Gustave Flaubert

J’ai lu un post de Valérie M-A dans le Club de la Cause Littéraire: « Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migration et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisaient quitter leur pays, pour se quitter eux-mêmes. » Cette citation de Gustave Flaubert est reprise dans la présentation de la biographie de Michel Winock (2013. Folio n°5971 2015). Elle m’ a fait rechercher dans son oeuvre et surtout dans sa Correspondance certaines phrases du même type, bien caractéristiques du caractère de ce géant de la littérature.

Portrait de Gustave Flaubert (Gaston Bigard) . Médaille de bronze 1921.

Lettre à Louise Colet, 13 août 1846, Correspondance tome I, p. 300.
«J’ai au fond de l’âme le brouillard du Nord que j’ai respiré à ma naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie ; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore ; ils rêvaient des jours heureux, pleins d’amours, juteux pour leurs coeurs comme la treille mûre que l’on presse avec les mains. J’ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ? Les cris de joie d’Alaric entrant à Rome ont eu pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d’un pauvre coeur d’enfant. Hélas! non, je ne suis pas un homme antique; les hommes antiques n’avaient pas de maladies de nerfs comme moi! Ni toi non plus, tu n’es ni la Grecque, ni la Latine; tu es au delà: le romantisme y a passé. Le christianisme, quoique nous voulions nous en défendre, est venu agrandir tout cela, mais le gâter, y mettre la douleur. Le coeur humain ne s’élargit qu’avec un tranchant qui le déchire. Tu me dis ironiquement, à propos de l’article du Constitutionnel, que je fais peu cas du patriotisme, de la générosité et du courage. Oh non! J’aime les vaincus ; mais j’aime aussi les vainqueurs. Cela est peut-être difficile à comprendre, mais c’est vrai. Quant à l’idée de la patrie, c’est-à-dire d’une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non! la patrie est pour moi le pays que j’aime, c’est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m’attriste à leurs revers. J’aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives, et qui, aux haltes de midi, couché à l’ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je? où vais-je? comme dirait un poète tragique de l’école de Delille; en Orient, le diable m’emporte! Adieu, ma sultane!… N’avoir pas seulement à t’offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums quand tu vas venir dormir dans ma couche! Quel ennui! Mais je t’offrirai tous ceux de mon coeur. Adieu, un long, un bien long baiser, et d’autres encore.»

Lettre à Louise Colet, 3 juillet 1852, Correspondance tome II, p.123.
«Je suis un Barbare, j’en ai l’apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille; mais j’en ai aussi l’élan, l’entêtement, l’irascibilité. Normands, tous que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines; c’est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde.»

Lettre à Louise Colet, 14 décembre 1853, Correspondance tome II, p. 477.
« Pourquoi sens-je cet allégement dans la solitude? Pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j’entrais dans le désert? pourquoi tout enfant m’enfermais-je seul pendant des heures dans un appartement? La civilisation n’a point usé chez moi la bosse du sauvage. – Et malgré le sang de mes ancêtres (que j’ignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu’il y a en moi du Tartare et du Scythe, du Bédouin, de la Peau-Rouge. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y a du moine. J’ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards, qui vivaient solitairement, soit dans l’ivrognerie ou dans le mysticisme. Cela était un joli soufflet donné à la race humaine, à la vie sociale, à l’utile, au bien-être commun. Mais maintenant! l’individualité est un crime, le XVIIIe siècle a nié l’âme, et le travail du XIXe sera peut-être de tuer l’homme? Tant mieux de crever avant la fin! car je crois qu’ils réussiront. Quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s’étonnent de la manière dont je vis, laquelle, à moi, me semble être la plus naturelle et la plus normale, cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce! Car c’est une corruption que de ne pas se suffire à soi-même. L’âme doit être complète en soi. -Il n’y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour chercher de l’eau. Dans un espace grand comme la main, enfoncez la sonde, et frappez dessus, il jaillira des fontaines.
Le puits artésien est un symbole, et les Chinois, qui l’ont connu de tout temps, sont un grand peuple.»

Lettre à Madame Jules Sandeau, 28 novembre 1861, Correspondance, tome III, p.186.

[Croisset, 28 novembre 1861]

   

(…)Vous avez bien raison d’aimer les voyages. C’est la plus amusante manière de s’ennuyer, c’est-à-dire de vivre, qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s’y livre, ne tarde pas à devenir un vice, une soif insatiable. Combien n’ai-je pas perdu d’heures dans ma vie à rêver, au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval, dans les plaines de la Tartarie ou de l’Amérique du Sud! Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu. J’ai eu quelquefois (et la dernière entre autres, c’était il y a trois ans près de Constantine) des espèces de délire de liberté où j’en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du bleu, de la solitude et de l’espace. Et cependant, je mène une vie recluse et monotone, une existence presque cellulaire et monacale. De quel côté est la vocation?(…)

Pour Louis Bouilhet, textes édités et annotés par Alan Raitt, University of Exeter Press, 1994, p. 24.

«J’ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d’extravagance, —expansions dernières du Romantisme arrivant jusqu’à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d’Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre, qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu’un échange de lettres s’ensuivit avec proposition de duel, où le monsieur n’eut pas le beau rôle. Je me souviens d’un brave garçon, toujours affublé d’un bonnet rouge; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican; un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd El Kader. Mais on n’était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se crevait les yeux à lire aux dortoirs des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony; on faisait plus: par dégoût de l’existence, Bar* se cassa la tête d’un coup de pistolet, And* se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d’éloges certainement! mais quelle haine de toute platitude! quels élans vers la grandeur! quel respect des maîtres! comme on admirait Victor Hugo!»

Œuvres complètes, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», tome III, p.877-878. Voyage en Algérie et en Tunisie
«Surprise du douar. Femmes au bord des tentes, sans voiles. Je galopais, ma pelisse sur mes genoux, mon takieh sous mon chapeau. Zagarit, coup de fusil, fantasia — le fils du caïd en ceinture rouge, Souk-Ahras! Souk-Ahras! — tout cela envolé dans le mouvement. J’ai ralenti devant les tentes. — Ils vont venir me baiser les mains, me prendre les pieds. — De quelle nature était l’étrange frisson de joie qui m’a pris? J’en ai rarement eu (jamais peut-être?) une pareille. Le fils du caïd et son père galopent longtemps à côté et devant moi. Le père s’en va le premier, le fils me demande deux heures après la permission. La pluie n’en finit. Descente — forêt — un cabaret vide où je demande ma route — les lignes rouges des bâtiments militaires de Souk-Ahras.»

Croisset. Ce petit hameau de Canteleu (Seine-Maritime) doit sa célébrité à Gustave Flaubert qui y vécut pendant 35 ans. Il y écrivit l’essentiel de son œuvre dans une maison située au bord de la Seine. Il ne subsiste presque plus rien de cette habitation qui a été rasée à la fin du XIXe siècle. Un pavillon de jardin a été préservé. Il est aménagé aujourd’hui en petit musée Flaubert.
Revers de la médaille, Pavillon-musée à Croisset (1921).

Gustave Flaubert

Portrait de Flaubert (Delaunay), 1836. Rouen, Bibliothèque municipale.

Par les champs et par les grèves, Un voyage en Bretagne. Gustave Flaubert-Maxime du Camp, rédigé en 1847 et publié séparément entre 1852 et 1881. Première édition des chapitres rédigés par Flaubert: 15 octobre 1881, chez Charpentier et Cie. A 25 ans, Gustave Flaubert a déjà un sacré style…

” Derrière, on voyait Quiberon reculant graduellement sa plage de sable; à gauche les îles d’Houat et d’Hoedic bombant sur la surface du pâle azur leurs masses d’un vert noir, Belle-Île grandissant les pans à pic de ses rochers couronnés d’herbe et la citadelle dont la muraille plonge dans la mer, qui se levait lentement de dessous les flots.

On y envoyait dans un régiment de discipline les deux soldats escortés par le gendarme, et que moralisait de son mieux un fusilier qu’il avait pris comme renfort pour les contenir. Le matin déjà, pendant que nous déjeunions, l’un d’eux, en compagnie du brigadier, était entré dans l’auberge d’un air crâne, la moustache retroussée, les mains dans les poches, le képi sur l’oreille, en demandant à manger «tout de suite» et à boire n’importe quoi, fût-ce de l’arsenic, appelant, jurant, criant, faisant sonner ses sous et damner le pauvre gendarme; maintenant il riait encore, mais des lèvres seulement, et sa joie devenait plus rare à mesure qu’à l’horizon se dressait le grand mur blanc où il allait bêcher la terre et traîner le boulet. Son compagnon était plus calme. C’était une grosse figure lourde et laide, une de ces natures d’une vulgarité si épaisse que l’on comprenait de suite, l’immense mépris qu’ont pour elle ceux qui poussent sur le canon cette viande animée, et le bon marché qu’ils en font. II n’avait jamais vu la mer, il la regardait en ouvrant ses deux yeux, et il dit se parlant à lui-même: «C’est curieux tout de même, ça donne tout de même un aperçu de ce qui existe», appréciation que j’ai trouvée profonde et aussi émue par le sentiment de la chose même que toutes les expressions lyriques que j’ai entendu faire à bien des dames.

L’autre soldat ne cachait pas pour lui le dédain qu’il avait et quoiqu’ils fussent amis, il haussait les épaules de pitié en le regardant. Quand il se fut suffisamment amusé de lui en essayant de faire rire sur son compte la société qui l’entourait, il le laissa dormir dans son coin et se tourna vers nous. Alors il nous parla de lui-même, de la prison qu’il va subir, du régiment qui l’ennuie, de la guerre qu’il souhaite, de la vie dont il est las. Peu à peu ainsi sa joie étudiée s’en alla, son rire forcé disparut; il devint simple et doux, mélancolique et presque tendre. Trouvant enfin une oreille ouverte à tout ce qui depuis longtemps surchargeait son cœur exaspéré d’ennui, il nous exposa longuement toutes les misères du soldat, les dégoûts de la caserne, les exigences taquines de l’étiquette, toutes les cruautés de l’habit, l’arrogance brutale des sergents, l’humiliation des obéissances aveugles, l’assassinat permanent de l’instinct et de la volonté sous la massue du devoir.

II est condamné à un an de discipline pour avoir vendu un pantalon. «A beaucoup, disait-il, ça ne fait rien, comme à ça par exemple, en désignant son compagnon; des paysans, c’est habitué à remuer la terre, mais moi, ça me salira les mains.»

Ô orgueil! Ton goût d’absinthe remonte donc dans toutes les bouches et tous les cœurs te ruminent! Qu’était-il, lui qui se plaignait de tant souffrir au contact des autres? Un enfant du peuple, un ouvrier de Paris, un garçon sellier. J’ai plaint, j’ai plaint cet homme ardent et triste, malade de besoins, rongé d’envies longues, qui s’impatiente du joug et que le travail fatigue. II n’y a pas que nous, au coin de nos cheminées, dans l’air étouffé de nos intérieurs, qui ayons des fadeurs d’âme et des colères vagues dont on tâche de sortir avec du bruit en essayant d’aimer, en voulant écrire; celui-là fait de même dans son cercle inférieur, avec les petits verres et les donzelles; lui aussi il souhaite l’argent, la liberté, le grand air, il voudrait changer de lieu, fuir ailleurs, n’importe où, il s’ennuie, il attend sans espoir.

Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule, des miasmes écœurants, et les duchesses ne sont pas les seules à s’en évanouir. Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres; on peut être las de tout sans rien connaître, fatigué de traîner sa casaque sans avoir lu Werther ni René, et il n’y a pas besoin d’être reçu bachelier pour se brûler la cervelle.»

Gustave Flaubert

Gustave Flaubert.

Par les champs et par les grèves.
Après la visite du Château d’Amboise, résidence d’été de la famille royale de Louis-Philippe le 2 mai 1847, Gustave Flaubert, qui n’a encore que vingt-cinq ans, entame une longue digression contre la censure.
«Personne ne peut m’accuser de m’avoir entendu gémir sur n’importe quelle dévastation que ce soit, sur n’importe quelle ruine ni débris; je n’ai jamais soupiré à propos du ravage des révolutions ni des désastres du temps; je ne serais même pas fâché que Paris fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre ou se réveillât un beau matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, comme un gigantesque brûle-gueule qui fumerait dans sa barbe: il en résulterait peut-être des aquarelles assez coquettes et des ratatouilles grandioses dans le goût de Martins. Mais je porte une haine aiguë et perpétuelle à quiconque taille un arbre pour l’embellir, châtre un cheval pour l’affaiblir, à tous ceux qui coupent les oreilles ou la queue des chiens, à tous ceux qui font des paons avec des ifs, des sphères et des pyramides avec du buis; à tous ceux qui restaurent, badigeonnent, corrigent, aux éditeurs d’expurgata, aux chastes voileurs de nudités profanes, aux arrangeurs d’abrégés et de raccourcis; à tous ceux qui rasent quoi que ce soit pour lui mettre une perruque, et qui, féroces dans leur pédantisme, impitoyables dans leur ineptie, s’en vont amputant la nature, ce bel art du bon Dieu, et crachant sur l’art, cette autre nature que l’homme porte en lui comme Jéhovah porte l’autre et qui est la cadette ou peut-être l’aînée. Qui sait? C’est du moins l’idée d’Hegel que l’école empirique a toujours trouvée fort ridicule – et moi?
Moi, j’ai des remords d’avoir eu la lâcheté de n’avoir pas étranglé de mes dix doigts l’homme qui a publié une édition de Molière« que les familles honnêtes peuvent mettre sans danger dans les mains de leurs enfants»; je regrette de n’avoir pas à ma disposition, pour le misérable qui a sali Gil Blas des mêmes immondices de sa vertu, des supplices stercoraires et des agonies outrageantes; et quant au brave idiot d’ecclésiastique belge qui a purifié Rabelais, que ne puis-je dans mon désir de vengeance réveiller le colosse pour lui voir seulement souffler dessus son haleine et pour lui entendre pousser sa hurlée titanique!
Le beau mal, vraiment, quand on aurait laissé intactes ces pauvres consoles où l’on devait voir de si jolies choses; ça faisait donc venir bien des rougeurs aux fronts des voyageurs, ça épouvantait donc bien fort les vieilles Anglaises en boa, avec des engelures aux doigts et leurs pieds en battoirs, ou ça scandalisait dans sa morale quelque notaire honoraire, quelque monsieur décoré qui a des lunettes bleues et qui est cocu! On aurait pu au moins comparer ça aux coutumes anciennes, aux idées de la Renaissance et aux manières, qu’on aurait été retremper aux bonnes traditions, lesquelles ont furieusement baissé depuis le temps qu’on s’en sert. N’est-ce pas monsieur? Qu’en dit madame?
Mais il y a des heures où l’on est en plus belle humeur que d’autres.»

Gustave Flaubert – Federico García Lorca

Portrait charge de Gustave Flaubert [à 47 ans] (E.Brun).

Merci à M-P F. qui m’a rappelé ce passage d’une lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet du 26 août 1846 (Correspondance I 1830-1861, page 314).

“Oui j’ai un dégoût profond du journal, c’est à dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoie pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie c’est à dire l’obligation où l’on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert ou en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers.”

«Diálogo con García Lorca». 10 de junio de 1936. Diario El Sol. Encuentro entre el periodista , pintor, dibujante y caricaturista catalán Luis Bagaría i Bou (1882-1940) y Federico García Lorca.

«¿No cree, Federico, que la patria no es nada, que las fronteras están llamadas a desaparecer? ¿Por qué un español malo tiene que ser más hermano nuestro que un chino bueno?
Yo soy español integral, y me sería imposible vivir fuera de mis límites geográficos; pero odio al que es español por ser español nada más. Yo soy hermano de todos y execro al hombre que se sacrifica por una idea nacionalista abstracta por el solo hecho de que ama a su patria con una venda en los ojos. El chino bueno está más cerca de mí que el español malo. Canto a España y la siento hasta la médula; pero antes que esto soy hombre del mundo y hermano de todos. Desde luego, no creo en la frontera política.»

(Le texte intégral de ce dialogue a été publié sur ce blog le 26 mars 2019)

Dibujo de Federico García Lorca.

Gustave Flaubert

Tableau attribué à Thomas Couture (1815-1879).

Gustave Flaubert publie le 31 mars 1874 La Tentation de saint Antoine chez Georges Charpentier, un nouvel éditeur. Le premier tirage est de deux mille exemplaires. Ils sont vendus en moins de trois semaines. D’autres éditions suivent. Pourtant, la critique est dans l’ensemble très négative. Pendant vingt-sept ans, il avait pensé écrire ce livre. C’est une sorte de poème fantastique construit sur le personnage du célèbre ermite hanté par des visions et tenté par le diable. Il avait vu le tableau attribué à Pieter Brueghel le Jeune en 1845 au Palais Balbi de Gênes. Il accompagnait alors sa sœur Caroline et son mari Emile Hamard lors de leur voyage de noces en Italie.

Cet échec le déprime. Il se sent vidé. Son médecin, le Docteur Hardy, lui conseille de passer une vingtaine de jours dans les Alpes suisses pour se «dénévropathiser». Au début de juillet 1874, il commence son séjour à Kaltbad Rigi où il occupe une petite chambre d’hôtel face au Lac des Quatre-Cantons et aux sommets du Rigi. Il marche, se repose, mais la solitude lui pèse. La présence de touristes allemands ou anglais l’énerve. Il s’ennuie. Il écrit à George Sand le 3 juillet: « Je ne suis pas l’homme de la Nature. Et je ne comprends rien aux pays qui n’ont pas d’histoire. Je donnerais tous les glaciers de la Suisse pour le musée du Vatican. C’est là qu’on rêve.» Le 18 juillet, son ami Edmond Laporte vient le rejoindre et il rentre à Rouen en passant par Dieppe.


À IVAN TOURGUENEFF.
Jeudi, 2 juillet 1874.
Kaltbad, Rigi, Suisse.

Moi aussi j’ai chaud, et je possède cette supériorité ou infériorité sur vous que je m’embête d’une façon gigantesque. Je suis venu ici pour faire acte d’obéissance, parce qu’on m’a dit que l’air pur des montagnes me dérougirait et me calmerait les nerfs. Ainsi soit-il. Mais jusqu’à présent je ne ressens qu’un immense ennui, dû à la solitude et à l’oisiveté ; et puis, je ne suis pas l’homme de la Nature: «ses merveilles» m’émeuvent moins que celles de l’Art. Elle m’écrase sans me fournir aucune «grande pensée». J’ai envie de lui dire intérieurement: «C’est beau; tout à l’heure je suis sorti de toi; dans quelques minutes j’y rentrerai; laisse-moi tranquille, je demande d’autres distractions.»
Les Alpes, du reste, sont en disproportion avec notre individu. C’est trop grand pour nous être utile. Voilà la troisième fois qu’elles me causent un désagréable effet. J’espère que c’est la dernière. Et puis mes compagnons, mon cher vieux, ces messieurs les étrangers qui habitent l’Hôtel! tous Allemands ou Anglais, munis de bâtons et de lorgnettes. Hier, j’ai été tenté d’embrasser trois veaux que j’ai rencontrés dans un herbage, par humanité et besoin d’expansion.
Mon voyage a mal commencé, car je me suis fait, à Lucerne, extraire une dent par un artiste du lieu. Huit jours avant de partir pour la Suisse j’ai fait une tournée dans l’Orne et le Calvados et j’ai enfin trouvé l’endroit où je gîterai mes deux bonshommes. Il me tarde de me mettre à ce bouquin-là, qui me fait d’avance une peur atroce. (…)
Pour m’occuper, je vais tâcher de creuser deux sujets encore fort obscurs. Mais je me connais, je ne ferai ici absolument rien. Il faudrait avoir vingt-cinq ans et se promener ici avec la bien-aimée. Les chalets se suivant dans l’eau sont des nids à passion. Comme on la serrerait bien contre son coeur au bord des précipices; quelles expansions, couchés sur l’herbe, au bruit des cascades, avec le bleu dans le coeur et sur la tête! Mais tout cela n’est plus à notre usage, mon vieux, et a toujours été fort peu au mien.

Je répète qu’il fait atrocement chaud, les montagnes couvertes de neige au sommet sont éblouissantes. Phoebus darde toutes ses flèches. Messieurs les voyageurs confinés dans leurs chambres dînent et boivent. Ce qu’on boit et ce qu’on mange en Helvétie est effrayant. Partout des buvettes, des «restaurations». Les domestiques de Kaltbad ont des tenues irréprochables: habit noir dès 9 heures du matin; et comme ils sont fort nombreux, il vous semble qu’on est servi par un peuple de notaires, ou par une foule d’invités à un enterrement; on pense au sien, c’est gai.

Écrivez-moi souvent et longuement; vos lettres seront pour moi «la goutte d’eau dans le désert».

Depuis Dieppe le 29 juillet 1874, il écrit encore à Ivan Tourgueniev «Mon séjour (ou plutôt mon oisiveté crasse) au Righi m’a abruti. On ne devrait jamais se reposer, car du moment qu’on ne fait plus rien, on songe à soi, et dès lors on est malade, ou l’on se trouve malade, ce qui est synonyme.»

Il se lance ensuite dans l’écriture de Bouvard et Pécuchet. le projet de ce roman remonte à 1872.

(Merci à M-P F. et N. de C.)

La Tentation de saint Antoine, tableau attribué à Pieter Brueghel le Jeune. Peinture du début du XVIe siècle exposée au Palazzo Spinola di San Luca, à Gênes.

Gustave Flaubert à George Sand

À George Sand.
[Croisset] 14 novembre [1871].
Ouf! Je viens de finir «mes Dieux», c’est-à-dire la partie mythologique de mon Saint Antoine, sur laquelle je suis depuis le commencement de juin! Comme j’ai envie de vous lire ça, chère maître du bon Dieu!

Pourquoi avez-vous résisté à votre bon mouvement? Pourquoi n’êtes-vous pas venue cet automne? Il ne faut pas rester si longtemps sans voir Paris. Moi j’y serai après-demain et je ne m’y amuserai pas de tout l’hiver, avec Aïssé, un volume de vers à imprimer (je voudrais bien vous montrer la préface), que sais-je encore? Une foule de choses peu drôles.

Je n’ai pas reçu le second feuilleton annoncé.

Votre vieux troubadour a la tête cuite. Mes plus longues nuits, depuis trois mois, n’ont pas été au delà de 5 heures. J’ai pioché d’une manière frénétique. Aussi, je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d’insanité. L’idée des bêtises qu’il fera dire au bourgeois me soutient; ou plutôt je n’ai pas besoin d’être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement.

Il est de plus en plus stupide, ce bon bourgeois: il ne va même pas voter. Les bêtes brutes le dépassent dans le sentiment de la conservation personnelle. Pauvre France, pauvres nous!

Savez-vous ce que je lis pour me distraire maintenant? Bichat et Cabanis, qui m’amusent énormément. On savait faire des livres dans ce temps-là. Ah! Que nos docteurs d’aujourd’hui sont loin de ces hommes!

Nous ne souffrons que d’une chose: la Bêtise. Mais elle est formidable et universelle.

Quand on parle de l’abrutissement de la plèbe, on dit une chose injuste, incomplète. Je me suis astreint à lire toutes les professions de foi des candidats au Conseil général de La seine-Inférieure. Il y en avait bien une soixantaine, toutes émanées ou plutôt vessées par la fine fleur de la bourgeoisie, par des gens riches, bien posés, etc.etc. Eh bien, je défie qu’on soit plus ignoblement âne en Cafrerie. Conclusion: il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c’est ce qui est le plus malade, le reste suivra.

Vous n’êtes pas comme moi, vous! Vous êtes pleine de mansuétude. – Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les Latrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs sales crêtes des torrents d’injures, des cataractes d’invectives. Pourquoi cela? Je me le demande à moi-même.

Quelle espèce d’archéologie occupe Maurice ? Embrassez bien vos fillettes pour moi.

Votre vieux.

Gustave Flaubert

Pavillon et jardin de Gustave Flaubert préservés à Croisset.

Gustave Flaubert

Gustave Flaubert. Louise Colet.

Lettre à Louise Colet, 13 juin 1852.
«J’aime les phrases nettes et qui se tiennent droites, debout tout en courant, ce qui est presque une impossibilité. L’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté; il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines sans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours.»

George Sand – Gustave Flaubert

George Sand – Gustave Flaubert.

George Sand à Gustave Flaubert

Nohant, 8 décembre 1874

Pauvre cher ami,

Je t’aime d’autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t’affectes de la vie! Car tout ce dont tu te plains, c’est la vie, elle n’a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, on en souffre donc plus ou moins, et plus on est en avant de l’époque où l’on vit, plus on souffre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil qui n’en peut mais. C’est à nous de déblayer nos nuages.

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels, car c’est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée, quelle guerre tu lui fais ! Tu as trop de savoir et d’intelligence, mon Cruchard, tu oublies qu’il y a quelque chose au-dessus de l’art, à savoir la sagesse, dont l’art à son apogée, n’est jamais que l’expression. La sagesse comprend tout, le beau, le vrai, le bien, l’enthousiasme par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous de l’assimiler peu à peu par la contemplation et l’admiration.

Mais je ne réussirais pas à te changer, je ne réussirais même pas à te faire comprendre comment j’envisage et saisis le bonheur, c’est-à-dire l’acceptation de la vie, quelle qu’elle soit! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c’est le père Hugo, car il a un côté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu’il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu’il te calmera : moi, je n’ai plus assez d’orage en moi pour que tu me comprennes. Lui je crois qu’il a gardé son foudre et qu’il a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse.

Vois-le, vois-le souvent et conte lui tes peines, qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n’en ont point. Il sont comme nous, ils cherchent. Ils travaillent à chercher.

Tout mon monde va bien et t’embrasse. Moi, je ne guéris pas, mais j’espère, guerre ou non, marcher encore pour élever mes petites-filles, et pour t’aimer, tant qu’il me restera un souffle.

George Sand

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance, de George Sand et Gustave Flaubert, édité par Danielle Bahiaoui, Le Passeur, 672 p., 11,90 €.

Homère

Gustave Flaubert jeune.

Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues. Editions Conard, 1913.

” Homère. N’a jamais existé. — Célèbre par sa façon de rire : un rire homérique.”

Portrait imaginaire d’Homère aveugle. Paris, Louvre.

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (1800-1888)

 

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (Anonyme) Musée du pays de Château-Gonthier.

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie (31 octobre 1800, Château-Gontier – 23 octobre 1888, Angers) est une écrivaine française.

Elle a hérité de ses parents, à leur mort (1830?), une confortable fortune: fermes et terres autour d’Angers, maisons dans la ville même. Dans sa propriété La Licorne, elle accueille généreusement beaucoup de nécessiteux. Leur nombre atteint parfois les dix-huit personnes. Célibataire, profondément croyante, elle souffrira toute sa vie d’obsessions intérieures: scrupules liés à la religion; conflits domestiques.

L’art lui apporte quelques consolations. Grande lectrice, amatrice de peinture, de musique (concerts, opéras), elle se désespère du néant de la vie culturelle de province. Elle voyage peu. Elle séjourne parfois à Nantes, où elle loue une maison pour assister à des opéras.

Pour pallier ses angoisses, elle correspond, entre autres, avec George Sand, et durant 19 ans, avec Gustave Flaubert .

Elle écrit pour la première fois à Flaubert depuis Angers, le 18 décembre 1856, afin de lui témoigner son admiration après la lecture de Madame Bovary qui venait de paraître dans la Revue de Paris, avant publication, chez l’éditeur Michel Lévy, au mois de septembre 1857:
«J’ai vu d’abord que vous aviez écrit un chef d’œuvre de naturel et de vérité. Oui, ce sont bien là les mœurs de cette province où je suis née, où j’ai passé ma vie…»

À Flaubert elle écrit aussi:
«Je crois, comme vous, au progrès, mais toujours il faudra se séparer, souffrir, mourir, et cette prévision seule suffira pour empêcher d’être heureux; alors il faut chercher ailleurs l’immortalité, l’union indissoluble, le bonheur… Je crois comme vous à l’évolution perpétuelle de l’humanité sur notre globe, mais voilà pour le temps, mais au-delà, mais ailleurs! Que se passera-t-il et que trouverons-nous? Voilà le grand, l’éternel problème, auprès duquel le problème social disparaît…»

Son premier roman est édité en 1844, Les Duranti. Elle publie ensuite Angélique Lagier (1851), Angèle ou Le Dévouement filial (1860). La Bibliothèque nationale de France mentionne 13 œuvres, certaines publiées après sa mort.

Elle écrit aussi des articles dans Le Phare de la Loire. On remarque aussi Mémoires d’une provinciale (1880) et la parution posthume de Souvenirs et Impressions littéraires (1892) dans lesquels Marie-Sophie consacre un chapitre à George Sand et un autre à Gustave Flaubert.

Aristocrate issue d’un milieu très privilégié, Marie-Sophie fréquente surtout des artistes et des Républicains. Ces derniers sont majoritaires dans son salon à partir de 1871. Armand Barbès est son héros, et les prolétaires des martyrs qui luttent pour une juste cause.

Mais la sensibilité politique de Mademoiselle de Chantepie, ses idées sociales, sont toujours le fruit de la dimension chrétienne de sa personnalité. Le républicain, chez elle, prend racine dans la spiritualité évangélique.

Elle meurt le 23 octobre 1888 dans sa maison d’Angers.