la prunelle est un effet de persistance
Rien qu’une image une image après l’autre et sans doute est-ce moi
Voyant dans les rameaux muets d’oiseaux et de ramages
Á la recherche on ne sait trop de quel écho qui mal rimoie
Qui mets l’absurde pont abstrait des mots de l’une à l’autre image.

N’est pas assez sur la toile après tout de ce qui fut peint
Qu’attendez-vous d’autre de lui quel témoignage et quelle preuve
Voici le verre et le couteau voici le jour voici le pain
Et l’ancienne présence de l’homme à mes yeux qui reste neuve
Ils ont beau s’en aller qui eurent privilège à voir premiers
Le spectacle ils ont beau nous quitter peut-être par lassitude
Et que cela soit Chardin Braque ou Vermeer que vous les nommiez
Il en revient toujours poursuivre la même longue étude
Mais nous qui demeurons sans eux aveugles nous les survivants
Dans ce siècle qui meurt d’un peintre ou d’un poète à chaque halte
Nos yeux habitués à l’homme en vain dans ce désert de vent
Cherchent l’après de notre soif la source à présent sous l’asphalte
Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités
Qui rêvent la fête finie à ce qui leur fut un Versailles
Et sans croire aux dieux de pierre debout sur leurs socles restés
Dans le parc désormais attendrons le signe fait qu’ils s’en aillent.

Les Adieux. Éditions Temps actuels, 1981.

Ce poème a paru dans Les Lettres françaises du 1 septembre 1963 en hommage à Georges Braque qui venait de disparaître.

Collection Poésie/Gallimard n° 572, Gallimard, 2022.

Aragon : les adieux. Exposition conçue par la Maison Elsa Triolet-Aragon. Espace Niemeyer, (2 place du Colonel Fabien 75019 Paris) du 14 décembre 2022 au 11 janvier 2023. Entrée libre tous les jours sauf le lundi, de 12 h à 19 h. Fermeture exceptionnelle : week-ends de Noël et du jour de l’An.

Exposition Arrachez-moi le coeur vous y verrez Paris Aragon du jeudi 1 décembre 2022 au mercredi 4 janvier 2023. Caserne Napoléon. Rue de Lobau, 75004 Paris. Le Paris d’Aragon se décline en mots à travers la vie et l’œuvre de l’écrivain, et en photographies, avec la complicité de Claude Gaspari sur les murs de la caserne Napoléon, face à l’Hôtel de Ville.

En 1968, Aragon raconte à Dominique Arban comment il fit l’acquisition d’une toile de Georges Braque dont la vente en 1928 lui permit de partir pour Venise avec Nancy Cunard: ” Poussé en cela par André Breton j’avais, à la vente Kahnweiler, acheté un tableau de Braque qui ne plaisait à personne et n’avait ainsi pas atteint le prix que faisait même une très petite nature morte ; la Baigneuse, qui est la toile sur laquelle commence, chez Braque, le cubisme. c’est pour Braque, un tableau analogue, si vous voulez, à ce qu’ont été pour Picasso Les Demoiselles d’Avignon. ” (Aragon parle avec Dominique Arban. Seghers, 1968. Page 60)

Baigneuse (Le Grand Nu). 1908. Paris, Centre Pompidou.

Maya Ruiz-Picasso – Pablo Picasso

La fille de Pablo Picasso et de Marie-Thérèse Walter (1909-1977), Maya Ruiz-Picasso (María de la Concepción, surnommée Maya), est née le 5 septembre 1935. Le peintre a voulu l’appeler comme sa petite sœur, María de la Concepción Ruiz Picasso (Concepción ou Conchita), née à Málaga en 1887 et morte de diphtérie à La Corogne le 10 janvier 1895. Pablo qui avait 13 ans en fut fortement marquée.

La fille du peintre vient de mourir mardi 20 décembre à 87 ans. Le peintre avait rencontré sa mère Marie-Thérèse devant les Galeries Lafayette, le 8 janvier 1927. Il avait quarante-sept ans et elle, dix-sept.

Le dimanche 7 août dernier, nous avons pu voir au Musée Picasso l’exposition Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo (16 avril – 31 décembre 2022).

Maya a cédé 9 oeuvres de son père (6 peintures, 2 sculptures et un carnet de dessins) à la France dans le cadre d’une dation. L’exposition réunit un ensemble de 200 oeuvres, archives et objets personnels. Elle montre la relation particulière qui unissait le peintre et sa première fille. Entre le 16 janvier 1938 et le 7 novembre 1939, Picasso peindra quatorze portraits d’elle, alors âgée de trois-quatre ans. Maya, à 20 ans, sera assistante sur le film Le Mystère Picasso d’Henri-Georges Clouzot, réalisé aux studios de la Victorine à Nice en 1955.

Des quatre enfants de Picasso elle a été celle qui a eu les relations les plus étroites avec son père. Elle cesseront en 1954 quand Jacqueline Roque (1927-1986) entre dans la vie du peintre. Elle apprend la mort de son père par le journal télévisé.

Maya ressemblait beaucoup à Pablo, mais était blonde et avait les yeux verts comme sa mère, Marie-Thérèse .
En 1980, elle entame une carrière d’historienne de l’art et se spécialise notamment dans l’œuvre de Pablo. En 2007, elle reçoit l’insigne de Chevalier de la Légion d’Honneur des mains de l’écrivain et historien d’art Pierre Daix (1922-2014). En 2016, elle est promue Commandeur des arts et des lettres.

La France et l’Espagne célébreront en 2023 les 50 ans de la mort de Pablo Picasso à travers plusieurs expositions des deux côtés des Pyrénées.

Portrait de Maya de profil. 29 août 1943.

Hervé Télémaque

Hervé Télémaque dans son atelier de Villejuif le 30 mai 2011 (Manolo Mylonas / Divergence)

Le peintre français d’origine haïtienne Hervé Télémaque est mort le 10 novembre 2022 dans la région parisienne à l’âge de 85 ans.
Il est né le 5 novembre 1937 à Port-au-Prince. En 1957, il quitte l’île pour étudier l’art à New York avec Julian Levi. Il vient à Paris en 1961, vivant et travaillant dans la capitale, puis en Bourgogne et enfin, à partir de 1981, dans sa maison-atelier de Villejuif. Philippe Dagen dans Le Monde qualifie sa peinture ainsi : « une forme de réalisme crypté, impitoyable et railleur comme il l’était lui-même… ». Il parle de « figuration narrative ». A la fin des années 1960, il pratique de plus en plus la sculpture avec des matériaux composites, utilisant même parfois le marc de café. Le Centre Pompidou lui a consacré une exposition du 25 février au 18 mai 2015.

Once more (do it again) (Hervé Télémaque). 2021. Collection privée.

Il était présent dans deux expositions vues récemment : Marronage, l’art de briser ses chaînes à la Maison de l’Amérique Latine (12/05/2022 – 24/09/2022) et hier même au Palais de la Porte Dorée (Musée de l’histoire de l’immigration) 1945-1972 Paris et nulle part ailleurs (27/09/2022 au 22/01/2023). On peut voir dans ce lieu les œuvres de 24 artistes étrangers installés à Paris après la seconde guerre mondiale.

Mornes II (Hervé Télémaque). 1995. Collection Alexia Guggémos.
Quartier (Hervé Télémaque). 1992. Paris, Collection privée.

Sam Szafran

Nous avons vu la semaine dernière l’exposition Sam Szafran Obsessions d’un peintre (28 septembre 2022-16 janvier 2023. Paris, Musée de l’Orangerie).

C’est un peintre que je connaissais très mal.

Sami Max Berger (dit Sam Szafran) est né le 19 novembre 1934 à Paris, fils de parents émigrés juifs polonais. La plus grande partie de sa famille (père, oncles, tantes) est exterminée dans les camps de concentration nazis. Lui, échappe à la rafle du Vel’ d’Hiv’ et vit caché dans le Lot pendant la guerre. Avec sa mère et sa sœur qui ont survécu aussi à la Shoah, il émigre en Australie en 1948. Il y est très malheureux. Il revient donc en France en 1951 et vit d’expédients. En autodidacte, il suit les cours du soir de la Ville de Paris et parfois l’Académie de la Grande Chaumière. Il fréquente poètes et artistes et devient ami avec Alberto Giacometti, Yves Klein, Jean-Paul Riopelle, Zao Wou-Ki et Henri Cartier-Bresson. En 1965, Jacques Kerchache organise sa première exposition personnelle. Après guerre, il a vite abandonné l’abstraction dominante pour une figuration originale, utilisant l’aquarelle et le pastel. Ses thèmes : les chous, les villes confuses, les escaliers en colimaçon, les ateliers envahis par une végétation proliférante, les imprimeries, les boîtes de pastel, les philodendrons. Il est mort le 14 septembre 2019 à Malakoff.

L’Atelier de la rue de Crussol. Février- mars 1972. Collection particulière.

Il parlait peu de son œuvre, mais beaucoup des péripéties de sa vie avec une gouaille de vrai titi parisien. On peut s’en rendre compte dans le livre d’entretiens avec Jean Clair et Louis Deledicq.

Sam Szafran. Un gamin des Halles. Conversation avec Jean Clair et Louis Deledicq. Flammarion 2022. L’entretien a eu lieu en 1999.

« Il y avait un garçon qui tenait Le Riverside, rue de la Huchette, Goldfein, qui était un grand ami de Breton, et quand il a vu ce tableau il a dit : « Il faut absolument que je t’emmène et que je te présente André Breton, il va être ravi. » C’était près de Palais-Royal dans un bistrot, tous les surréalistes étaient là. J’étais un petit peu intimidé, plutôt du genre timide agressif. Ils ont fait un cadavre exquis et quand c’est arrivé à moi, j’ai pris le cadavre, parce que c’était un bout de papier plié, chacun avait écrit quelque chose, et je l’ai mangé. Et là, Breton l’ a très mal pris. J’étais à peine rentré au groupe surréaliste que j’en suis sorti, dehors. Quelque temps plus tard, j’ai eu une aventure complètement cinglée. J’ai eu une piaule, rue Puget, place Blanche. Breton habitait rue Fontaine, et quand je descendais à Montparnasse à pied, de la place Blanche, je rencontrais, rue Fontaine, Breton. Dès qu’il me voyait il tournait la tête. Et moi je passais : « Salut, Dédé ! » Ça le rendait hystérique. » (Pages 32-33)

L’Imprimerie Bellini avec le peintre Olivier O. Olivier. 1974. Collection particulière.

” J’ai eu une évolution tardive. J’aurais pu mourir il y a trente ans, si j’étais mort il y a trente ans, je tombais directement aux oubliettes et rien n’était fait. C’est une succession d’événements. Je n’ai commencé à entrevoir une certaine forme de maturité sur le regard qu’à partir de cinquante-cinq ans, pas avant. Avant, c’était un champ d’expériences, il y avait de bons, de mauvais moments, je ne savais pas très bien où j’en étais. Je n’arrivais pas à analyser ce qui se passait en moi. J’avais des convulsions, j’étais très convulsif mais je ne savais pas pourquoi ni comment. C’est à partir de là que j’ai commencé à me poser des questions mais avant ce n’était pas possible. Ce qui m’a le plus manqué, c’était un Maître. ” (Pages 69-70)

Gisèle Freund – Luis Cernuda

Autoportrait chez elle. Vers 1975.

Nous avons vu samedi 29 octobre l’exposition Gisèle Freund Ce sud si lointain. Photographies d’Amérique latine.

Maison de l’Amérique latine, 217, Boulevard Saint-Germain. 75007 Paris.
Téléphone 00 33 1 49 54 75 00.

https://www.mal217.org/fr/expositions/gisele-freund

Commissaire Juan Álvarez Márquez. Conseiller spécial Juan Manuel Bonet.
(du 21 octobre 2022 au 07 janvier 2023)

Cette exposition est organisée en collaboration avec l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), installé à l’abbaye d’Ardenne (Calvados), près de Caen, où les archives de Gisèle Freund ont été déposées. Elle a été montrée une première fois en 2021 à Grenade (Espagne) au Centre José Guerrero sous le titre En el Sur tan distante, Gisèle Freund. Elle était présentée sous un format plus réduit (52 tirages posthumes).

Maison de l’Amérique latine, 217, Boulevard Saint-Germain. 75007 Paris.

La Maison de l’Amérique latine met en valeur 72 images, certaines inédites. Elles montrent ses voyages en Amérique latine, les paysages, la vie quotidienne dans les villages et sur les marchés, des scènes de la culture populaire, ses contacts avec des personnalités du monde de l’art, de la littérature, de la politique.

Sophie Gisela Freund est née à Berlin-Schöneberg le 19 décembre 1908. Son père lui offre un appareil Leica lorsqu’elle est adolescente. Elle étudie la sociologie à Francfort avec Norbert Elias. D’origine juive et membre d’un groupe communiste, elle fuit en mai 1933 l’Allemagne nazie. Elle poursuit ses études à la Sorbonne où elle présente, en 1936, sa thèse sur la sociologie de l’image La photographie en France au XIXe siècle. Elle est l’amie d’Adrienne Monnier, libraire-éditrice rue de l’Odéon, et de Sylvia Beach, créatrice de Shakespeare and Company et éditrice d’Ulysse de James Joyce en 1922. Elle côtoie et photographie de nombreux écrivains de l’époque. Elle devient française en 1936 grâce à un mariage blanc (elle divorcera après la guerre). A partir de 1937, Gisèle Freund se revendique comme journaliste reporter. En 1938, elle est l’une des premières à faire des clichés en couleur en utilisant les pellicules Agfacolor.

En 1940, Paris est occupée par les troupes nazies. Gisèle Freund fuit la capitale et se réfugie à Saint-Sozy dans le Lot. Invitée par Victoria Ocampo, la directrice de la revue Sur, elle quitte le midi de la France fin 1941 et embarque de Bilbao à bord d’un navire espagnol, Cabo de Buena Esperanza, à destination Buenos Aires. Elle établit là-bas des liens avec les écrivains proches de la revue. Depuis la capitale argentine, elle effectue plusieurs voyages en Patagonie et en Terre de Feu, en Uruguay, au Chili, au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en Équateur, et surtout au Mexique en 1947, 1950 et 1952. Ce pays exercera toujours sur elle une grande fascination. Elle réalise aussi de nombreux reportages pour Time Magazine et Life, pour les journaux argentins La Nación et El Hogar, et mexicain Novedades. Elle fait partie de l’agence Magnum, créée par Robert Capa, de sa fondation de 1947 jusqu’en 1954.

En France, le ministère de la Culture lui décerne en 1980 le grand prix national des Arts pour la Photographie. Elle réalise en 1981 le portrait officiel du président François Mitterrand. En 1991, une grande rétrospective de son œuvre, intitulée Itinéraires, est organisée au Centre Georges-Pompidou.

Elle meurt à Paris le 30 mars 2000 à Paris. Elle est inhumée au cimetière du Montparnasse, tout près de sa maison atelier du 12, rue Lalande.

Femmes de Tehuantepec (Oaxaca-Mexique). 1950-52.

Quelques citations :

Gisèle Freund, Portrait. Entretiens avec Rauda Jamis. Des femmes, Antoinette Fouque. 1991.

« J’ai cru que la photographie était un moyen merveilleux pour que les peuples se connaissent entre eux. Je suis allée jusqu’à la terre de Feu pour photographier les derniers indiens alacalufes. J’ai cru à cette utopie : la connaissance des autres, de leurs différences, comme langage de paix entre les hommes. Car comment s’entre-tuer dès lors que l’autre n’est plus un inconnu ? Ma tâche était donc, pensais-je, de participer à la paix du monde à travers la photographie. »

« Je me souviens par exemple d’Alfonso Reyes, qui habitait une maison remplie de livres du sol au plafond et qui m’avait tout de suite dit : « Tout cela est à vous. » Vraiment les Mexicains étaient très chaleureux. D’ailleurs leur phrase de bienvenue était « Mi casa es tu casa » (« Chez moi c’est chez toi »).

« Les intellectuels mexicains ont une richesse culturelle infinie, beaucoup plus grande que chez les intellectuels français, par exemple. Les Mexicains ont des racines culturelles extraordinaires. Et puis, d’une certaine façon, ils sortent de leurs propres frontières pour accéder à notre culture classique, ce qui leur permet de se tenir au courant des créations et des textes du monde entier. J’ai connu au Mexique des gens extrêmement cultivés. Je n’ai eu aucun mal à en rencontrer qui connaissaient mieux que moi, sans conteste, la littérature française ou allemande. »

« Je ne sortais plus jamais sans mon appareil. Il était devenu mon troisième œil. »

« Je n’ai jamais cessé de vouloir comprendre ce qui se trouvait derrière un visage. »

« Il est rare de plaire à ceux que l’on photographie. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai pas fait du « portrait » ma profession et que je n’ai jamais possédé de studio de photographe. »

« La culture pour un photographe est bien plus importante que la technique. »

« J’ai touché, au Mexique, le coeur de ce monde surnaturel, comme jamais auparavant sur le continent américain. »

L’exposition emprunte son nom à un vers du poème de Luis Cernuda intitulé Quisiera estar solo en el sur, tiré du recueil Un rio, un amor (1929) .

Quisiera estar solo en el sur

Quizá mis lentos ojos no verán más el sur
de ligeros paisajes dormidos en el aire,
con cuerpos a la sombra de ramas como flores
o huyendo en un galope de caballos furiosos.

El sur es un desierto que llora mientras canta,
y esa voz no se extingue como pájaro muerto;
hacia el mar encamina sus deseos amargos
abriendo un eco débil que vive lentamente.

En el sur tan distante quiero estar confundido.
La lluvia allí no es más que una rosa entreabierta;
su niebla misma ríe, risa blanca en el viento.
Su oscuridad, su luz son bellezas iguales.

Toulouse, 20 de abril de 1929.

Un río, un amor, 1929.

Je voudrais être seul dans le Sud

Peut-être mes yeux lents ne verront plus le Sud
Aux légers paysages endormis dans l’espace,
Aux corps comme des fleurs sous l’ombrage des branches
Ou fuyant au galop de chevaux furieux.

Le Sud est un désert qui pleure quand il chante,
Et comme l’oiseau mort, sa voix ne s’éteint pas ;
Vers la mer il dirige ses désirs amers
Ouvrant un faible écho qui vibre lentement.

À ce si lointain Sud je veux être mêlé.
La pluie là-bas n’est rien qu’une rose entr’ouverte ;
Son brouillard même rit, rire blanc dans le vent.
Son ombre, sa lumière ont d’égales beautés.

Un fleuve, un amour. Traduction Jacques Ancet.

Pablo Picasso

Conchita.

María de la Concepción Ruiz Picasso (Concepción ou Conchita), la petite soeur de Pablo Picasso, est née à Málaga en 1887. Elle est morte de diphtérie à La Corogne le 10 janvier 1895. Pablo qui avait 13 ans en fut fortement marquée. Le thème de la fillette malade ou mourante apparaît souvent dans son oeuvre de jeunesse. Il racontera cet épisode, soixante ans après, à Françoise Gilot (sa compagne de l’époque), qui le retranscrit dans son livre Vivre avec Picasso ( en collaboration avec Carlton Lake. McGraw-Hill, Inc. 1964, Calmann-Lévy, 1965 pour l’édition française. 10/18 n° 3873, 2006). Picasso explique qu’il souhaitait arrêter le dessin si sa sœur s’en sortait. Malheureusement pour elle, le vœu ne fut pas exaucé, et le fantôme de cette promesse suivit l’artiste tout au long de sa vie. Il est probable qu’une part de sa répulsion devant la mort et la maladie proviennent de là. Il appellera comme sa soeur, sa fille María de la Concepción (Maya), née le 5 septembre 1935.

Ciencia y caridad. Fin 1896-début 1897. Barcelona, Museo Picasso.

Nous avons vu dimanche dernier au Musée Picasso l’exposition Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo (16 avril-31 décembre 2022). 9 oeuvres de Pablo Picasso (6 peintures, 2 sculptures et un carnet de dessins) ont été cédées par Maya, fille du peintre et de Marie-Thérèse Walter (1909-1977) à la France dans le cadre d’une dation (loi du 31 décembre 1968 qui permet de s’acquitter d’une dette fiscale par la remise d’oeuvres d’art, de livres, d’objets de collection, de documents de haute valeur historique ou artistique).

L’exposition réunit un ensemble de 200 oeuvres, archives et objets personnels. Elle montre la relation particulière qui unissait le peintre et sa première fille. Entre le 16 janvier 1938 et le 7 novembre 1939, Picasso peindra quatorze portraits de sa fille aînée, alors âgée de trois-quatre ans. Maya, à 20 ans, sera assistante sur le film Le Mystère Picasso d’Henri-Georges Clouzot, réalisé aux studios de la Victorine à Nice en 1955. Il obtiendra le prix du jury au festival de Cannes en 1956. La petite-fille du peintre, Diana Widmaier-Ruiz-Picasso a assuré le commissariat de l’exposition avec Emilia Philippot.

Maya au tablier. Paris, 27 février 1938. Collection particulière.

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges (Mariano Cabrera). Premio Cervantes 1979. Madrid, Biblioteca Nacional.

Son los ríos (Jorge Luis Borges)

Somos el tiempo. Somos la famosa
parábola de Heráclito el Oscuro.
Somos el agua, no el diamante duro,
la que se pierde, no la que reposa.

Somos el río y somos aquel griego
que se mira en el río. Su reflejo
cambia en el agua del cambiante espejo,
en el cristal que cambia como el fuego.

Somos el vano río prefijado,
rumbo a su mar. La sombra lo ha cercado.
Todo nos dijo adiós, todo se aleja.

La memoria no acuña su moneda.
Y sin embargo hay algo que se queda
y sin embargo hay algo que se queja.

Los conjurados, 1985.

Les fleuves

Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d’Héraclite l’Obscur,
nous sommes l’eau, non pas le diamant dur,
l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.

Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.

Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.

La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.

Traduction Jacques Ancet.

Miquel Barceló – Franz Kafka

Famille Samsa. 21 II 2019.

J’ai pu voir avec J. hier après-midi l’exposition : Miquel Barceló La métamorphose d’après la l’oeuvre de Franz Kafka. (26 novembre 2021 – 23 avril 2022). Exposition-vente à la Galerie Gallimard, 30-32 Rue de l’Université. 75007-Paris.

Il s’agit d’un accrochage consacré aux aquarelles originales réalisées par Miquel Barceló pour accompagner La Métamorphose. Le peintre a sélectionné une quarantaine d’oeuvres originales parmi celles qu’il a réalisées pour accompagner l’oeuvre, publiée dans la collection « Grande Blanche illustrée ». Toutes sont inédites, car non publiées dans le volume.

Miquel Barceló est né en 1957 à Felanitx (Majorque). Il vit entre Majorque et Paris. il a longtemps travaillé au Mali. Il a aussi illustré La Divine Comédie de Dante (dessins exposés au Louvre en 2005) et le Faust de Goethe.

La Photo de la Grande Guerre. 21 II 2019.

« J’ai lu La Métamorphose à l’âge de 13 ou 14 ans d’un trait, la nuit. Peut-être même deux fois de suite, comme j’avais l’habitude de faire parfois. Le jour d’après, en rentrant de l’école, j’ai trouvé ma mère en train de pleurer en le lisant, alors que je l’avais trouvé drôle et troublant. Ma mère pleurait à l’idée que j’avais lu ÇA. Je l’ai ensuite relu plusieurs fois. Peut-être à chaque décennie. Je le considère comme une sorte de comique essentiel et moderne (tel Cervantès). Plus les années et les événements passent, plus je trouve Franz Kafka pertinent, avec cet humour qu’on disait juif mais qui est une forme très ancienne d’humanisme… désespoir cosmique…Métamorphose : changement. Le seul qui ne change pas est Gregor Samsa, il maigrit peut-être, mais il reste le même du réveil jusqu’à la fin. Autour de lui tout se transforme. Son père, sa mère, sa petite soeur ! Après lecture, on prend conscience de quelque chose qu’on avait oublié depuis longtemps, que l’on savait déjà. »

« Kafka ne s’étend pas dans les descriptions, on doit se fabriquer ses propres images ».

Miquel Barceló a peint ces aquarelles en 2019 dans le sud de la Thaïlande, au soleil, au bord de la mer.

https://www.youtube.com/watch?v=AYvyTAep9OM (Entretien réalisé à Paris en novembre 2020).

Franz Kafka, La Métamorphose. Traduction Jean-Pierre Lefebvre. NRF Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. 2018

« Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. Il était couché sur le dos, qu’il sentait dur comme une carapace, et chaque fois qu’il levait un peu la tête il apercevait son ventre bombé, brun, segmenté par des indurations arquées, au sommet duquel l’édredon, prêt à glisser complètement, arrivait à peine à se maintenir. Ses multiples pattes, lamentablement fluettes par rapport au volume qu’il occupait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre d’être humain, simplement un peu trop petite, était là bien tranquille entre ses quatre murs familiers. Au-dessus de la table, où s’étalait une collection d’échantillons de tissus qu’il avait déballée – Samsa était voyageur de commerce , était accroché l’image qu’il avait récemment découpée dans un illustré et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa., de fourrure l’une et l’autre, assise bien droite et présentant à qui l’examinait un lourd manchon de fourrure dans lequel tout son avant-bras avait disparu.
Gregor tourna ensuite les yeux vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie taper sur l’appui de zinc – le rendit tout mélancolique. « Qu’est-ce qui se passerait si je continuais plutôt à dormir encore un peu en oubliant toutes ces fariboles ? » pensa-t-il, mais c’était totalement irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit, et dans l’état où il était maintenant il n’arrivait pas à prendre cette position. Quelle que fût l’énergie avec laquelle il se jetait sur le côté droit, il se retrouvait toujours sur le dos par un mouvement de balancier. Il essaya bien cent fois, fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir ses pattes frétillantes, et ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une douleur sourde, discrète, qu’il n’avait jamais ressentie. »

Masque. 21 II 2019.

José Hierro 1922-2002

Retrato de José Hierro (Rafael Cidoncha). 1998. Biblioteca Nacional de España.

Le poète espagnol José Hierro aurait eu 100 ans hier. Il est né le 3 avril 1922 à Madrid, mais a passé son enfance et son adolescence à Santander. Il a toujours eu la passion de la mer et a gardé un lien très fort avec sa région d’origine, Cantabria. Il doit abandonner ses études au début de la Guerre Civile. Son père, Joaquín Hierro, fonctionnaire du télégraphe, est emprisonné de 1937 à 1941. Lui-même se retrouve en prison pour avoir donné son appui à une organisation d’aide aux prisonniers politiques. Il est jugé deux fois et condamné à douze ans et un jour de réclusion. Il connaîtra les prisons de Madrid (Comendadoras, Torrijos, Porlier), Palencia, Santander, Segovia et Alcalá de Henares.

Son expérience poétique part de l’expérience extrême de l’après-guerre civile et de la prison. Ses maîtres sont Lope de Vega, San Juan de la Cruz, Rubén Darío et Juan Ramón Jiménez. Il donnera le prénom de ce dernier à un de ses fils. Il a aussi beaucoup lu les poètes de la Génération de 1927 ainsi que Baudelaire, Mallarmé et Paul Valéry.

Á sa sortie de prison le premier janvier 1944, José Hierro occupe de nombreux emplois alimentaires. Il épouse en 1949 María de los Ángeles Torres (décédée le 17 juin 2020). Ils auront quatre enfants.

Il obtient en Espagne les plus importants prix littéraires :
1947 Premio Adonáis (Alegría).
1981 Premio Príncipe de Asturias de las Letras.
1995 Premio Reina Sofía de Poesía Iberoamericana
1998 Premio Cervantes, le plus prestigieux de la littérature hispanique.

Il devient membre de la Real Academia Española en 1999.

Son recueil Cuaderno de Nueva York (Le Cahier de New York), publié en 1998 et qui regroupe trente trois poèmes, devient en Espagne un véritable best-seller.

Il meurt le 21 décembre 2002 dans un hôpital madrilène à l’âge de 80 ans d’une insuffisance respiratoire.

La critique espagnole lui rend un hommage unanime.

L’oeuvre de José Hierro est peu traduite en français.

1951 Poèmes (Pierre Seghers). Traduction Roger Noël-Mayer
2014 Tout ce que je sais de moi (Circé). Traduction Emmanuel Le Vagueresse.

Je me souviens d’avoir croisé le vieux poète au visage buriné à Madrid, Paseo de Recoletos, dans les années 1990-2000. Il marchait encore avec une grande vitalité.

El encuentro (José Hierro)

A Rafael Alberti

Diré un día: bienvenido
a la casa. Esta es tu lumbre.
Bebe en tu copa de vino,
mira el cielo, parte el pan.
Cuánto has tardado. Anduviste
bajo las constelaciones
del Sur, navegaste ríos
de son diferente. Cuánto
duró tu viaje. Te noto
cansado. No me preguntes.
Da de comer a tus perros,
oye la canción del álamo.
No me preguntes por nada,
no me preguntes.

Si hablase,
llorarías. Si enfrentases
tus espectros al espejo,
seguro que no verías
imágenes reflejadas.
Lo vivo lejano ha muerto:
lo mató el tiempo. Tú solo
puedes enterrarlo. Dale
tierra mañana, después de
descansar. Bienvenido
a tu casa. No preguntes
nada. Mañana hablaremos.

Libro de las alucinaciones, 1964.

La Rencontre

A Rafael Alberti

Un jour je dirai : bienvenue
à la maison. Voici ton feu.
Bois ton vin dans ton verre,
Regarde le ciel, romps le pain.
Comme tu as été long. Tu as erré
sous les constellations
du Sud, navigué sur les fleuves
aux sonorités multiples. Que
ton voyage a été long. Je te trouve
fatigué. Ne me demande rien.
Donne à manger à tes chiens,
entends la chanson du peuplier.
Ne me pose aucune question,
ne me demande rien.

Si je parlais,
tu pleurerais. Si tu mettais
tes spectres face au miroir,
tu ne verrais sans doute
aucune image reflétée.
La vie lointaine est morte :
le temps l’a tuée. Toi seul
peux l’enterrer. Jettes-y
de la terre demain, quand
tu te seras reposé. Bienvenue
chez toi. Ne demande
rien. Demain nous parlerons.

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet. Poésie espagnole. Anthologie 1945 – 1990. Actes Sud / Editions Unesco, 1995.

Lamentación

Hemos tenido tantas cosas
que decir, y no se dijeron!

Prodigiosas palabras jóvenes
para herir los oídos viejos.
Maravillosas melodías,
cantos inéditos.
Hemos cantado todos juntos
y hemos llorado en el silencio.
Aprendimos muy dura ciencia
a costa de los propios sueños.

¡Hemos tenido tantas cosas
que decir, y no se dijeron!
¡Hemos salvado tan alegres
los sombríos presentimientos!
Hemos amado cada tallo,
cada frío harapo de invierno,
cada gota de madrugada
con tan loca avidez, sabiendo
que éramos carne de una fábula
que alguien vivía en el misterio!
Tan hermosas canciones! Ráfagas
tan ardientes que nos hirieron.

Música de astros interiores
que nacían en nuestro reino.
Flautas tañidas, en la tarde,
por las manos vagas del sueño.
¡Y tantas limpias hermosuras
como cayeron!
Y girar sin fin en el alba
con la oscura palabra dentro,
con el cantar a flor de vida
ignorando el remoto término.

¡Hemos tenido tantas cosas
que decir, y no se dijeron!
Y miramos cómo en el aire
vuela la música sin dueño,
sin que podamos apresarla
con nuestros torpes instrumentos.

Alegría. Adonáis, 1947.

Lamentation

Nous avons eu tant de choses
à dire, qui n’ont pas été dites !

Prodigieuses paroles jeunes
pour heurter les ouïes vieilles.
Merveilleuses mélodies,
chants inédits.
Nous avons chanté tous ensemble
et nous avons pleuré dans le silence.
Nous avons appris une dure science
au détriment de nos propres rêves.

Nous avons eu tant de choses
à dire, qui n’ont pas été dites !
Nous avons évité si gaiement
les sombres pressentiments !
Nous avons aimé chaque pousse,
chaque froide guenille d’hiver,
chaque goutte de petit matin
avec une avidité si folle, conscients
que nous étions la chair d’une fable
vécue par quelqu’un dans le mystère !
Tant de belles chansons ! des rafales
si ardentes qu’elles nous ont blessés

Musiques d’astres intérieurs
qui naissaient dans notre royaume.
Flûtes jouées, le soir venu,
par les mains vagues du rêve.
Et tant de beautés si limpides
qui sont tombées!
Et tourner sans fin dans l’aube
avec la sombre parole au-dedans,
avec le chant à fleur de vie,
ignorants de la fin lointaine.

Nous avons eu tant de choses
à dire, qui n’ont pas été dites !
Et nous regardons dans l’air
voler la musique sans maître,
sans que nous puissions la saisir
avec nos instruments maladroits.

Traduction Claude de Frayssinet. Poésie espagnole. Anthologie 1945-1990. Actes Sud / Editions Unesco, 1995.

Las nubes

Inútilmente interrogas.
Tus ojos miran al cielo.
Buscas, detrás de las nubes,
huellas que se llevó el viento.

Buscas las manos calientes,
los rostros de los que se fueron,
el círculo donde yerran
tocando sus instrumentos.

Nubes que eran ritmo, canto
sin final y sin comienzo,
campanas de espumas pálidas
volteando su secreto,

palmas de mármol, criaturas
girando al compás del tiempo,
imitándole a la vida
su perpetuo movimiento.
Inútilmente interrogas
desde tus párpados ciegos.
¿Qué haces mirando a las nubes,
José Hierro?

Cuanto sé de mí. Ágora, 1957.

La Bibliothèque Nationale à Madrid, dans le cadre de son centenaire, organisera du 20 octobre 2022 au 22 février 1923, une exposition intitulée: Cuanto sé de mí. José Hierro en su centenario (1922-2022). On y découvrira aussi son talent méconnu de dessinateur.