Antonio Porchia 1885-1968

Il y a quelques semaines, Antonio Porchia n’était pour moi qu’un nom. La lecture de Poésie et création de Roberto Juarroz (Librairie José Corti, Collection Ibériques 2010) m’a poussé à rechercher ses textes. En effet, Juarroz disait que c’était le poète dont il se sentait le plus proche:
« Je crois que Porchia est sur la ligne fondamentale où se rejoignent la pensée et l’image, la poésie et la philosophie, dont la séparation artificielle constitue peut-être un de nos plus grands lests ».

«Pour lui la réalité consistait aussi bien à aller acheter des légumes au marché, à travailler dans son jardin, ou à prendre avec des amis un verre de vin, un morceau de fromage ou du salami, qu’à déterminer les ultimes instances du possible et de l’impossible, du réel et de l’irréel. La vie humaine, pour moi, devrait être telle, et non cette chose infime, minuscule, de celui qui se limite à ce qui se trouve à portée de main.»

Antonio Porchia partageait avec ses amis ses aphorismes qu’ils nommaient lui-même, ses Voix.

«Jamás digan que escribo aforismos. Me sentiría humillado»
« Qu’on ne dise jamais que j’écris des aphorismes. Je me sentirais humilié. » (Antonio Porchia)
« L’antipathique de l’aphorisme : celui qui l’énonce sait, ou croit qu’il sait, et donne à entendre qu’il sait (la plupart du temps, avec un excès d’emphase). La poésie ne sait pas. Les meilleurs « aphorismes » ne sont pas tels, ils sont poésie ». (Jorge Reichmann)

Biographie.
Antonio Porchia est né le 13 novembre 1885 à Conflenti, en Calabre. Il est l’aîné d’une famille modeste et nombreuse (quatre garçons, trois filles). Son père, Francisco Porchia, meurt en 1900. Antonio abandonne alors ses études pour subvenir aux besoins de sa famille. En 1906, celle-ci émigre en Argentine et s’installe dans le quartier de Barracas, puis à San Telmo. Antonio exerce de nombreux métiers manuels, puis s’établit comme typographe. Avec son frère Nicolás, il ouvre un petit atelier. Il y travaille de 1918 à 1936. Il fréquente les milieux anarchisants. Il publie la première édition de Voces en 1943 (près de trois cents aphorismes, très brefs). Une seconde édition, augmentée, paraît en 1948. Il ne s’est jamais marié, n’a jamais voyagé. Le succès rencontré par son livre le met en relation avec certains écrivains étrangers. Roger Caillois, hébergé par Victoria Ocampo pendant le seconde guerre mondiale et membre du comité de rédaction de la revue Sur, lit la première édition de Voces. Il est son premier traducteur en français. Porchia vit toujours dans un certain dénuement dans la banlieue de Buenos Aires. Il meurt le 9 novembre 1968 à Vicente López (Buenos Aires) à 83 ans. Quelque temps auparavant, il a enregistré certains de ses aphorismes pour une station de radio locale, qui les diffuse en fin de soirée, à raison d’un poème chaque soir.
Des auteurs comme André Breton, Jorge Luis Borges, Alejandra Pizarnik et Henry Miller ont reconnu son importance.
Principales éditions espagnoles :
Voces. Editorial Impulso, 1943.
Voces. Editorial Impulso, 1948.
Voces. Editorial Sudamericana, 1956.
Voces, augmentées de Nuevas voces. Sélection. Hachette (Argentine)1966.
Voces reunidas. Pre-Textos. Valence, Espagne, 2006. Alción, 2006. Argentine.

Editions françaises :
Voix, Paris, collection G.L.M 1949. Traduction : Roger Caillois. Voix et autres voix. Fata Morgana, 1992.
Voix, suivi de Autres voix. Traduction : Roger Munier. Fayard, collection Documents spirituels. 1978.
Voix inédites. 1986. Éditions Unes. Bilingue. Traduction : Roger Munier.
Voix abandonnées. 1991. Bilingue. Traduction : Fernand Verhesen, Éditions Unes.
Voix réunies. Éditions Erès, collection Po&Psy 2013, 1190 pages. Bilingue. Traduction: Danièle Fougeras. 1182 voix.

Voces

Antes de recorrer mi camino yo era mi camino.

Avant de parcourir mon chemin, j’étais mon chemin.

Creo que nos habitamos unos a otros, pero no habitados. Porque no podríamos habitarnos unos a otros, habitados.
Je pense que nous nous habitons les uns les autres, mais pas habités. Parce que nous ne pourrions pas nous habiter les uns les autres, habités.

Cuando creo entender un poco qué es la vida, la vida no es ni un misterio.
Quand je crois comprendre un peu ce qu’est la vie, la vie cesse d’être un mystère.

Cuando tú y la verdad me hablan, no escucho a la verdad. Te escucho a ti.

Quand toi et la vérité me parlent, je n’écoute pas la vérité. Je t’écoute toi.

Cuando yo muera, no me veré morir, por primera vez.
Quand je mourrai, je ne me verrai pas mourir, pour la première fois.

El dolor no nos sigue: camina adelante.
La douleur ne nous suit pas: elle marche en avant.

Éramos yo y el mar. Y el mar estaba solo y solo yo. Uno de los dos faltaba.

Nous y étions, la mer et moi.. Et la mer était seule, et moi, j’étais seul. Un de nous manquait.

Estar en compañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.
Être en compagnie, ce n’est pas être avec quelqu’un mais être en quelqu’un.

La estrella y el insecto. Nada más. Para la estrella el insecto y para el insecto la estrella. Y nadie quiere ser el insecto. ¡Qué extraordinario!
L’étoile et l’insecte. Rien d’autre. Pour l’étoile, l’insecte et pour l’insecte l’étoile. Et personne ne veut être l’insecte. Comme c’est extraordinaire !

Las heridas son nidos de flores.
Les blessures sont des nids de fleurs.

Más llanto que llorar es ver llorar.
Plus pleurs que pleurer c’est voir pleurer.

Muchas palabras, montañas de palabras. Y amar es una sola palabra. ¡Qué poco es amar!
Beaucoup de mots, des montagnes de mots. Et aimer est un seul mot. Que c’est peu de chose, aimer !

No me hables. Quiero estar contigo.
Ne me parle pas. Je veux être avec toi.

Quisieras poder detenerte, para detenerte en algo. Pero ¿hay algo que puede detenerse, para detenerte en algo?
Tu voudrais pouvoir t’arrêter, pour t’arrêter dans quelque chose. Mais y a-t-il quelque chose qui puisse s’arrêter, pour que tu t’arrêtes dans quelque chose ?

Saber morir cuesta la vida.

Savoir mourir nous coûte la vie.

Ser es obligarse a ser. Y obligarse a ser es obligarse a ser. No es ser.
Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à être. Ce n’est pas être.

Se vive con la esperanza de llegar a ser un recuerdo.

On vit avec l’espérance d’arriver à être un souvenir.

Si crees que no tienes nada para ofrecer, a nadie, creo que no deseas ver a nadie.
Si tu crois que tu n’as rien à offrir, à personne, je crois que tu ne désires voir personne.

Si no levantas los ojos, creerás que eres el punto más alto.

Si tu ne lèves pas tes yeux, tu croiras être le point le plus haut.

Sólo quien vive muriendo puede resolver sus problemas.
Seul celui qui vit en mourant peut résoudre ses problèmes.

Tenemos un mundo para cada uno, pero no tenemos un mundo para todos.

Nous avons un monde pour chacun, mais nous n’avons pas un monde pour tous.

Uno siempre puede sentir lo que es a veces, no lo que siempre es.

On peut sentir ce qui est parfois, pas ce qui est toujours.

Vemos hombres y hombres y hombres casi siempre, y sólo alguna vez vemos un hombre.
Nous voyons des hommes et des hommes et des hommes presque tout le temps, et quelquefois seulement nous voyons un homme.

Bob Dylan – José Emilio Pacheco

Bob Dylan.

Poeta con guitarra (José Emilio Pacheco)

A la muerte de Faulkner —dice Thomas Meehan en el «New York Times»— los críticos se dieron a buscar quién podría reemplazarlo como primer escritor de Norteamérica. Robert Lowell, Saul Bellow y Norman Mailer llegaron a finales. Pero a fines del año pasado un grupo de estudiantes afirmó que el único escritor contemporáneo a quien admiran es Bob Dylan (24 años), cantante y compositor cuyas creaciones de protesta social y personal hablan de las cosas que preocupan a los más jóvenes. “La angustia de «Herzog» [novela de Saul Bellow] nos tiene sin cuidado, así como las fantasías privadas de Norman Mailer. Lo que nos importa es la amenaza de una guerra nuclear, el movimiento en pro de los derechos civiles, la creciente plaga de conformismo, deshonestidad e hipocresía en los Estados Unidos, especialmente en Washington. Y Bob Dylan es el único que trata esos temas en una forma que tiene sentido para nosotros. Como poesía moderna creemos que sus canciones poseen gran calidad literaria. Estética y socialmente, cualesquiera de ellas —”A hard rain’s gonna fall”, por ejemplo— nos interesa más que todo un libro de Lowell.”
Naturalmente, las opiniones no alcanzan unanimidad. Un estudiante de Harvard considera “absurdo” tomar en serio la literatura de Dylan. El hecho es que Bob se ha convertido en gran personaje de la canción norteamericana, ídolo adolescente, símbolo generacional. Su aspecto es el de un beatnik con mayúscula. Parece una combinación de Harpo Marx, Carol Burnett y la juventud de Beethoven. Canta acompañándose con la guitarra o en dúo con Joan Baez y entre estrofa y estrofa, toca la armónica.
Hijo de un farmacéutico, Bob Zimmerman nació en 1941 cerca de la frontera canadiense. Su admiración por el gran poeta pre-beatnik Dylan Thomas lo hizo adoptar su nombre. A los quince años compuso su primera “folk song”, una balada de amor en homenaje a la perdurable Brigitte Bardot. En 1962 accedió a la celebridad con “Blowin’ in the wind”, himno del movimiento pro derechos civiles, entre otras canciones antibélicas y de protesta contra las injusticias sociales. Acaso Bob Dylan ha sido la influencia decisiva en la inesperada radicalización de los jóvenes y su noble rebeldía contra el racismo y la guerra en Vietnam.
Basta lo anterior para hacer admirable a Bob Dylan, para considerar seriamente sus canciones. Si el prestigio de Dylan radica más en sus letras que en sus melodías, como estilista Bob es un tanto anacrónico a juicio de sus críticos: recuerda el pseudolirismo, social de los años 30. En 1937 Clifford Odets o Maxwell Anderson pudieron haber escrito los versos de “Masters of war”, la más célebre composición antibélica de Dylan. Nadie niega que se trata de un joven de extraordinaria inteligencia y sensibilidad que además ha leído muchísimo, sobre todo poesía · clásica y moderna. Quizá su fascinación sobre los jóvenes (y los ya no tan jóvenes) radica en su altivo desafío a toda autoridad e hipocresía cotidiana. La gente “seria” lo desprecia, lo inscribe en la cultura pop y asegura que con las modas de 1966 será borrado. Los poetas, en cambio, lo aceptan y ven un signo positivo en que Bob Dylan haya puesto la poesia a la intemperie y al alcance de todos. El arte popular ha coexistido siempre con el otro. La elevación del gusto de las masas favorece el surgimiento de una gran poesia, etcétera. Mientras tanto, una canción anti-intelectualista de Bob Dylan (por consiguiente muy de acuerdo con nuestra época), “The times they are a-changin”, se ha convertido en una especie de himno subversivo de la joven generación. Nada impide que la poesia termine por donde comenzó: Bob Dylan puede ser el mero Homero de nuestros sesenta. ~

La Cultura en México, n° 205, 19 de enero de 1966, p. XVIII.

José Emilio Pacheco.

Bob Dylan – Benjamín Prado

1963.. La couverture de l’album est une photographie de Bob Dylan marchant dans la rue avec à son bras sa petite amie de l’époque, Suze Rotolo (1943-2011). Elle a été prise dans le quartier de Greenwich Village, à l’angle de Jones Street et de West 4th Street, à quelques pas de l’appartement où le couple vivait à l’époque.

Bob Dylan a fêté ses 80 ans lundi 24 mai. Robert Zimmerman, l’homme aux 600 chansons, est né le 24 mai 1941 à Duluth dans le Minnesota. Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2016.

La chanson Hurricane de Bob Dylan a incité Benjamín Prado à 17 ans à écrire des poèmes.

Mi vida se llama Bob Dylan (Benjamín Prado)

Hay senderos que son una respuesta al bosque,
hay palomas que mueven los mares de la luna,
hay palabras que corren por la piel como ríos,
porque existe Bob Dylan.

Hay huellas donde pueden leerse los desiertos,
hay mujeres que sueñan con pirámides rojas,
hay canciones que tallan dioses en nuestro oído
porque existe Bob Dylan.

Hay jinetes que huyen con el sol en los ojos,
hay corazones tristes donde muere un océano,
hay caballos que agitan un polvo de otro mundo
porque existe Bob Dylan.

Hay hombres que transforman los sueños en dianas,
hay demonios ocultos en la hoja del cuchillo,
hay versos subterráneos en los papeles rotos
porque existe Bob Dylan.

Hay mañanas y noches
porque existe Bob Dylan.
Hay planetas y oxígeno
porque existe Bob Dylan.
Hay veranos e inviernos
porque existe Bob Dylan.
Porque existe Bob Dylan
hay fruta y hay leones.
Porque existe Bob Dylan
hay silencio y mercurio.
Porque existe Bob Dylan
hay antes y hay después.

Yo nunca he estado solo
porque existe Bob Dylan.

Iceberg, Editorial Visor, 2002.

Federico García Lorca

Federico García Lorca. Huerta de San Vicente, résidence d’été de la famille García Lorca, de 1926 à 1936.

Soneto de la dulce queja

Tengo miedo a perder la maravilla
de tus ojos de estatua y el acento
que me pone de noche en la mejilla
la solitaria rosa de tu aliento.

Tengo pena de ser en esta orilla
tronco sin ramas, y lo que más siento
es no tener la flor, pulpa o arcilla,
para el gusano de mi sufrimiento.

Si tú eres el tesoro oculto mío,
si eres mi cruz y mi dolor mojado,
si soy el perro de tu señorío.

No me dejes perder lo que he ganado
y decora las aguas de tu río
con hojas de mi otoño enajenado.

Sonetos del amor oscuro.

Sonnet de la douce plainte

J’ai peur de perdre la merveille
de tes yeux de statue et cet accent
que vient poser la nuit près de ma tempe
la rose solitaire de ton haleine.

Je m’attriste de n’être en cette rive
qu’un tronc sans branche et mon plus grand tourment
est de n’avoir la fleur ou la pulpe ou l’argile
qui nourrirait le ver de ma souffrance.

Si tu es le trésor que je recèle,
ma douce croix et ma douleur noyée,
et si je suis le chien de ton altesse,

ah, garde-moi le bien que j’ai gagné
et prends pour embellir ta rivière
ces feuilles d’un automne désolé.

Traduction: André Belamich.

Sonnets de l’amour obscur. Poésies IV. Poésie Gallimard n°185. 1985.

Une autre traduction:

Sonnet de la douce plainte

J’ai peur de perdre la merveille
de tes yeux de statue, et l’accent
que, pendant la nuit, pose sur ma joue
la rose solitaire de ton haleine.

J’ai peine à n’être en cette rive
qu’un tronc sans branches; et ce qui me désole
est de ne pas avoir la fleur, pulpe ou argile,
pour le ver de ma souffrance.

Et si toi tu es mon trésor occulte,
si tu es ma croix, ma douleur mouillée,
si je suis le chien de ton domaine,

ne me laisse perdre ce que j’ai gagné
et décore les eaux de ton fleuve
avec des feuilles de mon automne désolé.

Traduction : Yves Véquaud. La désillusion du monde. Orphée/La Différence. 1989.

Les sonnets Tengo miedo a perder la maravilla (Soneto de la dulce queja) et El poeta pide a su amor que le escriba ont été publiés en appendice de l’édition de Diván del Tamarit de Rolfe Humphries en 1940. La traduction complète des onze sonnets en français (André Belamich) date de 1981. Leur première publication complète en espagnol est de 1983.

Vicente Aleixandre se souvient de la lecture faite chez lui (Velintonia, 3. Madrid) par le poète des Sonnets de l’amour obscur:

« Su corazón no era ciertamente alegre. Era capaz de toda la alegría del universo; pero su sima profunda, como la de todo gran poeta, no era la de la alegría. Quienes le vieron pasar por la vida como un ave llena de colorido, no le conocieron. Su corazón era como pocos, apasionado, y una capacidad de amor y de sufrimiento ennoblecía cada día más aquella noble frente. Amó mucho, cualidad que algunos superficiales le negaron. Y sufrió por amor, lo que probablemente nadie supo. Recordaré siempre la lectura que me hizo, tiempo antes de partir para Granada, de su última obra lírica, que no habíamos de ver terminada. Me leía sus Sonetos del amor oscuro, prodigio de pasión, de entusiasmo, de felicidad, de tormento, puro y ardiente monumento al amor, en que la primera materia es ya la carne, el corazón, el alma del poeta en trance de destrucción. Sorprendido yo mismo, no pude menos que quedarme mirándo1e y exclamar: “Federico, ¡qué corazón! ¡Cuánto ha tenido que amar, cuánto que sufrir!” Me miró y se sonrió como un niño. Al hablar así no era yo probablemente el que hablaba. Si esa obra no se ha perdido; si, para honor de la poesía española y deleite de las generaciones hasta la consumación de la lengua, se conservan en alguna parte los originales, cuántos habrá que sepan, que aprendan y conozcan la capacidad extraordinaria, la hondura y la capacidad sin par del corazón de su poeta.»,

Federico, 1937.

​ Jean Cassou

«Heureuse, géniale, miraculeuse, éminemment gracieuse, [la poésie de Federico Garcia Lorca] est aussi tragique. Et c’est là sans doute la raison profonde de son universel succès. Ses pièces sont fascinantes parce qu’elles sont, non seulement tragiques, mais la tragédie même, l’actus tragicus, l’auto sacramental, la représentation, non point d’une circonstance particulière et de ses contingentes conséquences, mais de la Fatalité elle-même et de l’inexorable accomplissement de sa menace : elles sont une algèbre de la Fatalité. Et la moindre des poésies lyriques de Federico Garcia Lorca ou tel moment de celles-ci qui se réduit à un cri, à un soupir, à l’incantatoire évocation d’une chose, nuit, lune, rivière, cheval, femme, cloche, olive, possèdent la même vertu. Laquelle est si puissante que même à travers la traduction (et il faut dire que les traductions françaises ici réunies sont toutes des réussites extraordinaires, fruit de ferveurs diverses, mais également au-dessus de tout éloge) on perçoit le son et la chanson,le ton, le tour, l’évidence du langage original, sa vérité espagnole, sa vérité populaire. Et du même coup se laissent deviner, inhérente au délice, poignante, obscure, terrible, la présence de la passion et, imminente, l’effusion du sang.»

Huerta de San Vicente.

Robert Desnos

Portrait de Robert Desnos (Ernest Pignon-Ernest), 2008.

Biographie de Robert Desnos dans le Maitron. Notice DESNOS Robert, Pierre [Pseudonymes dans la clandestinité : VALENTIN ; Valentin GUILLOIS ; CANCALE ; Lucien GALLOIS ; Pierre ANDIER] par Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 3 décembre 2020, dernière modification le 6 décembre 2020.

https://maitron.fr/spip.php?article234637

(…) Tu diras au revoir pour moi à la petite fille du pont
à la petite fille qui chante de si jolies chansons
à mon ami de toujours que j’ai négligé
à ma première maîtresse
à ceux qui connurent celle que tu sais
à mes vrais amis et tu les reconnaîtras aisément
à mon épée de verre
à ma sirène de cire
à mes monstres à mon lit
Quant à toi que j’aime plus que tout au monde
Je ne te dis pas encore au revoir
Je te reverrai.
Mais j’ai peur de n’avoir plus longtemps à te voir. (…)

Siramour. Paru dans la revue Commerce, été 1931. Fortunes, Éditions Gallimard. 1942.

L’Épitaphe

J’ai vécu dans ces temps et depuis mille années
Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.
Toute noblesse humaine étant emprisonnée
J’étais libre parmi les esclaves masqués.

J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.
Je regardais le fleuve et la terre et le ciel.
Tourner autour de moi, garder leur équilibre
Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.

Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?
Regrettez-vous les temps où je me débattais ?
Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?
Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?

Vivants, ne craignez rien de moi, car je suis mort.
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.

Contrée. 1944.

1987.

Francisco Brines

Francisco Brines, jeune.

Le poète valencien Francisco Brines, Prix Cervantès 2020, est mort aujourd’hui 20 mai à l’hôpital de Gandía. Il avait 89 ans. C’était le dernier représentant des poètes de la génération des années 50. Il a su continuer la tradition de la grande poésie espagnole, celle d’Antonio Machado, Juan Ramón Jiménez, Luis Cernuda. Ses thèmes de prédilection: le passage du temps, l’amour et la mort. Il évoque aussi son enfance heureuse à Elca , sa maison natale à Oliva . Comme d’autres poètes de sa génération, il a su faire du paysage méditerranéen l’une des sources principales de son inspiration. L’ été et la mer sont pour lui des moments de bonheur physique intense. La Méditerranée, ce sont les saveurs, les odeurs.

RIP, poeta.

Donde muere la muerte

Donde muere la muerte,
porque en la vida tiene tan sólo su existencia.
En ese punto oscuro de la nada
que nace en el cerebro,
cuando se acaba el aire que acariciaba el labio,
ahora que la ceniza, como un cielo llagado,
penetra en las costillas con silencio y dolor,
y un pañuelo mojado por las lágrimas se agita
hacia lo negro.
Beso tu carne aún tibia.
Fuera del hospital, como si fuera yo, recogido
en tus brazos,
un niño de pañales mira caer la luz,
sonríe, grita, y ya le hechiza el mundo,
que habrá de abandonarle.
Madre, devuélveme mi beso.

[Publicado por primera vez en la revista «Cuadernos Aispi», publicación semestral de la Associazione Ispanisti Italiani]

El porqué de las palabras

No tuve amor a las palabras;
si las usé con desnudez, si sufrí en esa busca,
fue por necesidad de no perder la vida,
y envejecer con algo de memoria
y alguna claridad.

Así uní las palabras para quemar la noche,
hacer un falso día hermoso,
y pude conocer que era la soledad el centro de este mundo.
Y sólo atesoré miseria,
suspendido el placer para experimentar una desdicha nueva,
besé en todos los labios posada la ceniza,
y fui capaz de amar la cobardía porque era fiel y era digna
del hombre.

Hay en mi tosca taza un divino licor
que apuro y que renuevo;
desasosiega, y es
remordimiento;
tengo por concubina a la virtud.
No tuve amor a las palabras,
¿cómo tener amor a vagos signos
cuyo desvelamiento era tan sólo
despertar la piedad del hombre para consigo mismo?

En el aprendizaje del oficio se logran resultados:
llegué a saber que era idéntico el peso del acto que resulta de lenta                                                                     reflexión y el gratuito,
y es fácil desprenderse de la vida, o no estimarla,
pues es en la desdicha tan valiosa como en la misma dicha.

Debí amar las palabras;
por ellas comparé, con cualquier dimensión del mundo externo:
el mar, el firmamento,
un goce o un dolor que al instante morían;
y en ellas alcancé la raíz tenebrosa de la vida.
Cree el hombre que nada es superior al hombre mismo:
ni la mayor miseria, ni la mayor grandeza de los mundos,
pues todo lo contiene su deseo.

Las palabras separan de las cosas
la luz que cae en ellas y la cáscara extinta,
y recogen los velos de la sombra
en la noche y los huecos;
mas no supieron separar la lágrima y la risa,
pues eran una sola verdad,
y valieron igual sonrisa, indiferencia.
Todo son gestos, muertes, son residuos.

Mirad al sigiloso ladrón de las palabras,
repta en la noche fosca,
abre su boca seca, y está mudo.

Insistencias en Luzbel, Madrid, Visor, 1977.

Roberto Juarroz II 1925 – 1995

Les textes en prose du poète argentin sont aussi de grande qualité. Il s’agit d’un des écrivains argentins les plus importants du XX ème siècle, période pourtant faste pour la littérature de ce pays.

Poésie et réalité. Paris, Lettres vives, 1987. Traduction: Jean-Claude Masson.

« Quand le grand rabbin Israël Baal Shem-Tov pensait qu’une menace se profilait contre le peuple juif, il avait coutume d’aller concentrer son esprit en certain lieu du bois ; là, il allumait un feu, récitait certaine prière et le miracle s’accomplissait: le danger était écarté. Plus tard, quand son disciple, le célèbre Maguid de Mezeritsch, devait implorer le ciel pour les mêmes raisons, il accourait au même endroit et disait: « Maître de l’Univers, écoute-moi. Je ne sais comment allumer le feu, mais je suis encore capable de réciter la prière.» Et le miracle s’accomplissait. Plus tard, le rabbin Mosh-Leib de Sassov allait également au bois pour sauver son peuple, et il disait: « Je ne sais comment allumer le feu, je ne connais pas la prière, mais je peux me placer à l’endroit propice et cela devrait suffire. » Et cela suffisait, et le miracle s’accomplissait. Ensuite, c’est au rabbin Israël de Rizzin qu’il revint d’éloigner la menace. Assis dans son fauteuil, la tête entre les mains, il parlait à Dieu en ces termes: « Je suis incapable d’allumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne puis pas même trouver le lieu du bois. Tout ce que je sais faire, c’est raconter cette histoire. Cela devrait suffire.» Et cela suffisait. Dieu a créé l’homme parce qu’il aime les histoires.

Qu’il soit ou non question de Dieu, la réalité a produit l’homme parce quelque chose en elle, tout au fond, mystérieusement, réclame des histoires. Autrement dit, il semble y avoir, au tréfonds du réel, une demande de narration, d’illumination, de vision et peut-être d’argument à laquelle les hommes doivent pourvoir, qu’il y ait ou n’y ait pas d’autre sens. Il ne s’agit pas de l’histoire au sens vulgaire du terme, l’histoire de l’historiographie, semée de crimes et d’aberrations, mais de cet enchaînement secret de faits profonds qui constitue la véritable histoire de l’humanité – et peut-être davantage. J’ai toujours pensé la poésie comme la plus éminente manifestation de cette histoire occulte des hommes et de la correspondance ineffable avec la réalité qui s’y révèle, au-delà du gonflement du simple temps linéaire, au-delà des formules et des systèmes qui codifient la connaissance, la prière, le regard, le geste, le lieu, l’amour, le bois et même le feu. Je crois en outre que la réalité et la poésie, telles qu’elles se présentent à l’homme, exigent un détachement graduel, un dépouillement progressif, une croissante mise à nu, comme dans la parabole hassidique, afin de nous approcher du noyau essentiel de ce qu’il y a ou de ce qui existe, de ce qui est ou nous paraît être.»

Poesía y realidad, 1992. Valencia, Pre-textos.

« Cuando el gran rabino Israel Baal Shem-Tov creía que se tramaba una desgracia contra el pueblo judío, tenía por costumbre ir a concentrar su espíritu en cierto lugar del bosque; allí encendía un fuego, recitaba cierta plegaria y el milagro se cumplía: la desgracia quedaba rechazada. Más adelante, cuando su discípulo, el célebre Maguid de Mezeritsch tenía que implorar al cielo por las mismas razones, acudía a aquel mismo lugar del bosque y decía: “Señor del Universo, préstame oído. No sé cómo encender el fuego, pero todavía soy capaz de recitar la plegaria”. Y el milagro se cumplía. Más adelante, el rabino Moshe-Leib de Sassov, para salvar a su pueblo, iba también la bosque y decía: “No sé cómo encender el fuego, no conozco la plegaria, pero puedo situarme en el lugar propicio y esto debería ser suficiente”. Y esto era suficiente: también, entonces, el milagro se cumplía. Después, le tocó el turno al rabino Israel de Rizsin de apartar la amenaza. Sentado en su sillón, se tomaba la cabeza entre las manos y hablaba así a Dios: “Soy incapaz de encender el fuego, no conozco la plegaria, ni siquiera puedo encontrar el lugar en el bosque. Todo lo que sé hacer es contar esta historia. Esto debería bastar”. Y esto bastaba. Dios creo al hombre porque le gustan las historias.

Se hable de Dios o no se hable, la realidad produjo al hombre porque algo en ella, en su fondo, misteriosamente, pide historias. O dicho de otro modo, parece haber en lo profundo de lo real un reclamo de narración, de iluminación, de visión y hasta quizá de argumento que los hombres deben proveer, haya o no haya otro sentido. No se trata de la historia vulgar, la historia de la historiografía, sembrada de crímenes y aberraciones, sino de esa ilación secreta de hechos profundos que constituye la verdadera historia de la humanidad y tal vez de algo más. Siempre he pensado a la poesía como la manifestación más eminente de esa historia oculta de los hombres y el inefable empalme con la realidad que allí se revela, más allá del simple y entumecido tiempo lineal, más allá de las fórmulas y los sistemas que codifican el conocimiento, la plegaria, la mirada, el gesto, el lugar, el amor, el bosque y hasta el fuego. Creo, además, que la realidad y la poesía, tal como se dan al hombre, exigen un desprendimiento gradual, un progresivo despojamiento, una desnudez creciente, como en la parábola jasídica, hasta acercarnos al núcleo esencial de lo que hay o existe o es o nos parece que es. »

Catálogo Saltos verticales: Roberto Juarroz entre nosotros. 2019.

Roberto Juarroz I 1925 – 1995

Les publications de Marie Paule et Raymond Farina sur Facebook et les commentaires de Nathalie de Courson sur son blog (https://patte-de-mouette.fr/) m’ont incité à lire et à relire la poésie de Roberto Juarroz. Il m’a fallu du temps, de la concentration, de la réflexion. Deux de ses poèmes ont attiré particulièrement mon attention.

83.

Vamos por un desfiladero
que se estrecha poco a poco.
Nadie sabe si saldrá.
Nadie sabe si avanza o retrocede.
Nadie sabe si al final está la sombra o la luz.

Esta marcha sigilosa nos confirma
que entre el ojo y su objeto
se interpone una oscura película,
un filtro hecho de sombra
que aisla para siempre la mirada.

Mirar es un gesto hacia adentro,
no hacia afuera.

Décimocuarta poesía vertical. 1994.

Nous allons par un défilé
qui se resserre peu à peu.
Nul ne sait s’il sortira.
Nul ne sait s’il avance ou recule
Nul ne sait si l’ombre est au bout ou la lumière.

Cette marche secrète nous confirme
Qu’entre l’oeil et son objet
s’interpose une pellicule obscure :
un filtre fait d’ombre
qui isole le regard pour toujours.

Regarder est un geste en dedans,
non en dehors.

Quatorzième poésie verticale. Éditions José Corti. 1997. Traduction: Sivia Baron Supervielle.

Un día ya no podremos partir. Repentinamente, se habrá hecho tarde. No importa de dónde o hacia dónde era el viaje. Tal vez hacia el otro extremo del mundo o sólo desde uno hacia su sombra.
Dibujaremos entonces la figura de un pájaro y la fijaremos encima de la puerta como blasón y memento, para recordar que tampoco existe la última partida.
Y la lanza, que ya estaba clavada en el suelo, sólo se hundirá un poco más.
Temperley, Buenos Aires, 1994.
(Diario La Nación, un des derniers poèmes publiés de son vivant)

Roberto Juarroz est né le 5 octobre 1925 à Coronel Dorrego, petite ville de campagne de la province de Buenos Aires. À 10 ans, son père, qui était chef de gare, a été muté dans une ville de la banlieue de Buenos Aires : Adrogué (où Jorge Luis Borges a aussi vécu une période). Juarroz a fait des études de lettres et de philosophie à l’université de Buenos Aires . Il s’est spécialisé dans les sciences de l’information et de la bibliothéconomie. Il a complété ses études en philosophie et en littérature à la Sorbonne à Paris. De 1958 à 1965, il a dirigé la revue de création Poesía = Poesía (20 numéros). Entre 1971 et 1984, il a été directeur du Département de Bibliothécologie et de Documentation de la faculté de philosophie et de lettres de l’Université de Buenos Aires. Le régime de Perón et les militaires l’ayant forcé à l’exil, il a beaucoup voyagé. Il est devenu expert de l’Unesco et de l’OEA dans de nombreux pays d’Amérique centrale. Sa compagne, Laura Cerrato, professeur de littérature anglo-saxonne à l’université de Buenos Aires et poétesse, l’a suivi. Á la fin de sa vie, atteint d’un grave insuffisance rénale, il vivait à Temperley près de Buenos Aires. Il est mort à Buenos Aires le 31 mars 1995.

Poesia Vertical, son premier recueil, est publié à Buenos Aires en 1958 à compte d’auteur. Toute l’oeuvre poétique de Juarroz porte le même titre: Poésie Verticale. Chaque tome est numéroté pour le distinguer des autres.

Bibliographie en espagnol
Poesía Vertical, 1958. Equis.
Segunda Poesía Vertical, 1963. Buenos Aires, Equis.
Tercera Poesía Vertical , 1965. Buenos Aires, Equis. Prologue de Julio Cortázar.
Cuarta Poesía Vertical, 1969. Buenos Aires, Aditor.
Quinta Poesía Vertical, 1974. Buenos Aires, Equis.
Poesía Vertical (antología), 1974. Barcelone, Barral.
Poesía Vertical (1958-1975), 1976. Caracas, Monte Avila.
Poesía Vertical : Antologia mayor, 1978. Buenos Aires, Carlos Lohlé. Prologue de Roger Munier.
Poesía y creación, Diálogos con Guillermo Boido, 1980. Buenos Aires, Carlos Lohlé.
Poesía Vertical : Nuevos poemas, 1981. Buenos Aires, Mano de Obra.
Séptima Poesía Vertical, 1982. Caracas, Monte Avila.
Octava Poesía Vertical, 1984. Buenos Aires, Carlos Lohlé.
Novena Poesía Vertical – Décima Poesía Vertical, 1987. Buenos Aires, Carlos Lohlé.
Poesía Vertical : Antología incompleta, 1987. Madrid, Playor.
Poesía y Iiteratura y hermenéutica, Conversaciones con Teresa Sagui, 1987.
Poesía y realidad, Discurso de incorporación. Academia Argentina de Letras, 1987.
Undécima Poesía Vertical, 1988. Valencia, Pre-textos.
Poesía Vertical (1958-1975), 1988. México, Universidad Nacional Autónoma.
Duodécima Poesía Vertical, 1991. Buenos Aires, Carlos Lohlé.
Poesía Vertical (Antología), 1991. Madrid, Visor.
Poesía y realidad, 1992. Valencia, Pre-textos.
Poesía Vertical 1958-1982, 1993.
Poesía Vertical 1983-1993, 1993.

Bibliographie en français

Poésie verticale. Bruxelles, Le Cormier, 1962. Traduction: Fernand Verhesen.
Poésie verticale II. Bruxelles, Le Cormier, 1965. Traduction: Fernand Verhesen.
Poésie verticale (extraits des volumes I à III). Édition bilingue. Lausanne, Rencontre, 1967. Traduction: Fernand Verhesen.
Poésie verticale IV. Bruxelles, Le Cormier, 1972. Traduction: Fernand Verhesen.
Poésie Verticale. Paris, Fayard, 1980. Collection L’Espace intérieur. Poésie Verticale, Paris, Fayard (réédition augmentée de 52 poèmes), 1989. Traduction: Roger Munier.
Poésie verticale (extraits des volumes I à IV). Éditions Talus d’approche, 1996.
Quinze poèmes. Trans-en-Provence, Unes, 1983. Seconde édition, 1986. Traduction: Roger Munier.
Nouvelle poésie verticale. Paris, Lettres vives, 1984. Traduction: Roger Munier.
Neuvième poésie verticale. Béthune, Brandes, 1986. Traduction: Roger Munier.
Poésie et réalité. Paris, Lettres vives, 1987. Traduction: Jean-Claude Masson.
Poésie verticale. Paris, M.D., édition bilingue, 1987. Traduction: Roger Munier.
Poésie et création. Unes, 1987. José Corti, 2002. Traduction: Fernand Verhesen.
Poésie verticale. Royaumont, Les Cahiers de Royaumont, 1988. Traduction collective.
Onzième poésie verticale. 25 poèmes. Bruxelles, Le Cormier, 1989. Réédition: Paris, Lettres vives, 1991. Traduction: Fernand Verhesen.
Poésie verticale : 30 poèmes. Le Muy, Unes, édition bilingue, 1991. Traduction: Roger Munier.
Onzième poésie verticale. 30 poèmes. Châtelineau (Belgique), 1992. Traduction: Fernand Verhesen.
Douzième poésie verticale. Paris, La Différence, Collection Orphée, 1993. Traduction: Fernand Verhesen.
Treizième poésie verticale. Édition bilingue, José Corti, 1993. Traduction: Silvia Baron Supervielle.
Fragments verticaux. José Corti, 1994. Réédition en 2002. Traduction: Silvia Baron Supervielle.
Quatorzième poésie verticale. Édition bilingue. José Corti, 1997. Traduction: Silvia Baron Supervielle.
Fidélité de l’éclair. Lettres vives, 2001. Traduction: Jacques Ancet.
Quinzième poésie verticale. José Corti, 2002. Traduction: Jacques Ancet.
Poésie verticale. Points Poésie, 2006. Traduction: Roger Munier.

Charles Cros 1842 – 1886

Les Hommes d’aujourd’hui, n°335 (1888). Caricature de Charles Cros par Manuel Luque ( Paris, Musée Carnavalet).

Je finis de lire les poèmes de Charles Cros. L’édition Garnier-Flammarion de 1979 regroupe Le Coffret de santal et Le Collier de griffes (Présentation de Louis Forestier). Elle est bien faite et très utile. Je la préfère aux deux tomes de la collection Poésie/Gallimard (Le Coffret de santal. N°78. 1972. Le Collier de griffes. N°79. 1972. Préface d’Hubert Juin.)
Le tome de la Pléiade (n°221) est épuisé depuis longtemps. (Charles Cros-Tristan Corbière. Oeuvres complètes, 1970. Édition de Louis Forestier et Pierre-Olivier Walzer avec la collaboration de Francis F. Burch)
Charles Cros fut une figure majeure de la bohème parisienne des années 1870-1880. Animateur de revues et de cercles littéraires, il côtoya Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Germain Nouveau, Villiers de l’Isle-Adam, Jules Laforgue, Alphonse Allais. Compagnon d’absinthe de Verlaine, il alla avec lui en octobre 1871, à la gare de l’Est (appelée encore à l’époque la gare de Strasbourg), attendre Rimbaud à la descente du train de Charleville. Il le logea quinze jours chez lui dans le logement qu’il partageait avec le peintre Michel Eudes, dit de L’Hay, au 13 rue Séguier (Paris, VI). Cros et Rimbaud se brouillèrent parce que celui-ci avait déchiré, dans un but hygiénique, des pages d’une revue où figuraient des poèmes de son hôte.
De son vivant, Charles Cros ne fit paraître qu’un seul recueil, Le Coffret de santal (1873. 74 poèmes. Paris, Lemerre. Nice, Gay et fils. 500 exemplaires. L’ édition sera augmentée en 1879. Maison Tresse. 114 poèmes). Les textes du Collier de griffes furent publiés ensemble pour la première fois chez Stock en 1908, après sa mort. Il était l’ami d’Edouard Manet (1832-1883) qui peindra la maîtresse de Cros, Nina de Villard (1843-1884, La Dame aux éventails). Il se partagea entre la science, la littérature et l’alcool.

La dame aux éventails (Nina de Callias), (Édouard Manet) 1873. Paris, Orsay.


Ses poèmes fascinèrent les surréalistes, de Louis Aragon à René Char, en passant par André Breton, qui écrivit dans son Anthologie de l’humour noir : « Le pur enjouement de certaines parties toutes fantaisistes de son œuvre ne doit pas faire oublier qu’au centre des plus beaux poèmes de Charles Cros un revolver est braqué. »

Cinq poèmes de ce génial inventeur (phonographe, télégraphe automatique, photographie des couleurs):

Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie
Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,
J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.
Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.

Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,
Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds
Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,
Vite ! Vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.

Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.
La musique entendue en de limpides soirs
Résonne dans ma tête au rythme de l’allure.

Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.

Le coffret de santal, 1879.

Heures sereines

                      A Victor Meunier

J’ai pénétré bien des mystères
Dont les humains sont ébahis :
Grimoires de tous les pays,
Êtres et lois élémentaires.

Les mots morts, les nombres austères
Laissaient mes espoirs engourdis ;
L’amour m’ouvrit ses paradis
Et l’étreinte de ses panthères.

Le pouvoir magique à mes mains
Se dérobe encore. Aux jasmins
Les chardons ont mêlé leurs haines.

Je n’en pleure pas ; car le Beau
Que je rêve, avant le tombeau,
M’aura fait des heures sereines.

Le coffret de santal, 1879.

Hiéroglyphe

J’ai trois fenêtres à ma chambre :
L’amour, la mer, la mort,
Sang vif, vert calme, violet.

Ô femme, doux et lourd trésor !

Froids vitraux, cloches, odeurs d’ambre.
La mer, la mort, l’amour,
Ne sentir que ce qui me plaît…

Femme, plus claire que le jour !

Par ce soir doré de septembre,
La mort, l’amour, la mer,
Me noyer dans l’oubli complet.

Femme ! Femme ! cercueil de chair !

Le collier de griffes, 1908.

Je suis un homme mort depuis plusieurs années ;
Mes os sont recouverts par les roses fanées.

Le collier de griffes, 1908.

Testament

Si mon âme claire s’éteint
Comme une lampe sans pétrole,
Si mon esprit, en haut, déteint
Comme une guenille folle,

Si je moisis, diamantin,
Entier, sans tache, sans vérole,
Si le bégaiement bête atteint
Ma persuasive parole,

Et si je meurs, soûl, dans un coin
C’est que ma patrie est bien loin
Loin de la France et de la terre.

Ne craignez rien, je ne maudis
Personne. Car un paradis
Matinal, s’ouvre et me fait taire.

Le collier de griffes, 1908.

René Char – Charles Cros 1842-1888 II

Portrait analogique de René Char (Victor Brauner), 1950.

Les Grands astreignants, selon René Char, sont ceux et celles qui vous contraignent à moins de médiocrité, et vous montrent la voie d’une vie plus dense et plus pure. Pour lui, Charles Cros en faisait partie.

Charles Cros (René Char)

C’est une joie de mettre un moment sa main dans celle de ce fin compagnon du crépuscule, de ce dévaleur de pentes chimériques au bas desquelles vous attend sur les lèvres d’un amour non fredonné le poème impromptu de la vaillance mélancolique. L’honnêteté de Cros, le mot qui tend à l’exprimer parfument les abords de la serre noire où se déchiquette Rimbaud. Il arrive qu’une geôle de minuit affleure en larme de sang sur le mordoré de ce regard qu’un souhaiterait longtemps tenir dans le sien pour se découvrir inspiré sans se sentir novice. Cros, c’est la glissière de la tendresse répartie sur le houblon du rempart où notre condition, dans ses meilleurs jours, nous permet d’accéder, seulement là, à mi-corps, une moitié bleue, l’autre partie mortelle.

Recherche de la base et du sommet, Gallimard, 1971. III. Grands astreignants ou la conversation souveraine.

René Char a enregistré le poème de Charles Cros, À ma femme endormie en 1989. Il est disponible sur le CD Poèmes (Gallimard).

https://www.youtube.com/watch?v=AsHkMLwRVeU

À ma femme endormie (Charles Cros)

Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l’univers
De désastres et d’incendies;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies.

Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d’acier et de cuivre
Ou d’or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C’est que je me hâte de vivre.

Et puis tu m’aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire ;
Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégâts,
Que dans ta vie a fait leur père. *

Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi, près d’eux, tu dors aussi,
Ayant oublié le souci
De tout travail, de toutes dettes.

Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l’univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.

Ce poème a paru pour la première fois, après la mort du poète, dans Vers et prose, de septembre-novembre 1907.

Le collier de griffes, 1908.

* Charles Cros a eu deux fils, Guy Charles Cros (1879-1956) et René (1880-1898). Son fils aîné, poète lui-même se voua à faire connaître les œuvres de son père.

Ce volume de La Pléiade, publié en 1970, et qui regroupait les Oeuvres complètes de Charles Cros et de Tristan Corbière est aujourd’hui épuisé.