Arthur Rimbaud et la Commune de Paris

Arthur Rimbaud. Gravure sur bois parue dans Le Livre des masques de Remy de Gourmont (Félix Vallotton) 1896.

Quand la Commune de Paris éclate en mars 1871, Arthur Rimbaud est dans les Ardennes à Charleville, sa ville natale. Plusieurs contemporains affirment qu’il s’est rendu à Paris et qu’il a intégré la Garde nationale en avril ou en mai 1871. Rien n’est moins sûr. Ses sympathies vont, bien sûr, à la Commune. Plusieurs poèmes le montrent clairement comme Chant de guerre parisien (1871) et Les Mains de Jeanne-Marie (1872?). Le premier a été écrit le 15 mai 1871, moins d’une semaine avant le début de la Semaine sanglante (21-28 mai 1871). On le trouve inséré dans la célèbre Lettre du Voyant qu’il a envoyée le 15 mai 1871 à Paul Demeny (1844-1918). Cette correspondance définit une nouvelle poétique où l’actualité, l’objectivité ont toute leur place. Le poème, parfois difficile et obscur, tire sa force du contraste entre l’atmosphère bucolique et les réalités de la guerre civile.
Les Mains de Jeanne-Marie est un hommage aux Communardes. Rimbaud renouvelle un thème plastique et littéraire classique : l’étude des mains (Théophile Gautier , Germain Nouveau, Paul Verlaine). Le prénom est clairement symbolique. Il renvoie à la sainteté et à la virginité de la mère du Christ, à l’héroïsme de Jeanne d’Arc. On peut y entendre aussi la Marianne républicaine. Cette femme s’oppose à l’aristocrate, à la bigote, à la courtisane. Le manuscrit porte la date de « fév. 1872 », mais il a peut-être été seulement recopié à cette date. La copie autographe par Rimbaud que Verlaine déclarait avoir perdu a été retrouvée et publiée en juin 1919, dans la revue Littérature (n°4), fondée par André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault, alors dadaïstes. Le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale.

Chant de guerre parisien

Le Printemps est évident, car
Du cœur des Propriétés vertes
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes.

Ô mai ! Quels délirants cul-nus!
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !

Ils ont schako, sabre et tam-tam
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n’ont jam, jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !

Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !

Thiers et Picard sont des Éros
Des enleveurs d’héliotropes
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes…

Ils sont familiers du Grand Truc!…
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc
Et ses reniflements à poivre !

La Grand ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle…

Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !

Les mains de Jeanne-Marie

Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l’été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes. –
Sont-ce des mains de Juana ?

Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans les lunes
Aux étangs de sérénités ?

Ont-elles bu des cieux barbares,
Calmes sur les genoux charmants ?
Ont-elles roulé des cigares
Ou trafiqué des diamants ?

Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d’or ?
C’est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?

Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khenghavars ou des Sions ?

Ces mains n’ont pas vendu d’oranges,
Ni bruni sur les pieds des dieux :
Ces mains n’ont pas lavé les langes
Des lourds petits enfants sans yeux.

Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d’ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l’usine,
Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses d’échines,
Des mains qui ne font jamais mal,
Plus fatales que des machines,
Plus fortes que tout un cheval !

Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !

Ça serrerait vos cous, ô femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.

L’éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !

Une tache de populace
Les brunit comme un sein d’hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu’en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d’amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
Á vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c’est un Soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
On veut vous déhâler, Mains d’ange,
En vous faisant saigner les doigts !

Vigneux-sur-Seine. Les Briques Rouges. Inauguration du Monument en l’honneur de la Résistance le 7 mai 1967. (Jean-Pierre Demarchi 1928-1979)

De 1965 à 1972, j’ai habité à Vigneux-sur-Seine – 91, 7 rue de la Commune de Paris, dans le grand ensemble HLM Les Briques Rouges (architecte: Paul Chemetov).

Charles Baudelaire

Portrait de Charles Baudelaire (André Breton). Envoi autographe signé à Elisa Breton, née Bindorff (1906-2000) : « Pour Elisita, André, 1960 »

Charles Pierre Baudelaire est né le 9 avril 1821 au 13 rue Hautefeuille (Paris, VI).

CXXVI. Le voyage

À Maxime Du Camp.


I

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’oeil ! »
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L’Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Étonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu?

IV

« Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

” – La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

” Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

” Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

V
Et puis, et puis encore?

VI

« Ô cerveaux enfantins!

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

” La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

” Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

” Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

” L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
“Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !”

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l’opium immense !
– Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »

VII

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

” Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ! »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Composé en février 1859 à Honfleur.

Les Fleurs du mal. 1861.

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/12/17/le-voyage-charles-baudelaire/

William Butler Yeats

William Butler Yeats (John Butler Yeats). 1898.

W.B.Yeats traduit par Yves Bonnefoy et Octavio Paz.

Vacillation

IV

My fiftieth year had come and gone,
I sat, a solitary man,
In a crowded London shop,
An open book and empty cup
On the marble table-top.
While on the shop and street I gazed
My body of a sudden blazed;
And twenty minutes more or less
It seemed, so great my happiness,
That I was blessed and could bless.


IV

Ma cinquantième année avait passé,
J’étais assis, solitaire comme je suis,
Dans un salon de thé encombré à Londres.
Un livre ouvert, une tasse vide
Sur la tablette de marbre.
Et comme je regardais la salle, la rue,
D’un coup mon corps s’embrasa,
Et pendant vingt minutes, à peu près,
Il me parut, si grand fût mon bonheur,
Que j’étais béni et pouvais bénir.

Quarante-cinq poèmes, suivi de La Résurrection. Hermann, 1989 pour la traduction française de Yves Bonnefoy . 1993 NRF. Poésie/ Gallimard, Paris.

Vacilación

IV

Cincuenta años cumplidos y pasados.
Perdido entre el gentío de una tienda,
me senté, solitario, a una mesa,
un libro abierto sobre el mármol falso,
viendo sin ver las idas y venidas
del torrente. De pronto, una descarga
cayó sobre mi cuerpo, gracia rápida,
y por veinte minutos fui una llama :
ya, bendito, podía bendecir.


Traduction : Octavio Paz.

(Merci à Lorenzo Oliván)

René Char – Étienne Jodelle

Je relis la biographie de Laurent Greilsamer, L’éclair au front. La vie de René Char. Fayard, 2004 et feuillette à nouveau Char dans l’atelier du poète (Quarto Gallimard, 1996. Édition établie par Marie-Claude Char) J’y retrouve la description de son P.C. de Céreste pendant la guerre.

Pierre Zyngerman, Témoignage, 1967. Pages 354-355. (1)

« Char n’appartenait à aucun parti, mais il sut mener entre tous les partis, entre toutes les factions, entre tous les individus, une extraordinaire action de préservation de l’unité, d’accroissement de l’efficacité, sans jamais perdre de vue le but à atteindre : battre les Allemands. Dans ce domaine, il eut à mener et sut mener une véritable action de gouvernement, « politique » dans le plus haut sens du terme.
L’influence de Char était si décisive et la confiance que tous lui faisaient si grande, qu’un mot de lui, un avis, un jugement (il eut souvent, en effet, à se trouver dans une position de juge) suffisait à dénouer les situations les plus compliquée et à trancher les cas les moins solubles. […] Char […] ne cessa de poursuivre un destin unificateur mais en dehors de l’égide d’aucun clan. Non pour faire triompher une autorité politique plutôt qu’une autre, mais pour donner une plus grande efficacité à la Résistance, et conférer la dignité à laquelle ils avaient droit à tous les combattants valables, à tous à égalité. Il les mettait sur le même plan, à quelque parti qu’ils appartiennent et quelle que fût leur obédience. […] C’est dans cet esprit que, par exemple, il prit sur lui d’armer les communistes. […] Ce village (Céreste) m’impressionnait profondément. J’ai toujours pensé que René Char l’avait choisi intentionnellement. Toujours est-il que le mélange des circonstances dramatiques de la Résistance, de la situation géographique et stratégique de ce village, et de la présence de Char et de nos camarades, font que Céreste occupe une place à part dans ma mémoire. […] Des gens très divers nous aidaient : ouvriers agricoles, notaires, gendarmes, commerçants, braconniers, etc., et nul autre que Char n’aurait su obtenir le concours de gens aussi divers et aussi éloignés, au moins au départ, de l’état d’esprit de la Résistance. Le P.C. de René Char se trouvait dans une maison du village, située non pas du côté du Lubéron, mais de l’autre côté de la route Apt-Forcalquier, sur un éperon de terre dominant un vallon. Quand on entrait dans la pièce où il travaillait, on était extrêmement impressionnée par plusieurs éléments, et cela à chaque fois. Les détails tels que je me les rappelle étaient les suivants : sur un buffet, une pierre du pays ; au centre, un poêle […] ; au mur, il y avait une reproduction en couleurs du Prisonnier de Georges de La Tour, tableau qui m’a toujours paru résumer d’une façon particulièrement saisissante et profonde notre situation d’alors. Il faut d’ailleurs préciser que, lors des longues conversations que nous avions sur tous les sujets et au cours desquelles Char faisait partager sa vision des choses, Georges de La Tour comptait beaucoup. – Et surtout, il y avait la présence si athlétique, si exacte, si rassurante de Char…»

Job raillé par sa femme (ou le prisonnier) (Georges de La Tour) 1625-50. Épinal, Musée départemental d’art ancien et contemporain. René Char découvre Georges de La Tour lors d’une exposition organisée à l’Orangerie (Paris) de novembre 1934 à février 1935: « Les Peintres de la Réalité en France au XVII ème siècle ».

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/02/21/rene-char-georges-de-la-tour/

René Char devait compléter lui-même cette description. Il avait cloué sur un autre mur une copie de sa main d’un poème d’Étienne Jodelle…(2)

XXX

Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde,
Loin de chemin, d’orée et d’adresse et de gens ;
Comme un qui, en la mer grosse d’horribles vents
Se voit presque engloutir des grands vagues de l’onde ;

Comme un qui erre aux champs lorsque la nuit au monde
Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps
Voie, route et lumière et, presque avec le sens
Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit — ayant ces maux fini leur tour —
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire ;

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J’oublie, en revoyant votre heureuse clarté,
Forêt, tourmente et nuit, longue, orageuse et noire.

Œuvres et meslanges poëtiques d’Estienne Jodelle sieur du Lymodin. Paris, N. Chesneau et M. Patisson, 1574.

1) Pierre Zyngerman (Léon Saingermain ou Léon, 1922-2004) fut l’adjoint de René Char à la SAP des Basses-Alpes de décembre 1943 à juillet 1944. Char le cite deux fois dans les feuillets d’Hypnos et lui adresse le feuillet 87. D’après Antoine Coron, (Dictionnaire René Char, sous la direction de Danièle Leclair & Patrick Née, Paris : Classiques Garnier, collection « Dictionnaires et synthèses » 2015) Pierre Zyngerman, présent sur le terrain dès les premiers parachutages de décembre 1943, mit sur pied en juin 1944, la station de radio-phare d’Oraison, prépara le terrain « Chenille » et permit avec Archiduc (Camille Rayon, responsable de la région 2, voir Feuillets d’Hypnos 30), la nuit du 11 au 12 août 1944, l’atterrissage d’un Dakota avec quinze passagers, et du matériel, vingt-deux personnes décollant aussitôt pour Alger. Il fit partie du groupe qui arracha Vincent Recco à la Gestapo, et c’est lui aussi qui négocia avec le commandant Horeau su camp des Mées un stock de vêtements pour habiller les réfractaires. (Notes d’Amaury Nauroy. René Char Georges Mounin Correspondance 1943-1988. Gallimard, 2020. Page 335)

2) Étienne Jodelle (1532 – 1573 ), est un des sept poètes du groupe de la Pléiade (XVI ème siècle) avec Pierre de Ronsard, Joachim Du Bellay, Jean-Antoine de Baïf, Rémy Belleau, Jacques Peletier et Pontus de Tyard. Il organise les spectacles de la Cour sous Henri II. Il meurt dans la misère. Avec Cléopatre captive (1553), il est l’initiateur de la tragédie française classique. Il est le premier à y introduire l’alexandrin. Charles de La Mothe, son ami et exécuteur testamentaire, après sa mort, fait imprimer ses Œuvres et meslanges poëtiques (Paris, N. Chesneau et M. Patisson, 1574).

René Char

Relecture des Feuillets d’Hypnos après la Correspondance. 1943-1988 de René Char et Georges Mounin ( 2020. Éditée par Amaury Nauroy, Gallimard, 592 pages).

Il s’agit de notes écrites entre 1943 et 1944. Elles n’ont été publiées qu’à la fin de la guerre en avril 1946 dans la collection Espoir, dirigée par Albert Camus. Le recueil a d’abord été édité séparément, puis intégré dans Fureur et mystère ( Gallimard, septembre 1948). Il prend place entre Seuls demeurent ( Gallimard, février 1945) et Le Poème pulvérisé (Fontaine, 1947).

De 1939 à 1944, René Char interrompt ses publications littéraires, hormis quelques publications éparses de poèmes dans des revues.

René Char, Lettre à Georges Mounin. L’Isle 15 mars 1943.

« Depuis 1940, je n’ai rien fait imprimer estimant que la nausée ne s’accordait pas de la poésie, d’autres instruments étant plus efficaces pour abattre le rocher sur lequel trop de poètes se sont hissés et chantent, non gênés par l’équivoque, mariniers de la mélasse ! »

Démobilisé en juillet 1940, René Char rejoint sa ville natale L’Isle-sur-la-Sorgue. En septembre, il est dénoncé comme communiste auprès du préfet du Vaucluse, pour son activité politique antérieure, liée au Mouvement surréaliste. La police de Vichy perquisitionne son domicile le 20 décembre 1940. René Char s’éloigne et trouve refuge à Céreste (Basses-Alpes). Il entre dans la clandestinité et noue des rapports avec des résistants à Céreste, L’Isle-sur-la-Sorgue, Aix, Avignon et Digne. En 1942, Il adhère à l’Armée secrète (A.S.) et prend le nom de Capitaine Alexandre . Dès 1942, il effectue les premiers sabotages contre l’armée d’occupation italienne. De l’été 1943 à l’été 1944, il est à la tête du Service Action Parachutage de la zone Durance. La S.A.P. Basses-Alpes a réceptionné cinquante-trois parachutages et constitué vingt et un dépots d’armes ainsi qu’un réseau de communications radio et un système interdépartemental de transports clandestins.

Il se surnomme alors Hypnos, dieu du sommeil. Il incarne l’homme qui veille durant l’hiver et la nuit. La Résistance en sommeil peut s’éveiller à tout moment. Son surnom inspire en partie le titre de l’ouvrage. Il est dédié à Albert Camus, ami de René Char. On peut trouver des points communs avec les idées développées dans L’Homme révolté (Gallimard, 1951).

Journal de guerre, agenda, livre de bord. Les poèmes prennent la forme de courtes notes, voire d’aphorismes. Certaines de ces 237 notes poétiques se rattachent à la maxime tandis que d’autres relatent avec précision les actions des Résistants, sous forme de courts récits ou de témoignages.
«L’écriture, c’est de la respiration de noyé.» (Lettre à Paul Éluard, décembre 1929 ou janvier 1930, collection particulière, citée par Jean-Claude Mathieu, La Poésie de René Char ou le sel de la splendeur. I. Traversée du surréalisme, Paris, José Corti, 1984, p. 120.)

Le Monde des Livres, 24 décembre 2020
Correspondance. « Correspondance. 1943-1988 », de René Char et Georges Mounin.
Il y aurait tant de raisons de lire toutes affaires cessantes la correspondance que René Char entretint avec Georges Mounin, auteur, en 1946, du premier essai sur son œuvre (Avez-vous lu Char ?), et futur linguiste : la profondeur de leurs échanges, leur inévitable divergence à partir de 1948, pour raisons idéologiques (Char opposant à la tyrannie communiste une fervente exigence morale, face à un Mounin stalinien), ou le percutant regard que le poète jette sur ses contemporains… Mais une seule suffit : le verbe fulgurant de Char, son intransigeance face à toute forme de récupération. Qu’un homme ayant lutté par les armes contre les nazis ait ainsi ignoré tout enrégimentement fascine. La force de Char fut de refuser « [s]a confiance en l’homme entreprenant pour ne lui accorder que [s]on amour et quelquefois [s]on horreur ». Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »)

Quelques exemples:

22 AUX PRUDENTS : Il neige sur le maquis et c’est contre nous chasse perpétuelle. Vous dont la maison ne pleure pas, chez qui l’avarice écrase l’amour, dans la succession des journées chaudes, votre feu n’est qu’un garde-malade. Trop tard. Votre cancer a parlé. Le pays natal n’a plus de pouvoirs.

32 Un homme sans défauts est une montagne sans crevasses. Il ne m’intéresse pas.
(Règle de sourcier et d’inquiet.)

48 Je n’ai pas peur. J’ai seulement le vertige. Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi. L’affronter horizontalement.

59 Si l’homme ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.

72 Agir en primitif et prévoir en stratège.

79 Je remercie la chance qui a permis que les braconniers de Provence se battent dans notre camp. La mémoire sylvestre de ces primitifs, leur aptitude pour le calcul, leur flair aigu pour tous les temps, je serais surpris qu’une défaillance survînt de ce côté. Je veillerai à ce qu’ils soient chaussés comme des dieux !

104 Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.

124 LA-FRANCE-DES-CAVERNES

169 La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

186 Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ?

193 L’insensibilité de notre sommeil est si complète que le galop du moindre rêve ne parvient pas à le traverser, à le rafraîchir. Les chances de la mort sont submergées par une inondation d’absolu telle qu’y penser suffit à faire perdre la tentation de la vie qu’on appelle, qu’on supplie. Il faut beaucoup nous aimer, cette fois encore, respirer plus fort que le poumon du bourreau.

197 Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue.

237 Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.

George Steiner évoque René Char (alias « Capitaine Alexandre » dans la résistance)
et le Feuillet d’Hypnos 138 .

https://debraisesetdombre.com/tag/resistance/

Portrait de René Char. 1934. Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Don de Marc Engelhard.

Raúl Zurita – Pablo Neruda

Raúl Zurita (Boris Herrera Allende).

J’ai lu, il y a quelques jours, sur le journal d’information en ligne El Español, un article plein de paradoxes du polémique et grand poète chilien Raúl Zurita : “ENTREVISTA AL POETA Raúl Zurita: “Soy un comunista en 2020: quiero una revolución y una sociedad sin clases” (27/11/2020)

https://www.elespanol.com/cultura/20201127/raul-zuritasoy-comunista-quiero-revolucion-sociedad-sin/539196123_0.html

Il a reçu en 2020 le Prix Reina Sofía de Poesie Iberoamericaine. C’est un partisan de l’art total. “Zurita realizó variadas acciones utilizando su cuerpo como medio de expresión. El 2 de junio de 1982, su obra creativa da un nuevo paso con el poema La vida nueva, escrito en los cielos de Nueva York, mediante cinco aviones que trazaban las letras con humo blanco y las cuales se recortaban contra el azul del cielo. Esta creación estaba compuesta por quince frases de 7-9 kilómetros de largo cada una, en español. El trabajo fue registrado en vídeo por el artista Juan Downey. Otra acción artística consistió en plasmar en el desierto de Chile la frase “Ni pena ni miedo”, en 1993, cuya fotografía cierra el libro La vida nueva y que por su extensión, 3.140 metros, solo puede ser leída desde lo alto. “

Quelques passages de cet article:

P.- ¿Sigue siendo usted comunista? ¿Se puede ser comunista en 2020?

R.- Soy un comunista en 2020.

El machismo en la poesía
P.- ¿Cree usted que el mundo de la poesía ha sido machista?

R.- ¡Por supuesto que ha habido machismo, no tengo ninguna duda! Ha habido muchas mujeres poetas sobresalientes que han sido apocadas o apartadas definitivamente por ser mujeres. ¡No está tan lejana la época de la quema de brujas…! Sí creo que están en todos los planos y en el artístico también, muy fuerte.

P.- ¿Y si hacemos una revancha histórica?

R.- Bueno, entiendo que puedan querer una revancha histórica, estarían en todo su justo derecho. Ahora, yo creo que el mundo será femenino y masculino o no será. Masculino y femenino con todos los grados que hay entremedio: el mundo tiene que ir con todas las opciones personales, sexuales, políticas… y mientras tú no violentes a otro, está todo bien.

Al poeta le gusta leer a Idea Vilariño. “Es una maravilla. Era tan buena como Onetti y sin embargo ese machismo estuvo ahí…”, resopla, y comienza a recitar en alto su poema más crudo e inolvidable, Ya no: “No te veré morir”, paladea, con cierto desapego. Y rápidamente se repone de la traza de nostalgia: “Pero yo creo que en la gente más joven todo esto está cambiando, ya los tipos comparten lo del lavar los platos, tengo esa sensación”, guiña.

El Neruda violador
Como admira tanto a Neruda, le pregunto por ese episodio sangrante y horrible de su biografía: cuando confesó que había violado a una mujer pobre que ejercía de sirvienta. “Anne Carson dijo algo extremadamente sabio: menos mal que no sabemos nada de la vida personal de Platón. ¡Si ahora prohibimos a Platón se nos cae todo, se nos cae Occidente, lo que estamos hablando ahora…! Sería una confusión tremenda… radical… Neruda fue un violador sin duda y no se jactó, se arrepintió. El tipo lo dijo y se sintió pésimo con la chica de Indonesia. Se sintió lo peor, literalmente, y nunca más. Eso está dicho”, cuenta.

Y continúa: “Yo he vivido en un país y un continente donde la mayor parte de los hijos son producto de violaciones. Del conquistador a la conquistada, del español hacia la india. Neruda es el mejor poeta en lengua castellana para mí. Ahora quieren derribar su nombre y alzar a Gabriela Mistral, que es muy buena, pero no es Neruda. Soy nerudiano. Es un genio. Y si Neruda hubiese sido mujer me hubiese importado un pepino, habría sido una gran poeta igual”, zanja.”

Je reviens donc une fois de plus aux poèmes de Pablo Neruda que je relis ces derniers temps. Pas le Neruda politique, mais le Neruda sceptique, âgé, fatigué. Un Neruda pour temps de pandémie.

Y cuánto vive ?

Cuánto vive el hombre, por fin ?

Vive mil días o uno solo ?

Una semana o varios siglos ?

Por cuánto tiempo muere el hombre ?

Qué quiere decir «Para Siempre» ?

Preocupado por este asunto
me dediqué a aclarar las cosas.

Busqué a los sabios sacerdotes,
los esperé después del rito,
los aceché cuando salían
a visitar a Dios y al Diablo.

Se aburrieron con mis preguntas.
Ellos tampoco sabían mucho,
eran sólo administradores.

Los médicos me recibieron,
entre una consulta y otra,
con un bisturí en cada mano,
saturados de aureomicina,
más ocupados cada dia.
Según supe por lo que hablaban
el problema era como sigue :
nunca murió tanto microbio,
toneladas de ellos caían,
pero los pocos que quedaron
se manifestaban perversos.

Me dejaron tan asustado
que busqué a los enterradores.
Me fui a los ríos donde queman
grandes cadáveres pintados,
pequeños muertos huesudos,
emperadores recubiertos
por escamas aterradoras,
mujeres aplastadas de pronto
por una ráfaga de cólera.
Eran riberas de difuntos
y especialistas cenicientos.

Cuando llegó mi oportunidad
les largué unas cuantas preguntas,
ellos me ofrecieren quemarme :
era todo lo que sabían.

En mi país los enterradores
me contestaron, entre copas:
—« Búscate una moza robusta,
y déjate de tonterías. »

Nunca vi gentes tan alegres.

Cantaban levantando el vino
por la salud y por la muerte.
Eran grandes fornicadores.

Regresé a mi casa más viejo
después de recorrer el mundo.

No le pregunto a nadie nada.

Pero sé cada día menos.

Estravagario, 1958.

Et combien vit-il?

Combien vit l’homme, enfin ?

Vit-il mille jours ou un seul ?

Pour combien de temps l’homme meurt-il ?

Que veut dire « pour toujours » ?

Préoccupé par cette affaire
je me suis consacré à élucider les choses.

J’ai recherché les prêtres savants,
je les ai attendus après le rite,
je les ai guettés lorsqu’ils sortaient
pour rendre visible à Dieu et au Diable.
Ils se lassèrent de mes questions.
Eux non plus ne savaient pas grand-chose,
Ils n’étaient que des administrateurs.
Les médecins me reçurent,
entre une consultation et une autre,
avec un bistouri dans chaque main,
saturés d’auréomycine,
chaque jour plus occupés
Selon ce que j’appris à travers ce qu’ils disaient
le problème était le suivant :
jamais n’est mort tant de microbes
il en tombait des tonnes,
mais le peu qui resta
se révélait pervers.

Ils m’effrayèrent tant
que j’ai cherché les fossoyeurs.
Je partis aux fleuves où ils brûlent
de grands cadavres peints,
de petits morts osseux,
des empereurs recouverts
d’écailles terrifiantes,
des femmes aplaties tout à coup
par une rafale de colère.
C’étaient des rives de défunts
et des spécialistes cendreux.
Quand vint mon tour
je leur posai quelques questions,
ils me proposèrent de me brûler :
c’était tout ce qu’ils savaient.
Dans mon pays les fossoyeurs
me répondirent, entre deux verres :
— « Trouve-toi donc une jeune fille robuste,
et laisse tomber toutes ces sottises. »
Je n’ai jamais vu de gens si joyeux.
Ils chantaient en levant le vin
à la santé et à la mort.
C’étaient de grands fornicateurs.
Je rentrai chez moi plus vieux
après avoir parcouru le monde.
Je ne demande rien à personne.
mais je sais chaque jour moins de choses.

Vaguedivague. Gallimard. 1971. Traduction Guy Suarès.

Jean-Marie Laclavetine évoque la mémoire de son ami, l’homme de théâtre et traducteur Guy Suarès (1932-1996), dans son livre La vie des morts, Gallimard, 2021. ” J’aurais tant voulu qu’il reste longtemps parmi nous. Il me manque. Tu l’aurais aimé. D’abord parce qu’il était d’ascendance hispanique, avait joué et mis en scène Federico García Lorca et Rafael Alberti, connu et traduit Neruda et José Bergamín. et puis, parce qu’il était impossible de ne mas l’aimer, voilà tout. (…) J’ai connu Guy à France Culture. il administrait le bureau de lecture des dramatiques radiopĥoniques. (…) Il avait créé et dirigé entre 1962 et 1971, à la demande d’André Malraux, une compagnie de théâtre, la Comédie de la Loire.” (pages 109-110)

Louis Aragon

Portrait de Louis Aragon (Robert Delaunay), 1922.

Les Adieux et autres poèmes” est le dernier recueil de poèmes paru du vivant d’Aragon. Ce sont des poèmes publiés entre 1958 et 1979, dispersés dans des revues et ailleurs. Aragon est âgé et souffrant. C’est Jean Ristat qui assiste Aragon et est l’artisan de cette entreprise de “recollection”. Aragon a choisi le titre faisant allusion à la sonate de Beethoven.

VII

Un jour vient que le temps ne passe plus
Il se met au travers de notre gorge
On croirait avaler du plomb
Qu’est-ce en nous qui fait ce soufflet de forge

Un jour vient que le temps est arrêté
Comme un chien devant une perdrix rouge
Changé de corps un coeur déconcerté
Une main tremblant de ce qu’elle touche

Un jour vient ou c’est peut être une nuit
Que le temps se meurt d’une mort humaine
Et la vie alors se réduit au bruit
Dans le ciel d’avions qui se promènent

Un jour vient que rien n’est plus qu’un récit
Rien ne fut rien n’est comme on le raconte
On construit de mots la chair du passé
Au poignet des gens ont gelé leurs montres

Un jour vient que tout n’est qu’un à-peu-près
Faux-semblant miroir masque épouvantail
Tout pour vous se vend au plus vil prix
Brocanteurs du temps au soir des batailles

Charognards le poids de votre genou
Le toucher de vos doigts profanatoires
un discours jeté comme un drap sur vous
C’est cela que vous appelez l’Histoire

Les Adieux et autres poèmes. Poèmes des années soixante. 1982.

André Breton – Pierre Reverdy

J’ai relu un peu par hasard certains poèmes de Pierre Reverdy (1889 – 1960). Ce poète était tenu en haute estime par André Breton.

En février 1924, les éditions Gallimard publient dans leur nouvelle collection Les Documents bleus , sous le titre Les pas perdus, un recueil de vingt-quatre articles d’André Breton écrits entre 1917 (Guillaume Apollinaire) et 1923 (La confession dédaigneuse). Ils avaient précédemment été publiés, en revue – surtout dans Littérature, dirigée par Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault – et pour des expositions (Giorgio de Chirico, Max Ernst et Francis Picabia). C’est la première fois qu’un livre d’André Breton était publié par un grand éditeur.

On y trouve Caractères de l’évolution moderne et ce qui en participe. Il s’agit du texte d’une conférence qu’a faite André Breton le 17 novembre 1922 à l’Ateneo de Barcelone dans le sillage de Francis Picabia. En effet, du 18 novembre au 8 décembre 1922, celui-ci expose aux galeries Dalmau. Le catalogue de l’exposition est préfacé par André Breton et illustré de reproductions en noirs contrecollés. Ce texte annonce Le Surréalisme et la peinture (1928). Il signale l’importance de l’oeuvre de Pablo Picasso, puis de celles de Francis Picabia, Giorgio de Chirico, Marcel Duchamp, Max Ernst.

Optophone I (Francis Picabia) v 1921-22 Barcelone. Galeries Dalmau. Catalogue de l’exposition Picabia. 18 Novembre – 8 Decembre 1922?

Il parle aussi des poètes et je retiens ce qu’il dit de Pierre Reverdy:

« De tous les poètes vivants, l’un de ceux qui semblent avoir pris sur eux-mêmes, au plus haut point, ce recul qui manque tellement à Apollinaire, l’un de ceux dont la vie doit passer pour la mieux exempte de cette platitude qui est la monnaie courante de l’action littéraire (et cela ce reconnaît à ce que, de son temps, il paraît voué à l’extrême solitude), c’est Pierre Reverdy. Dans son œuvre où le mystère moderne un moment se concentre, on parle à mots couverts de ce que personne ne sait et cela ne serait rien si, avec Reverdy, le mot le plus simple ne naissait sans cesse à une existence figurée jusqu’à se perdre dans l’indéfini.

Le soir couchant ferme la porte
Nous sommes au bord du chemin
Dans l’ombre
près du ruisseau où tout se tient.

A mon sens, il est certain qu’une telle attitude, jusqu’ici purement statique et contemplative, ne se suffit pas à elle-même. Mais elle me paraît de nature à impliquer une action que Reverdy, si, comme je le crois, il n’est pas le prisonnier d’une forme, a beau jeu de mener maintenant pour notre plus grand saisissement.» (Les pas perdus, Gallimard, 1924)

On peut relire entier le poème cité par Breton:

Sur le talus

Le soir couchant ferme une porte
Nous sommes au bord du chemin
Dans l’ombre
près du ruisseau où tout se tient

Si c’est encore une lumière
La ligne part à l’infini

L’eau monte comme une poussière

Le silence ferme la nuit

Les ardoises du toit. 1918. in Plupart du temps.

Trois autres pour le plaisir:

Carrefour

S’arrêter devant le soleil
Après la chute ou le réveil
Quitter la cuirasse du temps
Se reposer sur un nuage blanc
Et boire au cristal transparent
De l’air
De la lumière
Un rayon sur le bord du verre
Ma main déçue n’attrape rien
Enfin tout seul j’aurai vécu
Jusqu’au dernier matin

Sans qu’un mot m’indiquât quel fut le bon chemin

Les Ardoises du toit, 1918.

Cœur à cœur

Enfin me voilà debout
Je suis passé par là
Quelqu’un passe aussi par là maintenant
Comme moi
Sans savoir où il va

Je tremblais
Au fond de la chambre le mur était noir
Et il tremblait aussi
Comment avais-je pu franchir le seuil de cette porte

On pourrait crier
Personne n’entend
On pourrait pleurer
Personne ne comprend

J’ai trouvé ton ombre dans l’obscurité
Elle était plus douce que toi-même
Autrefois
Elle était triste dans un coin
La mort t’a apporté cette tranquillité
Mais tu parles tu parles encore
Je voudrais te laisser

S’il venait seulement un peu d’air
Si le dehors nous permettait encore d’y voir clair
On étouffe
Le plafond pèse sur ma tête et me repousse
Où vais-je me mettre où partir
Je n’ai pas assez de place pour mourir
Où vont les pas qui s’éloignent de moi et que j’entends
Là-bas très loin
Nous sommes seuls mon ombre et moi
La nuit descend

La Lucarne ovale, 1916.

Toujours là

J’ai besoin de ne plus me voir et d’oublier
De parler à des gens que je ne connais pas
De crier sans être entendu
Pour rien tout seul
Je connais tout le monde et chacun de vos pas
Je voudrais raconter et personne n’écoute
Les têtes et les yeux se détournent de moi
Vers la nuit
Ma tête est une boule pleine et lourde
Qui roule sur la terre avec un peu de bruit

Loin
Rien derrière moi et rien devant
Dans le vide où je descends
Quelques vifs courants d’air
Vont autour de moi
Cruels et froids
Ce sont des portes mal fermées
Sur des souvenirs encore inoubliés
Le monde comme une pendule s’est arrêté
Les gens sont suspendus pour l’éternité
Un aviateur descend par un fil comme une araignée

Tout le monde danse allégé
Entre ciel et terre
Mais un rayon de lumière est venu
De la lampe que tu as oubliée d’éteindre
Sur le palier
Ah ce n’est pas fini
L’oubli n’est pas complet
Et j’ai encore besoin d’apprendre à me connaître

La lucarne ovale. 1916.

Pierre Reverdy (Amedeo Modigliani), 1915. Baltimore Museum of Art.

Eugénio de Andrade

Deux poèmes d’Eugénio de Andrade :

Fais une clef, même petite

Fais une clef, même petite,
entre dans la maison.
Consens à la douceur, aie pitié
de la matière des songes et des oiseaux.

Invoque le feu, la clarté, la musique
des flancs.
Ne dis pas pierre, dis fenêtre.
Ne sois pas comme l’ombre.

Dis homme, enfant, étoile.
Répète les syllabes
où la lumière est heureuse et s’attarde.

Répète encore : homme, femme, enfant.
Là où plus jeune est la beauté.

Blanc sur blanc. 1988. Traduit du portugais par Michel Chandeigne.

Faz uma chave, mesmo pequena

Faz uma chave, mesmo pequena,
entra na casa.
Consente na doçura, tem dó
da matéria dos sonhos e das aves.

Invoca o fogo, a claridade, a música
dos flancos.
Não digas pedra, diz janela.
Não sejas como a sombra.

Diz homem, diz criança, diz estrela.
Repete as sílabas
onde a luz é feliz e se demora.

Volta a dizer: homem, mulher, criança.
Onde a beleza é mais nova.

Branco no Branco. 1984.

Avec la mer

J’apporte la mer entière dans ma tête
De cette façon
Qu’ont les jeunes femmes
D’allaiter leurs enfants ;
Ce qui ne me laisse pas dormir,
Ce n’est pas le bouillonnement de ses vagues,
Ce sont ces voix
Qui, sanglantes, se lèvent de la rue
Pour tomber à nouveau,
Et en se traînant
Viennent mourir à ma porte.

Anthologie de la poésie portugaise contemporaine 1935-2000, Traduit du portugais par Michel Chandeigne.

Com o mar

Trago o mar todo na cabeça
daquele modo
que as mulheres novas
dao de mamar aos filhos;
o que me nao deixa dormir
nao é o marulho das suas vagas,
sao essas vozes
que da rua se levantam a sangrar
para voltarema cair,
e rastejando
vêm morrer à minha porta.

Le poète portugais Eugénio de Andrade (de son vrai nom José Fontinhas) est né le 19 janvier 1923 à Póvoa de Atalaia (province de Beira Baixa). Il est d’origine paysanne. Après la séparation de ses parents, il passe son enfance avec sa mère dans son village natal. Tous deux s’installent ensuite à Lisbonne (1932-1943).
Il travaille comme fonctionnaire (inspecteur administratif des services médicaux sociaux) de 1947 à 1950, d’abord à Lisbonne , puis à Porto de 1950 à 1983.
Il est l’un des poètes les plus importants de l’après-guerre au Portugal.
Il a reçu le prix Camões de la littérature portugaise en 2001.
Il reconnaît l’influence de poètes comme Gustavo Adolfo Bécquer, San Juan de la Cruz, Fernando Pessoa, Arthur Rimbaud ou Walt Whitman. Il a traduit en portugais Federico García Lorca, Antonio Machado, Juan Ramón Jiménez et Yannis Ritsos.
Il est mort à 82 ans le 13 juin 2005 à Porto des suites d’une longue maladie neurologique.

Principaux ouvrages
1948 As mãos e os frutos (Les Mains et les Fruits)
1974 Escrita da Terra (Écrits de la terre)
1980 Matéria solar (Matière solaire. La Différence, 1986)
1982 O Peso da sombra (Le Poids de l’ombre. La Différence, 1986)
1984 Branco no branco (Blanc sur Blanc. La Différence, 1988)
1987 Vertentes do olhar (Versants du regard et autres poèmes en prose. La Différence, 1990)
1988 O Outro nome da Terra ( L’autre nom de la terre. La Différence, 1990)
1994 Oficio da paciência (Office de la patience. La Différence, 1995)
1995 O sal da língua (Le Sel de la langue. La Différence, 1999)
2000 Poesia [1940-2000]

Matière solaire, Le Poids de l’ombre et Blanc sur blanc. NRF. Poésie /Gallimard n°195. 2004.

«Ma mère est la figure centrale de ma vie. Elle habite ma poésie avec, à gauche, les bergers et, à droite, l’enfant.»

«Depuis que j’étais enfant, je n’ai connu que le soleil et l’eau…J’ai appris que peu de choses sont absolument nécessaires. Ce sont ces choses que ma poésie aime et exalte. La terre et l’eau, la lumière et le vent se sont mêlés pour donner corps à tout amour dont ma poésie est capable.»

André Velter, dans le journal Le Monde, considère qu’ «Eugénio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ d’extraction mentale.»

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/08/08/eugenio-de-andrade-i-1923-2005/

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/08/08/eugenio-de-andrade-ii-1923-2005/

Portrait d’Eugénio de Andrade (Augusto Gomes 1910-1976), 1953.

Pablo Neruda II – Jean-Marie Laclavetine

Visite hebdomadaire chez Gibert. J’achète quelques livres dont La vie des morts (Gallimard, 2021) de Jean-Marie Laclavetine. J’avais lu son livre précédent Une amie de la famille (Gallimard, 2019). Le 1 novembre 1968, sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour à Biarritz, sa sœur aînée Annie avait été emportée par une vague. Elle avait vingt ans, lui quinze. Un demi-siècle plus tard, il a pu évoquer ce jour et partir à la recherche d’Annie. Dans ce nouveau livre, il décide de dire à Annie ce que les vivants lui ont raconté d’elle, de lui montrer à quel point elle est restée présente. « La vie des morts ». Les proches décédés continuent de lui parler.

Deux citations en exergue: Pablo Neruda et Tennesse Williams.

On peut y lire quinze vers du deuxième poème de Vaguedivague (Estravagario).

Pido silencio

Ahora me dejen tranquilo.
Ahora se acostumbren sin mí.

Yo voy a cerrar los ojos.

Y sólo quiero cinco cosas,
cinco raíces preferidas.

Una es el amor sin fin.

Lo segundo es ver el otoño.
No puedo ser sin que las hojas
vuelen y vuelvan a la tierra.

Lo tercero es el grave invierno,
la lluvia que amé, la caricia
del fuego en el frío silvestre.

En cuarto lugar el verano
redondo como una sandía.

La quinta cosa son tus ojos,
Matilde mía, bienamada,
no quiero dormir sin tus ojos,
no quiero ser sin que me mires:
yo cambio la primavera
por que tú me sigas mirando.

Amigos, eso es cuanto quiero.
Es casi nada y casi todo.

Ahora si quieren se vayan.

He vivido tanto que un día
tendrán que olvidarme por fuerza,
borrándome de la pizarra:
mi corazón fue interminable.

Pero porque pido silencio
no crean que voy a morirme:
me pasa todo lo contrario:
sucede que voy a vivirme.

Sucede que soy y que sigo.

No será, pues, sino que adentro
de mí crecerán cereales,
primero los granos que rompen
la tierra para ver la luz,
pero la madre tierra es oscura:
y dentro de mí soy oscuro:
soy como un pozo en cuyas aguas
la noche deja sus estrellas
y sigue sola por el campo.

Se trata de que tanto he vivido
que quiero vivir otro tanto.

Nunca me sentí tan sonoro,
nunca he tenido tantos besos.

Ahora, como siempre, es temprano.
Vuela la luz con sus abejas.

Déjenme solo con el día.
Pido permiso para nacer.

Estravagario, 1958.

Je demande le silence

Qu’on me laisse tranquille à présent.
Qu’on s’habitue sans moi à présent.

Je vais fermer les yeux.

Et je ne veux que cinq choses,
cinq racines préférées.

L’une est l’amour sans fin.

La seconde est de voir l’automne.
Je ne peux être sans que les feuilles
volent et reviennent à la terre.

La troisième est le grave hiver,
La pluie que j’ai aimé, la caresse
Du feu dans le froid sylvestre.

Quatrièmement l’été
rond comme une pastèque.

La cinquième chose ce sont tes yeux,
ma Mathilde bien aimée,
je ne veux pas dormir sans tes yeux,
je ne veux pas être sans que tu me regardes:
je change le printemps
afin que tu continues à me regarder.

Amis, voilà ce que je veux.
C’est presque rien et c’est presque tout.

A présent si vous le désirez partez.

J’ai tant vécu qu’un jour
vous devrez m’oublier inéluctablement,
vous m’effacerez du tableau :
mon coeur n’a pas de fin.

Mais parce que je demande le silence
ne croyez pas que je vais mourir :
c’est tout le contraire qui m’arrive
il advient que je vais me vivre.
Il advient que je suis et poursuis.

Ne serait-ce donc pas qu’en moi
poussent des céréales,
d’abord les grains qui déchirent
la terre pour voir la lumière,
mais la terre mère est obscure,
et en moi je suis obscur :

Je suis comme un puits dans les eaux
duquel la nuit dépose ses étoiles
et poursuis seul à travers la campagne.

Le fait est que j’ai tant vécu
que je veux vivre encore autant.

je ne me suis jamais senti si vibrant,
je n’ai jamais eu tant de bécots.

A présent, comme toujours, il est tôt.
La lumière vole avec ses abeilles.

Laissez-moi seul avec le jour.
Je demande la permission de naître.

Vaguedivague, Gallimard, 1971. Traduction de Guy Suarès.
Collection Poésie/Gallimard n° 485, 2013.

Santiago de Chile. Quartier Bellavista de la commune de Providencia. La Chascona, maison que Pablo Neruda fit construire pour Matilde Urrutia à partir de 1953. Architecte: Germán Rodríguez Arias. Aujourd’hui siège de la Fondation Pablo Neruda.