Miquel Barceló – Franz Kafka

Famille Samsa. 21 II 2019.

J’ai pu voir avec J. hier après-midi l’exposition : Miquel Barceló La métamorphose d’après la l’oeuvre de Franz Kafka. (26 novembre 2021 – 23 avril 2022). Exposition-vente à la Galerie Gallimard, 30-32 Rue de l’Université. 75007-Paris.

Il s’agit d’un accrochage consacré aux aquarelles originales réalisées par Miquel Barceló pour accompagner La Métamorphose. Le peintre a sélectionné une quarantaine d’oeuvres originales parmi celles qu’il a réalisées pour accompagner l’oeuvre, publiée dans la collection « Grande Blanche illustrée ». Toutes sont inédites, car non publiées dans le volume.

Miquel Barceló est né en 1957 à Felanitx (Majorque). Il vit entre Majorque et Paris. il a longtemps travaillé au Mali. Il a aussi illustré La Divine Comédie de Dante (dessins exposés au Louvre en 2005) et le Faust de Goethe.

La Photo de la Grande Guerre. 21 II 2019.

« J’ai lu La Métamorphose à l’âge de 13 ou 14 ans d’un trait, la nuit. Peut-être même deux fois de suite, comme j’avais l’habitude de faire parfois. Le jour d’après, en rentrant de l’école, j’ai trouvé ma mère en train de pleurer en le lisant, alors que je l’avais trouvé drôle et troublant. Ma mère pleurait à l’idée que j’avais lu ÇA. Je l’ai ensuite relu plusieurs fois. Peut-être à chaque décennie. Je le considère comme une sorte de comique essentiel et moderne (tel Cervantès). Plus les années et les événements passent, plus je trouve Franz Kafka pertinent, avec cet humour qu’on disait juif mais qui est une forme très ancienne d’humanisme… désespoir cosmique…Métamorphose : changement. Le seul qui ne change pas est Gregor Samsa, il maigrit peut-être, mais il reste le même du réveil jusqu’à la fin. Autour de lui tout se transforme. Son père, sa mère, sa petite soeur ! Après lecture, on prend conscience de quelque chose qu’on avait oublié depuis longtemps, que l’on savait déjà. »

« Kafka ne s’étend pas dans les descriptions, on doit se fabriquer ses propres images ».

Miquel Barceló a peint ces aquarelles en 2019 dans le sud de la Thaïlande, au soleil, au bord de la mer.

https://www.youtube.com/watch?v=AYvyTAep9OM (Entretien réalisé à Paris en novembre 2020).

Franz Kafka, La Métamorphose. Traduction Jean-Pierre Lefebvre. NRF Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. 2018

« Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. Il était couché sur le dos, qu’il sentait dur comme une carapace, et chaque fois qu’il levait un peu la tête il apercevait son ventre bombé, brun, segmenté par des indurations arquées, au sommet duquel l’édredon, prêt à glisser complètement, arrivait à peine à se maintenir. Ses multiples pattes, lamentablement fluettes par rapport au volume qu’il occupait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre d’être humain, simplement un peu trop petite, était là bien tranquille entre ses quatre murs familiers. Au-dessus de la table, où s’étalait une collection d’échantillons de tissus qu’il avait déballée – Samsa était voyageur de commerce , était accroché l’image qu’il avait récemment découpée dans un illustré et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa., de fourrure l’une et l’autre, assise bien droite et présentant à qui l’examinait un lourd manchon de fourrure dans lequel tout son avant-bras avait disparu.
Gregor tourna ensuite les yeux vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie taper sur l’appui de zinc – le rendit tout mélancolique. « Qu’est-ce qui se passerait si je continuais plutôt à dormir encore un peu en oubliant toutes ces fariboles ? » pensa-t-il, mais c’était totalement irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit, et dans l’état où il était maintenant il n’arrivait pas à prendre cette position. Quelle que fût l’énergie avec laquelle il se jetait sur le côté droit, il se retrouvait toujours sur le dos par un mouvement de balancier. Il essaya bien cent fois, fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir ses pattes frétillantes, et ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une douleur sourde, discrète, qu’il n’avait jamais ressentie. »

Masque. 21 II 2019.

Franz Kafka – Max Brod

Franz Kafka. 1923.

Le 23 octobre 1902, Franz Kafka et Max Brod se rencontrèrent pour la première fois. Brod donnait une conférence sur “le destin et l’avenir de la philosophie de Schopenhauer” à la section littéraire de la Lese-und Redehalle der deutschen Studenten in Prag, l’association d’étudiants germanophones d’inspiration libérale. Après la conférence, Kafka raccompagna Max Brod chez lui et tous deux passèrent la soirée à parler de philosophie et de littérature. Ce fut le début d’une longue amitié.

Leur correspondance commence en 1904. Le 20 mai 1924, Kafka écrit sa dernière lettre. Elle est pour Max Brod . Kafka meurt le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne.

Elias Canetti dans son essai L’autre procès. Lettres de Kafka à Felice. (Gallimard, 1972) appelle cette lettre la “lettre de la taupe”

Lettre à Max Brod. [Prague, ] 28 août [1904)

Il est très facile d’être gai au début de l’été. On a le coeur vif, une démarche passable et assez de goût pour l’avenir. On s’attend à des choses orientales bizarres, ce que l’on nie d’autre part avec une courbette comique et des propos balancés dont le jeu animé vous rend tout aise et tremblant. Assis au milieu du lit en désordre, on regarde la pendule. Elle marque une heure tardive de la matinée. Mais nous, nous nous peignons la soirée avec des teintes convenablement estompées et des perspectives élargies. Et comme notre ombre s’allonge et prend un air si joliment vespéral, nous nous frottons les mains de plaisir jusqu’à les faire rougir. Nous nous parons avec l’espoir secret que la parure se changera en nature. Et quand, au printemps, on nous questionne sur nos projets, nous adoptons en guise de réponse un geste large de la main, qui tombe au bout d’un moment, comme s’il était ridiculement inutile de conjurer des choses sûres.
Si nous devions être entièrement déçus, ce serait évidemment affligeant pour nous, mais d’un autre côté, ce serait la preuve que notre prière quotidienne est entendue, dans laquelle nous demandons en grâce que la logique de notre vie nous soit conservée conformément à ses dehors.
Mais nous ne serons pas déçus; cette saison, qui n’a qu’un commencement, et pas de fin, nous plonge dans un état si étranger et si naturel qu’il pourrait nous assassiner.
Nous sommes littéralement portés par un air qui souffle où il veut, et rien ne nous empêche de plaisanter un peu quand, en plein courant d’air, nous nous prenons le front ou tâchons de nous calmer par des paroles prononcées, les bouts de nos doigts minces pressés contre nos genoux. Tandis que d’ordinaire nous sommes relativement assez polis pour ne pas chercher à nous éclairer sur nous, il nous arrive maintenant de rechercher la clarté avec une certaine faiblesse, un peu comme on fait semblant de se donner beaucoup de mal pour attraper des petits enfants qui trottinent lentement devant nous. Nous nous frayons notre chemin comme une taupe, et nous sortons des galeries effondrées que nous avions creusées dans le sable le poil tout noirci et velouté, tendant nos pauvre petites pattes rouges en l’air pour implorer une douce pitié.
Pendant une promenade, mon chien a surpris une taupe qui voulait traverser la route. Sans cesse il sautait sur elle et la relâchait aussitôt, car il est encore jeune et craintif. D’abord, cela m’a amusé, je trouvais surtout agréable l’agitation de la taupe, qui, désespérément et en vain, cherchait un trou dans le sol dur de la route. Mais comme le chien abattait de nouveau sa patte sur elle, elle s’est mise à crier. Ks, kss, a-t-elle fait. Et alors il m’a semblé…Non, il ne m’a rien semblé du tout. Ce n’était qu’une illusion, parce que ce jour-là ma tête tombait si lourdement que, je le constatai le soir avec surprise, mon menton s’était enfoncé dans ma poitrine. Mais le lendemain je redressai bravement la tête. Le lendemain, une jeune fille mit une robe blanche, puis tomba amoureuse de moi. Elle en fut très malheureuse et je n’ai pas réussi à la consoler, il est vrai que c’est une chose difficile. Le lendemain, comme j’ouvrais les yeux après une courte sieste, peu sûr encore de mon existence, j’entendis ma mère me demander du balcon sur un ton naturel: «Que faites-vous»? Une femme répondit du jardin: «Je goûte sur l’herbe.» Alors je m’étonnai de la fermeté avec laquelle les gens savent porter la vie. Une autre fois, je pris un plaisir douloureusement impatient à l’agitation d’une journée pleine de nuages. Ensuite une semaine fut chassée par le vent, ou deux, ou plus. Puis je tombai amoureux d’une femme. Puis on a dansé à l’auberge et je n’y suis pas allé. Puis je fus nostalgique et très bête, si bien que je trébuchai sur les chemins de terre, qui ici sont très escarpés. Ensuite j’ai lu dans le Journal de Byron ce passage (que je transcris approximativement parce que le livre est déjà dans ma valise): «Depuis une semaine je n’ai pas quitté ma maison. Depuis trois jours, je boxe trois heures par jour avec un maître d’escrime, dans la bibliothèque, toutes fenêtres ouvertes, pour m’apaiser l’esprit.» Et puis, et puis l’été a pris fin, et je trouve qu’il fait frais, qu’il est temps de répondre aux lettres de vacances, que ma plume a quelque peu glissé et que pour cette raison je pourrais bien la poser.

Ton Franz K.

Traduction de Marthe Robert. Kafka, Oeuvres complètes. III. Bibliothèque de la Pléiade. NRF. Gallimard. 1984.

Max Brod.

Franz Kafka

Franz Kafka. 1910.

[Petite fable]

«Hélas, dit la souris, le monde devient de jour en jour plus exigu. Au début, il était si vaste que j’en éprouvais de l’angoisse, puis j’ai continué à courir et déjà des murs se dressaient au loin, à gauche et à droite, et maintenant – cela ne fait pas si longtemps que j’ai commencé à courir, je me trouve dans la pièce qui m’est destinée, et là-bas, dans le coin, se trouve le piège vers lequel je cours. – Tu n’as qu’à changer le sens de ta course», dit le chat et il la dévora»

«Hélas, dit la souris, le monde devient de jour en jour plus exigu. Au début, il était si ample que j’ éprouvais de l’angoisse, je continuai à courir et je fus heureuse de voir enfin des murs au loin, à gauche et à droite, mais ces longs murs se hâtent tant de se rejoindre que déjà je me trouve dans la dernière pièce et là-bas, dans le coin, se trouve le piège vers lequel je cours. – Tu n’as qu’à changer le sens de ta course», dit le chat et il la dévora»

(Traduction Stéphane Pesnel)

Nouvelles et récits. Oeuvres complètes I, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre. Bibliothèque de la Pléiade NRF. 2018.

[Petite fable] (Kleine Fabel)

Le titre est de Max Brod, qui publia ce texte en 1931, dans Beim Bau der chinesischen Mauer. Entre le piège des humains et la gueule du chat, l’avenir est bien menaçant pour la souris de cette petite fable de La Fontaine revisitée par l’absurde. Kafka recopie aussitôt la première version avec quelques variantes.

Franz Kafka – Felice Bauer

Felice Bauer et Franz Kafka à Budapest en juillet 1917.

Lettres à Felice Bauer. Traduction Marthe Robert. Gallimard, 1972.

Nuit du 14 au 15 janvier 1915

«Chérie, j’ai écrit si longtemps qu’une fois de plus la nuit est très avancée, chaque fois vers deux heures du matin le savant chinois me revient à l’esprit. Malheureusement, malheureusement ce n’est pas ce n’est pas mon ami qui me réveille, mais la lettre que je veux lui écrire. Tu m’as écrit un jour que tu voudrais être assise auprès de moi tandis que je travaille; figure-toi, dans ces conditions, je ne pourrais pas travailler (même autrement je ne peux déjà pas beaucoup), mais là alors je ne pourrais plus du tout travailler. Car écrire signifie s’ouvrir jusqu’à la démesure; l’effusion du coeur et le don de soi le plus extrêmes par quoi un être croit déjà se perdre dans ses rapports avec les autres êtres, et devant lesquels par conséquent il reculera tant qu’il sera conscient – car chacun veut vivre aussi longtemps qu’il sera vivant, cette effusion et ce don de soi sont pour la littérature loin d’être suffisants. Ce qui passe de cette couche superficielle dans l’écriture – quand il n’y a pas moyen de faire autrement et que les sources profondes sont muettes – cela est nul et s’effondre à l’instant même où un sentiment plus vrai vient ébranler ce sol supérieur. C’est pourquoi on n’est jamais assez seul lorsqu’on écrit, c’est pourquoi lorsqu’on écrit il n’y a jamais assez de silence autour de vous, la nuit est encore trop peu la nuit. C’est pourquoi on ne dispose jamais d’assez de temps, car les chemins sont longs, on s’égare facilement, quelque fois même on prend peur, et même sans contrainte ni tentation on a déjà envie de rebrousser chemin (une envie qui se paie toujours très cher plus tard), combien plus encore si la plus chère des bouches vous donnait inopinément un baiser! J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au coeur d’une vaste cave isolée. On m’apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et me remettrais aussitôt à travailler. Que n’écrirais-je pas alors! De quelles profondeurs ne saurais-je pas le tirer! Sans effort! Car la concentration extrême ne connaît pas l’effort. Sauf que je ne pourrais peut-être pas le faire longtemps, et qu’au premier échec, inévitable même dans de pareilles conditions, je serais contraint de me réfugier dans un accès grandiose de folie. Qu’en dis-tu, chérie? Ne te dérobe pas à l’habitant de la cave!

Franz

Felice Bauer.

Felice Bauer est née le 18 novembre 1887 à Neustadt, en Haute-Silésie. Elle est morte le 15 octobre 1960 à Rye (Etat de New York, Etats Unis) à 72 ans.

Franz Kafka la rencontre chez Max Brod à Berlin le 13 août 1912. Elle est secrétaire dactylographe d’une firme de dictaphones. Il commence à lui écrire le 20 septembre suivant. C’est une femme moderne, résolue et efficace. Elle est forte, lui maladif et d’une maigreur extrême. Il lui écrit pendant cinq ans. Il trouve l’énergie de créer en dix heures, une nuit, La Sentence (précédemment traduit par Le Verdict) et en quinze nuits La Métamorphose. Kafka est jaloux, possessif. Il veut la soumettre à sa volonté et a peur de la perdre. Leur relation est compliquée par l’éloignement géographique, leurs familles et l’état de santé de Franz. Il ne veut pas être père, mais se fiance deux fois avec elle. Le 1 juin 1914 ont lieu les premières fiançailles officielles. L’engagement est rompu quelques semaines plus tard le 12 juillet 1914. C’est “son procès”. Les Bauer et aussi Felice deviennent une menace. Il doit les éloigner, sinon son œuvre littéraire est mise en danger. Néanmoins, la correspondance reprend entre eux deux. En juillet 1917, ils se fiancent à nouveau. Kafka rompt à nouveau en décembre. Il continue à lui écrire et la revoit plusieurs fois. Dans la nuit du 9 au 10 août 1917, il a une hémoptysie violente. Le 4 septembre, une tuberculose pulmonaire est diagnostiquée. Tout mariage est maintenant impossible. En décembre, il retrouve Felice à Prague et rompt définitivement avec elle.

Felice Bauer épouse en 1919 Moritz Marasse (1873–1950), un employé de banque. Ils ont deux enfants Heinz (1920-2012) et Ursula (1921–1966). La famille s’exile en Suisse en 1931, puis aux Etats-Unis en 1936. Felice ouvre là-bas un magasin pour vendre les tricots qu’elle et sa soeur Else créent. Malheureusement, son entreprise peine à subvenir à ses besoins. Elle a conservé plus cinq cents lettres de Franz Kafka qu’elle vend pour cinq mille dollars à l’éditeur new-yorkais Salman Schocken en 1955, car elle en a besoin pour payer des soins médicaux coûteux. Les Lettes à Felice sont publiées en 1967.

Franz Kafka

Recueils, nouvelles et récits publiés en librairie. Nouvelles et récits. Oeuvres complètes, I. Bibliothèque de la Pléiade. NRF. 2018. Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre.


Désir de devenir un Indien
«Si seulement on était un Indien, tout de suite prêt, et que sur le cheval au galop, incliné en l’air, on était pris et repris par de brefs tremblements au-dessus du sol trépidant, jusqu’au moment où on lâchait les éperons, car il n’y avait pas d’éperons, où on envoyait promener les rênes, car il n’y avait pas de rênes, et où on voyait à peine la campagne devant soi, telle une lande tondue à ras, en ayant déjà plus d’encolure ni de tête de cheval.»
Publié en 1912 dans le recueil Betrachtung.

Franz Kafka, 1906.

Franz Kafka

Franz Kafka. Photo d’identité. Vers 1915.

Franz Kafka est mort le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling (Autriche), près de Vienne, de malnutrition et de tuberculose. Sa dernière compagne, Dora Diamant, se trouvait à ses côtés. Il avait 40 ans.

Sa correspondance (149 lettres et cartes postales) avec la journaliste et femme de lettres Milena Jesenská est passionnante. Aucune des lettres qu’elle lui a écrites ne nous est parvenue. Elles ont été brûlées par leur destinataire ou ont disparu lors de l’entrée des troupes allemandes à Prague en 1939. Il s’agit sans doute de la relation amoureuse la plus importante de la vie de Kafka. Milena a deux particularités : elle n’est pas juive et c’est une intellectuelle. Elle a su reconnaître tout de suite le génie de Kafka. Elle lui a proposé de le traduire en langue tchèque. Après l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée nazie, Milena Jesenská entre dans une organisation de résistance militaire secrète. La Gestapo l’arrête en novembre 1939 . Elle meurt en déportation le 17 mai 1944 à 47 ans dans le camp de Ravensbrück en Allemagne.

Quelques citations de cette correspondance retraduite par Robert Kahn aux éditions Nous en 2015:

Merano, probablement les 25 et 29 mai 1920, mardi et samedi.

«Il y a quelques années je faisais beaucoup de skiff (manas) sur la Moldau, je la remontais à la pagaie et je la redescendais ensuite avec le courant, étendu de tout mon long, passant sous les ponts. Vu du pont, cela devait paraître très comique, à cause de ma maigreur. Un jour cet employé me vit depuis un pont. Il résuma son impression, après avoir suffisamment insisté sur le comique: cela ressemblait à l’ultime moment avant le Jugement dernier, quand le couvercle des cercueils est déjà levé, mais que les morts y reposent encore.»

Merano, 11 juin 1920, vendredi.

«Quand remettra-t-on enfin ce monde à l’envers un peu d’aplomb?»

Merano, 23 juin 1920, mercredi.

«Il est difficile de dire la vérité car elle est certes unique, mais elle est vivante et du coup elle a un visage vivant et changeant (Absolument pas belle, vraiment pas, peut-être parfois jolie.)»

Prague, 2 septembre 1920, jeudi.

«Mais une des choses les plus insensées sur ce globe terrestre est le traitement sérieux de la question de la culpabilité, à ce qu’il me semble en tout cas. Il ne me semble pas insensé que des reproches soient faits , il est certain que dans la peine on lance des reproches dans tous les sens (même s’il ne s’agit pas de la peine la plus extrême, car dans celle-là on ne fait pas de reproches), et que l’on prenne à coeur de tels reproches dans une période d’émotion et de bouleversements est aussi bien compréhensible, mais que l’on croie pouvoir négocier cela comme n’importe quelle situation comptable habituelle, qui est si claire qu’elle entraîne des conséquences pour le comportement quotidien, cela je ne le comprends pas du tout. Il est certain que Tu es coupable, mais ton mari est aussi coupable et ensuite de nouveau Toi et puis à nouveau lui, comme il ne peut en aller autrement dans une vie humaine à deux et la culpabilité s’accumule en un tas infini jusqu’au gris péché originel, mais en quoi cela peut-il m’être utile dans mon quotidien d’aujourd’hui ou pour la visite chez le médecin de Bad Ischl de remuer dans le péché originel?»

Franz Kafka et Milena Jelenská.

Kafka avait trois sœurs plus jeunes que lui : Gabrielle (Elli) (1889-1941), Valérie (Valli) (1890-1942) et Ottilie (Ottla) (1892-1943). Elli et Valli seront envoyées avec leurs familles dans le Ghetto de Łódź, où tous périrent. Ottla, elle, se retrouvera au camp de concentration de Theresienstadt. Le 5 octobre 1943, Ottla accompagnera volontairement un groupe d’enfants. Lorsque le transport atteindra le camp de concentration d’Auschwitz deux jours plus tard, ils seront tous assassinés.

Ottilie “Ottla” Kafka.

Franz Kafka

Franz Kafka 1906.

Les arbres

Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. On dirait qu’ils reposent bien à plat et que d’une petite poussée on devrait pouvoir les faire bouger de là. Et non, on n’y arrive pas, car ils sont solidement arrimés au sol. Mais voilà, même ça n’est qu’un apparence.

Observation, entre septembre et décembre 1907.

Nouvelles et récits. Oeuvres complètes I. Bibliothèque de la Pléiade. 2018. Edition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre.

C’est le récit le plus court jamais publié par Kafka.

Amos Oz a évoqué ce texte de Kafka à Prague lorsque lui fut remis le Prix Franz Kafka  le 24 octobre 2013:

“Hace 60 años, una noche de invierno, en el kibutz Hulda, un chico de 15 años leyó este fragmento de Kafka, y se sintió transformado: los árboles, las colinas, los aullidos de los chacales en la noche invernal, todo había dejado de ser sencillo. Hay una realidad, y hay una realidad interior, y más. Los hechos pueden convertirse en el peor enemigo de la verdad. Este relato, Los árboles, no solo fue mi primer contacto con Kafka, sino que leerlo, como leer sus demás obras, contribuyó enormemente a mi formación. ” (El País, 30/11/2013)

Amos Oz. Madrid, Hotel Palace. 2004. (Claudio Álvarez).

Franz Kafka

Franz Kafka, 1910.

Franz Kafka, Le Château.

« – Je manquerai la personne que j’attends, dit K. en hochant la tête…
– Vous la manquerez de toute façon, que vous attendiez ou non, dit le Monsieur…
– Alors j’aime mieux la manquer en l’attendant, dit K.»

Epigraphe: Le Vent noir. Julliard, 1947. Gallimard, 1956. Le Seuil, 1983.

Philippe Lançon, Le Lambeau.

 

«J’ai raconté, dans «Le monde d’en bas», comment je descendais régulièrement au bloc avec les lettres à Milena, mais je n’ai pas encore dit comment elles avaient atterri là. Une nouvelle édition venait de paraître chez Nous, traduite par Robert Kahn. Mon amie et chef de service à Libération, Claire, était venue quelques jours après l’attentat et me l’avait apportée. Quand elle est arrivée, j’étais au bloc. Comme elle ne disposait d’aucun papier, elle écrivit sur la page de garde: «Mon cher Philippe, je repasserai te voir bien sûr. Je t’embrasse bien fort. Claire.» Il avait fallu ces circonstances pour qu’elle en vienne à faire une chose que sa délicatesse et son éducation lui interdisaient, dédicacer un livre qu’elle n’avait pas écrit. Ce petit geste né des circonstances m’avait terriblement ému et ces quelques mots de Claire, joints aux lettres qui les suivaient, firent du livre un talisman qui, de chambre en chambre, de maison en maison et de pays en pays, ne m’a plus quitté.

Le jour où Claire me l’apporta, remontant du bloc à moitié endormi et nauséeux, je l’ai pris comme un ivrogne passant sous une douche glacée pour se réveiller, et je suis tombé sur des phrases que j’ai jusqu’ici simplement évoquées. Kafka est à Merano, au printemps 1920. Il parle de ses fiançailles ratées, mais on a l’impression qu’il parle du monde des malades, d’ailleurs comme tout est maladie il finit par en parler et il écrit. «De toute façon la réflexion sur ces choses n’apporte rien. C’est comme si l’on voulait s’efforcer de briser une seule des marmites de l’enfer, premièrement on échoue, et deuxièmement, si on réussit, on est consumé par la masse embrasée qui s’en échappe, mais l’enfer reste intact dans sa magnificence. Il faut commencer autrement. En tout cas s’allonger dans un jardin et tirer de la maladie, surtout si elle n’est pas vraiment une, le plus de douceurs possible. Il y a là beaucoup de douceurs.»

Ces phrases me servaient depuis lors de bréviaire, et même de viatique. Je les ai lues dans ma chambre, dans le monde d’en bas, dans le parc de l’hôpital, dans des salles d’attente de toutes sortes. Je les aurais lues sur le billard si j’avais pu, et cela jusqu’au moment où la brûlure de l’anesthésiant m’annonçait la perte de conscience. Elles me fixaient deux horizons qui, dans ma situation, étaient essentiels. D’abord, ne pas chercher à briser une seule des marmites de l’enfer dans lesquelles je me trouvais. Ne pas céder à la tristesse, à la colère, ne pas être obsédé par la destruction d’un enfer qui, comme celui de Kafka, resterait de toute façon, «intact dans sa magnificence». Ce mot, magnificence, à cet endroit, résumait sa modestie, son ironie, son innocence supérieure. On n’échappe pas à l’enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas. Je ne pouvais pas éliminer la violence qui m’avait été faite, ni celle qui cherchait à en réduire les effets. Ce que je pouvais faire en revanche, c’était apprendre à vivre avec, l’apprivoiser, en recherchant, comme disait Kafka, le plus de douceurs possible. L’hôpital était devenu mon jardin. Et, regardant les infirmières, les aide-soignants, les chirurgiens, la famille, les amis, dans ce service d’urgence où chacun se plaignait et s’affrontait, où la crise était l’état naturel des patients et des soignants, je sentais que la douceur kafkaïenne existait, mais qu’elle n’était pas plus molle qu’une pierre et que la trouver dépendait de moi.»

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard.

Un philosophe (Franz Kafka)

Statue de Franz Kafka (Jaroslav Róna) 2003. Rue Dusni. Quartier de Josefov. Prague.

« Un philosophe traînait toujours là où des enfants jouaient. Et quand il voyait un garçon qui avait une toupie, il était tout à coup aux aguets. Dès que la toupie se mettait à tourner, le philosophe la suivait pour l’attraper. Peu lui importait que les enfants se mettent à crier et essayent de le tenir à distance de leur jouet , il était heureux tant qu’il pouvait saisir la toupie encore en train de tourner, heureux juste un instant, car déjà il la jetait par terre et s’en allait. Il croyait en effet que la connaissance de chaque petite chose, ainsi par exemple une toupie en train de tourner, suffisait pour connaître la totalité. C’est pour cela qu’ il ne s’occupait pas des grands problèmes, du temps perdu à ses yeux : si la plus petite chose était vraiment connue, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait. Et à chaque fois que les enfants se préparaient à faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait marcher cette fois-ci, et quand la toupie se mettait à tourner, il se mettait à espérer en courant essoufflé après elle qu’il atteindrait la connaissance. Mais quand il avait le stupide morceau de bois dans la main, il était dégoûté, et les cris des enfants qu’il n’avait pas entendus jusqu’alors, et qui lui arrivaient tout à coup dans  les oreilles, le chassaient de là, chancelant comme une toupie sous des coups de fouet maladroits. »

(Le cavalier au seau à charbon et autres histoires fantastiques. Traduction : Laurent Margantin, Odradek éditions, 2016)