Julien Duvivier – Damia

Vu hier soir sur Arte le film La Tête d’un homme (1933) de Julien Duvivier, d’après le roman de Georges Simenon publié en 1931. C’est la troisième adaptation cinématographique d’un roman de cet auteur après La Nuit du carrefour (1932) de Jean Renoir et Le Chien jaune (1932) de Jean Tarride. Le film a un peu vieilli, mais on y voit la patte de Julien Duvivier qui est un bon metteur en scène.

(Distribution: Harry Baur. Valéry Inkijinoff. Alexandre Rignault. Gaston Jacquet. Gina Manès. Missia. Line Noro. Damia.)

https://www.arte.tv/fr/videos/092952-000-A/la-tete-d-un-homme/

Le film évoque le quartier de Montparnasse dans les années 30. La Brasserie La Coupôle du roman devient L’Éden dans le film. On sent dans ce film la noirceur et le pessimisme caractéristiques des films de ce metteur en scène. On trouve très souvent des portraits de femmes particulièrement cyniques. Jean Radek, l’ancien étudiant en médecine, tuberculeux et sans ressources, est inspiré du personnage de Raskolnikov dans Crime et Châtiment de Dostoïevski.
Le jeu des acteurs est encore marqué par certains tics du cinéma muet.

Jean Renoir a dit au sujet de Duvivier: «Si j’étais architecte et devais construire un monument du cinéma, je placerais une statue de Duvivier au-dessus de l’entrée. Ce grand technicien, ce rigoriste, était un poète.» Ingmar Bergman et Orson Welles admiraient aussi Duvivier.

Georges Simenon n’avait pas l’air très content de l’adaptation de ses romans à l’écran à cette époque même si Julien Duvivier était un de ses amis.

« Un petit secret pour ceux qui ne sont pas au courant. Moi-même, à ce moment-là, nouveau venu dans le cinéma, j’ai été surpris quand j’ai vu, alors que mon coupable montait l’escalier de son hôtel meublé, une porte large ouverte et, couché sur un lit miteux, Damia, qui devait devenir une de mes grandes amies, qui chantait une chanson. Qu’est-ce qu’une chanson venait faire dans ce film, qui n’avait rien de folâtre ni de sentimental ? Je me le suis demandé jusqu’à ce qu’un initié me renseigne. En dehors de ce qu’il touchait du producteur, le metteur en scène recevait un pourcentage, chaque fois que le film était projeté, de la SACEM, qui s’occupait surtout des musiciens et des chanteurs. » (Point-virgule, Dictée du 17 août 1977)

Pendant cinq ans, Simenon n’accorda aucun droit cinématographique sur ses œuvres.

Damia.

J’ai été ému cependant par l’apparition de la grande chanteuse Damia (1889-1978), la tragédienne de la chanson, qui apparaît en chanteuse camée, égrenant une «complainte» désespérée.

Complainte. (Paroles: Julien Duvivier. Musique: Jacques Dallin.)

Pour connaître un jour l’étreinte
Qui rive éternellement
J’ai tout quitté, tout, sans crainte
Et suis partie follement
Mais j’ai cherché le visage
De l’amour que j’ai rêvé
Sur chaque être de passage
Et je ne l’ai pas trouvé

Et traînant
Âprement
L’épouvante d’être seule
Dans la foule
Qui me roule
Seule comme en un linceul
Poursuivant
Le néant
D’amours sans lendemains
Sans caresses
Sans tendresse
J’ai vécu mon destin
Et la nuit
M’envahit
Tout est brume
Tout est gris

Un jour, berçant ma chimère
Je connus, lorsque tu vins
Que mon bonheur sur la Terre
Tu le tenais dans tes mains
Mais sans comprendre ma fièvre
La détresse de mes cris
Je n’aperçus sur tes lèvres
Qu’un sourire de mépris

Et vivant
Âprement
L’épouvante de te voir
Dans la houle
De la foule
Fuir avec mon seul espoir
Poursuivant
Le néant
D’amours sans lendemains
Sans caresses
Sans tendresse
J’ai repris mon destin
Et la nuit
M’envahit
Tout est brume
Tout est gris

https://www.youtube.com/watch?v=P48sUr3cGRs

Damia était admirée par des écrivains comme Jean Cocteau ou Robert Desnos. Plus tard, des cinéastes comme Jean Eustache, Aki Kaurismäki ou Claude Chabrol ont refait entendre ses chansons. Un jardin porte son nom à paris dans le XI ème arrondissement.

Je me souviens particulièrement du rôle des chansons dans les films de Jean Eustache (La Maman et la Putain. 1973). Il ne les utilise pas comme un fond sonore. Elles sont étroitement liées à l’action. Ce metteur en scène connaissait par coeur les chansons populaires de Charles Trénet (Douce France), Édith Piaf (Les amants de Paris), Fréhel (La chanson des fortifs), Damia (Un souvenir) , Lucienne Delyle (Mon Amant de Saint-Jean).

Jardin Damia. Paris XI.