Guy de Maupassant en Algérie

Guy de Maupassant, sur les chemins d’Algérie. Magellan & Cie. 2003.

Guy de Maupassant a séjourné quatre fois en Afrique du Nord : du 6 juillet 1881 au 10 septembre 1881 ; d’octobre à décembre 1887 ; du 8 Novembre à fin décembre 1888. La dernière fois, il embarque pour Alger entre le 20 et le 25 octobre 1890 et est de retour à Marseille vers le 8 novembre. Il meurt le 6 juillet 1893.

L’Algérie a été pour Maupassant une révélation littéraire et personnelle. Fatigué par la routine parisienne, il recherche la lumière et la chaleur. Maupassant aime le soleil, la mer, la Méditerranée. Il trouve là-bas une source d’inspiration pour son oeuvre journalistique et fictionnelle.

” Voir l’Afrique était un de mes vieux rêves ; et je voulais la voir, cette terre du soleil et du sable, en plein été, sous la pesante chaleur, dans l’éblouissement furieux de la lumière. ” ( Alger, 11 juillet 1881. Alger à vol d’oiseau. Chronique publiée dans Le Gaulois le 17 juillet 1881 et intégrée à son recueil Au soleil, 1884)

” Tant de descriptions d’Alger ont été faites que je n’en tenterai point une nouvelle. Rien n’est joli comme cette ville. C’est un rêve. De la pleine mer, elle apparaît comme une tache blanche qui grandit. On approche, la ville s’étend, devient distincte. Une immense terrasse longe le port avec des arcades élégantes. Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français ; au-dessus s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs.
L’étage supérieur est soutenu par des suites de bâtons peints en blanc ; les toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et voilée, et chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des poussières accumulées sur les sueurs.
De la pointe de la jetée, le coup d’oeil sur la ville est un ravissement. On regarde extasié cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle, et de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée éclatante luit sous le soleil. “
(Alger, 11 juillet 1881. Alger à vol d’oiseau. Chronique publiée dans Le Gaulois le 17 juillet 1881 et intégrée à son recueil Au soleil, 1884)

” Mais la mer est belle, toute unie, et, entre les nuages, tombe dessus une cendre de lumière lunaire éclatante et triste. Ces traînées d’argent sur l’eau s’effacent puis recommencent. Elles sont délicieuses, mystérieuses et mélancoliques. Quelque chose y manque pour moi, non pour mes yeux qui sont charmés, mais pour mon âme qui voudrait là quelque apparition surnaturelle. Laquelle ? Une seule, hélas impossible, disparue avec la Foi, celle de celui qui marchait sur les flots.”
(Une fête arabe. La Route. L’Écho de Paris, 7 et 13 avril 1891.)

Albert Grévy (1823-1899). Gouverneur de l’Algérie de 1879 à 1881.
Statue du Cheikh Bou-Amama à l’entrée de la ville d’El Bayadh (anciennement Géryville pendant la colonisation française).

Il quitte Paris pour l’Algérie le 6 juillet 1881. Il y reste près de trois mois. Âgé de 31 ans, Maupassant est envoyé par le journal Le Gaulois, un organe conservateur qui déteste les républicains au pouvoir. Le gouverneur de l’Algérie est alors Albert Grévy, frère du président de la République, Jules Grévy. La mission première de l’écrivain est de couvrir l’insurrection menée par le chef religieux Bou-Amama dans le Sud-Oranais. Il parcourt le pays (Alger, Oran, la Kabylie, le désert) et en tire des chroniques.

Maupassant ne relaie pas la propagande officielle de l’époque. Il utilise parfois le pseudonyme ” un colon ” pour critiquer le système colonial français. Il ne condamne pas la colonisation en soi. Il s’oppose à ce que la France use d’expéditions armées et d’opérations de guerre pour imposer son contrôle et la ” Civilisation “. Il désapprouve les partisans de Jules Ferry et de Gambetta. Il n’est pas à l’abri de préjugés xénophobes (contre les planteurs d’alfa espagnols), ou d’antisémitisme lorsqu’il évoque les ” juifs cosmopolites “.

Ses textes dénoncent l’incompétence administrative, la spoliation des terres et l’hypocrisie des colons .

Ses voyages dans le Maghreb sont à l’origine de textes comme Au soleil (1884) ou La vie errante (1890), recueils de récits de voyage. Il s’agit des articles du Gaulois qu’il a retravaillés. Il mêle des descriptions de paysages, son intérêt pour les traditions locales et des réflexions politiques.
Il a écrit aussi des nouvelles de fiction orientales comme Allouma (sur les relations amoureuses entre Européens et femmes d’Algérie. L’Echo de Paris, 10 et 15 février 1889) ou Marroca (Gil Blas, 2 mars 1882 et Mademoiselle Fifi, 1882-1883).

http://maupassant.free.fr/textes/allouma.html

https://fr.wikisource.org/wiki/Mademoiselle_Fifi_(recueil,_Ollendorff_1898)/Marroca

Quelques citations :

” Rien ne peut donner une idée de l’intolérable situation que nous faisons aux Arabes. Le principe de la colonisation française consiste à les faire crever de faim. Quand ils se révoltent nous pardonnons trop vite peut-être mais que faire ? Nous sommes 300 000 européens contre près de 3 millions d’indigènes. Nous n’avons pas dans l’intérieur un colon pour cent Arabes. Quand ils sont sages nous les affamons. La famine est donc venue cette année, une famine affreuse, complète, c’était la mort pour des milliers d’hommes. Alors un exalté et un ambitieux, ce Bou-Amama, est venu, courant les douars, chauffant les esprits, se disant l’envoyé de Dieu et il a levé des cavaliers.(…) Réclamant simplement ce qui est un droit pour tous, la vie. (…) Et si le gouvernement ne cède pas, voici quelques milliers de cavaliers de plus pour suivre Bou-Amama et piller nos convois de vivres. (…) En somme tout se borne à une guerre de maraudeurs et de pillards AFFAMÉS. Ils sont peu nombreux mais hardis et désespérés comme des hommes poussés à bout. Mais comme le fanatisme s’en mêle, comme les marabouts travaillent sans repos la population, comme le gouvernement français semble accumuler les âneries, il se peut que cette simple révolte, insurrection religieuse avortée, devienne enfin une guerre générale que nous devrons surtout à notre impéritie et à notre imprévoyance. “
(Autour d’Oran, Le Gaulois, 26 juillet 1881. Repris ensuite dans le chapitre La province d’Oran du recueil Au soleil, 1884)

” Toute notion de justice disparaît dès qu’on met le pied ici ; toutes les règles ordinaires sont renversées ; toute droiture est inconnue ; toute raison est bafouée, toute question devient insoluble par la faute des intéressés. ” Buvons de l’absinthe, rossons l’Arabe et trompons tout le monde “, semble être le devise des Algériens. Seulement, quand l’Arabe enfin se fâche, c’est lui qui rosse à son tour, voilà le mal. “
(Sur les hauts Plateaux. Le Gaulois, 31 juillet 1881. Repris ensuite dans le chapitre La province d’Oran du recueil Au soleil, 1884)

” Nous avons créé une classe de fonctionnaires indigènes, les caïds et les agas, qui sont de véritables sangsues. Ils pillent leurs coreligionnaires avec notre bénédiction, pourvu qu’ils maintiennent l’ordre et nous ramènent l’impôt. “
(Lettres d’Afrique. Le Gaulois, 20 juillet 1881, sous la signature : Un colon. Repris ensuite dans le chapitre La Kabylie – Bougie du recueil Au soleil, 1884.

” On lit dans les journaux de Paris que l’Algérie est prospère et pacifiée. C’est un mensonge audacieux. Le pays est à bout de souffle, ruiné par des impôts absurdes, et la haine grandit chaque jour sous la cendre. “
(La Province d’Alger. Texte établi à partir des chroniques Les Oulad-Naïl et Le Ramadan parues dans Le Gaulois des 11 et 25 août 1881. Publié ensuite dans La Revue politique et littéraire du 1er décembre 1883, puis dans le recueil Au soleil, 1884)

Lors de ses voyages en Afrique du Nord de 1888 et 1890, Guy de Maupassant est devenu un écrivain célèbre. Il a de grands besoins d’argent. Il souffre des conséquences de la syphilis (maux de têtes insupportables). Son frère Hervé est atteint de démence et interné à l’asile (il y meurt le 13 novembre 1889). il réfléchit sur les idées que se font de la vie et de la mort les diverses civilisations. Les problèmes de colonisation qui se posaient lors de son voyage de 1881 ne sont plus présentés comme aussi aigus. La critique laisse place à une comparaison entre les croyances et les manières de vivre occidentales et orientales.

Sources :

Guy de Maupassant, Cette brume de la mer me caressait comme un bonheur. Chroniques méditerranéennes. Textes réunis et présentés par Henri Mitterrand. La lettre et la plume. Le Livre de Poche n°32088. 2011.

Guy de Maupassant, Au soleil suivi de La Vie errante et autres voyages. Édition de Marie-Claire Bancquart. Folio classique n°5876. 2015.

Maurice Nadeau – Gustave Flaubert

Je viens de terminer l’étude de Maurice Nadeau Gustave Flaubert écrivain (Denoël, 1969. Éditions Maurice Nadeau, 1980. Poche Maurice Nadeau, 2025). Grand prix de la critique littéraire en 1969.

” Il est des œuvres qui suscitent admiration et respect. D’autres qu’on se borne à aimer, à relire, avec lesquelles on noue des rapports secrets, et qui ne sont pas forcément des chefs d’œuvre. D’autres pour lesquelles on s’est enthousiasmé et qui, dix ans, quinze plus tard, ont étrangement perdu leur suc. Rares sont celles qu’on aime et qui vous en imposent, grandissent à chaque lecture, deviennent plus riches, plus émouvantes, plus profondes. L’Education sentimentale est de celles-ci. L’un des grands romans du siècle et l’un de ceux qui ont gardé une inaltérable jeunesse. ” (Poche Maurice Nadeau, page 231)

C’est une bonne occasion pour relire certaines lettres tirées de l’énorme Correspondance de Gustave Flaubert (Bibliothèque de la Pléiade. 5 tomes plus un index – Folio classique n°3126. 1998.)

À Louise Colet

[Trouville] Vendredi soir, 11 heures [26 août 1853].

Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville. Nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Croisset. Au milieu de la semaine prochaine je t’enverrai un petit mot. Le samedi soir, à Croisset, si Bouilhet n’y est pas, je t’écrirai. Tâche que j’aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi, ou le dimanche matin plutôt. Cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré ! Cette vacance ne m’aura pas été inutile ; elle m’a rafraîchi. Depuis deux ans je n’avais guère pris l’air ; j’en avais besoin. Et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l’herbe et du feuillage. écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l’Art, nous n’avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l’on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s’il s’est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j’étais ahuri ; puis j’ai été triste, je m’ennuyais. À peine si je m’y fais qu’il faut partir. Je marche beaucoup, je m’éreinte avec délices. Moi qui ne peux souffrir la pluie, j’ai été tantôt trempé jusqu’aux os, sans presque m’en apercevoir. Et quand je m’en irai d’ici, je serai chagrin. C’est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m’amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n’en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c’est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l’intime, au relatif. Le vieux projet que j’avais d’écrire plus tard mes mémoires m’a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d’avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n’en ressuscite ! À quoi bon ? Un homme n’est pas plus qu’une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s’absorber dans notre oeuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d’eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu’il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j’ai le mieux senties s’offrent à moi transposées dans d’autres pays et éprouvées par d’autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu’il me tarde d’être débarrassé de la Bovary, d‘Anubis et de mes trois préfaces (c’est-à-dire des trois seules fois, qui n’en feront qu’une, où j’écrirai de la critique) ! Que j’ai hâte donc d’avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J’ai des prurits d’épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j’en ai des odeurs vagues qui m’arrivent et qui me mettent l’âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles oeuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j’en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C’est pour cela que j’ai tant de mal à l’écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m’imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j’écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu’on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l’effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l’attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l’horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu’on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c’est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l’autre main, voilà la malice. On s’extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! C’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses oeuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, oû Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d’un demi-siècle d’efforts. Mais j’aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d’un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles oeuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l’Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m’apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l’ensemble ! C’est l’éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c’est calme ! c’est calme ! et c’est fort, ça a des fanons comme le boeuf de Leconte.

Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d’Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? À la Comédie-française. Littérature de société.

Or je crois qu’il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J’aime les oeuvres qui sentent la sueur, celles où l’on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L’une n’a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l’âge, de l’éreintement, de l’abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d’empois. C’est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l’entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l’autre ! l’autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d’eau de mer et elle a les ongles blancs comme l’ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l’habitude en effet de s’y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s’est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s’appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c’est beau !
Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J’y ferais tout un cours sur cette grande question des Bottes comparées aux littératures. ” Oui, la Botte est un monde “, dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc. (…)

La maison de Gustave Flaubert à Croisset. Illustration de sa nièce, Caroline Commanville, pour son livre Souvenirs de Gustave Flaubert ( 1895)

Marcel Proust

Portrait de Marcel Proust (Jacques-Emile Blanche). 1892. Paris, Musée d’Orsay.

Depuis 1907, Marcel Proust habite un appartement au 1er étage du 102 boulevard Haussmann (Paris VIII). L’immeuble appartient à sa tante, Amélie Oulman, veuve de Denis-Georges Weil, le frère de sa mère. En janvier 1919, Il apprend qu’elle vient de vendre l’immeuble à la Société Nancéienne Varin-Bernier qui va y installer des bureaux.

Plaque. 102 boulevard Haussmann. Paris VIII.

Il doit déménager. Il accepte de louer provisoirement un petit appartement meublé situé au quatrième étage du 8 bis de la rue Laurent-Pichat (petite rue d’une dizaine de numéros qui relie l’avenue Foch, « boulevard du Bois » à l’époque) à la rue Pergolèse. Il appartient à l’actrice Réjane, (1893-1982) qui aime et admire l’écrivain. Son fils, Jacques Porel (1893-1982) connaît Proust. Informé de la situation dans laquelle se trouve l’écrivain, il lui propose de lui louer ce logement pour l’instant inoccupé, moyennant un loyer assez élevé.

Madame Réjane (Giovanni Boldini). Vers 1885. Collection particulière.

La vie de Proust dans l’appartement se révèle rapidement un enfer. Pendant plusieurs jours, il souffre de crises d’asthme terribles. Il est incommodé aussi par le bruit des voisins, les murs étant trop minces ainsi que par des travaux. Il ne peut ni dormir ni travailler. Le 17 juin, il se plaint d’avoir passé vingt jours sans avoir pu trouver une demi-heure de sommeil.

L’écrivain qui a emménagé dans cet appartement bruyant le 31 mai 1919 le quitte finalement le 1er octobre et s’installe au 44 rue Hamelin (Paris-XVI), son dernier logement. Il y meurt le 18 novembre 1922.

Plaque. 44 rue Hamelin. Paris XVI.

À Jacques Porel.

[Peu après le 15 juillet 1919]

« Cher ami,

Comme c’est triste que vous ne soyez pas venu me dire adieu avant de quitter Paris. Quoique vous trouvant à nouveau « Porel le léger » j’aurais été bien content…
(…) J’aurais quitté la rue Laurent-Pichat quand vous reviendrez. (…) Je regretterai les fleurs noir et blanc sur fond rouge, mais je les ai décrites. Et je vous enverrai la description une fois que je serai emménagé. (…) Reynaldo Hahn m’a signalé un appartement rue de Rivoli à 3 000 francs (ce que je dépense par semaine). La princesse Soutzo, qui appelle ses promenades du matin chercher un appartement pour moi ! en a vu un à 30 000 francs ; elle a déclaré : Cela me semble certainement bien cher, même pour Céleste. Vous serez gentil de dire à Madame votre mère que je n’ai, rue Laurent-Pichat, ni piano ni maîtresse. Je suis innocent des bruits de l’immeuble qui amènent des réclamations d’un étage à l’autre. Les voisins dont me sépare la cloison font d’autre part l’amour tous les jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie des gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j’ai cru à un assassinat, mais bien vite le cri de la femme, repris un octave plus bas par l’homme, m’a rassuré sur ce qui se passait. Je ne suis pas responsable de ce boucan qui doit être entendu jusqu’à des distances aussi grandes que ce cri des baleines amoureuses que Michelet montre dressées comme les deux tours de Notre-Dame. (…) Je vous prie réhabilitez-moi auprès de Madame votre mère pour l’amour et pour le piano. Je ne connais que l’asthme. (…)
[Un article] que la NRF m’annonçait comme un bouquet de fleurs et qui est un tombereau d’excréments. M.Vandérem n’emportera pas en paradis cette métamorphose. Remarquez que je trouve tout naturel qu’on n’aime pas Swann (en particulier moi qui ne l’aime pas). Mais Vandérem (c’est là le comique) m’avait écrit il y a quelques mois exactement l’inverse jusque dans les mêmes termes. La lettre de Vandérem n’était nullement une des lettres aimables que j’ai reçues sur Swann (connaissez-vous l’admirable de Francis Jammes) mais enfin c’est miraculeusement les mêmes mots pour dire le contraire. Par exemple dans la lettre de Vandérem : «  Swann est exactement tout ce que j’aime, vous avez eu l’art d’y mettre tout. » Dans l’article du même Vandérem : «  Swann est exactement le contraire de ce que j’aime, etc. » Je plains les critiques. (…)

Marcel Proust, Lettres. Plon, 2004.

Le narrateur d’ À la recherche du temps perdu se trouve placé dans une situation analogue de témoin auditif, lorsqu’il espionne Charlus et Jupien.

« Mais quand je fus dans la boutique, évitant de faire craquer le moins du monde le plancher, en me rendant compte que le plus léger bruit dans la boutique de Jupien s’entendait de la mienne, je songeai combien Jupien et M. de Charlus avaient été imprudents et combien la chance les avait servis.
Je n’osais bouger. Le palefrenier des Guermantes, profitant sans doute de leur absence, avait bien transféré dans la boutique où je me trouvais une échelle serrée jusque-là dans la remise. Et si j’y étais monté j’aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j’avais été chez Jupien même. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c’était inutile. Je n’eus même pas à regretter de n’être arrivé qu’au bout de quelques minutes dans ma boutique.

Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent—à défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, malgré l’exemple peu probant de la Légende dorée—des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner. »

Sodome et Gomorrhe. Gallimard. Première partie, 1921. Deuxième, 1922.

José Emilio Pacheco 1939 – 2014 – Francis Ponge 1899 – 1988

José Emilio Pacheco.

Elogio del jabón (José Emilio Pacheco)

El objeto más bello y más limpio de este mundo es el jabón oval que sólo huele a sí mismo. Trozo de nieve tibia o marfil inocente, el jabón resulta lo servicial por excelencia. Dan ganas de conservarlo ileso, halago para la vista, ofrenda para el tacto y el olfato. Duele que su destino sea mezclarse con toda la sordidez del planeta.

En un instante celebrará sus nupcias con el agua, esencia de todo. Sin ella el jabón no sería nada, no justificaría su indispensable existencia. La nobleza de su vínculo no impide que sea destructivo para los dos.

Inocencia y pureza van a sacrificarse en el altar de la inmundicia. Al tocar la suciedad del planeta ambos, para absolvernos, dejarán su condición de lirio y origen para ser habitantes de las alcantarillas y lodo de la cloaca.

También el jabón por servir se acaba y se acaba sirviendo. Cumplido su deber será laja viscosa, plasta informe contraria a la perfección que ahora tengo en la mano.

Medios lustrales para borrar la pesadumbre de ser y las corrupciones de estar vivos, agua y jabón al redimirnos de la noche nos bautizan de nuevo cada mañana. Sin su alianza sagrada, no tardaríamos en descender a nuestro infierno de bestias repugnantes. Lo sabemos, preferimos ignorarlo y no darle las gracias.

Nacemos sucios, terminaremos como trozos de abyecta podredumbre. El jabón mantiene a raya las señales de nuestra asquerosidad primigenia, desvanece la barbarie del cuerpo, nos permite salir una y otra vez de las tinieblas y el pantano.

Parte indispensable de la vida, el jabón no puede estar exento de la sordidez común a lo que vive. Tampoco le fue dado el no ser cómplice del crimen universal que nos ha permitido estar un día más sobre la Tierra.

Mientras me afeito y escucho un concierto de cámara, me niego a recordar que tanta belleza sobrenatural, la música vuelta espuma del aire, no sería posible sin los árboles destruidos (los instrumentos musicales), el marfil de los elefantes (el teclado del piano), las tripas de los gatos (las cuerdas).

Del mismo modo, no importan las esencias vegetales, las sustancias químicas ni los perfumes añadidos: la materia prima del jabón impoluto es la grasa de los mataderos. Lo más bello y lo más pulcro no existirían si no estuvieran basados en lo más sucio y en lo más horrible. Así es y será siempre por desgracia.

Jabón también el olvido que limpia del vivir y su exceso. Jabón la memoria que depura cuanto inventa como recuerdo. Jabón la palabra escrita. Poesía impía, prosa sarnosa. Lo más radiante encuentra su origen en lo más oscuro. Jabón la lengua española que lava en el poema las heridas del ser, las manchas del desamparo y el fracaso.

Contra el crimen universal no puedo hacer nada. Aspiro el aroma a nuevo del jabón. El agua permitirá que se deslice sobre la piel y nos devuelva una inocencia imaginaria.

La edad de las tinieblas. Visor, 2009.

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/01/14/jose-emilio-pacheco-1939-2014/

Francis Ponge.

Le savon (Francis Ponge)

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée…
Pierre magique !

Plus il forme avec l’air et l’eau des grappes explosives de raisins parfumés…
L’eau, l’air et le savon se chevauchent, jouent à saute-mouton, forment des combinaisons moins chimiques que physiques, gymnastiques, acrobatiques…

Rhétoriques ?

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

*

Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

*

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’oeil plutôt que d’être roulée par les eaux.
Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée…
Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

*

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’oeil.
Elle fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

*

Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts.

Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails.

Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.

*

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée.
Elle a une sorte de dignité particulière.

Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts : y fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.

Le Savon. Éditions Gallimard, 1967.

https://patte-de-mouette.fr/2020/04/11/le-parti-pris-du-savon/

Pierre – Auguste Renoir / Jules Laforgue

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection.

Nous avons vu jeudi 7 mai au Musée d’Orsay l’exposition Renoir et l’amour, La modernité heureuse (1865-1885). Beaucoup de visiteurs.

Un tableau a retenu particulièrement mon attention : Le Déjeuner des canotiers.

C’est un tableau de Pierre-Auguste Renoir réalisé entre 1880 et 1881. La toile mesure 130 × 173 cm. Il est exposé lors de la septième exposition des peintres impressionnistes du 1 au 31 mars 1882 dans une grande salle à l’étage du bâtiment situé 251 rue Saint-Honoré. .

Il présente différents personnages sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou que le peintre fréquente souvent. Toutes les classes sociales se mélangent : artistes, actrices, collectionneurs, journalistes, modèles, etc. On peut le remarquer à la diversité des couvre-chefs (chapeau melon, casquette, haut-de-forme, canotier). Il fait chaud sous le store à rayures. Les femmes et les hommes réunis au bord de la Seine sont tous jeunes. Cette toile évoque toute une jeunesse avec ses histoires d’amour, ses rivalités, mais aussi une camaraderie bon enfant. L’ambiance est heureuse et sereine. C’est la fin du repas. La nappe est froissée, les serviettes chiffonnées, les verres vides et les bouteilles rebouchées. Certains convives sont debout et vont d’une table à l’autre.

Renoir a commencé Le Déjeuner des canotiers à la fin de l’été 1880 et l’a terminé au cours de l’hiver 1881. Sa situation financière n’est pas brillante à l’époque. Il ne sait pas, lorsqu’il commence cette œuvre, s’il pourra la terminer. Il a réuni des amis et des modèles en atelier, à Chatou ou à Paris, pour participer à cette œuvre qui compte en tout quinze personnes, cinq femmes et dix hommes.

La première tentative d’identification des personnages a été élaborée en 1912 par le critique d’art allemand Julius Meier-Graefe (1867-1935). Au premier plan, à gauche, Aline Charigot (1859 -1915), que le peintre épousera en 1890, joue avec son petit chien et ne regarde pas les autres. Derrière elle, se tient Hippolyte-Alphonse Fournaise  (1848-1910) fils du propriétaire de l’auberge et modèle. Accoudée à la rambarde, Alphonsine Fournaise ( ? 1846-1937), sa sœur, écoute le baron Raoul Barbier (1840-1891), assis dos tourné. Ce dernier, ami proche de Renoir et ancien officier de cavalerie ayant servi en Indochine, a la réputation d’être un amateur de canots, de chevaux et… de jeunes femmes. Le personnage au premier plan, à droite, est souvent cité comme étant Gustave Caillebotte (1848-1894), représenté ici plus jeune. Ami de Renoir, peintre riche et mécène des impressionnistes, il porte la barbe et présente de profil un menton prognathe. Renoir l’a représenté en 1879 dans son tableau Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers), ce qui permet de comparer. Assis à califourchon sur une chaise, il écoute distraitement l’actrice et modèle Ellen Andrée ( ? 1856 – 1933), tandis qu’Adrien Maggiolo (1843-1894), l’influent directeur de La France nouvelle, journal monarchiste et catholique, se penche vers elle. On parle parfois à la place de Caillebotte d’un certain Lemoin, éditeur de musique. Derrière eux, un autre trio est formé du journaliste Paul Lhote (1850-1894) avec un pince-nez, d’Eugène-Pierre Lestringuez (1847-1908) au chapeau rond noir, – tous deux ont déjà posé pour Le bal du Moulin de la Galette de 1876) -, et de l’actrice de la Comédie-Française Jeanne Samary ( ? 1857-1890), vêtue de noir, gantée, chapeautée, qui semble se boucher les oreilles et ne semble pas partager l’insouciance ambiante. Un homme, en haut-de-forme, lui passe la main sur la taille. Est-ce son fiancé Marie – Joseph Paul Lagarde (1851-1903) ? Au centre, assise, le jeune modèle de Montmartre, Angèle Legault, boit, à côté d’un homme resté non identifié, peut-être Maurice Réalier-Dumas (1860 – 1928), peintre et affichiste, dont on aperçoit juste le profil. On raconte qu’il pourrait s’agir de Renoir lui-même qui se serait représenté là pour éviter une composition à treize personnages qui aurait rappelé La Cène. Derrière Angèle se tient debout le banquier, critique d’art et collectionneur Charles Ephrussi (né à Odessa en 1849 et mort en 1905), coiffé d’un chapeau haut-de-forme, éditeur de La Gazette des beaux-arts qui soutient les impressionnistes. Il parle au poète Jules Laforgue ( ? 1860-1887) qui est son secrétaire particulier, mais aussi poète et critique d’art. En arrière-plan, au travers des saules miroite la Seine sur laquelle passent des voiliers.

Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers). 1879. Art Institute of Chicago.

On retrouve les jeux d’ombres et de lumière dans les tons bleus et les visages féminins typiques de Renoir. On note le fort contraste entre le fond, les personnages et les quelques objets qui se trouvent sur la table. On peut remarquer aussi les reflets.

Le philosophe et historien d’art John House (1945-2012) voit dans la composition du Déjeuner des canotiers des similitudes avec Les Noces de Cana (1563. 677×994 cm) et une forme d’hommage à ce tableau de Véronèse que Renoir a étudié au musée du Louvre.

Une reproduction du Déjeuner des canotiers grandeur réelle est exposée à Chatou depuis 1992 près de l’endroit de sa création, la Maison Fournaise, le long d’un parcours du Pays des Impressionnistes.

Reproduction du Déjeuner des canotiers d’Auguste Renoir sur un parcours du Pays des Impressionnistes, à Chatou devant la maison Fournaise.

Le tableau a été acheté par le marchand d’art Paul Durand-Ruel (1931-1922) le 14 février 1881 .
Il a été vendu à un collectionneur parisien, le banquier Ernest Balensi. Il est racheté par Durand-Ruel en avril 1882 et reste dans sa collection jusqu’à sa mort en 1922.
Depuis 1923, Le Déjeuner des canotiers fait partie de la collection Duncan Phillips conservée à Washington.

Pierre-Auguste Renoir. Lettre à Paul Bérard, septembre 1880 :
« Je n’ai pu résister d’envoyer promener toutes les décorations lointaines et je fais un tableau de canotiers qui me démangeait depuis longtemps. Je me fais un peu vieux et je n’ai pas voulu retarder cette petite fête dont je ne serai plus capable de faire les frais plus tard, c’est déjà très dur. Je ne sais pas si je le terminerais mais j’ai conté mes malheurs à Deudon qui m’a approuvé ; quand même les frais énormes que je fais ne me feraient pas finir mon tableau, c’est toujours un progrès : il faut de temps en temps tenter des choses au-dessus de ses forces. »

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection. Jules Laforgue ? Charles Ephrussi. Angèle Legault ?

L’identification des personnages est loin d’être évidente. Ce qui m’a interpellé c’est le personnage qui représenterait Jules Laforgue. Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie de référence (Fayard, 2005) confirme bien la présence de Charles Ephrussi dans le tableau, mais ne parle pas du poète.

Sur la recommandation de son ami Gustave Kahn et par l’intermédiaire de Paul Bourget, alors auteur à peine connu, Jules Laforgue devient en juillet 1881 secrétaire du critique et collectionneur d’art Charles Ephrussi, qui dirige La Gazette des beaux-arts, et possède une collection de tableaux impressionnistes. Jules Laforgue acquiert alors un goût sûr pour la peinture. Il gagne 150 francs par mois, et travaille sur une étude portant sur Albrecht Dürer, que compte signer Ephrussi.

Laura Alcoba – Benjamin Fondane

J’ai lu ces jours-ci le roman de Laura Alcoba Minuit à bord. Enquête romanesque (Gallimard, Collection Blanche, 2026).

” À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l’hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d’une résidence d’écrivain, l’autrice se retrouve seule occupante de l’imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa « mallette Fondane ». Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne.
Devant la mer, elle reconstitue l’enquête qu’elle a menée de l’autre côté de l’Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l’auteur du Mal des fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa sœur Line.
La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l’existence brisée du trio trouvent aujourd’hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité. ” (Site Gallimard)

Ce qui m’a intéressé essentiellement ce sont les recherches de la romancière autour du grand poète franco-roumain Benjamin Fondane (1898-1944) et moins son séjour dans l’hôtel Le Belvédère du Rayon Vert à Cerbère. Cela m’a semblé plus convenu.

Benjamin Fondane et le quatuor Aguilar (Paco, Ezequiel, Pepe et Elisa Aguilar), lors du tournage de Tararira, 1936.
Coll.ection Chancellerie des Universités de Paris – Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris.

(D’après la chronologie publiée à la fin du recueil Le mal des fantômes. Verdier poche. 2006)

Hiver 1929 : Benjamin Fondane rencontre Victoria Ocampo alors qu’ils vont rendre visite au philosophe Léon Chestov dans son appartement de Passy, rue de l’Alboni (depuis décembre 2021, rue Marietta-Alboni).

Juillet 1929 : Fondane part pour l’Argentine. Il est invité par Victoria Ocampo à présenter des films d’avant-garde et à faire des conférences à l’Université de Buenos Aires, notamment sur Léon Chestov et sur la poésie cinématographique.
12 Septembre 1929 : Conférence à la faculté des lettres de Buenos Aires : « Léon Chestov et la lutte contre les évidences ».
Octobre 1929 : Il rentre à Paris.

Fin avril 1936 : Il part une seconde fois en Argentine pour y tourner Tararira, avec le Cuarteto de luthistes Aguilar (Pepe, Paco, Ezequiel et Isabel Aguilar ). Tararira est le seul film réalisé entièrement par Fondane. C’est un long-métrage noir et blanc tourné en 35 mm pendant l’été 1936. Il a été produit par la Falma Film, créée par Miguel Machinandiarena qui finalement ne distribuera pas le film. Il y eut au moins une projection privée à la fin de l’année 1936. Le film a ensuite disparu. Il a été probablement détruit par le producteur qui plus tard fera fortune en gérant le grand casino de Mar del Plata. Il ne voulait pas choquer le puissant et très conservateur gouverneur de la province de Buenos Aires, Manuel Fresco.
Le scénario en espagnol met au premier plan quatre musiciens entraînés dans une série d’aventures burlesques. La musique du film, écrite par Paco Aguilar, est composée d’adaptations pour luths de Mozart, Haydn, Albeniz, Ravel, Brahms ou de mélodies yiddish.
Benjamin Fondane avait déclaré en 1933 : « Si j’étais libre, vraiment libre, je tournerais un film absurde, sur une chose absurde, pour satisfaire à mon goût absurde de liberté ».

Octobre 1936 : Il rencontre le poète italien Giuseppe Ungaretti ainsi que Raïssa et Jacques Maritain sur le Florida lors de son voyage de retour en France.

18 juin 1939 : Sept mois après la mort de Chestov, Benjamin Fondane remet à Victoria Ocampo le Manuscrit de Rencontres avec Léon Chestov pour qu’elle le fasse publier s’il lui arrive quelque chose.
« Je sais qu’il va y avoir la guerre. Je le sais, je sens que nous nous reverrons plus. Excusez ces sombres pressentiments. ( Il dit ces mots en riant à moitié ) » (Témoignage de Victoria Ocampo)

Octobre 1942 : ses amis argentins tentent vainement de le faire venir en Argentine.

7 mars 1944 : il est arrêté par la police française, en même temps que sa sœur Line. Ils sont internés à Drancy. Suite à différentes démarches, Fondane est autorisé à sortir du camp. Mais il refuse de quitter Drancy sans sa sœur, Line, est encore citoyenne roumaine. Ils sont déportés à Auschwitz le 30 mai par l’avant-dernier convoi parti de Drancy, le convoi n°75.

Le 2 ou le 3 octobre 1944 : Fondane est assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Line est sans doute morte un peu avant lui.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/preface-en-prose-benjamin-fondane/ https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/benjamin-fondane/

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert.

Le Belvédère du Rayon Vert a été conçu entre 1928 et 1932 par l’architecte Léon Baille. Le commanditaire, Jean-Baptiste Déléon, était le gérant du buffet de la gare de Cerbère. Il s’agissait de bâtir un hôtel-navire collé à la voie ferrée qui permettrait aux touristes de passer la nuit. En effet, certains devaient attendre l’obtention d’un visa pour entrer en Espagne, d’autres seulement le changement d’essieux de leur train. La Guerre civile en Espagne, puis la réquisition de l’hôtel par la Wehrmacht entre 1942 et 1944 ont nui au succès de ce curieux établissement.

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert. Façade et perron.

Madame de Sévigné 1626 – 1696 / Juan de Zurbarán (1598-1664)

Exposition vue le samedi 18 avril 2026.

(Site du Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

https://www.carnavalet.paris.fr/expositions/madame-de-sevigne

« Le musée Carnavalet – Histoire de Paris présente une exposition consacrée à Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. Elle réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.

Marie de Rabutin-Chantal naît à Paris, place Royale (actuelle place des Vosges) le 5 février 1626. Issue d’une famille d’ancienne noblesse bourguignonne par son père, elle est élevée à Paris par ses grands-parents maternels, les Coulanges, qui lui assurent une excellente éducation, rare pour une jeune fille. En 1644, elle épouse Henri de Sévigné (1623-1651), gentilhomme breton, dont elle aura deux enfants : Françoise-Marguerite (1646-1705) et Charles (1648-1713). La mort de son mari, tué en duel en 1651, la laisse veuve à vingt-cinq ans.

Vivant entre le quartier du Marais à Paris et ses terres des Rochers en Bretagne, Madame de Sévigné participe aux cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de la marquise de Rambouillet et de Mademoiselle de Scudéry. Elle prend part à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit alors en art de vivre et influence la littérature et les arts.

La majeure partie de la correspondance conservée de Madame de Sévigné est constituée des lettres envoyées à sa fille, mariée en 1669 au comte de Grignan et partie vivre en Provence. La Correspondance éditée constitue aujourd’hui à la fois une œuvre qui figure parmi les classiques de la littérature française et un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période.

Au sein de l’hôtel Carnavalet où vécut la célèbre Parisienne de 1677 à sa mort en 1696, cette exposition revient sur la vie de Madame de Sévigné à Paris, à un moment où la ville connaît d’importantes transformations. »

La France découvre le chocolat à Bayonne en 1615, à l’occasion du mariage d’Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, avec le roi de France Louis XIII. Mais c’est Louis XIV et son épouse Marie-Thérèse d’Autriche qui font entrer le chocolat dans les habitudes de la cour du château de Versailles, la reine se faisant préparer le chocolat « à l’espagnole » par ses servantes. La boisson, servie uniquement à la cour du roi, est consommée chaude, comme le café. Elle reçoit un encouragement officiel de la part des médecins comme Nicolas de Blégny qui, après avoir jugé la boisson néfaste, en vantent les bienfaits. 

Madame de Sévigné, étude préparatoire à la sculpture en pierre conservée au jardin du Parc à Vitré (Ille-et-Vilaine) (Emmanuel Dolivet 1854-1911). 1909. Plâtre. Vitré, Château des Barons. Musée d’histoire de Vitré.

Mme de Sévigné adore le chocolat, mais elle craint qu’il soit mauvais pour la santé.

Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan.
Mercredi 11 février 1671 au soir :

« – Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ? »

Le 15 avril 1671
“Le chocolat n’est plus avec moi comme il était ; la mode m’a entraînée comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien m’en disent du mal. On le maudit ; on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, mon enfant, le Grand Maître, qui en vivait, est son ennemi déclaré ; vous pouvez penser si je puis être d’un autre sentiment. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir ; songez que ce n’est plus la mode du bel air. Tous les gens grands et moins grands en disent autant de mal qu’ils disent du bien de vous ; les compliments qu’on vous fait sont infinis. “

Le 13 mai 1671
” Je vous conjure, ma très chère bonne et très belle, de ne point prendre de chocolat. Je suis fâchée contre lui personnellement. Il y a huit jours que j’eus seize heures durant une colique et une suppression qui me fit toutes les douleurs de la néphrétique. Pecquet me dit qu’il y avait beaucoup de bile et d’humeurs en l’état où vous êtes ; il vous serait mortel. “

Le 16 septembre 1671
” Si je n’étais point brouillée avec le chocolat, j’en prendrais une chopine ; il ferait un bel effet avec cette belle disposition que vous voyez. “

Le 25 octobre 1671
“ Mais le chocolat, qu’en dirons-nous ? N’avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effets miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement ? Quand disent vos médecins ? Dans l’état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi, car je crains ces mêmes effets. Je l’aime, comme vous savez, mais il me semble qu’il m’a brûlée, et de plus, j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus que dire. ”

” La marquise de Coëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l’année passée, qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme le diable, qui mourut “.

Le 28 octobre 1671
” J’ai voulu me raccommoder avec le chocolat ; j’en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu’au soir. Il me fit tous les effets que je voulais ; voilà de quoi je le trouve plaisant, c’est qu’il agit selon l’intention”.

(Madame de Sévigné, Lettres de l’année 1671. Folio classique n°5414.2012.)

Nature morte au bol de chocolat (Juan de Zurbarán 1620-1649). Besançon, Musée des Beaux-arts et d’archéologie.

Juan de Zurbarán est un peintre baroque espagnol de nature morte, fils de Francisco de Zurbarán (1598-1664). Ce peintre est mort lors d’une épidémie de peste en 1649 à Séville. Il avait vingt-neuf ans.

(Merci à Nathalie de Courson pour son blog Patte de mouette https://patte-de-mouette.fr/)

Hervé Le Tellier

” En 1969, j’avais douze ans moi aussi. Le long règne des manuels d’histoire Malet-Isaac s’achevait doucement mais la seconde Guerre Mondiale n’était qu’au programme des terminales. Le ciné-club du lycée projetait le documentaire d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Derrière moi, certains adolescents profitaient de l’obscurité pour s’embrasser.
Je découvrais tout. J’étais choqué, bouleversé. L’image des pelles des bulldozers charriant les cadavres se gravait à jamais. Si je devais dater mon engagement en politique, ce serait de ce jour-là. Je l’ignorais alors, mais en 1956, quand fut réalisé Nuit et Brouillard, la censure avait exigé que l’on masquât sur une photographie le képi si reconnaissable d’un gendarme français qui surveillait le camp de Pithiviers. Le garde des Sceaux, depuis février, s’appelait François Mitterrand. Il était si important que fût masquée la responsabilité de l’État français, l’ignominie du gouvernement Laval qui avait signé la déportation des enfants de moins de seize ans quand les nazis eux-mêmes ne l’exigeaient pas. J’ai su aussi plus tard que c’était Michel Bouquet qui lisait le texte de Jean Cayrol, et que le comédien n’avait pas voulu, en hommage aux victimes, voir son nom paraître au générique. “

Toutes les familles heureuses, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017. Livre de Poche n° 36181, 2021.

Gustave Flaubert

Élisa Schlésinger et son fils Adolphe (Achille Deveria). Vers 1838. Lithographie. Paris BnF.

Élisa Schlésinger a servi de modèle au personnage de Madame Arnoux dans L’Éducation Sentimentale (1869) de Gustave Flaubert.

L’Éducation sentimentale. Folio classique n°4207. Nouvelle édition en 2005.
Cet ouvrage contient À propos du style de Flaubert (Marcel Proust).


Elle était née le 23 septembre 1810 à Vernon. C’était la fille d’un ancien officier de carrière retiré dans cette ville de l’Eure. Gustave Flaubert la rencontra alors qu’il n’avait pas encore quinze ans sur la plage de Trouville en août 1836. Il passait ses vacances à l’auberge de l’Agneau d’Or avec ses parents qui possédaient des terres dans le village voisin de Deauville.
Élisa Foucault, veuve d’Émile Judée, lieutenant du train, se maria avec Maurice Schlésinger le 5 septembre 1840. Ce juif prussien, arrivé à Paris en 1819, s’installa en 1823, comme éditeur de musique, au 89 rue de Richelieu. Il fonda, en 1834, La Gazette musicale à laquelle collaborèrent Honoré de Balzac, Alexandre Dumas et George Sand. Maurice Schlésinger aimait les bonnes affaires. S’il se trouvait à Trouville, en 1836, c’est qu’il avait deviné les possibilités de ce village, encore peu connu, mais fréquenté déjà, l’été, par des artistes et des écrivains. Il fit bâtir l’Hôtel Bellevue et entreprit de lancer la station. Grâce à lui, Trouville, avant Deauville, devint une plage à la mode. Gustave Flaubert éprouvait à l’égard de Maurice Schlésinger de la sympathie et même de l’amitié.
Il admirait Madame Schlésinger qui avait le teint mat, de très grands yeux et des cheveux bruns. « Elle était jolie et surtout étrange », dit d’elle l’ami de Flaubert, Maxime Du Camp. Une fois bachelier, en 1840, Flaubert quitta Rouen pour Paris et entreprit des études de droit jusqu’en 1843. La littérature et la vie mondaine le préoccupaient davantage que ses études.
Ce n’était plus un adolescent, mais un jeune homme séduisant et robuste. Il retrouva Maurice et Élisa à Paris et les fréquenta assidûment à partir de mars 1843. Les Schlésinger recevaient sa visite dans leur appartement de la rue de Gramont. Les deux hommes s’appelaient par leur prénom. Maurice Schlésinger fit des séjours à Rouen dans la famille de Flaubert. Il est probable que Flaubert avoua à Madame Schlésinger son amour, qu’elle en fut troublée et qu’une tendresse profonde naquit entre eux. Sur les circonstances et sur les épisodes de cet amour plane un certain mystère.
Une catastrophe s’abattit sur Flaubert. En janvier 1844, il eut une crise d’épilepsie alors qu’il revenait, en voiture, de Pont-l’Évêque vers Honfleur et Croisset. Cette crise entraîna un changement radical dans la vie de Flaubert. Il renonça au Droit et quitta Paris pour Croisset. Il allait mener dès lors une vie quasi sédentaire et se consacrer entièrement à la littérature. C’est ce qu’il devait exprimer plus tard lui-même : « Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup, et autre chose est venu » (Lettre à Louise Colet, 27 août 1846).
Dès lors, Flaubert ne dut plus guère revoir Mme Schlésinger.
Dans sa correspondance, il dit ceci : « Je n’ai eu qu’une passion véritable. (…) J’avais à peine quinze ans. Ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré ». (Lettre à Louise Colet, 8 octobre 1846.)
La situation de Maurice Schlésinger était devenue difficile à Paris. En 1846, Il dut céder son fonds d’éditeur et sa revue. Ses moyens d’existence étaient devenus précaires. La famille partit pour Baden-Baden vers 1849.
En 1856, Flaubert publia Madame Bovary. La même année, Marie Schlésinger, qui avait maintenant vingt ans, se maria avec un architecte allemand, Christian Friedrich von Leins. Maurice Schlésinger et Élisa insistèrent pour que Flaubert fasse le voyage et qu’il assiste à la cérémonie. Il refusa par économie, semble-t-il.
Il avoua dans une lettre le secret de sa vie : « Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale. Je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite ». (Lettre à Amélie Bosquet, novembre 1859)
Mme Schlésinger fut internée dans une maison de santé, à Illenau, en Bade du 15 mars 1862 au 24 août 1863. Elle souffrait de mélancolie, d’angoisse. Elle avait aussi des soucis d’ordre familial.
Flaubert fut mis au courant de cette maladie psychique.
Trois rencontres au moins ont dû se produire : en 1864 à Croisset, en juillet 1865 à Bade, en 1867 à Paris.
En avril 1871, Mme Schlésinger écrivit à Flaubert pour lui apprendre la mort de son mari, âgé de 73 ans. Flaubert lui répondit. Il osa alors employer des termes dont il s’abstenait du vivant de Maurice Schlésinger. Au lendemain de la défaite lors de la guerre franco-prussienne, Flaubert refusa avec indignation d’aller la voir en Allemagne.

À Madame Maurice Schlésinger.

Croisset lundi soir 21 [22] mai [1871]

Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?
Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, toujours chère, oui, toujours !
Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous.
Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je ne mettrai jamais les pieds. J’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si charmants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement — souffert à devenir fou et à me tuer !
Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières.
La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !
Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ?
Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? D’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.
À vous toujours.
Gustave

Mme Schlésinger, qui était venue régler à Trouville des questions de succession avec ses deux enfants, passa par Croisset le 8 novembre 1871.
En 1872, alors que Flaubert venait de perdre sa mère, il reçut de Mme Schlésinger une lettre qui lui annonçait le prochain mariage de son fils Maurice à Paris. Flaubert assista à la cérémonie le 12 juin.

La dernière lettre de Flaubert à Élisa date du 5 octobre 1872 :

À Madame Maurice Schlésinger.

Crossiet, samedi [5 octobre 1872 ].

Ma vieille Amie, ma vieille Tendresse,

Je ne peux pas voir votre écriture sans être remué. Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre.
Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? J’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire coucher dans la chambre de ma mère !
Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. J’en suis revenu au commencement d’août. J’ai passé tout le mois de septembre à Paris. J’y retournerai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux. Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement changés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.
L’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le passé — car je suis un vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! — Oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !
C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.
Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre, ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.
Adieu, et toujours à vous.
G.

Le 8 juillet 1875, Mme Schlésinger fut de nouveau internée à Illenau, où elle mourut le 11 septembre 1888. Flaubert était mort, lui, dans l’intervalle, le 8 mai 1880 à Croisset.

Sources : Gustave Flaubert. Correspondance, tome I : janvier 1830 – mai 1851. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°244), 1973.

Correspondance, tome III : Janvier 1859 – Décembre 1868. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°374), 1991.

Correspondance, tome IV : Janvier 1869 – Décembre 1875. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°443), 1998.

Pierre-Georges Castex, Gustave Flaubert et Madame Schlésinger. Les Amis de Flaubert – Année 1960 – Bulletin n° 17.

Émile Gérard-Gailly. Flaubert et les Fantômes de Trouville (La Renaissance du livre, 1930)
L’Unique Passion de Flaubert, Mme Arnoux (Le Divan, 1932)
Le Grand Amour de Flaubert (Aubier, éditions Montaigne, 1944).

Gustave Flaubert (Nadar). Vers 1865-1869.

Jean-Luc Sarré 1944 – 2018

Revue Europe n° 1163 (Tarjei Vesaas – Jean-Luc Sarré) mars 2026.

Le numéro de la revue Europe de mars 2026 présente deux excellents dossiers, l’un sur l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas (1897-1970), l’autre sur le poète Jean-Luc Sarré. Ce dernier est né le 22 avril 1944 à Oran. Il est mort le 3 février 2018 à Marseille, où il a vécu la plus grande partie de sa vie. 

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/03/24/jean-luc-sarre/

J’ai retenu ce poème :

Nuit des crapauds, j’y reviens, je les aime,
silence n’est plus mon mot, ce soir c’est crapaud,
ils évasent le balcon qui embaume la pierre
froide, le feuillage, la cuisine juive des voisins
et savent presque se taire – une dernière gorge
rauque, ou deux, pour ponctuer – quand avec la poussière
d’étoile et le son détimbré qui la conduit vers moi,
la nuit s’écoule dans le salon où les roses
rouges dans leur vase étouffent de noirceur,
et minuit est un gué que je passe fragile.

Affleurements. Flammarion. 2000.

Jean-Luc Sarré.

On pense aux poèmes de Victor Hugo, de Guillaume Apollinaire, de Max Jacob, de Robert Desnos, de Tristan Corbière…

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/07/13/max-jacob-ii/ http://www.lesvraisvoyageurs.com/2025/07/22/tristan-corbiere-2/

Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

« -CRAPAUD — Mâle de la grenouille. — Possède un venin dangereux. Habite l’intérieur des pierres. »

Statuette égyptienne. Paris, Musée du Louvre.