Pablo Neruda

Los libros

Libros sagrados y sobados, libros
devorados, devoradores,
secretos,
en las faltriqueras:
Nietzsche, con olor a membrillos,
y subrepticio y subterráneo,
Gorki caminaba conmigo.
Oh aquel momento mortal
en las rocas de Víctor Hugo
cuando el pastor casa a su novia
después de derrotar al pulpo,
y El Jorobado de París
sube circulando en las venas
de la gótica anatomía.
Oh, María, de Jorge Isaacs,
beso blanco en el día rojo
de las haciendas celestes
que allí se inmovilizaron
con el azúcar mentiroso
que nos hizo llorar de puros.

Los libros tejieron, cavaron,
deslizaron su serpentina
y poco a poco, detrás
de las cosas, de los trabajos,
surgió como un olor amargo
con la claridad de la sal
el árbol del conocimiento.

Memorial de Isla Negra, 1964.

Les livres

Livres sacrés et tout écornés, livres
dévorés, dévorants,
secrets,
dans les poches :
Nietzsche sentait le coing,
et comme en fraude et souterrain
Gorki m’accompagnait.
Ô ce moment fatal
où, sur les rochers de Victor Hugo,
le berger marie sa promise
après avoir vaincu la pieuvre
ou lorsque le Bossu de Notre-Dame
circule en volant sur les veines
de la gothique anatomie.
Ô María de Jorge Isaacs,
baiser tout blanc dans le jour rouge
des haciendas célestes
qui s’immobilisèrent
avec ce sucre mensonger
qui nous fit pleurer, nous étions si purs.

Les livres tissèrent, creusèrent,
déroulèrent leur serpentin
et peu à peu, derrière
les choses, les travaux,
surgit comme une odeur amère
et avec la clarté du sel
l’arbre du savoir.

Mémorial de l’Île Noire, Gallimard, 1970. Traduction: Claude Couffon.

Casa de Isla Negra. Jardin.

Philippe Jaccottet 1925 -2021

Philippe Jaccottet.

Hommage au poète et traducteur suisse, décédé le 24 février 2021 à 95 ans.

Il est né le 30 juin 1925 à Moudon, petite ville du canton de Vaud, en Suisse romande. Il vivait à Grignan dans la Drôme depuis 1953 avec sa femme peintre, Anne-Marie Haesler. Il a traduit Goethe, Friedrich Hölderlin (Hypérion), Giacomo Leopardi (Canti), Robert Musil (L’Homme sans qualités) , Rainer Maria Rilke (Elégies de Duino) , Thomas Mann (La Mort à Venise), Ingeborg Bachmann (Malina) Giuseppe Ungaretti (Vie d’un homme, Poésie 1914-1970), Carlo Cassola (La Coupe de bois), Luis de Góngora (Les solitudes), Ossip Mandelstam (Simple promesse) mais aussi l’Odyssée d’Homère en vers de quatorze syllabes. Il a consacré beaucoup de d’énergie à la traduction, cette « transaction secrète ». Il a reçu le Grand Prix national de traduction en 1987.

On peut se reporter à ses Œuvres publiées dans la Pléiade de son vivant en 2014.

L’ignorant apparaît sur ce blog le 12 janvier 2019. Il faut aussi relire Que la fin nous illumine.

L’ignorant

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :

«Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

L’ignorant, poèmes 1952-1956. Éditions Gallimard, 1957.

Que la fin nous illumine

Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,
laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin.

Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos propos, mieux on les néglige pour voir
jusque dans leur hésitation briller le monde
entre le matin ivre et la légèreté du soir.

Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux
et nos personnes par la crainte garrottées,
plus les regards iront s’éclaircissant et mieux
les égarés verront les portes enterrées.

L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pauvreté surcharge de fruits notre table,
la mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable.

L’ignorant, poèmes 1952-1956. Éditions Gallimard, 1957.

Philippe Jaccottet : “La certitude est la chose au monde qui m’est la plus étrangère”

On peut réécouter cette émission de France Culture du 21 février 2014.

https://www.franceculture.fr/emissions/du-jour-au-lendemain/philippe-jaccottet

Théodore Fraenkel – Aragon

Louis Aragon soldat.

Courant février 1919, Aragon quitte la garnison d’Oberhoffen en Alsace pour Sarrebruck. La Sarre est alors occupée. Il est affecté à la même division que Théodore Fraenkel. Tous deux auront, comme médecins auxiliaires, à sélectionner les filles du bordel militaire. Voir Bierstube magie allemande (Le Roman inachevé, 1956). Démobilisé en juin, il rentre par étapes avec son ami Fraenkel, voyageant à travers l’Allemagne et la Belgique. La célèbre chanson de Léo Ferré Est-ce ainsi que les hommes vivent (1961) reprend les sept dernières strophes du poème. L’antépénultième et le pénultième vers de la quatrième strophe font office de refrain et le premier de ces deux vers de titre.
«Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.»

“J’avais acheté Die Weise (1)…la veille, avec les Cahiers de Malte Laurids Brigge […] Je lisais Rilke à me faire mal aux yeux.” (Le carnaval, La Mise à mort. 1965. Gallimard, Folio n°314, 1973 p.280-81). L’esthétique du poème doit pourtant davantage à Guillaume Apollinaire qu’à Rainer Maria Rilke.
Le 9 janvier 1964 meurt Tristan Tzara, le 25 janvier 1964 Théodore Fraenkel, le 10 mars 1964 Léon Moussinac, le 11 juillet 1964 Maurice Thorez. Aragon se sent comme un survivant. Ce sentiment est important dans la relecture de sa vie qu’il fait alors et dans l’écriture de ses derniers livres.

(1) La Chanson d’amour et de mort du cornette Christoph Rilke (Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke) 1904.

Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d’amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
qui tant souhaitent d’être crues
A fredonner tout bas s’obstinent
L’air Ach du lieber Augustin
Qu’un passant siffle dans la rue

Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l’armoire
L’eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L’abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
qui s’ouvre en donnant des idées

Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m’offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
Que je ne m’y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
je m’endormais comme le bruit

C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenait mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu

Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

Le Roman inachevé, 1956.

https://www.youtube.com/watch?v=FyRXYf_xMHM

Théodore Fraenkel 1896 – 1964

Lu Fraenkel, un éclair dans la nuit de Gérard Guégan. (Éditions de l’Olivier, 2021).

Qui dira la souffrance d’Aragon ? (Stock 2015.) Tout a une fin, Drieu (Gallimard, 2016) Hemingway, Hammett, dernière (Gallimard. 2017) ne m’avaient pas totalement convaincu. Dans ma bibliothèque m’attend toujours Fontenoy ne reviendra pas (Stock 2011, réédition en Folio n° 5537, 2013. Prix Renaudot de l’essai.)

Le dernier livre de Gérard Guégan m’a beaucoup intéressé. Il s’agit de la biographie d’un personnage fascinant et méconnu : Théodore Fraenkel. L’auteur a mené une enquête sérieuse et interrogé les derniers témoins. Théodore Fraenkel apparaît souvent dans les histoires du dadaïsme et du surréalisme. Ses amis étaient André Breton, Jacques Vaché, Louis Aragon, Philippe Soupault, Tristan Tzara, Robert Desnos.

Il a toujours vécu dangereusement sans renoncer à son amour pour la liberté.

Ses parents, mencheviks juifs russes d’Odessa, émigrent à Paris en 1890. Il obtient la nationalité française en 1904. Théodore Fraenkel a fait ses études au Lycée Chaptal à Paris avec André Breton. Un bon t