Carlos Saura – Antonio Machado

J’ai vu, il y a quelques jours, sur Arte Peppermint frappé, un film espagnol réalisé par Carlos Saura en 1967. Il avait obtenu l’ours d’argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin en 1968 et devait être présenté au festival de Cannes en mai 1968. Celui-ci fut interrompu, suite aux événements.

Je me souviens de l’avoir vu à Madrid en 1969. J’avais beaucoup oublié les détails de l’histoire.

Résumé : Julián (José Luis López Vázquez) est radiologue dans une clinique de Cuenca. Il est assisté d’Ana (Geraldine Chaplin), une infirmière brune et timide. Il est invité chez un de ses amis d’enfance, Pablo, un aventurier affairiste qui revient d’Afrique (Alfredo Mayo). Il vient de se marier avec Elena, belle jeune femme blonde (Geraldine Chaplin). Pablo lui sert son cocktail favori, un peppermint frappé. Lorsque Elena apparaît, Julián croit reconnaître en elle une mystérieuse femme qu’il a vue jouer du tambour lors de la Semaine sainte à Calanda. Elle affirme qu’elle ne l’a jamais vu et qu’elle n’est jamais allé à Calanda. Attiré par elle, il fait tout pour la séduire. Frustré, il se reporte sur Ana, son assistante, qui est amoureuse de lui. Il la fait se vêtir, se maquiller, bouger comme Elena. Celle-ci raconte tout à son mari. Lors d’une soirée, ils lui offrent un tambour et récitent un poème d’Antonio Machado pour se moquer de lui. Julián invite le couple dans sa maison de campagne, verse un poison dans le peppermint frappé qu’il leur fait boire. Il place les corps dans leur voiture qu’il pousse dans un précipice. De retour à la maison de campagne, il trouve Ana, vêtue comme la femme de Calanda. Elle a compris ce qui s’est passé.

Le film est dédié à Luis Buñuel. Les tambours de Calanda (Aragon) font référence au metteur en scène aragonais puisqu’il s’agit de sa ville natale. On les entend dès L’Âge d’or (1930). Peppermint frappé a été tourné à Cuenca (Castilla-La Mancha) où a vécu et est mort le frère de Carlos Saura, le grand peintre Antonio Saura (1930-1998). On voit justement son tableau Brigitte Bardot quand les trois personnages visitent le Museo de Arte Abstracto Español de cette ville.

On pense à Belle de jour de Buñuel, à Vertigo d’Alfred Hitchcock, à Blow-up d’Antonioni, à Cul-de-sac de Polanski. Un peu trop de références, peut-être. On entend aussi la magnifique musique du Misteri d’Elx (seconde moitié du XV ème siècle).

José Luis López Vázquez (1922-2009) et Alfredo Mayo (1911-1985) étaient des acteurs de théâtre et de cinéma très célèbres à l’époque franquiste.

Geraldine Chaplin et José Luis López Vázquez. Cuenca, Casas colgadas (maisons suspendues) du XIV ème siècle qui surplombent la paroi rocheuse des gorges du fleuve Huécar.

Elena lit une première fois le poème Yo voy soñando caminos d’Antonio Machado, que Julián sait par coeur. Elle le lit à nouveau avec son mari Pablo. Cela fait partie de l’ humiliation qui poussera Julián à commettre le double crime.

Poème déjà publié sur ce blog le 13 septembre 2019.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/09/13/edgar-morin-antonio-machado/

XI. Yo voy soñando caminos ( Antonio Machado )

Yo voy soñando caminos
de la tarde. ¡ Las colinas
doradas, los verdes pinos,
las polvorientas encinas !…
¿Adónde el camino irá ?

Yo voy cantando, viajero
a lo largo del sendero…
– La tarde cayendo está -.
” En el corazón tenía
la espina de una pasión :
logré arrancármela un día;
ya no siento el corazón. ”

Y todo el campo un momento
se queda, mudo y sombrío,
meditando. Suena el viento
en los álamos del río.

La tarde más se oscurece;
y el camino que serpea
y débilmente blanquea,
se enturbia y desaparece.

Mi cantar vuelve a plañir :
” Aguda espina dorada,
quién te pudiera sentir
En el corazón clavada. ”

Soledades (1899-1907)

Poema publicado por primera vez en 1906 en la revista Ateneo con el nombre de Ensueños.

XI

Je m’en vais rêvant par les chemins
du soir. Les collines
dorées, les pins verts,
les chênes poussiéreux! …
Où peut-il aller, ce chemin ?

Je m’en vais chantant, voyageur
Le long du sentier…
– Le jour s’incline lentement.
« Dedans mon cœur était clouée
l’épine d’une passion ;
Un jour j’ai pu me l’arracher:
Je ne sens plus mon cœur. »

Et toute la campagne un instant
demeure, muette et sombre,
pour méditer. Le vent retentit
dans les peupliers de la rivière.

Mais le soir s’obscurcit encore ;
et le chemin qui tourne, tourne,
et blanchit doucement,
se trouble et disparaît.

Mon chant recommence à pleurer:
«Épine pointue et dorée,
ah ! si je pouvais te sentir
dedans mon cœur clouée.»

Solitudes, Galeries et autres poèmes (1899-1907. Traduction Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144. 1981.

Pierre Darmangeat a montré les analogies entre ce poème et une poésie de Juan Ramón Jiménez intitulée Tristeza dulce del campo du recueil Pastorales (1903-1905)

Tristeza dulce del campo (Juan Ramón Jiménez)

Tristeza dulce del campo.
La tarde viene cayendo.
De las praderas segadas
llega un suave olor a heno.

Los pinares se han dormido.
Sobre la colina, el cielo
es tiernamente violeta.
Canta un ruiseñor despierto.

Vengo detrás de una copla
que había por el sendero,
copla de llanto, aromada
con el olor de este tiempo;
copla que iba llorando
no sé qué cariño muerto,
de otras tardes de setiembre
que olieron también a heno.

Pastorales, 1903-05.

Segovia. Casa Museo Antonio Machado . Buste du poète, 1920 (Emiliano Barral 1896 -1936)

Bertrand Tavernier 1941 – 2021

Bertrand Tavernier est mort le 25 mars 2021 à Saint-Maxime (Var). J’ai vu la plupart de ses films, bien sûr, mais il a marqué aussi le cinéma français par ses multiples autres activités: assistant-réalisateur, attaché de presse, critique, Président de la Société des réalisateurs de films, Président de l’Institut Lumière de Lyon…

Il a écrit plusieurs ouvrages indispensables sur le cinéma américain. Ils m’accompagnent toujours.
1970 30 ans de cinéma américain (éd. C.I.B.).
1991 50 ans de cinéma américain (Nathan) , écrits en collaboration avec Jean-Pierre Coursodon (1935- décédé le 31 décembre 2020).
1993 Amis américains : entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, coédition Institut Lumière/Actes Sud. Réédition en octobre 2019 Actes Sud / Lyon, Institut Lumière + L’amour du cinéma m’a permis de trouver une place dans l’existence : post-scriptum à Amis américains, conversation avec Thierry Frémaux.

Son documentaire de 2016 (Voyage à travers le cinéma français) est aussi très précieux.

Sit tibi terra levis.

Claude Sautet

Nous avons revu ces derniers temps plusieurs films de Claude Sautet: Classe tous risques (1959), Max et les ferrailleurs (1970), César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul et les autres (1973), Un mauvais fils (1980), Un coeur en hiver (1991), Nelly et M.Arnaud (1995). Des films bien représentatifs de la France des années 70, 80, 90. Une autre époque.

Le dernier, il y a quelques jours, Un mauvais fils. Sur une chaîne de m…: C8 (du groupe Canal+). Je ne savais même pas qu’elle émettait des films en clair. Copie ancienne. 3 ou 4 coupures publicitaires. Aucun respect de l’oeuvre cinématographique.

J’ai relu par la même occasion le livre intéressant de Michel Boujut: Conversations avec Claude Sautet. Institut Lumière/ Actes Sud . 2014. Il s’agit d’une discussion entre le journaliste et le metteur en scène sur chacun des films de l’auteur.

Classe tous risques (1960): Roman de José Giovanni (Gallimard, 1958). Le roman s’inspire des dernières années de la cavale d’Abel Danos (renommé Abel Davos dans le film). Il est présenté comme un père aimant et attentionné. On apprend seulement qu’il est recherché par la justice française, sans qu’il soit jamais précisé pourquoi (Abel Danos, dit Le Mammouth ou le Bel Abel, était le tortionnaire le plus brutal de la Gestapo française né en 1904 – fusillé pour collaboration le 13 mars 1952). “De Milan à Paris, via la Côte d’Azur, les derniers jours du gangster Abel Davos (Lino Ventura), lâché par ses amis du milieu parisien et secouru par le jeune truand Stark (Jean-Paul Belmondo) (…) Sautet s’en tient à une sobriété qui confine au documentaire…Il a su nous intéresser à ses personnages par la mise en scène plus que par le scénario, ce qui est prometteur.” (Bertrand Tavernier, Cinéma 60, n°46, mai 1960.)

Max et les ferrailleurs (1970). Roman de Claude Néron (Grasset, 1968). Romy Schneider :” Une entente comme la nôtre est très rare. D’un film à l’autre, elle n’a fait que s’amplifier. Je peux difficilement l’expliquer, mais quand nous travaillons ensemble, c’est extraordinaire. Claude est le metteur en scène qui me connaît le mieux.”

César et Rosalie (1972). Scénario de Jean-Loup Dabadie et Claude Sautet. L’idée originale du scénario a surgi lorsque Claude Sautet, alors assistant, cherchait pour les besoins d’un film une voiture chez un ferrailleur : « Le type se trouve être un « rustre assez beau, très bien sapé, le cigare au bec, l’œil rusé, avec une façon de s’exprimer aussi grossière que pittoresque ». Or une jeune femme élégante, très distinguée, accompagne le ferrailleur rouleur de mécaniques. Tout de suite, le contraste entre elle et lui s’était imposé à moi. Et je m’étais dit : Supposons que je tombe amoureux de cette femme, comment me débrouillerais-je en face d’un tel loustic ? » “C’est moins entre deux hommes que balance Rosalie qu’entre deux archétypes de la séduction masculine: le conquérant et le troubadour…Tumultueux match à trois, rythmé par les mouvements du coeur.” (Jacques de Baroncelli, Le Monde, 31 octobre 1972.)

Vincent, François, Paul et les autres (1973). Scénario de Jean-Loup Dabadie et Claude Néron d’après le roman La grande Marrade de Claude Néron (Grasset, 1965), qui avait bien plu à Jean Paulhan. “Nous sommes tous des Vincent, surtout, sur qui s’amoncellent les menaces. Nous craignons pour sa vie, pour ce coeur qui broute et réveille en nous la seule question majeure : la peur de mourir. Toute l’émotion et la leçon du film sont dans cette image crépusculaire de Vincent, frileusement blotti entre le parapluie de la sagesse et le compte-gouttes de la solitude. Quelle mélancolie.” (Gilles Jacob. L’Express, 30 septembre 1974.) Paul (Serge Reggiani) reproche à François (Michel Piccoli) son évolution: “S’adapter, ça signifie vivre avec son temps, savoir bouger avec la société… Avec pour seule devise: Pour changer de vie, changer d’avis.”

Un mauvais fils (1980). Le dernier que nous avons revu et pas de dans de très bonnes conditions. Scénario de Claude Sautet, Daniel Biasini et Jean-Paul Török, d’après une histoire de Daniel Biasini. Un des derniers rôles de Patrick Dewaere qui s’est suicidé le 16 juillet 1982. Le duo Patrick Dewaere-Yves Robert fonctionne très bien. On remarque particulièrement Jacques Dufilho dans un rôle de libraire homosexuel (Dussart), sa maîtrise du langage, son goût de la formulation précise et son désarroi intérieur. il comprend le personnage de Bruno (Patrick Dewaere) et l’aide au mieux. Catherine (Brigitte Fossey), dans son grand appartement vide, prépare un texte sur le peintre Paul Klee que lui a demandé Dussart. Elle lit à Bruno une phrase du poète surréaliste René Crevel qui s’est suicidé le 18 juin 1935: “Á vingt-neuf ans bien sonnés, je commence à ne plus croire au malheur…”La véritable citation est: “À vingt-neuf ans bien sonnés, je commence même à ne plus croire au corbeau, oiseau de malheur, depuis que, ce matin, un de ces nevermore, non au chambranle de ma porte, mais sur mon balcon est venu se poser.” ( René Crevel, Paul Klee, collection « Les peintres nouveaux », Paris, Gallimard, NRF. 1930.)

Un coeur en hiver (1991). Scénario : Claude Sautet, Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre. Le point de départ de l’histoire est la vie du compositeur Maurice Ravel (les sonates par le violoniste Jean-Jacques Kantorow ont inspiré Sautet) et le roman de Mikhaïl Lermontov, Un héros de notre temps. Dans la deuxième partie, La princesse Mary, un jeune officier russe a séduit la fiancée de son meilleur ami pour pouvoir lui dire, une fois conquise: “Je ne vous aime pas!” Les derniers films de Sautet deviennent de plus en plus personnels et originaux.

Nelly et M.Arnaud (1995) : “Au début, un homme seul (Pierre Arnaud: Michel Serrault) ; à la fin, une femme seule (Nelly: Emmanuelle Béart). L’échange a eu lieu. Il ne concerne que deux solitudes et se constitue tout entier par le silence et l’écriture.” (Alain Masson, Positif, octobre 1995). Michel Serrault porte des cheveux postiches, le faisant ainsi beaucoup ressembler à Claude Sautet, dont c’est le dernier film. “Les choses n’arrivent jamais comme on croit. C’est le sujet de tous mes films. ” (Claude Sautet)

Gros fumeur, Claude Sautet meurt le 22 juillet 2000, des suites d’un cancer du foie. Il est enterré au cimetière du Montparnasse, à Paris. Sur sa pierre tombale, on peut lire : “Garder le calme !!! devant la dissonance !!!”

Tombe de Claude Sautet. Cimetière du Montparnasse.

Julien Duvivier – Damia

Vu hier soir sur Arte le film La Tête d’un homme (1933) de Julien Duvivier, d’après le roman de Georges Simenon publié en 1931. C’est la troisième adaptation cinématographique d’un roman de cet auteur après La Nuit du carrefour (1932) de Jean Renoir et Le Chien jaune (1932) de Jean Tarride. Le film a un peu vieilli, mais on y voit la patte de Julien Duvivier qui est un bon metteur en scène.

(Distribution: Harry Baur. Valéry Inkijinoff. Alexandre Rignault. Gaston Jacquet. Gina Manès. Missia. Line Noro. Damia.)

https://www.arte.tv/fr/videos/092952-000-A/la-tete-d-un-homme/

Le film évoque le quartier de Montparnasse dans les années 30. La Brasserie La Coupôle du roman devient L’Éden dans le film. On sent dans ce film la noirceur et le pessimisme caractéristiques des films de ce metteur en scène. On trouve très souvent des portraits de femmes particulièrement cyniques. Jean Radek, l’ancien étudiant en médecine, tuberculeux et sans ressources, est inspiré du personnage de Raskolnikov dans Crime et Châtiment de Dostoïevski.
Le jeu des acteurs est encore marqué par certains tics du cinéma muet.

Jean Renoir a dit au sujet de Duvivier: «Si j’étais architecte et devais construire un monument du cinéma, je placerais une statue de Duvivier au-dessus de l’entrée. Ce grand technicien, ce rigoriste, était un poète.» Ingmar Bergman et Orson Welles admiraient aussi Duvivier.

Georges Simenon n’avait pas l’air très content de l’adaptation de ses romans à l’écran à cette époque même si Julien Duvivier était un de ses amis.

« Un petit secret pour ceux qui ne sont pas au courant. Moi-même, à ce moment-là, nouveau venu dans le cinéma, j’ai été surpris quand j’ai vu, alors que mon coupable montait l’escalier de son hôtel meublé, une porte large ouverte et, couché sur un lit miteux, Damia, qui devait devenir une de mes grandes amies, qui chantait une chanson. Qu’est-ce qu’une chanson venait faire dans ce film, qui n’avait rien de folâtre ni de sentimental ? Je me le suis demandé jusqu’à ce qu’un initié me renseigne. En dehors de ce qu’il touchait du producteur, le metteur en scène recevait un pourcentage, chaque fois que le film était projeté, de la SACEM, qui s’occupait surtout des musiciens et des chanteurs. » (Point-virgule, Dictée du 17 août 1977)

Pendant cinq ans, Simenon n’accorda aucun droit cinématographique sur ses œuvres.

Damia.

J’ai été ému cependant par l’apparition de la grande chanteuse Damia (1889-1978), la tragédienne de la chanson, qui apparaît en chanteuse camée, égrenant une «complainte» désespérée.

Complainte. (Paroles: Julien Duvivier. Musique: Jacques Dallin.)

Pour connaître un jour l’étreinte
Qui rive éternellement
J’ai tout quitté, tout, sans crainte
Et suis partie follement
Mais j’ai cherché le visage
De l’amour que j’ai rêvé
Sur chaque être de passage
Et je ne l’ai pas trouvé

Et traînant
Âprement
L’épouvante d’être seule
Dans la foule
Qui me roule
Seule comme en un linceul
Poursuivant
Le néant
D’amours sans lendemains
Sans caresses
Sans tendresse
J’ai vécu mon destin
Et la nuit
M’envahit
Tout est brume
Tout est gris

Un jour, berçant ma chimère
Je connus, lorsque tu vins
Que mon bonheur sur la Terre
Tu le tenais dans tes mains
Mais sans comprendre ma fièvre
La détresse de mes cris
Je n’aperçus sur tes lèvres
Qu’un sourire de mépris

Et vivant
Âprement
L’épouvante de te voir
Dans la houle
De la foule
Fuir avec mon seul espoir
Poursuivant
Le néant
D’amours sans lendemains
Sans caresses
Sans tendresse
J’ai repris mon destin
Et la nuit
M’envahit
Tout est brume
Tout est gris

https://www.youtube.com/watch?v=P48sUr3cGRs

Damia était admirée par des écrivains comme Jean Cocteau ou Robert Desnos. Plus tard, des cinéastes comme Jean Eustache, Aki Kaurismäki ou Claude Chabrol ont refait entendre ses chansons. Un jardin porte son nom à paris dans le XI ème arrondissement.

Je me souviens particulièrement du rôle des chansons dans les films de Jean Eustache (La Maman et la Putain. 1973). Il ne les utilise pas comme un fond sonore. Elles sont étroitement liées à l’action. Ce metteur en scène connaissait par coeur les chansons populaires de Charles Trénet (Douce France), Édith Piaf (Les amants de Paris), Fréhel (La chanson des fortifs), Damia (Un souvenir) , Lucienne Delyle (Mon Amant de Saint-Jean).

Jardin Damia. Paris XI.

Enrique Irazoqui

Enrique Irazoqui.

Enrique Irazoqui qui avait joué le rôle du Christ dans L’Évangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini (1964) est mort à Cadaqués le 16 septembre 2020. il avait 76 ans. Ce militant communiste, fils d’un père espagnol et d’une mère italienne, était allé en Italie pour y rencontrer les antifascistes italiens afin de les sensibiliser à la lutte antifranquiste et obtenir des fonds pour le syndicat étudiant clandestin qu’il dirigeait à Barcelone (Sindicato Democrático de Estudiantes). Il rencontra Pier Paolo Pasolini par l’intermédiaire d’Elsa Morante en février 1964. Quand le metteur en scène d’Accatone le vit, il s’ approcha de lui et dit « È lui [C’est lui ! ]» Il lui proposa le rôle de Jésus. Enrique Irazoqui refusa dans un premier temps, puis accepta ensuite. La rencontre de Pier Paolo Pasolini, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, Alberto Moravia, alors qu’il n’avait que 19 ans, fut une expérience marquante de sa vie. Il fit des études d’économie politique, puis de littérature espagnole et devint professeur aux États-Unis (Minnesota). Cétait un passionné du jeu d’échecs. Il avait joué aux échecs à Cadaqués avec Marcel Duchamp et John Cage.

Eva en août (La virgen de agosto) de Jonás Trueba

Eva (Itsaso Arana).

Vu hier soir ce film espagnol à la Ferme du Buisson (Noisiel). Si Madre de Rodrigo Sorogoyen m’a paru un film à moitié raté, le film de Jonás Trueba, au contraire, est une très bonne surprise. Les critiques espagnols et français font souvent référence à la Nouvelle Vague, à des films comme Le Rayon vert (1986) d’Éric Rohmer ou à Paris nous appartient (1958) de Jacques Rivette. Ce qui a retenu surtout mon attention ce sont les personnages féminins et le regard porté sur ce Madrid que j’aime depuis plus de cinquante ans. Eva (Itsaso Arana, coscénariste du film) est une ancienne comédienne. Elle emménage dans un appartement que lui a prêté un ami dans le centre de Madrid. C’est la première quinzaine d’août et une parenthèse dans sa vie. Elle se promène dans la ville, va au musée (Museo Arqueológico Nacional avec La Dama de Elche, La Dama de Baza), au cinéma (Cine Estudio del Círculo de Bellas Artes), elle sort la nuit et participe aux nombreuses fêtes de quartier. Elle vit tranquillement sa solitude, mais est ouverte aux rencontres. La ville en été est différente malgré la chaleur accablante.

Jonás Trueba filme avec talent les fêtes “castizas” de san Cayetano, san Lorenzo y la Virgen de la Paloma. Il tourne dans ce qu’il considère le coeur de Madrid: les quartiers populaires de Lavapiés, la Latina, las Vistillas , le viaduc de Segovia. Les personnages sortent de la ville une seule fois. Ils passent alors une journée à la campagne au bord du Jarama. Vers la fin du film, Eva traverse le río Manzanares. Son chemin la mène du Viaduc de Segovia au puente de los Franceses.

“Me planteo las películas como mi forma de hacer filosofía. Me rondan algunas preguntas y las pongo en marcha con el filme, lo que, aviso, no quiere decir que sepa responderlas. Yo, por ejemplo, me planteo mucho quiénes somos. Naces marcado por tus genes y el sitio, pero ¿hasta dónde puedes ser tú mismo? ¿Qué margen de maniobra te queda? Vamos, lo que se preguntaba Emerson” (El País, 15/08/2019)

La virgen de agosto (2019) . Dirección: Jonás Trueba. Int: Itsaso Arana, Vito Sanz, Joe Manjon, Isabelle Stoffel, Luis Heras, Mikele Urroz. 125 minutes. https://www.youtube.com/watch?v=8l-iMdGQSCg

Madrid. Calle de Segovia. Viaducto de Segovia o Viaducto de la calle Bailén.

Joseph Conrad

J’ai vu d’abord le film Lord Jim de Richard Brooks avec Peter O’Toole. Il date de 1965. Je n’ai lu le roman que bien plus tard. Richard Brooks se demandait pourquoi il avait passé plus de trois ans à réaliser son adaptation du roman de Joseph Conrad.

«Parmi les différents thèmes utilisés dans Lord Jim, expliquait-il, un en particulier demeure présent en ma mémoire depuis que j’ai lu pour la première fois le livre au lycée : c’est le thème de l’homme qui cherche et trouve une seconde chance. C’est un thème commun à la plupart des hommes. (…) C’est l’épine dorsale du film.»

Film intéressant de 154 minutes. Richard Brooks a peut-être eu du mal à maîtriser la grosse machine hollywoodienne: une équipe de techniciens britanniques, une bonne distribution, plus de 4 tonnes d’équipement transportées dans les ports et les jungles d’Asie du Sud-Est. Le livre, lui, est, passionnant

http://www.institut-lumiere.org/manifestations/lord-jim.html

Joseph Conrad. Lord Jim. Traduction: Philippe Neel. Édition de la nouvelle revue française. 1924. Incipit.

I

“Il avait six pieds, moins un ou deux pouces, peut-être; solidement bâti, il s’avançait droit sur vous, les épaules légèrement voûtées et la tête en avant, avec un regard fixe venu d’en dessous, comme un taureau qui va charger. Sa voix était profonde et forte, et son attitude trahissait une sorte de hauteur morose, qui n’avait pourtant rien d’agressif. On aurait dit d’une réserve qu’il s’imposait à lui-même autant qu’il l’opposait aux autres. D’une impeccable netteté, et toujours vêtu, des souliers au chapeau, de blanc immaculé, il était très populaire dans les divers ports d’Orient, où il exerçait son métier de commis maritime chez les fournisseurs de navires.”

CHAPTER 1

“He was an inch, perhaps two, under six feet, powerfully built, and he advanced straight at you with a slight stoop of the shoulders, head forward, and a fixed from-under stare which made you think of a charging bull. His voice was deep, loud, and his manner displayed a kind of dogged self-assertion which had nothing aggressive in it. It seemed a necessity, and it was directed apparently as much at himself as at anybody else. He was spotlessly neat, apparelled in immaculate white from shoes to hat, and in the various Eastern ports where he got his living as ship-chandler’s water-clerk he was very popular.»

Blaise Pascal – Jean Giono

Folio n°220.

Je relis Un roi sans divertissement de Jean Giono après avoir vu le film tout à fait honorable de François Leterrier (1963). Scénario de jean Giono avec de grandes différences avec le livre. Tournage dans l’Aubrac. Interprètes: Claude Giraud, Colette Renard, Charles Vanel. Photographie excellente: Jean Badal.

Le titre du roman et la dernière phrase sont empruntés aux Pensées de Pascal.

Livre de Poche n°823-824.

142. Divertissement.

«La dignité royale n’est-elle pas assez grande d’elle-même, pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d’un roi, et sera-t-il plus heureux en s’attachant à ces vains amusements qu’à la vue de sa grandeur? Et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit? Ne serait-ce donc pas faire tort à sa joie, d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air, ou à placer adroitement une [balle], au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne? Qu’on en fasse l’épreuve: qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait point de vide; c’est-à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense.
Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois.»

Pensées. Édition Léon Brunschvig. Hachette, Collection des Grands écrivains de la France 1904 et 1914.

Jean Giono ne s’intéresse ni à Dieu, ni au problème de la foi et du pari, ni aux libertins. Il détourne le texte de Pascal à ses fins personnelles. Le romancier est tout-puissant.

Miguel de Unamuno

En octobre, j’ai vu avec intérêt à Madrid le film d’Alejandro Amenábar Mientras dure la guerra dont la sortie est prévue en France le 19 février 2020. Ensuite, j’ai lu la très complète biographie de Colette et Jean-Claude Rabaté.

https://www.youtube.com/watch?v=5_4PoAC2KTQ

Miguel de Unamuno à Hendaye.

Son exil en France de 1924 à 1930 a particulièrement attiré mon attention.

Miguel de Unamuno est vice-recteur de l’université de Salamanque et Doyen de la Faculté de Lettres en 1921. La guerre du Rif s’est aggravée après le désastre espagnol d’Annual (22 juillet 1921) et est devenue l’affaire du roi et de l’Armée. Unamuno, profondément antimilitariste, supporte de plus en plus mal cette situation.
Le 13 septembre 1923, le général Miguel Primo de Rivera, avec l’accord d’Alphonse XIII, proclame la dissolution des Cortes et du gouvernement. Il déclare l’état de guerre et instaure un Directoire militaire. Les critiques d’Unamuno contre le roi et le dictateur entraînent sa destitution et son exil à Fuerteventura, aux îles Canaries , en février 1924. Il est amnistié le 9 juillet 1924, mais quitte clandestinement l’île sur un voilier frété par le directeur du journal français Le Quotidien, Henri Dumay. Il est reçu triomphalement à Cherbourg le 26 juillet 1924.
Il vit à Paris pendant treize mois dans un petit hôtel (le Novelty Family Hôtel), situé 2 rue la Pérouse dans le XVI ème arrondissement. Ensuite, comme il ne supporte plus l’éloignement physique de son pays, il s’installe à Hendaye, près de la gare, dans la pension-hôtel Broca. Il peut regarder les montagnes de son Pays basque espagnol. Á Hendaye, il collabore de 1927 à 1929 à la revue Hojas Libres, dirigée par Eduardo Ortega y Gasset (1882-1964), frère aîné du philosophe. Cette publication jouera un rôle important dans la rejet par les Espagnols de la dictature de Primo de Rivera. Il rentre en Espagne le 9 février 1930. Il est reçu avec enthousiasme par les habitants de Salamanque le 13 février. Il lance son mot d’ordre: «Dios Patria y Ley. Dieu. Patrie et Loi». Il retrouve sa famille et sa chaire à Salamanque après six années d’exil en France.

Plaque. 2 rue La Pérouse. Paris XVI.

Manual de quijotismo.

« Cabe militarizar a un civil pero es casi imposible civilizar a un militar.»

Carta a Pedro de Múgica. 1901.

«Tengo un odio profundo al militarismo y en lo único que me interpondré en la carrera de mis hijos es en prohibirles que se hagan militares si lo intentasen. Lo estimaría como las más de las familias de cierta posición estiman aquí el que un hijo se les meta torero.
Es a mis ojos une posición indigna. Y un jefe de Estado que es ante todo y sobre todo soldado y jefe de la milicia es para mí algo que debe desaparecer. El industrialismo es el que ha de acabar con el militarismo y una vez que dé muerte a éste se depurará de sus defectos, debidos al contacto con el militarismo. Me repugnan las glorias militares.»

Colette y Jean-Claude Rabaté, Miguel de Unamuno (1864-1936) Convencer hasta la muerte. Galaxia Gutenberg . 2019.

«Entretanto sigue conociendo momentos de abatimiento particularmente perceptibles cuando acompaña el 5 de diciembre (1924) al escritor y médico Georges Duhamel a la École Normale supérieure, cuna de la intelectualidad francesa. Se propone hablar a los estudiantes de sus vivencias íntimas y religiosas durante su destierro, sobre todo en la isla de Fuerteventura, y también del «deber de la acción pública». Según el francés, charla durante una hora y, de repente, se turba, mira a su amigo angustiado y se pone a sollozar convulsivamente. Duhamel no sabe qué decirle y todos los normaliens salen en silencio. En la calle, Unamuno le dice: «Es la primera vez desde hace diez meses que me encuentro delante de mis alumnos.»

cf. Lidia Anoll, «Correspondance Georges Duhamel-Miguel de Unamuno, 1924-1929», Les cahiers de l’Abbaye de Créteil, 14 de diciembre de 1992, p.56.

J’accuse – Je n’accuse pas

Nous avons vu le film J’accuse de Roman Polanski le dimanche 16 novembre au cinéma Arlequin, rue de Rennes, Paris VI. Salle pleine. Je partage l’avis de Philippe Lançon. C’est un bon film. https://www.youtube.com/watch?v=cZ6q-c4Bues

J’ai écouté deux émissions de France Culture:

1) Le cours de l’Histoire par Xavier Mauduit. France Culture, 18/11/2019. L’histoire sur grand écran (1/4) “J’accuse !” de Roman Polanski, qu’en pensent les historiennes et les historiens?

  • Marie Aynié, professeure agrégée, enseignante à Sciences Po, elle est l’auteure de l’ouvrage Les amis inconnus: se mobiliser pour Dreyfus, 1897-1899, Privat, 2011.
    • Marie-Neige Coche, professeure d’histoire-géographie et d’enseignement moral et civique en lycée à Versailles, elle a co-édité avec Vincent Duclert les correspondances d’Alfred Dreyfus, Lucie Dreyfus Écrire, c’est résister. Correspondance (1894-1899) aux éditions Folio Histoire, 2019.
    • Pauline Peretz, maître de conférences en histoire contemporaine à Paris 8, chercheuse à l’Institut d’histoire du temps présent, et entre autres, l’auteure, avec Pierre Gervais et Pierre Stutin, du Dossier secret de l’Affaire Dreyfus, Alma, 2012.
    • Pierre Gervais, historien, spécialiste d’histoire économique et sociale américaine du 18e et 19e siècle et qui a également travaillé sur les questions archivistiques entourant l’Affaire Dreyfus, il est le co-auteur du Dossier secret de l’Affaire Dreyfus, Alma, 2012. https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/jaccuse-de-roman-polanski-quen-pensent-les-historiennes-et-les-historiens

2) Répliques par Alain Finkielkraut France Culture Samedi 23/11/2019. Qui est le colonel Picquart? Débat sur le rôle du Colonel Marie-Georges Piquart dans la révision du procès du Colonel Alfred Dreyfus.

Philippe Oriol. Le faux ami du capitaine Dreyfus : Picquart, l’affaire et ses mythes. Grasset, 2019.

Christian Vigouroux. Georges Picquart : la biographie. Dalloz, 2019.https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/qui-est-le-colonel-picquart

Le lieutenant-colonel Picquart au moment de l’affaire Dreyfus et des procès Zola.

Charlie Hebdo, 22/11/2019

Je n’accuse pas (Philippe Lançon)

En 1983, j’avais 20 ans, je faisais des études de droit, et un livre, entre autres, m’avait impressionné: L’Affaire, de Jean-Denis Bredin. Je connaissais en gros le déroulé de l’affaire Dreyfus. Ce livre me l’exposa dans la plupart de ses dimensions, avec éloquence, suspense et précision. Je n’exagère pas si j’affirme qu’il m’a fait pour la première fois vivre de l’intérieur une injustice liée à la raison d’État, le courage de ceux qui l’avaient révélée, mais aussi le vieil antisémitisme de la société française. Après l’avoir fini, j’ai lu et relu «J’accuse…!», l’article de Zola publié dans L’Aurore, puis les textes de Charles Péguy et de bien d’autres: un fil culturel était tiré. J’ai pris ce temps de lecture sur des études de droit qui, pour l’essentiel, m’ennuyaient. À cette époque, Edgar Degas commençait à me passionner. Son antidreyfusisme et son antisémitisme m’ont attristé. J’ai cherché à les comprendre en lisant, en les plaçant dans leur contexte, sans excès de vertu anachronique. Il ne me serait pas venu à l’idée de renoncer à voir ses œuvres à cause de ses opinions. Ce n’était pas l’idée que je me faisais de la faculté – de la liberté – de juger. J’ai vite compris qu’il fallait me démerder, tout seul, avec ça. J’ai du mal à juger les vivants, soit parce que je les connais, soit parce que je ne les connais pas ; j’en ai plus encore à juger les morts.

Trente-six ans plus tard, voici J’accuse, le film de Roman Polanski, 86 ans, des Érinyes féministes autour du crâne et des procédures au cul. Ce n’est pas un grand film, mais c’est un bon film: sobre, bien fait, presque austère, un peu haché au montage. Inspiré par un livre de l’Américain Robert Harris, qui en a écrit le scénario, il raconte l’affaire Dreyfus du point de vue de celui qui la fit exploser: le lieutenant-colonel Picquart. C’est un bon choix historique et dramaturgique. Comme dans toute bonne tragédie, Picquart est le héros sur qui reposent les tensions et les contradictions ; celui qui, étant d’abord antisémite et viscéralement lié à l’armée, va peu à peu, douloureusement, fermement enquêter, comprendre, changer. Il est l’homme clé de l’affaire Dreyfus, celui qui a pris les plus grands risques ; qui a affronté, seul, son destin face à une institution militaire, la sienne, muette et mensongère. Jean Dujardin l’incarne à merveille: sans fioritures, sans effet comique, sans second degré ; frontal et digne, presque muet. La marque d’un grand acteur est de faire oublier, en quelques plans, les rôles qui l’ont fait connaître. Il y a aussi, dans ce film, de nombreux comédiens de la Comédie-Française. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’y vois de leur part, peut-être à tort, un soutien discret, implicite, à la liberté de créer.

Pendant l’essentiel du film, Picquart est seul avec sa conscience, sans rien pouvoir partager: ses supérieurs et ses collègues sont devenus ses ennemis. C’est cela, visiblement, qui a le plus intéressé Polanski. Il filme, comme toujours, avec ce mélange dérangeant de simplicité et de brutalité, naturaliste et enfantin. Il y a quelque chose de Daumier, mais, comme dans les autres registres où il a excellé, on ne sait jamais tout à fait ce qui relève de la caricature ou de la réalité. Les monstres l’intéressent, peut-être parce qu’il les a subis, peut-être parce qu’il en est un. Le film s’achève par une entrevue, onze ans plus tard, entre Dreyfus, réintégré dans l’armée sans ce qui lui est dû, et Picquart, devenu ministre de la Guerre. Le second est impuissant à satisfaire la juste demande du premier. Le pessimisme de Polanski conclut l’histoire d’une manière sourde: si le combat pour la justice et la vérité a été gagné, c’est sans joie, avec trop d’efforts, laissant chacun plus raide, plus lourd, plus seul, plus fatigué. Il y a eu épreuve, connaissance, apprentissage, et, s’il y a bien victoire, elle est amère.

La croisade contre le mal tourne au procès expéditif
On remarque dans une scène, juste un plan, Roman Polanski, tel Hitchcock apparaissant furtivement dans ses films. Il est en habit, dans une soirée de type Verdurin, où Picquart, qui était un homme cultivé, est invité par sa maîtresse. Polanski est un invité parmi d’autres. Il est filmé de loin, une seconde, tout petit, au milieu d’un groupe. On ne sait pas qui c’est: une silhouette. C’est le moment de dire que la polémique qui a cherché à étouffer le film sous le refrain «Polanski le violeur» est d’une confondante ineptie. À aucun moment on ne peut croire que le metteur en scène se compare à Dreyfus, quand bien même il l’aurait dit dans un moment de paranoïa ou d’agacement. Ce qu’il raconte, c’est simplement, nettement, l’affaire Dreyfus. Mais, comme dans d’autres polémiques contemporaines, la croisade contre le Mal tourne au procès expéditif. Elle paraît s’appuyer sur les certitudes de l’ignorance plus que sur les prospérités de la vertu. S’il est en effet toujours question, chez celles et ceux qui poursuivent Polanski, des crimes que l’homme a ou aurait commis, il n’est jamais question de ce qu’il a vécu, l’enfance au ghetto de Cracovie, la famille exterminée par les nazis, l’assassinat de sa femme enceinte, Sharon Tate, la campagne de presse infâme qui suivit. Il n’est pas davantage question de ses grands films, Rosemary’s Baby, Répulsion, Le Locataire, Chinatown, Tess, Le Pianiste. C’est comme s’ils ne devaient pas exister – comme s’ils n’existaient plus. On efface de la photo tout ce qui pourrait nuancer le refrain de «Polanski le violeur». L’affaire Dreyfus et l’affaire Esterhazy, dit Picquart à ses supérieurs, c’est la même affaire. Il a raison. Les films de Polanski et «Polanski le violeur», pour certains, c’est aussi la même affaire. Pourquoi ? Pourquoi tant de rage, quand on n’est ni flic ni juge, à vouloir être flic et juge exclusivement à charge, de surcroît dans le sens du vent?

Marguerite Duras parlait de la vie matérielle. Il existe une vie idéologique. Elle est, à mon avis, beaucoup plus liée aux caractères qu’aux convictions. Il y a des gens pour qui tout est politique, jusqu’à la manière de poser son derrière sur la lunette des WC ; et il y en a, dont je suis, qui n’envisagent pas leur existence de cette façon-là. Les premiers ne cessent de rabâcher aux seconds que ceux-ci font de la politique, même et surtout en croyant ne pas en faire. Par exemple, aller voir un film de Polanski et le regarder pour ce qu’il est, un film qui raconte une histoire, est pour ceux-là nécessairement un acte politique. Cette vision du monde, des hommes, m’a toujours agacé: ceux qui prétendent m’imposer leur vision politique me prennent soit pour un imbécile en suggérant que, contrairement à eux, je suis inconscient de mes actes, soit pour un hypocrite, en suggérant que je suis complaisant au mal qu’ils dénoncent. En résumé, ils veulent m’imposer une grille de lecture qui installe leur pouvoir. Je comprends alors que je sais pourquoi je travaille, depuis trente ans, dans certains journaux: parce qu’il y reste possible d’ignorer ce type d’injonctions ; de prendre ses distances avec l’atmosphère sous pression de l’air du temps. Ceux qui voudraient interdire de voir des films de Polanski, ou d’en parler librement pour ce qu’ils sont, veulent fixer un cadre idéologique dans lequel il est impossible de prononcer ce nom, Polanski, sans l’associer au viol ou à l’abus de pouvoir. Voir ses films est une bonne manière de les envoyer paître et de rappeler le spectateur – mais cela vaudrait aussi bien pour un lecteur – à ce qui nourrit son autonomie: son enthousiasme, sa résistance, sa solitude.

Philippe Lançon, Chroniques de l’homme d’avant. Les Échappés. Parution le : 07/11/2019. Ce recueil réunit une soixantaine de textes journalistiques et littéraires parus dans Charlie Hebdo entre 2004 et 2015.