William Faulkner – Jorge Luis Borges

William Faulkner.

L’influence de William Faulkner sur la plupart des grands écrivains latinoaméricains du XXème siècle (Juan Rulfo, Juan Carlos Onetti, Gabriel García Márquez, Guillermo Cabrera Infante, Ernesto Sabato) est indéniable. Ainsi, Jorge Luis Borges a traduit en 1941 Les palmiers sauvages de Faulkner et Un Barbare en Asie d’Henri Michaux pour compléter ses revenus. Le grand argentin avait une conception personnelle de la traduction, mais ce livre, publié aux États-Unis en 1939, a paru en Argentine (Editorial Sudamericana), plus tôt qu’en France.

Incipit:

LES PALMIERS SAUVAGES
«Le coup retentit de nouveau, à la fois discret et impérieux, tandis que le docteur descendait, précédé par le cône de lumière de sa lampe de poche découpant devant lui l’escalier teinté en brun puis le vestibule de la même couleur fait de planches assemblées à tenons et mortaises. C’était un modeste bungalow au bord de la mer, avec un étage cependant, éclairé par des lampes à huile, ou plutôt par une lampe à huile que sa femme avait montée au premier après le dîner. Et avec cela le docteur portait une chemise de nuit, et non un pyjama, pour la même raison qu’il fumait une pipe à laquelle il ne s’était jamais habitué et savait fort bien qu’il ne s’habituerait jamais, alternant celle-ci avec le cigare que ses clients lui offraient parfois entre deux dimanches, où il fumait alors les trois cigares qu’il pensait pouvoir s’offrir, bien qu’il fût propriétaire du bungalow, de celui d’à côté et d’un autre, avec électricité et murs plâtrés, dans la petite ville à quatre milles de là. Car il avait maintenant quarante-huit ans et il avait eu seize, puis dix-huit, puis vingt ans en un temps où son père lui disait (et il le croyait) que les cigarettes et les pyjamas, c’était fait pour les gandins et les femmes.»

William Faulkner Si je t’oublie, Jérusalem (Les palmiers sauvages) traduit de l’anglais par Maurice-Edgar Coindreau (1952), révisée par François Pitavy. Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade 2000; réédition Collection « L’Imaginaire », 2001.

Wild Palms

«The knocking sounded again, at once discreet and peremptory, while the doctor was descending the stairs, the flashlight’s beam lancing on before him down the brown-stained stairwell and into the brown-stained tongue-and-groove box of the lower hall. Itwas a beach cottage, even though of two stories, and lighted by oil lamps—or an oil lamp, which his wife had carried up stairs with them after supper. And the doctor wore a nightshirt too, not pajamas, for the same reason that he smoked the pipe which he had never learned and knew that he would never learn to like, between the occasional cigar which clients gave him in the intervals of Sundays on which he smoked the three cigars which he felt he could buy for himself even though he owned the beach cottage as well as the one next door to it and the one, the residence with electricity and plastered walls, in the village four miles away. Because he was now forty-eight years old and he had been sixteen and eighteen and twenty at the time when his father could tell him (and he believe it) that cigarettes and pajamas were for dudes and women»

William Faulkner, If I Forget Thee, Jerusalem (The Wild Palms). 1939.

C’est le roman de Faulkner où la souffrance morale et physique atteint sa plus grande intensité. “On ne se suicide pas pour un chagrin d’amour: on écrit un roman.”, disait l’auteur. “Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin.” “Between grief and nothing, I will take grief.” (Cette citation du roman est reprise par Jean-Luc Godard dans Á bout de souffle. 1960)

Borges n’aimait pas beaucoup ce roman, ou plutôt cette œuvre qui mêle deux nouvelles. Le texte ne fut pas très bien reçu aux États-Unis, mais eut beaucoup de succès en Amérique Latine et une grande influence. Borges avait traduit Virginia Woolf, Herman Melville, Henri Michaux et André Gide. S’il n’était pas encore très connu internationalement, il avait déjà un grand prestige dans les milieux qui entouraient Victoria Ocampo et la revue Sur. Sa traduction prend comme point de départ la version britannique de la maison d’édition Chatto & Winduet, bien censurée ( exit les gros mots, les jurons, les scènes de sexe), et non le texte original édité par Random House. Borges privilégie la trame de l’histoire, fait peu de cas du contexte culturel, ne respecte pas non plus beaucoup la lettre du texte. Certains lecteurs ont loué la qualité de son style, d’autres ont pointé ses nombreuses erreurs (place du narrateur, utilisation des temps).
Jorge Luis Borges dans son Introduction à La invención de Morel (1940) de son ami Adolfo Bioy Casares dit: «La novela característica, «psicológica», propende a ser informe. Los rusos y los discípulos de los rusos han demostrado hasta el hastío que nadie es imposible: suicidas por felicidad, asesinos por benevolencia, personas que se adoran hasta el punto de separarse para siempre, delatores por fervor o por humildad… Esa libertad plena acaba por equivaler al pleno desorden. Por otra parte, la novela «psicológica» quiere ser también novela «realista»: prefiere que olvidemos su carácter de artificio verbal y hace de toda vana precisión (o de toda lánguida vaguedad) un nuevo toque verosímil. Hay páginas, hay capítulos de Marcel Proust que son inaceptables como invenciones: a los que, sin saberlo, nos resignamos como a lo insípido y ocioso de cada día. La novela de aventuras, en cambio, no se propone como una transcripción de la realidad: es un objeto artificial que no sufre ninguna parte injustificada. El temor de incurrir en la mera variedad sucesiva del Asno de Oro, de los siete viajes de Simbad o del Quijote, le impone un riguroso argumento.»

Je rappelle la fin du roman: “- Les femmes, font chier”, fit le grand forçat.” (“Women, shit,” the tall convict said.) Le lecteur de Faulkner chez Random House était alors Saxe Commins. Il avait obligé l’auteur à changer le titre de son roman et à supprimer le dernier mot du forçat à la fin du livre. De la première à la huitième édition, le mot shit avait été supprimé et remplacé par un tiret (“Women -“) Le violent rejet des femmes par le forçat n’était donc pas explicite. Maurice Edgar Coindreau avait traduit par le bien français: “Ah! Les femmes!” dit le grand forçat.”. Á partir de l’édition Vintage de 1962, on trouve: “Women —-t” C’est seulement avec l’édition de 1990 que le mot est rétabli et en français avec la traduction de la Pléiade revue par François Pitavy en 2000: — Les femmes. Font chier ! ” fit le grand forçat

Fernando Pessoa

Fernando Pessoa. Street Art.

« Le Livre de l’intranquillité est le journal intime que Pessoa attribue à son double, l’employé de bureau Bernardo Soares ; mais les paysages urbains de Lisbonne y sont si présents qu’on peut le lire aussi comme le roman géo-poétique de la ville avec laquelle il entretient un rapport singulier, un peu comme Baudelaire avec Paris ou Joyce avec Dublin. » (Robert Bréchon)
En 2018 paraît, chez Christian Bourgois éditeur, la réorganisation proposée trois ans plus tôt par Teresa Rita Lopes, dans une nouvelle traduction de Marie-Hélène Piwnik. Le titre devient Livre(s) de l’inquiétude, et l’ouvrage est divisé en trois parties correspondant aux livres de trois hétéronymes distincts, classés chronologiquement.
Incipit. Ce texte est une présentation de l’hétéronyme Bernardo Soares par Fernando Pessoa.
Autobiographie sans événements.

Le Livre de l’intranquillité, Christian Bourgois. 1999.

« Il existe à Lisbonne un certain nombre de petits restaurants ou de bistrots qui comportent, au dessus d’une salle d’allure convenable, un entresol offrant cette sorte de confort pesant et familial des restaurants de petites villes sans chemin de fer. Dans ces entresols, peu fréquentés en dehors des dimanches, on rencontre souvent des types humains assez curieux, des personnages dénués de tout intérêt, toute une série d’apartés de la vie.
Le désir de tranquillité et la modicité des prix m’amenèrent, à une certaine période de ma vie, à fréquenter l’un de ces entresols. Lorsque j’y dînais, vers les sept heures, j’y rencontrais presque toujours un homme dont l’aspect, que je jugeai au début sans intérêt, éveilla peu à peu mon attention.
C’était un homme d’environ trente ans, assez grand, exagérément voûté en position assise, mais un peu moins une fois debout, et vêtu avec une certaine négligence qui n’était pas, cependant, entièrement négligée. Sur son visage pâle, aux traits dénués de tout intérêt, on décelait un air de souffrance qui ne leur en ajoutait aucun, et il était bien difficile de définir quelle sorte de souffrance indiquait cet air-là – il semblait en désigner plusieurs, privations, angoisses, et aussi cette souffrance née de l’indifférence, qui naît elle-même d’un excès de souffrance.»

Livro do Desassossego, Assírio & Alvim, 1998.

« Há em Lisboa um pequeno número de restaurantes ou casas de pasto em que, sobre uma loja com feitio de taberna decente, se ergue uma sobreloja com uma feição pesada e caseira de restaurante de vila sem comboios. Nessas sobrelojas, salvo ao domingo pouco frequentadas, é frequente encontrarem-se tipos curiosos, caras sem interesse, uma série de apartes na vida.
O desejo de sossego e a conveniência de preços levaram-me, num período da minha vida, a ser frequente num a sobreloja dessas. Sucedia que, quando calhava jantar pelas sete horas, quase sempre encontrava um indivíduo cujo aspeto, não me interessando a princípio, pouco a pouco passou a interessarme.
Era um homem que aparentava trinta anos, magro, mais alto que baixo, curvado exageradamente quando sentado, mas menos quando de pé, vestido com um certo desleixo não inteiramente desleixado. Na face pálida e sem interesse de feições um ar de sofrimento não acrescentava interesse, e era difícil definir que espécie de sofrimento esse ar indicava — parecia indicar vários, privações, angústias, e aquele sofrimento que nasce da indiferença que provém de ter sofrido muito.»

John Keats

John Keats (William Hilton). vers 1822. Londres National Portrait Gallery.

«A qui est demeuré longtemps confiné dans la ville»

A qui est demeuré longtemps confiné dans la ville
Il est bien doux d’absorber son regard
Dans le visage ouvert et beau du ciel – d’exhaler une prière
En plein sourire du firmament bleu.
Qui donc est plus heureux, lorsque, dans le contentement du coeur,
Il sombre de fatigue sur une couche agréable au creux
D’une houle d’herbes, et lit une tendre
Et gracieuse histoire d’amour et de langueur?
De retour au foyer le soir, une oreille
Captant les notes de Philomèle – un œil
Guettant la course scintillante du petit nuage qui vogue
Il pleure d’un tel jour la fuite si rapide:
Rapide comme une larme versée par un ange au passage
Et qui tombe dans l’éther transparent, en silence.

Seul dans la splendeur. 1990. La Différence Collection Orphée. Edition bilingue. Traduction Robert Davreu. Réédition Points Seuil, 2009.

«To one who has been long in city pent»

To one who has been long in city pent,
’Tis very sweet to look into the fair
And open face of heaven, – to breathe a prayer
Full in the smile of the blue firmament.
Who is more happy, when, with heart’s content,
Fatigued he sinks into some pleasant lair
Of wavy grass, and reads a debonair
And gentle tale of love and languishment?
Returning home at evening, with an ear
Catching the notes of Philomel, – an eye
Watching the sailing cloudlet’s bright career,
He mourns that day so soon has glided by:
E’en like the passage of an angel’s tear
That falls through the clear ether silently.

Poème écrit dans les champs. Juin 1816. Le sonnet trouve son point de départ dans une adaptation de Milton: “As one who long in Populous City pent”. (Paradis perdu, IX, 445.)

Fernando Pessoa

Portrait de Fernando Pessoa (Alberto Cutileiro). Janvier 1935.

Le livre de l’intranquillité. Christian Bourgois Éditeur. Édition de 1999. Texte n° 252. Pages 262-263. Traduction Françoise Laye.

” Penser, malgré tout, c’est encore agir. Ce n’est que dans la rêverie, où rien d’actif n’intervient, où jusqu’à notre conscience de nous mêmes finit par s’embourber dans la vase – c’est seulement, dans ce non-être tiède et humide, que le renoncement à l’action peut être atteint efficacement.
Ne pas tenter de comprendre; ne pas analyser… Se voir soi-même comme on voit la nature; contempler ses émotions comme on contemple un paysage – c’est cela la sagesse…”

Livro do Desassossego por Bernardo Soares. Assírio & Alvim, 1998.

« Pensar, ainda assim, é agir. Só no devaneio absoluto, onde nada de ativo intervém, onde por fim até a nossa consciència de nós mesmos se atola num lodo – só aí, nesse morno e húmido não-ser, a abdicação da ação competentemente se atinge.
Não querer comprender, não analisar… Ver-se como à natureza; olhar para as suas impressões como para um campo – a sabedoria é isto.»

Libro del desasosiego. Traducción de Perfecto E. Cuadrado. Acantilado. 2013.

Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke. Statue qui se trouve dans un jardin situé derrière l’Hôtel Reina Victoria à Ronda, Il séjourne dans cet établissement du 9 décembre 1912 au 19 février 1913. Il nomme cette ville andalouse “La Ville rêvée”.

Pour me fêter fait pendant au recueil Pour te fêter adressé à Lou Andreas-Salomé. Il paraît en décembre 1900. La plupart des textes sont rédigés entre novembre 1897 et fin mai 1898. Ils sont repris dans une nouvelle édition très remaniée publiée en mai 1909 sous le titre Poèmes de l’aube.

Pour me fêter

Telle est la nostalgie: habiter dans les vagues
et ne jamais avoir d’asile dans le temps.
Et tels sont les désirs: dialogues à voix basse
des heures quotidiennes avec l’éternité.

Et ainsi va la vie – jusqu’à ce que des heures
de la veille s’élève la plus solitaire
qui, souriant autrement que ses sœurs,
s’offre en silence à l’éternel.

3 novembre 1897.

°°°
Les pauvres mots que la vie quotidienne
flétrit, les mots sans éclat, je les aime.
Je leur prodigue les couleurs de mes fêtes,
et ils sourient et lentement trouvent la joie.

Ils chauffent leurs blanches joues d’hiver
au miracle qui survint à leur douleur;
jamais encore ils ne furent chantés,
mais frémissants, dans mon chant ils s’avancent.

°°°

Tu ne dois pas chercher à comprendre la vie,
elle sera dès lors pour toi comme une fête.
Laisse chaque jour te combler
comme un enfant qui passe
se voit comblé de fleurs
par chaque brise.

Il ne lui vient pas à l’esprit
de les ramasser ni de les garder.
Doucement de sa chevelure,
tendre prison, il les enlève,
et à ses chères jeunes années
il tend les mains pour avoir d’autres fleurs.

°°°

Les rêves de ta vie profonde,
libère-les de leur ténèbre.
Ils sont jeux d’eaux et tombent
plus clairs et en pauses chantantes
dans le sein de leurs vasques.

Et je sais maintenant : deviens tel un enfant
Toute angoisse n’est qu’un commencement;
mais la terre est illimitée,
et la peur n’en est que le geste
et le désir en est le sens.

Oeuvres 2. Poésie. Poèmes de jeunesse. Le Seuil. 1972. Traduction Jacques Legrand.

Fernando Pessoa

Fernando Pessoa. 1 février 1935. Dernière photo (Augusto Ferreira Gomes).

« Je relis – plongé dans une de ces somnolences sans sommeil où l’on s’amuse intelligemment sans intelligence – certaines des pages qui formeront, rassemblées, mon livre d’impressions décousues. Et voici qu’il monte de ces pages, telle l’odeur de quelque chose de bien connu, une impression désertique de monotonie. Je sens que, même en disant que je suis toujours différent, j’ai répété sans cesse la même chose; que je suis plus semblable à moi-même que je ne voudrais l’avouer; et qu’en fin de compte, je n’ai eu ni la joie de gagner, ni l’émotion de perdre. Je suis une absence de bilan de moi-même, un manque d’équilibre spontané, qui me consterne et m’affaiblit.
Tout ce que j’ai écrit est grisâtre. On dirait que ma vie entière, et jusqu’à ma vie mentale, n’a été qu’un long jour de pluie, où tout est internement et pénombre, privilège vide et raison d’être oubliée. Je me désole en haillons de soie. Je m’ignore moi-même, en lumière et ennui.
Mon humble effort, pour dire au moins qui je suis, pour enregistrer, comme une machine à nerfs, les impressions les plus minimes de ma vie subjective et suraiguë – tout cela s’est vidé soudain comme un seau d’eau qu’on renverse, et qui a trempé le sol comme l’eau de toute chose. Je me suis fabriqué à coups de couleurs fausses – et le résultat, c’est mon empire de pacotille. Ce coeur, auquel j’avais confié en dépôt les grands événements d’une prose vécue, me semble aujourd’hui écrit dans le lointain de ces pages que je relis d’une âme différente, la vieille pompe d’un jardin de province, montée par instinct, actionnée par nécessité. J’ai fait naufrage sans la moindre tempête, dans une mer où j’avais pied.
Et je demande à ce qui me reste de conscient, dans cette suite confuse d’intervalles entre des choses qui n’existent pas, à quoi cela a servi de remplir tant de pages avec des phrases auxquelles j’ai cru, les croyant miennes, des émotions que j’ai ressenties comme pensées, des drapeaux et des oriflammes d’armées qui n’étaient, en fin de compte, que des bouts de papier collés avec sa salive par la fille d’un mendiant s’abritant dans les encoignures.
Je demande à ce qui reste de moi à quoi riment ces pages inutiles, consacrées au rebut et aux ordures, perdues avant même d’exister parmi les bouts du papier du Destin.
Je m’interroge, et je poursuis. J’écris ma question, je l’emballe dans de nouvelles phrases, la désenchevêtre de nouvelles émotions. Et je recommencerai demain à écrire, poursuivant ainsi mon livre stupide, les impressions journalières de mon inconviction, en toute froideur.
Qu’elles se poursuivent donc, telles qu’elles sont. Une fois achevée la partie de dominos – et qu’on l’ait gagnée ou perdue -, on retourne toutes les pièces, et tout le jeu, alors, est noir.”

Le livre de l’intranquillité. Christian Bourgois Éditeur. Édition de 1999. 442. p.419.

«Releio, em uma destas sonolências sem sono, em que nos entretemos inteligentemente sem a inteligência, algumas das páginas que formarão, todas juntas, o meu livro de impressões sem nexo. E delas me sobe, como um cheiro de coisa conhecida, uma impressão deserta de monotonia. Sinto que, ainda ao dizer que sou sempre diferente, disse sempre a mesma coisa; que sou mais análogo a mim mesmo do que quereria confessar; que, em fecho de contas, nem tive a alegria de ganhar nem a emoção de perder. Sou uma ausência de saldo de mim mesmo, de um equilíbrio involuntário que me desola e enfraquece. Tudo, quanto escrevi, é pardo. Dirse-ia que a minha vida, ainda a mental, era um dia de chuva lenta, em que tudo é desacontecimento e penumbra, privilégio vazio e razão esquecida. Desolo-me a seda rota. Desconheço-me a luz e tédio. Meu esforço humilde, de sequer dizer quem sou, de registrar, como uma máquina de nervos, as impressões mínimas da minha vida subjetiva e aguda, tudo isso se me esvaziou como um balde em que esbarrassem, e se molhou pela terra como a água de tudo. Fabriquei-me a tintas falsas, resultei a império de trapeira. Meu coração, de quem fiei os grandes acontecimentos da prosa vivida, parece-me hoje, escrito na distância destas páginas relidas com outra alma, uma bomba de quintal de província, instalada por instinto e manobrada por serviço. Naufraguei sem tormenta num mar onde se pode estar de pé. E pergunto ao que me resta de consciente nesta série confusa de intervalos entre coisas que não existem, de que me serviu encher tantas páginas de frases em que acreditei como minhas, de emoções que senti como pensadas, de bandeiras e pendões de exércitos que são, afinal, papéis colados com cuspo pela filha do mendigo debaixo dos beirais. Pergunto ao que me resta de mim a que vêm estas páginas inúteis, consagradas ao lixo e ao desvio, perdidas antes de ser entre os papéis rasgados do Destino. Pergunto, e prossigo. Escrevo a pergunta, embrulho-a em novas frases, desmeado-a de novas emoções. E amanhã tornarei a escrever, na seqüência do meu livro estúpido, as impressões diárias do meu desconvencimento com frio. Sigam, tais como são. Jogado o dominó, e ganho o jogo, ou perdido, as pedras viram-se para baixo e o jogo findo é negro.»

Livro do Desassossego por Bernardo Soares. Assírio & Alvim, 1998.

Ricardo Menéndez Salmón – Dylan Thomas

J’ai terminé de lire hier soir le récit de Ricardo Menéndez Salmón No entres dócilmente en esa noche quieta (Seix Barral, 2020). Ce livre m’ a déçu par son ton froid et distancié. J’avais pourtant aimé certains des livres précédents de cet auteur, particulièrement la trilogie du mal (La ofensa, Derrumbe et El corrector). C’est un livre autobiographique qui évoque la figure de son père malade, auprès duquel il a grandi et souffert. Ce père est décédé à l’hôpital de la Croix Rouge de Gijón le 12 juin 2015 après 33 ans de maladie. Je n’ai pas retrouvé la compréhension et la tendresse dont fait preuve Manuel Vilas dans Ordesa (Alfaguara, 2018). Il s’agit plutôt d’un règlement de comptes. Le titre évoque le célèbre poème de Dylan Thomas (1914-1953). Dans le film Interstellar de Christopher Nolan (2014), le professeur Brand (Michael Caine) et le Dr. Mann (Matt Damon) récitent des passages de ce poème à différents moments du film. Il est également utilisé comme thème des différentes luttes entreprises par Cooper (Matthew McConaughey).

Oeuvres:

  • La filosofía en invierno, KRK Ediciones, 1999 (réédition en 2007).
  • Panóptico, KRK ediciones, 2001.
  • Los arrebatados, Ediciones Trea, 2003.
  • Los caballos azules, Ediciones Trea, 2005.
  • La noche feroz, KRK Ediciones 2006. Réédition Seix Barral, 2011.
  • La ofensa, Seix Barral, 2007.
  • Gritar, Lengua de Trapo, Madrid, 2007. Réédition 2012.
  • Derrumbe. Seix Barral, 2008.
  • El corrector, Seix Barral, 2009.
  • La luz es más antigua que el amor, Seix Barral, 2010.
  • Medusa, Seix Barral, 2012.
  • Niños en el tiempo, Seix Barral, 2014.
  • El Sistema, Seix Barral, 2016.
  • Homo Lubitz, Seix Barral, 2018.
  • No entres dócilmente en esa noche quieta, Seix Barral, 2020.

Traductions en français:
La philosophie en hiver, Éditions Jacqueline Chambon, París, 2011. Traduction de Delphine Valentin.
L’offense, Actes Sud, Arlés, 2009. Traduction d’ Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer.
Débâcle, Éditions Jacqueline Chambon, París, 2015. Traduction de Jean-Marie Saint-Lu.
Le correcteur, Éditions Jacqueline Chambon, París, 2011. Traduction de Delphine Valentin.
La lumière est plus ancienne que l’amour, Éditions Jacqueline Chambon, París, 2012. Traduction de Delphine Valentin.
Medusa , Éditions Jacqueline Chambon, París, 2013. Traduction de Jean-Marie Saint-Lu.
Enfants dans le temps, Éditions Jacqueline Chambon, París, 2016. Traduction de Jean-Marie Saint-Lu.
L’Île Réalité, Éditions Jacqueline Chambon, París, 2018. Traduction de Jean-Marie Saint-Lu.

Do not go gentle into that good night (Dylan Thomas). 1951.

Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieve it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,
Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Et toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit.
Rage, enrage contre la mort de la lumière.

Vision et Prière. Poésie/Gallimard, 1991. Traduit de l’anglais par Alain Suied.

Lecture du poème par Dylan Thomas:

https://www.youtube.com/watch?v=1mRec3VbH3w

Poème récité par Anthony Hopkins. Scènes du film.

https://www.youtube.com/watch?v=4eRTkP7LQKc

Swansea. Statue de Dyman Thomas.

Henry James

Henry James. 1890.

NOUVELLES 1888-1896 (TOME III DES ŒUVRES COMPLÈTES) de Henry James. Traduites de l’anglais par Jean Pavans. Éditions de La Différence. 2008.

Henry James écrit la nouvelle Entre deux âges (The Middle Years) alors qu’il a 50 ans. Elle est publiée par la revue Scribner’s Magazine en 1893.

Le «pauvre Dencombe», un célèbre écrivain vieillissant, est en convalescence sur la côte anglaise, près de Bournemouth. Son éditeur lui envoie son dernier livre qui vient tout juste d’être imprimé. Il s’intitule The Middle Years. Il n’est pas content de ce qu’il relit. Il corrige encore le texte et envisage avec effroi la fin de sa vie. En se promenant, il croise un jeune homme qui tient à la main ce même livre qu’un ami critique vient de lui envoyer. Le jeune Hugh est médecin et fait devant l’écrivain, qu’il ne reconnaît pas, un éloge enthousiaste et sincère. Il accompagne une riche et excentrique comtesse anglaise qui séjourne avec sa dame de compagnie, Miss Vernham, dans le même hôtel que Dencombe. Le jeune médecin délaisse la comtesse pour s’occuper de l’écrivain souffrant. Elle meurt peu après et ne laisse rien en héritage au jeune homme alors qu’elle lui en avait fait un moment la promesse. Le doute mystique de l’écrivain habité par la foi en son art sacré est pathétiquement exprimé par Dencombe mourant dans les bras du docteur Hugh.

Quelques extraits du texte:

«It came over him in the long, quiet hours that only with The Middle Years had he taken his flight; only on that day, visited by soundless processions, had he recognised his kingdom. He had had a revelation of his range. What he dreaded was the idea that his reputation should stand on the unfinished. It was not with his past but with his future that it should properly be concerned. Illness and age rose before him like spectres with pitiless eyes: how was he to bribe such fates to give him the second chance? He had had the one chance that all men have – he had the chance of life.»

Page 684. « Et cet élan, il se convainquit, durant ces longues heures solitaires, qu’il l’avait pris seulement avec Entre deux âges: c’était seulement ce jour-là que, visité par des processions silencieuses, il avait reconnu son royaume. Il avait eu la révélation de son registre. Ce qu’il redoutait, c’était que sa réputation pût s’établir sur une expérience inachevée. C’était, non pas sur son passé, mais sur son avenir, que sa réputation devait se fonder. L’âge et la maladie se dressaient devant lui comme des spectres aux yeux impitoyables: comment pourrait-il les soudoyer afin d’obtenir une deuxième chance? Il avait eu l’unique chance qu’ont tous les êtres humains: il avait eu la chance de venir au monde.»

«…It isn’t till we are old that we begin to tell ourselves we’re not!»

«He recovered himself, however, to explain, lucidly enough, that if he, ungraciously, knew nothing of such a balm, it was doubtless because he had wasted inestimable years. He had followed literature from the first, but he had taken a life-time to get alongside of her. Only today, at last, had he begun to see, so that what he had hitherto done was a movement without of direction. He had ripened too late and was so clumsily constituted that he had had to teach himself by mistakes.»

Page 685 « C’est seulement quand on est vieux, qu’on commence à se dire qu’on ne l’est pas.»

«Il se ressaisit, cependant, pour expliquer, assez lucidement, que si lui, malheureusement, ignorait une pareille consolation, c’était sans doute parce qu’il avait gâché des années inestimables. Il avait suivi la littérature dès le début, mais il lui avait fallu toute une vie pour la rattraper. Seulement aujourd’hui, enfin, il s’était mis à voir, et ce qu’il avait fait jusqu’à présent n’était que des tâtonnements désorientés. Il avait mûri trop tard; il s’était si mal constitué qu’il n’avait pu s’instruire qu’en faisant des erreurs.»

«Two days later Dencombe observed to him, by way of the feeblest of jokes, that there would now be no question whatever of a second chance. At this the young man stared; then he exclaimed: «Why, it has come to pass – it has come to pass! The second chance has been the public’s – the chance to find the point of view, to pick up the pearl!»
«Oh, the pearl!» por Dencombe uneasily sighed. A smile as cold as a winter sunset flickered on his drawn lips as he added: «The pearl is the unwritten – the pearl is the unalloyed, the rest, the lost!»

Page 690. «Deux jours plus tard, Dencombe lui déclara, en guise de très faible plaisanterie, qu’il pouvait absolument ne plus être question d’une quelconque deuxième chance. Le jeune homme écarquilla les yeux; puis il s’écria: «Quoi, elle a déjà eu lieu…elle a déjà eu lieu! La deuxième chance a été celle du public…la chance de comprendre le point de vue, de saisir la perle! “Oh, la perle!” soupira avec peine le pauvre Descombe. Un sourire froid comme un crépuscule d’hiver joua sur ses lèvres crispées quand il ajouta: «La perle est ce qui n’est pas écrit…La perle est ce qui n’ a pas été agrégé, c’est le reste, c’est ce qui est perdu!»

” Not my glory – what there is of it! It is glory – to have been tested, to have had out little quality and cast our little spell. The thing is to have made somebody care. You happen to be crazy, or course, but that doesn’t affect the law.»
«You’re a great success!» said Doctor Hugh, putting into his young voice the ring of a marriage-bell.
Dencombe lay taking this in; then he gathered strength to speak once more. A second chance—that’s the delusion. There never was to be but one. We work in the dark–we do what we can—we give what we have. Our doubt is our passion and our passion is our task. The rest is the madness of art”.
«If you,ve doubted, if you’ve despaired, you’ve always done it,» his visitor subtly argued.
«We’ve done something or other,» Dencombe conceded.
«Something or other is everything. It’s the feasible. It’s you
«Comforter!» poor Dencombe ironically sighed.
«But it’s true,» insited his friend.
«It’s true. It’s frustration that doesn’t count.»
«Frustration’s only life,» said Doctor Hugh.
«Yes, it’s what passes.» Poor Dencombe was barely audible, but he had marked with the words the virtual end of his first and only chance.»

Page 691 « – Pas ma gloire, en effet…pour ce qu’elle est! C’est de la gloire, que d’avoir été compris, que d’avoir opéré un charme. L’essentiel, c’est d’avoir attiré l’intérêt de quelqu’un. Vous êtes fou, bien sûr, mais cela ne contredit pas la loi.

– Vous avez magnifiquement réussi!» dit le docteur Hugh en mettant dans sa voix juvénile des échos de carillon de mariage.
Dencombe entendit cela sans bouger; puis il rassembla ses forces pour parler encore. «Une deuxième chance…voilà l’illusion! Il n’y en a jamais qu’une seule. Nous travaillons dans les ténèbres, nous faisons ce que nous pouvons, nous donnons ce que nous avons. Notre doute est notre passion, et notre passion est notre devoir. Le reste est la folie de l’art.

– Si vous avez douté, si vous avez désespéré, vous avez toujours fait quelque chose, argua subtilement son visiteur.

– Nous faisons toujours une chose ou une autre, concéda Dencombe.

– Une chose ou une autre est tout! C’est ce qui est faisable. C’est vous!

– Optimiste! Soupira ironiquement le pauvre Dencombe.

– Mais c’est vrai, insista son ami.

– C’est vrai. Ce qui ne compte pas c’est la frustration.

– La frustration n’est que la vie, dit le docteur Hugh.

– Oui, et c’est ce qui se passe.» Le pauvre Dencombe était à peine audible; mais il avait marqué avec ces paroles la fin effective de sa première et unique chance.»

On trouve aussi une autre traduction (Les Années médianes) dans le tome III des Nouvelles complètes 1888-1898. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2011. Traduction de François Piquet.

Philip Roth.

Philip Roth parle de cette nouvelle dans son roman The Ghost Writer (1979), L’écrivain des ombres, Gallimard 1981. Premier tome du cycle Nathan Zuckerman. Cf. Zuckerman enchaîné. Traduction: Henri Robillot et Jean-Pierre Carasso. Folio n°1877. 1987.
Nathan Zuckerman, un jeune écrivain prometteur des années 1950, est victime du jugement de sa famille juive qui trouve que ses nouvelles ne décrivent pas la communauté sous son meilleur jour, mais qu’au contraire, elles tendent à inciter à l’antisémitisme. Le protagoniste décide donc de rendre visite à son idole littéraire, E. I. Lonoff, en quête de reconnaissance.
Toute l’histoire se déroule en 24 heures, chez ce grand écrivain, où Zuckerman rencontre Amy Bellette, une jeune femme qui pourrait être la maîtresse de Lonoff, et qu’il s’imaginera être Anne Frank.
Cette œuvre met en avant les tensions entre l’écriture et les conventions.

«Je lus entièrement deux fois de suite la nouvelle, cherchant à découvrir ce que je pouvais sur le doute qui est la passion de l’écrivain, la passion qui est son devoir et la folie – quelle idée – de l’art.»

Léon Edel, le grand spécialiste d’Henry James, a écrit une magnifique biographie de cet auteur: Henry James, une vie. Traduction André Müller, Paris, Seuil, 1990. Édition originale New York, Harper & Row, 1985.

Natalia Ginzburg

Leone et Natalia Ginzburg.

Natalia Ginzburg (Natalia Levi) est une grande romancière italienne. Elle a été aussi traductrice, éditrice chez Einaudi et députée en 1983. Elle naît le 14 juillet 1916 à Palerme et meurt à Rome le 7 octobre1991.

Elle publie en 1933 la nouvelle Les enfants dans la revue littéraire d’Alberto Carocci, Solaria .
Elle se marie en 1938 avec Leone Ginzburg, né à Odessa le 4 avril 1909. Il est journaliste, écrivain et professeur d’italien, actif dans le mouvement de résistance italien au fascisme Giustizia e Libertà. Elle le suit après sa condamnation à la relégation (confino) à Pizzoli, petit village reculé des Abruzzes. Ils y vivent de juin 1940 à juillet 1943. Á cette époque, naissent leurs trois enfants: Carlo, futur historien, spécialiste de la microhistoire, Andrea, économiste, et Alessandra, psychanalyste.
Ils gardent le contact avec le milieu antifasciste de Turin, En 1942, elle publie son premier roman La Route qui va en ville qu’elle signe d’un pseudonyme: Alessandra Tornimparte.
Après la chute de Mussolini le 25 juillet 1943, la famille gagne clandestinement Rome. Capturé par les Allemands, son mari Leone meurt à la prison de Regina Coeli, assassiné le 5 février 1944, après avoir été torturé par la Gestapo. Natalia exprime ses sentiments sur sa perte dans le poème Mémoire (Memoria).
Elle évoque leur période de confinement dans le texte L’hiver dans les Abruzzes qu’on peut retrouver dans Les petites vertus (Le piccole virtù, 1962. Flammarion, 1964. réédité par Ypsilon éditeur, 2018. Traduction: Adriana R.Salem)
Elle parle simplement des mois difficiles que sa famille a passé dans ce bourg misérable de montagne, où les rares choses sortant d’un ordinaire très rude sont les quelques fruits qu’on peut acheter pour Noël à un paysan rapace.
La fin de ce texte, dont j’avais parlé dans ce blog en décembre 2018, résonne curieusement aujourd’hui dans la période que nous vivons.

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/12/26/natalia-ginzburg-1916-1991-2/

«Il y a une certaine uniformité monotone dans les destins des hommes. Nos existences se déroulent selon des lois anciennes et immuables, suivant leur ancienne cadence uniforme. Les rêves ne se réalisent jamais ; dès que nous les voyons brisés, nous comprenons soudain que les plus grandes joies de notre vie sont en-dehors de la réalité ; dès que nous les voyons brisés, nous regrettons amèrement le moment où ils brûlaient en nous. Notre destinée s’écoule dans cette alternance d’espérances et de regrets.
Mon mari mourut à Rome dans les prisons de Regina Cœli, peu de mois après que nous eûmes quitté le village. Devant l’horreur de sa mort solitaire, devant les angoisses et les espoirs qui précédèrent sa mort, je me demande si c’est bien à nous que cela est arrivé, à nous qui achetions des oranges chez Giro et allions nous promener dans la neige. Alors je croyais en un avenir facile et joyeux, riche de désirs comblés, d’expériences et d’entreprises en commun. Mais c’était là l’époque la plus heureuse de ma vie, et c’est seulement maintenant, alors qu’elle m’a échappé pour toujours, c’est seulement maintenant que je le sais.»

Inverno in Abruzzo
«C’è una certa monotona uniformità nei destini degli uomini. Le nostre esistenze si svolgono secondo leggi antiche ed immutabili, secondo una loro cadenza uniforme e antica. I sogni non si avverano mai e non appena li vediamo spezzati, comprendiamo a un tratto che le gioie maggiori della nostra vita sono fuori della realtà. Non appena li vediamo spezzati, ci struggiamo di nostalgia per il tempo che fervevano in noi. La nostra sorte trascorre in questa vicenda di speranze e di nostalgie.

Mio marito morì a Roma nelle carceri di Regina Coeli, pochi mesi dopo che avevamo lasciato il paese. Davanti all’orrore della sua morte solitaria, davanti alle angosciose alternative che precedettero la sua morte, io mi chiedo se questo è accaduto a noi, a noi che compravamo gli aranci da Girò e andavamo a passeggio nella neve. Allora io avevo fede in un avvenire facile e lieto, ricco di desideri appagati, di esperienze e di comuni imprese. Ma era quello il tempo migliore della mia vita e solo adesso che m’è sfuggito per sempre, solo adesso lo so.»

Natalia Ginzburg interprète le rôle de Marie de Béthanie dans le film de Pier Paolo Pasolini L’Évangile selon saint Matthieu 1964.

On peut lire aussi Les voix du soir (Le vocci della sera, 1962) publié dans l’édition de poche piccolo des Editions Liana Levi en octobre 2019.

Joan Margarit

Joan Margarit (Ferran Nadeu).

Le poète catalan Joan Margarit a obtenu le Prix Cervantes 2019, le Prix Nobel des langues castillanes.

Com les gavines

Creuant els temporals
s’aprèn a planejar
sobrevolant la vida.
A avançar fent servir
la violència del vent.
Com les gavines.

No era lluny ni difícil . Edicions Proa, Barcelona, 2010.

Como las gaviotas

Cruzando temporales
se aprende a planear.
Sobrevolar la vida
para avanzar usando
la violencia del viento.
Igual que las gaviotas.

No estaba lejos, no era difícil. Visor, Madrid 2011.

Comme les mouettes

En traversant les tempêtes
on apprend à planer.
Survoler la vie
pour avancer en utilisant
la violence du vent.
Telles les mouettes.

(Traduction C.F.) Merci à J.