Ryusuke Hamaguchi – Marc Dugain

Allers-retours entre le cinéma et la littérature.

Le meilleur film que j’ai vu cet automne est de loin Drive my car (2h59) du metteur en scène japonais Ryusuke Hamaguchi (né en 1978 et Prix du scénario au Festival de Cannes 2021). C’est l’ adaptation d’une nouvelle d’ Haruki Murakami, la première du recueil Des hommes sans femmes de 2014 (Belfond, 2017. 10-18).
Un metteur en scène et acteur de théâtre, Yusuke Kafuku, forme avec sa femme Oto, scénariste de télévision, un couple malheureux. La mort de leur fille, alors qu’elle n’était qu’une enfant, les a éloignés et Oto a des amants. Un soir, Kafuku retrouve son épouse morte sur le sol de leur appartement, emportée par une attaque. Après quarante minutes de projection, apparaît le générique (!). Deux ans après cette mort, Kafuku se rend à Hiroshima. Il a obtenu une résidence artistique pour monter Oncle Vania d’Anton Tchekhov et recruter des acteurs. Quand il prend la route seul, la voix d’Oto l’accompagne quand il met une cassette dans l’autoradio de sa Saab 900 rouge. Sa femme s’est enregistrée et lui donne la réplique dans Oncle Vania, pièce dont il doit s’imprégner. A Hiroshima, les responsables du festival l’obligent à se faire conduire par une jeune fille taciturne et balafrée, Misaki. Les deux personnages vont apprendre à se connaître, à se raconter, à guérir peut-être. Lui a perdu sa femme et sa fille, elle sa mère. L’intérieur de la voiture est le principal décor du film. Inlassablement, Kufuku fait relire à ses acteurs le texte d’Oncle Vania. Il a réuni des comédiens de nationalité différente qui jouent dans leur propre langue. Une jeune muette utilise même le langage des signes. La dernière partie du film se transforme en road-movie. Les deux personnages principaux partent d’Hiroshima pour retrouver la maison de Misaki dans la froide et enneigée région d’ Hokkaidō, île située à l’Extrême-Nord d’où elle est originaire.
Ce sont les femmes qui mènent toujours le jeu dans ce film. Oto invente des scénarios, Misaki conduit. Comme Sonia dans Oncle Vania, elles regardent vers l’avenir. Elles sont maîtres du mouvement, de la vie.

https://www.youtube.com/watch?v=dVLC8Wn9QMo

Anton Tchekhov, Oncle Vania 1900. version française : Génia Cannac et Georges Perros. 1960. L’Arche éditeur.

« Sonia : Qu’y faire ! Nous devons vivre. (Un temps). Nous allons vivre, oncle Vania. Passer une longue suite de jours, de soirées interminables, supporter patiemment les épreuves que le sort nous réserve. Nous travaillerons pour les autres, maintenant et jusqu’à la mort, sans connaître de repos, et quand notre heure viendra, nous partirons sans murmure, et nous dirons dans l’autre monde que nous avons souffert, que nous avons été malheureux, et Dieu aura pitié de nous. Et alors, mon oncle, mon cher oncle, une autre vie surgira, radieuse, belle, parfaite, et nous nous réjouirons, nous penserons à nos souffrances présentes avec un sourire attendri, et nous nous reposerons. Je le crois, mon oncle, je le crois ardemment, passionnément…(Elle s’agenouille devant lui et pose sa tête sur les mains de son oncle ; d’une voix lasse :) Nous nous reposerons ! (Téléguine joue doucement de la guitare.) Nous nous reposerons ! Nous entendrons la voix des anges, nous verrons tout le ciel rempli de diamants, le mal terrestre et toutes nos peines se fondront dans la miséricorde qui régnera dans le monde, et notre vie sera calme et tendre, douce, comme une caresse… Je le crois, je le crois… (Elle essuie avec son mouchoir les larmes de son oncle.) Mon pauvre, mon pauvre oncle Vania, tu pleures. Tu n’as pas connu de joie dans ta vie, mais patience, oncle Vania, patience… Nous nous reposerons… (Elle l’enlace.) Nous nous reposerons !
(On entend les claquettes du veilleur de nuit. Téléguine joue en sourdine. Maria Vassilievna écrit dans les marges de sa brochure, Marina tricote son bas.)
Nous nous reposerons ! »

https://www.youtube.com/watch?v=YDFTjoizelc

Nous avons vu lundi 18 octobre au cinéma de la Ferme du Buisson Eugénie Grandet de l’écrivain-réalisateur Marc Dugain. Le film est classique, sec et austère et n’a rien à voir avec Drive my car. Il a été tourné essentiellement au Mans et à Saumur. Les acteurs sont assez bons : Olivier Gourmet (Félix Grandet) Valérie Bonneton (Madame Grandet) Joséphine Japy (Eugénie). La fin du film s’éloigne totalement du roman d’Honoré de Balzac. La fille soumise, l’amoureuse transie devient une femme libérée, qui s’est éloignée de l’Église, va voyager et vivre sa vie.
J’avais relu le roman il y a quelques années et parcouru l’étude de Philippe Berthier, Eugénie Grandet, Gallimard, Foliothèque n° 14. 1992. Ce professeur à la Sorbonne Nouvelle termine justement son étude par la fin d’Oncle Vania.

On peut rappeler aussi que la première publication de Fiodor Dostoïevski a été une traduction en russe d’Eugénie Grandet en 1844.

Ramón Acín

Ramón Acín. 1927.

Ramón Acín Aquilué est né le 30 août 1888 à Huesca (Aragon).

Ce peintre, sculpteur et pédagogue est aussi un militant anarcho-syndicaliste, membre de la Confédération nationale du travail (CNT). Il participe aux congrès de ce syndicat en tant que représentant de la ville de Huesca où il jouit d’une grande popularité.

Comme pédagogue, il s’inspire des pratiques la Institución Libre de Enseñanza, de l’École Moderne de Francisco Ferrer i Guàrdia, fondée à Barcelone en 1901, et plus tard des apports de Célestin Freinet. Il est professeur de dessin à l’École Normale d’instituteurs de Huesca en 1917. Il crée une académie de dessin chez lui et donne des cours du soir aux ouvriers. Il montre un grand intérêt pour le végétarisme, le naturisme, le respect des animaux et de la nature au nom de la vie.

Ami de Luis Buñuel, il produit en 1932 le film Terre sans pain (Las Hurdes, tierra sin Pan) après avoir gagné à la loterie. Il accompagne son ami en Estrémadure dans Las Hurdes, une des zones les plus misérables d’Espagne. Le documentaire réalisé montre un tableau de misère endémique.

https://www.youtube.com/watch?v=qO86FO1bs6g

En 2019, le film d’animation Buñuel après l’Âge d’Or (Buñuel en el laberinto de las tortugas) de Salvador Simó retrace l’aventure de ce tournage. Le scénario s’inspire du roman graphique de Fermín Solis, publié en 2008.

Ramón Acín écrit à son ami dans El Diario de Huesca du 19 janvier 1930 “Amigo Buñuel: Tornémonos nidos de gusanos, antes que torcer nuestros comenzados caminos; caminos rectos, sencillos, henchidos de independencia y de humanidad”

Ramón Acín est fusillé par les franquistes contre le mur du cimetière de Huesca le 6 août 1936 ainsi que 138 autres militants de la ville. Son épouse, Conchita Monrás, sera assassinée le 23 août 1936.

Leurs deux filles Katia Acín Monrás (1923-2004) et Sol Acín Monrás (1925-1998), orphelines, vivront avec un oncle paternel. La Fondation Ramón y Katia Acín entreprend depuis 2005 de perpétuer leur mémoire:

https://fundacionacin.org/obra/sobre-ramon-acin/libro-sobre-ramon-acin/ramon-acin/

Parque Miguel Servet  de Huesca. Monumento de las Pajaritas. 1928-29.

Luis Buñuel – Jean-Claude Carrière

La revue Positif n° 724 (juin 2021) publie un dossier sur l’écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière, décédé le 8 février 2021, à 89 ans. Y figurent neuf lettres de Luis Buñuel à son scénariste et une à Louis Malle. Elles sont traduites de l’anglais par Alain Masson, membre du comité de rédaction de la revue et ancien professeur de Lettres au Lycée Janson de Sailly (Paris XVI). Cette correspondance a été publiée en anglais en 2015 et en espagnol en 2018. Elle n’existe pas en français.

Jo Evans – Breixo Viejo. Luis Buñuel. A Life in Letters. Bloomsbury Academic, 2015.

Jo Evans – Breixo Viejo. Luis Buñuel. Correspondencia escogida. Cátedra, Signo e Imagen, 2018.

Jean-Claude Carrière. 2006.

Jean-Claude Carrière fait la connaissance de Luis Buñuel en 1963 au Festival de Cannes. Leur collaboration va durer dix-neuf ans, de 1964 à la mort du réalisateur, le 29 juillet 1983. Les deux hommes travaillent ensemble une première fois pour l’adaptation du roman d’Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre (1964). Le film, avec Jeanne Moreau comme vedette, est le premier que Buñuel réalise en France depuis le classique surréaliste L’Âge d’or (1930).
Carrière et Buñuel vont travailler ensemble sur cinq autres films: Belle de jour (1967), adapté du roman de Joseph Kessel (1928), La voie lactée (1969), Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), oscar du meilleur film étranger en 1973, La fantôme de la liberté (1974), Cet obscur objet de désir (1977)

Ils passent de longues périodes ensemble quand ils écrivent leurs scénarios. A Madrid, Buñuel loge à l’hôtel Torre de Madrid, Plaza de España. Ils se retirent souvent dans les environs, à Rascafría au Real Monasterio de Santa María de El Paular dont une partie a été reconvertie en hôtel après la Guerre civile.

On trouve 73 lettres de Buñuel adressées à Carrière et 18 du scénariste. Elles sont conservées à la Filmoteca Española de Madrid. Les lettres de Buñuel sont écrites en français ou en espagnol. La première date du 6 novembre 1965 et concerne le scénario du Moine (d’après Matthew Gregory Lewis). Le film sera tourné en 1972 par Ado Kyrou. La dernière date du 10 avril 1983. C’est peut-être la dernière que Buñuel ait écrite.

México DF, 22 de abril de 1966
Mi querido Jean Claude:
Me hizo ilusión recibir su carta de hace tres meses, como todas las suyas. No respondí porque, después de todo, no había nada que contestar. Así que…discúlpeme.
Tengo una propuesta prácticamente aceptada – increíble – de Robert Hakim a través de CIMURA. Entre nosotros, es un tema absurdo, pero tentador. Puse como condición sine qua non realizar la adaptación en El Escorial con usted, si acepta. Se trata de Belle de jour, de Kessel. Un ensayo sobre putas con espantosos conflictos entre el superyó y el ello. Sería interesante ver lo que podemos sacar de ahí. ¡Ah! Ni pizca de humor, así que mejor para nosotros, para purgarnos un poco de El monje.
Paulette le hablará de ello, pues le he escrito al respecto. Lea el libro antes que nada. Todo lo contrario de lo que pretende el cine moderno: un argumento muy, muy trabado, de una artificialidad muy tentadora.
Un afectuoso abrazo de mi parte a Auguste y a mi sobrinita, su hija, y para usted un gran abrazo.
Luis
P.S. Desde hace ocho meses no hago nada, absolutamente nada. La ociosidad es maravillosa. Nunca cansa.

México DF, 10 de abril de 1983
Muy querido Jean Claude:

Aunque brevemente y con gran dificultad, me lanzo a escribirle a máquina. IMPORTANTE: le ruego que le diga a Laffont que en adelante me envíe únicamenente DOS EJEMPLARES de cada edición que se publique en el extranjero de mi famoso libro. Recibí diez ejemplares de la portuguesa que pensé en quemar, pero que finalmente terminé enviando ocho a la Embajada portuguesa. No se olvide por favor de hablarle.
He pasado dos meses muy malos, pero me voy restableciendo paulatinamente, aunque disto mucho de quedar como antes. La diabetes la tengo completamente controlada gracias a un excelente médico que tengo. Mi campo visual no es malo, pero el foco central de la vista, nulo. De ahí mi dificultad para leer y escribir.
De Serge no tengo noticias, aunque hace seis meses me dijo que me iba a pagar beneficios de mis dos últimos films, que son en los únicos que llevo el 10 por ciento de los beneficios.
Lo veo, como siempre, lleno de actividad. Dichoso usted. Yo ya no salgo de casa, respirando polvo con excrementos, año terrible en México, como nadie ha conocido. Todo está contra este país.
Mucho me alegraré de verlo por aquí si se decide a venir, aunque mis deficiencias físicas y mentales, sobre todo, intenten ahuyentarlo de mi lado.
Besos múltiples para madre e hija, y los que sobren, para usted.
Luis
[PS.] No releo esta carta. Allá va, esté como esté.

  • Joseph Kessel (1898-1979).
  • Roger Hakim (1907-1992), producteur français d’origine égyptienne, codirecteur de Paris Film Production avec son frère Raymond (1909- 1980).
  • Serge Silberman (1917-2003), producteur français d’origine polonaise .Il a fondé la société de production Greenwich Films en 1966.
  • Nicole Janin (1931-2002), peintre sous le pseudonyme d’Augusta Bouy (ou Auguste Bouy), première épouse de Jean-Claude Carrière avec qui il a eu une fille Iris en 1962.
Rascafría (Comunidad de Madrid). Real Monasterio de Santa María de El Paular.

Carlos Saura – Antonio Machado

J’ai vu, il y a quelques jours, sur Arte Peppermint frappé, un film espagnol réalisé par Carlos Saura en 1967. Il avait obtenu l’ours d’argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin en 1968 et devait être présenté au festival de Cannes en mai 1968. Celui-ci fut interrompu, suite aux événements.

Je me souviens de l’avoir vu à Madrid en 1969. J’avais beaucoup oublié les détails de l’histoire.

Résumé : Julián (José Luis López Vázquez) est radiologue dans une clinique de Cuenca. Il est assisté d’Ana (Geraldine Chaplin), une infirmière brune et timide. Il est invité chez un de ses amis d’enfance, Pablo, un aventurier affairiste qui revient d’Afrique (Alfredo Mayo). Il vient de se marier avec Elena, belle jeune femme blonde (Geraldine Chaplin). Pablo lui sert son cocktail favori, un peppermint frappé. Lorsque Elena apparaît, Julián croit reconnaître en elle une mystérieuse femme qu’il a vue jouer du tambour lors de la Semaine sainte à Calanda. Elle affirme qu’elle ne l’a jamais vu et qu’elle n’est jamais allé à Calanda. Attiré par elle, il fait tout pour la séduire. Frustré, il se reporte sur Ana, son assistante, qui est amoureuse de lui. Il la fait se vêtir, se maquiller, bouger comme Elena. Celle-ci raconte tout à son mari. Lors d’une soirée, ils lui offrent un tambour et récitent un poème d’Antonio Machado pour se moquer de lui. Julián invite le couple dans sa maison de campagne, verse un poison dans le peppermint frappé qu’il leur fait boire. Il place les corps dans leur voiture qu’il pousse dans un précipice. De retour à la maison de campagne, il trouve Ana, vêtue comme la femme de Calanda. Elle a compris ce qui s’est passé.

Le film est dédié à Luis Buñuel. Les tambours de Calanda (Aragon) font référence au metteur en scène aragonais puisqu’il s’agit de sa ville natale. On les entend dès L’Âge d’or (1930). Peppermint frappé a été tourné à Cuenca (Castilla-La Mancha) où a vécu et est mort le frère de Carlos Saura, le grand peintre Antonio Saura (1930-1998). On voit justement son tableau Brigitte Bardot quand les trois personnages visitent le Museo de Arte Abstracto Español de cette ville.

On pense à Belle de jour de Buñuel, à Vertigo d’Alfred Hitchcock, à Blow-up d’Antonioni, à Cul-de-sac de Polanski. Un peu trop de références, peut-être. On entend aussi la magnifique musique du Misteri d’Elx (seconde moitié du XV ème siècle).

José Luis López Vázquez (1922-2009) et Alfredo Mayo (1911-1985) étaient des acteurs de théâtre et de cinéma très célèbres à l’époque franquiste.

Geraldine Chaplin et José Luis López Vázquez. Cuenca, Casas colgadas (maisons suspendues) du XIV ème siècle qui surplombent la paroi rocheuse des gorges du fleuve Huécar.

Elena lit une première fois le poème Yo voy soñando caminos d’Antonio Machado, que Julián sait par coeur. Elle le lit à nouveau avec son mari Pablo. Cela fait partie de l’ humiliation qui poussera Julián à commettre le double crime.

Poème déjà publié sur ce blog le 13 septembre 2019.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/09/13/edgar-morin-antonio-machado/

XI. Yo voy soñando caminos ( Antonio Machado )

Yo voy soñando caminos
de la tarde. ¡ Las colinas
doradas, los verdes pinos,
las polvorientas encinas !…
¿Adónde el camino irá ?

Yo voy cantando, viajero
a lo largo del sendero…
– La tarde cayendo está -.
” En el corazón tenía
la espina de una pasión :
logré arrancármela un día;
ya no siento el corazón. ”

Y todo el campo un momento
se queda, mudo y sombrío,
meditando. Suena el viento
en los álamos del río.

La tarde más se oscurece;
y el camino que serpea
y débilmente blanquea,
se enturbia y desaparece.

Mi cantar vuelve a plañir :
” Aguda espina dorada,
quién te pudiera sentir
En el corazón clavada. ”

Soledades (1899-1907)

Poema publicado por primera vez en 1906 en la revista Ateneo con el nombre de Ensueños.

XI

Je m’en vais rêvant par les chemins
du soir. Les collines
dorées, les pins verts,
les chênes poussiéreux! …
Où peut-il aller, ce chemin ?

Je m’en vais chantant, voyageur
Le long du sentier…
– Le jour s’incline lentement.
« Dedans mon cœur était clouée
l’épine d’une passion ;
Un jour j’ai pu me l’arracher:
Je ne sens plus mon cœur. »

Et toute la campagne un instant
demeure, muette et sombre,
pour méditer. Le vent retentit
dans les peupliers de la rivière.

Mais le soir s’obscurcit encore ;
et le chemin qui tourne, tourne,
et blanchit doucement,
se trouble et disparaît.

Mon chant recommence à pleurer:
«Épine pointue et dorée,
ah ! si je pouvais te sentir
dedans mon cœur clouée.»

Solitudes, Galeries et autres poèmes (1899-1907. Traduction Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144. 1981.

Pierre Darmangeat a montré les analogies entre ce poème et une poésie de Juan Ramón Jiménez intitulée Tristeza dulce del campo du recueil Pastorales (1903-1905)

Tristeza dulce del campo (Juan Ramón Jiménez)

Tristeza dulce del campo.
La tarde viene cayendo.
De las praderas segadas
llega un suave olor a heno.

Los pinares se han dormido.
Sobre la colina, el cielo
es tiernamente violeta.
Canta un ruiseñor despierto.

Vengo detrás de una copla
que había por el sendero,
copla de llanto, aromada
con el olor de este tiempo;
copla que iba llorando
no sé qué cariño muerto,
de otras tardes de setiembre
que olieron también a heno.

Pastorales, 1903-05.

Segovia. Casa Museo Antonio Machado . Buste du poète, 1920 (Emiliano Barral 1896 -1936)

Bertrand Tavernier 1941 – 2021

Bertrand Tavernier est mort le 25 mars 2021 à Saint-Maxime (Var). J’ai vu la plupart de ses films, bien sûr, mais il a marqué aussi le cinéma français par ses multiples autres activités: assistant-réalisateur, attaché de presse, critique, Président de la Société des réalisateurs de films, Président de l’Institut Lumière de Lyon…

Il a écrit plusieurs ouvrages indispensables sur le cinéma américain. Ils m’accompagnent toujours.
1970 30 ans de cinéma américain (éd. C.I.B.).
1991 50 ans de cinéma américain (Nathan) , écrits en collaboration avec Jean-Pierre Coursodon (1935- décédé le 31 décembre 2020).
1993 Amis américains : entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, coédition Institut Lumière/Actes Sud. Réédition en octobre 2019 Actes Sud / Lyon, Institut Lumière + L’amour du cinéma m’a permis de trouver une place dans l’existence : post-scriptum à Amis américains, conversation avec Thierry Frémaux.

Son documentaire de 2016 (Voyage à travers le cinéma français) est aussi très précieux.

Sit tibi terra levis.

Claude Sautet

Nous avons revu ces derniers temps plusieurs films de Claude Sautet: Classe tous risques (1959), Max et les ferrailleurs (1970), César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul et les autres (1973), Un mauvais fils (1980), Un coeur en hiver (1991), Nelly et M.Arnaud (1995). Des films bien représentatifs de la France des années 70, 80, 90. Une autre époque.

Le dernier, il y a quelques jours, Un mauvais fils. Sur une chaîne de m…: C8 (du groupe Canal+). Je ne savais même pas qu’elle émettait des films en clair. Copie ancienne. 3 ou 4 coupures publicitaires. Aucun respect de l’oeuvre cinématographique.

J’ai relu par la même occasion le livre intéressant de Michel Boujut: Conversations avec Claude Sautet. Institut Lumière/ Actes Sud . 2014. Il s’agit d’une discussion entre le journaliste et le metteur en scène sur chacun des films de l’auteur.

Classe tous risques (1960): Roman de José Giovanni (Gallimard, 1958). Le roman s’inspire des dernières années de la cavale d’Abel Danos (renommé Abel Davos dans le film). Il est présenté comme un père aimant et attentionné. On apprend seulement qu’il est recherché par la justice française, sans qu’il soit jamais précisé pourquoi (Abel Danos, dit Le Mammouth ou le Bel Abel, était le tortionnaire le plus brutal de la Gestapo française né en 1904 – fusillé pour collaboration le 13 mars 1952). “De Milan à Paris, via la Côte d’Azur, les derniers jours du gangster Abel Davos (Lino Ventura), lâché par ses amis du milieu parisien et secouru par le jeune truand Stark (Jean-Paul Belmondo) (…) Sautet s’en tient à une sobriété qui confine au documentaire…Il a su nous intéresser à ses personnages par la mise en scène plus que par le scénario, ce qui est prometteur.” (Bertrand Tavernier, Cinéma 60, n°46, mai 1960.)

Max et les ferrailleurs (1970). Roman de Claude Néron (Grasset, 1968). Romy Schneider :” Une entente comme la nôtre est très rare. D’un film à l’autre, elle n’a fait que s’amplifier. Je peux difficilement l’expliquer, mais quand nous travaillons ensemble, c’est extraordinaire. Claude est le metteur en scène qui me connaît le mieux.”

César et Rosalie (1972). Scénario de Jean-Loup Dabadie et Claude Sautet. L’idée originale du scénario a surgi lorsque Claude Sautet, alors assistant, cherchait pour les besoins d’un film une voiture chez un ferrailleur : « Le type se trouve être un « rustre assez beau, très bien sapé, le cigare au bec, l’œil rusé, avec une façon de s’exprimer aussi grossière que pittoresque ». Or une jeune femme élégante, très distinguée, accompagne le ferrailleur rouleur de mécaniques. Tout de suite, le contraste entre elle et lui s’était imposé à moi. Et je m’étais dit : Supposons que je tombe amoureux de cette femme, comment me débrouillerais-je en face d’un tel loustic ? » “C’est moins entre deux hommes que balance Rosalie qu’entre deux archétypes de la séduction masculine: le conquérant et le troubadour…Tumultueux match à trois, rythmé par les mouvements du coeur.” (Jacques de Baroncelli, Le Monde, 31 octobre 1972.)

Vincent, François, Paul et les autres (1973). Scénario de Jean-Loup Dabadie et Claude Néron d’après le roman La grande Marrade de Claude Néron (Grasset, 1965), qui avait bien plu à Jean Paulhan. “Nous sommes tous des Vincent, surtout, sur qui s’amoncellent les menaces. Nous craignons pour sa vie, pour ce coeur qui broute et réveille en nous la seule question majeure : la peur de mourir. Toute l’émotion et la leçon du film sont dans cette image crépusculaire de Vincent, frileusement blotti entre le parapluie de la sagesse et le compte-gouttes de la solitude. Quelle mélancolie.” (Gilles Jacob. L’Express, 30 septembre 1974.) Paul (Serge Reggiani) reproche à François (Michel Piccoli) son évolution: “S’adapter, ça signifie vivre avec son temps, savoir bouger avec la société… Avec pour seule devise: Pour changer de vie, changer d’avis.”

Un mauvais fils (1980). Le dernier que nous avons revu et pas de dans de très bonnes conditions. Scénario de Claude Sautet, Daniel Biasini et Jean-Paul Török, d’après une histoire de Daniel Biasini. Un des derniers rôles de Patrick Dewaere qui s’est suicidé le 16 juillet 1982. Le duo Patrick Dewaere-Yves Robert fonctionne très bien. On remarque particulièrement Jacques Dufilho dans un rôle de libraire homosexuel (Dussart), sa maîtrise du langage, son goût de la formulation précise et son désarroi intérieur. il comprend le personnage de Bruno (Patrick Dewaere) et l’aide au mieux. Catherine (Brigitte Fossey), dans son grand appartement vide, prépare un texte sur le peintre Paul Klee que lui a demandé Dussart. Elle lit à Bruno une phrase du poète surréaliste René Crevel qui s’est suicidé le 18 juin 1935: “Á vingt-neuf ans bien sonnés, je commence à ne plus croire au malheur…”La véritable citation est: “À vingt-neuf ans bien sonnés, je commence même à ne plus croire au corbeau, oiseau de malheur, depuis que, ce matin, un de ces nevermore, non au chambranle de ma porte, mais sur mon balcon est venu se poser.” ( René Crevel, Paul Klee, collection « Les peintres nouveaux », Paris, Gallimard, NRF. 1930.)

Un coeur en hiver (1991). Scénario : Claude Sautet, Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre. Le point de départ de l’histoire est la vie du compositeur Maurice Ravel (les sonates par le violoniste Jean-Jacques Kantorow ont inspiré Sautet) et le roman de Mikhaïl Lermontov, Un héros de notre temps. Dans la deuxième partie, La princesse Mary, un jeune officier russe a séduit la fiancée de son meilleur ami pour pouvoir lui dire, une fois conquise: “Je ne vous aime pas!” Les derniers films de Sautet deviennent de plus en plus personnels et originaux.

Nelly et M.Arnaud (1995) : “Au début, un homme seul (Pierre Arnaud: Michel Serrault) ; à la fin, une femme seule (Nelly: Emmanuelle Béart). L’échange a eu lieu. Il ne concerne que deux solitudes et se constitue tout entier par le silence et l’écriture.” (Alain Masson, Positif, octobre 1995). Michel Serrault porte des cheveux postiches, le faisant ainsi beaucoup ressembler à Claude Sautet, dont c’est le dernier film. “Les choses n’arrivent jamais comme on croit. C’est le sujet de tous mes films. ” (Claude Sautet)

Gros fumeur, Claude Sautet meurt le 22 juillet 2000, des suites d’un cancer du foie. Il est enterré au cimetière du Montparnasse, à Paris. Sur sa pierre tombale, on peut lire : “Garder le calme !!! devant la dissonance !!!”

Tombe de Claude Sautet. Cimetière du Montparnasse.

Julien Duvivier – Damia

Vu hier soir sur Arte le film La Tête d’un homme (1933) de Julien Duvivier, d’après le roman de Georges Simenon publié en 1931. C’est la troisième adaptation cinématographique d’un roman de cet auteur après La Nuit du carrefour (1932) de Jean Renoir et Le Chien jaune (1932) de Jean Tarride. Le film a un peu vieilli, mais on y voit la patte de Julien Duvivier qui est un bon metteur en scène.

(Distribution: Harry Baur. Valéry Inkijinoff. Alexandre Rignault. Gaston Jacquet. Gina Manès. Missia. Line Noro. Damia.)

https://www.arte.tv/fr/videos/092952-000-A/la-tete-d-un-homme/

Le film évoque le quartier de Montparnasse dans les années 30. La Brasserie La Coupôle du roman devient L’Éden dans le film. On sent dans ce film la noirceur et le pessimisme caractéristiques des films de ce metteur en scène. On trouve très souvent des portraits de femmes particulièrement cyniques. Jean Radek, l’ancien étudiant en médecine, tuberculeux et sans ressources, est inspiré du personnage de Raskolnikov dans Crime et Châtiment de Dostoïevski.
Le jeu des acteurs est encore marqué par certains tics du cinéma muet.

Jean Renoir a dit au sujet de Duvivier: «Si j’étais architecte et devais construire un monument du cinéma, je placerais une statue de Duvivier au-dessus de l’entrée. Ce grand technicien, ce rigoriste, était un poète.» Ingmar Bergman et Orson Welles admiraient aussi Duvivier.

Georges Simenon n’avait pas l’air très content de l’adaptation de ses romans à l’écran à cette époque même si Julien Duvivier était un de ses amis.

« Un petit secret pour ceux qui ne sont pas au courant. Moi-même, à ce moment-là, nouveau venu dans le cinéma, j’ai été surpris quand j’ai vu, alors que mon coupable montait l’escalier de son hôtel meublé, une porte large ouverte et, couché sur un lit miteux, Damia, qui devait devenir une de mes grandes amies, qui chantait une chanson. Qu’est-ce qu’une chanson venait faire dans ce film, qui n’avait rien de folâtre ni de sentimental ? Je me le suis demandé jusqu’à ce qu’un initié me renseigne. En dehors de ce qu’il touchait du producteur, le metteur en scène recevait un pourcentage, chaque fois que le film était projeté, de la SACEM, qui s’occupait surtout des musiciens et des chanteurs. » (Point-virgule, Dictée du 17 août 1977)

Pendant cinq ans, Simenon n’accorda aucun droit cinématographique sur ses œuvres.

Damia.

J’ai été ému cependant par l’apparition de la grande chanteuse Damia (1889-1978), la tragédienne de la chanson, qui apparaît en chanteuse camée, égrenant une «complainte» désespérée.

Complainte. (Paroles: Julien Duvivier. Musique: Jacques Dallin.)

Pour connaître un jour l’étreinte
Qui rive éternellement
J’ai tout quitté, tout, sans crainte
Et suis partie follement
Mais j’ai cherché le visage
De l’amour que j’ai rêvé
Sur chaque être de passage
Et je ne l’ai pas trouvé

Et traînant
Âprement
L’épouvante d’être seule
Dans la foule
Qui me roule
Seule comme en un linceul
Poursuivant
Le néant
D’amours sans lendemains
Sans caresses
Sans tendresse
J’ai vécu mon destin
Et la nuit
M’envahit
Tout est brume
Tout est gris

Un jour, berçant ma chimère
Je connus, lorsque tu vins
Que mon bonheur sur la Terre
Tu le tenais dans tes mains
Mais sans comprendre ma fièvre
La détresse de mes cris
Je n’aperçus sur tes lèvres
Qu’un sourire de mépris

Et vivant
Âprement
L’épouvante de te voir
Dans la houle
De la foule
Fuir avec mon seul espoir
Poursuivant
Le néant
D’amours sans lendemains
Sans caresses
Sans tendresse
J’ai repris mon destin
Et la nuit
M’envahit
Tout est brume
Tout est gris

https://www.youtube.com/watch?v=P48sUr3cGRs

Damia était admirée par des écrivains comme Jean Cocteau ou Robert Desnos. Plus tard, des cinéastes comme Jean Eustache, Aki Kaurismäki ou Claude Chabrol ont refait entendre ses chansons. Un jardin porte son nom à paris dans le XI ème arrondissement.

Je me souviens particulièrement du rôle des chansons dans les films de Jean Eustache (La Maman et la Putain. 1973). Il ne les utilise pas comme un fond sonore. Elles sont étroitement liées à l’action. Ce metteur en scène connaissait par coeur les chansons populaires de Charles Trénet (Douce France), Édith Piaf (Les amants de Paris), Fréhel (La chanson des fortifs), Damia (Un souvenir) , Lucienne Delyle (Mon Amant de Saint-Jean).

Jardin Damia. Paris XI.

Enrique Irazoqui

Enrique Irazoqui.

Enrique Irazoqui qui avait joué le rôle du Christ dans L’Évangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini (1964) est mort à Cadaqués le 16 septembre 2020. il avait 76 ans. Ce militant communiste, fils d’un père espagnol et d’une mère italienne, était allé en Italie pour y rencontrer les antifascistes italiens afin de les sensibiliser à la lutte antifranquiste et obtenir des fonds pour le syndicat étudiant clandestin qu’il dirigeait à Barcelone (Sindicato Democrático de Estudiantes). Il rencontra Pier Paolo Pasolini par l’intermédiaire d’Elsa Morante en février 1964. Quand le metteur en scène d’Accatone le vit, il s’ approcha de lui et dit « È lui [C’est lui ! ]» Il lui proposa le rôle de Jésus. Enrique Irazoqui refusa dans un premier temps, puis accepta ensuite. La rencontre de Pier Paolo Pasolini, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, Alberto Moravia, alors qu’il n’avait que 19 ans, fut une expérience marquante de sa vie. Il fit des études d’économie politique, puis de littérature espagnole et devint professeur aux États-Unis (Minnesota). Cétait un passionné du jeu d’échecs. Il avait joué aux échecs à Cadaqués avec Marcel Duchamp et John Cage.

Eva en août (La virgen de agosto) de Jonás Trueba

Eva (Itsaso Arana).

Vu hier soir ce film espagnol à la Ferme du Buisson (Noisiel). Si Madre de Rodrigo Sorogoyen m’a paru un film à moitié raté, le film de Jonás Trueba, au contraire, est une très bonne surprise. Les critiques espagnols et français font souvent référence à la Nouvelle Vague, à des films comme Le Rayon vert (1986) d’Éric Rohmer ou à Paris nous appartient (1958) de Jacques Rivette. Ce qui a retenu surtout mon attention ce sont les personnages féminins et le regard porté sur ce Madrid que j’aime depuis plus de cinquante ans. Eva (Itsaso Arana, coscénariste du film) est une ancienne comédienne. Elle emménage dans un appartement que lui a prêté un ami dans le centre de Madrid. C’est la première quinzaine d’août et une parenthèse dans sa vie. Elle se promène dans la ville, va au musée (Museo Arqueológico Nacional avec La Dama de Elche, La Dama de Baza), au cinéma (Cine Estudio del Círculo de Bellas Artes), elle sort la nuit et participe aux nombreuses fêtes de quartier. Elle vit tranquillement sa solitude, mais est ouverte aux rencontres. La ville en été est différente malgré la chaleur accablante.

Jonás Trueba filme avec talent les fêtes “castizas” de san Cayetano, san Lorenzo y la Virgen de la Paloma. Il tourne dans ce qu’il considère le coeur de Madrid: les quartiers populaires de Lavapiés, la Latina, las Vistillas , le viaduc de Segovia. Les personnages sortent de la ville une seule fois. Ils passent alors une journée à la campagne au bord du Jarama. Vers la fin du film, Eva traverse le río Manzanares. Son chemin la mène du Viaduc de Segovia au puente de los Franceses.

“Me planteo las películas como mi forma de hacer filosofía. Me rondan algunas preguntas y las pongo en marcha con el filme, lo que, aviso, no quiere decir que sepa responderlas. Yo, por ejemplo, me planteo mucho quiénes somos. Naces marcado por tus genes y el sitio, pero ¿hasta dónde puedes ser tú mismo? ¿Qué margen de maniobra te queda? Vamos, lo que se preguntaba Emerson” (El País, 15/08/2019)

La virgen de agosto (2019) . Dirección: Jonás Trueba. Int: Itsaso Arana, Vito Sanz, Joe Manjon, Isabelle Stoffel, Luis Heras, Mikele Urroz. 125 minutes. https://www.youtube.com/watch?v=8l-iMdGQSCg

Madrid. Calle de Segovia. Viaducto de Segovia o Viaducto de la calle Bailén.

Joseph Conrad

J’ai vu d’abord le film Lord Jim de Richard Brooks avec Peter O’Toole. Il date de 1965. Je n’ai lu le roman que bien plus tard. Richard Brooks se demandait pourquoi il avait passé plus de trois ans à réaliser son adaptation du roman de Joseph Conrad.

«Parmi les différents thèmes utilisés dans Lord Jim, expliquait-il, un en particulier demeure présent en ma mémoire depuis que j’ai lu pour la première fois le livre au lycée : c’est le thème de l’homme qui cherche et trouve une seconde chance. C’est un thème commun à la plupart des hommes. (…) C’est l’épine dorsale du film.»

Film intéressant de 154 minutes. Richard Brooks a peut-être eu du mal à maîtriser la grosse machine hollywoodienne: une équipe de techniciens britanniques, une bonne distribution, plus de 4 tonnes d’équipement transportées dans les ports et les jungles d’Asie du Sud-Est. Le livre, lui, est, passionnant

http://www.institut-lumiere.org/manifestations/lord-jim.html

Joseph Conrad. Lord Jim. Traduction: Philippe Neel. Édition de la nouvelle revue française. 1924. Incipit.

I

“Il avait six pieds, moins un ou deux pouces, peut-être; solidement bâti, il s’avançait droit sur vous, les épaules légèrement voûtées et la tête en avant, avec un regard fixe venu d’en dessous, comme un taureau qui va charger. Sa voix était profonde et forte, et son attitude trahissait une sorte de hauteur morose, qui n’avait pourtant rien d’agressif. On aurait dit d’une réserve qu’il s’imposait à lui-même autant qu’il l’opposait aux autres. D’une impeccable netteté, et toujours vêtu, des souliers au chapeau, de blanc immaculé, il était très populaire dans les divers ports d’Orient, où il exerçait son métier de commis maritime chez les fournisseurs de navires.”

CHAPTER 1

“He was an inch, perhaps two, under six feet, powerfully built, and he advanced straight at you with a slight stoop of the shoulders, head forward, and a fixed from-under stare which made you think of a charging bull. His voice was deep, loud, and his manner displayed a kind of dogged self-assertion which had nothing aggressive in it. It seemed a necessity, and it was directed apparently as much at himself as at anybody else. He was spotlessly neat, apparelled in immaculate white from shoes to hat, and in the various Eastern ports where he got his living as ship-chandler’s water-clerk he was very popular.»