Pierre – Auguste Renoir / Jules Laforgue

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection.

Nous avons vu jeudi 7 mai au Musée d’Orsay l’exposition Renoir et l’amour, La modernité heureuse (1865-1885). Beaucoup de visiteurs.

Un tableau a retenu particulièrement mon attention : Le Déjeuner des canotiers.

C’est un tableau de Pierre-Auguste Renoir réalisé entre 1880 et 1881. La toile mesure 130 × 173 cm. Il est exposé lors de la septième exposition des peintres impressionnistes du 1 au 31 mars 1882 dans une grande salle à l’étage du bâtiment situé 251 rue Saint-Honoré. .

Il présente différents personnages sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou que le peintre fréquente souvent. Toutes les classes sociales se mélangent : artistes, actrices, collectionneurs, journalistes, modèles, etc. On peut le remarquer à la diversité des couvre-chefs (chapeau melon, casquette, haut-de-forme, canotier). Il fait chaud sous le store à rayures. Les femmes et les hommes réunis au bord de la Seine sont tous jeunes. Cette toile évoque toute une jeunesse avec ses histoires d’amour, ses rivalités, mais aussi une camaraderie bon enfant. L’ambiance est heureuse et sereine. C’est la fin du repas. La nappe est froissée, les serviettes chiffonnées, les verres vides et les bouteilles rebouchées. Certains convives sont debout et vont d’une table à l’autre.

Renoir a commencé Le Déjeuner des canotiers à la fin de l’été 1880 et l’a terminé au cours de l’hiver 1881. Sa situation financière n’est pas brillante à l’époque. Il ne sait pas, lorsqu’il commence cette œuvre, s’il pourra la terminer. Il a réuni des amis et des modèles en atelier, à Chatou ou à Paris, pour participer à cette œuvre qui compte en tout quinze personnes, cinq femmes et dix hommes.

La première tentative d’identification des personnages a été élaborée en 1912 par le critique d’art allemand Julius Meier-Graefe (1867-1935). Au premier plan, à gauche, Aline Charigot (1859 -1915), que le peintre épousera en 1890, joue avec son petit chien et ne regarde pas les autres. Derrière elle, se tient Hippolyte-Alphonse Fournaise  (1848-1910) fils du propriétaire de l’auberge et modèle. Accoudée à la rambarde, Alphonsine Fournaise ( ? 1846-1937), sa sœur, écoute le baron Raoul Barbier (1840-1891), assis dos tourné. Ce dernier, ami proche de Renoir et ancien officier de cavalerie ayant servi en Indochine, a la réputation d’être un amateur de canots, de chevaux et… de jeunes femmes. Le personnage au premier plan, à droite, est souvent cité comme étant Gustave Caillebotte (1848-1894), représenté ici plus jeune. Ami de Renoir, peintre riche et mécène des impressionnistes, il porte la barbe et présente de profil un menton prognathe. Renoir l’a représenté en 1879 dans son tableau Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers), ce qui permet de comparer. Assis à califourchon sur une chaise, il écoute distraitement l’actrice et modèle Ellen Andrée ( ? 1856 – 1933), tandis qu’Adrien Maggiolo (1843-1894), l’influent directeur de La France nouvelle, journal monarchiste et catholique, se penche vers elle. On parle parfois à la place de Caillebotte d’un certain Lemoin, éditeur de musique. Derrière eux, un autre trio est formé du journaliste Paul Lhote (1850-1894) avec un pince-nez, d’Eugène-Pierre Lestringuez (1847-1908) au chapeau rond noir, – tous deux ont déjà posé pour Le bal du Moulin de la Galette de 1876) -, et de l’actrice de la Comédie-Française Jeanne Samary ( ? 1857-1890), vêtue de noir, gantée, chapeautée, qui semble se boucher les oreilles et ne semble pas partager l’insouciance ambiante. Un homme, en haut-de-forme, lui passe la main sur la taille. Est-ce son fiancé Marie – Joseph Paul Lagarde (1851-1903) ? Au centre, assise, le jeune modèle de Montmartre, Angèle Legault, boit, à côté d’un homme resté non identifié, peut-être Maurice Réalier-Dumas (1860 – 1928), peintre et affichiste, dont on aperçoit juste le profil. On raconte qu’il pourrait s’agir de Renoir lui-même qui se serait représenté là pour éviter une composition à treize personnages qui aurait rappelé La Cène. Derrière Angèle se tient debout le banquier, critique d’art et collectionneur Charles Ephrussi (né à Odessa en 1849 et mort en 1905), coiffé d’un chapeau haut-de-forme, éditeur de La Gazette des beaux-arts qui soutient les impressionnistes. Il parle au poète Jules Laforgue ( ? 1860-1887) qui est son secrétaire particulier, mais aussi poète et critique d’art. En arrière-plan, au travers des saules miroite la Seine sur laquelle passent des voiliers.

Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers). 1879. Art Institute of Chicago.

On retrouve les jeux d’ombres et de lumière dans les tons bleus et les visages féminins typiques de Renoir. On note le fort contraste entre le fond, les personnages et les quelques objets qui se trouvent sur la table. On peut remarquer aussi les reflets.

Le philosophe et historien d’art John House (1945-2012) voit dans la composition du Déjeuner des canotiers des similitudes avec Les Noces de Cana (1563. 677×994 cm) et une forme d’hommage à ce tableau de Véronèse que Renoir a étudié au musée du Louvre.

Une reproduction du Déjeuner des canotiers grandeur réelle est exposée à Chatou depuis 1992 près de l’endroit de sa création, la Maison Fournaise, le long d’un parcours du Pays des Impressionnistes.

Reproduction du Déjeuner des canotiers d’Auguste Renoir sur un parcours du Pays des Impressionnistes, à Chatou devant la maison Fournaise.

Le tableau a été acheté par le marchand d’art Paul Durand-Ruel (1931-1922) le 14 février 1881 .
Il a été vendu à un collectionneur parisien, le banquier Ernest Balensi. Il est racheté par Durand-Ruel en avril 1882 et reste dans sa collection jusqu’à sa mort en 1922.
Depuis 1923, Le Déjeuner des canotiers fait partie de la collection Duncan Phillips conservée à Washington.

Pierre-Auguste Renoir. Lettre à Paul Bérard, septembre 1880 :
« Je n’ai pu résister d’envoyer promener toutes les décorations lointaines et je fais un tableau de canotiers qui me démangeait depuis longtemps. Je me fais un peu vieux et je n’ai pas voulu retarder cette petite fête dont je ne serai plus capable de faire les frais plus tard, c’est déjà très dur. Je ne sais pas si je le terminerais mais j’ai conté mes malheurs à Deudon qui m’a approuvé ; quand même les frais énormes que je fais ne me feraient pas finir mon tableau, c’est toujours un progrès : il faut de temps en temps tenter des choses au-dessus de ses forces. »

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection. Jules Laforgue ? Charles Ephrussi. Angèle Legault ?

L’identification des personnages est loin d’être évidente. Ce qui m’a interpellé c’est le personnage qui représenterait Jules Laforgue. Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie de référence (Fayard, 2005) confirme bien la présence de Charles Ephrussi dans le tableau, mais ne parle pas du poète.

Sur la recommandation de son ami Gustave Kahn et par l’intermédiaire de Paul Bourget, alors auteur à peine connu, Jules Laforgue devient en juillet 1881 secrétaire du critique et collectionneur d’art Charles Ephrussi, qui dirige La Gazette des beaux-arts, et possède une collection de tableaux impressionnistes. Jules Laforgue acquiert alors un goût sûr pour la peinture. Il gagne 150 francs par mois, et travaille sur une étude portant sur Albrecht Dürer, que compte signer Ephrussi.

Laura Alcoba – Benjamin Fondane

J’ai lu ces jours-ci le roman de Laura Alcoba Minuit à bord. Enquête romanesque (Gallimard, Collection Blanche, 2026).

” À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l’hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d’une résidence d’écrivain, l’autrice se retrouve seule occupante de l’imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa « mallette Fondane ». Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne.
Devant la mer, elle reconstitue l’enquête qu’elle a menée de l’autre côté de l’Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l’auteur du Mal des fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa sœur Line.
La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l’existence brisée du trio trouvent aujourd’hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité. ” (Site Gallimard)

Ce qui m’a intéressé essentiellement ce sont les recherches de la romancière autour du grand poète franco-roumain Benjamin Fondane (1898-1944) et moins son séjour dans l’hôtel Le Belvédère du Rayon Vert à Cerbère. Cela m’a semblé plus convenu.

Benjamin Fondane et le quatuor Aguilar (Paco, Ezequiel, Pepe et Elisa Aguilar), lors du tournage de Tararira, 1936.
Coll.ection Chancellerie des Universités de Paris – Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris.

(D’après la chronologie publiée à la fin du recueil Le mal des fantômes. Verdier poche. 2006)

Hiver 1929 : Benjamin Fondane rencontre Victoria Ocampo alors qu’ils vont rendre visite au philosophe Léon Chestov dans son appartement de Passy, rue de l’Alboni (depuis décembre 2021, rue Marietta-Alboni).

Juillet 1929 : Fondane part pour l’Argentine. Il est invité par Victoria Ocampo à présenter des films d’avant-garde et à faire des conférences à l’Université de Buenos Aires, notamment sur Léon Chestov et sur la poésie cinématographique.
12 Septembre 1929 : Conférence à la faculté des lettres de Buenos Aires : « Léon Chestov et la lutte contre les évidences ».
Octobre 1929 : Il rentre à Paris.

Fin avril 1936 : Il part une seconde fois en Argentine pour y tourner Tararira, avec le Cuarteto de luthistes Aguilar (Pepe, Paco, Ezequiel et Isabel Aguilar ). Tararira est le seul film réalisé entièrement par Fondane. C’est un long-métrage noir et blanc tourné en 35 mm pendant l’été 1936. Il a été produit par la Falma Film, créée par Miguel Machinandiarena qui finalement ne distribuera pas le film. Il y eut au moins une projection privée à la fin de l’année 1936. Le film a ensuite disparu. Il a été probablement détruit par le producteur qui plus tard fera fortune en gérant le grand casino de Mar del Plata. Il ne voulait pas choquer le puissant et très conservateur gouverneur de la province de Buenos Aires, Manuel Fresco.
Le scénario en espagnol met au premier plan quatre musiciens entraînés dans une série d’aventures burlesques. La musique du film, écrite par Paco Aguilar, est composée d’adaptations pour luths de Mozart, Haydn, Albeniz, Ravel, Brahms ou de mélodies yiddish.
Benjamin Fondane avait déclaré en 1933 : « Si j’étais libre, vraiment libre, je tournerais un film absurde, sur une chose absurde, pour satisfaire à mon goût absurde de liberté ».

Octobre 1936 : Il rencontre le poète italien Giuseppe Ungaretti ainsi que Raïssa et Jacques Maritain sur le Florida lors de son voyage de retour en France.

18 juin 1939 : Sept mois après la mort de Chestov, Benjamin Fondane remet à Victoria Ocampo le Manuscrit de Rencontres avec Léon Chestov pour qu’elle le fasse publier s’il lui arrive quelque chose.
« Je sais qu’il va y avoir la guerre. Je le sais, je sens que nous nous reverrons plus. Excusez ces sombres pressentiments. ( Il dit ces mots en riant à moitié ) » (Témoignage de Victoria Ocampo)

Octobre 1942 : ses amis argentins tentent vainement de le faire venir en Argentine.

7 mars 1944 : il est arrêté par la police française, en même temps que sa sœur Line. Ils sont internés à Drancy. Suite à différentes démarches, Fondane est autorisé à sortir du camp. Mais il refuse de quitter Drancy sans sa sœur, Line, est encore citoyenne roumaine. Ils sont déportés à Auschwitz le 30 mai par l’avant-dernier convoi parti de Drancy, le convoi n°75.

Le 2 ou le 3 octobre 1944 : Fondane est assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Line est sans doute morte un peu avant lui.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/preface-en-prose-benjamin-fondane/ https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/benjamin-fondane/

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert.

Le Belvédère du Rayon Vert a été conçu entre 1928 et 1932 par l’architecte Léon Baille. Le commanditaire, Jean-Baptiste Déléon, était le gérant du buffet de la gare de Cerbère. Il s’agissait de bâtir un hôtel-navire collé à la voie ferrée qui permettrait aux touristes de passer la nuit. En effet, certains devaient attendre l’obtention d’un visa pour entrer en Espagne, d’autres seulement le changement d’essieux de leur train. La Guerre civile en Espagne, puis la réquisition de l’hôtel par la Wehrmacht entre 1942 et 1944 ont nui au succès de ce curieux établissement.

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert. Façade et perron.

Madame de Sévigné 1626 – 1696 / Juan de Zurbarán (1598-1664)

Exposition vue le samedi 18 avril 2026.

(Site du Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

https://www.carnavalet.paris.fr/expositions/madame-de-sevigne

« Le musée Carnavalet – Histoire de Paris présente une exposition consacrée à Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. Elle réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.

Marie de Rabutin-Chantal naît à Paris, place Royale (actuelle place des Vosges) le 5 février 1626. Issue d’une famille d’ancienne noblesse bourguignonne par son père, elle est élevée à Paris par ses grands-parents maternels, les Coulanges, qui lui assurent une excellente éducation, rare pour une jeune fille. En 1644, elle épouse Henri de Sévigné (1623-1651), gentilhomme breton, dont elle aura deux enfants : Françoise-Marguerite (1646-1705) et Charles (1648-1713). La mort de son mari, tué en duel en 1651, la laisse veuve à vingt-cinq ans.

Vivant entre le quartier du Marais à Paris et ses terres des Rochers en Bretagne, Madame de Sévigné participe aux cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de la marquise de Rambouillet et de Mademoiselle de Scudéry. Elle prend part à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit alors en art de vivre et influence la littérature et les arts.

La majeure partie de la correspondance conservée de Madame de Sévigné est constituée des lettres envoyées à sa fille, mariée en 1669 au comte de Grignan et partie vivre en Provence. La Correspondance éditée constitue aujourd’hui à la fois une œuvre qui figure parmi les classiques de la littérature française et un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période.

Au sein de l’hôtel Carnavalet où vécut la célèbre Parisienne de 1677 à sa mort en 1696, cette exposition revient sur la vie de Madame de Sévigné à Paris, à un moment où la ville connaît d’importantes transformations. »

La France découvre le chocolat à Bayonne en 1615, à l’occasion du mariage d’Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, avec le roi de France Louis XIII. Mais c’est Louis XIV et son épouse Marie-Thérèse d’Autriche qui font entrer le chocolat dans les habitudes de la cour du château de Versailles, la reine se faisant préparer le chocolat « à l’espagnole » par ses servantes. La boisson, servie uniquement à la cour du roi, est consommée chaude, comme le café. Elle reçoit un encouragement officiel de la part des médecins comme Nicolas de Blégny qui, après avoir jugé la boisson néfaste, en vantent les bienfaits. 

Madame de Sévigné, étude préparatoire à la sculpture en pierre conservée au jardin du Parc à Vitré (Ille-et-Vilaine) (Emmanuel Dolivet 1854-1911). 1909. Plâtre. Vitré, Château des Barons. Musée d’histoire de Vitré.

Mme de Sévigné adore le chocolat, mais elle craint qu’il soit mauvais pour la santé.

Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan.
Mercredi 11 février 1671 au soir :

« – Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ? »

Le 15 avril 1671
“Le chocolat n’est plus avec moi comme il était ; la mode m’a entraînée comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien m’en disent du mal. On le maudit ; on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, mon enfant, le Grand Maître, qui en vivait, est son ennemi déclaré ; vous pouvez penser si je puis être d’un autre sentiment. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir ; songez que ce n’est plus la mode du bel air. Tous les gens grands et moins grands en disent autant de mal qu’ils disent du bien de vous ; les compliments qu’on vous fait sont infinis. “

Le 13 mai 1671
” Je vous conjure, ma très chère bonne et très belle, de ne point prendre de chocolat. Je suis fâchée contre lui personnellement. Il y a huit jours que j’eus seize heures durant une colique et une suppression qui me fit toutes les douleurs de la néphrétique. Pecquet me dit qu’il y avait beaucoup de bile et d’humeurs en l’état où vous êtes ; il vous serait mortel. “

Le 16 septembre 1671
” Si je n’étais point brouillée avec le chocolat, j’en prendrais une chopine ; il ferait un bel effet avec cette belle disposition que vous voyez. “

Le 25 octobre 1671
“ Mais le chocolat, qu’en dirons-nous ? N’avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effets miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement ? Quand disent vos médecins ? Dans l’état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi, car je crains ces mêmes effets. Je l’aime, comme vous savez, mais il me semble qu’il m’a brûlée, et de plus, j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus que dire. ”

” La marquise de Coëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l’année passée, qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme le diable, qui mourut “.

Le 28 octobre 1671
” J’ai voulu me raccommoder avec le chocolat ; j’en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu’au soir. Il me fit tous les effets que je voulais ; voilà de quoi je le trouve plaisant, c’est qu’il agit selon l’intention”.

(Madame de Sévigné, Lettres de l’année 1671. Folio classique n°5414.2012.)

Nature morte au bol de chocolat (Juan de Zurbarán 1620-1649). Besançon, Musée des Beaux-arts et d’archéologie.

Juan de Zurbarán est un peintre baroque espagnol de nature morte, fils de Francisco de Zurbarán (1598-1664). Ce peintre est mort lors d’une épidémie de peste en 1649 à Séville. Il avait vingt-neuf ans.

(Merci à Nathalie de Courson pour son blog Patte de mouette https://patte-de-mouette.fr/)

Víctor Erice – Adelaida García Morales

Le film Le Sud (1983) de Victor Erice a été restauré et est ressorti en salle en France quarante-trois ans après sa sortie. Nous l’avons revu à La Ferme du Buisson (Noisiel)

Víctor Erice (Philippe Lebruman) 2023.

Víctor Erice, le réalisateur est né le 30 juin 1940 dans la région de Saint-Sébastien (Valle de Carranza, Vizcaya). Très jeune, il est parti vivre à Saint-Sébastien, puis à Madrid après avoir obtenu le baccalauréat. Il a étudié dans la capitale les sciences politiques et le droit, et ensuite le cinéma.

Il a été marié à la romancière Adelaida García Morales (1945-2014) de 1970 à 1992. Ils ont eu un fils Pablo Erice García. Le récit El Sur a été publié par Anagrama en 1985.

Adelaida García Morales (Víctor Erice), 1990.

Dans son film, Víctor Erice en revient aux années 1950, celles de son adolescence.

Dans une maison, appelée La Mouette (La Gaviota), située dans une ville du Nord qui n’est pas nommé, vivent Agustín, médecin andalou et sourcier, son épouse, institutrice révoquée de l’enseignement après la Guerre civile, et leur petite fille, Estrella. Le père a dû quitter le Sud. Républicain, il a été emprisonné un temps. Il s’opposait violemment aux idées de son père, franquiste. Il a trouvé un travail dans une clinique de cette ville du nord.

Le film décrit la fascination qu’éprouve la petite fille pour ce père qu’elle ne comprend pas vraiment. Il est le plus souvent absent, même quand il est à la maison. Elle découvre qu’il a aimé une autre femme qui vit dans le Sud. Estrella fouille et découvre qu’il ne peut oublier Irene Rios, dont elle reconnaît un jour le nom sur une affiche, placardée sur les murs du cinéma de la ville. Elle voit son père se glisser dans cette salle pour voir le film.

Le film ne montre pas le sud mais le nord de l’Espagne. Il a été tourné à Ezcaray (La Rioja), Logroño, Vitoria, Zamora, Madrid. Il a été présenté avec succès au festival de Cannes de 1983, mais la partie qui devait être tournée à Séville ne l’a jamais été à cause des désaccords entre le metteur en scène et Elías Querejeta, le producteur.

Longs-métrages de Víctor Erice
1969: Los desafíos (épisode 3. Film coréalisé avec José Luis Egea et Claudio Guerín).
1973: El espíritu de la colmena (L’esprit de la ruche) (Fernando Fernán Gómez Ana Torrent).
1983: El sur (Le Sud) (Icíar Bollaín, Omero Antonutti, Rafaela Aparicio).
1992: El sol del membrillo (Le Songe de la lumière). Documentaire sur le peintre Antonio López.
2023: Cerrar los ojos (Fermer les yeux) (Manolo Solo, José Coronado, Ana Torrent).

Autres métrages de Víctor Erice

2005-2007: Correspondencias ( Correspondances – 10 lettres à Abbas Kiarostami), vídeo 97′.
2006: La Morte Rouge, video, 34′.

Oeuvres d’Adelaida García Morales

1981 Archipiélago.
1985 El sur – Bene. Anagrama. (El Sur – Histoire de Béné. Stock, 1988. Traduction de Claude Bleton)
1985 El silencio de las sirenas. Anagrama. (Le silence des sirènes. Stock, 1987. Traduction de Claude Bleton)
1990 La lógica del vampiro. Anagrama. (La logique du vampire. Denoël, 1991. Traduction de Claude Bleton)
1994 Las mujeres de Héctor. Anagrama.
1995 La tía Águeda. Anagrama.
1996 Nasmiya. Plaza y Janés.
1997 El accidente. Anaya.
1997 La señorita Medina. Plaza y Janés.
1999 El secreto de Elisa. Debate.
2001 Una historia perversa. Planeta.
2001 El testamento de Regina. Debate.

Incipit. «Mañana en cuanto amanezca, iré a visitar tu tumba, papá. Me han dicho que la hierba crece salvaje entre sus grietas y que jamás lucen flores frescas sobre ella. Nadie te visita. Mamá se marchó a su tierra y tú no tenías amigos. Decían que eras tan raro…»

« Demain, dès l’aube, j’irai visiter ta tombe, papa. On m’a dit que l’herbe sauvage pousse entre les fissures et qu’elle n’est jamais ornée de fleurs fraîches. Personne ne te rend visite. Maman est repartie dans sa région natale et tu n’avais pas d’amis. On disait que tu étais si bizarre… » (Traduction CFA)

Hervé Le Tellier

” En 1969, j’avais douze ans moi aussi. Le long règne des manuels d’histoire Malet-Isaac s’achevait doucement mais la seconde Guerre Mondiale n’était qu’au programme des terminales. Le ciné-club du lycée projetait le documentaire d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Derrière moi, certains adolescents profitaient de l’obscurité pour s’embrasser.
Je découvrais tout. J’étais choqué, bouleversé. L’image des pelles des bulldozers charriant les cadavres se gravait à jamais. Si je devais dater mon engagement en politique, ce serait de ce jour-là. Je l’ignorais alors, mais en 1956, quand fut réalisé Nuit et Brouillard, la censure avait exigé que l’on masquât sur une photographie le képi si reconnaissable d’un gendarme français qui surveillait le camp de Pithiviers. Le garde des Sceaux, depuis février, s’appelait François Mitterrand. Il était si important que fût masquée la responsabilité de l’État français, l’ignominie du gouvernement Laval qui avait signé la déportation des enfants de moins de seize ans quand les nazis eux-mêmes ne l’exigeaient pas. J’ai su aussi plus tard que c’était Michel Bouquet qui lisait le texte de Jean Cayrol, et que le comédien n’avait pas voulu, en hommage aux victimes, voir son nom paraître au générique. “

Toutes les familles heureuses, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017. Livre de Poche n° 36181, 2021.

Gustave Flaubert

Élisa Schlésinger et son fils Adolphe (Achille Deveria). Vers 1838. Lithographie. Paris BnF.

Élisa Schlésinger a servi de modèle au personnage de Madame Arnoux dans L’Éducation Sentimentale (1869) de Gustave Flaubert.

L’Éducation sentimentale. Folio classique n°4207. Nouvelle édition en 2005.
Cet ouvrage contient À propos du style de Flaubert (Marcel Proust).


Elle était née le 23 septembre 1810 à Vernon. C’était la fille d’un ancien officier de carrière retiré dans cette ville de l’Eure. Gustave Flaubert la rencontra alors qu’il n’avait pas encore quinze ans sur la plage de Trouville en août 1836. Il passait ses vacances à l’auberge de l’Agneau d’Or avec ses parents qui possédaient des terres dans le village voisin de Deauville.
Élisa Foucault, veuve d’Émile Judée, lieutenant du train, se maria avec Maurice Schlésinger le 5 septembre 1840. Ce juif prussien, arrivé à Paris en 1819, s’installa en 1823, comme éditeur de musique, au 89 rue de Richelieu. Il fonda, en 1834, La Gazette musicale à laquelle collaborèrent Honoré de Balzac, Alexandre Dumas et George Sand. Maurice Schlésinger aimait les bonnes affaires. S’il se trouvait à Trouville, en 1836, c’est qu’il avait deviné les possibilités de ce village, encore peu connu, mais fréquenté déjà, l’été, par des artistes et des écrivains. Il fit bâtir l’Hôtel Bellevue et entreprit de lancer la station. Grâce à lui, Trouville, avant Deauville, devint une plage à la mode. Gustave Flaubert éprouvait à l’égard de Maurice Schlésinger de la sympathie et même de l’amitié.
Il admirait Madame Schlésinger qui avait le teint mat, de très grands yeux et des cheveux bruns. « Elle était jolie et surtout étrange », dit d’elle l’ami de Flaubert, Maxime Du Camp. Une fois bachelier, en 1840, Flaubert quitta Rouen pour Paris et entreprit des études de droit jusqu’en 1843. La littérature et la vie mondaine le préoccupaient davantage que ses études.
Ce n’était plus un adolescent, mais un jeune homme séduisant et robuste. Il retrouva Maurice et Élisa à Paris et les fréquenta assidûment à partir de mars 1843. Les Schlésinger recevaient sa visite dans leur appartement de la rue de Gramont. Les deux hommes s’appelaient par leur prénom. Maurice Schlésinger fit des séjours à Rouen dans la famille de Flaubert. Il est probable que Flaubert avoua à Madame Schlésinger son amour, qu’elle en fut troublée et qu’une tendresse profonde naquit entre eux. Sur les circonstances et sur les épisodes de cet amour plane un certain mystère.
Une catastrophe s’abattit sur Flaubert. En janvier 1844, il eut une crise d’épilepsie alors qu’il revenait, en voiture, de Pont-l’Évêque vers Honfleur et Croisset. Cette crise entraîna un changement radical dans la vie de Flaubert. Il renonça au Droit et quitta Paris pour Croisset. Il allait mener dès lors une vie quasi sédentaire et se consacrer entièrement à la littérature. C’est ce qu’il devait exprimer plus tard lui-même : « Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup, et autre chose est venu » (Lettre à Louise Colet, 27 août 1846).
Dès lors, Flaubert ne dut plus guère revoir Mme Schlésinger.
Dans sa correspondance, il dit ceci : « Je n’ai eu qu’une passion véritable. (…) J’avais à peine quinze ans. Ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré ». (Lettre à Louise Colet, 8 octobre 1846.)
La situation de Maurice Schlésinger était devenue difficile à Paris. En 1846, Il dut céder son fonds d’éditeur et sa revue. Ses moyens d’existence étaient devenus précaires. La famille partit pour Baden-Baden vers 1849.
En 1856, Flaubert publia Madame Bovary. La même année, Marie Schlésinger, qui avait maintenant vingt ans, se maria avec un architecte allemand, Christian Friedrich von Leins. Maurice Schlésinger et Élisa insistèrent pour que Flaubert fasse le voyage et qu’il assiste à la cérémonie. Il refusa par économie, semble-t-il.
Il avoua dans une lettre le secret de sa vie : « Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale. Je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite ». (Lettre à Amélie Bosquet, novembre 1859)
Mme Schlésinger fut internée dans une maison de santé, à Illenau, en Bade du 15 mars 1862 au 24 août 1863. Elle souffrait de mélancolie, d’angoisse. Elle avait aussi des soucis d’ordre familial.
Flaubert fut mis au courant de cette maladie psychique.
Trois rencontres au moins ont dû se produire : en 1864 à Croisset, en juillet 1865 à Bade, en 1867 à Paris.
En avril 1871, Mme Schlésinger écrivit à Flaubert pour lui apprendre la mort de son mari, âgé de 73 ans. Flaubert lui répondit. Il osa alors employer des termes dont il s’abstenait du vivant de Maurice Schlésinger. Au lendemain de la défaite lors de la guerre franco-prussienne, Flaubert refusa avec indignation d’aller la voir en Allemagne.

À Madame Maurice Schlésinger.

Croisset lundi soir 21 [22] mai [1871]

Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?
Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, toujours chère, oui, toujours !
Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous.
Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je ne mettrai jamais les pieds. J’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si charmants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement — souffert à devenir fou et à me tuer !
Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières.
La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !
Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ?
Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? D’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.
À vous toujours.
Gustave

Mme Schlésinger, qui était venue régler à Trouville des questions de succession avec ses deux enfants, passa par Croisset le 8 novembre 1871.
En 1872, alors que Flaubert venait de perdre sa mère, il reçut de Mme Schlésinger une lettre qui lui annonçait le prochain mariage de son fils Maurice à Paris. Flaubert assista à la cérémonie le 12 juin.

La dernière lettre de Flaubert à Élisa date du 5 octobre 1872 :

À Madame Maurice Schlésinger.

Crossiet, samedi [5 octobre 1872 ].

Ma vieille Amie, ma vieille Tendresse,

Je ne peux pas voir votre écriture sans être remué. Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre.
Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? J’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire coucher dans la chambre de ma mère !
Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. J’en suis revenu au commencement d’août. J’ai passé tout le mois de septembre à Paris. J’y retournerai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux. Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement changés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.
L’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le passé — car je suis un vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! — Oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !
C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.
Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre, ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.
Adieu, et toujours à vous.
G.

Le 8 juillet 1875, Mme Schlésinger fut de nouveau internée à Illenau, où elle mourut le 11 septembre 1888. Flaubert était mort, lui, dans l’intervalle, le 8 mai 1880 à Croisset.

Sources : Gustave Flaubert. Correspondance, tome I : janvier 1830 – mai 1851. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°244), 1973.

Correspondance, tome III : Janvier 1859 – Décembre 1868. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°374), 1991.

Correspondance, tome IV : Janvier 1869 – Décembre 1875. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°443), 1998.

Pierre-Georges Castex, Gustave Flaubert et Madame Schlésinger. Les Amis de Flaubert – Année 1960 – Bulletin n° 17.

Émile Gérard-Gailly. Flaubert et les Fantômes de Trouville (La Renaissance du livre, 1930)
L’Unique Passion de Flaubert, Mme Arnoux (Le Divan, 1932)
Le Grand Amour de Flaubert (Aubier, éditions Montaigne, 1944).

Gustave Flaubert (Nadar). Vers 1865-1869.

Jean-Luc Sarré 1944 – 2018

Revue Europe n° 1163 (Tarjei Vesaas – Jean-Luc Sarré) mars 2026.

Le numéro de la revue Europe de mars 2026 présente deux excellents dossiers, l’un sur l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas (1897-1970), l’autre sur le poète Jean-Luc Sarré. Ce dernier est né le 22 avril 1944 à Oran. Il est mort le 3 février 2018 à Marseille, où il a vécu la plus grande partie de sa vie. 

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/03/24/jean-luc-sarre/

J’ai retenu ce poème :

Nuit des crapauds, j’y reviens, je les aime,
silence n’est plus mon mot, ce soir c’est crapaud,
ils évasent le balcon qui embaume la pierre
froide, le feuillage, la cuisine juive des voisins
et savent presque se taire – une dernière gorge
rauque, ou deux, pour ponctuer – quand avec la poussière
d’étoile et le son détimbré qui la conduit vers moi,
la nuit s’écoule dans le salon où les roses
rouges dans leur vase étouffent de noirceur,
et minuit est un gué que je passe fragile.

Affleurements. Flammarion. 2000.

Jean-Luc Sarré.

On pense aux poèmes de Victor Hugo, de Guillaume Apollinaire, de Max Jacob, de Robert Desnos, de Tristan Corbière…

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/07/13/max-jacob-ii/ http://www.lesvraisvoyageurs.com/2025/07/22/tristan-corbiere-2/

Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

« -CRAPAUD — Mâle de la grenouille. — Possède un venin dangereux. Habite l’intérieur des pierres. »

Statuette égyptienne. Paris, Musée du Louvre.

Emilio Prados 1899 – 1962

Emilio Prados. Mirador de Sansueña. Torremolinos. (CFA)

Emilio Prados est né le 4 mars 1899 à Málaga.

Le père d’Emilio Prados possède une fabrique de meubles (Fábrica de Muebles Prados Hermanos S.A.), installé dans le palais de Buenavista où se trouve aujourd’hui le magnifique Musée Picasso.

Le poète est un amoureux de la nature. Il parcourt Los Montes de Málaga avec son ami, le berger Antonio Ríos. Il nage, il plonge dans la Méditerranée. Il fréquente régulièrement le quartier pauvre de El Palo, à l’est de Málaga, et la crique El Peñón del Cuervo. Il apprend à lire et à écrire aux enfants des pêcheurs qui sont analphabètes, fait de l’animation culturelle, organise un syndicat.

Il séjourne à la Residencia de Estudiantes de Madrid en 1918 avec son frère aîné Miguel qui étudie la psychiatrie. Il devient l’ami de Federico García Lorca. De 1921 à 1922, il séjourne au Waldsanatorium de Davos pour soigner la maladie pulmonaire dont il souffre depuis l’enfance. Il étudie ensuite la philosophie à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) où enseignent les philosophes Edmund Husserl et Martin Heidegger. Il fait aussi deux courts séjours à Paris où il fait la connaissance de Jean Cocteau et Pablo Picasso dont il visite l’atelier.

En 1924, il abandonne ses études universitaires et revient à Málaga. Il crée en 1926 l’imprimerie et maison d’édition Sur et la revue Litoral (Calle de San Lorenzo) avec un autre poète, Manuel Altolaguirre. Ce lieu devient essentiel pour tous les poètes de sa génération.

A partir de 1930, il publie de la poésie révolutionnaire. Il est membre de l’Alliance des intellectuels antifascistes et se rend à Madrid, en août 1936, au début de la guerre civile. Il lit à la radio ses romances de guerre. Replié à Valence, il collabore à la revue Hora de España et sélectionne les poèmes qui feront l’objet du Romancero de la guerra de España, publié en 1937.

A la fin de la guerre, il s’exile, d’abord en France en février 1939, puis au Mexique en mai 1939. Il y trouve du travail dans l’édition et dans l’enseignement. En 1942, il adopte un orphelin espagnol, Francisco Sala. Il vit très pauvrement à Mexico dans une petite chambre (Calle Lerma) entouré d’ étoiles de mer, du portrait de Federico García Lorca, de livres et d’une petite boîte contenant du sable provenant des plages de Málaga. Son frère Miguel, psychiatre au Canada, l’aide financièrement. Il meurt le 24 avril 1962 dans cette ville après 23 années d’exil.

Je ne comprends pourquoi il est méconnu.

Cantar de noche (Emilio Prados)

Ando y ando perseguido,

sin saber qué me persigue.

Nada pregunto, ni espero

que nada pueda decirme

qué camino es el que quiero.

Rendido estoy, pero andando,

aunque no sepa en qué tierra.

No sé lo que me acompaña;

ni hasta dónde he de seguir,

ni si escondido en mi alma

estoy, para no sentir

la muerte que me amenaza.

Pero sigo caminando…

Si he de llegar, no me importa.

Uno…

Dos…

Mi pie, pasando,

deja su huella a la sombra

que viene detrás llorando.

Jardín cerrado, 1940-46. 1946.

Cantar triste

Yo no quería,
no quería haber nacido.

Me senté junto a la fuente
mirando la tarde nueva…

El agua brotaba, lenta.
No quería haber nacido.

Me fui bajo la alameda
a ocultarme en su tristeza.

El viento lloraba en ella.
No quería haber nacido.

Me recliné en una piedra,
por ver la primera estrella…

¡Bella lágrima de estío!
No quería haber nacido.

Me dormí bajo la luna.
¡Qué fina luz de cuchillo!

Jardín cerrado, 1940-46. 1946.

Cantar del atardecer

Chapultepec, 6 de junio

¡Altas alamedas!
(¿Y las hojas secas?)

¡Altas alamedas!
(La tarde está abierta.)

¡Altas alamedas!
(Y la luna llega.)

¡Altas alamedas!
(La noche se acerca.)

¡Altas alamedas!
(Y el otoño dice:
¡Altas alamedas!)

¡Altas alamedas!
(Y la luna sueña.)

¡Altas alamedas!
(El lucero espera.)

¡Altas alamedas!
(El agua, ¡tan quieta!)

¡Altas alamedas!
(La noche se cierra.)

¡Altas alamedas!
(¿Y esa estrella muerta?)

¡Altas alamedas!
(El eco repite:
¡Altas alamedas!)

¡Altas alamedas!
De lejos las miro…
¿Qué sombra entró en ellas?

¡Altas alamedas!
(El viento suspira:
¡Altas alamedas!)

Barco Litoral (Lorenzo Saval). Mirador de Sansueña (Torremolinos). (CFA)

António Lobo Antunes II 1942 – 2026

António Lobo Antunes, à Lisbonne, chez lui, dans son salon-bibliothèque, en juillet 2020. (Marc Roussel)

Le grand écrivain portugais, décédé le jeudi 5 mars 2026, était francophile. Son père, neuropathologiste de grande renommée, était d’origine brésilienne et allemande. Il faisait lire à ses six fils les livres de grands écrivains français avec dictionnaire et stylo à la main, pour noter les mots inconnus. Le père avait une passion pour Flaubert et exigeait le dimanche un résumé du chapitre de Madame Bovary lu pendant la semaine. La mère tenait Le Voyage au bout de la nuit, de Céline, pour le plus grand roman jamais écrit. Lobo Antunes parlait très bien le français.

Il aimait la littérature française, et particulièrement la poésie. ” J’aime tellement Apollinaire ! On dit que la France n’a pas de poésie – ce n’est pas vrai. Victor Hugo est un immense poète. Et j’aime beaucoup Apollinaire. ” (La Règle du Jeu. Entretien-fleuve inédit avec António Lobo Antunes. 2020)

Guillaume Apollinaire en 1905. (E.-M. Poullain).

Deux poèmes qu’il cite :

Il pleut (Guillaume Apollinaire)

Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
C’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
Écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
Écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas.

Calligrammes, 1918.

Si je meurs (Jacques Audiberti)

Si je meurs, qu’aille ma veuve
à Javel près de Citron.
Dans un bistrot elle y trouve,
à l’enseigne du Beau Brun,

trois musicos de fortune
qui lui joueront – mi, ré, mi –
l’air de la petite Tane
qui m’aurait peut-être aimé

puisqu’elle n’offrait qu’une ombre
sur le rail des violons.
Mon épouse, ô ma novembre,
sous terre les jours sont lents.

Race des hommes. Gallimard, 1937.

NRF. Poésie / Gallimard n° 31. 1968.

Paul Verlaine

Paul Verlaine (Otto Wegener). 1893. [La belle écharpe brodée de chez Charvet lui avait été offerte par Robert de Montesquiou. Le dessin de l’écharpe rappelle les motifs japonisants qui étaient alors à la mode.]

J’ai vu sur Arte un film de Laurent Heynemann Il faut tuer Birgitt Haas de 1981. Lisa Kreuzer et Jean Rochefort citent ce vers de Verlaine :

” Et dépêcher longtemps une vague besogne. “

Je me souviens du poème mis en musique par Léo Ferré. Verlaine et Rimbaud chantés par Léo Ferré est un double album paru en décembre 1964 qui reprend quatorze poèmes de Verlaine et dix de Rimbaud.

https://www.youtube.com/watch?v=i6gdu8UdOng

Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste,
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal,
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres,
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil
Et, sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le Bois de Boulogne !

Amour (1888) – Lucien Létinois.

Lucien Létinois est né le 27 février 1860 dans un village des Ardennes, Coulommes-et-Marqueny. Ses parents étaient agriculteurs. Il est mort le 7 avril 1883 à l’hôpital de la Pitié Paris de la fièvre typhoïde. Il a entretenu de 1879 à 1883 une relation avec Paul Verlaine. Ce dernier, profondément affecté par sa disparition, lui a consacré cinq années plus tard, à la fin de son recueil Amour (1888), une section longue de 25 poèmes.