Franz Kafka

Franz Kafka, 1910.

Franz Kafka, Le Château.

« – Je manquerai la personne que j’attends, dit K. en hochant la tête…
– Vous la manquerez de toute façon, que vous attendiez ou non, dit le Monsieur…
– Alors j’aime mieux la manquer en l’attendant, dit K.»

Epigraphe: Le Vent noir. Julliard, 1947. Gallimard, 1956. Le Seuil, 1983.

Philippe Lançon, Le Lambeau.

 

«J’ai raconté, dans «Le monde d’en bas», comment je descendais régulièrement au bloc avec les lettres à Milena, mais je n’ai pas encore dit comment elles avaient atterri là. Une nouvelle édition venait de paraître chez Nous, traduite par Robert Kahn. Mon amie et chef de service à Libération, Claire, était venue quelques jours après l’attentat et me l’avait apportée. Quand elle est arrivée, j’étais au bloc. Comme elle ne disposait d’aucun papier, elle écrivit sur la page de garde: «Mon cher Philippe, je repasserai te voir bien sûr. Je t’embrasse bien fort. Claire.» Il avait fallu ces circonstances pour qu’elle en vienne à faire une chose que sa délicatesse et son éducation lui interdisaient, dédicacer un livre qu’elle n’avait pas écrit. Ce petit geste né des circonstances m’avait terriblement ému et ces quelques mots de Claire, joints aux lettres qui les suivaient, firent du livre un talisman qui, de chambre en chambre, de maison en maison et de pays en pays, ne m’a plus quitté.

Le jour où Claire me l’apporta, remontant du bloc à moitié endormi et nauséeux, je l’ai pris comme un ivrogne passant sous une douche glacée pour se réveiller, et je suis tombé sur des phrases que j’ai jusqu’ici simplement évoquées. Kafka est à Merano, au printemps 1920. Il parle de ses fiançailles ratées, mais on a l’impression qu’il parle du monde des malades, d’ailleurs comme tout est maladie il finit par en parler et il écrit. «De toute façon la réflexion sur ces choses n’apporte rien. C’est comme si l’on voulait s’efforcer de briser une seule des marmites de l’enfer, premièrement on échoue, et deuxièmement, si on réussit, on est consumé par la masse embrasée qui s’en échappe, mais l’enfer reste intact dans sa magnificence. Il faut commencer autrement. En tout cas s’allonger dans un jardin et tirer de la maladie, surtout si elle n’est pas vraiment une, le plus de douceurs possible. Il y a là beaucoup de douceurs.»

Ces phrases me servaient depuis lors de bréviaire, et même de viatique. Je les ai lues dans ma chambre, dans le monde d’en bas, dans le parc de l’hôpital, dans des salles d’attente de toutes sortes. Je les aurais lues sur le billard si j’avais pu, et cela jusqu’au moment où la brûlure de l’anesthésiant m’annonçait la perte de conscience. Elles me fixaient deux horizons qui, dans ma situation, étaient essentiels. D’abord, ne pas chercher à briser une seule des marmites de l’enfer dans lesquelles je me trouvais. Ne pas céder à la tristesse, à la colère, ne pas être obsédé par la destruction d’un enfer qui, comme celui de Kafka, resterait de toute façon, «intact dans sa magnificence». Ce mot, magnificence, à cet endroit, résumait sa modestie, son ironie, son innocence supérieure. On n’échappe pas à l’enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas. Je ne pouvais pas éliminer la violence qui m’avait été faite, ni celle qui cherchait à en réduire les effets. Ce que je pouvais faire en revanche, c’était apprendre à vivre avec, l’apprivoiser, en recherchant, comme disait Kafka, le plus de douceurs possible. L’hôpital était devenu mon jardin. Et, regardant les infirmières, les aide-soignants, les chirurgiens, la famille, les amis, dans ce service d’urgence où chacun se plaignait et s’affrontait, où la crise était l’état naturel des patients et des soignants, je sentais que la douceur kafkaïenne existait, mais qu’elle n’était pas plus molle qu’une pierre et que la trouver dépendait de moi.»

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard.

Un philosophe (Franz Kafka)

Statue de Franz Kafka (Jaroslav Róna) 2003. Rue Dusni. Quartier de Josefov. Prague.

«Un philosophe traînait toujours là où des enfants jouaient. Et quand il voyait un garçon qui avait une toupie, il était tout coup aux aguets. Dès que la toupie se mettait à tourner, le philosophe la suivait pour l’attraper. Peu lui importait que les enfants se mettent à crier et essayent de le tenir à distance de leur jouet , il était heureux tant qu’il pouvait saisir la toupie encore en train de tourner, heureux juste un instant, car déjà il la jetait par terre et s’en allait. Il croyait en effet que la connaissance de chaque petite chose, ainsi par exemple une toupie en train de tourner, suffisait pour connaître la totalité. C’est pour cela qu’ il ne s’occupait pas des grands problèmes, du temps perdu à ses yeux: si la plus petite chose était vraiment connue, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait. Et à chaque fois que les enfants se préparaient à faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait marcher cette fois-ci, et quand la toupie se mettait à tourner, il se mettait à espérer en courant essouflé après elle qu’il atteindrait la connaissance. Mais quand il avait le stupide morceau de bois dans la main, il était dégoûté, et les cris des enfants qu’il n’avait pas entendus jusqu’alors, et qui lui arrivaient tout à coup dans  les oreilles, le chassaient de là, chancelant comme une toupie sous des coups de fouet maladroits.»

(Le cavalier au seau à charbon et autres histoires fantastiques. Traduction : Laurent Margantin, Odradek éditions, 2016)

Franz Kafka (1883-1924)

Franz Kafka

Franz Kafka est mort le 3 juin 1924.

Hommage de de Milena Jesenska (Narodini listy, 7 juin 1924-Journal tchèque publié à Prague de 1861 à 1941):
 » Avant-hier est mort au sanatorium de Kierling près de Klosterneuburg, à côté de Vienne, le Dr. Franz Kafka, un écrivain allemand qui vivait à Prague. Peu de gens le connaissaient ici, car il allait seul son chemin, plein de vérité, effrayé par le monde ; depuis bien des années, il souffrait d’une maladie des poumons, et s’il la soignait, il la nourrissait aussi consciemment et l’entretenait dans sa pensée.  Lorsque l’âme et le cœur ne peuvent plus supporter leur fardeau, le poumon prend sur lui la moitié de la charge, ainsi la charge est au moins également répartie, a-t-il écrit une fois dans une lettre, et sa maladie était de cette espèce. Elle lui conférait une fragilité presque incroyable et un raffinement intellectuel sans compromis presque terrifiant ; mais lui, en tant qu’homme, avait déposé toute son angoisse intellectuelle sur les épaules de sa maladie. Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux. Il voyait le monde plein de démons invisibles qui déchirent et anéantissent l’homme sans défense. Il était trop lucide, trop sage pour pouvoir vivre, trop faible pour combattre, faible comme le sont des êtres beaux et nobles, qui sont incapables d’engager le combat avec la peur qu’ils ont de l’incompréhension, de l’absence de bonté, du mensonge intellectuel, parce qu’ils savent d’avance que ce combat est vain et que l’ennemi vaincu couvre encore de honte son vainqueur. Il connaissait les hommes, comme seul peut les connaître quelqu’un de grande sensibilité nerveuse, quelqu’un qui est solitaire et qui reconnaît autrui à un simple éclair dans son regard. Il connaissait le monde d’une manière insolite et profonde, lui-même était un monde insolite et profond. Il a écrit les livres les plus importants de toute la jeune littérature allemande ; toutes les luttes de la génération d’aujourd’hui dans le monde entier y sont incluses, encore que sans esprit de doctrine. Ils sont vrais, nus et douloureux, si bien que, presque naturalistes. Ils sont pleins de l’ironie sèche et de la vision sensible d’un homme qui voyait le monde si clairement qu’il ne pouvait pas le supporter et qu’il lui fallait mourir, s’il ne voulait pas faire de concessions comme les autres et chercher recours dans les diverses erreurs de la raison et de l’inconscient, même les plus nobles. Franz Kafka a écrit le fragment Le Soutier (paru en tchèque dans Cernen, chez Neumann), le Verdict, conflit de deux générations, La Métamorphose, le livre le plus fort de la littérature allemande moderne, La Colonie pénitentiaire et les esquisses Regard et Médecin de Campagne. Le dernier roman, Devant la loi, attend depuis des années en manuscrit. C’est un de ces livres qui, quand on les a lus jusqu’au bout, laissent l’impression d’un monde si parfaitement compris qu’il rend inutile le moindre commentaire. Tous ses livres décrivent l’horreur de l’incompréhension, de la faute innocente parmi les hommes. C’était un artiste et un homme d’une conscience si sensible qu’il entendait encore là où les sourds se croyaient faussement en sûreté.  »

Milena Jesenska.

Milena Jesenská est née le 10 août 1896 à Prague. Journaliste, écrivaine et traductrice tchèque, elle fut déportée au camp de concentration de Ravensbrück (Allemagne) en 1940 pour faits de résistance.  Elle y est morte le 17 mai 1944.

Kafka a rencontré Milena à Prague, au café Arco, sans
doute en septembre 1919. Après cette rencontre, elle lui a écrit pour lui
proposer de traduire en tchèque le premier chapitre, (« Der
Heizer » – « Le Chauffeur ») de ce qui allait devenir L’Amérique.  149 lettres et cartes postales de Franz Kafka à Milena Jesenská ont été conservées. 140 d’entre elles ont été écrites pendant une période d’environ dix mois, au rythme parfois de plusieurs par jour, de mars à décembre 1920. Les dernières datent de 1922 et 1923. Leurs amours restent essentiellement épistolaires.
Aucune des lettres de Milena n’est parvenue jusqu’à nous. On ne sait pas si elles ont été brûlées ou ont disparu lorsque les troupes allemandes sont entrées à Prague en mars 1939.

Franz Kafka, Lettres à Milena.

Prague, printemps 1922

«Écrire des lettres c’est se dénuder devant des fantômes, ce qu’ils attendent avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas jusqu’à destination, mais les fantômes les boivent sur les chemins jusqu’à la dernière goutte. Les fantômes ne mourront pas de faim, mais nous serons anéantis.»