Manuel Vicent. (Andrea Comas). Madrid, décembre 2025.
J’ai toujours un grand plaisir à lire dans El País les articles de l’écrivain et journaliste Manuel Vicent, 91 ans, même quand il est très triste après la mort d’un ami.
El País, 14 de junio de 2026
Adiós a un amigo (Manuel Vicent)
Envejecer también consiste en que cada vez suena más a menudo el teléfono y alguien te pregunta: “¿Sabes quién ha muerto?“. Puede tratarse de un amigo de la infancia, de aquel primer amor que ya habías olvidado, de un camarada al que te unía el tiempo feliz de la lucha por la libertad. Esta vez la voz por el teléfono me ha hecho saber que la vida se ha llevado a mi amigo el poeta y biólogo Tono Fornes hacia esa región de donde nadie regresa para decirte que en el cielo también hay anchoas. Volveré al mar este verano y Tono ya no estará esperando en el pantalán con el motor de su velero en marcha, con todos los aparejos dispuestos para zarpar. Se habrá llevado con el viento en las velas las canciones de Nana Mouskouri que sonaban en el silencio de alta mar mientras navegábamos esperando a que se avistara el cabo de la Nao por el filo del acantilado que era el momento en que comenzaba a trabajar el curricán. En realidad, más que a pescar el hipotético atún o el esquivo pez limón, salíamos cada mañana a capturar el milagro del amanecer. Tengo entendido que uno será siempre joven mientras nunca deje de sorprenderse ante la salida del sol, como si fuera la primera y última vez cada mañana. Tono había sido pareja de Pepa, la mítica librera de Ambra que hace ya unos años que se fue al estanque dorado donde permanece sumergida en mi memoria. Con ellos se han ido los momentos de placer de tantos felices veranos, tantas historias contadas en las sobremesas bajo el sonido de chicharras. Todo en nuestra amistad fue sencillo, natural y alegre. Salíamos a la mar entre dos luces cuando los chavales aún seguían bailando como caballos insomnes en las discotecas. La mar estaba desierta a esa hora. “¿Qué rumbo tomamos hoy?”, preguntaba Tono. “Hacia la isla del tesoro, como siempre”, decía yo. Navegar el Mediterráneo solo era un proyecto mental. Sabíamos que cada ola venía desde el fondo de la historia y te permitía imaginar que la isla del tesoro se hallaba detrás de la escollera.
Una historia particular (Memorias). Madrid, Alfaguara; 2024.
Portrait de Marcel Proust (Jacques-Emile Blanche). 1892. Paris, Musée d’Orsay.
Depuis 1907, Marcel Proust habite un appartement au 1er étage du 102 boulevard Haussmann (Paris VIII). L’immeuble appartient à sa tante, Amélie Oulman, veuve de Denis-Georges Weil, le frère de sa mère. En janvier 1919, Il apprend qu’elle vient de vendre l’immeuble à la Société Nancéienne Varin-Bernier qui va y installer des bureaux.
Plaque. 102 boulevard Haussmann. Paris VIII.
Il doit déménager. Il accepte de louer provisoirement un petit appartement meublé situé au quatrième étage du 8 bis de la rue Laurent-Pichat (petite rue d’une dizaine de numéros qui relie l’avenue Foch, « boulevard du Bois » à l’époque) à la rue Pergolèse. Il appartient à l’actrice Réjane, (1893-1982) qui aime et admire l’écrivain. Son fils, Jacques Porel (1893-1982) connaît Proust. Informé de la situation dans laquelle se trouve l’écrivain, il lui propose de lui louer ce logement pour l’instant inoccupé, moyennant un loyer assez élevé.
Madame Réjane (Giovanni Boldini). Vers 1885. Collection particulière.
La vie de Proust dans l’appartement se révèle rapidement un enfer. Pendant plusieurs jours, il souffre de crises d’asthme terribles. Il est incommodé aussi par le bruit des voisins, les murs étant trop minces ainsi que par des travaux. Il ne peut ni dormir ni travailler. Le 17 juin, il se plaint d’avoir passé vingt jours sans avoir pu trouver une demi-heure de sommeil.
L’écrivain qui a emménagé dans cet appartement bruyant le 31 mai 1919 le quitte finalement le 1er octobre et s’installe au 44 rue Hamelin (Paris-XVI), son dernier logement. Il y meurt le 18 novembre 1922.
Plaque. 44 rue Hamelin. Paris XVI.
À Jacques Porel.
[Peu après le 15 juillet 1919]
« Cher ami,
Comme c’est triste que vous ne soyez pas venu me dire adieu avant de quitter Paris. Quoique vous trouvant à nouveau « Porel le léger » j’aurais été bien content… (…) J’aurais quitté la rue Laurent-Pichat quand vous reviendrez. (…) Je regretterai les fleurs noir et blanc sur fond rouge, mais je les ai décrites. Et je vous enverrai la description une fois que je serai emménagé. (…) Reynaldo Hahn m’a signalé un appartement rue de Rivoli à 3 000 francs (ce que je dépense par semaine). La princesse Soutzo, qui appelle ses promenades du matin chercher un appartement pour moi ! en a vu un à 30 000 francs ; elle a déclaré : Cela me semble certainement bien cher, même pour Céleste. Vous serez gentil de dire à Madame votre mère que je n’ai, rue Laurent-Pichat, ni piano ni maîtresse. Je suis innocent des bruits de l’immeuble qui amènent des réclamations d’un étage à l’autre. Les voisins dont me sépare la cloison font d’autre part l’amour tous les jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie des gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j’ai cru à un assassinat, mais bien vite le cri de la femme, repris un octave plus bas par l’homme, m’a rassuré sur ce qui se passait. Je ne suis pas responsable de ce boucan qui doit être entendu jusqu’à des distances aussi grandes que ce cri des baleines amoureuses que Michelet montre dressées comme les deux tours de Notre-Dame. (…) Je vous prie réhabilitez-moi auprès de Madame votre mère pour l’amour et pour le piano. Je ne connais que l’asthme. (…) [Un article] que la NRF m’annonçait comme un bouquet de fleurs et qui est un tombereau d’excréments. M.Vandérem n’emportera pas en paradis cette métamorphose. Remarquez que je trouve tout naturel qu’on n’aime pas Swann (en particulier moi qui ne l’aime pas). Mais Vandérem (c’est là le comique) m’avait écrit il y a quelques mois exactement l’inverse jusque dans les mêmes termes. La lettre de Vandérem n’était nullement une des lettres aimables que j’ai reçues sur Swann (connaissez-vous l’admirable de Francis Jammes) mais enfin c’est miraculeusement les mêmes mots pour dire le contraire. Par exemple dans la lettre de Vandérem : « Swann est exactement tout ce que j’aime, vous avez eu l’art d’y mettre tout. » Dans l’article du même Vandérem : « Swann est exactement le contraire de ce que j’aime, etc. » Je plains les critiques. (…)
Marcel Proust, Lettres. Plon, 2004.
Le narrateur d’ À la recherche du temps perdu se trouve placé dans une situation analogue de témoin auditif, lorsqu’il espionne Charlus et Jupien.
« Mais quand je fus dans la boutique, évitant de faire craquer le moins du monde le plancher, en me rendant compte que le plus léger bruit dans la boutique de Jupien s’entendait de la mienne, je songeai combien Jupien et M. de Charlus avaient été imprudents et combien la chance les avait servis. Je n’osais bouger. Le palefrenier des Guermantes, profitant sans doute de leur absence, avait bien transféré dans la boutique où je me trouvais une échelle serrée jusque-là dans la remise. Et si j’y étais monté j’aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j’avais été chez Jupien même. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c’était inutile. Je n’eus même pas à regretter de n’être arrivé qu’au bout de quelques minutes dans ma boutique.
Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent—à défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, malgré l’exemple peu probant de la Légende dorée—des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner. »
Sodome et Gomorrhe. Gallimard. Première partie, 1921. Deuxième, 1922.
Nous avons vu sur Arte le film de 1981 de Margarethe von Trotta Les années de plomb avec Jutta Lampe, Rüdiger Vogler, Barbara Sukowa, Luc Bondy. Dans l’Allemagne des années 1960, la réalisatrice nous montre deux sœurs issues d’une famille de pasteurs protestants. L’une s’est engagée dans le journalisme et l’action féministe, l’autre dans la lutte armée. Margarethe von Trotta dresse le bilan d’une génération qui a basculé dans le terrorisme d’extrême-gauche. Quand la reconstruction allemande a voulu oublier le nazisme, certains enfants des “années de plomb” ont été attirés par la violence. L’histoire s’inspire de la vie de Christiane et Gudrun Ensslin (1940-1977), cofondatrice avec Andreas Baader (1943-1977) de la Fraction armée rouge.
L’expression « années de plomb », utilisée pour cette période historique en Allemagne et en Italie a attiré mon attention.
Elle provient d’un poème d’Hölderlin : La promenade à la campagne (Der Gang aufs Land) . Ce poème évoque la couleur grise d’un ciel couvert. Cette élégie inachevée a été écrite à Stuttgart chez son ami Landauer à l’automne 1800. Vers 5-6 : « Trüb ists heut, es schlummern die Gäng und die Gassen und fast will / Mir es scheinen, es sei, als in der bleiernen Zeit. ». Traduction littérale : « C’est couvert aujourd’hui, somnolent les allées et les ruelles, et presque Me semblerait-il que c’est ainsi que dans l’âge de plomb. »
Il faut bien sûr lire la traduction de Philippe Jaccottet dans la Pléiade ou dans la collection Poésie/Gallimard.
La promenade à la campagne (Hölderlin)
À Landauer
Viens dans l’Ouvert, ami ! bien qu’aujourd’hui peu de lumière Scintille encore, et que le ciel nous soit prison. Les cimes des forêts à notre gré ni les montagnes N’ont pu s’épanouir, et l’air reste sans voix. Il fait sombre, allées et ruelles dorment, et pour un peu Je nous croirais à l’âge du plomb revenus. Pourtant un voeu s’exauce, la juste foi n’est point troublée Par un moment: ce jour soit voué à la joie ! Car ce n’est maigre aubaine que nous arrachons au ciel, Comme ces dons aux enfants longtemps refusés. Que seulement, de tels propos, de nos pas, de nos peines, Le gain soit digne, et sans mensonge l’agrément ! C’est pourquoi je garde l’espoir, quand nous aurons risqué Le pas rêvé, et d’abord délié nos langues Et trouvé la parole, et notre coeur épanoui, Quand du front ivre une autre raison jaillira, Que notre floraison hâte la floraison du ciel, Qu’ouverte soit au regard ouvert la lumière.
Car ce n’est pas affaire de puissance mais de vie, Notre désir : joie et convenance à la fois. Des favorables hirondelles, néanmoins, toujours L’une ou l’autre prévient l’été dans les campagnes. Aussi, pour consacrer d’un juste dire la hauteur Où l’avisé bâtit une auberge à ses hôtes, Afin que le plus beau les comble : cette riche vue, Qu’au gré du coeur, tout ouverts et selon l’esprit, Danse, festin, chants et joie de Stuttgart soient couronnés, Nous gravirons, pleins d’un tel désir, la colline. Que la lumière de mai, la bienveillante, là-haut dise Propos meilleurs, par qui les écoute éclairés, Ou que, s’il plaît à d’autres, selon le rite très ancien, (C’est que les dieux plus d’une fois nous ont souri !) Le charpentier prononce au faîte du toit la sentence, Pour nous, chacun aura, de son mieux, fait sa part.
Mais le lieu est très beau, quand la vallée s’épanouit Aux fêtes du printemps, quand au long du Neckar Des saules verdissants, la forêt, la foule des arbres Aux fleurs blanches flottent dans le berceau de l’air Et qu’embrumée du haut en bas des collines la vigne Gonfle et tiédit sous les parfums ensoleillés.
Anoche cuando dormía soñé, ¡ bendita ilusión !, que una fontana fluía dentro de mi corazón. Di, ¿ por qué acequia escondida, agua, vienes hasta mí, manantial de nueva vida de donde nunca bebí ? Anoche cuando dormía soñé, ¡ bendita ilusión !, que una colmena tenía dentro de mi corazón ; y las doradas abejas iban fabricando en él, con las amarguras viejas, blanca cera y dulce miel. Anoche cuando dormía soñé, ¡ bendita ilusión !, que un ardiente sol lucía dentro de mi corazón. Era ardiente porque daba calores de rojo hogar, y era sol porque alumbraba y porque hacía llorar. Anoche cuando dormía soñé, ¡ bendita ilusión !, que era Dios lo que tenía dentro de mi corazón.
Humorismos, Fantasías, Apuntes… (1899-1907)
Hier soir, en dormant, j’ai rêvé – illusion bénie ! – qu’au-dedans de mon coeur coulait une fontaine. Dis-moi, pourquoi, filet caché, eau, viens-tu jusqu’à moi, source de vie nouvelle où je n’ai jamais bu ?
Hier soir, en dormant, j’ai rêvé – illusion bénie ! – que j’avais une ruche au-dedans de mon coeur ; et que les abeilles dorées y faisaient avec mes vieilles amertumes de la cire blanche, du miel doux.
Hier soir, en dormant, j’ai rêvé, – illusion bénie! – qu’au-dedans de mon coeur luisait un soleil brûlant. Il était brûlant, parce qu’il donnait une chaleur de brasier flamboyant, et c’était un soleil parce qu’il éclairait et faisait pleurer.
Hier soir, en dormant, j’ai rêvé, illusion bénie ! – que c’était Dieu que j’avais dans mon coeur.
Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi des Poésies de la guerre. 2004. Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144.
Acaso
Como atento no más a mi quimera no reparaba en torno mío, un día me sorprendió la fértil primavera que en todo el ancho campo sonreía.
Brotaban verdes hojas de las hinchadas yemas del ramaje, y flores amarillas, blancas, rojas, alegraban la mancha del paisaje.
Y era una lluvia de saetas de oro, el sol sobre las frondas juveniles ; del amplio río en el caudal sonoro se miraban los álamos gentiles.
Tras de tanto camino es la primera vez que miro brotar la primavera, dije, y después, declamatoriamente :
– ¡ Cuán tarde ya para la dicha mía !- Y luego, al caminar, como quien siente alas de otra ilusión : -Y todavía ¡ yo alcanzaré mi juventud un día !
Humorismos, Fantasías, Apuntes… (1899-1907)
Peut-être…
Comme je n’avais d’yeux que pour ma chimère, ne voyant rien autour de moi, un jour me surprit le printemps fertile qui souriait sur toute la vaste campagne.
Des vertes feuilles surgissaient des bourgeons gonflés des ramures, et des fleurs jaunes, blanches, rouges, égayaient l’ombre du paysage.
Et le soleil sur les frondaisons jeunes était une pluie de flèches dorées ; dans le lit de l’ample rivière se miraient les gracieux peupliers.
Après tant de chemins, c’est la première fois que je vois jaillir le printemps, dis-je, et puis, en déclamant :
– Comme il est tard déjà pour mon bonheur ! – Puis, cheminant, comme qui sentirait les ailes d’une autre illusion : – Oh ! Pourtant je trouverai ma jeunesse un jour !
Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi des Poésies de la guerre. 2004. Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144.
Madrid, Real Academia Española. Exposición Los Machado. Retrato de familia 30 de abril de 2025 – 29 de junio de 2025 (CFA).
El objeto más bello y más limpio de este mundo es el jabón oval que sólo huele a sí mismo. Trozo de nieve tibia o marfil inocente, el jabón resulta lo servicial por excelencia. Dan ganas de conservarlo ileso, halago para la vista, ofrenda para el tacto y el olfato. Duele que su destino sea mezclarse con toda la sordidez del planeta.
En un instante celebrará sus nupcias con el agua, esencia de todo. Sin ella el jabón no sería nada, no justificaría su indispensable existencia. La nobleza de su vínculo no impide que sea destructivo para los dos.
Inocencia y pureza van a sacrificarse en el altar de la inmundicia. Al tocar la suciedad del planeta ambos, para absolvernos, dejarán su condición de lirio y origen para ser habitantes de las alcantarillas y lodo de la cloaca.
También el jabón por servir se acaba y se acaba sirviendo. Cumplido su deber será laja viscosa, plasta informe contraria a la perfección que ahora tengo en la mano.
Medios lustrales para borrar la pesadumbre de ser y las corrupciones de estar vivos, agua y jabón al redimirnos de la noche nos bautizan de nuevo cada mañana. Sin su alianza sagrada, no tardaríamos en descender a nuestro infierno de bestias repugnantes. Lo sabemos, preferimos ignorarlo y no darle las gracias.
Nacemos sucios, terminaremos como trozos de abyecta podredumbre. El jabón mantiene a raya las señales de nuestra asquerosidad primigenia, desvanece la barbarie del cuerpo, nos permite salir una y otra vez de las tinieblas y el pantano.
Parte indispensable de la vida, el jabón no puede estar exento de la sordidez común a lo que vive. Tampoco le fue dado el no ser cómplice del crimen universal que nos ha permitido estar un día más sobre la Tierra.
Mientras me afeito y escucho un concierto de cámara, me niego a recordar que tanta belleza sobrenatural, la música vuelta espuma del aire, no sería posible sin los árboles destruidos (los instrumentos musicales), el marfil de los elefantes (el teclado del piano), las tripas de los gatos (las cuerdas).
Del mismo modo, no importan las esencias vegetales, las sustancias químicas ni los perfumes añadidos: la materia prima del jabón impoluto es la grasa de los mataderos. Lo más bello y lo más pulcro no existirían si no estuvieran basados en lo más sucio y en lo más horrible. Así es y será siempre por desgracia.
Jabón también el olvido que limpia del vivir y su exceso. Jabón la memoria que depura cuanto inventa como recuerdo. Jabón la palabra escrita. Poesía impía, prosa sarnosa. Lo más radiante encuentra su origen en lo más oscuro. Jabón la lengua española que lava en el poema las heridas del ser, las manchas del desamparo y el fracaso.
Contra el crimen universal no puedo hacer nada. Aspiro el aroma a nuevo del jabón. El agua permitirá que se deslice sobre la piel y nos devuelva una inocencia imaginaria.
Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples, liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée… Pierre magique !
Plus il forme avec l’air et l’eau des grappes explosives de raisins parfumés… L’eau, l’air et le savon se chevauchent, jouent à saute-mouton, forment des combinaisons moins chimiques que physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?
Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.
*
Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.
*
Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’oeil plutôt que d’être roulée par les eaux. Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée… Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.
*
Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’oeil. Elle fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.
*
Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.
Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.
Agglomérations.
Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts.
Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails.
Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.
*
Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée. Elle a une sorte de dignité particulière.
Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts : y fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.
Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection.
Nous avons vu jeudi 7 mai au Musée d’Orsay l’exposition Renoir et l’amour, La modernité heureuse (1865-1885). Beaucoup de visiteurs.
Un tableau a retenu particulièrement mon attention : Le Déjeuner des canotiers.
C’est un tableau de Pierre-Auguste Renoir réalisé entre 1880 et 1881. La toile mesure 130 × 173 cm. Il est exposé lors de la septième exposition des peintres impressionnistes du 1 au 31 mars 1882 dans une grande salle à l’étage du bâtiment situé 251 rue Saint-Honoré. .
Il présente différents personnages sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou que le peintre fréquente souvent. Toutes les classes sociales se mélangent : artistes, actrices, collectionneurs, journalistes, modèles, etc. On peut le remarquer à la diversité des couvre-chefs (chapeau melon, casquette, haut-de-forme, canotier). Il fait chaud sous le store à rayures. Les femmes et les hommes réunis au bord de la Seine sont tous jeunes. Cette toile évoque toute une jeunesse avec ses histoires d’amour, ses rivalités, mais aussi une camaraderie bon enfant. L’ambiance est heureuse et sereine. C’est la fin du repas. La nappe est froissée, les serviettes chiffonnées, les verres vides et les bouteilles rebouchées. Certains convives sont debout et vont d’une table à l’autre.
Renoir a commencé Le Déjeuner des canotiers à la fin de l’été 1880 et l’a terminé au cours de l’hiver 1881. Sa situation financière n’est pas brillante à l’époque. Il ne sait pas, lorsqu’il commence cette œuvre, s’il pourra la terminer. Il a réuni des amis et des modèles en atelier, à Chatou ou à Paris, pour participer à cette œuvre qui compte en tout quinze personnes, cinq femmes et dix hommes.
La première tentative d’identification des personnages a été élaborée en 1912 par le critique d’art allemand Julius Meier-Graefe (1867-1935). Au premier plan, à gauche, Aline Charigot (1859 -1915), que le peintre épousera en 1890, joue avec son petit chien et ne regarde pas les autres. Derrière elle, se tient Hippolyte-Alphonse Fournaise (1848-1910) fils du propriétaire de l’auberge et modèle. Accoudée à la rambarde, Alphonsine Fournaise ( ? 1846-1937), sa sœur, écoute le baron Raoul Barbier (1840-1891), assis dos tourné. Ce dernier, ami proche de Renoir et ancien officier de cavalerie ayant servi en Indochine, a la réputation d’être un amateur de canots, de chevaux et… de jeunes femmes. Le personnage au premier plan, à droite, est souvent cité comme étant Gustave Caillebotte (1848-1894), représenté ici plus jeune. Ami de Renoir, peintre riche et mécène des impressionnistes, il porte la barbe et présente de profil un menton prognathe. Renoir l’a représenté en 1879 dans son tableau Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers), ce qui permet de comparer. Assis à califourchon sur une chaise, il écoute distraitement l’actrice et modèle Ellen Andrée ( ? 1856 – 1933), tandis qu’Adrien Maggiolo (1843-1894), l’influent directeur de La France nouvelle, journal monarchiste et catholique, se penche vers elle. On parle parfois à la place de Caillebotte d’un certain Lemoin, éditeur de musique. Derrière eux, un autre trio est formé du journaliste Paul Lhote (1850-1894) avec un pince-nez, d’Eugène-Pierre Lestringuez (1847-1908) au chapeau rond noir, – tous deux ont déjà posé pour Le bal du Moulin de la Galette de 1876) -, et de l’actrice de la Comédie-Française Jeanne Samary ( ? 1857-1890), vêtue de noir, gantée, chapeautée, qui semble se boucher les oreilles et ne semble pas partager l’insouciance ambiante. Un homme, en haut-de-forme, lui passe la main sur la taille. Est-ce son fiancé Marie – Joseph Paul Lagarde (1851-1903) ? Au centre, assise, le jeune modèle de Montmartre, Angèle Legault, boit, à côté d’un homme resté non identifié, peut-être Maurice Réalier-Dumas (1860 – 1928), peintre et affichiste, dont on aperçoit juste le profil. On raconte qu’il pourrait s’agir de Renoir lui-même qui se serait représenté là pour éviter une composition à treize personnages qui aurait rappelé La Cène. Derrière Angèle se tient debout le banquier, critique d’art et collectionneur Charles Ephrussi (né à Odessa en 1849 et mort en 1905), coiffé d’un chapeau haut-de-forme, éditeur de La Gazette des beaux-arts qui soutient les impressionnistes. Il parle au poète Jules Laforgue ( ? 1860-1887) qui est son secrétaire particulier, mais aussi poète et critique d’art. En arrière-plan, au travers des saules miroite la Seine sur laquelle passent des voiliers.
Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers). 1879. Art Institute of Chicago.
On retrouve les jeux d’ombres et de lumière dans les tons bleus et les visages féminins typiques de Renoir. On note le fort contraste entre le fond, les personnages et les quelques objets qui se trouvent sur la table. On peut remarquer aussi les reflets.
Le philosophe et historien d’art John House (1945-2012) voit dans la composition du Déjeuner des canotiers des similitudes avec Les Noces de Cana (1563. 677×994 cm) et une forme d’hommage à ce tableau de Véronèse que Renoir a étudié au musée du Louvre.
Une reproduction du Déjeuner des canotiers grandeur réelle est exposée à Chatou depuis 1992 près de l’endroit de sa création, la Maison Fournaise, le long d’un parcours du Pays des Impressionnistes.
Reproduction du Déjeuner des canotiers d’Auguste Renoir sur un parcours du Pays des Impressionnistes, à Chatou devant la maison Fournaise.
Le tableau a été acheté par le marchand d’art Paul Durand-Ruel (1931-1922) le 14 février 1881 . Il a été vendu à un collectionneur parisien, le banquier Ernest Balensi. Il est racheté par Durand-Ruel en avril 1882 et reste dans sa collection jusqu’à sa mort en 1922. Depuis 1923, Le Déjeuner des canotiers fait partie de la collection Duncan Phillips conservée à Washington.
Pierre-Auguste Renoir. Lettre à Paul Bérard, septembre 1880 : « Je n’ai pu résister d’envoyer promener toutes les décorations lointaines et je fais un tableau de canotiers qui me démangeait depuis longtemps. Je me fais un peu vieux et je n’ai pas voulu retarder cette petite fête dont je ne serai plus capable de faire les frais plus tard, c’est déjà très dur. Je ne sais pas si je le terminerais mais j’ai conté mes malheurs à Deudon qui m’a approuvé ; quand même les frais énormes que je fais ne me feraient pas finir mon tableau, c’est toujours un progrès : il faut de temps en temps tenter des choses au-dessus de ses forces. »
Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection. Jules Laforgue ? Charles Ephrussi. Angèle Legault ?
L’identification des personnages est loin d’être évidente. Ce qui m’a interpellé c’est le personnage qui représenterait Jules Laforgue. Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie de référence (Fayard, 2005) confirme bien la présence de Charles Ephrussi dans le tableau, mais ne parle pas du poète.
Sur la recommandation de son ami Gustave Kahn et par l’intermédiaire de Paul Bourget, alors auteur à peine connu, Jules Laforgue devient en juillet 1881 secrétaire du critique et collectionneur d’art Charles Ephrussi, qui dirige La Gazette des beaux-arts, et possède une collection de tableaux impressionnistes. Jules Laforgue acquiert alors un goût sûr pour la peinture. Il gagne 150 francs par mois, et travaille sur une étude portant sur Albrecht Dürer, que compte signer Ephrussi.
J’ai lu ces jours-ci le roman de Laura Alcoba Minuit à bord. Enquête romanesque (Gallimard, Collection Blanche, 2026).
” À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l’hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d’une résidence d’écrivain, l’autrice se retrouve seule occupante de l’imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa « mallette Fondane ». Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne. Devant la mer, elle reconstitue l’enquête qu’elle a menée de l’autre côté de l’Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l’auteur du Maldes fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa sœur Line. La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l’existence brisée du trio trouvent aujourd’hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité. ” (Site Gallimard)
Ce qui m’a intéressé essentiellement ce sont les recherches de la romancière autour du grand poète franco-roumain Benjamin Fondane (1898-1944) et moins son séjour dans l’hôtel Le Belvédère du Rayon Vert à Cerbère. Cela m’a semblé plus convenu.
Benjamin Fondane et le quatuor Aguilar (Paco, Ezequiel, Pepe et Elisa Aguilar), lors du tournage de Tararira, 1936. Coll.ection Chancellerie des Universités de Paris – Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris.
(D’après la chronologie publiée à la fin du recueil Le mal des fantômes. Verdier poche. 2006)
Hiver 1929 : Benjamin Fondane rencontre Victoria Ocampo alors qu’ils vont rendre visite au philosophe Léon Chestov dans son appartement de Passy, rue de l’Alboni (depuis décembre 2021, rue Marietta-Alboni).
Juillet 1929 : Fondane part pour l’Argentine. Il est invité par Victoria Ocampo à présenter des films d’avant-garde et à faire des conférences à l’Université de Buenos Aires, notamment sur Léon Chestov et sur la poésie cinématographique. 12 Septembre 1929 : Conférence à la faculté des lettres de Buenos Aires : « Léon Chestovet la lutte contre les évidences ». Octobre 1929 : Il rentre à Paris.
Fin avril 1936 : Il part une seconde fois en Argentine pour y tourner Tararira, avec le Cuarteto de luthistes Aguilar (Pepe, Paco, Ezequiel et Isabel Aguilar ). Tararira est le seul film réalisé entièrement par Fondane. C’est un long-métrage noir et blanc tourné en 35 mm pendant l’été 1936. Il a été produit par la Falma Film, créée par Miguel Machinandiarena qui finalement ne distribuera pas le film. Il y eut au moins une projection privée à la fin de l’année 1936. Le film a ensuite disparu. Il a été probablement détruit par le producteur qui plus tard fera fortune en gérant le grand casino de Mar del Plata. Il ne voulait pas choquer le puissant et très conservateur gouverneur de la province de Buenos Aires, Manuel Fresco. Le scénario en espagnol met au premier plan quatre musiciens entraînés dans une série d’aventures burlesques. La musique du film, écrite par Paco Aguilar, est composée d’adaptations pour luths de Mozart, Haydn, Albeniz, Ravel, Brahms ou de mélodies yiddish. Benjamin Fondane avait déclaré en 1933 : « Si j’étais libre, vraiment libre, je tournerais un film absurde, sur une chose absurde, pour satisfaire à mon goût absurde de liberté ».
Octobre 1936 : Il rencontre le poète italien Giuseppe Ungaretti ainsi que Raïssa et Jacques Maritain sur le Florida lors de son voyage de retour en France.
18 juin 1939 : Sept mois après la mort de Chestov, Benjamin Fondane remet à Victoria Ocampo le Manuscrit de Rencontres avec Léon Chestov pour qu’elle le fasse publier s’il lui arrive quelque chose. « Je sais qu’il va y avoir la guerre. Je le sais, je sens que nous nous reverrons plus. Excusez ces sombres pressentiments. ( Il dit ces mots en riant à moitié ) » (Témoignage de Victoria Ocampo)
Octobre 1942 : ses amis argentins tentent vainement de le faire venir en Argentine.
7 mars 1944 : il est arrêté par la police française, en même temps que sa sœur Line. Ils sont internés à Drancy. Suite à différentes démarches, Fondane est autorisé à sortir du camp. Mais il refuse de quitter Drancy sans sa sœur, Line, est encore citoyenne roumaine. Ils sont déportés à Auschwitz le 30 mai par l’avant-dernier convoi parti de Drancy, le convoi n°75.
Le 2 ou le 3 octobre 1944 : Fondane est assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Line est sans doute morte un peu avant lui.
Le Belvédère du Rayon Vert a été conçu entre 1928 et 1932 par l’architecte Léon Baille. Le commanditaire, Jean-Baptiste Déléon, était le gérant du buffet de la gare de Cerbère. Il s’agissait de bâtir un hôtel-navire collé à la voie ferrée qui permettrait aux touristes de passer la nuit. En effet, certains devaient attendre l’obtention d’un visa pour entrer en Espagne, d’autres seulement le changement d’essieux de leur train. La Guerre civile en Espagne, puis la réquisition de l’hôtel par la Wehrmacht entre 1942 et 1944 ont nui au succès de ce curieux établissement.
Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert. Façade et perron.
« Le musée Carnavalet – Histoire de Paris présente une exposition consacrée à Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. Elle réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.
Marie de Rabutin-Chantal naît à Paris, place Royale (actuelle place des Vosges) le 5 février 1626. Issue d’une famille d’ancienne noblesse bourguignonne par son père, elle est élevée à Paris par ses grands-parents maternels, les Coulanges, qui lui assurent une excellente éducation, rare pour une jeune fille. En 1644, elle épouse Henri de Sévigné (1623-1651), gentilhomme breton, dont elle aura deux enfants : Françoise-Marguerite (1646-1705) et Charles (1648-1713). La mort de son mari, tué en duel en 1651, la laisse veuve à vingt-cinq ans.
Vivant entre le quartier du Marais à Paris et ses terres des Rochers en Bretagne, Madame de Sévigné participe aux cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de la marquise de Rambouillet et de Mademoiselle de Scudéry. Elle prend part à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit alors en art de vivre et influence la littérature et les arts.
La majeure partie de la correspondance conservée de Madame de Sévigné est constituée des lettres envoyées à sa fille, mariée en 1669 au comte de Grignan et partie vivre en Provence. La Correspondance éditée constitue aujourd’hui à la fois une œuvre qui figure parmi les classiques de la littérature française et un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période.
Au sein de l’hôtel Carnavalet où vécut la célèbre Parisienne de 1677 à sa mort en 1696, cette exposition revient sur la vie de Madame de Sévigné à Paris, à un moment où la ville connaît d’importantes transformations. »
La France découvre le chocolat à Bayonne en 1615, à l’occasion du mariage d’Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, avec le roi de France Louis XIII. Mais c’est Louis XIV et son épouse Marie-Thérèse d’Autriche qui font entrer le chocolat dans les habitudes de la cour du château de Versailles, la reine se faisant préparer le chocolat « à l’espagnole » par ses servantes. La boisson, servie uniquement à la cour du roi, est consommée chaude, comme le café. Elle reçoit un encouragement officiel de la part des médecins comme Nicolas de Blégny qui, après avoir jugé la boisson néfaste, en vantent les bienfaits.
Madame de Sévigné, étude préparatoire à la sculpture en pierre conservée au jardin du Parc à Vitré (Ille-et-Vilaine) (Emmanuel Dolivet 1854-1911). 1909. Plâtre. Vitré, Château des Barons. Musée d’histoire de Vitré.
Mme de Sévigné adore le chocolat, mais elle craint qu’il soit mauvais pour la santé.
Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan. Mercredi 11 février 1671 au soir : « – Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ? »
Le 15 avril 1671 “Le chocolat n’est plus avec moi comme il était ; la mode m’a entraînée comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien m’en disent du mal. On le maudit ; on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, mon enfant, le Grand Maître, qui en vivait, est son ennemi déclaré ; vous pouvez penser si je puis être d’un autre sentiment. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir ; songez que ce n’est plus la mode du bel air. Tous les gens grands et moins grands en disent autant de mal qu’ils disent du bien de vous ; les compliments qu’on vous fait sont infinis. “
Le 13 mai 1671 ” Je vous conjure, ma très chère bonne et très belle, de ne point prendre de chocolat. Je suis fâchée contre lui personnellement. Il y a huit jours que j’eus seize heures durant une colique et une suppression qui me fit toutes les douleurs de la néphrétique. Pecquet me dit qu’il y avait beaucoup de bile et d’humeurs en l’état où vous êtes ; il vous serait mortel. “
Le 16 septembre 1671 ” Si je n’étais point brouillée avec le chocolat, j’en prendrais une chopine ; il ferait un bel effet avec cette belle disposition que vous voyez. “
Le 25 octobre 1671 “ Mais le chocolat, qu’en dirons-nous ? N’avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effets miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement ? Quand disent vos médecins ? Dans l’état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi, car je crains ces mêmes effets. Je l’aime, comme vous savez, mais il me semble qu’il m’a brûlée, et de plus, j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus que dire. ”
” La marquise de Coëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l’année passée, qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme le diable, qui mourut “.
Le 28 octobre 1671 ” J’ai voulu me raccommoder avec le chocolat ; j’en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu’au soir. Il me fit tous les effets que je voulais ; voilà de quoi je le trouve plaisant, c’est qu’il agit selon l’intention”.
(Madame de Sévigné, Lettres de l’année 1671. Folio classique n°5414.2012.)
Nature morte au bol de chocolat (Juan de Zurbarán 1620-1649). Besançon, Musée des Beaux-arts et d’archéologie.
Juan de Zurbarán est un peintre baroque espagnol de nature morte, fils de Francisco de Zurbarán (1598-1664). Ce peintre est mort lors d’une épidémie de peste en 1649 à Séville. Il avait vingt-neuf ans.
Le film Le Sud (1983) de Victor Erice a été restauré et est ressorti en salle en France quarante-trois ans après sa sortie. Nous l’avons revu à La Ferme du Buisson (Noisiel)
Víctor Erice (Philippe Lebruman) 2023.
Víctor Erice, le réalisateur est né le 30 juin 1940 dans la région de Saint-Sébastien (Valle de Carranza, Vizcaya). Très jeune, il est parti vivre à Saint-Sébastien, puis à Madrid après avoir obtenu le baccalauréat. Il a étudié dans la capitale les sciences politiques et le droit, et ensuite le cinéma.
Il a été marié à la romancière Adelaida García Morales (1945-2014) de 1970 à 1992. Ils ont eu un fils Pablo Erice García. Le récit El Sur a été publié par Anagrama en 1985.
Adelaida García Morales (Víctor Erice), 1990.
Dans son film, Víctor Erice en revient aux années 1950, celles de son adolescence.
Dans une maison, appelée La Mouette (La Gaviota), située dans une ville du Nord qui n’est pas nommé, vivent Agustín, médecin andalou et sourcier, son épouse, institutrice révoquée de l’enseignement après la Guerre civile, et leur petite fille, Estrella. Le père a dû quitter le Sud. Républicain, il a été emprisonné un temps. Il s’opposait violemment aux idées de son père, franquiste. Il a trouvé un travail dans une clinique de cette ville du nord.
Le film décrit la fascination qu’éprouve la petite fille pour ce père qu’elle ne comprend pas vraiment. Il est le plus souvent absent, même quand il est à la maison. Elle découvre qu’il a aimé une autre femme qui vit dans le Sud. Estrella fouille et découvre qu’il ne peut oublier Irene Rios, dont elle reconnaît un jour le nom sur une affiche, placardée sur les murs du cinéma de la ville. Elle voit son père se glisser dans cette salle pour voir le film.
Le film ne montre pas le sud mais le nord de l’Espagne. Il a été tourné à Ezcaray (La Rioja), Logroño, Vitoria, Zamora, Madrid. Il a été présenté avec succès au festival de Cannes de 1983, mais la partie qui devait être tournée à Séville ne l’a jamais été à cause des désaccords entre le metteur en scène et Elías Querejeta, le producteur.
Longs-métrages de Víctor Erice 1969: Los desafíos (épisode 3. Film coréalisé avec José Luis Egea et Claudio Guerín). 1973: El espíritu de la colmena (L’esprit de la ruche) (Fernando Fernán Gómez Ana Torrent). 1983: El sur (Le Sud) (Icíar Bollaín, Omero Antonutti, Rafaela Aparicio). 1992: El sol del membrillo (Le Songe de la lumière). Documentaire sur le peintre Antonio López. 2023: Cerrar los ojos (Fermer les yeux) (Manolo Solo, José Coronado, Ana Torrent).
Autres métrages de Víctor Erice
2005-2007: Correspondencias ( Correspondances – 10 lettres à Abbas Kiarostami), vídeo 97′. 2006: La Morte Rouge, video, 34′.
Oeuvres d’Adelaida García Morales
1981 Archipiélago. 1985 El sur – Bene. Anagrama. (El Sur – Histoire de Béné. Stock, 1988. Traduction de Claude Bleton) 1985 El silencio de las sirenas. Anagrama. (Le silence des sirènes. Stock, 1987. Traduction de Claude Bleton) 1990 La lógica del vampiro. Anagrama. (La logique du vampire. Denoël, 1991. Traduction de Claude Bleton) 1994 Las mujeres de Héctor. Anagrama. 1995 La tía Águeda. Anagrama. 1996 Nasmiya. Plaza y Janés. 1997 El accidente. Anaya. 1997 La señorita Medina. Plaza y Janés. 1999 El secreto de Elisa. Debate. 2001 Una historia perversa. Planeta. 2001 El testamento de Regina. Debate.
Incipit. «Mañana en cuanto amanezca, iré a visitar tu tumba, papá. Me han dicho que la hierba crece salvaje entre sus grietas y que jamás lucen flores frescas sobre ella. Nadie te visita. Mamá se marchó a su tierra y tú no tenías amigos. Decían que eras tan raro…»
« Demain, dès l’aube, j’irai visiter ta tombe, papa. On m’a dit que l’herbe sauvage pousse entre les fissures et qu’elle n’est jamais ornée de fleurs fraîches. Personne ne te rend visite. Maman est repartie dans sa région natale et tu n’avais pas d’amis. On disait que tu étais si bizarre… » (Traduction CFA)
” En 1969, j’avais douze ans moi aussi. Le long règne des manuels d’histoire Malet-Isaac s’achevait doucement mais la seconde Guerre Mondiale n’était qu’au programme des terminales. Le ciné-club du lycée projetait le documentaire d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Derrière moi, certains adolescents profitaient de l’obscurité pour s’embrasser. Je découvrais tout. J’étais choqué, bouleversé. L’image des pelles des bulldozers charriant les cadavres se gravait à jamais. Si je devais dater mon engagement en politique, ce serait de ce jour-là. Je l’ignorais alors, mais en 1956, quand fut réalisé Nuit et Brouillard, la censure avait exigé que l’on masquât sur une photographie le képi si reconnaissable d’un gendarme français qui surveillait le camp de Pithiviers. Le garde des Sceaux, depuis février, s’appelait François Mitterrand. Il était si important que fût masquée la responsabilité de l’État français, l’ignominie du gouvernement Laval qui avait signé la déportation des enfants de moins de seize ans quand les nazis eux-mêmes ne l’exigeaient pas. J’ai su aussi plus tard que c’était Michel Bouquet qui lisait le texte de Jean Cayrol, et que le comédien n’avait pas voulu, en hommage aux victimes, voir son nom paraître au générique. “
Toutes les familles heureuses, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017. Livre de Poche n° 36181, 2021.