Guillaume Apollinaire – Pablo Picasso

Málaga. Patio principal du Palacio de los Condes de Buenavista. Vers 1530-1540.

Visite du Musée Picasso de Málaga hier. Il est installé depuis 2003 dans le Palacio de los Condes de Benavista (Calle San Agustín,8). 3 parties : Diálogos con Picasso. Colección 2020-2023 + El eco de Picasso + Las múltiples caras de la obra tardía de Picasso. On y fait allusion au poème d’Apollinaire Les saisons. On peut lire la première strophe en espagnol et en anglais, pas en français.

Retrato de Paulo con gorro blanco. París, 14 de abril de 1973. Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso.
Publié dans La grande revue, novembre 1917. Repris dans Calligrammes, 1918.
Retrato de mujer con sombrero de borlas y blusa estampada. Mougins, 1962. Málaga, Museo Picasso.

Paco Roca – Rodrigo Terrasa

Paterna. Monument aux républicains enterrés dans les fosses communes.

Paterna est une petite ville de la Huerta de Valence. Elle se trouve à 8 km de la capitale de la Communauté. Elle est surtout connue pour ses fosses communes. En effet, de 1939 à 1956, plus de 2000 républicains espagnols furent exécutés contre les murs du cimetière. 2238 personnes exactement furent enterrées dans des fosses communes.

Paco Roca (1968), dessinateur de bande dessinée, et Rodrigo Terrasa (1978), journaliste à El Mundo , viennent de publier un roman graphique qui s’intitule El abismo del olvido. Le 14 septembre 1940, 532 jours après la fin de la Guerre Civile, José Celda Beneyto, 45 ans, agriculteur de Masamagrell, est fusillé contre le mur du cimetière. Il est enterré avec 11 autres personnes dans une fosse commune. Sa peine est commuée 3 mois après son exécution. Plus de 7 décennies plus tard, Pepica, la fille de José, octogénaire, réussit à localiser et à récupérer les restes de son père. Elle avait 8 ans à sa mort. Le rôle de Leoncio Badia Navarro, fossoyeur republicain et humaniste, fut essentiel. Il aida les veuves, fit de son mieux pour enterrer dignement ces malheureux laissant de petits flacons avec leurs noms pour qu’on puisse plus tard identifier leurs corps.

Pepica Celda.

Rainer Maria Rilke

Lettre écrite par le poète à la vieille de sa mort à Nimet Eloui Bey.

” Madame, oui, misérablement, horriblement malade, et douloureusement jusqu’à un point que je n’ai jamais osé imaginer. C’est cette souffrance déjà anonyme, que les médecins baptisent, mais qui, elle, se contente à nous apprendre trois ou quatre cris où notre voix ne se reconnaît point. Elle qui avait l’éducation des nuances !

Point de fleurs, Madame, je vous en supplie, leur présence excite les démons dont la chambre est pleine. Mais ce qui m’est venu avec les fleurs, s’ajoutera la grâce de l’invisible. Oh merci !

(mercredi) 29 décembre 1926. “

La dernière amitié de Rainer Maria Rilke. Arguments, Les vies imaginaires. 2023.

Tombe de Rainer Maria Rilke. Cimetière de Rarogne (Suisse)

Rainer Maria Rilke est décédé des suites d’une leucémie le 29 décembre 1926 dans un sanatorium de Val-Mont, au-dessus de Montreux (Suisse). Il est enterré au cimetière de Rarogne. Il avait rencontré Nimet Eloui Bey en 1926 à Lausanne. Celle-ci, de souche circassienne ou tcherkesse, était née vers 1903 au Caire. Elle avait épousé à 18 ans Aziz Eloui Bey, riche homme d’affaires égyptien que la photographe Lee Miller lui ravit. Elle est morte à Neuilly le 4 août 1943.

Nimet Eloui Bey (Lee Miller), années 30.

Colita 1940 – 2023

Colita ( de son vrai nom Isabel Steva Hernández) (Vicens Giménez)

J’ai vu ces derniers temps à Paris deux très riches expositions de photographies : Corps à corps Histoire(s) de la photographie (Centre Pompidou 6 septembre 2023 – 25 mars 2024) et Noir & blanc : une esthétique de la photographie (BnF 17 octobre 2023 – 21 janvier 2024). Les photographes espagnols y sont très peu représentés. C’est dommage, selon moi.

La photographe catalane Colita (de son vrai nom Isabel Steva Hernández) est décédée le 31 décembre 2023 à 83 ans. C’était une référence du photojournalisme à Barcelone.

Elle est née le 24 août 1940 dans une famille bourgeoise du quartier de l’Eixample (Ensanche). Son père lui offre un appareil photo quand elle a douze ans. Après une scolarité dans une école de religieuses, ses parents l’inscrivent dans un cours de secrétariat. Elle refuse de se marier et part en 1957 à Paris suivre un cours de langue et de civilisation française à la Sorbonne. Ses parents viennent la chercher en 1958 car elle refuse de rentrer.

De retour à Barcelone, elle rencontre les photographes Oriol Maspons (1928-2013) et Xavier Miserachs (1937-1998). Elle se professionnalise en 1961 dans l’atelier de ce dernier, où elle travaille comme secrétaire, mais apprend aussi les techniques de laboratoire. Miserachs lui laisse faire la photographie du film Los Tarantos (1963) de Francesc Rovira-Beleta. Au cours du tournage, elle devient amie avec la chanteuse et danseuse de flamenco Carmen Amaya (1913-1963) et découvre le monde des gitans.

Sa production tourne surtout autour du monde du flamenco, du théâtre, du spectacle. Elle saisit à merveille l’ambiance de la fin des années 1970 dans sa ville ainsi que l’effervescence politique de la transition. Elle est associée au monde culturel catalan : la Discothèque Bocaccio, la Gauche Divine, la Nova Cançó. Elle photographie aussi bien la haute bourgeoisie catalane que les bidonvilles de Somorrostro ou le Barrio Chino.

Elle collabore à des publications telles que Destino, Triunfo, Interviú, Fotogramas, Telexprés, Mundo Diario.

Elle a organisé plus de 40 expositions et publié plus de 30 livres, dont Luces y sombras del flamenco (Lumen, 1975. Texte du romancier et poète José María Caballero Bonald). Ses œuvres font partie des collections des principaux musées espagnols : Museu Nacional d’Art de Catalunya (MNAC) à Barcelone, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía à Madrid.

Elle a laissé une belle galerie de portraits de célébrités : Gabriel García Márquez, Mario Vargas Llosa, Rafael Alberti, Jaime Gil de Biedma, Ana María Matute, Terenci y Ana María Moix, Joan Miró, Salvador Dalí, Orson Welles, Carmen Amaya, Antonio Gades, Joan Manuel Serrat.

Joan Manuel Serrat, 1970.
Gabriel García Márquez. Barcelone, 1969.

Elle se déclarait féministe, de gauche et athée. En 2014, elle refuse le Prix National de la Photographie, décerné par le Ministère de la culture par opposition à la politique du gouvernement du Parti Populaire dirigé par Mariano Rajoy.

Un cerdo feliz, 1987.

“En 1987, Colita fotografió a un cerdo que era feliz. “Lo tenían en la granja solo para que comiera y cubriera a las hembras, así que era verdaderamente feliz”, recuerda la fotógrafa. Su rostro tremendo y contento (el del cerdo) nos observa desde la foto en blanco y negro, una a la que Colita tiene especial cariño y que suele regalar a sus amigos para que la pongan en la cocina y les alegre el día.” (PHOTOESPAÑA 2015. El cerdo y la ‘gauche divine’. (Sergio C. Fanjul) (El País, 17 juin 2015)

Luis Cernuda

Luis García Montero évoque dans son article d’Infolibre du 23 décembre 2023 le magnifique poème de Luis Cernuda, Soliloquio del farero.

https://www.infolibre.es/opinion/columnas/verso-libre/soledad_129_1673638.html

Retrato de Luis Cernuda (Eduardo Arroyo).

Cómo llenarte, soledad,
sino contigo misma…

De niño, entre las pobres guaridas de la tierra,
quieto en ángulo oscuro,
buscaba en ti, encendida guirnalda,
mis auroras futuras y furtivos nocturnos,
y en ti los vislumbraba,
naturales y exactos, también libres y fieles,
a semejanza mía,
a semejanza tuya, eterna soledad.

Me perdí luego por la tierra injusta
como quien busca amigos o ignorados amantes;
diverso con el mundo,
fui luz serena y anhelo desbocado,
y en la lluvia sombría o en el sol evidente
quería una verdad que a ti te traicionase,
olvidando en mi afán
cómo las alas fugitivas su propia nube crean.

Y al velarse a mis ojos
con nubes sobre nubes de otoño desbordado
la luz de aquellos días en ti misma entrevistos,
te negué por bien poco;
por menudos amores ni ciertos ni fingidos,
por quietas amistades de sillón y de gesto,
por un nombre de reducida cola en un mundo fantasma,
por los viejos placeres prohibidos
como los permitidos nauseabundos,
útiles solamente para el elegante salón susurrado,
en bocas de mentira y palabras de hielo.

Por ti me encuentro ahora el eco de la antigua persona
que yo fui,
que yo mismo manché con aquellas juveniles traiciones;
por ti me encuentro ahora, constelados hallazgos,
limpios de otro deseo,
el sol, mi dios, la noche rumorosa,
la lluvia, intimidad de siempre,
el bosque y su alentar pagano,
el mar, el mar como su nombre hermoso;
y sobre todo ellos,
cuerpo oscuro y esbelto,
te encuentro a ti, tú, soledad tan mía,
y tú me das fuerza y debilidad
como el ave cansada los brazos de la piedra.

Acodado al balcón miro insaciable el oleaje,
oigo sus oscuras imprecaciones,
contemplo sus blancas caricias;
y ergido desde cuna vigilante
soy en la noche un diamante que gira advirtiendo a los hombres,
por quienes vivo, aun cuando no los vea;
y así, lejos de ellos,
ya olvidados sus nombres, los amo en muchedumbres,
roncas y violentas como el mar, mi morada,
puras ante la espera de una revolución ardiente
o rendidas y dóciles, como el mar sabe serlo
cuando toca la hora de reposo que su fuerza conquista.

Tú, verdad solitaria,
transparente pasión, mi soledad de siempre,
eres inmenso abrazo;
el sol, el mar,
la oscuridad, la estepa,
el hombre y su deseo,
la airada muchedumbre,
¿qué son sino tú misma?

Por ti, mi soledad, los busqué un día;
en ti, mi soledad, los amo ahora.

Invocaciones, 1935.

Soliloque d’un gardien de phare

Comment t’emplir, solitude
sinon de toi-même…

Editorial Renacimiento, 2021. Facsímil de la que salió en 1936 de los talleres de Manuel Altolaguirre para Ediciones del Árbol.

Peter Doig

Paris, Musée d’Orsay.

Peter Doig est un peintre contemporain britannique, d’origine écossaise. Il est né à Édimbourg le 17 avril 1959 et a grandi dans les Caraïbes, à Trinidad. C’est un des peintres figuratifs contemporains qui m’intéressent le plus, au même titre que Marc Desgrandchamps.

On peut voir du 17 octobre 2023 au 21 janvier 2024 au Musée d’Orsay l’exposition Reflets du siècle.

https://www.musee-orsay.fr/fr/agenda/expositions/peter-doig

Two trees. 2017. New York, The Metropolitan Museum of Art.

La composition, les couleurs, la lumière de ses tableaux permettent de reconnaître rapidement sa patte. Le directeur du Musée d’Orsay, Christophe Leribault, lui a proposé de montrer onze grandes toiles récentes, réalisées durant les vingt dernières années que l’artiste a passé sur l’île de Trinidad. Elles sont accrochées autour d’une salle carrée du deuxième étage. Certains sont célèbres comme 100 Years Ago ou Two Trees.

100 Years Ago. 2000. Collection particulière.

Christophe Leribault lui a aussi demandé de mettre en regard certains œuvres du musée et d’en expliquer la raison. C’est le choix d’un artiste et non celui d’un historien de l’art. Ces oeuvres sont exposées dans les salles 57 et 60 du musée qui surplombent la Seine. Peter Doig met côte à côte Camille sur son lit de mort de Claude Monet et Crispin et Scapin d’Honoré Daumier, deux tableaux qui n’ont à première vue rien à voir.

Camille sur son lit de mort. (Claude Monet). 1879. Paris, Musée d’ Orsay.
Crispin et Scapin. (Honoré Daumier). vers 1864. Paris, Musée d’Orsay.

Il propose aussi un ensemble de cinq portraits de Pissarro, Renoir, Manet, Vallotton, Seurat.

Berthe Morisot à l’éventail. (Édouard Manet). 1872. Paris, Musée d’ Orsay.

« Les correspondances entre ces peintures m’intéressent tout autant que leurs différences. Elles rendent toutes compte d’une utilisation très singulière de la peinture – abondante et fluide, douce et vaporeuse, étudiée et directe, voilée et mystérieuse, plâtrée et rayée.

Chaque peinture nous plonge dans sa propre matérialité, et dans les mystères du sujet peint.

Finalement nous n’apprenons pas grand-chose à propos d’eux, et c’est peut-être là que réside l’intérêt de ces portraits : ils sont tout simplement fascinants, et les différences dans leurs processus de création ne compromettent en rien le dialogue qui s’engage entre eux.

Chaque portrait présente des jeux de dissimulation, à l’exception de celui de Pissarro, dont le regard perspicace assure la cohésion de l’ensemble. » (Peter Doig)

Félix Vallotton (Edouard Vuillard). vers 1900. Paris, musée d’ Orsay.

Deux autres citations de Peter Doig tirés d’Artension, Peter Doig dans l’œil, n° 128, novembre-décembre 2014 :

« La peinture, en grande majorité, est conceptuelle. Je veux dire que toute peinture résulte d’un processus mental. L’art conceptuel se contente de supprimer ce qui se rapporte au plaisir de regarder — la couleur, la beauté, toutes ces dimensions-là. »

« Regarder le monde non à travers les yeux du peintre mais à travers ceux de la peinture. »

Night Bathers. 2019. Collection particulière.

Agustín Ibarrola 1930 – 2023

Agustín Ibarrola dans sa ferme d’Oma au Pays Basque en 2015.

L’artiste basque Agustín Ibarrola est décédé à 93 ans le 17 novembre 2023 à Galdácano (Bizcaye). Ce peintre et sculpteur a joué un rôle essentiel dans le développement des pratiques artistiques au Pays Basque. C’était un homme engagé dans la réalité et dans l’art d’avant-garde. Il a lutté avec un grand courage contre le franquisme et le terrorisme de l’ETA. Il s’est retrouvé en prison de 1962 à 1965 comme opposant à la dictature franquiste et membre du Parti Communiste d’Espagne (PCE). Dans la prison de Burgos, il créait clandestinement avec l’aide de ses codétenus des sculptures en mie de pain tout en continuant à peindre et dessiner sur du papier très fin. Il a passé deux autres années en prison, de 1967 à 1969 cette fois dans la prison de Basauri (Biscaye). L’extrême-droite a incendié sa maison-atelier en 1975 à Gametxo (Ibarrangelua) (Biscaye).

Il expliquait à El País en 2015 : “El terrorismo ha mordido fuerte sobre mí. Llevo dos guerras a cuestas, dos dictaduras: la franquista y la terrorista”. Il a dû vivre plusieurs années sous escorte, car il était menacé de mort par l’ETA.

Son oeuvre la plus emblématique se trouve dans El Bosque de Oma (Kortezubi, dans la réserve de biosphère d’Urdaibai, Biscaye). il a créé des œuvres de grand format, en pleine nature, se rapprochant du courant moderne appelé land art. C’est un musée à l’air libre. Douze hectares conservent l’essence de l’œuvre d’Agustín Ibarrola. L’artiste a composé une grande oeuvre où les formes jouent et varient au passage du promeneur. Elle se trouve près des grottes de Santimamiñe. Ce site archéologique est le plus important de Biscaye. il est inscrit au Patrimoine de l’Humanité de l’Unesco. En 1916, on y a découvert des figures rupestres. Une grotte conserve des restes de foyers humains de plus de 14.000 ans, une demi-centaine de peintures rupestres et de nombreuses formations de stalactites et stalagmites d‘une grande beauté.

Bosque de Oma. Arbres peints.

El País, 21/11/2023

Agustín Ibarrola, un creador y un resistente (Fernando Aramburu)

El pintor y escultor fue mucho más que un ciudadano empeñado en hacer obras de arte

De tiempo en tiempo nos llega la noticia del fallecimiento de un hombre admirable. Ya sé que el ejercicio de admirar se apoya en fundamentos subjetivos. Admirable para mí (para quienes quisieron hacerle daño supongo que no) fue Agustín Ibarrola, de cuya muerte supimos con tristeza el viernes pasado. He aquí un hombre que a edad temprana se lo jugó todo a una carta: la de la creación. Desde que a los 11 años abandonó la escuela hasta los 93 que duró su vida, Ibarrola se consagró a crear en diversas etapas evolutivas, con materiales múltiples, un sinnúmero de pinturas, esculturas, dibujos, collages, fotografías y mucho más. A uno se le figura que la creación constante debió de proporcionar al artista un sólido argumento vital. No concibo mayor obsequio de la vida que la posibilidad de dedicarse de lleno a una vocación.

Pero Ibarrola, como se sabe, fue mucho más que un ciudadano empeñado en hacer obras de arte. Conoció de cerca el mundo del trabajo; de hecho, coincidió en la mina con el poeta Blas de Otero, con quien compartió militancia comunista. Según sus propias palabras, se enfrentó a dos dictaduras, la de un general que ganó una guerra civil y la que otros desencadenaron a tiros y bombazos en su tierra natal. A ambas se enfrentó Ibarrola desde su actividad artística, pero también desde la acción cívica. Sufrió tortura en tiempos de Franco y dos estancias carcelarias que dan un total de nueve años entre rejas. Décadas después, ETA tomó el relevo de la persecución, forzándolo a llevar escolta y atacando sus creaciones de arte campestre. Cada vez que intentan colarnos la tesis de la organización que luchó contra el franquismo me acuerdo de gente de izquierdas a quienes Franco encarceló y contra los que las pistolas de ETA dispararon más tarde, como López de Lacalle o José Ramón Recalde. ¿No es raro combatir un régimen atentando contra sus opositores?

Amnistía (Agustín Ibarrola). Oeuvre réalisée en 1976 pour la Biennale de Venise. Madrid, Musée National Centre d’Art Reina Sofía. Achetée par le Musée en 2022.

Antonio Machado

Antonio Machado (José Machado Ruiz 1879-1958), vers 1940. Madrid, Museo del Prado.

Un poème d’Antonio Machado. Nostalgia de Andalucía. Nostalgia de Castilla.

CXXV

En estos campos de la tierra mía,
y extranjero en los campos de mi tierra
—yo tuve patria donde corre el Duero
por entre grises peñas,
y fantasmas de viejos encinares,
allá en Castilla, mística y guerrera,
Castilla la gentil, humilde y brava,
Castilla del desdén y de la fuerza—,
en estos campos de mi Andalucía,
¡oh tierra en que nací!, cantar quisiera.
Tengo recuerdos de mi infancia, tengo
imágenes de luz y de palmeras,
y en una gloria de oro,
de lueñes campanarios con cigüeñas,
de ciudades con calles sin mujeres
bajo un cielo de añil, plazas desiertas
donde crecen naranjos encendidos
con sus frutas redondas y bermejas;
y en un huerto sombrío, el limonero
de ramas polvorientas
y pálidos limones amarillos,
que el agua clara de la fuente espeja,
un aroma de nardos y claveles
y un fuerte olor de albahaca y hierbabuena,
imágenes de grises olivares
bajo un tórrido sol que aturde y ciega,
y azules y dispersas serranías
con arreboles de una tarde inmensa;
mas falta el hilo que el recuerdo anuda
al corazón, el ancla en su ribera,
o estas memorias no son alma. Tienen,
en sus abigarradas vestimentas,
señal de ser despojos del recuerdo,
la carga bruta que el recuerdo lleva.
Un día tornarán, con luz del fondo ungidos,
los cuerpos virginales a la orilla vieja.

Lora del Río. 4 de abril de 1913.

Debolsillo. 9,99 euros. Nueva edición de la poesía completa de Antonio Machado, con numerosos inéditos y variantes
Edición a cargo de Víctor Fernández.

CXXV

Dans ces campagnes de mon pays,
et étranger dans les campagnes de mon pays
– moi j’avais ma patrie là où le Douro coule
entre des rochers gris
et des fantômes d’anciennes chênaies,
là-bas en Castille, mystique et guerrière,
noble Castille, humble et sauvage,
Castille du mépris et de la force –,
dans ces campagnes de mon Andalousie,
oh ! terre où je naquis ! je voudrais chanter.
J’ai des souvenirs de mon enfance, j’ai
des images de lumière et de palmiers,
et dans une gloire d’or,
de clochers lointains avec des cigognes,
de villes avec des rues sans femmes,
sous un ciel indigo, de places désertes
où poussent des orangers flamboyants
avec leurs fruits ronds et vermeils ;
et dans un jardin sombre, le citronnier
aux branches poussiéreuses
et aux pâles citrons jaunes
que reflète l’eau claire du bassin,
un arôme d’iris et d’œillets
et une forte odeur de basilic et de menthe ;
des images de grises oliveraies
sous un soleil torride qui étourdit et aveugle,
et de montagnes bleues et dispersées
sous les rougeurs d’un soir immense ;
mais il manque le fil qui noue le souvenir
au cœur, l’ancre au rivage,
ou ces souvenirs ne sont pas de l’âme. Ils ont
sous leurs vêtements bigarrés,
qui montrent qu’ils sont des dépouilles de la mémoire,
la charge brute que le souvenir garde.
Un jour imprégnés de la lumière des profondeurs,
les corps virginaux s’en reviendront à l’ancien rivage.

Lora del Río. 4 avril 1913.

Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre. NRF Poésie/Gallimard n°144. 2004. Traduction Sylvie Léger et Bernard Sesé.

(Para Concha T.A. ¡ Cómo te echamos de menos! )

Gustavo Adolfo Bécquer 1836 – 1870

Retrato de Gustavo Adolfo Bécquer. (Valeriano Bécquer). 1862. Sevilla, Museo de Bellas Artes.

Gustavo Adolfo Domínguez Bastida, connu sous le nom de Gustavo Adolfo Bécquer, vient d’une famille de peintres d’origine flamande installée à Séville au XVII ème siècle. Orphelin à onze ans, il eut une vie marquée par la maladie, les déceptions et la pauvreté. Il découvre dans sa jeunesse la poésie dans la bibliothèque de sa marraine. Il fréquente les ateliers de peinture de sa ville où son père José María Domínguez Bécquer (1805-1841) est connu. Son frère, Valeriano Domínguez Bécquer (1833-1870), dont il sera très proche, est aussi peintre. Il arrive à Madrid en 1854 et connaît la misère jusqu’en 1860. C’est à cette période qu’il écrit la plupart des poèmes qui composeront Rimas. En 1861, il se marie et devient journaliste. Il est censeur de romans de 1865 à 1868 et mène alors une vie plus confortable. Son frère Valeriano meurt le 23 septembre 1870. Gustavo Adolfo disparaît le 22 décembre 1870. Il est considéré comme le précurseur de la poésie espagnole contemporaine. Ses oeuvres sont publiées par ses amis en deux tomes après sa mort au cours de l’été 1871. Le recueil Rimas est constitué de 86 poèmes. Il est marqué par la poésie andalouse, les chants populaires, le romantisme (Heine, Hugo, Espronceda, Zorrilla). On retrouve des échos de sa poésie chez Rubén Darío, Antonio Machado, Juan Ramón Jiménez et chez les poètes de la génération de 1927, particulièrement chez Luis Cernuda.

Sevilla, Parque de María Luisa. Glorieta de Gustavo Adolfo Bécquer. (Lorenzo Coullaut Valera) 1911. Busto del poeta.

I

Yo sé un himno gigante y extraño
que anuncia en la noche del alma una aurora,
y estas páginas son de este himno
cadencias que el aire dilata en la sombras.

Yo quisiera escribirlo, del hombre
domando el rebelde, mezquino idioma,
con palabras que fuesen a un tiempo
suspiros y risas, colores y notas.

Pero en vano es luchar; que no hay cifra
capaz de encerrarle, y apenas ¡oh hermosa!
si teniendo en mis manos las tuyas
pudiera, al oído, cantártelo a solas.

Rimas.

I

Je sais un hymne géant et étrange
Qui annonce dans la nuit de l’âme une aurore,
Et ces pages sont de cet hymne
Cadences que l’air dilate dans les ombres.

Je voudrais l’écrire, de l’homme
Domptant le rebelle et mesquin langage,
Avec des paroles qui fussent en un seul temps
Soupirs et ris, couleurs et notes.

Mais c’est en vain lutter ; point de chiffre
Capable de l’enserrer et c’est à peine – oh belle ! –
Si, ayant dans mes mains les tiennes,
Je pourrais, à l’oreille, te le chanter dans notre solitude.

Anthologie bilingue de la poésie espagnole. Bibliothèque de la Pléiade. NRF. 1995. Traduction Robert Pingeard.

Paco Ibáñez a chanté les poèmes de Bécquer.

https://www.youtube.com/watch?v=vfdhl-7-lQU

LIII

Volverán las oscuras golondrinas
en tu balcón sus nidos a colgar,
y, otra vez, con el ala a sus cristales
jugando llamarán;
pero aquéllas que el vuelo refrenaban
tu hermosura y mi dicha al contemplar,
aquéllas que aprendieron nuestros nombres…
ésas… ¡no volverán!

Volverán las tupidas madreselvas
de tu jardín las tapias a escalar,
y otra vez a la tarde, aun más hermosas,
sus flores se abrirán;
pero aquéllas, cuajadas de rocío,
cuyas gotas mirábamos temblar
y caer, como lágrimas del día…
ésas… ¡no volverán!

Volverán del amor en tus oídos
las palabras ardientes a sonar;
tu corazón, de su profundo sueño
tal vez despertará;
pero mudo y absorto y de rodillas,
como se adora a Dios ante su altar,
como yo te he querido…, desengáñate:
¡así no te querrán!

Rimas.

LIII

Les noires hirondelles reviendront
Suspendre à ta fenêtre leurs doux nids
Et de nouveau, de l’aile, dans leurs jeux,
Frapperont à ta vitre.
Mais celles qui volaient plus doucement
Pour mieux voir ta beauté et mon bonheur,
Celles qui surent ton nom et le mien,
Non, ne reviendront plus.

Le chèvrefeuille en touffes reviendra
Escalader les murs de ton jardin
Et de nouveau, le soir, encor plus belles,
Les fleurs en écloront.
Mais celles dont nous regardions les gouttes
De la rosée qui les comblait trembler
Et s’écouler comme larmes du jour,
Non, ne reviendront plus.

Les accents de l’amour, à tes oreilles,
Reviendront faire leur ardent murmure ;
De son profond sommeil ton cœur peut-être,
Ton cœur s’éveillera.
Mais, en suspens, muet, agenouillé,
Comme on adore Dieu devant l’autel,
Comme je t’ai aimée, détrompe-toi,
On ne t’aimera plus.

Anthologie de la poésie espagnole, Stock, 1957. Traduction Mathilde Pomès.

LX

Mi vida es un erial,
flor que toco se deshoja;
que en mi camino fatal
alguien va sembrando el mal
para que yo lo recoja.

Rimas.

LX

Ma vie est un désert ;
fleur que je touche est fleur qui meurt.
Sur mon chemin fatal,
quelqu’un sème le mal
pour que je le recueille.

Sevilla, Parque de María Luisa. Glorieta de Gustavo Adolfo Bécquer. (Lorenzo Coullaut Valera) 1911. Busto del poeta. Representación del amor que llega, del amor presente y del amor perdido. Ciprés de los pantanos.

Merci à Gio Bonzon de m’avoir rappelé “Mi vida es un erial”,

Vicente Aleixandre et Málaga

(Pour Gio Bonzon)

Vicente Aleixandre est un poète espagnol qui fait partie de la Génération de 1927. Il est né le 26 avril 1898 à Séville, la même année que Federico García Lorca. Il est élevé à Málaga (“la ciudad del paraíso”). Il souffre toute sa vie des conséquences d’une néphrite tuberculeuse. En 1932, il subit une extraction du rein droit. À cause de sa “mauvaise santé de fer”, il sort peu de sa maison de Madrid (Velintonia, 3, aujourd’hui, Vicente Aleixandre), située près de la Cité Universitaire. Tous les artistes qui comptent à cette époque viennent lui rendre visite. À la fin de la Guerre d’Espagne, il reste en Espagne et aide les jeunes poètes de l’après-guerre qui le considèrent comme un maître. Il obtient le Prix Nobel de littérature en 1977. Il meurt à Madrid le 13 décembre 1984. La Asociación de Amigos de Vicente Aleixandre (Velintonia 3) essaie depuis plus de 25 ans de sauver cet endroit de la destruction et de créer une Maison de la Poésie. Est-ce que le nouveau Ministre de la Culture, Ernest Urtasun, sauvera enfin cet endroit ?

Ciudad del paraíso

A mi ciudad de Málaga

Siempre te ven mis ojos, ciudad de mis días marinos.
Colgada del imponente monte, apenas detenida
en tu vertical caída a las ondas azules,
pareces reinar bajo el cielo, sobre las aguas,
intermedia en los aires, como si una mano dichosa
te hubiera retenido, un momento de gloria, antes de hundirte
para siempre en las olas amantes.

Pero tú duras, nunca desciendes, y el mar suspira
o brama, por ti, ciudad de mis días alegres,
ciudad madre y blanquísma donde viví, y recuerdo,
angélica ciudad que, más alta que el mar, presides sus espumas.

Calles apenas, leves, musicales. Jardines
donde flores tropicales elevan sus juveniles palmas gruesas.
Palmas de luz que sobre las cabezas aladas,
mecen el brillo de la brisa y suspenden
por un instante labios celestiales que cruzan
con destino a las islas remotísimas, mágicas,
que allá en el azul índigo, libertadas, navegan.

Allí también viví, allí, ciudad graciosa, ciudad honda.
Allí, donde los jóvenes resbalan sobre la piedra amable,
y donde las rutilantes paredes besan siempre
a quienes siempre cruzan, hervidores, en brillos.

Allí fui conducido por una mano materna.
Acaso de una reja florida una guitarra triste
cantaba la súbita canción suspendida en el tiempo;
quieta la noche, más quieto el amante,
bajo la luna eterna que instantánea transcurre.

Un soplo de eternidad pudo destruirte,
ciudad prodigiosa, momento que en la mente de un Dios emergiste.
Los hombres por un sueño vivieron, no vivieron,
eternamente fúlgidos como un soplo divino.

Jardines, flores. Mar alentado como un brazo que anhela
a la ciudad voladora entre monte y abismo,
blanca en los aires, con calidad de pájaro suspenso
que nunca arriba ¡Oh ciudad no en la tierra!

Por aquella mano materna fui llevado ligero
por tus calles ingrávidas. Pie desnudo en el día.
Pie desnudo en la noche. Luna grande. Sol puro.
Allí el cielo eras tú, ciudad que en él morabas.
Ciudad que en él volabas con tus alas abiertas.

Sombra del Paraíso (1939-1943), 1944.

Málaga, Port.

Cité du paradis

Á Malaga, ma ville.

Mes yeux toujours te revoient, ville de mes jours marins.
Au mont imposant accrochée, ta chute verticale
dans les yeux bleues de justesse arrêtée,
tu sembles régner sous le ciel, sur les eaux,
suspendue dans les airs, comme si une main heureuse
t’avait retenue un instant de gloire, avant que tu ne t’enfonces
à jamais dans les vagues aimantes.

Mais tu dures et jamais ne descends, la mer soupire
ou rugit après toi, cité de mes jours joyeux,
cité mère et si blanche où j’ai vécu et que j’évoque,
angélique cité qui, dominant la mer, présides ses écumes.

Rues à peine, légères, musicales. Jardins
où les fleurs tropicales dressent leurs jeunes, fortes palmes.
Palmes de lumière, ailées, qui, sur les têtes
bercent l’éclat de la brise et retiennent
un instant les célestes lèvres appareillant
vers les très lointaines et magiques îles,
qui là-bas dans le ciel indigo, naviguent, libérées.

Là aussi j’ai vécu, cité gracieuse, cité profonde.
Là où les jeunes gens glissent sur la pierre aimable,
où les murs rutilants toujours baisent
ceux qui sans cesse passent, murs bouillonnants qui étincellent.

Là me conduisait une main maternelle.
D’une grille fleurie une guitare triste
peut-être chantait la soudaine chanson suspendue dans le temps ;
tranquille était la nuit, et plus encore l’amant
sous la lune éternelle qui passe en un instant.

Un souffle d’éternité aura pu te détruire,
cité prodigieuse, moment où dans l’esprit d’un Dieu tu émergeas.
Les hommes dans le rêve vécurent, ils n’ont pas vécu,
éternellement brillants comme un souffle divin.

Jardins, fleurs. Mer respirant comme un bras qui aspire
à la ville volant entre abîme et montagne,
blanche dans les airs, pareille à l’oiseau en suspens
qui jamais ne se pose. Ô cité qui n’es pas de ce monde !

Par cette main maternelle, je fus conduit léger
au long de tes rues irréelles. Pieds nus dans le jour.
Pieds nus dans la nuit. Lune immense. Soleil pur.
Là-bas le ciel c’était toi, ville qu’il abritait.
Ô ville qui volais les ailes déployées !

Poésie totale. Gallimard, 1977. Traduction: Roger-Noël Mayer.

Málaga, Travesía Pintor Nogales.