Federico García Lorca – Miguel Hernández

Federico García Lorca, 1925.

Je lis toujours la correspondance de Federico García Lorca. On n’y trouve qu’une seule lettre adressée à Miguel Hernández. Les deux grands poètes espagnols, qui moururent si tragiquement, se connaissaient, mais ne s’appréciaient guère. Perito en lunas, le premier recueil de Miguel Hernández, imprimé le 20 janvier 1933, connut un succès limité. Federico et Miguel se rencontrèrent pour la première fois à Murcie le 2 janvier 1933 chez Raimundo de los Reyes, éditeur et directeur du journal La Verdad de Murcia (Calle de la Merced número 2). Federico, déjà très célèbre, était alors en tournée dans cette région avec la troupe universitaire de La Barraca. Il apprécia certains poèmes de Perito en lunas. Les deux poètes échangèrent leurs adresses. Miguel Hernández écrivit une première lettre, le 10 avril 1933, se plaignant du manque d’écho que recevait son recueil. Federico lui répondit probablement à la fin du mois. C’est la seule lettre que nous connaissions de Federico à Miguel. Il lui promit son aide, mais émettait aussi certaines réserves. Il lui demanda d’être plus patient. Miguel lui répondit le 30 mai 1933. Il lui écrivit à nouveau en décembre 1934 et le 1 février 1935. Il lui faisait part de ses difficultés économiques. Federico ne l’aimait pas. Il ne répondit à aucune de ces lettres. Par la suite, il évitait de le rencontrer. En revanche, Vicente Aleixandre et Pablo Neruda établirent avec le poète d’Orihuela une très forte amitié. María Zambrano dans un chapitre de son livre, Andalucía, sueño y realidad, affirme: “Toda aquella pléyade de poetas lo acogió como mejor podía, con excepción de un poeta prometido al sacrificio en modo fulgurante, que experimentaba una especie de alergia por su presencia personal. Y de ello poco supe, pues Miguel acusaba la tristeza, mas no la causa.” On peut dire qu’aussi bien Federico García Lorca que Luis Cernuda, poètes raffinés et d’origine bourgeoise, supportaient mal la rudesse de Miguel Hernández, d’origine paysanne, portant toujours un pantalon de velours et des espadrilles. En 1937, néanmoins, dans Viento del pueblo, ce dernier publia un hommage au poète de Grenade : Elegía primera (A Federico García Lorca, poeta).

Federico García Lorca a Miguel Hernández

[abril de 1933]

Mi querido poeta:
No te he olvidado. Pero vivo mucho y la pluma de las cartas se me va de las manos.
Me acuerdo mucho de ti porque sé que sufres con esas gentes puercas que te rodean y me apeno de ver tu fuerza vital y luminosa encerrada en el corral y dándose topetazos por las paredes.
Pero así aprendes. Así aprenderás a superarte, en ese terrible aprendizaje que te está dando la vida. Tu libro está en el silencio, como todos los primeros libros, como mi primer libro, que tanto encanto y tanta fuerza tenía. Escribe, lee, estudia. ¡LUCHA! No seas vanidoso de tu obra. Tu libro es fuerte, tiene muchas cosas de interés y revela a los buenos ojos pasión de hombre, pero no tiene más cojones, como tú dices, que los de casi todos los poetas consagrados. Cálmate. Hoy se hace en España la más hermosa poesía de Europa. Pero por otra parte la gente es injusta. No se merece Perito en Lunas ese silencio estúpido, no. Merece la atención y el estímulo y el amor de los buenos. Ése lo tienes y lo tendrás porque tienes la sangre de poeta, y hasta cuando en tu carta protestas tienes en medio de cosas brutales (que me gustan) la ternura de tu luminoso y atormentado corazón. Yo quisiera que pudieras superarte de la obsesión de esa obsesión de poeta incomprendido por otra obsesión más generosa política y poética. Escríbeme. Yo quiero hablar con algunos amigos para ver si se ocupan de Perito en lunas.
Los libros de versos, querido Miguel, caminan muy lentamente.
Yo te comprendo perfectamente y te mando un abrazo mío fraternal, lleno de cariño y de camaradería.

Federico

(Escríbeme)
T/C/ Alcalá, 102.

Federico García Lorca a Miguel Hernández

[Première moitié de 1933]

Mon cher poète,

Je ne t’ai pas oublié. Mais je vis intensément et devant une feuille la plume me tombe des mains.
Je pense beaucoup à toi parce que je sais que tu souffres à cause des dégoûtants personnages qui t’entourent et je suis navré de voir ta lumineuse force vitale tenue captive et qui se cogne la tête aux murs.
Mais ainsi tu apprends. Tu apprends à te dépasser, dans ce terrible apprentissage que la vie t’impose. Ton livre est dans le silence, comme mon premier livre qui avait tant de charme et tant de force. Écris, lis, étudie. Lutte ! Ne sois pas vaniteux de ton œuvre. Ton livre est fort, intéressant en bien des endroits, et révèle aux yeux avertis une passion d’homme (des couilles, comme tu dis) mais pas plus que la majorité des poètes consacrés. Calme-toi. Aujourd’hui on écrit en Espagne la plus belle poésie d’Europe. Mais d’autre part les gens sont injustes. Ton Perito de Lunas ne mérite pas ce silence stupide, non. Il mérite l’attention, les encouragements et l’amour des meilleurs. Tu les as et tu les auras parce que tu es poète dans le sang, et même lorsque tu protestes dans ta lettre avec une brutalité – qui me plaît – on sent la tendresse de ton coeur lumineux et tourmenté.
J’aimerais que tu puisses dominer cette obsession de poète incompris au moyen d’une autre obsession plus généreuse, politique ou poétique. Écris-moi. Je vais demander à quelques amis de s’occuper de ton recueil.
Les livres de vers, mon cher Miguel, font leur chemin bien lentement. Je te comprends parfaitement et t’envoie une accolade fraternelle pleine d’affection et de camaraderie.

Federico.

(Écris-moi)
Rue d’Alcala, 102.

Franz Kafka – Milena Jesenská

Franz Kafka (Andy Warhol) 1980.

M. m’a poussé à rechercher cette lettre de Kafka à Milena, que j’aime particulièrement, dans les deux dernières traductions parues. Gallimard avait publié la traduction d’Alexandre Vialatte en 1956. Milena avait confié les lettres de Kafka à l’écrivain et journaliste allemand Willy Haas (1891-1973), qui fut marié de 1920 à 1936 à sa grande amie, la traductrice Jarmila Reiner (1896-1990). Willy Haas revint en Europe en 1947, récupéra ces lettres qu’il avait laissées en lieu sûr et les édita à New York en 1952 avec une préface, mais sans l’autorisation de la fille de Milena, Jana Cerná (1928-1981).

Franz Kafka, Prague, fin mars ou début avril 1922. Á Milena. Traduction : Robert Kahn. NOUS, 2015.

« Voilà si longtemps que je ne vous ai pas écrit, Madame Milena, et même aujourd’hui je n’écris qu’à la suite d’un hasard. Je n’aurais en fait pas à m’excuser de ne pas vous avoir écrit, vous savez bien à quel point je hais les lettres. Tout le malheur de ma vie, – ce qui ne veut pas dire que je me plains, mais que je veux faire une constatation dans l’intérêt général – vient, si l’on veut, des lettres ou de la possibilité d’en écrire. Les êtres humains ne m’ont presque jamais trompé, mais les lettres toujours, et, en fait, pas celles des autres mais les miennes. Dans mon cas c’est un malheur particulier, dont je ne veux pas parler davantage, mais aussi en même temps un malheur général. La facilité de l’écriture des lettres -d’un point de vue simplement théorique- doit avoir causé une effroyable désagrégation des âmes dans le monde. C’est une fréquentation des fantômes et, pas seulement du fantôme du destinataire mais aussi de son propre fantôme, qui se développe sous la main dans la lettre qu’on écrit, ou même dans une suite de lettres, quand une lettre durcit l’autre et peut la faire témoigner. Comment a-t-on pu en arriver à penser que les êtres humains pourraient se fréquenter grâce aux lettres ! On peut penser à quelqu’un d’éloigné et on peut saisir quelqu’un de proche, tout le reste est hors du pouvoir de l’être humain. Mais écrire des lettres, cela signifie se dénuder devant les fantômes, ce qu’ils attendent avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, mais les fantômes les boivent sur le chemin jusqu’à la dernière goutte. Grâce à cette riche nourriture ils se multiplient incroyablement. L’humanité le sent et lutte contre cela, et pour exclure le plus possible le fantomatique d’entre les êtres humains, pour atteindre la fréquentation naturelle, la paix des âmes, elle a inventé le train, l’auto, l’aéroplane, mais cela ne sert plus à rien, ce sont visiblement des inventions qui ont été faites dès la chute, l’adversaire est beaucoup plus calme et plus fort, il a inventé après la poste le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Les fantômes ne mourront pas de faim, mais nous serons anéantis.
Je m’étonne que vous n’ayez encore rien écrit à ce sujet, non pour éviter ou atteindre quelque chose par la publication, pour cela il est trop tard, mais pour au moins « leur » montrer qu’on les a reconnus.
On peut d’ailleurs aussi « les » reconnaître aux exceptions, en effet ils laissent parfois passer une lettre sans anicroches et elle arrive comme une main amicale, elle se pose, légère et bonne dans la vôtre. Bon mais cela aussi n’est probablement que l’apparence, et de tels cas sont peut-être les plus dangereux, dont l’on doit se protéger plus que des autres, mais, si c’est une tromperie, elle est en tout cas parfaite.
Il m’est arrivé aujourd’hui quelque chose de semblable et voilà en fait pourquoi j’ai eu l’idée de vous écrire. J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’un ami que vous connaissez aussi; nous ne nous étions pas écrit depuis longtemps, ce qui est des plus raisonnables. Va avec ce qui précède le fait que les lettres sont d’extraordinaires antisomnifères. Dans quel état arrivent-elles ! Desséchées, vides et énervantes, une joie d’un instant suivie d’une longue souffrance. Pendant qu’on les lit dans l’oubli de soi, le peu de sommeil qu’on a se lève, s’envole par la fenêtre ouverte et ne revient pas avant longtemps. Voilà donc pourquoi nous ne nous écrivons point. Mais je pense souvent à lui, même si c’est trop fugitif. Toute ma pensée est trop fugitive. Mais hier soir j’ai beaucoup pensé à lui, pendant des heures, j’ai passé les heures nocturnes au lit, si précieuses pour moi à cause de leur hostilité, à reprendre toujours les mêmes mots dans une lettre imaginée par laquelle je lui donnais des informations qui me paraissaient alors très importantes. Et le matin une lettre de lui est vraiment arrivée, elle contenait en plus la remarque que mon ami avait eu l’impression depuis un mois ou plus exactement un mois auparavant qu’il devait venir me voir, une remarque qui correspond curieusement à des choses que j’ai vécues.
Cette histoire de lettres m’a donné l’occasion d’écrire une lettre, et puisque j’écrivais, comment aurais-je pu alors ne pas vous écrire aussi, Madame Milena, à vous qui êtes celle à qui j’aime le plus écrire. (si tant est qu’on puisse seulement aimer écrire, ce qui n’est dit que pour les fantômes, ces êtres lubriques qui assiègent ma table)

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Cela fait longtemps que je n’ai rien trouvé de vous dans les journaux, à part les articles sur la mode, qui m’ont paru dans les derniers temps, à quelques exceptions près, joyeux et sereins, même le dernier article du printemps. Il est vrai que je n’avais pas lu la Tribuna pendant trois semaines (je vais pourtant essayer de me la procurer) j’étais à Spindelmühle.

Franz Kafka, Journaux et lettres 1914-1924. Oeuvres complètes IV. Bibliothèque de la Pléiade. NRF. Gallimard. 2022. Traduction : Jean-Pierre Lefebvre.

22-17. Á Milena Pollack

Prague [, le 6 avril 1922, ou après].

« Il y a si longtemps que je ne vous ai pas écrit, Madame Milena, et de plus, je ne vous écris qu’à la suite d’un hasard. Á dire vrai, Je n’aurais pas à m’excuser de ne pas vous avoir écrit, vous savez, n’est-ce pas, combien je hais les lettres. Tout le malheur de ma vie, – disant cela, je n’entends pas me plaindre, mais faire une constatation instructive générale – provient, si l’on veut, des lettres ou de la possibilité d’en écrire. Les êtres humains ne m’ont presque jamais trompé, mais les lettres toujours, non pas celles des autres, là encore, mais les miennes. C’est un malheur particulier dans mon cas, dont je ne veux pas parler davantage, mais en même temps aussi un malheur universel. La facilité qu’il y a à écrire des lettres doit – d’un point de vue purement théorique – avoir produit dans le monde une affreuse désagrégation des âmes. Car il s’agit d’un commerce avec les spectres, et ce, non seulement avec le fantôme du destinataire, mais aussi avec son propre fantôme, qui se développe sous votre main dans la lettre qu’on écrit, ou alors même dans une série de lettres, où chaque lettre endurcit l’autre et peut se réclamer d’elle comme de son témoin. Comment en est-on seulement venu à l’idée que les gens puissent commercer entre eux par lettres ! On peut penser à un être éloigné et l’on peut attraper un être proche, toute autre chose dépasse les forces humaines. Mais écrire des lettres signifie se mettre à nu devant les spectres, ce qu’ils attendent avec avidité. Les baisers écrits n’ arrivent pas à destination, mais sont bus en route par les spectres. Cette abondante nourriture leur permet de se multiplier en quantité inouïe. L’humanité ressent cela et se bat là contre, pour neutraliser le plus possible ce qu’il y a de fantomatique entre les êtres, et accéder au commerce naturel, à la paix des âmes ; elle a inventé les chemins de fer, l’auto, l’aéroplane, mais ça ne sert plus à rien, ce sont manifestement des inventions, faites alors qu’on est déjà dans la chute, la partie adverse s’en trouve d’autant plus tranquille et forte ; après la poste elle a inventé le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais ils sombreront.
Je m’étonne que vous n’ayez pas encore écrit sur ce sujet, non pas pour empêcher ou obtenir quelque chose par la publication, pour cela il est trop tard, mais pour au moins « leur » montrer au moins qu’on les a reconnus.
On peut du reste aussi les reconnaître aussi aux exceptions, parfois en effet ils laissent passer une lettre sans l’empêcher, et elle arrive comme une main amicale, se pose légère et bonne dans la vôtre. Á dire vrai, cela aussi n’est vraisemblablement qu’apparence et ces cas d’espèce sont peut-être les plus dangereux, dont il faut davantage se garder que d’ autres, mais, si ce n’est qu’une illusion, elle est en tout cas parfaite.
Quelque chose de semblable m’est arrivé aujourd’hui et c’est pourquoi j’ai eu l’idée de vous écrire. J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’un ami que vous connaissez ; il y a déjà longtemps que nous nous écrivons , ce qui est extrêmement raisonnable. Il ressort n’est-ce pas de ce qui est dit ci-dessus que les lettres sont un merveilleux antisomnifère. Dans quel état arrivent-elles ! Desséchées, vides et exaspérantes, avec à l’arrière- plan de ces sentiments une joie d’un instant mariée à une longue souffrance. Quand on les lit en s’ oubliant, le peu de sommeil qu’on a se lève, s’envole par la fenêtre ouverte et ne revient pas de longtemps. C’est donc pourquoi nous ne nous écrivons pas. Mais je pense souvent à lui, quoique de façon trop fugace. Ma pensée tout entière est trop fugace. Mais hier soir, j’ai beaucoup pensé à lui, pendant des heures, j’ai employé les heures de nuit dans mon lit, si précieuses pour moi en raison de leur hostilité, à lui répéter continûment dans une lettre imaginaire quelques informations qui jadis m’ apparaissaient extrêmement importantes. Et vers le matin est réellement arrivée une lettre de lui contenant par surcroît la remarque que depuis un mois ou plus exactement un mois auparavant cet ami avait eu le sentiment qu’il devait venir me voir, une remarque qui s’accorde avec des choses que j’ai vécues.
Cette histoire de lettre m’a donné l’occasion d’écrire une lettre, et dès lors que j’en ai déjà écrit une comment devrais-je alors ne pas vous écrire aussi, Madame Milena, la personne à laquelle je préfère peut-être écrire. (dans la mesure tout simplement où l’on peut aimer écrire, ce qui n’est dit que pour les fantômes libidineux qui assiègent mon bureau).

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Il y a déjà longtemps que je ne trouve rien de vous dans les journaux, sinon des articles sur la mode, qui m’ont paru ces derniers temps réjouissants et paisibles, à quelques petites exceptions près, surtout le dernier article sur le printemps. Il est vrai qu’auparavant, pendant trois semaines, je n’ai pas lu la Tribuna (je tenterai cependant de me la procurer) j’étais à Spindelmühle.

Alexandre Vialatte à propos des Lettres à Milena de Franz Kafka.
Lectures pour tous – 04.09.1956 – 09:04.

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i05049237/alexandre-vialatte-a-propos-des-lettres-a-milena-de-franz-kafka


Federico García Lorca

Federico García Lorca.

Je continue ma lecture de la correspondance de Federico García Lorca. Elle a été publiée chez Cátedra en 1997 par Christopher Maurer et Andrew A.Anderson. André Belamich a présenté une sélection de lettres dans le tome I des Oeuvres complètes du poète andalou dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1981. Je ne trouve pas la traduction excellente. Le biographe Ian Gibson se plaint de la perte des lettres de García Lorca à Lorenzo Martínez Fuset, Emilio Aladrén et José María García Carrillo, qui ont peut-être été détruites par leurs familles respectives. C’est le cas aussi de la plus grande partie des lettres de Federico à Rafael Rodríguez Rapún et Adolfo Salazar ainsi que presque toutes celles qu’il a envoyées à Salvador Dalí. Les destructions de la guerre civile et l’exil des républicains sont aussi responsables de cet état de fait. Néanmoins, il en reste beaucoup et certaines sont très belles. je prendrai comme exemple celle que le chanteur de flamenco Miguel Poveda a chanté : Carta A Regino Sainz De La Maza (Adaptación).

https://www.youtube.com/watch?v=L8sUcoF1lbw

Carta de Federico García Lorca a Regino Sáinz de la Maza

[¿fragmento ?]

[Membrete:] Centro Artístico

Granada, 16 [¿septiembre? ¿1922?]

Por pereza y nada más que por pereza no he contestado a tu carta; soy, pues, un sinvergüenza y un mal amigo. Yo me levantaba todas las mañanas muy triste y me iba a dar un paseo por esta maravillosa Granada, volvía a comer, me ponía a estudiar y así me sorprendía la tarde. ¿Quién escribe a los amigos por la tarde…? Yo creo que esta disculpa es suficiente para un artista como tú pero ten la completa seguridad que te recuerdo con mucha alegría y tu fantasma va ligado a tres cosas absurdas, pero que yo me explico subconscientemente: una minúscula, unos tufos débiles, y unos bacilos de Koch en caricatura. Otro día te explicaré esto. Ahora he descubierto una cosa terrible (no se lo digas a nadie) Yo no he nacido todavía. El otro día observaba atentamente mi pasado (estaba sentado en la poltrona de mi abuelo) y ninguna de las horas muertas me pertenecían porque no era yo el que las había vivido, ni las horas de amor, ni las horas de odio, ni las horas de inspiración. Había mil Federicos Garcías Lorcas, tendidos para siempre en el desván del tiempo; y en el almacén del porvenir, contemplé otros mil Federicos Garcías Lorcas muy planchaditos, unos sobre otros, esperando que los llenasen de gas para volar sin dirección. Fue en ese momento un momento terrible de miedo, mi mamá Doña Muerte me había dado la llave del tiempo, y por un instante lo comprendí todo. Yo vivo de prestado, lo que tengo dentro no es mío, veremos a ver si nazco. Mi alma está absolutamente sin abrir. ¡Con razón creo algunas veces que tengo el corazón de lata! En resumen, querido Regino, ahora estoy muy triste y aburrido de mi interior postizo. Yo espero carta tuya enseguida y sin retintines, no te creo vengativo.

Un abrazo efusivo y enorme.

Federico.

Alcalde me dice ahora mismo que recibió carta tuya despidiéndote de los amigos ; a mí m da mucha tristeza el ver que no me nombras. Perdóname que no te haya escrito, pero te aseguro que te llevo tendido dentro de mi corazón. Contéstame, pues. No seas vengativo, te vuelvo a repetir. ¡Si vieras cómo está la sierra! Toda roja, y la vega que se divisa dsede estos balcones toda en sombra. Que estudies mucho y que no té estés donde la piltra.

Mi hermano te da sus cinco dedos de hombre fuerte desde aquí. Adiós, guitarrista. Acuérdate de mí.

Epistolario completo, Cátedra, 1997.

Regino Sáinz de la Maza (1896-1981) est un guitariste et musicien espagnol. il est né à Burgos et a connu García Lorca à la Residencia de Estudiantes de Madrid en 1920. La même année, le poète consacre au guitariste son premier “hommage” (Oeuvres complètes p. 803-805). Il lui dédie les “six caprices ” du Poema del cante jondo (p.161-163). Ils passent quelque temps ensemble à Cadaqués chez Salvador Dalí pendant l’été 1927. Plus tard, ils sont voisins à Madrid. Federico et son frère Francisco fréquentent régulièrement le domicile du musicien et de sa femme Josefina de la Serna y Espina, fille de la romancière Concha Espina (1869-1955), calle Ayala. Le musicien collabore avec de nombreux compositeurs comme Manuel de Falla et Joaquín Rodrigo. Celui-ci lui dédie son célèbre Concierto de Aranjuez que Regino Sáinz de la Maza créé avec grand succès à Barcelone le 9 novembre 1940 puis à Madrid quelques jours plus tard (11 décembre 1940). C’est encore lui qui en grave le premier enregistrement en 1948 sous la direction du chef d’orchestre Ataúlfo Argenta.

Muerte (Federico García Lorca). 1934.

A Regino Sáinz de la Maza

Centro Artístico

[Grenade, été 1921?]

C’est la paresse et rien que la paresse qui m’a retenu de répondre à ta lettre ; je suis donc une canaille et un mauvais ami. Je me levais chaque matin tout triste, j’allais faire un tour dans cette merveilleuse Grenade, je rentrais manger, je me mettais à étudier et le soir me surprenait ainsi. Or qui écrit à ses amis le soir ?… Je crois que cette excuse est suffisante pour un artiste comme toi, mais sois bien assuré que je me souviens de toi avec beaucoup de joie : ton fantôme est associé à trois choses absurdes, mais que je m’explique inconsciemment, une minuscule, de faibles exhalaisons et des bacilles de Koch en caricature. Un autre jour je t’expliquerai ça. J’ai découvert une chose terrible ( ne le dis à personne ). Je ne suis pas encore né. L’autre jour j’observais attentivement mon passé ( j’étais assis dans le fauteuil de mon grand-père ) et aucune des heures mortes ne m’appartenait parce que ce n’était pas Moi qui les avait vécues, ni les heures d’amour, ni les heures de haine, ni les heures d’inspiration. Il y avait mille Federico García Lorca étendus pour toujours dans le grenier du temps et l’entrepôt de l’avenir, je contemplai mille autres Federico García Lorca tout repassés, les uns sur les autres et qui attendaient qu’on les emplit de gaz pour s’envoler sans direction. Ce fut alors un moment terrible de peur, ma maman Madame la Mort m’avait donné la clé du temps et durant un instant je compris tout. Je vis par procuration, ce que j’ai en moi n’est pas à moi, nous verrons bien si je nais. Mon âme est absolument inéclose. J’ai raison de croire parfois que j’ai un coeur de fer-blanc ! En résumé, cher Regino, à présent je suis triste et ennuyé de mon intérieur postiche. J’attends ta lettre tout de suite et sans sous-entendus, je ne crois pas vindicatif.

Une énorme accolade pleine d’effusion.

Federico.

Alcalde me dit à l’instant qu’il a reçu une lettre de toi où tu salues les amis; je suis très triste de voir que tu ne me nommes pas. Pardonne-moi de ne t’avoir pas écrit, mais je t’assure que tu as une place dans mon coeur. Réponds-moi donc. Ne sois pas vindicatif, je te répète. Si tu voyais comme la montagne est belle ! Toute rouge et la Véga que l’on distingue de ces balcons toute dans l’ombre. Étudie beaucoup, ne reste pas au plumard – Grenade le 16. – Mon frère te donne ses cinq doigts d’homme fort. Au revoir, guitariste. Souviens-toi de moi.

Œuvres complètes I. Bibliothèque de la Pléiade. NRF Gallimard. Traduction André Belamich.

Burgos. Buste de Regino Sáinz de Maza.

Federico García Lorca

Federico García Lorca resta à Cuba 3 mois, du 7 mars au 12 juin 1930, 98 jours exactement. Sa vie dans l’île fut si intense qu’il n’envoya à sa famille que deux lettres et une carte. Son séjour marqua un vrai tournant dans sa vie d’homme et d’écrivain. Il embarqua pour Cadix le 12 juin 2022. il dit alors à ses amis: “Yo hago falta en España” (On a besoin de moi en Espagne).

Federico García Lorca, Merienda, 1927.

Federico García Lorca. Epistolario completo, Cátedra, 1997.

A su familia

[Membrete :] Hotel La Unión de Francisco Suárez y Ca. Habana.

La Habana, 8 de marzo 1930

Queridísimos padres:
Como veréis por mis cables, ya me encuentro en La Habana dispuesto para actuar de conferenciante. Últimamente he trabajado mucho y me he descuidado unos días en escribiros. Pero ahora ya gracias a Dios lo hago con la gana y la alegría de siempre.
La llegada a La Habana ha sido un acontecimiento, ya que esta gente es exagerada como pocas. Pero La Habana es una maravilla, tanto la vieja como la moderna. Es una mezcla de Málaga y Cádiz, pero mucho más animada y relajada por el trópico. El ritmo de la ciudad es acariciador, suave, sensualísimo, y lleno de un encanto que es absolutamente español, mejor dicho, andaluz. Habana es fundamentalmente española, pero de lo más característico y más profundo de nuestra civilización. Yo naturalmente me encuentro como en mi casa. Ya vosotros sabéis lo que a mí me gusta Málaga, y esto es mucho más rico y variado. Por ahora no sé deciros más. A cada momento tengo la impresión de encontrarme a los amigos detrás de la esquina y a cada momento tengo que pensar que estoy en el mar Caribe, en las hermosísimas Antillas, para no hacerme en Vélez o en Motril. El mar es prodigioso de colores y luz. Se parece al Mediterráneo aunque es más violento de matices.
Yo he hecho el viaje por tren, y así que he atravesado los Estados Unidos, Norte y Sur Carolina, Georgia, Charleston y Florida. En Florida me he detenido un día con mi migo [Fernando] Belaúnde-[Terry], importante desterrado político del Perú que vive en Miami, y con un pianista Julián Decrey (?) americano y gran intérprete y especialista en Bach. Miami es un esfuerzo del hombre que solamente los americanos pueden conseguir. La playa es la más grande del mundo, naturalmente, y funciona principalmente en invierno, ya que la temperatura es siempre 20 grados. Ahora está llena de millonarios y el espectáculo de la playa llena de sombrillas de colores, automóviles y mujeres desnudas es una de las cosas de más lujo que se pueden ver. Al lado está ¡ Coral Gables !, la que conoceréis a través del imbécil [Haro] Molina que creo vive aquí. Yo me reía lo grande de pensar que estaba en Coral Gables, Córal Gueibls que pronuncian los americanos. Esta ciudad es una ciudad jardín que ha sido un desastre económico para su fundador, ya que está un poco alejada del mar y junto a Miami, que lo tiene todo. Yo comí en Coral con unos americanos. Miami es de un clima insospechado, sobre todo viniendo de New York ; del esfuerzo que aquí han hecho los americanos basta deciros que han construido 40 islas artificiales magníficas para hacer en ellas sus palacios, todas cruzadas de canales por donde corren yates blancos con las banderitas americanas.
A mi paso por Miami me vino a ver el presidente de la Universidad, y tuve por la tarde que dar una pequeña charla improvisada a los alumnos de español, donde no sé qué cosas dije, pero en Norteamérica da lo mismo decir una cosa que otra, ya que con ligeras excepciones son algo tontos.
En este momento he tenido en el cuarto del hotel una visita. Ya se ha ido y al sentarme recibo vuestro cable. Me ha producido una alegría muy grande saber que estáis buenos, gracias a Dios. Así se hace. Muy bien. ¡Son tantas las cosas que tengo que contaros! Mañana es mi primera conferencia, en el teatro de la Comedia. Será el público más numeroso de mi vida seguramente hasta ahora, pero estoy seguro de mi actuación.
Mañana escribiré anunciando cómo ha ido y mandando periódicos.

Estoy muy bien de salud. Yo espero que vosotros también.
Recibid besos y abrazos de vuestro hijo.

Federico (otra visita)

No tuve tiempo de escribiros desde New York, contando las noticias de mi recepción de Columbia University. Resultó admirablemente. Onís hizo un discurso y fue en suma muy agradable.
Yo pronuncié una conferenecia de las que tengo y cumplí mi cometido.
Os envío para que las guardáis dos invitaciones y el recorte del periódico de New York, La Prensa, que dirige el hermano de Zenobia [Camprubí] la de Juan Ramón [Jiménez].
Aunque algo retrasadas más vale tarde que nunca, y casi no quería enviaros esto por el retrato. El retrato está hecho por un fotógrafo amigo mío el día antes y es cosa pésima. Aparezco más feo de lo que soy en realidad. Ya veis : dos días antes de venirme de New York dio Sánchez Mejías una preciosa confrencia de toros y yo le presenté. Una señora (« vieja naturalmente », en New York no hay más que viejas) me dijo : «¡Qué guapo estaba usted, estaba vestido de smokin!, y en el retrato que os mando estoy feísimo…y no soy…soy algo…pero no demasiado.
También el día antes de venirme fui el padrino del hijo de Onís a quien bautizamos yo de compadre y la Argentinita de comadre. Una comadre graciosísima que iba con mantilla negra que era una monería.
El niño a quien bautizamos tiene dos años y medio, y cuando le echaron la sal dijo « está muy buena » y se relamía. Es un niño hermosísimo a quien le he puesto Juan Federico por mí y por su padre. Yo como es costumbre pagué el bautizo y ahora le compraré una medalla a mi nuevo ahijado.
La salida de New York ha sido sentida por mí porque ya tengo una sociedad de amigos verdaderamente encantadora.
En La Habana me he encontrado a [José María] Chacón y [Calvo] que, como sabéis, pertenece a una de las más linajudas familias de Cuba. Fue él quien me hizo poner el cable «que estaba con él», «para que tus padres sepan que estás aquí con viejas y verdaderas amistades.»
Abrazos, besos.

Federico

Dessin (Federico García Lorca), 1930.

A su familia

[Membrete :] Hotel La Unión de Francisco Suárez y Ca. Habana.

La Habana, 5 abril 1930

Queridísimos padres: Mis conferencias se están desarrollando con un éxito muy grande para mí. Mañana doy la del cante jondo con ilsutraciones de discos de gramófono. La de las canciones de cuna resultó un éxito enorme. Yo toqué el piano, y cantó de modo admirable la joven actriz española María Tubau, sobrina de la antigua de mismo nombre.
Para la del cante jondo hay mucha expectación. Mucha gente se ha hecho socia, y los que no, me han pedido invitaciones que me es imposible atender. He dado invitaciones a dos muchachos marineros nacidos en Sevilla que vinieron al hotel, y a una vendedora de lotería de Córdoba, vieja y antigua cantante de café. Yo he escrito une nueva conferencia sobre este tema que creo es muy sugestiva y muy polémica.
Yo he estado en dos pueblos de la isla, Sagua [la Grande] y Caibarién, donde asistí a una cacería de cocodrilos. Os estoy viendo con los ojos abiertos de par en par. Pero es así. Y pasé uno de los ratos mejores de mi vida…y un miedo bastante confortable, porque de todos modos la cosa tiene peligro. Vi cocodrilos de cuatro y seis metros de largo en cantidades fabulosas. La ciénaga de Zapata es un sitio cubierto por esta clase de animalitos. Hay fábricas de pieles y una industria del cocodrilo. Fue una excursión divertida y emocionante…emocionante porque si la barca se vira no lo contamos más. De todas formas, yo estuve muy bien y mis acompañantes elogiaron lo que ellos llamaban mi sangre fría.
Yo, siguiendo mi costumbre, no intervine en la cacería, sino que estuve de espectador. Y hubo un momento precioso cuando vi a cuarenta o cincuenta monstruos echarse asustados en el agua. Una bonita experiencia.
Ya os mandaré los periódicos, pero sólo el recortar las cosas que se han escrito y se están escribiendo tardaría tres o cuatro horas. Algunas cosas muy bien, y todas demasiado cariñosas. La prueba del éxito que he tenido es que hoy voy a dar más conferencias que lo que pensé.
Anteayer me ofrecieron un té las damas distinguidas de La Habana en un Lyceum Club. Allí vi las mujeres más hermosas del mundo. Esta isla tiene más bellezas femeninas de tipo original, debido a las gotas de sangre negra que llevan todos los cubanos. Y cuanto más negro, mejor. La mulata es la mujer superior aquí en belleza y en distinción y en delicadeza.

Esta isla es un paraíso. Cuba. Si yo me pierdo, que me busquen en Andalucía o en Cuba. El otro día entré en un gran patio colonial barroco, lleno de azulejos y fuentes, y me puse a conversar con unos niños negros muy pobres, a los que di monedas ; cuando me iba a retirar, la madre de estos niños, una negraza inmensa y bondadosa, me ofreció una taza de café que hube de aceptar y que bebí rodeado por toda la negrería. Ya supondréis lo agasajado que estoy siendo, pero yo dejo muchas veces a todos y me voy solo por La Habana hablando con la gente y viendo la vida de la ciudad. [José María] Chacón [y Calvo] se porta estupendamente conmigo. Él y dos amigos más me han acompañado a Sagua, y en Caibarién fue Chacón quien me presentó al público. No olvidéis vosotros que en América ser poeta es algo más que ser príncipe en Europa.
Sigo muy bien. Abrazos a todos. Besos a todos. Y para vosotros, besos también de vuestro hijo y hermano.

Federico

El Beso (Federico García Lorca), 1927.

A su familia

[al dorso de una fotografía]

[Cuba, primavera 1930]

Con este fondo admirable de caña bravas estoy ya, como dicen los periódicos de Cuba, «aplatanado». Mañana me dedicaré a recortar con tijeras los artículos para enviaros y las revistas. Todos los días leo la situación de España con gran interés. Aquello es un volcán. Estuve en casa del músico [Eduardo] Sánchez de Fuentes, que es autor de la habanera «Tú», que me cantabais de niño, «La palma que en el bosque se mece gentil», y dedicó un ejemplar para mamá.
Conservarse buenos. Yo lo estoy. Abrazos y besos de vuestro hijo y hermano.

Federico

¡Besos y abrazos a Manolo [Fernández-Montesinos].

Á sa famille

[Cuba, printemps 1930].

Sur ce fond admirable de cannes sauvages me voici, comme disent les journaux de Cuba, « créolisé ». Demain je m’emploierai à découper avec des ciseaux les articles pour vous les envoyer ainsi que les revues. Tous les jours je lis la situation de l’Espagne avec un grand intérêt. C’est un volcan. J’ai été chez le musicien Sánchez de Fuentes, qui est l’auteur de la habanera « Toi » que vous me chantiez quand j’étais petit : « La palme qui dans le bois se berce doucement », et il en a dédié un exemplaire pour maman. Conservez-vous en bonne santé. Moi je vais bien. Accolades et baisers de votre fils et frère, Federico.

Baisers et accolades à Manolo.

Œuvres complètes I. Bibliothèque de la Pléiade. NRF Gallimard. Traduction André Belamich.

Rafael Cadenas

Rafael Cadenas (José Aymà)

Le poète Rafael Cadenas a obtenu le Prix Cervantès 2022. Il s’agit de la plus prestigieuse récompense littéraire en langue espagnole. C’est la première fois qu’un écrivain vénézuelien est primé.

Rafael Cadenas, poète, essayiste et professeur, est né le 8 avril 1930 à Barquisimeto (État de Lara – Vénezuela). Militant du Parti Communiste du Vénézuela, il a connu la prison à l’époque de la dictature de Marcos Pérez Jiménez (1952-1958). Il a dû s’exiler à Trinidad de 1952 à 1957. Il a fait partie du groupe politique et culturel Tabla Redonda au début des années 60. Il a été professeur à l’Université Centrale du Venezuela. Ses recueils Cuadernos del destierro (1960) et Falsas maniobras (1966) ont été marquants dans son pays et en Amérique Latine.
Dans le second figure son poème le plus célèbre, Derrota, écrit en 1963. C’est le portrait de toute une génération d’intellectuels latino-américains engagés à gauche. Ses œuvres complètes (Obra entera: Poesia y prosa, 1958-1995 ) ont été publiées en 2000 au Mexique par El Fondo de Cultura Económica et en Espagne en 2007 par Pre-textos. Il s’est toujours montré critique face au régime instauré dans son pays par Hugo Chávez (1999-2013) et son successeur Nicolás Maduro. C’est un symbole vivant pour la société vénézuelienne démocratique. Cinq millions de vénézueliens ont choisi l’exil. Le poète est resté et vit toujours à Caracas. Il a toujours manifesté contre la répression du régime, en particulier en 2014 .

Prix national de littérature de son pays (1985)
Prix FIL des langues romanes de Guadalajara (Mexique) (2009)
Prix International de Poésie Ville de Grenade Federico García Lorca en Espagne (2015).
Prix Reina Sofía de Poesie Ibéroamericaine (2018)

Fracaso

Cuanto he tomado por victoria es sólo humo.

Fracaso, lenguaje del fondo, pista de otro espacio más exigente, difícil de entreleer es tu letra.

Cuando ponías tu marca en mi frente, jamás pensé en el mensaje que traías, más precioso que todos los triunfos.
Tu llameante rostro me ha perseguido y yo no supe que era para salvarme.
Por mi bien me has relegado a los rincones, me negaste fáciles éxitos, me has quitado salidas.
Era a mí a quien querías defender no otorgándome brillo.
De puro amor por mí has manejado el vacío que tantas noches me ha hecho hablar afiebrado a una ausente.
Por protegerme cediste el paso a otros, has hecho que una mujer prefiera a alguien más resuelto, me desplazaste de oficios suicidas.

Tú siempre has venido al quite.

Sí, tu cuerpo, escupido, odioso, me ha recibido en mi más pura forma para entregarme a la nitidez del desierto.
Por locura te maldije, te he maltratado, blasfemé contra ti.

Tú no existes.
Has sido inventado por la delirante soberbia.
¡Cuánto te debo!
Me levantaste a un nuevo rango limpiándome con una esponja áspera, lanzándome a mi verdadero campo de batalla, cediéndome las armas que el triunfo abandona.
Me has conducido de la mano a la única agua que me refleja.
Por ti yo no conozco la angustia de representar un papel, mantenerme a la fuerza en un escalón, trepar con esfuerzos propios, reñir por jerarquías, inflarme hasta reventar.
Me has hecho humilde, silencioso y rebelde.
Yo no te canto por lo que eres, sino por lo que no me has dejado ser. Por no darme otra vida. Por haberme ceñido.

Me has brindado sólo desnudez.

Cierto que me enseñaste con dureza ¡y tú mismo traías el cauterio!, pero también me diste la alegría de no temerte.

Gracias por quitarme espesor a cambio de una letra gruesa.
Gracias a ti que me has privado de hinchazones.
Gracias por la riqueza a que me has obligado.
Gracias por construir con barro mi morada.
Gracias por apartarme.
Gracias.

Falsas maniobras 1966.

Échec

Tout ce que j’ai cru victoire n’est que fumée.

Échec, langue de fond, piste d’un autre espace plus exigeant, difficile de lire entre tes lignes.

Quand tu mettais ta marque sur mon front, jamais je n’aurais imaginé que tu m’apportais un message plus précieux que tous les triomphes.
Ta face flamboyante m’a poursuivi et moi je n’ai pas su que c’était pour me sauver.
Pour mon bien tu m’as remisé dans les coins, refusé les succès faciles, fermé les issues.
C’est moi que tu voulais défendre en m’empêchant de briller.
Par pur amour pour moi tu as modelé le vide qui, durant des nuits enfiévrées, m’a fait parler à une absente.
Si tu as toujours donné priorité aux autres, si tu t’es arrangé pour qu’une femme me préfère un homme plus décidé, si tu m’as licencié de postes suicidaires, c’était pour me protéger.

Tu es toujours intervenu à temps.

Qui, ton corps couvert de plaies, de crachats, ton corps odieux m’a reçu dans ma plus simple forme pour me livrer à la transparence du désert.
C’est folie de t’avoir maudit, maltraité, de t’avoir blasphémé.

Tu n’existes pas.
Un orgueil délirant t’a inventé.
Je te dois tant !
En me nettoyant avec une éponge rêche, en me lançant sur mon vrai champ de bataille, en me donnant les armes que le triomphe dédaigne, tu m’as levé au dessus de la mêlée.
Tu m’as pris par la main et conduit à la seule eau qui puisse me refléter.
Grace à toi je ne connais pas l’angoisse de jouer un rôle, de m’accrocher à tout prix à un échelon, de me faire pistonner à la force du poignet, de me battre pour arriver plus haut, de me gonfler jusqu’à éclater.
Tu m’as fait humble, silencieux, rebelle.
Je ne te chante pas pour ce que tu es, mais pour ce que tu ne m’ as pas laissé être. Pour ne m’avoir donné que cette vie-là. Pour m’ avoir restreint.

Tu m’as seulement offert la nudité.

Tu m’as élevé à la dure, c’est vrai. Mais toi-même apportais le cautère. Et le bonheur de ne pas te craindre.

Merci de m’ enlever de l’ épaisseur en l’ échangeant contre des caractères gras.
Merci à toi de m’avoir privé d’enflures.
Merci pour la richesse à laquelle tu m’as contraint.
Merci d’avoir construit ma demeure avec de la boue.
Merci de m’écarter.
Merci.

Fausses manœuvres. Anthologie personnelle. Traduction Daniel Bourdon. Fata Morgana, Montpellier, 2003.

Antonio Machado – Francisco Giner de los Ríos

Manuel et Antonio Machado (José Machado) . 1931.

( Je remercie la Fundación Española Antonio Machado Soria-Madrid)

Antonio Machado, professeur de français à Baeza (Andalousie) écrit le 21 février 1915 ce poème. Son maître, Francisco Giner de los Ríos, fondateur de l’Institution libre d’enseignement ( La Institución Libre de Enseñanza ) vient de mourir à Madrid le 17 février. Le poète a toujours été passionnée par la pédagogie comme on peut le voir dans Juan de Mairena, Sentencias, donaires, apuntes y recuerdos de un profesor apócrifo, publié en 1936 (Juan de Mairena, Sentences, Mots d’esprit, Notes et souvenirs d’un profeseur apocryphe. Gallimard, 1955). L’auteur du livre est censé être un professeur, Juan de Mairena, disciple d’un philosophe, Abel Martín. Il s’adresse à des étudiants qui tantôt écoutent, tantôt participent, avec plus ou moins de maladresse. Juan de Mairena, Abel Martín, sont des personnages imaginaires, des hétéronymes d’Antonio Machado. Cela permet à l’auteur de traiter de sujets divers avec humour et scepticisme. Le combat contre l’ignorance a toujours été une des priorités de sa vie.

Francisco Giner de los Ríos (1839-1915) a, lui, consacré toute sa vie à mettre en pratique les principes pédagogiques de La Institución Libre de Enseñanza qu’il a créée en 1876 : formation d’hommes utiles à la société, mais surtout d’hommes capables d’avoir un idéal ; éducation et reconnaissance explicite de la femme sur un pied d’égalité avec l’homme ; rationalisme, liberté d’éducation et de recherche, liberté de textes et suppression des examens ne supposant qu’un travail de mémorisation. Une école active, neutre et non dogmatique, reposant sur la méthode scientifique et visant à la formation d’hommes complets, ouverts à tous les domaines du savoir humain. Il a dû s’opposer à l’Église et à tous les conservatismes. La dictature franquiste s’est acharnée contre ses disciples.

Francisco Giner de los Ríos, 1881.

A Don Francisco Giner de los Ríos ( Antonio Machado )

Como se fue el maestro,
la luz de esta mañana
me dijo: Van tres días
que mi hermano Francisco no trabaja.
¿Murió? . . . Sólo sabemos
que se nos fue por una senda clara,
diciéndonos: Hacedme
un duelo de labores y esperanzas.
Sed buenos y no más, sed lo que he sido
entre vosotros: alma.
Vivid, la vida sigue,
los muertos mueren y las sombras pasan;
lleva quien deja y vive el que ha vivido.
¡Yunques, sonad; enmudeced, campanas!

Y hacia otra luz más pura
partió el hermano de la luz del alba,
del sol de los talleres,
el viejo alegre de la vida santa.
. . . Oh, sí, llevad, amigos,
su cuerpo a la montaña,
a los azules montes
del ancho Guadarrama.
Allí hay barrancos hondos
de pinos verdes donde el viento canta.
Su corazón repose
bajo una encina casta,
en tierra de tomillos, donde juegan
mariposas doradas . . .
Allí el maestro un día
soñaba un nuevo florecer de España.

Baeza, 21 febrero 1915

Campos de Castilla.

Rascafría. Arboreto Giner de los Ríos.

A Don Francisco Giner de los Ríos

Comme le maître s’en est allé,
la lumière de ce matin
m’a dit : voici trois jours
que mon frère François ne travaille plus.
Est-il mort ?…Nous savons seulement
qu’il nous a quittés par un clair sentier,
en nous disant : menez pour moi
un deuil de labeurs et d’espoirs.
Soyez bons, et c’est tout, soyez ce que je fus
parmi vous : une âme.
Vivez, la vie continue,
les morts se meurent et les ombres passent ;
qui laisse emporte et vit qui a vécu.
Enclumes, résonnez ; cloches, faites silence !

Et vers une autre lumière plus pure
est parti le frère de la lumière de l’aube,
du soleil des ateliers,
le vieillard joyeux à la sainte vie.
… Oh ! Oui, portez, mes amis,
son corps sur la montagne,
sur les monts bleus
du large Guadarrama.
Il y a là de profonds ravins
emplis de pins verts où chante le vent.
Que son coeur repose
sous un chaste chêne-vert,
parmi les champs de thym, où folâtrent
des papillons dorés…
c’est là qu’un jour le maître
rêvait d’un nouvel essor de l’Espagne.

Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi des Poésies de la guerre. 2004. Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144.

Rascafría.

La sierra de Guadarrama, massif montagneux entre Ségovie et Madrid, est longue d’environ 80 kilomètres. Elle sert de division naturelle entre les deux plateaux qui constituent le centre de la péninsule Ibérique (la Meseta central). Le pic de Peñalara s’élève à 2 430 mètres.

. Rascafría. Arboreto Giner de los Ríos. Source : https://todosobremadrid.com/

Le directeur de La Institución Libre de Enseñanza, Francisco Giner de los Ríos, et ses disciples Constancio Bernaldo de Quirós et Manuel Bartolomé Cossío ont contribué à la découverte de la sierra et à sa protection. En 1880 est fondée la Sociedad para el Estudio del Guadarrama. En 1883 commencent les premières excursions pédagogiques de l’Institution libre d’enseignement. En 1913 Constancio Bernaldo de Quirós fonde la société des amis de Peñalara et publie de nombreux livres sur ces montagnes. C’est ainsi que s’est développée chez les intellectuels espagnols de l’époque l’amour des montagnes. Antonio Machado consacre de nombreux poèmes à cette sierra de Guadarrama ainsi que
Vicente Aleixandre, Rafael Alberti ou Leopoldo María Panero. Le parc national de la Sierra de Guadarrama a été créé en juin 2013. Il a une superficie de 339 km².

Rascafría.

Gisèle Freund – Luis Cernuda

Autoportrait chez elle. Vers 1975.

Nous avons vu samedi 29 octobre l’exposition Gisèle Freund Ce sud si lointain. Photographies d’Amérique latine.

Maison de l’Amérique latine, 217, Boulevard Saint-Germain. 75007 Paris.
Téléphone 00 33 1 49 54 75 00.

https://www.mal217.org/fr/expositions/gisele-freund

Commissaire Juan Álvarez Márquez. Conseiller spécial Juan Manuel Bonet.
(du 21 octobre 2022 au 07 janvier 2023)

Cette exposition est organisée en collaboration avec l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), installé à l’abbaye d’Ardenne (Calvados), près de Caen, où les archives de Gisèle Freund ont été déposées. Elle a été montrée une première fois en 2021 à Grenade (Espagne) au Centre José Guerrero sous le titre En el Sur tan distante, Gisèle Freund. Elle était présentée sous un format plus réduit (52 tirages posthumes).

Maison de l’Amérique latine, 217, Boulevard Saint-Germain. 75007 Paris.

La Maison de l’Amérique latine met en valeur 72 images, certaines inédites. Elles montrent ses voyages en Amérique latine, les paysages, la vie quotidienne dans les villages et sur les marchés, des scènes de la culture populaire, ses contacts avec des personnalités du monde de l’art, de la littérature, de la politique.

Sophie Gisela Freund est née à Berlin-Schöneberg le 19 décembre 1908. Son père lui offre un appareil Leica lorsqu’elle est adolescente. Elle étudie la sociologie à Francfort avec Norbert Elias. D’origine juive et membre d’un groupe communiste, elle fuit en mai 1933 l’Allemagne nazie. Elle poursuit ses études à la Sorbonne où elle présente, en 1936, sa thèse sur la sociologie de l’image La photographie en France au XIXe siècle. Elle est l’amie d’Adrienne Monnier, libraire-éditrice rue de l’Odéon, et de Sylvia Beach, créatrice de Shakespeare and Company et éditrice d’Ulysse de James Joyce en 1922. Elle côtoie et photographie de nombreux écrivains de l’époque. Elle devient française en 1936 grâce à un mariage blanc (elle divorcera après la guerre). A partir de 1937, Gisèle Freund se revendique comme journaliste reporter. En 1938, elle est l’une des premières à faire des clichés en couleur en utilisant les pellicules Agfacolor.

En 1940, Paris est occupée par les troupes nazies. Gisèle Freund fuit la capitale et se réfugie à Saint-Sozy dans le Lot. Invitée par Victoria Ocampo, la directrice de la revue Sur, elle quitte le midi de la France fin 1941 et embarque de Bilbao à bord d’un navire espagnol, Cabo de Buena Esperanza, à destination Buenos Aires. Elle établit là-bas des liens avec les écrivains proches de la revue. Depuis la capitale argentine, elle effectue plusieurs voyages en Patagonie et en Terre de Feu, en Uruguay, au Chili, au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en Équateur, et surtout au Mexique en 1947, 1950 et 1952. Ce pays exercera toujours sur elle une grande fascination. Elle réalise aussi de nombreux reportages pour Time Magazine et Life, pour les journaux argentins La Nación et El Hogar, et mexicain Novedades. Elle fait partie de l’agence Magnum, créée par Robert Capa, de sa fondation de 1947 jusqu’en 1954.

En France, le ministère de la Culture lui décerne en 1980 le grand prix national des Arts pour la Photographie. Elle réalise en 1981 le portrait officiel du président François Mitterrand. En 1991, une grande rétrospective de son œuvre, intitulée Itinéraires, est organisée au Centre Georges-Pompidou.

Elle meurt à Paris le 30 mars 2000 à Paris. Elle est inhumée au cimetière du Montparnasse, tout près de sa maison atelier du 12, rue Lalande.

Femmes de Tehuantepec (Oaxaca-Mexique). 1950-52.

Quelques citations :

Gisèle Freund, Portrait. Entretiens avec Rauda Jamis. Des femmes, Antoinette Fouque. 1991.

« J’ai cru que la photographie était un moyen merveilleux pour que les peuples se connaissent entre eux. Je suis allée jusqu’à la terre de Feu pour photographier les derniers indiens alacalufes. J’ai cru à cette utopie : la connaissance des autres, de leurs différences, comme langage de paix entre les hommes. Car comment s’entre-tuer dès lors que l’autre n’est plus un inconnu ? Ma tâche était donc, pensais-je, de participer à la paix du monde à travers la photographie. »

« Je me souviens par exemple d’Alfonso Reyes, qui habitait une maison remplie de livres du sol au plafond et qui m’avait tout de suite dit : « Tout cela est à vous. » Vraiment les Mexicains étaient très chaleureux. D’ailleurs leur phrase de bienvenue était « Mi casa es tu casa » (« Chez moi c’est chez toi »).

« Les intellectuels mexicains ont une richesse culturelle infinie, beaucoup plus grande que chez les intellectuels français, par exemple. Les Mexicains ont des racines culturelles extraordinaires. Et puis, d’une certaine façon, ils sortent de leurs propres frontières pour accéder à notre culture classique, ce qui leur permet de se tenir au courant des créations et des textes du monde entier. J’ai connu au Mexique des gens extrêmement cultivés. Je n’ai eu aucun mal à en rencontrer qui connaissaient mieux que moi, sans conteste, la littérature française ou allemande. »

« Je ne sortais plus jamais sans mon appareil. Il était devenu mon troisième œil. »

« Je n’ai jamais cessé de vouloir comprendre ce qui se trouvait derrière un visage. »

« Il est rare de plaire à ceux que l’on photographie. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai pas fait du « portrait » ma profession et que je n’ai jamais possédé de studio de photographe. »

« La culture pour un photographe est bien plus importante que la technique. »

« J’ai touché, au Mexique, le coeur de ce monde surnaturel, comme jamais auparavant sur le continent américain. »

L’exposition emprunte son nom à un vers du poème de Luis Cernuda intitulé Quisiera estar solo en el sur, tiré du recueil Un rio, un amor (1929) .

Quisiera estar solo en el sur

Quizá mis lentos ojos no verán más el sur
de ligeros paisajes dormidos en el aire,
con cuerpos a la sombra de ramas como flores
o huyendo en un galope de caballos furiosos.

El sur es un desierto que llora mientras canta,
y esa voz no se extingue como pájaro muerto;
hacia el mar encamina sus deseos amargos
abriendo un eco débil que vive lentamente.

En el sur tan distante quiero estar confundido.
La lluvia allí no es más que una rosa entreabierta;
su niebla misma ríe, risa blanca en el viento.
Su oscuridad, su luz son bellezas iguales.

Toulouse, 20 de abril de 1929.

Un río, un amor, 1929.

Je voudrais être seul dans le Sud

Peut-être mes yeux lents ne verront plus le Sud
Aux légers paysages endormis dans l’espace,
Aux corps comme des fleurs sous l’ombrage des branches
Ou fuyant au galop de chevaux furieux.

Le Sud est un désert qui pleure quand il chante,
Et comme l’oiseau mort, sa voix ne s’éteint pas ;
Vers la mer il dirige ses désirs amers
Ouvrant un faible écho qui vibre lentement.

À ce si lointain Sud je veux être mêlé.
La pluie là-bas n’est rien qu’une rose entr’ouverte ;
Son brouillard même rit, rire blanc dans le vent.
Son ombre, sa lumière ont d’égales beautés.

Un fleuve, un amour. Traduction Jacques Ancet.

Milena Jesenská – Franz Kafka

Milena Jesenská. Milieu des années 20.

Lectures croisées : Kafka. Journaux et lettres. Oeuvres complètes. Tomes III (1897-1914) et IV (1914-1924). Bibliothèque de la Pléiade. NRF. Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre. 2022.
Claude Thébaut. Les métamorphoses de Franz Kafka. Découvertes Gallimard. 1996.

Hier après-midi, j’ai acheté à la Librairie Compagnie (58 Rue des Écoles, 75005 Paris) Vie de Milena de sa fille Jana Cerná (1928-1981). Édition La Contre allée, 2014. Le livre a été publié en 1969 en Tchécoslovaquie

Franz Kafka rencontre Milena Jesenská ( Prague 10 août 1896-17 mai 1944) à Prague, au café Arco, sans doute à l’automne 1919. C’est l’épouse d’Ernst Pollak (1886-1947), un personnage important de la scène littéraire pragoise, ami de Max Brod, Willy Haas et Franz Werfel. La jeune femme vit alors à Vienne. Elle fait un bref séjour à Prague. Elle lui propose de traduire en tchèque le premier chapitre, Der Heizer (Le Chauffeur) de ce qui allait devenir L’Amérique.

149 lettres et cartes postales de Kafka à Milena ont été conservées. 140 d’entre elles ont été écrites pendant une période d’environ dix mois, au rythme parfois de plusieurs par jour, de mars à décembre 1920, les dernières datent de 1922 et 1923.

Aucune des lettres de Milena ne nous est parvenue. Elles ont été brûlées par leur destinataire ou elles ont disparu lors de l’entrée des allemands à Prague en mars 1939. Milena, très engagée dans l’opposition à l’occupant allemand, est arrêtée à la fin de 1939 par la Gestapo et déportée à Ravensbrück.

Elle avait confié les lettres de Kafka à son ami, l’homme de lettres pragois Willy Haas (1891-1973) qui dut s’exiler lors de l’occupation allemande. De retour en Europe en 1947, il les récupéra et les édita à New York en 1952 avec une préface.

Milena Jesenská est morte à Ravensbrück le 17 mai 1944. En décembre 1994, l’Institut Yad Vashem de Jérusalem lui décerne en hommage posthume le titre de « Juste parmi les Nations ».

https://www.yadvashem.org/righteous/stories/jesenska.html

Franz Kafka avait écrit à Max Brod (Merano, après le 16 mai 1920) :
« Quant à moi, ma santé serait bonne si je pouvais dormir, certes j’ai pris du poids, mais l’absence de sommeil, notamment ces derniers temps, vient parfois tout détraquer de manière insupportable. Elle a sans doute diverses raisons, l’une d’elles est mon échange de lettres avec Vienne. Cette femme est un feu vivant comme je n’en ai encore j’avais vu, un feu d’ailleurs qui malgré tout ne brûle que pour lui. Et avec ça extrêmement délicate, courageuse, intelligente, et tout cela, elle le jette dans son sacrifice. » (Oeuvres complètes. Tome IV, pages 601-602. Traduction Jean-Pierre Lefebvre) Dans un premier temps, Max Brod ne devina pas qu’il s’agissait de Milena Pollak qu’il connaissait aussi.

Milena a correspondu aussi avec Max Brod.

Max Brod.

Troisième lettre de Milena à Max Brod. Août 1920. Milena répond en tchèque à Max Brod qui lui avait demandé comment il se faisait que Kafka ait peur de l’amour et qu’il n’ait pas peur de la la vie.

«Mais Frank ne peut pas vivre. Frank n’a pas la capacité de vivre. Frank ne sera jamais en bonne santé. Frank va bientôt mourir. Il est certain que la chose se présente ainsi : nous sommes tous en apparence capables de vivre parce que nous avons eu un jour ou l’autre recours au mensonge, à l’optimisme, à une conviction ou à une autre, au pessimisme ou à quoi que ce soit. Mais lui est incapable de mentir, tout comme il est incapable de s’enivrer. Il est sans le moindre refuge, sans asile. C’est pourquoi il est exposé, là où nous sommes protégés. Il est comme un homme nu au milieu de gens habillés. Ce qu’il dit, ce qu’il est, ce qu’il vit n’est même pas la vérité. C’est une manière d’être qui est déterminée, qui existe en elle-même, débarrassée de tout l’accessoire, de tout ce qui pourrait l’aider à qualifier la vie – beauté ou misère, peu importe. Et son ascétisme est totalement dépourvu d’héroïsme, ce qui le rend, à vrai dire, plus grand et plus noble. Tout «héroïsme» est mensonge et lâcheté . Ce n’est pas un homme qui construit son ascétisme comme un moyen d’accéder à un but, c’est un homme qui est contraint à l’ascétisme, par sa terrible lucidité, par sa pureté, par son incapacité à accepter le compromis.»

Cinquième lettre de Milena à Max Brod. Janvier-février 1921. Franz Kafka fait un séjour de neuf mois au sanatorium de Matliary, Hautes Tatras (actuelle Slovaquie).

« Je ne suis pas parvenue à l’aider ? Ce qu’est sa peur, je le sais jusqu’à la dernière fibre. Elle existait bien longtemps avant moi, avant qu’il ne me connaisse. J’ai connu sa peur avant de le connaître lui-même. Je me suis cuirassée contre elle en la comprenant. Durant les quatre jours que Franz a passé à mon côté, il l’a perdue. Nous nous sommes moqués d’elle. Je sais avec certitude qu’aucun sanatorium ne parviendra à la guérir. Il ne se portera jamais bien, Max, aussi longtemps qu’il aura cette peur. Et aucun réconfort psychique ne peut vaincre cette peur, car la peur interdit le réconfort. Cette peur ne se rapporte pas à moi seulement, elle se rapporte à tout ce qui vit sans pudeur, par exemple la chair. La chair est trop dénuée de voile, il ne supporte pas de la voir. J’ai réussi à la mettre de côté. Quand il ressentait cette peur, il me regardait dans les yeux, nous attendions un moment, comme si nous ne retrouvions pas notre souffle ou comme si les pieds nous faisaient mal et, après un moment, c’était passé. Il n’y avait pas besoin du moindre effort, tout était simple et clair, je l’ai traîné derrière moi sur les collines qui se trouvent derrière Vienne, je marchais la première, car il avançait lentement, il venait derrière moi en martelant ses pas et, quand je ferme les yeux, je vois encore sa chemise blanche et son cou hâlé et l’effort qu’il faisait. Il a marché toute la journée, il est monté, il est descendu, il est resté au soleil, il n’a pas toussé une seule fois, il a mangé terriblement et dormi comme un loir ; tout bonnement, il se portait bien ; sa maladie, ces jours-là, ressemblait au plus à un petit rhume de cerveau. Si j’étais allée à Prague avec lui à ce moment-là, je serais restée pour lui celle que j’étais alors. Mais j’avais les deux pieds sur terre, je suis fermement attachée à cette terre ; je n’étais pas en mesure d’abandonner mon mari et peut-être étais-je trop femme pour avoir la force de me soumettre à cette vie, dont je savais qu’elle signifierait l’ascétisme le plus austère. »

J’ai publié sur ce blog le 3 juin 2018 l’hommage de Milena Jesenská publié dans le journal tchèque Narodini listy le 7 juin 1924. Franz Kafka était mort le 3 juin 1924.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/06/03/franz-kafka-1883-1924/

Agustina González López, “la Zapatera”

Agustina González López, “la Zapatera” est née le 3 avril 1891 à Grenade dans le quartier de l’Albaicin, l’ancien quartier arabe. Cette écrivaine et activiste politique fit ses études au Real Colegio de Santo Domingo de la ville. Elle s’intéressait particulièrement à l’astronomie et à la médecine. Quand sa mère devint veuve, elle tomba à 13 ans sous le contrôle de ses frères aînés et de ses oncles paternels. Le conseil de famille lui permit la lecture, mais elle était strictement surveillée. Pour échapper à ce contrôle, elle commença à s’habiller en homme. On la considéra rapidement comme folle et hystérique. Elle voyageait seule et entrait dans les cafés et restaurants de la conservatrice et bourgeoise Grenade : “la peor burguesía de España” disait Federico García Lorca.

Elle publia en 1916 un essai Idearium Futurismo où elle prônait une simplification de l’orthographe et la suppresion de 7 lettres : y, c, h, q, v, x, z. « El sistema futurista de eskribir resuelbe las dificultades ortográfikas por lo mismo ke simplifika la ortografía. Este libro ba todo esckrito en futurismo… » (prologue)

En 1919, il y eut des manifestations contre les pratiques des caciques conservateurs locaux auxquelles participèrent Fernando de los Ríos, avocat et futur député socialiste, mais aussi deux groupes féministes la Juventud Universitaria Femenina (Milagro Almenara, pharmacienne fusillée le 2 novembre 1936 elle aussi entre Viznar et Alfacar) et la Agrupación Feminista Socialista (présidée par Agustina González López). Cette association regroupait 200 membres.

Á cette époque, Agustina González López fit la connaissance de Federico García Lorca qui vivait à 100 mètres de chez elle. Elle lui aurait inspiré le personnage de La zapatera prodigiosa (1930) et aussi par certains traits celui d’Amelia dans La casa de Bernarda Alba (1936). Agustina González utilisait le prénom Amelia pour signer certains de ses écrits.

En 1927 et 1928, elle publia deux autres essais Justificación et Las Leyes secretas. Membre de la franc-maçonnerie, elle exprimait sa liberté de pensée, sa conception théosophique de la vie et de la mort, ses idées féministes et progressistes. Elle publiait ses livres à compte d’auteur et les vendait dans son magasin de chaussures, calle de Mesones n°6.

Elle écrivit aussi deux pièces de théâtre Cuando la vida calla et Los prisioneros del espacio.

Elle souhaitait supprimer les frontières, créer une monnaie universelle et en finir avec les famines. Elle créa le Partido Entero Humanista et se présenta aux élections législatives de 1933. Elle obtint seulement 15 voix.

Après le coup d’état franquiste, elle fut emprisonnée, puis transférée à Viznar et fusillée avec deux autres femmes en août 1936. On ne connaît pas exactement la date de sa mort. La légende populaire affirme qu’elle mourut en contemplant les étoiles qu’elle avait tant étudiées. Le fasciste Juan Luis Trescastro Medina (1877 -1954), avocat et membre de la CEDA, se vantait après-guerre dans les bars de Grenade d’avoir tué Federico García Lorca (« le metí dos tiros en el culo, por maricón ») et d’avoir exécuté Agustina González (« por puta »). Elle fut condamnée a posteriori ( juillet 1941) par la justice franquiste et sa famille dut payer une amende de 8 000 pesetas.

Sources :
Enriqueta Barranco Castillo. Agustina González López (1891-1936). Espiritista, teósofa, escritora y política, Editorial Universidad de Granada. 2019.

Javier Arroyo. Kedan suprimidas por konpleto siete konsonantes del kastellano. El País, 17/12/2019.

Juan I. Pérez. Agustina González López, La Zapatera, fusilada por romper moldes. Blog Foro de la Memoria. El Independiente de Granada, 7/09/2019.

Marta Sánchez Gento. La Zapatera, una granaína cruelmente asesinada que inventó el lenguaje del chat en los años 20. La Voz del sur, 15/11/2021.

Manifestation à Grenade. Mai 1931. Agustina González, ‘la Zapatera’ se trouve au centre.

Pablo Neruda – Île de Pâques

Statue de Pablo Neruda (Lucy Lafuente). Valparaíso, Plaza Mena (o de los Poetas).

Le poète chilien Pablo Neruda a célébré l’île de Pâques dans Le Chant Général, son grand poème d’exil publié en 1950. Il l’ a visitée en 1971 pour filmer un documentaire pour la télévision chilienne, Historia y geografía de Pablo Neruda, avant de prendre son poste d’ambasadeur en France. Il a composé le recueil La rosa separada qui ne sera publié qu’après sa mort. Je relis ces poèmes le coeur serré après la destruction de nombreux moaïs lors de l’incendie du 1 octobre, particulièrement sur les flancs du volcan Rano Raraku parcourus en janvier 2018.

III La isla

Antigua Rapa Nui, patria sin voz,
perdónanos a nosotros los parlanchines del mundo:
hemos venido de todas partes a escupir en tu lava,
llegamos llenos de conflictos, de divergencias, de sangre,
de llanto y digestiones, de guerras y duraznos,
en pequeñas hileras de inamistad, de sonrisas
hipócritas, reunidos por los dados del cielo
sobre la mesa de tu silencio.

Una vez más llegamos a mancillarte.

Saludo primero al cráter, a Ranu Raraku, a sus párpados
de légamo, a sus viejos labios verdes:
es ancho, y altos muros lo circulan, lo encierran,
pero el agua allá abajo, mezquina, sucia, negra,
vive, se comunica con la muerte
como una iguana inmóvil, soñolienta, escondida.

Yo, aprendiz de volcanes, conocí,
infante aún, las lenguas de Aconcagua,
el vómito encendido del volcán Tronador,
en la noche espantosa vi caer
la luz del Villarrica fulminando las vacas,
torrencial, abrasando plantas y campamentos,
crepitar derribando peñascos en la hoguera.

Pero si aquí me hubiera dejado mi infancia,
en este volcán muerto hace mil años,
en este Ranu Raraku, ombligo de la muerte,
habría aullado de terror y habría obedecido:
habría deslizado mi vida al silencio,
hubiera caído al miedo verde, a la boca del cráter desdentado,
transformándome en légamo, en lenguas de la iguana.

Silencio depositado en la cuenca, terror
de la boca lunaria, hay un minuto, una hora
pesada como si el tiempo detenido
se fuera a convertir en piedra inmensa:
es un momento, pronto
también disuelve el tiempo su nueva estatua imposible
y queda el día inmóvil, como un encarcelado
dentro del cráter, dentro de la cárcel del cráter,
adentro de los ojos de la iguana del cráter.

La rosa separada, Losada, 1973.

III L’île

Antique Rapa Nui, patrie sans voix,
pardonne aux bavards de ce monde que nous sommes :
nous voici venus de partout pour cracher sur ta lave,
nous arrivons avec notre plein de conflits, d’oppositions, de sang,
de larmes et de digestions, de guerres, de brugnons,
en petits rangs d’inimitié, l’hypocrisie
dans nos sourires, réunis par les dés du ciel
sur l’échiquier de ton silence.

A nouveau revenus pour te souiller.

Je salue d’abord le cratère, Ranu Raraku, ses paupières
de glaise, le vert de ses lèvres anciennes :
spacieux, de hauts murs l’encerclent, l’enserrent,
mais l’eau d’en bas, mesquine, sale, noire,
vit, elle communique avec la mort
comme l’iguane qui ne bouge et somnole en sa cache.

Moi qui fus apprenti en volcans, j’ai connu,
encore enfant, les langues de l’Aconcagua,
la vomissure incandescente du mont Tronador,
une nuit de frayeur, j’ai vu s’abattre
la clarté du Villarrica, foudroyant boeufs et vaches,
son torrent embrasant les plantes, les abris,
crépiter, renversant rocs et rochers dans son brasier.

Pourtant, si mon enfance ici m’avait laissé,
dans ce volcan mort il y a mille ans,
dans ce Ranu Raraku, nombril de la mort,
en hurlant de terreur je me serais soumis :
j’aurais laissé glisser ma vie au milieu du silence,
j’aurais roulé dans la peur verte, la gueule édentée du cratère,
mué en argile, mué en langues de l’iguane.

Silence déposé au creux du creux, terreur
de la bouche lunaire, il est une minute, une heure
lourde comme si le temps arrêté
allait se transformer en pierre immense :
c’est un moment, soudain
le temps dissout sa nouvelle et impossible statue
et le jour demeure immobile, comme un prisonnier
dans le cratère, en cette geôle du cratère,
dans les yeux de l’iguane du cratère.

La rose détachée et autres poèmes. 1979. NRF Poésie/Gallimard n°394. Traduction de Claude Couffon.

Le mardi 4 octobre, deux incendies se sont déclenchés dans l’île de Pâques et ont causé des dommages irréparables à environ 80 moaïs. L’un menaçait les maisons, l’autre, des moaïs. L’équipe de six pompiers s’est concentrée sur l’extinction du premier, tandis que la Corporación Nacional Forestal (Conaf, l’ONF chilien) affrontait le second avec deux gardes forestiers et un camion.

Le feu a ravagé plus de 100 hectares. Il a atteint la zone du volcan Rano Raraku. L’ancienne civilisation indigène fabriquait ses statues dans cette carrière. Ce site abrite 416 de ces sculptures, à différents stades de fabrication.

L’île, aussi appelée Rapa Nui, est située à 3 500 km au large de la côte ouest du Chili. Elle compte 887 moaïs. Ils auraient été sculptées pour la première fois au 13e siècle par les premiers habitants de l’île. Leur taille varie de 2,5 à 9 mètres. Certains peuvent peser jusqu’à 80 tonnes.

Ariki Tepano, directeur de la communauté Ma’u Henua en charge de la gestion et de l’entretien du parc, a qualifié ces dégâts d’« irréparables ». « Les moaïs sont totalement carbonisés. »

Selon le maire de l’île, Pedro Edmunds Paoa, l’incendie ne serait « pas un accident », car « tous les incendies de Rapa Nui sont causés par des êtres humains ». Il a ajouté que « les dégâts causés par l’incendie ne peuvent pas être réparés. La fissuration d’une pierre originale et emblématique ne peut être récupérée, peu importe combien de millions d’euros ou de dollars y sont investis ».

« Cet incendie a été provoqué par les éleveurs de bétail pour les pâturages. Tout l’indique », a déclaré le ministre chilien de l’Agriculture, Esteban Valenzuela. Le total des dommages causés au site n’a pas encore été évalué.

Avant la pandémie, l’île, dont le tourisme est le principal moyen de subsistance, accueillait 160 000 visiteurs par an, à raison de deux vols par jour. Les mesures d’interdiction d’entrée, imposées il y a deux ans pour prévenir le Covid-19, avaient été levées à partir du lundi 1er août. Ces dernières années, le climat subtropical humide et doux de l’île a subi une grande évolution. L’île de Pâques est confrontée à des sécheresses sévères et récurrentes depuis cinq ans. Les précipitations sont de plus en plus rares. Selon l’Unesco, il s’agit de l’un des six sites au monde classé au patrimoine mondial les plus vulnérables au changement climatique et à ses conséquences.

https://www.youtube.com/watch?v=F5EM2ehDokg

Rano Raraku. Janvier 2018.