Luis Cernuda

(Merci à Gio Bonzon pour ses photos de Torremolinos et de Málaga qui me redonnent la nostalgie du Sud.)

Torremolinos. Amanecer.

Depuis 2009, on peut voir dans le cimetière de cette ville de la Costa del Sol une plaque qui reproduit le poème de Luis Cernuda, Elegía anticipada, tiré du recueil Como quien espera el alba (1947). Le poète de Séville logea en 1928 dans la pension Castillo de Santa Clara, propriété d’un anglais, George Langworthy. Salvador Dalí et Gala passèrent là aussi plusieurs semaines en mai 1930. Torremolinos était alors un petit village de pêcheurs rattaché à Málaga. Dans un autre poème El indolente, Cernuda surnomme Torremolinos, Sansueña. Le nom évoque el sueño, le rêve. On trouve aussi un poème en prose intitulé de la même façon dans Ocnos (1942). Il fut publié pour la première fois dans le supplément littéraire du journal La Verdad de Murcie (n°56, 18 juillet 1926). Le poète est mort en exil en 1963 à México. il ne revit jamais l’Andalousie qu’il aimait tant.

Elegía anticipada (Luis Cernuda)

Por la costa del sur, sobre una roca
alta junto a la mar, el cementerio
aquel descansa en codiciable olvido,
y el agua arrulla el sueño del pasado.

Desde el dintel, cerrado entre los muros,
huerto parecería, si no fuese
por las losas, posadas en la hierba
como un poco de nieve que no oprime.

Hay troncos a que asisten fuerza y gracia,
y entre el aire y las hojas buscan nido
pájaros a la sombra de la muerte;
hay paz contemplativa, calma entera.

Si el deseo de alguien que en el tiempo
dócil no halló la vida a sus deseos,
puede cumplirse luego, tras la muerte,
quieres estar allá solo y tranquilo.

Ardido el cuerpo, luego lo que es aire
al aire vaya, y a la tierra el polvo,
por obra del afecto de un amigo,
si un amigo tuviste entre los hombres.

Y no es el silencio solamente,
la quietud del lugar, quien así lleva
tu memoria hacia allá, mas la conciencia
de que tu vida allí tuvo su cima.

Fue en la estación cuando la mar y el cielo
dan una misma luz, la flor es fruto,
y el destino tan pleno que parece
cosa dulce adentrarse por la muerte.

Entonces el amor único quiso
en cuerpo amanecido sonreírte,
esbelto y rubio como espiga al viento.
Tú mirabas tu dicha sin creerla.

Cuando su cetro el día pasa luego
a su amada la noche, aún más hermosa
parece aquella tierra; un dios acaso
vela en eternidad sobre su sueño.

Entre las hojas fuisteis, descuidados
de una presencia intrusa, y ciegamente
un labio hallaba en otro ese embeleso
hijo de la sonrisa y del suspiro.

Al alba el mar pulía vuestros cuerpos,
puros aún, como de piedra oscura;
la música a la noche acariciaba
vuestras almas debajo de aquel chopo.

No fue breve esa dicha. ¿Quién pretende
que la dicha se mida por el tiempo?
Libres vosotros del espacio humano,
del tiempo quebrantasteis las prisiones.

El recuerdo por eso vuelve hoy
al cementerio aquel, al mar, la roca
en la costa del sur : el hombre quiere
caer donde el amor fue suyo un día.

Como quien espera el alba, 1941-1944.

Luis Cernuda. Málaga 2 septembre 1933.

Élégie anticipée

Sur la côte du sud, sur une roche
Haute près de la mer, ce cimetière
Lointain repose en enviable oubli,
Et l’eau berce le songe du passé.

Depuis le seuil, fermé entre les murs,
On croirait un jardin, s’il n’ y avait
Les dalles reposant dans l’herbe comme
Un peu de neige qui ne pèse pas.

Vigueur et grâce y assistent des troncs
Et dans l’air et les feuilles, les oiseaux
Cherchent un nid à l’ombre de la mort ;
Tout est paix contemplative, calme absolu.

Si le désir de qui, au cours du temps
ne trouva pas la vie docile à ses désirs
Peut s’accomplir ensuite, après la mort,
Tu veux reposer là, solitaire et tranquille.

Le corps brûlé, qu’ensuite l’air à l’air
Retourne, et à la terre la poussière,
Par œuvre de l’affection d’un ami,
Si tu eus un ami parmi les hommes.

Et ce n’est pas seulement le silence,
Le calme de l’endroit, qui ainsi porte
Ta mémoire là-bas, mais la conscience
Que ta vie y trouva son sommet.

Ce fut en la saison où la mer et le ciel
Brillent du même éclat, la fleur est fruit
Et le destin si plein que, semble-t-il,
Il sera doux de glisser dans la mort.

Et l’amour unique voulut alors
Te sourire à travers l’aube d’un corps,
Blond et svelte comme un épi au vent.
Tu contemplais ton bonheur sans le croire.

Lorsque le jour passe ensuite son sceptre
Á la nuit son aimée, plus belle encore
apparaît cette terre ; un dieu peut-être
Éternellement veille sur son rêve.

Là vous fûtes parmi les feuilles, oublieux
De toute autre présence et follement
une lèvre trouvait en l’autre cette extase
Qu’engendre le sourire ainsi que le soupir.

La mer à l’aube lustrait vos deux corps,
Encore purs, comme de pierre obscure ;
Á la nuit la musique caressait
Vos âmes au pied de ce peuplier.

Ce bonheur fut sans fin. Qui peut prétendre
Que le bonheur ait pour mesure le temps ?
Tous deux libres de l’espace des hommes,
Vous brisâtes les barrières du temps.

C’est pourquoi aujourd’hui le souvenir revient
Au cimetière lointain, à la mer, à la roche
Sur la côte du Sud : l’homme désire
Mourir là où un jour l’amour lui appartint.

Comme celui qui attend l’aube, 1941-1944. Traduction Jacques Ancet.

Almudena Grandes – Luis Cernuda

La romancière et journaliste espagnole Almudena Grandes vient de mourir ce samedi 27 novembre à Madrid à l’âge de 61 ans.
Née à Madrid le 7 mai 1960, elle s’était fait connaître avec un roman érotique en 1989, Las edades de Lulú (Les vies de Loulou), porté à l’écran par Bigas Luna en 1990.
Elle avait publié ensuite Te llamaré viernes (1991) et Malena es un nombre de tango (1994) ( Malena c’est un nom de tango).
En 2010, elle s’était lancée dans un projet de six volumes indépendants, Episodios de una guerra interminable racontant les années de l’après-guerre civile en Espagne. Cette série est dans la ligne des Episodios nacionales (46 volumes) du grand romancier réaliste Benito Pérez Galdós (1843-1920).
Depuis 2008, elle publiait régulièrement des articles dans le quotidien El País. Le 10 octobre dernier, elle avait écrit un article sur le cancer dont elle souffrait depuis un an (Tirar una valla)

https://elpais.com/eps/2021-10-10/tirar-una-valla.html

Son mari est le poète Luis García Montero, directeur de l’Institut Cervantès depuis 2018.

Livres traduits en français :

  • Les vies de Loulou. Albin Michel, 1990.
  • Malena c’est un nom de tango. Plon, 1996 et Pocket 2000.
  • Atlas de géographie humaine. Grasset, 2000.
  • Vents Contraires. Grasset, 2003. Livre de poche, 2011.
  • Le cœur glacé. Éditions JC Lattès, 2008. Livre de poche, 2010. (2 tomes)
  • Inès et la joie. Éditions JC Lattès, 2012. Livre de poche, 2013.
  • Le Lecteur de Jules Verne. Éditions JC Lattès, 2013. Livre de poche, 2014.
  • Les Trois Mariages de Manolita. Éditions JC Lattès, 2016. Livre de poche, 2019.
  • Les patients du docteur Garcia. Éditions JC Lattès, 2020. Premio Nacional de la Narrativa (2018)

Son décès m’a remis en mémoire la fin du poème de Luis Cernuda Díptico español (Diptyque espagnol) qui date de 1961.

…Hoy, cuando a tu tierra ya no necesitas,
Aún en estos libros te es querida y necesaria,
Más real y entresoñada que la otra:
No ésa, mas aquélla es hoy tu tierra.
La que Galdós a conocer te diese,
Como él tolerante de lealtad contraria,
Según la tradición generosa de Cervantes,
Heroica viviendo, heroica luchando
Por el futuro que era el suyo,
No el siniestro pasado donde a la otra han vuelto.

La real para ti no es esa España obscena y deprimente
En la que regentea hoy la canalla,
Sino esta España viva y siempre noble
Que Galdós en sus libros ha creado.
De aquélla nos consuela y cura ésta.

Desolación de la quimera. 1956-1962

…Aujourd’hui, quand de ta terre tu n’as plus besoin,
Dans les livres encore elle t’est chère et nécessaire,
Plus réelle que l’autre et à demi rêvée ;
Pas celle-ci, mais celle-là qui est toujours ta terre.
Celle que Galdós t’aurait donnée à connaître,
Comme lui tolérante à la loyauté contraire,
Selon la généreuse tradition de Cervantès,
Héroïque dans la vie, héroïque dans la bataille
Pour l’avenir qui était le sien,
Et non le sinistre passé où ils ont renvoyé l’autre.

La réalité pour toi n’est pas cette Espagne obscène et déprimante
Où gouverne aujourd’hui la canaille,
Mais cette Espagne vivante et toujours noble
que Galdós a créée dans ses livres.
De celle-là il nous console et soigne celle-ci.

Luis Cernuda – John Keats

John Keats (Joseph Severn) 1819

John Keats est né le 31 octobre 1795 à Londres. Il est mort le 23 février 1821 à Rome.

“Hay un verso de Keats que es quizá una de las claves más transparentes de su poesía […]. Es el verso con que comienza su poema «Endymion»: A thing of beauty is a joy for ever (Una cosa bella es un goce eterno) […]. Cuando busco en la poesía española una pasión semejante, siempre pienso en Luis Cernuda. Cernuda también cree, como Keats, que la belleza es un goce eterno.”
José Luis Cano, Keats y Cernuda (1950), in La poesía de la Generación del 27, Madrid, Guadarrama, 1970.

A propósito de flores (Luis Cernuda)

Era un joven poeta, apenas conocido.
En su salida primera al mundo
Buscaba alivio a su dolencia
Cuando muere en Roma, entre sus manos una carta,
La última carta, que ni abrir siquiera quiso,
De su amor jamás gozado.

El amigo que en la muerte le asistiera
Sus palabras finales nos transmite:
«Ver cómo crcce alguna flor menuda,
El crecer silencioso de las flores,
Acaso fue la única dicha
Que he tenido en este mundo.»

¿Pureza? Vivo a las flores amadas contemplaba
Y mucho habló de ellas en sus versos;
En el trance final su mente se volvía
A la dicha más pura que conoció en la vida:
Ver a la flor que abre, su color y su gracia.

¿Amargura? Vivo, sinsabores tuvo
Amargos que apurar, sus breves años
Apenas conocieron momentos sin la sombra.
En la muerte quiso volverse con tácito sarcasmo
A la felicidad de la flor que entreabre.

¿Amargura? ¿Pureza? ¿O, por qué no, ambas a un tiempo?
El lirio se corrompe como la hierba mala,
Y el poeta no es puro o amargo únicamente:
Devuelve sólo al mundo lo que el mundo le ha dado
Aunque su genio amargo y puro algo más le regale.

Desolación de la Quimera, 1956-61.

Écrit en janvier ou février 1961. Publié pour la première fois en avril 1961 dans la revue Eco (II, 6) de Bogotá (Colombie).

Joseph Severn (1793-1879) est un peintre anglais. C’est un ami dévoué de John Keats. Il l’accompagne le 17 septembre 1820 sur le Maria Crowther à destination de l’Italie. Le but du voyage est de soigner la maladie du poète, la tuberculose. Ils arrivent dans la baie de Naples le 21 octobre et sont placés en quarantaine pendant 10 jours. Ils séjournent à Naples une semaine, puis se rendent à Rome dans une petite voiture. À Rome, ils vivent dans un appartement, 26 Piazza di Spagna, au pied de l’escalier de la Trinité-des-Monts. Joseph Severn a quitté l’Angleterre contre l’avis de son père. Il a peu d’argent. Pendant son séjour à Rome lors de l’hiver 1820-1821, il écrit de nombreuses lettres à des amis communs en Angleterre. L’entourage du cercle de Keats et la fiancée du poète, Fanny Brawne, sont tenus au courant de l’évolution de la maladie du poète. Cette correspondance est le seul témoignage des derniers jours de Keats que Joseph Severn soigne jusqu’à sa mort, le 23 février 1821, trois mois après leur arrivée à Rome.

Autoportrait (Joseph Severn) vers 1820.

Luis Cernuda

J’aimerais tant que Luis Cernuda soit mieux connu en France. Jacques Ancet est un excellent traducteur et un très bon poète. cf. Luis Cernuda, Poètes d’aujourd’hui n°207. Éditions Seghers. Une étude de Jacques Ancet, avec un choix de textes, des illustrations, une chronologie bibliographique: Luis Cernuda et son temps …Paris, 1972.

Adolescente fui en días idénticos a nubes,
cosa grácil, visible por penumbra y reflejo,
y extraño es, si ese recuerdo busco,
que tanto, tanto duela sobre el cuerpo de hoy.

Perder placer es triste
como la dulce lámpara sobre el lento nocturno;
aquél fui, aquél fui, aquél he sido;
era la ignorancia mi sombra.

Ni gozo ni pena; fui niño
prisionero entre muros cambiantes;
historias como cuerpos, cristales como cielos,
sueño luego, un sueño más alto que la vida.

Cuando la muerte quiera
una verdad quitar de entre mis manos,
las hallará vacías, como en la adolescencia
ardientes de deseo, tendidas hacia el aire.

Donde habite el olvido, 1932-33.

Je fus adolescent en des jours pareils aux nuages,
Chose gracile visible à travers pénombre et reflet,
Et c’est étrange, si je cherche ce souvenir,
Qu’il fasse tant, tant souffrir le corps d’aujourd’hui.

Il est triste de perdre le plaisir
Comme la douce lampe sur le lent nocturne ;
Cela je le fus, je le fus, je l’ai été ;
Et l’ignorance était mon ombre.

Ni plaisir ni peine ; je fus enfant
Prisonnier entre des murs changeants ;
Histoires comme des corps, vitres comme des cieux,
Et puis un songe, un songe plus haut que la vie.

Quand la mort voudra
Ôter une vérité de mes mains,
Elle les trouvera vides, comme en l’adolescence
Ardentes de désir et tendues vers le ciel.

Où habitera l’oubli. Traduction : Jacques Ancet.

La revue El Cultural a publié le 27 septembre 2021 un bon article de Rafael Narbona sur les personnalités de Luis Cernuda et de Juan Ramón Jiménez: Luis Cernuda y Juan Ramón Jiménez: humanos, demasiado humanos.

https://elcultural.com/luis-cernuda-y-juan-ramon-jimenez-humanos-demasiado-humanos

Juan Ramón Jiménez et Luis Cernuda.

Luis Cernuda

(Merci à David Rey Fernández)

Luis Cernuda, un des plus grands poètes du XX ème siècle.

Retrato de Luis Cernuda (Ramán Gaya), 1932.

Epílogo

Playa de la Roqueta:
Sobre la piedra, contra la nube,
Entre los aires estás, conmigo
Que invisible respiro amor en torno tuyo.
Mas no eres tú, sino tu imagen.

Tu imagen de hace años,
Hermosa como siempre, sobre el papel, hablándome,
Aunque tan lejos yo, de ti tan lejos hoy
En tiempo y en espacio.
Pero en olvido no, porque al mirarla,
Al contemplar tu imagen de aquel tiempo,
Dentro de mí la hallo y lo revivo.

Tu gracia y tu sonrisa,
Compañeras en días a la distancia, vuelven
Poderosas a mí, ahora que estoy,
Como otras tantas veces
Antes de conocerte, solo.

Un plazo fijo tuvo
Nuestro conocimiento y trato, como todo
En la vida, y un día, uno cualquiera,
Sin causa ni pretexto aparente,
Nos dejamos de ver. ¿Lo presentiste?
Yo sí, que siempre estuve presintiéndolo.

La tentación me ronda
De pensar, ¿para qué todo aquello:
El tormento de amar, antiguo como el mundo,
Que unos pocos instantes rescatar consiguen?
Trabajos del amor perdidos.

No. No reniegues de aquello,
Al amor no perjures.
Todo estuvo pagado, sí, todo bien pagado,
Pero valió la pena,
La pena del trabajo
De amor, que a pensar ibas hoy perdido.

En la hora de la muerte
(Si puede el hombre para ella
Hacer presagios, cálculos),
Tu imagen a mi lado
Acaso me sonría como hoy me ha sonreído,
Iluminando este existir oscuro y apartado
Con el amor, única luz del mundo.

Poemas para un cuerpo, 1957.

Poème écrit entre le 11 et le 17 septembre 1961 à San Francisco.

Épilogue

Plage de la Roqueta :
Sur la pierre, devant les nuages,
Dans le vent, tu es là, avec moi
Qui respire, invisible, autour de toi l’amour
mais ce n’est pas toi, rien que ton image.

Ton image des années passées
Belle comme toujours, sur le papier, me parle
Alors que je suis loin, si loin de toi
Dans le temps et l’espace.
Mais non pas dans l’oubli, car si je la regarde,
Si je contemple ton image de ces jours,
Au fond de moi je la retrouve, je les revis.

Ta grâce et ton sourire,
Compagnons en ces jours lointains, reviennent
M’envahir maintenant que je suis,
Comme tant d’autres fois
Avant de te connaître, seul.

Une échéance était fixée
Á notre relation comme à tout
Dans la vie et un jour, un jour quelconque,
Sans raison ni cause apparente,
Nous avons cessé de nous voir. L’avais-tu pressenti ?
Moi, oui, depuis toujours je le savais.
La tentation me hante
De penser : à quoi bon tout cela,
Ce tourment d’aimer, vieux comme le monde,
Que seuls quelques instants rachètent ?
Peines d’amour perdues.
Non, ne les renie pas,
N’insulte pas l’amour.
Tout s’est payé, oui, cher payé,
Mais cela en valait la peine,
La peine du mal d’amour
Qui te semble aujourd’hui perdue.

Á l’heure de la mort
(Si l’on peut à son propos
Risquer présages ou calculs),
Ton image à mon côté
Comme aujourd’hui me sourira peut-être,
Illuminant cette existence obscure et solitaire
D’amour, seule clarté du monde.

Poèmes pour un corps. 1957. Traduction Bruno Roy. Fata Morgana, 1985.

Illustrations de Luis Caballero.

Luis Cernuda – Federico García Lorca

Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, Federico García Lorca. 1931.

Il y a 85 ans, le vendredi 17 juillet 1936 au Maroc, alors protectorat, et le samedi 18 juillet 1936 en Espagne, des généraux félons (Sanjurjo, Franco, Mola) se soulevaient contre la République. C’était le début de la Guerre civile en Espagne. Une occasion de relire Luis Cernuda évoquant Federico García Lorca.

A UN POETA MUERTO (F.G.L.)

Así como en la roca nunca vemos
La clara flor abrirse,
Entre un pueblo hosco y duro
No brilla hermosamente
El fresco y alto ornato de la vida.
Por esto te mataron, porque eras
Verdor en nuestra tierra árida
Y azul en nuestro oscuro aire.

Leve es la parte de la vida
Que como dioses rescatan los poetas.
El odio y destrucción perduran siempre
Sordamente en la entraña
Toda hiel sempiterna del español terrible,
Que acecha lo cimero
Con su piedra en la mano.

Triste sino nacer
Con algún don ilustre
Aquí, donde los hombres
En su miseria sólo saben
El insulto, la mofa, el recelo profundo
Ante aquel que ilumina las palabras opacas
Por el oculto fuego originario.

La sal de nuestro mundo eras,
Vivo estabas como un rayo de sol,
Y ya es tan sólo tu recuerdo
Quien yerra y pasa, acariciando
El muro de los cuerpos
Con el dejo de las adormideras
Que nuestros predecesores ingirieron
A orillas del olvido.

Si tu ángel acude a la memoria,
Sombras son estos hombres
Que aún palpitan tras las malezas de la tierra;
La muerte se diría
Más viva que la vida
Porque tú estás con ella,
Pasado el arco de tu vasto imperio,
Poblándola de pájaros y hojas
Con tu gracia y tu juventud incomparables.

Aquí la primavera luce ahora.
Mira los radiantes mancebos
Que vivo tanto amaste
Efímeros pasar junto al fulgor del mar.
Desnudos cuerpos bellos que se llevan
Tras de sí los deseos
Con su exquisita forma, y sólo encierran
Amargo zumo, que no alberga su espíritu
Un destello de amor ni de alto pensamiento.

Igual todo prosigue,
Como entonces, tan mágico,
Que parece imposible
La sombra en que has caído.
Mas un inmenso afán oculto advierte
Que su ignoto aguijón tan sólo puede
Aplacarse en nosotros con la muerte,
Como el afán del agua,
A quien no basta esculpirse en las olas,
Sino perderse anónima
En los limbos del mar.

Pero antes no sabías
La realidad más honda de este mundo:
El odio, el triste odio de los hombres,
Que en ti señalar quiso
Por el acero horrible su victoria,
Con tu angustia postrera
Bajo la luz tranquila de Granada,
Distante entre cipreses y laureles,
Y entre tus propias gentes
Y por las mismas manos
Que un día servilmente te halagaran.

Para el poeta la muerte es la victoria;
Un viento demoníaco le impulsa por la vida,
Y si una fuerza ciega
Sin comprensión de amor
Transforma por un crimen
A ti, cantor, en héroe,
Contempla en cambio, hermano,
Cómo entre la tristeza y el desdén
Un poder más magnánimo permite a tus amigos
En un rincón pudrirse libremente.

Tenga tu sombra paz,
Busque otros valles,
Un río donde del viento
Se lleve los sonidos entre juncos
Y lirios y el encanto
Tan viejo de las aguas elocuentes,
En donde el eco como la gloria humana ruede,
Como ella de remoto,
Ajeno como ella y tan estéril.

Halle tu gran afán enajenado
El puro amor de un dios adolescente
Entre el verdor de las rosas eternas;
Porque este ansia divina, perdida aquí en la tierra,
Tras de tanto dolor y dejamiento,
Con su propia grandeza nos advierte
De alguna mente creadora inmensa,
Que concibe al poeta cual lengua de su gloria
Y luego le consuela a través de la muerte.

Poème écrit à Valence du 19 au 23 avril 1937. Il a été publié une première fois sous le titre Elegía a un poeta muerto dans la revue Hora de España VI. Valencia, junio de 1937.

Las nubes, 1937-1940. Buenos Aires, 1943.

La sixième strophe a été censurée lors de la première publication sous l’influence de Wenceslao Roces, communiste et Subsecretario de instrucción Pública du gouvernement républicain.

A un poète mort (F.G.L.)

Comme on ne voit jamais sur le rocher
La claire fleur s’épanouir,
Ainsi ne brille en sa beauté
Parmi un peuple hargneux et dur
L’ornement frais et noble de la vie.
C’est pourquoi ils t’ont tué: tu étais
verdure de notre terre aride,
Azur de notre ciel obscur.

Légère est la part de la vie
Que tels des dieux rachètent les poètes.
La destruction, la haine habitent pour toujours
Sourdement les entrailles
Toute de fiel de l’Espagnol terrible
Qui épie le sublime
Une pierre à la main.

Triste destin celui de naître
Avec un don illustre
Ici, où les hommes
Dans leur misère ne gardent
Qu’insulte, moquerie et défiance profonde
Pour celui qui éclaire les paroles opaques
Du feu secret originel.

Tu étais sel de notre monde,
Vivant tu étais un rayon de soleil,
Et seul voici ton souvenir
Qui passe errant et qui caresse
Le mur des corps
De la saveur de ces pavots
Que nos prédécesseurs ont ingérés
Aux rives de l’oubli.

Si vient ton ange à ta mémoire,
Ce sont des ombres, ces hommes
Qui palpitent encore dans les broussailles de la terre;
On dirait que la mort
Est plus vivante que la vie,
Parce que tu es chez elle,
Passé le porche de son vaste empire,
Et tu la peuples d’oiseaux et de feuilles
Avec ta grâce et ta jeunesse incomparables.

Ici le printemps brille en ce moment.
Vois les radieux garçons
Que vivant tu as tant aimés,
Éphémères passer dans la lueur marine.
Belles nudités qui traînent
Après elles les désirs
Avec leur forme exquise, et ne renferment
Qu’un suc amer, car leur esprit n’habite
Ni lumière d’amour ni hauteur de pensée.

Tout continue de même
Et, comme alors, magique,
Si bien que paraît impossible
L’ombre où tu es tombé.
Mais une immense aspiration secrète nous prévient
Que son aiguillon ignoré ne se peut
Émousser en nous qu’avec la mort,
Comme l’aspiration de l’eau
Á qui ne suffit pas de se sculpter en vagues,
Mais anonyme se veut perdre
Aux limbes de la mer.

Mais avant tu ne connaissais pas
La plus profonde réalité de ce monde:
La haine, la triste haine des humains,
Qui en toi voulut marquer
Par l’horreur de l’acier sa victoire,
Avec ton angoisse ultime
Sous la calme lumière de Grenade,
Lointain parmi cyprès et lauriers,
Parmi les tiens,
Et par les mêmes mains
Qui serviles un jour t’avaient flatté

La mort pour le poète est la victoire;
Un vent démoniaque le pousse dans la vie,
Et si une force aveugle
Sans compréhension ni amour
Par un crime te change,
Toi chanteur, en héros,
Considère en revanche, frère,
Comme dans la tristesse et le dédain
Un pouvoir plus magnanime permet à tes amis
de pourrir dans un coin librement.

Paix à ton ombre,
Qu’elle cherche d’autres vallées,
Une rivière où le vent
Pour une musique parmi les joncs
Et les iris avec le charme
Si vieillot de cette eau éloquente,
Où l’écho telle la gloire humaine roule,
Comme elle en un lointain
Étranger tout comme elle et stérile.

Trouve ton grand désir dépossédé
Le pur amour d’un dieu adolescent
dans la verdeur des roses éternelles;
Car ce désir divin, perdu sur notre terre
Après tant de douleur et d’abandon,
Nous révèle en sa propre grandeur
Je ne sais quel esprit immense et créateur
Qui du poète a fait la langue de sa gloire
Et par-delà la mort ensuite le console.

Les nuages. Traduction: Pierre Darmangeat.

1998. Traduction d’Anthony Bellanger.

Luis Cernuda

Luis Cernuda. Villablino (León). 6 août 1935.

Relire encore et encore les poètes de la Génération de 1927.

Como el viento

Como el viento a lo largo de la noche,
Amor en pena o cuerpo solitario,
Toca en vano a los vidrios,
Sollozando abandona las esquinas;

O como a veces marcha en la tormenta,
Gritando locamente,
Con angustia de insomnio,
Mientras gira la lluvia delicada;

Si, como el viento al que un alba le revela
Su tristeza errabunda por la tierra,
Su tristeza sin llanto,
Su fuga sin objeto;

Como él mismo extranjero,
Como el viento huyo lejos.
Y sin embargo vine como luz.

Un río, un amor, 1929.

Comme le vent

Comme le vent tout au long de la nuit,
Amour en peine ou bien corps solitaire,
En vain touche les vitres,
Abandonne en sanglots les carrefours ;

Ou comme parfois il marche dans la tourmente,
En criant follement,
Angoissé d’insomnie,
Tandis que tourne la pluie délicate ;

Oui, comme le vent à qui l’aube révèle
Sa tristesse errante sur la terre,
Sa tristesse sans pleurs,
Sa fuite sans objet ;

Comme lui-même étranger,
Comme le vent je fuis au loin.
Pourtant je suis venu comme lumière.

Un fleuve, un amour. Editions Fata Morgana. 1985. Traduction: Jacques Ancet.

Ce poème a été écrit le 10 mai 1929 à Toulouse. Son ancien professeur à l’Université de Séville, le poète Pedro Salinas, l’aida à obtenir, à la fin de l’année 1928, un poste de lecteur à l’École Normale de Toulouse. Il y travaillera pendant sept mois. Gerardo Diego publiera ce texte dans sa célèbre anthologie Poesía española: antología 1915- 1931. Madrid, 1932. On y retrouve davantage l’influence romantique que surréaliste.

(Merci à Lorenzo Oliván et Arnau de V.)

Paul Éluard – Luis Cernuda

Portrait de Paul Éluard (Man Ray). 1936.

Luis Cernuda (1902-1963) a traduit 6 poèmes de L’amour la poésie de Paul Éluard (Éditions Gallimard, 1929) alors qu’il se trouvait à Toulouse comme lecteur d’Espagnol de l’École Normale.
Il s’agissait d’une commande de José María Hinojosa pour la revue de Málaga Litoral, créée en 1926 par Manuel Altolaguirre et Emilio Prados. Ces traductions seront publiées dans le numéro du 9 juillet 1929. Cette revue fut essentielle pour le rayonnement des poètes de la Génération de 1927.

Premièrement (Paul Eluard)

VIII.
Mon amour pour avoir figuré mes désirs
Mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre
Tes baisers dans la nuit vivante
Et le sillage des tes bras autour de moi
Comme une flamme en signe de conquête
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels.

Et quand tu n’es pas là
Je rêve que je dors je rêve que je rêve.

°°°

Para figurar mis deseos mi amor
De tus palabras en el cielo
Puso tus labios como un astro
En la noche vivaz tus besos
Y alrededor de mí la estela de tus brazos
Como una llama en signo de conquista
Mis sueños en el mundo
Son claros y perpetuos

Y cuando allí no estás
Sueño que duermo sueño que sueño.

XV.
Elle se penche sur moi
Le cœur ignorant
Pour voir si je l’aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s’endort dans mes mains
Où sommes-nous
Ensemble inséparables
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves.

°°°

Sobre mí se inclina
Cozazón ignorante
Por ver si la amo
Confía y olvida
Sus párpados son nubes encima
De su cabeza dormida en mis manos
Estamos en dónde
Mezcla inseparable
Vivaces vivaces
Yo vivo ella viva
Mi cabeza rodando en sus sueños

XXII.
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j’ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par delà l’attente
Par delà moi même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.

°°°
Como quien vela disgustos la frente al cristal
Cielo cuya noche transpuse
Llanuras pequeñísimas en mis manos abiertas
Inerte indiferente en su doble horizonte
Como quien vela disgustos la frente al cristal
Más allá de la espera te busco
Más allá de mí mismo
Y no sé ya tanto amor te tengo
Cuál de los dos está ausente

Seconde nature

II.
Toutes les larmes sans raison
Toute la nuit dans ton miroir
La vie du plancher au plafond
Tu doutes de la terre et de ta tête
Dehors tout est mortel
Pourtant tout est dehors
Tu vivras de la vie d’ici
Et de l’espace misérable
Qui répond à tes gestes
Qui placarde tes mots
Sur un mur incompréhensible

Et qui donc pense à ton visage?

°°°
Lágrimas todas sin razón
En tu espejo la noche entera
La vida del suelo en el techo
Dudas de la tierra y tu cabeza
Afuera todo es mortal
Aunque todo se halla fuera
Vivirás la vida de aquí
Y del miserable espacio
A tus gestos ¿quién responde?
Tus palabras ¿quién las guarda
En un muro incomprensible?

¿Y quién piensa en tu semblante?

IX.
Les yeux brûlés du bois
Le masque inconnu papillon d’aventure
Dans les prisons absurdes
Les diamants du cœur
Collier du crime.

Des menaces montrent les dents
Mordent le rire
Arrachent les plumes du vent
Les feuilles mortes de la fuite.

La faim couverte d’immondices
Étreint le fantôme du blé
La peur en loques perce les murs
Des plaines pâles miment le froid.

Seule la douleur prend feu.

°°°
Ojos quemados del bosque
Máscara incógnita mariposa de aventura
En prisiones absurdas
Diamantes del corazón
Collar del crimen

Las amenazas muestran los dientes
Muerden la risa
Arrancan las plumas del viento
Las hojas muertas de la fuga

El hambre cubierta de inmundicias
Abraza el fantasma del trigo
El miedo en girones atraviesa lo muros
Pálidas llanuras representan el frío.

Sólo el dolor se incendia.

XVI.
Ni crime de plomb
Ni justice de plume
Ni vivante d’amour
Ni morte de désir.

Elle est tranquille indifférente
Elle est fière d’être facile
Les grimaces sont dans les yeux
Des autres ceux qui la remuent.

Elle ne peut pas être seule
Elle se couronne d’oubli
Et sa beauté couvre les heures
Qu’il faut pour n’être plus personne.
Elle va partout fredonnant
Chanson monotone inutile
La forme de son visage.

°°°
Ni crimen de plomo
Ni justicia de pluma
Ni de amor viviendo
Ni muerta de deseo.

Es tranquila indiferente
Orgullosa de ser fácil
Los gestos van a los ojos
De aquellos que la conmueven.

Hallarse no puede sola
Y se corona de olvido
Su beldad cubre las horas
Justas para no ser nadie.

Silbando en todo lugar
Canción monótona inútil
La forma de su semblante.

Premier numéro de la revue Litoral. 1926. Dessin de María Ángeles Ortiz.

Luis Cernuda

Luis Cernuda frente al mar (Ramón Gaya).

Je ne possède pas les oeuvres complètes de Luis Cernuda. Donc, j’ai eu un peu de mal à retrouver en espagnol ce poème de Cernuda que j’avais lu dans la vieille et belle collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers. Étude et choix de textes de Jacques Ancet. Ce texte a été donné au Concours général en composition en langue espagnole en 2002.

El nombre

Llegue quedo tu paso
Sobre la tierra, adonde
Brilla con sombra roja
Esa haya, y vecino
Con su sombra de oro
Ese castaño, al toque
De la luz misma. Pasa
Esta hora contigo
A solas, tal si fuese
Una hora postrera,
Una primera, acaso
Umbral de muerte o vida,
Mientras gira la tarde
De indecible sosiego
Y hermosura indecible.
Con su cielo está el mundo;
Bien nuevas son las hojas;
Las flores del manzano,
Nieve mejor, sin viento
Profusamente caen;
La hierba sueño ofrece
Para el amor, y el aire
Respirado es delicia.
Hasta parece el hombre,
Tú quieto, entre los otros,
Un árbol más, amigo
Al fin en paz, la sola
Paz de toda la tierra.
Recoge el alma, y mira;
Pocos miran el mundo.
La realidad por nadie
Vista, paciente espera,
Tal criatura joven,
Espejo en unos ojos
Enamorados. Calla.
En este instante todo
Gesto humano resulta
Ocioso, y sólo un nombre
Pensado, mas no dicho
(Abril, abril), perfecto
Lo contiene y da forma
única suficiente.

Vivir sin estar viviendo (1944-1949)

Le nom

Tranquille vienne ton pas
Sur la terre, où
Brille d’une ombre rouge
Ce hêtre, et proche
Avec son ombre d’or
Ce châtaignier, sous la caresse
De la lumière même. Passe
Cette heure avec toi-même
Seul à seul, comme si c’était
La dernière heure,
La première, peut-être
Seuil de mort ou de vie,
Tandis que l’après-midi tourne
Indicible douceur
Et beauté indicible.
Le monde vit avec son ciel;
Toutes nouvelles sont les feuilles;
Et les fleurs du pommier
Plus belles que neige, sans vent,
Tombent en abondance;
L’herbe offre à l’amour
Le songe, et l’air
Qu’on respire est délice.
L’homme lui-même semble,
Toi immobile, entre les autres,
Un arbre de plus, un ami
Enfin en paix, la seule
Paix de toute la terre.
Recueille ton âme, et regarde;
Peu regardent le monde.
La réalité que personne
Ne voit, attend, patiente,
Telle une jeune créature,
Un miroir en des yeux
Pleins d’amour. Pas un mot.
En cet instant toute
Expression humaine devient
Superflue; seul un nom
Pensé, mais non pas dit
(Avril, avril), le cerne
En sa perfection et lui donne
L’Unique forme qui suffit.

Vivre sans être vivant. 1944-1949.

Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet. Jacques Ancet, Luis Cernuda. Editions Seghers (Poètes d’aujourd’hui), 1972.

Luis Cernuda

Luis Cernuda (Víctor María Cortezo). Valence, août 1937.

Luis Cernuda est sans doute l’un des poètes espagnols les plus méconnus en France de la fameuse génération de 1927, qui a compté quelques-uns des plus grands noms de la poésie européenne du XX ème siècle: Rafael Albertí, Vicente Aleixandre, Manuel Altolaguirre, Gerardo Diego, Dámaso Alonso, Jorge Guillén, Federico García Lorca, Emilio Prados, Pedro Salinas…
Luis Cernuda est né le 21 septembre 1902 à Séville. Il est mort en exil le 5 novembre 1963 à Mexico.

Te quiero

Te lo he dicho con el viento,
jugueteando como animalillo en la arena.
O iracundo como órgano tempestuoso.

Te lo he dicho con el sol,
que dora cuerpos juveniles
y sonríe en todas las cosas inocentes.

Te lo he dicho con las nubes,
frentes melancólicas que sostienen el cielo,
tristezas fugitivas.

Te lo he dicho con las plantas,
leves criaturas transparentes
que se cubren de rubor repentino.

Te lo he dicho con el agua,
vida luminosa que vela en un fondo de sombra;
te lo he dicho con el miedo,
te lo he dicho con la alegría,
con el hastío, con las terribles palabras.

Pero así no me basta:
más allá de la vida,
quiero decírtelo con la muerte;
más allá del amor,
quiero decírtelo con el olvido.

23 de abril de 1931.

Los placeres prohibidos, 1931.

Je t’aime

Je t’aime.
Je te l’ai dit avec le vent,
Qui gambade sur le sable comme un petit animal,
Ou qui s’emporte comme un orgue tumultueux.

Je te l’ai dit avec le soleil,
Qui dore la jeunesse de ces corps dénudés,
Et sourit sur toutes les choses innocentes.

Je te l’ai dit avec les nuages,
Fronts mélancoliques que soutient le ciel,
Tristesses fugitives.

Je te l’ai dit avec les plantes,
Êtres légers et transparents,
Qui tout à coup deviennent rougissants.

Je te l’ai dit avec l’eau,
Cette vie lumineuse sur un fond voilé d’ombre;
Je te l’ai dit avec la peur,
Je te l’ai dit avec la joie,
Avec le dégoût, avec les mots terribles.

Ça ne me suffit pas:
Au-delà de la vie,
Je veux te le dire avec la mort,
Au-delà de l’amour,
Je veux te le dire avec l’oubli.

Les plaisirs interdits. Presse Sorbonne Nouvelle. 2010. Traduction: Françoise ÉTIENVRE, Serge SALAÜN, Zoraida CARANDELL, Laurie-Anne LAGET, Melissa LECOINTRE.

Fin de la apariencia

Sin querer has deshecho
Cuanto mi vida era,
Menos el centro inmóvil
Del existir: la hondura
Fatal e insobornable.

Muchas veces temía
En mí y deseaba
El fin de esa apariencia
Que da valor al hombre
Para el hombre en el mundo.

Pero si deshiciste
Todo lo en mí prestado,
Me das así otra vida;
Y como ser primero
Inocente, estoy solo
Con mi mismo y contigo.

Aquel que da la vida,
La muerte da con ella.
Desasido del mundo
Por tu amor, me dejaste
Con mi vida y mi muerte.

Morir parece fácil,
La vida es lo difícil:
Ya no sé sino usarla
En ti, con este inútil
Trabajo de quererte,
Que tú no necesitas.

Con las horas contadas. 1950-52.