Fernando Pessoa (1888 – 1935 )

Retrato de Fernando Pessoa ( José de Almada Negreiros 1893-1970 ) 1954.

A espantosa realidade das coisas
É a minha descoberta de todos os dias.
Cada coisa é o que é,
E é difícil explicar a alguém quanto isso me alegra,
E quanto isso me basta.

Basta existir para se ser completo.
Tenho escrito bastantes poemas.
Hei-de escrever muitos mais, naturalmente.
Cada poema meu diz isto,
E todos os meus poemas são diferentes,
Porque cada coisa que há é uma maneira de dizer isto.

Às vezes ponho-me a olhar para uma pedra.
Não me ponho a pensar se ela sente.
Não me perco a chamar-lhe minha irmã.
Mas gosto dela por ela ser uma pedra,
Gosto dela porque ela não sente nada,
Gosto dela porque ela não tem parentesco nenhum comigo.

Outras vezes oiço passar o vento,
E acho que só para ouvir passar o vento vale a pena ter nascido.

Eu não sei o que é que os outros pensarão lendo isto;
Mas acho que isto deve estar bem porque o penso sem esforço,
Nem ideia de outras pessoas a ouvir-me pensar;
Porque o penso sem pensamentos,
Porque o digo como as minhas palavras o dizem.

Uma vez chamaram-me poeta materialista,
E eu admirei-me, porque não julgava
Que se me pudesse chamar qualquer coisa.
Eu nem sequer sou poeta: vejo.
Se o que escrevo tem valor, não sou eu que o tenho:
O valor está ali, nos meus versos.
Tudo isso é absolutamente independente da minha vontade.

7-11-1915

Alberto CaeiroPoemas Inconjuntos.

———————————————————————————————–L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.

Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.

Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

7-11-1915

Alberto CaeiroPoèmes désassemblés – Le Gardeur de troupeaux (Poésie/Gallimard) – Traduit du portugais par Armand Guibert (1960).———————————————————————————————–

La confondante réalité des choses
Est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est
Et il est difficile d’expliquer à quiconque à quel point cela me réjouit,
Et à quel point cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.
J’ai écrit pas mal de poèmes.
J’en écrirai plus encore, naturellement.
Chacun de mes poèmes dit ça,
Et tous mes poèmes sont différents,
Puisque chaque chose qui existe est une manière de dire ça.

Quelquefois je me mets à regarder une pierre.
Je ne mets pas à penser si elle sent.
Je ne me fourvoie pas à l’appeler ma sœur.
Mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
Je l’aime parce qu’elle ne ressent rien,
Je l’aime parce qu’elle n’ a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
Et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, ça vaut la peine d’être né.

Je ne sais pas ce que les autres penseront en lisant ceci;
Mais je trouve que ça doit être bien puisque je le pense sans anicroche,
Sans la moindre idée de témoins attentifs à m’écouter penser;
Puisque je le pense sans pensée,
Puisque je le dis comme le disent mes mots.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
Et j’en ai été fort surpris, car j’étais à cent lieues de penser
Qu’on pût m’affubler du moindre nom.
Moi je ne suis même pas poète: je vois.
Si ce que j’écris a quelque valeur, ce n’est pas moi qui l’ai;
La valeur se trouve ici, dans mes vers.
Tout ça est indépendant de ma volonté.

7-11-1915

Alberto Caeiro, Poèmes non assemblés. Traduction de Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier. Christian Bourgois Editeur 1989. Reprise dans La Pléiade de Fernando Pessoa, Oeuvres poétiques, 2001.

Carlo Cassolla (1917 -1987)

J’ai lu la longue nouvelle La Coupe de bois, réeditée il y a peu par les éditions Sillage, suivant les conseils de Léon- Marc Lévy dans le Club de la Cause Littéraire. Elle a été écrite par le romancier italien Carlo Cassola (1917-1987), avec grande difficulté, quelques mois après le brusque décès de sa première femme, Rosa Falchi, en 1949. Elle sera publiée d’abord par la revue Paragone-Litteratura en décembre 1950. J’avais déjà lu en son temps son roman, La Ragazza, réédité par Cambourakis en 2015. Cette lecture ne m’avait pas particulièrement marqué. J’aime pourtant beaucoup la littérature italienne publiée après la Seconde Guerre mondiale: Elio Vittorini, Cesare Pavese, Italo Calvino, Beppe Fenoglio, Natalia Ginzburg, Giorgio Bassani, Pier Paolo Pasolini…D’autre part, tous les livres de Cassola publiés en France ont été traduits par le grand poète suisse, Philippe Jaccottet.

Bûcheron de 37-38 ans, Guglielmo vient de perdre sa jeune épouse, Rose, mère de ses deux petites filles, Irma et Adriana. Après avoir confié ses enfants à sa sœur Caterina, il achète à un bon prix le droit de faire une coupe de bois dans la forêt d’une lointaine vallée de montagne dans les Apennins toscans (les collines de Berignone où Cassola avait été partisan). Lui et son équipe de quatre bûcherons (Fiore le contremaître, Francesco, le conteur, Amedeo, son cousin, et le jeune Germano, passionné par les femmes et la chasse) ont devant eux plusieurs mois de travail. Marqué par le deuil, Guglielmo se réfugie dans la forêt et s’ isole du monde. Les cinq hommes vivent de peu pendant cinq mois dans la cabane qu’ils ont construite. Ils coupent des arbres, subissent la pluie et le froid. Le cœur de Guglielmo est brisé. A la fin, la tâche accomplie, il rentre dans son village, San Dalmazio, s’arrête un instant à la porte du cimetière et pense à sa femme morte.

« Aveva messo il sacco a terra e si era appoggiato al cancello del camposanto. Non gli era mai accaduto di sentirsi così disperato, nemmeno nei giorni della disgrazia. Per qualche momento farneticò addirittura; pensava di stendersi lì in terra e lasciarsi morire. »

« Il avait posé son sac à terre, et s’était appuyé à la grille du cimetière.
Jamais il ne s’était senti à ce point désespéré, même au moment du malheur. Quelques instants il perdit presque le sens, rêvant de se laisser tomber à terre et d’y mourir.»

« Pensava che Rosa avrebbe dovuto aiutarlo. Non era possibile continuare così. Lassù nel cielo doveva dargli la forza di vivere. E guardò in alto. Ma era tutto buio, non c’era una stella.

« Il songeait que Rose devait à tout prix l’aider. Qu’il ne pouvait continuer ainsi. Du haut du ciel, elle devait lui donner la force de vivre.
Il leva les yeux. Le ciel était entièrement noir, sans une étoile.»

Carlo Cassola écrit un texte simple et sombre sur le deuil. Le travail et la nature n’apaisent pas l’homme meurtri. Il décrit avec justesse la vie des bûcherons et les relations entre ces hommes silencieux, en particulier entre le veuf, Guglielmo et le vieux charbonnier triste et solitaire qui aime les étoiles.

Carlo Cassola.

Carlo Cassola est un romancier et essayiste italien, né le 17 mars 1917 à Rome et mort le 29 janvier 1987 à Montecarlo, près de Lucques en Toscane. Il fait des études de droit à partir de 1935 à l’Université de Rome et en sort diplomé en 1939. Il commence à publier en 1937 au moment où il doit faire son service militaire. En 1940, il enseigne à Volterra en Toscane et se marie avec Rosa Falchi. Celle-ci mourra brutalement en 1949 d’une grave crise rénale. Très tôt, il s’oppose à la politique italienne de l’Italie de Mussolini et s’affirme antifasciste et internationaliste. En 1941, il est mobilisé, mais ne sera pas envoyé au combat. En 1943, il prend contact avec des résistants de la région de Volterra. Responsable des explosifs, il combattra jusqu’en août 1944. A la libération, il s’implique dans les activités du parti d’Action, qui s’auto-dissoudra en 1946. Il est professeur d’histoire et de philosophie de 1948 à 1962 au lycée de la ville de Grossetto, chef-lieu du sud de la Toscane. En 1951, il se remarie avec Guiseppina Rabagli. La ragazza lui vaut le prix Strega et le succès. Son roman sera adapté au cinéma par Luigi Comencini en 1963 et interprété par Claudia Cardinale. En 1971 il souffre d’un infarctus. Il est atteint d’une grave maladie cardiaque. Il tombe amoureux de Pola Natali en 1974 et l’épousera en 1986. A la fin de sa vie, il milite pour le désarmement et la cause animale.

Il a publié 38 romans et nouvelles, dont 10 sont traduits en français ainsi que 13 essais.

Oeuvres traduites en français:

1952 Fausto e Anna. Fausto et Anna, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1961
1953 Il taglio del bosco. La Coupe de bois: récits, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1963; réédition, Paris, éditions Sillage, 2018.
1960 La ragazza di Bube. La Ragazza, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1962; réédition, Paris, LGF, «Le Livre de poche » n°2754, 1970; réédition, Paris, Cambourakis, «Letteratura», 2015.
1961 Un cuore arido. Un cœur aride, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1964; réédition, Paris, Gallimard,«Folio» n°645, 1974.
1964 Il cacciatore. Le Chasseur, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1966; réédition, Paris, Seuil,«Points» n°365, 1989.
1967 Storia di Ada; La maestra. Fiorella, suivi de Jours mémorables, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1969.
1969 Una relazione. Une liaison, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1971; réédition, Paris, LGF,«Le Livre de poche»n° 3868, 1974.
1970 Paura e tristezza. Anna de Volterra, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1973.
1973 Monte Mario. Mario, Paris, Seuil, 1975.
1976 L’antagonista. L’Antagoniste, traduit par Philippe Jaccottet. Paris, Seuil, 1978.

Fernando Pessoa (1888 – 1935)

Fernando Pessoa (sculpture de Lagoa Henriques 1923-2009), Café A Brasileira, Chiado, Lisbonne.

Tabacaria (Fernando Pessoa – Álvaro de Campos )

Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo…

Bureau de tabac (Fernando Pessoa – Álvaro de Campos)

Je ne suis rien.
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde…

15 janvier 1928.

Thomas Bernhard

Thomas Bernhard.

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain autrichien qui m’intéresse même si son nihilisme total est souvent déroutant. «Il incarne la figure la plus aboutie du dénigreur et, en même temps, il n’est jamais dupe de ses sarcasmes.» dit de lui Roland Jaccard. Cet écrivain était très à la mode dans les années 80 et 90. Il avait obtenu le Prix Médicis étranger en 1988 pour son roman, Maîtres anciens. On parle un peu moins de lui aujourd’hui.

Je me suis replongé dans son œuvre et j’ai lu justement Maîtres anciens (1985, publié chez Gallimard en 1988. Folio n°2276, 1991) pour rechercher d’abord ce qu’il disait de Gustav Klimt.

Le roman est sous-titré comédie. L’ apparence est compacte. C’est un monologue. Pas de chapitre, pas de retour à la ligne. Tous est rédigé en style indirect. Les phrases sont répétitives, ponctuées de dit-il. L’écriture est obsessionnelle, bourrée de tics de langage.

Trois personnages apparaissent: Atzbacher, un écrivain qui ne publie pas, joue plus ou moins le rôle du narrateur; Reger, un vieux critique musical, qui depuis une trentaine d’années se rend au Musée des Arts Anciens de Vienne (Kunsthistorisches Museum) et s’asseoit face au tableau L’Homme à la barbe blanche du Tintoret et Irrsigler, gardien du musée.

L’Homme à la barbe blanche. v 1545. Vienne, Kunsthistorisches Museum.

Reger a plus de 80 ans. Devenu veuf récemment, il soliloque, parle d’art et de philosophie et déverse sa haine de la société et de l’état autrichiens. Comme Thomas Bernhard, il dénonce l’hypocrisie de la petite bourgeoise catholique et les restes de l’idéologie nazie qu’a embrassée avec enthousiasme la population dans les années 30.

Comme Thomas Bernhard, Reger ne ménage personne. Tous les artistes ont un «défaut rédhibitoire.»

« Les soi-disant maîtres anciens n’ont jamais fait que servir l’Etat ou servir l’Eglise, ce qui revient au même, ne cesse de dire Reger, un empereur ou un pape, un duc ou un archevêque. Tout comme le soi-disant homme libre est une utopie, le soi-disant artiste libre a toujours été une utopie, une folie, c’est ce que dit souvent Reger. »

« Hé oui, a dit Reger, même si nous le maudissons et même si, parfois, il nous paraît complètement superflu et si nous sommes obligés de dire qu’il ne vaut tout de même rien, l’art, lorsque nous regardons ici les tableaux de ces soi-disant maîtres anciens, qui très souvent et naturellement avec les années nous paraissent de plus en plus profondément inutiles et vains, et de plus, rien d’autre que des tentatives impuissantes pour s’établir habilement sur la terre entière, tout de même rien d’autre ne sauve les gens comme nous que justement cet art maudit et satané et souvent répugnant à vomir et fatal, voilà ce qu’a dit Reger. »

Ses propos sur Klimt n’apparaissent qu’ à la fin du roman:

« Avec Mahler, la musique autrichienne a vraiment atteint son point le plus bas, a dit Reger. Le plus pur kitsch provoquant l’hystérie de la masse, tout comme Klimt, a-t-il dit. Schiele est le peintre le plus important. Aujourd’hui même un tableau médiocre de Klimt kitsch coûte plusieurs millions de livres, a dit Reger, c’est dégoûtant.»

Reger vit à dans un grand appartement situé Singerstrasse à Vienne qu’il a hérité de sa femme: «Rempli de meubles de la famille de sa femme, l’appartement régérien de Singerstrasse est le type même de ce qu’on appelle un appartement Jugendstil où il y a effectivement, accrochés aux murs, tout un tas de Klimt et de Schiele et de Gerstl et de Kokoschka, rien que des tableaux que ma femme tenait en haute estime, voilà ce qu’a dit un jour Reger, mais qui m’ont toujours inspiré à moi-même une profonde répulsion.»

«La peinture du tournant du siècle n’est que du kitsch et ce n’es pas mon genre (…) tandis que ma femme a toujours été attirée par elle, sinon positivement fascinée.»

« Vous savez, a dit Reger à cette occasion, je suis toujours dégoûté de ces choses qui justement sont modernes.(…) Et Schiele et Klimt, ces kitschistes, sont tout de même aujourd’hui les plus modernes de tous, c’est pourquoi, au fond, Klimt et Schiele me dégoûtent tellement.»

Ce roman est caractéristique de l’oeuvre de Thomas Bernhard, si contradictoire: celle d’un misanthrope passionné par le genre humain, celle d’un artiste que l’art dégoûte, mais qui ne peut s’en passer.

Miguel Torga

Miguel Torga.

Miguel Torga est un grand écrivain portugais qui n’est pas vraiment reconnu en France à sa juste valeur.   Né le 12 août 1907 dans le Nord-Est du Portugal, dans la région de  Trás-os-Montes, il s’appelait en réalité Adolfo Correia da Rocha. Il partit à 13 ans pour le Brésil et travailla alors dans une plantation de café.  Il revint ensuite dans son pays et devint médecin à Coimbra. Il sera victime de la censure de dictature de Salazar (1932-1968) et préférera donc longtemps publier à compte d’auteur. Il sera même emprisonné  pendant deux mois de décembre 1939 à février 1940. Son pseudonyme, Torga, veut  dire bruyère sauvage. Il est mort à Coimbra le 17 janvier 1995.

En 1994, les éditions José Corti permirent de découvrir l’excellente version française de ses contes, due à Claire Cayron. Elle est reprise aujourd’hui par les éditions Chandeigne.

Miguel Torga, Contes de la Montagne. Édition intégrale traduite du portugais par Claire Cayron. Chandeigne, 379 p., 22 €.

Principaux autres recueils en français:

Lapidaires, Paris, Éditions de l’Équinoxe, 1982 ; réédition, Paris, J. Corti, 1990.

En franchise intérieure : journal 1933-1977, Paris, Aubier Montaigne, 1982.

La Création du monde, Paris, Aubier, 1984 ; réédition, Paris, Garnier-Flammarion no 1042, 1999.

Portugal, Paris, Arléa, 1988 ; réédition, Paris, J. Corti, 1996.

Senhor Ventura, Paris, J. Corti, 1991 ; réédition, Paris, J. Corti, Les Massicotés no 15, 2005.

Contes et nouveaux contes de la Montagne, Paris, J. Corti, 1994 ; réédition, Paris, J. Corti, Les Massicotés no 5, 2004.

En chair vive : journal 1977-1993, Paris, J. Corti, 1997.

Vendange, Paris, J. Corti, 1999.

Conseil de Miguel Torga au Président de la République (de 1976 à 1986), le général Ramalho Eanes: « Seja sério, mas não se leve a sério. » «Soyez sérieux, mais ne vous prenez jamais au sérieux.»

Journal (En Franchise intérieure (1933-1977) et En Chair vive (1977-1993):

«Tant de journaux, tant de radios, tant d’agences de presse, et jamais l’humanité n’a autant marché à tâtons. Chaque heure qui passe est une énigme camouflée sous un millier d’explications. La vérité, de nos jours, est comme l’ombre du mensonge» (26 février 1947).

Lors d’une conférence au Brésil 1954: «L’universel, c’est le local moins les murs. C’est l’authentique qui peut être vu sous tous les angles et qui sous tous les angles est convaincant, comme la vérité.»

«Pas plus que le saint, l’artiste n’est un opposant au pouvoir. Il est l’opposé du pouvoir, même sans atteindre à la sainteté. Plus qu’un révolutionnaire, c’est un révolté; et plus encore qu’un révolté, un rebelle. Un champion de la liberté, tellement libre qu’il vit en lutte permanente avec ses propres démons»

«L’homme ne se découvre qu’en découvrant.»

Aujourd’hui, à Coimbra où le nom de Torga est partout, on peut lire sur un mur ce graffiti : « O único tirano que admitimos é a voz da nossa consciência » (« Le seul tyran que nous acceptons est la voix de notre conscience »).

Coimbra. Río Mondego.

Josep Fontana

Josep Fontana, 2017.

L’historien catalan, Josep Fontana i Lázaro, né le 20 novembre 1931 à Barcelone, est  mort dans sa ville natale le 28 août 2018. Ce grand historien marxiste était  professeur émérite de l’université Pompeu Fabra de Barcelone et spécialiste de l’histoire de l’Espagne contemporaine. Il se présentait comme “rojo y nacionalista, que no son dos cosas incompatibles”. Il fut membre du PSUC de 1957 à 1980. Le franquisme l’expulsa de l’université en 1966 à cause de son engagement politique.

Principales oeuvres: – La quiebra de la monarquía absoluta (1814-1820), 1971.

– Historia. Análisis del pasado y proyecto social, 1982.

La crisis del Antiguo Régimen (1808-1832) , 1992.

Hacienda y Estado 1823-1833, 2001.

Por el bien del imperio. Una historia del mundo desde 1945, 2011.

La formació d’una identitat, 2014

El siglo de la revolución. Una historia del mundo desde 1914, 2017.

Ses maîtres furent Ferran Soldevila, Jaume Vicens Vives et Pierre Vilar.

Il avait fait publier en espagnol chez Ariel, puis Crítica de grands historiens comme Eric Hobsbawm, E. P. Thompson, George Rudé, Michele Vovelle, Marc Bloch, Albert Soboul  Mary Beard, Pierre Vilar ou David S. Landes.

Un seul de ses livres a été publié et préfacé en français par Jacques Le Goff au Seuil en 1995 dans la collection Faire l’Europe: L’Europe en procès. Publié en espagnol en 1994:  Europa ante el espejo.

Ce poème de Bertolt Brecht était affiché dans son bureau:  » “Quien todavía esté vivo que no diga jamás: lo que es seguro no es seguro. Todo no será siempre igual. Cuando hayan hablado los opresores, hablarán los oprimidos. El que haya caído, debe levantarse, el que haya perdido, debe luchar. ¿Quién podrá detener al que conoce la verdad? Porque los vencidos de hoy son los vencedores de mañana, y el jamás se va a convertir en ahora mismo”.

Bertolt Brecht.

ELOGE DE LA DIALECTIQUE
L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr.
Les oppresseurs dressent leurs plans pour 10 000 ans.
La force affirme : les choses resteront ce qu’elles sont.
Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent,
Et sur tous les marchés l’exploitation proclame : c’est maintenant que je commence.
Mais chez les opprimés, beaucoup disent maintenant:
Ce que nous voulons ne viendra jamais.

Celui qui vit encore ne doit pas dire: jamais.
Ce qui est assuré n’est pas sûr.
Les choses ne restent pas ce qu’elles sont.
Quand ceux qui règnent auront parlé,
Ceux sur qui ils régnaient parleront.
Qui donc osé dire: jamais?
De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous.
De qui dépend qu’elle soit brisée ? De nous.
Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse.
Celui qui est perdu : qu’il lutte!
Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir?
Les vaincus d’aujourd’hui sont les vainqueurs de demain.
Et jamais devient : aujourd’hui. »

(Traduction: Maurice Regnaut)

Terence Davies

Terence Davies

Filmographie de Terence Davies, metteur en scène britannique né à Liverpool le 10 novembre 1945. Je vois ses films depuis 1988 et son film, très personnel,  Distant Voices, Still Lives.

1976: Children (moyen-métrage)
1980: Madonna and Child (moyen-métrage)
1983: Death and Transfiguration (moyen-métrage)
1984: The Terence Davies Trilogy (réunion des trois précédents)
1988: Distant Voices, Still Lives
1991: The Long Day Closes
1996: The Neon Bible (La Bible de néon)
2000: Chez les heureux du monde (The House of Mirth)
2008: Of Time and the City (documentaire)
2011: The Deep Blue Sea
2015: Sunset Song
2016: Emily Dickinson, a Quiet Passion (A Quiet Passion)

Tous ses films sont de beaux portraits de femmes. Sunset Song est une intéressante évocation d’une femme qui gagne son indépendance  à la force du poignet avant et pendant la Première Guerre mondiale en Ecosse. Son dernier film montre bien la rage d’Emily Dickinson qui remet en cause l’autorité des Puritains. Elle s’oppose, au début,  à la directrice du pensionnat. Plus tard, en présence de son père et de sa famille, elle refusera de s’agenouiller pour rendre grâce sur l’injonction d’un nouveau pasteur.

Emily Dickinson, A Quiet Passion (Terence Davies)

3 poèmes d’Emily Dickinson (1830-1886) tirés de la belle édition livre-DVD Collector (96 pages) Emily Dickinson, A Quiet Passion, film de Terence Davies (2016) Nous avions vu le film l’année dernière. J’ai emprunté le coffret livre-DVD à la Bibliothèque de Champs-sur-Marne parce qu’il contient un supplément de Sol Papadopoulos (2017 – 1h15), un documentaire qui présente la vie et l’oeuvre de la grande poétesse américaine, née à Amherst dans le Massachussets. La « femme en blanc » ou la « phalène blanche ». Emily Dickinson passa la plus grande partie de sa vie adulte chez ses parents, dans cette ville. La famille était son univers et l’univers, sa famille. Toute sa vie durant, elle écrira. En tout presque 1800 poèmes et à peine une dizaine d’entre eux publiés de son vivant. Elle n’hésita pas à remettre en question les systèmes de pensée, les croyances qui dominaient dans son milieu à son époque. Les fameux tirets qu’elle utilise dans ses poèmes sont-ils des agents de liaison ou de rupture?

I’m Nobody! Who are you? (260) 

I’m Nobody! Who are you?
Are you–Nobody–too?
Then there’s a pair of us!
Don’t tell! they’d advertise–you know!

How dreary–to be–Somebody!
How public–like a Frog–
To tell one’s name–the livelong June–
To an admiring Bog!

Je suis Personne! Qui êtes-vous?
Êtes-vous – Personne – aussi?
Ainsi nous faisons la paire!
Ne le dites-pas! Ils le feraient savoir – c’est sûr!

Comme c’est ennuyeux – d’être – Quelqu’un!
Public – comme une Grenouille –
Qui crie son nom – tout le long de Juin –
A un Marécage béat!

(Traduction: Florence Dolphy, «Poésies complètes» Editions Flammarion, 2009)

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I have no Life but this

I have no Life but this –
To lead it here –
Not any Death – but lest
Dispelled from there –
Nor tie to Earths to come,
Nor Action new,
Except through this Extent,
The Realm of You!

Je n’ai de Vie que celle-ci –
Pour l’amener ici –
Nul besoin de la Mort – seulement la peur
d’être chassée de ton lieu –
Ni lien avec les mondes à venir,
Ni Action nouvelle
Seul me ferait traverser cet Espace
L’amour de toi. (Ton Royaume)

(Traduction: Florence Dolphy)

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I died for Beauty

I died for Beauty – but was scarce
Adjusted in the Tomb
When One who died for Truth, was lain
In an adjoining Room –

He questioned softly “Why I failed”?
“For Beauty”, I replied –
“And I – for Truth – Themself are One –
We Bretheren, are”, He said –

And so, as Kinsmen, met a Night –
We talked between the Rooms –
Until the Moss had reached our lips –
And covered up – Our names –

Je mourus pour la Beauté –mais à peine étais-je
Ajustée dans la Tombe
Que Quelqu’un mort pour la Vérité, fut couché
Dans la Chambre d’à côté –

Il me demanda doucement « Pourquoi es-tu tombée? »
« Pour la Beauté » répliquai-je –
« Et Moi – pour la Vérité – Qui ne font qu’Un –
Nous sommes Frère et Sœur » dit-Il –

Et ainsi, tels des Parents, qui se rencontrent une Nuit –
Nous devisâmes d’une chambre à l’autre –
Jusqu’à ce que la Mousse atteigne nos lèvres –
Et recouvre – Nos noms –

(Traduction: Florence Dolphy, «Poésies complètes» Editions Flammarion, 2009)

Musée Emily Dickinson. Amherst (Massachusetts).

Raymond Carver – Antonio Machado

Raymond Carver.

Raymond Carver est né le 25 mai 1938 à Clatskanie (Oregon). Il est mort le 2 août 1988 à Port Angeles (État de Washington). C’était un excellent nouvelliste, mais aussi un bon poète…

Les ondes radio (Raymond Carver)

      Pour Antonio Machado

Voilà que la pluie s’est arrêtée, et la lune se montre.
Je ne comprends presque rien aux ondes
radio. Mais je crois qu’elles se déplacent mieux juste après
la pluie, dans l’air humide. Bref, je n’ai qu’à étendre le bras
à présent pour capter Ottawa, si ça me chante, ou Toronto.
Depuis peu, le soir, je me suis découvert
un vague intérêt pour la politique et les affaires intérieures
du Canada. C’est vrai. Mais c’étaient surtout ses
radios musicales que je cherchais. Assis ici dans le fauteuil
je pouvais écouter, sans avoir rien à faire, ni à penser.
Je n’ai pas la télé, et je ne lisais plus
les journaux. Le soir j’allumais la radio.

Quand je suis venu ici, j’essayais d’échapper
à tout. Particulièrement à la littérature.
Ce que ça entraîne, et ce qui s’ensuit.
Il y a dans l’âme le désir de ne pas penser.
D’être au repos. Cela couplé avec
le désir d’être strict, oui, et rigoureux.
Mais l’âme est aussi une rusée salope,
pas toujours fiable. Et ça je l’avais oublié.
Je l’écoutais quand elle disait, Mieux vaut changer ce qui
n’est plus
et ne reviendra pas que ce qui est encore
avec nous et sera avec nous demain. Ou pas.
Et si c’est «ou pas», ce n’est pas grave, non plus.
Peu importait, disait-elle, pourvu que l’homme chante.
Voilà la voix que j’écoutais.
Imagine-t-on que quelqu’un puisse penser ainsi?
Qu’en réalité tout ça c’est pareil.
Quelle ineptie!
Mais je pensais ces pensées idiotes le soir
assis dans le fauteuil écoutant la radio.

Puis Machado, ta poésie!
Ce fut un peu comme un quinquagénaire qui retombe
amoureux. Quelque chose de remarquable à observer,
et de gênant, aussi.
Des sottises, comme d’accrocher ton portrait au mur.
Et j’emportais ton livre quand j’allais me coucher
et dormais avec lui à portée de main. Un train passa
dans mes rêves une nuit et me réveilla.
Et la première chose que j’ai pensée, le coeur au galop
là dans l’obscurité de la chambre, fut ceci –
Tout va bien, Machado est là.
Alors j’ai pu me rendormir.

Aujourd’hui j’ai emporté ton livre quand je suis allé
me promener. «Etre attentif!» disais-tu,
chaque fois que quelqu’un te demandait que faire de sa vie.
J’ai donc regardé autour de moi et pris note de toute chose.
Puis je me suis assis avec au soleil, à ma place
au bord de la rivière d’où je voyais les montagnes
Et j’ai fermé les yeux pour écouter le bruit
de l’eau. Puis je les ai ouverts et me suis mis à lire.
«Les dernières lamentations d’Abel Martin».
Ce matin j’ai pensé à toi de toutes mes forces, Machado.
Et j’espère, même au regard de ce que je sais de la mort,
que tu as reçu le message que je te destinais.
Et sinon ce n’est rien. Dors bien. Repose-toi.
Tôt ou tard j’espère que nous nous rencontrerons.
Alors je pourrai te dire ces choses en personne

Poésie, Editions de l’Olivier, 2015.

Radio Waves
      for Antonio Machado

This rain has stopped, and the moon has come out.
I don’t understand the first thing about radio
waves. But I think they travel better just after
a rain, when the air is damp. Anyway, I can reach out
now and pick up Ottawa, if I want, or Toronto.
Lately, at night, I’ve found myself
becoming slightly interested in Canadian politics
and domestic affairs. But mostly it was their music
stations I was after. I could sit here in the chair
and listen, without having to do anything, or think.
I don’t have a TV, and I’d quit reading
newspapers. At night I turned on the radio.

When I came out here I was trying to absent myself
from everything. Especially literature.
What that entails, and what comes after.
There is in the soul a desire for not thinking.
For being still. Coupled with this
a desire to be strict, yes, and rigorous.
But the soul is also a smooth son of a bitch,
not always to be trusted. And I forgot that.
I listened when it said. Better to sing that which is gone
and will not return than that which is still
with us and will be with us tomorrow. Or not.
And if not, that’s all right too.
It didn’t much matter, it said, even if a man sang.
That’s the voice I listened to.
Can you imagine somebody thinking like this?
That it’s really all one and the same?
What nonsense!
But I’d think these stupid thoughts at night
as I sat in the chair and listened to my radio.

Then, Machado, the advent of your poetry in my life!
It was a little like a middle-aged man falling
in love again. A remarkable thing to witness, perhaps,
but embarrassing, too.
Silly things like putting your picture up.
And I took your book to bed with me
and slept with it near at hand. A train went by
in my dreams one night and woke me up.
And the first thing I thought, heart racing
there in the dark bedroom, was this—
It’s all right, Machado is here.
Then I could fall back to sleep again.

Today I took your book with me when I went
for my walk. “Pay attention!” you said,
when anyone asked what to do with their lives.
So I looked around and made note of everything.
Then sat dowii with your book in the sun, in my place
beside the river where I could see the mountains.
And I closed my eyes and listened to the sound
of the water. Then I opened them and began to read
“Abel Martin’s Last Lamentations.”
This morning I thought about you hard, Machado.
And I hope, even in the face of what I know about death,
that you got the message I intended.
But it’s okay even if you didn’t. Sleep well. Rest.
Sooner or later I hope we’ll meet.
And then I can tell you these things myself.

Madrid, Biblioteca Nacional. Estatua de Antonio Machado (Pablo Serrano 1908-1985).

Spain de W.H.Auden

W.H.Auden

Retour sur le  Romancero de la résistance espagnole (Petite collection Maspero). On  trouve dans le tome II le célèbre poème Spain de W.H.Auden (pages 144-151)

A l’époque, W.H.Auden était à la fois un poète sérieux et à la mode. Spain se situe entre le début d’un courant littéraire et la grande littérature. Il fut publié en avril 1937 sous forme de brochure par la maison d’édition de T.S.Eliot, Faber & Faber. Tous les droits d’auteur sur la vente de ce poème allaient à l’Aide médicale pour l’Espagne. Il s’agit d’un appel à la mobilisation pour la défense de la République espagnole. Il n’a pourtant probablement persuadé que peu de gens à combattre. La plupart des volontaires anglais venaient de la classe ouvrière et ne connaissaient rien des expériences poétiques d’Auden. Spain représenta néanmoins pour beaucoup d’intellectuels anglais l’esprit du temps. Il donna le départ à la poésie anglaise moderne et engagée. Suivront Stephen Spender, Louis Mac Niece, Cecil Day-Lewis, Julian Bell, neveu de Virginia Woolf, John Cornford, Ralph Fox. Selon l’historien Hugh Thomas, deux mille trois cents combattants anglais participèrent à  la guerre d’Espagne.

Les vers d’Auden sont écrits bien loin du champ de bataille. Leur manque d’adéquation avec la mort effective de nombreux jeunes anglais (dont des poètes) est caractérisée par la fameuse phrase: «The conscious acceptance of guilt in the necessary murder». George Orwell qui combattit en Espagne fit de ce vers la clé de son essai, Inside th Whale (1940). Seul un homme qui en a jamais vu un autre mourir, prétend Orwell, peut dire que le meurtre est nécessaire.

Auden fit  une courte visite en Espagne en 1937. Il s’y rendit pour conduire une ambulance et aider la République espagnole. En fait, il travailla dans un bureau de presse et de propagande, tâche qu’il abandonna rapidement, fatigué par les intrigues, pour visiter le front. Ce séjour de sept semaines l’affecta profondément. Il s’éloigna rapidement de la poésie engagée. Auden et son compagnon, Christopher Isherwood, émigrèrent même en 1939 aux Etats-Unis juste au moment où débutait la Seconde Guerre mondiale. Il refusa de parler par la suite de cette expérience pénible pour lui et refusa aussi presque toute réédition de Spain.

Le plus beau poème d’un anglais sur la Guerre d’Espagne devint le symbole plus vaste de l’état d’esprit intellectuel de l’époque.

Spain (W.H. Auden)

Yesterday all the past. The language of size
Spreading to China along the trade-routes; the diffusion
Of the counting-frame and the cromlech;
Yesterday the shadow-reckoning in the sunny climates.

Yesterday the assessment of insurance by cards,
The divination of water; yesterday the invention
Of cartwheels and clocks, the taming of
Horses. Yesterday the bustling world of the navigators.

Yesterday the abolition of fairies and giants,
the fortress like a motionless eagle eyeing the valley,
the chapel built in the forest;
Yesterday the carving of angels and alarming gargoyles;

The trial of heretics among the columns of stone;
Yesterday the theological feuds in the taverns
And the miraculous cure at the fountain;
Yesterday the Sabbath of witches; but to-day the struggle

Yesterday the installation of dynamos and turbines,
The construction of railways in the colonial desert;
Yesterday the classic lecture
On the origin of Mankind. But to-day the struggle.

Yesterday the belief in the absolute value of Greek,
The fall of the curtain upon the death of a hero;
Yesterday the prayer to the sunset
And the adoration of madmen. but to-day the struggle.

As the poet whispers, startled among the pines,
Or where the loose waterfall sings compact, or upright
On the crag by the leaning tower:
« O my vision. O send me the luck of the sailor. »

And the investigator peers through his instruments
At the inhuman provinces, the virile bacillus
Or enormous Jupiter finished:
« But the lives of my friends. I inquire. I inquire. »

And the poor in their fireless lodgings, dropping the sheets
Of the evening paper: « Our day is our loss. O show us
History the operator, the
Organiser. Time the refreshing river. »

And the nations combine each cry, invoking the life
That shapes the individual belly and orders
The private nocturnal terror:
« Did you not found the city state of the sponge,

« Raise the vast military empires of the shark
And the tiger, establish the robin’s plucky canton?
Intervene. O descend as a dove or
A furious papa or a mild engineer, but descend. »

And the life, if it answers at all, replied from the heart
And the eyes and the lungs, from the shops and squares of the city
« O no, I am not the mover;
Not to-day; not to you. To you, I’m the

« Yes-man, the bar-companion, the easily-duped;
I am whatever you do. I am your vow to be
Good, your humorous story.
I am your business voice. I am your marriage.

« What’s your proposal? To build the just city? I will.
I agree. Or is it the suicide pact, the romantic
Death? Very well, I accept, for
I am your choice, your decision. Yes, I am Spain. »

Many have heard it on remote peninsulas,
On sleepy plains, in the aberrant fishermen’s islands
Or the corrupt heart of the city.
Have heard and migrated like gulls or the seeds of a flower.

They clung like burrs to the long expresses that lurch
Through the unjust lands, through the night, through the alpine tunnel;
They floated over the oceans;
They walked the passes. All presented their lives.

On that arid square, that fragment nipped off from hot
Africa, soldered so crudely to inventive Europe;
On that tableland scored by rivers,
Our thoughts have bodies; the menacing shapes of our fever

Are precise and alive. For the fears which made us respond
To the medicine ad, and the brochure of winter cruises
Have become invading battalions;
And our faces, the institute-face, the chain-store, the ruin

Are projecting their greed as the firing squad and the bomb.
Madrid is the heart. Our moments of tenderness blossom
As the ambulance and the sandbag;
Our hours of friendship into a people’s army.

To-morrow, perhaps the future. The research on fatigue
And the movements of packers; the gradual exploring of all the
Octaves of radiation;
To-morrow the enlarging of consciousness by diet and breathing.

To-morrow the rediscovery of romantic love,
the photographing of ravens; all the fun under
Liberty’s masterful shadow;
To-morrow the hour of the pageant-master and the musician,

The beautiful roar of the chorus under the dome;
To-morrow the exchanging of tips on the breeding of terriers,
The eager election of chairmen
By the sudden forest of hands. But to-day the struggle.

To-morrow for the young the poets exploding like bombs,
The walks by the lake, the weeks of perfect communion;
To-morrow the bicycle races
Through the suburbs on summer evenings. But to-day the struggle.

To-day the deliberate increase in the chances of death,
The consious acceptance of guilt in the necessary murder;
To-day the expending of powers
On the flat ephemeral pamphlet and the boring meeting.

To-day the makeshift consolations: the shared cigarette,
The cards in the candlelit barn, and the scraping concert,
The masculine jokes; to-day the
Fumbled and unsatisfactory embrace before hurting.

The stars are dead. The animals will not look.
We are left alone with our day, and the time is short, and
History to the defeated
May say Alas but cannot help nor pardon.

April, 1937.

Espagne

Hier tout le passé. Le langage des mesures
S’étendant jusqu’en Chine tout au long des itinéraires commerciaux: la diffusion
Des systèmes de calcul et des cromlech;
Hier, la géométrie des ombres dans les pays du soleil.

Hier l’évaluation des primes d’assurance lue dans les cartes
La prophétie par les eaux: hier l’invention
De la roue et de l’horloge; la domestication des
Chevaux. Hier le monde grouillant des navigateurs.

Hier l’abolition des fées et des géants,
La forteresse immobile comme l’aigle qui surveille la vallée,
La chapelle bâtie dans la forêt.
Hier, les anges sculptés et les gargouilles menaçantes.

Les jugements d’hérétiques parmi les colonnes de pierre;
Hier, les querelles théologiques dans les tavernes
Et les guérisons aux fontaines miraculeuses;
Hier le sabbat des sorcières, mais aujourd’hui la lutte.

Hier, la foi dans la valeur absolue de la Grèce,
La chute du rideau sur la mort du héros;
Hier, la prière au soleil couchant
Et l’adoration des fous. Mais aujourd’hui la lutte.

Tandis que le poète murmure, en tremblant, parmi les pins,
Ou auprès de la cascade éparse au chant unique ou debout
Sur l’éperon près de la tour penchée:
« Ô ma vision, Oh! Donne-moi la chance du matelot».

Et le chevalier scrute à travers ses instruments
Les provinces inhumaines, le bacille fécondant
Ou l’immense Jupiter mort:
«Mais la vie de mes amis. Je cherche. Je cherche.»

Et le pauvre dans son logis sans feu qui jette les pages
De son journal du soir: «Aujourd’hui est notre ruine, oh! Montrez-nous
L’histoire, qui
Organise, et le Temps, fleuve du renouveau».

Et les nations unissent chaque cri, en invoquant la vie
Qui règle le ventre de chacun et ordonne
Les intimes terreurs nocturnes:
«N’est-ce pas toi qui a fondé la cité-état de l’éponge,

Etabli les vastes empires militaires du requin
Et du tigre, fixé l’aire du vaillant rouge-gorge?
Interviens. Oh! Descend sous la forme d’une colombe
Ou en père furieux ou en ingénieur clément, mais descend!

Et la vie, si elle daigne répondre, le fait par le coeur
Par les yeux, et les poumons, par les échoppes et les squares de la ville
«Oh! Non, ce n’est pas moi qui mets en mouvement;
Pas aujourd’hui, pas pour toi. Pour toi je suis

Celui qui dit toujours oui, le copain du bistrot, la dupe facile.
Je suis tout ce que tu fais. Je suis ton désir d’être
Bon, ton histoire drôle.
Je suis ta voix officielle. Je suis ton mariage.

Qu’est-ce que tu proposes? De bâtir la Cité des Justes? Oui.
D’accord. Ou bien est-ce la pacte de suicide, la mort
Romantique? Très bien, j’accepte car
Je suis ton choix, ta décision. Je suis l’Espagne».

Beaucoup l’ont entendue de leurs lointaines péninsules,
Sur les plaines assoupies, dans les îles égarées des pêcheurs,
Ou au coeur corrompu de la villle,
l’ont entendue et émigrent comme des mouettes ou la semence des fleurs.

Ils se sont agrippés comme des teignes aux longs express qui serpentent
Par les pays injustes, à travers la nuit, par le tunnel dans la montagn ;
Ils ont flotté au-dessus des océans;
Ils ont franchi les cols. Tous offraient leur vie.

Sur ce carré aride, ce fragment détaché de l’ardente
Afrique, soudée si crûment à l’Europe créatrice
Sur ce plateau labouré de rivières
Nos pensées prennent corps; les formes menaçantes issues de notre fièvre

Sont précises et réelles. Car les frayeurs qui nous font répondre
Aux réclames de médicaments et aux brochures sur les croisières d’hiver
Sont devenues bataillons envahissants;
Et nos visages, la façade officielle, le grand magasin, la ruine

Projettent leur avidité, comme le peloton d’exécution ou la Bombe.
Madrid est le coeur. Nos moment d’effusion fleurissent
Comme l’ambulance ou le sac de sable;
Nos heures d’amitié deviennent l’armée d’un peuple.

Demain peut-être le futur. Les recherches sur l’effort physique
Et les mouvements des emballeurs; l’exploration graduelle de tous les
Octaves de la radiation;
Demain l’élargissement du champ de la conscience par le régime et la respiration.

Demain la redécouverte de l’amour romantique,
La photographie des corbeaux; toute la gaîté sous
l’ombre puissante de la Liberté;
Demain l’heure du meneur de jeu et du musicien.

Le splendide rugissement du choeur sous le dôme;
Demain, l’échange de tuyaux sur l’élevage des fox-terriers,
l’élection passionnée des présidents
Dans la soudaine forêt des mains levés. Mais aujourd’hui la lutte.

Demain pour les jeunes, les poètes explosifs comme des bombes,
Les promenades au bord du lac, les semaines d’harmonie parfaite;
Demain les courses de bicyclette
Dans les faubourgs par les soirs d’été. Mais aujourd’hui la lutte.

Aujourd’hui l’augmentation délibérée des risques de mort,
L’acceptation consciente de la culpabilité dans le meurtre nécessaire;
Aujourd’hui l’épuisement des énergies
Dans la brochure plate et éphémère, et les meetings ennuyeux.

Aujourd’hui les consolations de fortune; la cigarette partagée,
Les cartes dans une grange éclairée à la chandelle, et le concert dissonnant,
Les plaisanteries entre hommes; aujourd’hui l’
Etreinte maladroite et ratée avant de partir au combat.

Les étoiles sont mortes. Les animaux ne regarderont pas.
Nous sommes seuls face à notre présent, et le temps est court et
L’Histoire aux vaincus
Dira peut-être «Hélas!» mais ne pourra ni les aider ni leur pardonner.

(Traduit par Jean Vaché)

Tombe de W.H.Auden à Kirchstetten (Autriche).

España, 1937

Ayer todo el pasado. El lenguaje de la magnitud
se propaga hasta China por la rutas comerciales, la difusión
del ábaco y el crómlech;
ayer el barrunto de la sombre en los climas soleados.

Ayer la valoración de seguros con credenciales,
la hidromancia; ayer la invención
de ruedas de carro y relojes, la doma de
caballos. Ayer el afanoso mundo de los navegantes.

Ayer la abolición de hadas y gigantes,
la fortaleza como un águila inmóvil escrutando el valle.
La capilla construida en el bosque;
Ayer la talla de ángeles y amedrentadoras gárgolas.

El enjuiciamiento de herejes entre las columnas de piedra;
ayer las disputas teológicas en las tabernas
y la curación milagrosa en la fuente;
ayer el aquelarre, pero hoy la lucha.

Ayer la instalación de dinamos y turbinas,
la construcción de vías férreas en el desierto colonial;
ayer el sermón clásico;
sobre el origen de la Humanidad. Pero hoy la lucha.

Ayer la creencia en el valor absoluto de Grecia,
la caída del telón a la muerte de un héroe;
ayer la oración a la puesta de sol
y la adoración de dementes. Pero hoy la lucha.

Mientras el poeta susurra, espantado entre los pinos,
o donde la cascada libre canta concisa, o erguido
sobre el risco junto a la torre inclinada:
«Oh, mi visión. Oh, concédeme la suerte del marinero».

Y el investigador escudriña con sus instrumentos
las provincias inhumanas, los viriles bacilos
o el enorme Júpiter acabado:
«Pero las vidas de mis amigos. Indago. Indago».

Y los pobres en sus alojamientos sin hogar, dejando las hojas
del periódico vespertino: «Nuestro día es nuestra derrota, oh, enséñanos
Historia al operador, al
organizador, Tiempo al río que refresca».

Y las naciones combinan cada grito, invocando la vida
que conforma el vientre individual y ordena
el terror nocturno particular:
«No fundaste la ciudad estado del parásito,

levantaste los inmensos imperios militares del tiburón
y el tigre, estableciste el valeroso cantón del petirrojo?
Interviene. Oh, desciende cual paloma
o furioso papá o afable ingeniero, pero desciende».

Y la vida, si es que responde, replica desde el corazón
y los ojos y los pulmones, desde las tiendas y las plazas de la ciudad:
«Oh, no, no soy el promotor;
hoy no; no para ti. Para ti soy el

que te sigue la corriente, el compañero de barra, el crédulo;
soy aquello que tú hagas. Soy tu promesa de ser
bueno, tu historia graciosa.
Soy tu voz profesional. Soy tu matrimonio.

¿Qué propones? ¿Construir la ciudad justa? Lo haré.
Accedo. ¿O es el pacto de suicidio, la muerte
romántica? Muy bien, acepto, pues
soy tu elección, tu decisión. Sí, soy España».

Muchos lo han oído en remotas penínsulas,
en llanuras soñolientas, en las islas del pescador aberrante
o en el corazón corrupto de la ciudad,
lo han oído y han migrado cual gaviotas o las semillas de una flor.

Se aferraron como erizos a los largos expresos que iban dando tumbos
por las tierras injustas, a través de la noche, a través del túnel alpino;
surcaron los océanos;
cruzaron los pasos. Vinieron a entregar sus vidas.

En aquella árida plaza, aquel fragmento desgajado de la calurosa
África, tan burdamente soldado a la ingeniosa Europa;
en aquella meseta por ríos surcada,
nuestros pensamientos tienen cuerpo; las sombras amenazadoras de nuestra fiebre

son precisas y tienen vida. Pues los miedos que nos hicieron responder
al anuncio de medicamento y el folleto de cruceros de invierno
se han convertido en batallones invasores;
y nuestras caras, la cara de instituto, la cadena comercial, la ruina

proyectan codicia en forma de pelotón de fusilamiento y bomba.
Madrid es el corazón. Nuestros instantes de ternura florecen
como la ambulancia y el saco de arena;
nuestros momentos de amistad en un ejército del pueblo.

Mañana, quizá el futuro. La investigación sobre la fatiga
y los movimientos de empacadores; la exploración gradual de todas las
octavas de radiación;
mañana la expansión de la conciencia a fuerza de dieta y respiración.

Mañana el redescubrimiento del amor romántico,
el fotografiar cuervos; toda la diversión bajo
la autoritaria sombra de la libertad;
mañana los momentos del organizador de desfiles y el músico,

el hermoso fragor del coro bajo la cúpula;
mañana el cruce de consejos sobre la cría de terriers,
la entusiasta elección de presidentes
por el súbito bosque de manos. Pero hoy la lucha.

Mañana que los jóvenes poetas exploten cual bombas,
los paseos junto al lago, las semanas de perfecta comunión;
mañana las carreras de bicicletas
por las afueras en tardes de verano. Pero hoy la lucha.

Hoy el delibeardo incremento de riesgo de muerte,
aceptar conscientemente la culpa en el asesinato necesario;
hoy el derroche de energía
en el panfleto flojo y efímero y la aburrida reunión.

Hoy el consuelo improvisado: el pitillo compartido,
las cartas en el granero a la luz de la vela, y el concierto escabroso,
las bromas masculinas; hoy el
abrazo torpe insatisfactorio antes de la herida.

Las estrellas están muertas. Los animales no quieren mirar.
Nos hemos quedado a solas con nuestro día, y el tiempo es breve, y
a los vencidos la Historia
puede ofrecer piedad pero no ayuda ni perdón.

Abril de 1937.
(Traducción de Eduardo Iriarte)