Roberto Juarroz 1925 – 1995

Roberto Juarroz.

Hoy no he hecho nada.
pero muchas cosas se hicieron en mí.
Pájaros que no existen
encontraron su nido.
Sombras que tal vez existan
hallaron sus cuerpos.
Palabras que existen
recobraron su silencio.

No hacer nada
salva a veces el equilibrio del mundo,
al lograr que también algo pese
en el platillo vacío de la balanza.

Decimotercera poesía vertical, 1992.

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leur corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Treizième poésie verticale. Traduit par Roger Munier. Librairie José Corti, 1993.

Roberto Juarroz est né le 5 octobre 1925 à Coronel Dorrego (Province de Buenos Aires). Il est mort le 31 mars 1995 à Temperley (Province de Buenos Aires).

Ce poète argentin a rassemblé son oeuvre sous le titre unique de Poesía vertical. Seul change le numéro du recueil: Segunda, Tercera, Cuarta… Poesía Vertical. Il n’ a donné aucun titre non plus aux poèmes qui composent chaque recueil.
Il a fait des études de philosophie et de lettres à l’Université de Buenos Aires, puis à la Sorbonne (1961-1962). Il a enseigné pendant trente ans à l’université de Buenos Aires. Entre 1971 et 1984, il a été directeur du Département de Bibliothécologie et de Documentation de cette université. Forcé à l’exil par le régime de Juan Domingo Perón, il a aussi travaillé pour l’UNESCO et l’OEA comme expert dans divers pays d’Amérique Latine.
Il a dirigé la revue Poesía = Poesía de 1958 à 1965 (20 numéros). Il a traduit en espagnol entre autres Paul Eluard et Antonin Artaud.

Virginia Woolf

Virginia Woolf assise sur un fauteuil à Monk’s House (Rodmell).

« Je m’en retournai à mon auberge et, tout en marchant le long des rues sombres, je réfléchissais à une chose et à une autre, comme on le fait d’habitude à la fin d’une journée de travail. Je me demandais pourquoi Mrs. Seton n’avait pas pu nous laisser d’argent, et quel était l’effet produit sur l’esprit par la pauvreté; et je pensais à ces étranges vieux messieurs, porteurs de touffes de fourrure sur leur épaules, que j’avais vus le matin, et je me souvins de la façon dont l’un deux se mettait à courir au premier coup de sifflet; et je pensais à l’orgue qui faisait retentir la chapelle de ses accents et aux portes fermés de la bibliothèque; et je pensais qu’il est bien désagréable d’être enfermé au-dehors; puis je pensais qu’il est pire peut-être d’être enfermé dedans; et, pensant à la sûreté et à la prospérité d’un sexe et à la pauvreté et à l’insécurité de l’autre et à l’effet de tradition et du manque de tradition sur l’ esprit d’un écrivain, je pensai enfin qu’il était temps de rouler en boule la vieille peau ratatinée de cette journée, avec ses raisonnements et ses impressions, et sa colère et ses rires, et de la jeter dans la haie. Mille étoiles brillaient dans la solitude du ciel bleu. On se sentait comme seul au milieu d’une société impénétrable. Tous les êtres humains étaient endormis, étendus sur le ventre, horizontalement, sans voix. Nul ne bougeait, semblait-il, dans les rues d’Oxbridge. La porte de l’hôtel s’ouvrit brusquement sous l’action d’une main invisible -nul garçon ne veillait pour me conduire, lumière à la main, jusqu’à ma chambre, tant il était tard.»

Une chambre à soi. Traduction Clara Malraux. Gonthier, 1951.

« So I went back to my inn, and as I walked through the dark streets I pondered this and that, as one does at the end of the day’s work. I pondered why it was that Mrs. Seton had no money to leave us; and what effect poverty has on the mind; and what effect wealth has on the mind; and I thought of the queer old gentlemen I seen that morning with tufts of fur upon their shoulders; and I remembered how if one whistled one of them ran; and I thaught of the organ booming in the chapel and of the shut doors of the library; and I thought how unpleasant it is to be locked out; and I thought how it is worse perhaps to be locked in; and thinking of the savety and prosperity of the one sex and of the poverty and security of the other and of the effect of tradition and of the lack of tradition upon the mind of a writer, I thought at last that it was time to roll up the crumpled skin of the day, with its arguments and its impressions and its anger and its laughter, and cast it into the hedge. A thousand stars were flashing across the blue wastes of the sky. One seemed alone with an inscrutable society. All human beings were laid asleep – prone, horizontal, dumb. Nobody seemed stirring in the streets of Oxbridge. Even the door of the hotel sprang open at the touch of a invisible hand – not a boots was sitting up to light me to bed, it was so late.»

A Room of One’s Own. 1929.

Autres traductions en français:

Nouvelle traduction d’Élise Argaud sous le titre Une pièce bien à soi, Payot & Rivages, Rivages poche. Petite bibliothèque n° 733, 2011.

Nouvelle traduction annotée de Jean-Yves Cotté sous le titre Une chambre à soi, Gwen Catalá Éditeur, 2016 (édition bilingue – publication numérique et papier), publiée précédemment aux éditions publie.net en 2013 sous le titre Une pièce à soi (publication numérique et papier), épuisée.

Nouvelle traduction de Marie Darrieussecq sous le titre Un lieu à soi, éditions Denoël, 2016. Folio classique n°6764. Février 2020.

Traduit pour la première fois en espagnol par Jorge Luis Borges: Un cuarto propio. Sur, 1936.

Autres traductions: Una habitación propia, Laura Pujol, Seix Barral, 1967.

Una habitación propia, Catalina Martínez Muñoz, Alianza, 2012.

(Merci à Jo Coyne)

Carmen Martín Gaite 1925 – 2000

Carmen Martín Gaite (Ana Torralba).

«Cuando vivimos, las cosas nos pasan; pero cuando contamos, las hacemos pasar; y es precisamente en ese llevar las riendas el propio sujeto donde radica la esencia de toda narración, su atractivo y también su naturaleza heterogénea de los acontecimientos o emociones a que alude. No se trata, pues, solamente del deseo de prolongar por algún tiempo más las vivencias demasiado efímeras, trascendiendo su mero producirse, sino de hacerlas durar en otro terreno y de otra manera: se trata, en suma, de transformarlas. El sujeto, en efecto, como si se rebelara contra la contingencia de lo ocurrido, al narrárselo, no se limita casi nunca a elegir una ordenación particular, a preferir unos detalles y dejar otros en la sombra, sino que recoge también de otros terrenos que no son el de la realidad -lecturas, sueños, invenciones- nuevo material con que moldear y enriquecer su historia. Y así, los epsiodios vividos, antes de ser guardados en el arca de la memoria, de la cual sabe Dios cuándo volverán a salir, son sometidos (no siempre, pero sí a veces, de igual manera que unos muertos se embalsaman y otros no) a un proceso de elaboración y de recreación particular, donde, junto a lo sucedido, raras veces se dejará de tener presente lo que estuvo a punto de ocurrir o lo que se habría deseado que ocurriera.»

La búsqueda de interlocutor, Revista de Occidente, septiembre de 1966. La búsqueda de interlocutor y otras búsquedas. 1973. Editorial Nostromo.

Pedro Salinas (1891-1951) Jaime Salinas (1925-2011)

Je lis en ce moment Cuando editar era una fiesta. Correspondencia de Jaime Salinas (1925-2011). Le fils du grand poète de la Génération de 1927 avait déjà publié un tome de mémoires: Travesías. Memorias (1925-1955). Barcelona, Tusquets, 2003. Prix Comillas de Biographie. Le récit s’arrêtait lorsqu’il revenait dans l’Espagne franquiste en 1955. Enric Bou, lui, a utilisé l’abondante correspondance de Jaime Salinas avec son compagnon, l’écrivain islandais Gudbergur Bergsson, pour couvrir la période allant de 1955 à 1998, C’est un témoignage sincère sur le monde intellectuel, l’évolution de la société espagnole à la fin du franquisme et lors de la Transition. Jaime Salinas a joué un rôle très important dans les maisons d’édition de l’époque: Seix Barral, Alianza, Alfaguara ou Aguilar. Il fut aussi Directeur du Livre et des Bibliothèques de 1982 à 1985 sous le premier gouvernement socialiste.

Son cosmopolitisme détonait dans l’Espagne de l’époque. Polyglotte, il dominait parfaitement en plus de l’epagnol, le français et l’anglais. Il était né à Maison Carrée (aujourd’hui El Harrach en Algérie) où sa famille maternelle s’était établie. Il avait vécu en exil avec sa famille aux États-Unis, à Porto Rico.

Alberto Oliart dit de lui: “Jaime Salinas trajo a España la idea de la biblioteca breve y ediciones de bolsillo. Ha sido un organizador permanente de ideas geniales. Formó parte de un grupo brillante, en el que estaban José María Castellet, José Agustín Goytisolo, Carlos Barral y Gabriel Ferrater. Y actuaban así, en grupo, con reuniones que duraban hasta el amanecer. Él era una parte de ese grupo, pero era el organizador.”

Ses relations avec son père ont toujours été difficiles. Celui-ci acceptait très mal l’homosexualité de son fils. Pedro Salinas est un des grands poètes de la Génération de 1927. Trilogie amoureuse: La voz a ti debida (1933), Razón de amor (1936) Largo lamento (1939). Il a aussi traduit avec José María Quiroga Plá les trois premiers volumes d‘À la recherche du temps perdu.

Por el camino de Swann (en deux tômes), de Marcel Proust. Espasa-Calpe, 1920. Traduction de Pedro Salinas.

Je me souviens de la prose de Pedro Salinas, moins connue, particulièrement d’un texte sur la correspondance, découvert au début de ma carrière de professeur d’Espagnol.

I. Defensa de la carta misiva y de la correspondencia episcolar.

La invitación al mal

“Un paseo por una gran urbe moderna es un desafío a las tentaciones. En cuanto se aventura uno por el centro de la ciudad, mírese a donde se quiera, a ras del suelo o a la altura de un piso veinte, la vista cae, siempre vencida, sobre un cartel, rótulo o letrero, de letras ya minúsculas ya gigantescas, desde el cual se nos excita a hacer algo. Casi siempre ese hacer toma la forma adquisitiva, es un comprar. Los carteles, unos nos aconsejan («debiera usted comprar…»), otros nos preguntan («¿nunca usó para el pelo…?», los hay que nos amonestan («cuidado con vivir sin tener un seguro…», y hasta a veces nos mandan, nos ordenan autoritariamente, con su pelotón de letras, a lo militar. De estos letreros mandones e imperiosos ninguno me es más aborrecible que uno, de dolorosa frecuencia para la vista. Se halla en las portadas de las oficinas de telégrafos, y dice así, con brutal laconismo y bárbara energía: «No escribáis cartas, poned telegramas». Wire, don’t write. Por atrevido que parezca yo proclamo este anuncio el más subversivo, el más peligroso, para la continuación de una vida relativamente civilizada, en un mundo, todavía menos civilizado. Sí, es un anuncio faccioso, rebelde, satánico, un anuncio que quiere terminar nada menos que con ese delicioso producto de los seres humanos, que se llama carta. Tan santa indignación me produce que tengo hecho ánimo de formar una hermandad que, a riesgo de sus vidas, recorra las calles de las ciudades, y junto a esos rótulos de la barbarie, escriba los grandes letreros de la civilidad, que digan
: «¡Viva la carta, muera el telegrama!». Los que perezcan en esta contienda, que de seguro serán muchos, se tendrán por mártires de la epistolografía y en los cielos disfrutarán de especiales privilegios, como el de libre franquicia para su correspondencia entre los siete cielos y la tierra.
¿Porque ustedes son capaces de imaginarse un mundo sin cartas? ¿Sin buenas almas que escriban cartas, sin otras almas que las lean y las disfruten, sin esas otras almas terceras que las lleven de aquéllas a éstas, es decir, un mundo sin remitentes, sin destinatarios y sin carteros? ¿Un universo en el que todo se dijera a secas, en fórmulas abreviadas, de prisa y corriendo, sin arte y sin gracia? ¿Un mundo de telegramas? La única localidad en que yo sitúo semejante mundo es en los avernos; tengo noticias de que los diablos mayores y menores nunca se escriben entre sí, sería demasiado generoso, demasiado cordial, se telegrafían. Las cartas de los demonios de Lewis son pura invención literaria.»

El defensor, 1954.

Pedro Salinas.

Vicente Aleixandre 1898 – 1984

Vicente Aleixandre.

Ciudad del paraíso

Siempre te ven mis ojos, ciudad de mis días marinos.
Colgada del imponente monte, apenas detenida
en tu vertical caída a las ondas azules,
pareces reinar bajo el cielo, sobre las aguas,
intermedia en los aires, como si una mano dichosa
te hubiera retenido, un momento de gloria, antes de hundirte
para siempre en las olas amantes.

Pero tú duras, nunca desciendes, y el mar suspira
o brama, por ti, ciudad de mis días alegres,
ciudad madre y blanquísima donde viví, y recuerdo,
angélica ciudad que, más alta que el mar, presides sus espumas.

Calles apenas, leves, musicales. Jardines
donde flores tropicales elevan sus juveniles palmas gruesas.
Palmas de luz que sobre las cabezas aladas,
mecen el brillo de la brisa y suspenden
por un instante labios celestiales que cruzan
con destino a las islas remotísimas, mágicas,
que allá en el azul índigo, libertadas, navegan.

Allí también viví, allí, ciudad graciosa, ciudad honda.
Allí, donde los jóvenes resbalan sobre la piedra amable,
y donde las rutilantes paredes besan siempre
a quienes siempre cruzan, hervidores, en brillos.

Allí fui conducido por una mano materna.
Acaso de una reja florida una guitarra triste
cantaba la súbita canción suspendida en el tiempo;
quieta la noche, más quieto el amante,
bajo la luna eterna que instantánea transcurre.

Un soplo de eternidad pudo destruirte,
ciudad prodigiosa, momento que en la mente de un Dios emergiste.
Los hombres por un sueño vivieron, no vivieron,
eternamente fúlgidos como un soplo divino.

Jardines, flores. Mar alentado como un brazo que anhela
a la ciudad voladora entre monte y abismo,
blanca en los aires, con calidad de pájaro suspenso
que nunca arriba ¡Oh ciudad no en la tierra!

Por aquella mano materna fui llevado ligero
por tus calles ingrávidas. Pie desnudo en el día.
Pie desnudo en la noche. Luna grande. Sol puro.
Allí el cielo eras tú, ciudad que en él morabas.
Ciudad que en él volabas con tus alas abiertas.

Sombra del Paraíso (1939-1943), 1944.

La nuit de l’Espagne franquiste. Á Madrid, 3 rue Velintonia (aujourd’hui rue Vicente Aleixandre), dans la retraite de sa petite maison tranquille, un poète, depuis des mois, interroge le silence. Il a quarante-six ans. Une santé délicate (néphrite tuberculeuse en 1925 et ablation d’un rein en 1932) (“una mala salud de hierro”) l’oblige à observer chaque après-midi de longues heures de repos dans son jardin. Les franquistes ont tué son ami Federico García Lorca. Les autres poètes de sa génération ont dû s’exiler : Rafael Alberti, Luis Cernuda, Jorge Guillén, Pedro Salinas, Manuel Altolaguirre, Emilio Prados. Le plus jeune, son protégé d’Orihuela, Miguel Hernández, est mort de tuberculose en prison à Alicante, le 28 mars 1942, deux ans auparavant.

La mémoire de Vicente Aleixandre le ramène à l’époque heureuse de son enfance, de son adolescence, dans la ” ville du Paradis ” (Málaga), ” l’angélique cité qui, surplombant la mer, préside à son écume “.

Un livre naît, l’un des plus caractéristiques de la poésie espagnole du XX ème siècle: Ombre du Paradis.

Vicente Aleixandre a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 1977. Il est mort, tout près de chez lui, dans la clinique Santa Elena où est né le 15 septembre 2019, mon petit-fils, M.

Traductions en français:

La destruction ou l’amour. Traduction française de Jacques Ancet. Federop, 1975 &1977.

Poésie totale. Traduction française de Roger Noël-Mayer. Gallimard, 1977.

Ombre du paradis. Traduction française de Roger Noël-Mayer et Claude Couffon. Gallimard, 1980.

Málaga. Teatro romano siglo I a.de C. Alcazaba siglo XI.

Luis Cernuda

Luis Cernuda

La Casa

Desde siempre tuviste el deseo de la casa, tu casa, envolviéndote para el ocio y la tarea en una atmósfera amiga. Mas primero no supiste (porque eso lo aprenderías luego, a fuerza de vivir entre extraños) que tras de tu deseo, mezclado con él, estaba otro: el de un refugio con la amistad de las cosas. Afuera aguardaría lo demás, pero adentro estarías tú y lo tuyo.

Un día, cuando ya habías comenzado a rodar por el mundo, soñando tu casa, pero sin ella, un acontecer inesperado te deparó al fin la ocasión de tenerla. Y la fuiste levantando en torno de ti, sencilla, clara, propicia: la mesa, el diván, los libros, la lámpara – atmósfera que llenaban con su olor algunas flores de temporada.

Pero era demasiado ligera, y tu vida demasiado azarosa, para durar mucho. Un día, otro día, desapareció tan inesperada como vino. Y seguiste rodando por tantas tierras, alguna que ni hubieras querido conocer. Cuántos proyectos de casa has tenido después, casi realizados en otra ocasión para de nuevo perderlos más tarde.

Sólo cuatro paredes, espacio reducido como la cabina de un barco, pero tuyo y con lo tuyo, aun a sabiendas de que su abrigo pudiera resultar transitorio; ligera, silenciosa, sola, sin la presencia y el ruido ofensivos de esos extraños con los que tantas veces ha sido tu castigo compartir la vivienda y la vida; alta, con sus ventanas abiertas al cielo y a las nubes, sobre las copas de unos árboles.

Pero es un sueño al que ya por imposible renuncias, aunque sea realidad de todos a la que no puedes aspirar. Resistir es demasiado pobre y cambiante – te dices, escribiendo estas líneas de pie, porque ni una mesa tienes; tus libros (los que has salvado) por cualquier rincón, igual que tus papeles. Después de todo, el tiempo que te queda es poco, y quien sabe si no vale más vivir así, desnudo de toda posesión, dispuesto siempre para la partida.

[1963]

Ocnos, 1942-1949 -1963.

Le poète andalou a intitulé Ocnos un recueil de 31 poèmes en prose, publié en 1942 à Londres. Il y recrée avec mélancolie et désespoir ses souvenirs d’enfance et d’adolescence de Séville depuis son exil à Glasgow (Écosse). Le livre aura deux autres éditions en 1949 (46 poèmes), à Madrid, et en 1963 à Xalapa (Mexique) (63 poèmes). Il y ajoute chaque fois de nouvelles expériences de son exil. Luis Cernuda est mort à México le 5 novembre 1963 quelques jours avant de recevoir les premiers exemplaires de l’édition définitive dont il avait corrigé les épreuves.

Dans la mythologie grecque, Ocnos est une figure symbolique de l’effort inutile. Dans l’au-delà, c’est un honnête travailleur, marié à une femme extravagante qui dépense tout ce qu’il gagne. Il tresse sans fin une corde qu’une ânesse à ses côtés ronge sans arrêt.
Il existe une traduction en français de Jacques Ancet. Elle a été publiée par Les Cahiers des Brisants en 1987. Je ne l’ai jamais vue.

«Luis Cernuda nous laisse l’image d’un poète solitaire, blessé, mais libre, errant par un monde dont il rejette en bloc toutes les valeurs au nom d’une vérité «qui ne s’appelle pas gloire, fortune ou ambition, mais amour ou désir». Son œuvre, subversive et exemplaire, biographie spirituelle où s’affirme son irréductible différence nous renvoie à notre propre condition. Luis Cernuda ne parle pas pour tous, mais pour chacun de nous.» (Jacques Ancet).

Joseph Conrad

Joseph Conrad.

Joseph Conrad ( de son vrai nom Józef Teodor Konrad Korzeniowski) est né le 3 décembre 1857 à Berditchev (Ukraine, alors Empire russe). Il est mort le 3 août 1924 à Bishopsbourne (Angleterre). Ce Polonais est un des écrivains majeurs en langue anglaise du XX ème siècle.

Youth. 1898. Jeunesse. Traduit par G. Jean-Aubry Gallimard Paris, 1925.

«And we all nodded at him: the man of finance, the man of accounts, the man of law, we all nodded at him over the polished table that like a still sheet of brown water reflected our faces, lined, wrinkled; our faces marked by toil, by deceptions, by success, by love; our weary eyes looking still, looking always, looking anxiously for something out of life, that while it is expected is already gone—has passed unseen, in a sigh, in a flash—together with the youth, with the strength, with the romance of illusions.»

«Et tous nous l’approuvions: l’homme de finance, l’homme de chiffres, l’homme de loi, tous nous l’approuvions, par-dessus la table polie, qui comme une immobile nappe d’eau brune, réfléchissait nos visages sillonnés et ridés, nos visages marqués par le travail, par les déceptions, par le succès, par l’amour, et nos yeux las cherchant encore, cherchant toujours, cherchant avidement à arracher à la vie ce quelque chose qui, alors qu’on l’attend encore, s’est déjà dissipé – a passé à notre insu, dans un soupir, dans un éclair -avec la jeunesse, avec la force, avec la séduction romanesque des illusions.»

Aragon

Louis Aragon (Man Ray) 1923.

Printemps: vendredi 20 mars 2020. Équinoxe à 04:49:36.

« J’en étais là de mes pensées lorsque sans que rien en eût décelé les approches, le printemps entra dans le monde.
C’était un soir, vers cinq heures, un samedi: tout à coup, c’en est fait, chaque chose baigne dans une autre lumière et pourtant il fait encore assez froid, on ne pourrait dire ce qui vient de se passer. Toujours est-il que le tour des pensées ne saurait rester le même; elles suivent à la déroute une préoccupation impérieuse. On vient d’ouvrir le couvercle de la boîte. Je ne suis plus maître tellement j’éprouve ma liberté. Il est inutile de rien entreprendre. Je ne mènerai plus rien au-delà de son amorce tant qu’il fera ce temps de paradis. Je suis le ludion de mes sens et du hasard. Je suis comme un joueur assis à la roulette, ne venez pas lui parler de placer son argent dans les pétroles. Il vous rirait au nez. Je suis à la roulette de mon corps et je joue sur le rouge. Tout me distrait indéfiniment, sauf de ma distraction même. Un sentiment comme de noblesse me pousse à préférer cet abandon et je ne saurais entendre les reproches que vous me faites. Au lieu de vous occuper de la conduite des hommes, regardez plutôt passer les femmes.” Le Paysan de Paris. 1926.

Livre de Poche n°1670. Deuxième trimestre 1966.

Miquel Martí i Pol 1929 – 2003

Miquel Martí i Pol . Octobre 1985 (Josep M. Montaner).

Miquel Martí i Pol est né le 19 mars 1929 à Roda de Ter, en Catalogne.

Solstici

Reconduïm-la a poc a poc, la vida,
a poc a poc i amb molta confiança,
no pas pels vells topants ni per dreceres
grandiloqüents, sinó pel discretíssim
camí del fer i desfer de cada dia.
Reconduïm-la amb dubtes i projectes,
i amb turpituds, anhels i defallences,
humanament, entre brogit i angoixes,
pel gorg dels anys que ens correspon de viure.

En solitud, però no solitaris,
reconduïm la vida amb la certesa
que cap esforç no cau en terra eixorca.
Dia vindrà que algú beurà a mans plenes
l’aigua de llum que brolli de les pedres
d’aquest temps nou que ara esculpim nosaltres.

L’àmbit de tots els àmbits. 1981.

Solsticio

Reconduzcamos poco a poco, la vida,
poco a poco y con mucha confianza,
no por los viejos senderos ni por atajos
grandilocuentes, sino por el discretísimo
camino del hacer y deshacer de cada día.
Reconduzcámola con dudas y proyectos,
y con torpezas, anhelos y desfallecimientos,
humanamente, entre ruido y angustias,
por la cuenca de los años que nos corresponde vivir.

En soledad, pero no solitarios,
reconduzcamos la vida con la certeza
de que ningún esfuerzo cae en tierra estéril.
Llegará el día en que alguien beberá a manos llenas
el agua de luz que brote de las piedras
de este tiempo nuevo que ahora esculpimos.

Solstice

Reconduisons peu à peu la vie,
peu à peu, mais avec toute la confiance,
non par les vieilles allées et les sentiers
grandiloquents mais en prenant le discret
chemin du faire et défaire quotidiens.
Reconduisons-la avec doutes et projets,
turpitudes, aspirations et défaillances;
humainement, entre vacarme et angoisses,
par le goulot des années qu’il nous reste à vivre.

Dans la solitude, mais non pas solitaires,
reconduisons la vie, avec la certitude
qu’aucun effort ne peut finir dans le désert.
Un jour viendra quelqu’un boira à pleines mains
l’eau de lumière qui sourdra des pierres
de ce temps nouveau que nous sculptons.

Joie de la parole. Traduction: Patrick Gifreu. Orphée La Différence. 1993.

Équinoxe de mars vendredi 20 mars 2020 à 04h49

Nicanor Parra II

Solo de piano

Ya que la vida del hombre no es sino una acción a distancia,
Un poco de espuma que brilla en el interior de un vaso;
Ya que los árboles no son sino muebles que se agitan:
No son sino sillas y mesas en movimiento perpetuo;
Ya que nosotros mismos no somos más que seres
(Como el Dios mismo no es otra cosa que Dios)
Ya que no hablamos para ser escuchados
Sino para que los demás hablen
Y el eco es anterior a las voces que lo producen;
Ya que ni siquiera tenemos el consuelo de un caos
En el jardín que bosteza y que llena de aire,
Un rompecabezas que es preciso resolver antes de morir
Para poder resucitar después tranquilamente
Cuando se ha usado en exceso de la mujer;
Ya que también existe un cielo en el infierno,
Dejad que yo también haga algunas cosas:

Yo quiero hacer un ruido con los pies
Y quiero que mi alma encuentre su cuerpo.

Poemas y antipoemas, 1954.

Solo de piano

Puisque la vie d’un homme n’est qu’une action à distance,
Un peu d’écume qui brille à l’intérieur d’un verre;
Puisque les arbres ne sont rien que des meubles qui bougent:
Rien que des tables, des chaises en mouvement perpétuel;
Puisque nous-mêmes nous ne sommes plus que des êtres
(Comme le dieu lui-même n’est pas autre chose que dieu);
Puisque nous ne parlons plus pour être écoutés
Mais pour que les autres parlent
Et que l’écho est antérieur aux voix qui le produisent;
Puisque nous n’avons même pas la consolation d’un chaos
Dans le jardin qui bâille et qui se remplit d’air,
Un casse-tête qu’il faut résoudre avant de mourir
Pour pouvoir ensuite tranquillement ressusciter
Quand on a usé de la femme à l’excès;
Puisqu’il y a aussi un ciel en enfer,
Permettez que je fasse moi aussi deux trois choses :

Je veux faire du bruit avec les pieds
Et je veux que mon âme trouve son corps.

(Traduction Bernard Pautrat)

Piano Solo

Since man’s life is nothing but a bit of action at a distance,
A bit of foam shining inside a glass;
Since trees are nothing but moving trees;
Nothing but chairs and tables in perpetual motion;
Since we ourselves are nothing but beings
(As the godhead itself is nothing but God);
Now that we do not speak solely to be heard
But so that others may speak
And the echo precede the voice that produces it;
Since we do not even have the consolation of a chaos
In the garden that yawns and fills with air,
A puzzle that we must solve before our death
So that we may nonchalantly resuscitate later on
When we have led woman to excess;
Since there is also a heaven in hell,
Permit me to propose a few things

I wish to make a noise with my feet
I want my soul to find its proper body.

(Traduction William Carlos Williams.)

William Carlos Williams 1883-1963.