
Depuis 1907, Marcel Proust habite un appartement au 1er étage du 102 boulevard Haussmann (Paris VIII). L’immeuble appartient à sa tante, Amélie Oulman, veuve de Denis-Georges Weil, le frère de sa mère. En janvier 1919, Il apprend qu’elle vient de vendre l’immeuble à la Société Nancéienne Varin-Bernier qui va y installer des bureaux.

Il doit déménager. Il accepte de louer provisoirement un petit appartement meublé situé au quatrième étage du 8 bis de la rue Laurent-Pichat (petite rue d’une dizaine de numéros qui relie l’avenue Foch, « boulevard du Bois » à l’époque) à la rue Pergolèse. Il appartient à l’actrice Réjane, (1893-1982) qui aime et admire l’écrivain. Son fils, Jacques Porel (1893-1982) connaît Proust. Informé de la situation dans laquelle se trouve l’écrivain, il lui propose de lui louer ce logement pour l’instant inoccupé, moyennant un loyer assez élevé.

La vie de Proust dans l’appartement se révèle rapidement un enfer. Pendant plusieurs jours, il souffre de crises d’asthme terribles. Il est incommodé aussi par le bruit des voisins, les murs étant trop minces ainsi que par des travaux. Il ne peut ni dormir ni travailler. Le 17 juin, il se plaint d’avoir passé vingt jours sans avoir pu trouver une demi-heure de sommeil.
L’écrivain qui a emménagé dans cet appartement bruyant le 31 mai 1919 le quitte finalement le 1er octobre et s’installe au 44 rue Hamelin (Paris-XVI), son dernier logement. Il y meurt le 18 novembre 1922.

À Jacques Porel.
[Peu après le 15 juillet 1919]
« Cher ami,
Comme c’est triste que vous ne soyez pas venu me dire adieu avant de quitter Paris. Quoique vous trouvant à nouveau « Porel le léger » j’aurais été bien content…
(…) J’aurais quitté la rue Laurent-Pichat quand vous reviendrez. (…) Je regretterai les fleurs noir et blanc sur fond rouge, mais je les ai décrites. Et je vous enverrai la description une fois que je serai emménagé. (…) Reynaldo Hahn m’a signalé un appartement rue de Rivoli à 3 000 francs (ce que je dépense par semaine). La princesse Soutzo, qui appelle ses promenades du matin chercher un appartement pour moi ! en a vu un à 30 000 francs ; elle a déclaré : Cela me semble certainement bien cher, même pour Céleste. Vous serez gentil de dire à Madame votre mère que je n’ai, rue Laurent-Pichat, ni piano ni maîtresse. Je suis innocent des bruits de l’immeuble qui amènent des réclamations d’un étage à l’autre. Les voisins dont me sépare la cloison font d’autre part l’amour tous les jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie des gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j’ai cru à un assassinat, mais bien vite le cri de la femme, repris un octave plus bas par l’homme, m’a rassuré sur ce qui se passait. Je ne suis pas responsable de ce boucan qui doit être entendu jusqu’à des distances aussi grandes que ce cri des baleines amoureuses que Michelet montre dressées comme les deux tours de Notre-Dame. (…) Je vous prie réhabilitez-moi auprès de Madame votre mère pour l’amour et pour le piano. Je ne connais que l’asthme. (…)
[Un article] que la NRF m’annonçait comme un bouquet de fleurs et qui est un tombereau d’excréments. M.Vandérem n’emportera pas en paradis cette métamorphose. Remarquez que je trouve tout naturel qu’on n’aime pas Swann (en particulier moi qui ne l’aime pas). Mais Vandérem (c’est là le comique) m’avait écrit il y a quelques mois exactement l’inverse jusque dans les mêmes termes. La lettre de Vandérem n’était nullement une des lettres aimables que j’ai reçues sur Swann (connaissez-vous l’admirable de Francis Jammes) mais enfin c’est miraculeusement les mêmes mots pour dire le contraire. Par exemple dans la lettre de Vandérem : « Swann est exactement tout ce que j’aime, vous avez eu l’art d’y mettre tout. » Dans l’article du même Vandérem : « Swann est exactement le contraire de ce que j’aime, etc. » Je plains les critiques. (…)
Marcel Proust, Lettres. Plon, 2004.

Le narrateur d’ À la recherche du temps perdu se trouve placé dans une situation analogue de témoin auditif, lorsqu’il espionne Charlus et Jupien.
« Mais quand je fus dans la boutique, évitant de faire craquer le moins du monde le plancher, en me rendant compte que le plus léger bruit dans la boutique de Jupien s’entendait de la mienne, je songeai combien Jupien et M. de Charlus avaient été imprudents et combien la chance les avait servis.
Je n’osais bouger. Le palefrenier des Guermantes, profitant sans doute de leur absence, avait bien transféré dans la boutique où je me trouvais une échelle serrée jusque-là dans la remise. Et si j’y étais monté j’aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j’avais été chez Jupien même. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c’était inutile. Je n’eus même pas à regretter de n’être arrivé qu’au bout de quelques minutes dans ma boutique.
Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent—à défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, malgré l’exemple peu probant de la Légende dorée—des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner. »
Sodome et Gomorrhe. Gallimard. Première partie, 1921. Deuxième, 1922.

































