Julien Gracq

Julien Gracq. 1984. (Henri Cartier-Bresson).

Madrid me manque. La Bretagne me manque. Les voyages me manquent. Certaines personnes me manquent. Les textes de Julien Gracq me permettent de revoir la baie d’Audierne, la pointe du Raz, l’île de Sein, la presqu’île de Crozon, Argol.

Julien Gracq, élève à l’École normale supérieure, passe les mois de juillet et d’août 1931 avec Henri Queffélec (1910-1992) et Pierre Petitbon (1910-1940) à Budapest au collège Eötvös, réplique hongroise de l’ENS qui héberge chaque été trois normaliens. Fin septembre, Julien Gracq va passer huit jours en Basse-Bretagne. De la consultation d’un horaire d’autocar il retiendra le nom d’Argol. (voir Henri Queffélec, Cahiers de l’Herne, Julien Gracq, 1972. Réédition Le Livre de poche p.471 et suivantes). Il enseigne de 1937 à 1939 au lycée La Tour d’Auvergne de Quimper.

Pointe du Raz.

Le Raz. Quand je le vis pour la première fois, c’était par une journée d’octobre 1937, qui fut en Bretagne (c’était mon premier automne armoricain) un mois exceptionnellement beau. J’avais pris le car à Quimper ; il se vida peu à peu au hasard des escales dans les écarts du pays bigouden. Après Plogoff, nous n’étions plus que deux voyageurs ; nul n’avait affaire au Raz ce jour-là que le soleil qui devant nous commençait à descendre : il y avait dans le déclin de la journée dorée, comme presque toujours dans l’automne du Cap, déjà une imperceptible suggestion de brume. La lumière était, comme dans le poème de Rimbaud et comme je l’ai revue une fois avec B. en septembre sur la grève de Sainte-Anne-la-Palud – « jaune comme les dernières feuilles des vignes ». Le car allégé s’enleva comme une plume pour attaquer l’ultime raidillon qui escalade le plateau du Cap – alors indemne d’hôtels et vierge de parking – et tout à coup la mer que nous longions depuis longtemps sur notre gauche se découvrit à notre droite, vers la baie des Trépassés et la pointe du Van : ce fut tout, ma gorge se noua, je ressentis au creux de l’estomac le premier mouvement du mal de mer – j’eus conscience en une seconde, littéralement, matériellement, de l’énorme masse derrière moi de l’Europe et de l’Asie, et je me sentis comme un projectile au bout du canon, brusquement craché dans la lumière. Je n’ai jamais retrouvé, ni là, ni ailleurs, cette sensation cosmique et brutale de l’envol – enivrante, exhilarante – à laquelle je ne m’attendais nullement.
Auprès du Raz, la pointe Saint-Mathieu n’est rien. Quelques années plus tôt – en 1933 – parti de Saint-Ives, j’avais visité avec L. le cap Land’s End en Cornouaille. Il ne m’a laissé d’autre souvenir que celui d’une vaste forteresse rocheuse, compliquée de redans et de bastions, qui décourageait l’exploration du touriste de passage. Un château plutôt qu’une pointe, comme on voit dans la presqu’île de Crozon, le château de Dinan, mais plus spacieux – moins un finistère qu’un confin perdu et anonyme, trempé de brume, noyé de solitude, enguirlandé, empanaché de nuées d’oiseaux de mer comme une île à guano.
Ce qui fait la beauté dramatique du raz, c’est le mouvement vivant de son échine centrale, écaillée, fendue, lamellée, qui n’occupe pas le milieu du cap, mais sinue violemment en mèche de fouet, hargneuse et reptilienne, se portant tantôt vers les aplombs de droite, tantôt vers les aplombs de gauche. Le plongement final, encore éveillé, laboure le Raz de Sein comme le versoir d’un soc de charrue. Le minéral vit et se révulse dans cette plongée qui se cabre encore : c’est le royaume de la roche éclatée ; la terre à l’instant de s’abîmer dans l’eau hostile redresse et hérisse partout ses écailles à rebrousse-poil.
Depuis, je suis retourné quatre fois au Raz. Une fois avec le président du cercle d’échecs de Quimper, nous y conduisîmes Znosko-Borovsky, célèbre joueur d’échecs, que nous avions invité dans notre ville pour une conférence et une séance de simultanées ; avec sa moustache taillée en brosse, il avait l’air d’un gentil et courtois bouledogue. Je ne sais pourquoi je le revois encore parfaitement , silhouetté au bord de la falaise , regardant l’horizon du sud : il y avait dans cette image je ne sais quoi d’incongru et de parfaitement dépaysant. Il ne disait rien. Peut-être rêvait-il, sur ce haut lieu, à la victoire qu’il avait un jour remportée sur Capablanca.
Chaque fois que j’ai revu la pointe, c’était le même temps, la même lumière : jour alcyonien, calme et tiédeur, fête vaporeuse du soleil et de la brume, «brouillard azuré de la mer où blanchit une voile solitaire» comme dans le poème de Lermontov. Chaque fois c’est la terre à l’endroit de finir qui m’a paru irritée, non la mer. Je n’ai vu le raz que souriant, assiégé par le chant des sirènes, je ne l’ai quitté qu’à regret, en me retournant jusqu’à la fin : il y a un désir puissant, sur cette dernière avancée de la terre, de n’aller plus que là où plonge le soleil.»

Lettrines 2. Librairie José Corti, 1974.

(Merci à François S.)

Pablo Neruda

Los libros

Libros sagrados y sobados, libros
devorados, devoradores,
secretos,
en las faltriqueras:
Nietzsche, con olor a membrillos,
y subrepticio y subterráneo,
Gorki caminaba conmigo.
Oh aquel momento mortal
en las rocas de Víctor Hugo
cuando el pastor casa a su novia
después de derrotar al pulpo,
y El Jorobado de París
sube circulando en las venas
de la gótica anatomía.
Oh, María, de Jorge Isaacs,
beso blanco en el día rojo
de las haciendas celestes
que allí se inmovilizaron
con el azúcar mentiroso
que nos hizo llorar de puros.

Los libros tejieron, cavaron,
deslizaron su serpentina
y poco a poco, detrás
de las cosas, de los trabajos,
surgió como un olor amargo
con la claridad de la sal
el árbol del conocimiento.

Memorial de Isla Negra, 1964.

Les livres

Livres sacrés et tout écornés, livres
dévorés, dévorants,
secrets,
dans les poches :
Nietzsche sentait le coing,
et comme en fraude et souterrain
Gorki m’accompagnait.
Ô ce moment fatal
où, sur les rochers de Victor Hugo,
le berger marie sa promise
après avoir vaincu la pieuvre
ou lorsque le Bossu de Notre-Dame
circule en volant sur les veines
de la gothique anatomie.
Ô María de Jorge Isaacs,
baiser tout blanc dans le jour rouge
des haciendas célestes
qui s’immobilisèrent
avec ce sucre mensonger
qui nous fit pleurer, nous étions si purs.

Les livres tissèrent, creusèrent,
déroulèrent leur serpentin
et peu à peu, derrière
les choses, les travaux,
surgit comme une odeur amère
et avec la clarté du sel
l’arbre du savoir.

Mémorial de l’Île Noire, Gallimard, 1970. Traduction: Claude Couffon.

Casa de Isla Negra. Jardin.

Philippe Jaccottet 1925 -2021

Philippe Jaccottet.

Hommage au poète et traducteur suisse, décédé le 24 février 2021 à 95 ans.

Il est né le 30 juin 1925 à Moudon, petite ville du canton de Vaud, en Suisse romande. Il vivait à Grignan dans la Drôme depuis 1953 avec sa femme peintre, Anne-Marie Haesler. Il a traduit Goethe, Friedrich Hölderlin (Hypérion), Giacomo Leopardi (Canti), Robert Musil (L’Homme sans qualités) , Rainer Maria Rilke (Elégies de Duino) , Thomas Mann (La Mort à Venise), Ingeborg Bachmann (Malina) Giuseppe Ungaretti (Vie d’un homme, Poésie 1914-1970), Carlo Cassola (La Coupe de bois), Luis de Góngora (Les solitudes), Ossip Mandelstam (Simple promesse) mais aussi l’Odyssée d’Homère en vers de quatorze syllabes. Il a consacré beaucoup de d’énergie à la traduction, cette « transaction secrète ». Il a reçu le Grand Prix national de traduction en 1987.

On peut se reporter à ses Œuvres publiées dans la Pléiade de son vivant en 2014.

L’ignorant apparaît sur ce blog le 12 janvier 2019. Il faut aussi relire Que la fin nous illumine.

L’ignorant

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :

«Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

L’ignorant, poèmes 1952-1956. Éditions Gallimard, 1957.

Que la fin nous illumine

Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,
laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin.

Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos propos, mieux on les néglige pour voir
jusque dans leur hésitation briller le monde
entre le matin ivre et la légèreté du soir.

Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux
et nos personnes par la crainte garrottées,
plus les regards iront s’éclaircissant et mieux
les égarés verront les portes enterrées.

L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pauvreté surcharge de fruits notre table,
la mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable.

L’ignorant, poèmes 1952-1956. Éditions Gallimard, 1957.

Philippe Jaccottet : “La certitude est la chose au monde qui m’est la plus étrangère”

On peut réécouter cette émission de France Culture du 21 février 2014.

https://www.franceculture.fr/emissions/du-jour-au-lendemain/philippe-jaccottet

Théodore Fraenkel – Aragon

Louis Aragon soldat.

Courant février 1919, Aragon quitte la garnison d’Oberhoffen en Alsace pour Sarrebruck. La Sarre est alors occupée. Il est affecté à la même division que Théodore Fraenkel. Tous deux auront, comme médecins auxiliaires, à sélectionner les filles du bordel militaire. Voir Bierstube magie allemande (Le Roman inachevé, 1956). Démobilisé en juin, il rentre par étapes avec son ami Fraenkel, voyageant à travers l’Allemagne et la Belgique. La célèbre chanson de Léo Ferré Est-ce ainsi que les hommes vivent (1961) reprend les sept dernières strophes du poème. L’antépénultième et le pénultième vers de la quatrième strophe font office de refrain et le premier de ces deux vers de titre.
«Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.»

“J’avais acheté Die Weise (1)…la veille, avec les Cahiers de Malte Laurids Brigge […] Je lisais Rilke à me faire mal aux yeux.” (Le carnaval, La Mise à mort. 1965. Gallimard, Folio n°314, 1973 p.280-81). L’esthétique du poème doit pourtant davantage à Guillaume Apollinaire qu’à Rainer Maria Rilke.
Le 9 janvier 1964 meurt Tristan Tzara, le 25 janvier 1964 Théodore Fraenkel, le 10 mars 1964 Léon Moussinac, le 11 juillet 1964 Maurice Thorez. Aragon se sent comme un survivant. Ce sentiment est important dans la relecture de sa vie qu’il fait alors et dans l’écriture de ses derniers livres.

(1) La Chanson d’amour et de mort du cornette Christoph Rilke (Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke) 1904.

Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d’amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
qui tant souhaitent d’être crues
A fredonner tout bas s’obstinent
L’air Ach du lieber Augustin
Qu’un passant siffle dans la rue

Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l’armoire
L’eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L’abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
qui s’ouvre en donnant des idées

Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m’offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
Que je ne m’y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
je m’endormais comme le bruit

C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenait mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu

Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

Le Roman inachevé, 1956.

https://www.youtube.com/watch?v=FyRXYf_xMHM

Théodore Fraenkel 1896 – 1964

Lu Fraenkel, un éclair dans la nuit de Gérard Guégan. (Éditions de l’Olivier, 2021).

Qui dira la souffrance d’Aragon? (Stock 2015.) Tout a une fin, Drieu (Gallimard, 2016) Hemingway, Hammett, dernière (Gallimard. 2017) ne m’avaient pas totalement convaincu. Dans ma bibliothèque m’attend toujours Fontenoy ne reviendra pas (Stock 2011, réédition en Folio n° 5537, 2013. Prix Renaudot de l’essai.)

Le dernier livre de Gérard Guégan m’a beaucoup intéressé. Il s’agit de la biographie d’un personnage fascinant et méconnu: Théodore Fraenkel. L’auteur a mené une enquête sérieuse et interrogé les derniers témoins. Théodore Fraenkel apparaît souvent dans les histoires du dadaïsme et du surréalisme. Ses amis étaient André Breton, Jacques Vaché, Louis Aragon, Philippe Soupault, Tristan Tzara, Robert Desnos.

Il a toujours vécu dangereusement sans renoncer à son amour pour la liberté.

Ses parents, mencheviks juifs russes d’Odessa, émigrent à Paris en 1890. Il obtient la nationalité française en 1904. Théodore Fraenkel a fait ses études au Lycée Chaptal à Paris avec André Breton. Un bon tiers de leur classe de philosophie est morte à la guerre ou en est revenu mutilé. Après le baccalauréat, Fraenkel entre en classe préparatoire au PCN (Physique, Chimie et Sciences naturelles), puis à la Faculté de médecine. Étienne Boltanski (le père de Christian), René Hilsum (socialiste, puis communiste, libraire, éditeur Au Sans Pareil), Gusnberg et André Breton le suivent. Au printemps 1915, il est mobilisé comme son ami avec un an d’avance. Ils sont nommés infirmiers et dirigés vers les hôpitaux de la côte atlantique. Théodore Fraenkel, infirmier, rencontre alors à Nantes Jacques Vaché qui a été blessé au front. Il est ensuite envoyé à Odessa en Russie en juillet 1917 avec une mission militaire chirurgicale. Il voit de près la Révolution. Après l’armistice, Fraenkel et Aragon se retrouvent à Sarrebruck, ville allemande occupée par l’armée française.
Il est démobilisé en septembre 1919 (croix de guerre avec palmes) . Il termine ses études de médecine et est nommé externe des hôpitaux.
En janvier 1920, il est parmi les premiers dadaïstes et participe ensuite au mouvement surréaliste. Dans le numéro 3 de La Révolution surréaliste (15 avril 1925), on trouve la Lettre aux Médecins-Chefs des Asiles de Fous, rédigée par Antonin Artaud, Robert Desnos et Théodore Fraenkel.
En 1934, il rompt avec Breton. «Breton déteste les deux choses qu’adorait Théodore: la musique et l’ironie.» (page 21)
En août 1936, il va en Espagne et participe au débarquement républicain dans les Îles Baléares.
Pendant la seconde Guerre mondiale, il se cache, puis traverse à pied les Pyrénées. En 1943, il fait partie des Forces de la France libre à Alger, puis rejoint le service de santé de l’escadrille Normandie-Niémen en URSS. Il termine la guerre avec le grade de lieutenant-colonel.
Robert Desnos, son ami intime, qui l’avait désigné comme légataire universel meurt du typhus le 8 juin 1945 au camp de Theresienstadt (Tchécoslovaquie).
Après la guerre, Théodore Fraenkel reprend son activité de médecin à Paris. Il dirige le laboratoire d’analyses de l’hôpital Lariboisière et reçoit ses malades dans son cabinet de l’avenue Junot.
Il est l’un des signataires du Manifeste des 121 sur le droit d’insoumission dans la guerre d’Algérie, publié le 6 septembre 1960.

Le 28 novembre 1922, il a épousé Bianca Maklès, l’aînée des soeurs Maklès, d’une famille juive roumaine. Sylvia, l’actrice de cinéma, épouse Georges Bataille en premières noces en 1928, puis Jacques Lacan en 1934 ; Rose épouse le peintre André Masson et Simone l’écrivain Jean Piel, directeur de la revue Critique en 1930. Bianca Fraenkel, comédienne au théâtre de l’Atelier sous le pseudonyme de Lucienne Morand, trouve la mort en tombant d’une falaise à Carqueiranne (Var) le 24 octobre 1931.
En 1933, Fraenkel se remarie avec Marguerite Luchaire, Ghita, sœur du journaliste et patron de presse Jean Luchaire, fusillé pour collaboration le 22 février 1946 au fort de Châtillon.
Sa troisième compagne sera la psychanalyste Marianne Strauss, d’origine allemande.

Gravement hypertendu, il néglige de se soigner et meurt d’une hémorragie cérébrale. Il est enterré sans témoin dans la fosse commune du cimetière de Thiais (Val-de-Marne), selon ses vœux: «Pas d’obsèques, pas de cérémonie, pas d’oraison et pas de tombe. Je ne veux personne. Et j’exige la fosse commune. Point final.»
Philippe Soupault souligne l’apport de Fraenkel au surréalisme: «C’était un personnage énigmatique, sympathique, séduisant, mais qui avait une attitude devant la vie très différente de celle de Breton. Il était ironique, agressif, mais surtout il avait une admiration profonde pour Alfred Jarry et je dois dire que l’influence de Fraenkel a été considérable parce qu’il a apporté au surréalisme et à Dada le côté, si vous voulez, ubuesque et je crois qu’on retrouve dans tout le mouvement dada une influence de Jarry et cette influence est due à Fraenkel.»

https://www.youtube.com/watch?fbclid=IwAR1B4utPlUqTyU57hoek9ZcM5Vvx3Ge0imarcR9C4j3D9kZve18m8ZEnLd0&v=29YM3gRv6dg&feature=youtu.be

Portrait de Tristan Tzara (Théodore Fraenkel).

«Je n’oserai jamais écrire ma propre histoire.» (Théodore Fraenkel, Carnets, janvier 1918.)

… ” A mon plus ancien,
A mon grand ami T. Fraenkel,
Souvenir de Nantes et d’ailleurs… “
André Breton (Dédicace de Mont-de-Piété 1913-1919 ).

… ” Il était de ceux dont on dit: «Il ira loin» – Son profil slave et sa parole imprégnée du charme de même marque étaient bien connus dans les milieux de la Pensée Libre… ›
Jacques Vaché (Le sanglant symbole, nouvelle signée Jean-Michel Strogoff, publiée dans La Révolution surréaliste n° 2, le 15 janvier 1925.

Épitaphe de Théodore Fraenkel (Philippe Soupault)

Il faisait un temps magnifique quand tu es mort
Le cimetière était si joli
que personne ne pouvait être triste
On s’aperçoit depuis quelque temps que tu n’es plus là
Je n’entends pas tes ricanements
Tu te tais
ou tu hausses les épaules

tu ne voudras jamais connaître le paradis

Tu ne sais plus où aller
Mais tu t’en moques

Littérature n°14. Juin 1920.

Lettre aux Médecins-Chefs des Asiles de Fous

Messieurs,
Les lois, la coutume vous concèdent le droit de mesurer l’esprit. Cette juridiction souveraine, redoutable, c’est avec votre entendement que vous l’exercez. Laissez-nous rire. La crédulité des peuples civilisés, des savants, des gouvernants pare la psychiatrie d’on ne sait quelles lumières surnaturelles. Le procès de votre profession est jugé d’avance. Nous n’entendons pas discuter ici la valeur de votre science, ni l’existence douteuse des maladies mentales. Mais pour cent pathogénies prétentieuses où se déchaîne la confusion de la matière et de l’esprit, pour cent classifications dont les plus vagues sont encore les seules utilisables, combine de tentatives nobles pour approcher le monde cérébral où vivent tant de vos prisonniers ? Combien êtes-vous, par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu’une salade de mots ?
Nous ne nous étonnons pas de vous trouver inférieurs à une tache pour laquelle il n’y a que peu de prédestinés. Mais nous nous élevons contre le droit attribué a des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit.
Et quelle incarcération ! On sait, — on ne sait pas assez — que les asiles loin d’être des asiles, sont d’effroyables geôles, où les détenus fournissent une main-d’œuvre gratuite et commode, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L’asile d’aliénés, sous le couvert de la science et de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.
Nous ne soulèverons pas ici la question des internements arbitraires, pour vous éviter la peine de dénégations faciles. Nous affirmons qu’un grand nombre de vos pensionnaires, parfaitement fous suivant la définition officielle, sont, eux aussi, arbitrairement internés. Nous n’admettons pas qu’on entrave le libre développement d’un délire, aussi légitime, aussi logique que toute autre succession d’idées ou d’actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu’inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l’homme, nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité, puisqu’aussi bien il n’est pas au pouvoir des lois d’enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.
Sans insister sur le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous, dans la mesure où nous sommes aptes à les apprécier, nous affirmons la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent.
Puissiez-vous vous en souvenir demain matin à l’heure de la visite, quand vous tenterez sans lexique de converser avec ces hommes sur lesquels, reconnaissez-le, vous n’avez d’avantage que celui de la force.

La Révolution Surréaliste, n˚ 3 — Première année, Paris, 15 avril 1925.

«A Th. Fraenkel
L’ami de tous les jours
et le témoin et l’acteur
d’années de tempêtes
de tourbillons et de
nuit… »
Son affectueux
Robert Desnos (Dédicace de Corps et Biens. 1930)

“… Je ne peux pas vous expliquer Théodore Fraenkel, il faudrait des pages
et des pages de journal, et toute la vie… “
Louis Aragon (A qui le tour ? Lettres Françaises, n°1014. 30/01/1964).

(Merci à Ph. C. pour le lien qui m’a permis d’ écouter Philippe Soupault)

Louis Aragon. Théodore Fraenkel.

Luis Cernuda

Luis Cernuda. Villablino (León). 6 août 1935.

Relire encore et encore les poètes de la Génération de 1927.

Como el viento

Como el viento a lo largo de la noche,
Amor en pena o cuerpo solitario,
Toca en vano a los vidrios,
Sollozando abandona las esquinas;

O como a veces marcha en la tormenta,
Gritando locamente,
Con angustia de insomnio,
Mientras gira la lluvia delicada;

Si, como el viento al que un alba le revela
Su tristeza errabunda por la tierra,
Su tristeza sin llanto,
Su fuga sin objeto;

Como él mismo extranjero,
Como el viento huyo lejos.
Y sin embargo vine como luz.

Un río, un amor, 1929.

Comme le vent

Comme le vent tout au long de la nuit,
Amour en peine ou bien corps solitaire,
En vain touche les vitres,
Abandonne en sanglots les carrefours ;

Ou comme parfois il marche dans la tourmente,
En criant follement,
Angoissé d’insomnie,
Tandis que tourne la pluie délicate ;

Oui, comme le vent à qui l’aube révèle
Sa tristesse errante sur la terre,
Sa tristesse sans pleurs,
Sa fuite sans objet ;

Comme lui-même étranger,
Comme le vent je fuis au loin.
Pourtant je suis venu comme lumière.

Un fleuve, un amour. Editions Fata Morgana. 1985. Traduction: Jacques Ancet.

Ce poème a été écrit le 10 mai 1929 à Toulouse. Son ancien professeur à l’Université de Séville, le poète Pedro Salinas, l’aida à obtenir, à la fin de l’année 1928, un poste de lecteur à l’École Normale de Toulouse. Il y travaillera pendant sept mois. Gerardo Diego publiera ce texte dans sa célèbre anthologie Poesía española: antología 1915- 1931. Madrid, 1932. On y retrouve davantage l’influence romantique que surréaliste.

(Merci à Lorenzo Oliván et Arnau de V.)

Joan Margarit

Joan Margarit. (Joan Tomás). Barcelona, 2020.

Le poète et architecte Joan Margarit est décédé hier à Sant Just Desvern (Barcelone). Il avait obtenu le Prix Cervantès en 2019 qu’il n’avait pu recevoir qu’en décembre 2020, en petit comité à cause de la pandémie. «Soy un poeta catalán, pero también castellano, coño» avait-il affirmé en 2019 en déposant ses archives à l’Instituto Cervantes de Madrid

Descansa en paz, poeta.

La presse espagnole a publié à l’occasion un poème inédit:

Commovedora indiferència

Pensava que em quedava encara temps
per entendre el profund significat
de deixar d’exisitir. Ho comparava
amb el desinterès, l’oblit, el son profund
les cases on vam viure ui on no hem tornat mai més.
Pensava que ho anava comprenent,
que anava alliberant-me de l’enigma.
Però era molt lluny, encara, de saber
que jo no m’allibero. M’allibera la mort:
permet, indiferent,
que m’acosti a alguna veritat.
Inexplicablement, això m’emociona.

Animal de bosc.

Conmovedora indiferencia

Pensé que me quedaba todavía
tiempo para entender la honda razón
de dejar de existir. Lo comparaba
con el desinterés, con el olvido,
con las horas del sueño más profundo,
pensando en esas casas donde un día vivimos
y a las que no hemos vuelto nunca.
Pensaba que lo iba comprendiendo,
que me iba liberando del enigma.
Pero estaba muy lejos de saber
que yo no me libero. Me libera la muerte,
permite, indiferente,
que me vaya acercando hasta alguna verdad.
Inexplicablemente, esto me ha emocionado.

Animal de bosque. Editorial Visor.

Francisco de Quevedo – José Ángel Valente 1929 – 2000

Madrid, Glorieta de Quevedo.

Nostalgie de Madrid!
La glorieta de Quevedo est une place importante du quartier de Chamberí à Madrid. Au centre se trouve une sculpture de l’écrivain espagnol du Siècle d’or en marbre de Carrare, œuvre d’ Agustín Querol (1860-1909). Elle date de 1902.
Quatre sculptures allégoriques (la Satire, la Poésie, la Prose et l’Histoire) apparaissent sur le socle en calcaire.
La calle de Fuencarral, la calle de San Fernando et la calle de Bravo Murillo débouchent sur cette place. La statue se trouvait primitivement Plaza de Alonso Martínez. José Ángel Valente a dédié un poème à cette statue .

José Ángel Valente.

A Don Francisco de Quevedo, en piedra

«cavan en mi vivir mi monumento»

Yo no sé quién te puso aquí, tan cerca
–alto entre los tranvías y los pájaros–
Francisco de Quevedo, de mi casa.

Tampoco sé qué mano
organizó en la piedra tu figura
o sufragó los gastos,
los discursos, la lápida,
la ceremonia, en fin, de tu alzamiento.

Porque arriba te han puesto y allí estás
y allí, sin duda alguna, permaneces,
imperturbable y quieto,
igual a cada día,
como tú nunca fuiste.

Bajo cada mañana
al café de la esquina,
resonante de vida,
y sorbo cuanto puedo
el día que comienza.

Desde allí te contemplo en pie y en piedra,
convidado de tal piedra que nunca
bajarás cojeando
de tu propia cojera
a sentarte en la mesa que te ofrezco.

Arriba te dejaron
como una teoría de ti mismo,
a ti, incansable autor de teorías
que nunca te sirvieron
más que para marchar como un cangrejo
en contra de tu propio pensamiento.

Yo me pregunto
qué haces allá arriba, Francisco
de Quevedo, maestro,
amigo, padre,
con quien es grato hablar,
difícil entenderse,
fácil sentir lo mismo:
cómo en el aire rompen
un sí y un no sus poderosas armas,
y nosotros estamos
para siempre esperando
la victoria que debe
decidir nuestra suerte.

Yo me pregunto si en la noche lenta,
cuando el alma desciende a ras de suelo,
caemos en la especie y reina
el sueño, te descuelgas
de tanta altura, dejas
tu máscara de piedra,
corres por la ciudad,
tientas las puertas
con que el hombre defi ende como puede
su secreta miseria
y vas diciendo a voces:

– Fue el soy un será, pero en el polvo
un ápice hay de amor que nunca muere.

¿O acaso has de callar
en tu piedra solemne,
enmudecer también,
caer de tus palabras,
porque el gran dedo un día
te avisara silencio?

Dime qué ves desde tu altura.
Pero tal vez lo mismo. Muros, campos,
solar de insolaciones. Patria. Falta
su patria a Osuna, a ti y a mí y a quien
la necesita.
Estamos
todos igual y en idéntico amor
podría comprenderte.
Hablamos
mucho de ti aquí abajo, y día a día
te miro como ahora, te saludo
en tu torre de piedra,
tan cerca de mi casa,
Francisco de Quevedo, que si grito
me oirás en seguida.

Ven entonces si puedes,
si estás vivo y me oyes
acude a tiempo, corre
con tu agrio amor y tu esperanza – cojo,
mas no del lado de la vida – si eres
el mismo de otras veces.

Poemas a Lázaro (1955-1960). Madrid, Índice, 1960 (Premio de la Crítica 1961).

Francisco de Quevedo y Villegas 1580 – 1645

Madrid. Glorieta de Quevedo. Estatua al escritor (Agustín Querol, 1902).

Quevedo était laid et boiteux, myope (en espagnol, los quevedos ce sont les lorgnons). Il avait deux passions: la politique et l’écriture. Cet homme incarne toutes les contradictions de l’Espagne décadente de son époque. Il est réactionnaire et arriviste. Il attaque férocement la “nouvelle poésie”, et particulièrement Góngora et Lope de Vega. Il connaîtra l’exil et la prison. C’est un maître de l’écriture conceptiste. Son oeuvre considérable a une grande influence sur Rubén Darío, César Vallejo, Jorge Luis Borges, Pablo Neruda, Octavio Paz, Miguel de Unamuno, Ramón del Valle-Inclán, Jorge Guillén, Dámaso Alonso, Miguel Hernández, Blas de Otero, Camilo José Cela…

Amor constante más allá de la muerte est un poème très célèbre. Il a été analysé par de nombreux critiques. Il se referme sur un des vers les plus terribles de la poésie espagnole et transgresse toutes les lois religieuses, païennes et chrétiennes. Il existe deux belles traductions en français: l’une de Claude Esteban, l’autre de Jacques Ancet.

Amor constante más allá de la muerte (Francisco de Quevedo)

Cerrar podrá mis ojos la postrera
sombra, que me llevare el blanco día,
y podrá desatar esta alma mía
hora a su afán ansioso lisonjera;

mas no, de esotra parte, en la ribera
dejará la memoria en donde ardía;
nadar sabe mi llama la agua fría,
y perder el respeto a ley severa;

Alma a quien todo un dios prisión ha sido,
venas que humor a tanto fuego han dado,
medulas que han gloriosamente ardido,

su cuerpo dejará no su cuidado;
serán ceniza, mas tendrá sentido.
Polvo serán, mas polvo enamorado.

El Parnaso español, 1648

Constance de l’amour au-delà de la mort

Voiler pourra mes yeux l’ombre dernière
Qu’un jour m’apportera le matin blanc,
Et délier cette âme encore mienne
L’heure flatteuse au fil impatient;

Mais non sur cette rive-ci de la rivière
Ne laissera le souvenir, où il brûla :
Ma flamme peut nager parmi l’eau froide
Et manquer de respect à la sévère loi.

Âme, à qui tout un dieu a servi de prison,
Veines, qui à tel feu avez donné vos sucs,
Moelle, qui glorieuse avait brulé,

Vous laisserez le corps, non le souci ;
Vous serez cendre, mais sensible encore ;
Poussière aussi, mais poussière amoureuse.

Traduction: Claude Esteban.

Amour constant au-delà de la mort

Clore pourra mes yeux l’ombre dernière
Que la blancheur du jour m’apportera,
Cette âme mienne délier pourra
l’Heure, à son vœu brûlant prête à complaire;

Mais point sur la rive de cette terre
N’oubliera la mémoire, où tant brûla;
Ma flamme sait franchir l’eau et son froid,
Manquer de respect à la loi sévère.

Âme dont la prison fut tout un Dieu,
Veines au flux qui nourrit un tel feu,
Moelle qui s’est consumée, glorieuse,

Leur corps déserteront, non leur tourment;
Cendre seront, mais sensible pourtant;
Poussière aussi, mais poussière amoureuse.

Les Furies et les peines. Traduction: Jacques Ancet. NRF Poésie/Gallimard n°463. 2011.

Jorge Luis Borges – Paul-Jean Toulet

J’ai relu un poème de Jorge Luis Borges, Cambridge, qui se trouve dans le recueil Elogio de la sombra.

Les trois derniers vers trouvés par hasard sur Twitter m’ont frappé.

Cambridge

Nueva Inglaterra y la mañana.
Doblo por Craigie.
Pienso (yo lo he pensado)
que el nombre Craigie es escocés
y que la palabra crag es de origen celta.
Pienso (ya lo he pensado)
que en este invierno están los antiguos inviernos
de quienes dejaron escrito
que el camino esta prefijado
y que ya somos del Amor o del Fuego.
La nieve y la mañana y los muros rojos
pueden ser formas de la dicha,
pero yo vengo de otras ciudades
donde los colores son pálidos
y en las que una mujer, al caer la tarde,
regará las plantas del patio.
Alzo los ojos y los pierdo en el ubicuo azul.
Más allá están los árboles de Longfellow
y el dormido río incesante.
Nadie en las calles, pero no es un domingo.
No es un lunes,
el día que nos depara la ilusión de empezar.
No es un martes,
el día que preside el planeta rojo.
No es un miércoles,
el día de aquel dios de los laberintos
que en el Norte fue Odin.
No es jueves,
el día que ya se resigna al domingo.
No es un viernes,
el día regido por la divinidad que en las selvas
entreteje los cuerpos de los amantes.
No es un sábado.
No está en el tiempo sucesivo
sino en los reinos espectrales de la memoria.
Como en los sueños
detrás de las altas puertas no hay nada,
ni siquiera el vacío.
Como en los sueños,
detrás del rostro que nos mira no hay nadie.
Anverso sin reverso,
moneda de una sola cara, las cosas.
Esas miserias son los bienes
que el precipitado tiempo nos deja.
Somos nuestra memoria,
somos ese quimérico museo de formas inconstantes,
ese montón de espejos rotos.

Elogio de la sombra, 1969.

Jorge Luis Borges vouait une profonde admiration à Paul-Jean Toulet (1867-1920) et aux Contrerimes, « recueil paru dans les années vingt, qui l’enchantait et qu’il plaçait, avec certitude et constance au pinacle de la poésie française. » (Jean Pierre Bernés, Jorge Luis Borges : La vie commence…, Paris, Le Cherche Midi, 2010, pp. 48-49)

« Il y a aussi un poète français que j’aime beaucoup et je crois qu’il est presque oublié en France ou qu’on ne fait que l’étudier, par exemple, dans les histoires de la littérature, ce qui est une façon d’avoir disparu ou d’être mort, non, d’appartenir à l’histoire de la littérature. Et c’est un poète du Sud de la France, Toulet, […] moi, je savais beaucoup de ses Contrerimes par cœur […] » (Jorge Luis Borges, DVD 1, 1ère partie, entretien avec Jean-José Marchand)

Il pouvait réciter par coeur la première des Romances sans musique,

En Arles.

Dans Arle, où sont les Aliscans,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton coeur trop lourd;

Et que se taisent les colombes:
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

La cople 53 était la préférée de Jorge Luis Borges.

LIII

Voici que j’ai touché les confins de mon âge.
Tandis que mes désirs sèchent sous le ciel nu,
Le temps passe et m’emporte à l’abyme inconnu,
Comme un grand fleuve noir, où s’engourdit la nage.

Coples. Les Contrerimes. NRF Poésie/Gallimard. 1979. Page 140.