Pierre – Auguste Renoir / Jules Laforgue

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection.

Nous avons vu jeudi 7 mai au Musée d’Orsay l’exposition Renoir et l’amour, La modernité heureuse (1865-1885). Beaucoup de visiteurs.

Un tableau a retenu particulièrement mon attention : Le Déjeuner des canotiers.

C’est un tableau de Pierre-Auguste Renoir réalisé entre 1880 et 1881. La toile mesure 130 × 173 cm. Il est exposé lors de la septième exposition des peintres impressionnistes du 1 au 31 mars 1882 dans une grande salle à l’étage du bâtiment situé 251 rue Saint-Honoré. .

Il présente différents personnages sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou que le peintre fréquente souvent. Toutes les classes sociales se mélangent : artistes, actrices, collectionneurs, journalistes, modèles, etc. On peut le remarquer à la diversité des couvre-chefs (chapeau melon, casquette, haut-de-forme, canotier). Il fait chaud sous le store à rayures. Les femmes et les hommes réunis au bord de la Seine sont tous jeunes. Cette toile évoque toute une jeunesse avec ses histoires d’amour, ses rivalités, mais aussi une camaraderie bon enfant. L’ambiance est heureuse et sereine. C’est la fin du repas. La nappe est froissée, les serviettes chiffonnées, les verres vides et les bouteilles rebouchées. Certains convives sont debout et vont d’une table à l’autre.

Renoir a commencé Le Déjeuner des canotiers à la fin de l’été 1880 et l’a terminé au cours de l’hiver 1881. Sa situation financière n’est pas brillante à l’époque. Il ne sait pas, lorsqu’il commence cette œuvre, s’il pourra la terminer. Il a réuni des amis et des modèles en atelier, à Chatou ou à Paris, pour participer à cette œuvre qui compte en tout quinze personnes, cinq femmes et dix hommes.

La première tentative d’identification des personnages a été élaborée en 1912 par le critique d’art allemand Julius Meier-Graefe (1867-1935). Au premier plan, à gauche, Aline Charigot (1859 -1915), que le peintre épousera en 1890, joue avec son petit chien et ne regarde pas les autres. Derrière elle, se tient Hippolyte-Alphonse Fournaise  (1848-1910) fils du propriétaire de l’auberge et modèle. Accoudée à la rambarde, Alphonsine Fournaise ( ? 1846-1937), sa sœur, écoute le baron Raoul Barbier (1840-1891), assis dos tourné. Ce dernier, ami proche de Renoir et ancien officier de cavalerie ayant servi en Indochine, a la réputation d’être un amateur de canots, de chevaux et… de jeunes femmes. Le personnage au premier plan, à droite, est souvent cité comme étant Gustave Caillebotte (1848-1894), représenté ici plus jeune. Ami de Renoir, peintre riche et mécène des impressionnistes, il porte la barbe et présente de profil un menton prognathe. Renoir l’a représenté en 1879 dans son tableau Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers), ce qui permet de comparer. Assis à califourchon sur une chaise, il écoute distraitement l’actrice et modèle Ellen Andrée ( ? 1856 – 1933), tandis qu’Adrien Maggiolo (1843-1894), l’influent directeur de La France nouvelle, journal monarchiste et catholique, se penche vers elle. On parle parfois à la place de Caillebotte d’un certain Lemoin, éditeur de musique. Derrière eux, un autre trio est formé du journaliste Paul Lhote (1850-1894) avec un pince-nez, d’Eugène-Pierre Lestringuez (1847-1908) au chapeau rond noir, – tous deux ont déjà posé pour Le bal du Moulin de la Galette de 1876) -, et de l’actrice de la Comédie-Française Jeanne Samary ( ? 1857-1890), vêtue de noir, gantée, chapeautée, qui semble se boucher les oreilles et ne semble pas partager l’insouciance ambiante. Un homme, en haut-de-forme, lui passe la main sur la taille. Est-ce son fiancé Marie – Joseph Paul Lagarde (1851-1903) ? Au centre, assise, le jeune modèle de Montmartre, Angèle Legault, boit, à côté d’un homme resté non identifié, peut-être Maurice Réalier-Dumas (1860 – 1928), peintre et affichiste, dont on aperçoit juste le profil. On raconte qu’il pourrait s’agir de Renoir lui-même qui se serait représenté là pour éviter une composition à treize personnages qui aurait rappelé La Cène. Derrière Angèle se tient debout le banquier, critique d’art et collectionneur Charles Ephrussi (né à Odessa en 1849 et mort en 1905), coiffé d’un chapeau haut-de-forme, éditeur de La Gazette des beaux-arts qui soutient les impressionnistes. Il parle au poète Jules Laforgue ( ? 1860-1887) qui est son secrétaire particulier, mais aussi poète et critique d’art. En arrière-plan, au travers des saules miroite la Seine sur laquelle passent des voiliers.

Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers). 1879. Art Institute of Chicago.

On retrouve les jeux d’ombres et de lumière dans les tons bleus et les visages féminins typiques de Renoir. On note le fort contraste entre le fond, les personnages et les quelques objets qui se trouvent sur la table. On peut remarquer aussi les reflets.

Le philosophe et historien d’art John House (1945-2012) voit dans la composition du Déjeuner des canotiers des similitudes avec Les Noces de Cana (1563. 677×994 cm) et une forme d’hommage à ce tableau de Véronèse que Renoir a étudié au musée du Louvre.

Une reproduction du Déjeuner des canotiers grandeur réelle est exposée à Chatou depuis 1992 près de l’endroit de sa création, la Maison Fournaise, le long d’un parcours du Pays des Impressionnistes.

Reproduction du Déjeuner des canotiers d’Auguste Renoir sur un parcours du Pays des Impressionnistes, à Chatou devant la maison Fournaise.

Le tableau a été acheté par le marchand d’art Paul Durand-Ruel (1931-1922) le 14 février 1881 .
Il a été vendu à un collectionneur parisien, le banquier Ernest Balensi. Il est racheté par Durand-Ruel en avril 1882 et reste dans sa collection jusqu’à sa mort en 1922.
Depuis 1923, Le Déjeuner des canotiers fait partie de la collection Duncan Phillips conservée à Washington.

Pierre-Auguste Renoir. Lettre à Paul Bérard, septembre 1880 :
« Je n’ai pu résister d’envoyer promener toutes les décorations lointaines et je fais un tableau de canotiers qui me démangeait depuis longtemps. Je me fais un peu vieux et je n’ai pas voulu retarder cette petite fête dont je ne serai plus capable de faire les frais plus tard, c’est déjà très dur. Je ne sais pas si je le terminerais mais j’ai conté mes malheurs à Deudon qui m’a approuvé ; quand même les frais énormes que je fais ne me feraient pas finir mon tableau, c’est toujours un progrès : il faut de temps en temps tenter des choses au-dessus de ses forces. »

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection. Jules Laforgue ? Charles Ephrussi. Angèle Legault ?

L’identification des personnages est loin d’être évidente. Ce qui m’a interpellé c’est le personnage qui représenterait Jules Laforgue. Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie de référence (Fayard, 2005) confirme bien la présence de Charles Ephrussi dans le tableau, mais ne parle pas du poète.

Sur la recommandation de son ami Gustave Kahn et par l’intermédiaire de Paul Bourget, alors auteur à peine connu, Jules Laforgue devient en juillet 1881 secrétaire du critique et collectionneur d’art Charles Ephrussi, qui dirige La Gazette des beaux-arts, et possède une collection de tableaux impressionnistes. Jules Laforgue acquiert alors un goût sûr pour la peinture. Il gagne 150 francs par mois, et travaille sur une étude portant sur Albrecht Dürer, que compte signer Ephrussi.

Madame de Sévigné 1626 – 1696 / Juan de Zurbarán (1598-1664)

Exposition vue le samedi 18 avril 2026.

(Site du Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

https://www.carnavalet.paris.fr/expositions/madame-de-sevigne

« Le musée Carnavalet – Histoire de Paris présente une exposition consacrée à Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. Elle réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.

Marie de Rabutin-Chantal naît à Paris, place Royale (actuelle place des Vosges) le 5 février 1626. Issue d’une famille d’ancienne noblesse bourguignonne par son père, elle est élevée à Paris par ses grands-parents maternels, les Coulanges, qui lui assurent une excellente éducation, rare pour une jeune fille. En 1644, elle épouse Henri de Sévigné (1623-1651), gentilhomme breton, dont elle aura deux enfants : Françoise-Marguerite (1646-1705) et Charles (1648-1713). La mort de son mari, tué en duel en 1651, la laisse veuve à vingt-cinq ans.

Vivant entre le quartier du Marais à Paris et ses terres des Rochers en Bretagne, Madame de Sévigné participe aux cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de la marquise de Rambouillet et de Mademoiselle de Scudéry. Elle prend part à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit alors en art de vivre et influence la littérature et les arts.

La majeure partie de la correspondance conservée de Madame de Sévigné est constituée des lettres envoyées à sa fille, mariée en 1669 au comte de Grignan et partie vivre en Provence. La Correspondance éditée constitue aujourd’hui à la fois une œuvre qui figure parmi les classiques de la littérature française et un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période.

Au sein de l’hôtel Carnavalet où vécut la célèbre Parisienne de 1677 à sa mort en 1696, cette exposition revient sur la vie de Madame de Sévigné à Paris, à un moment où la ville connaît d’importantes transformations. »

La France découvre le chocolat à Bayonne en 1615, à l’occasion du mariage d’Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, avec le roi de France Louis XIII. Mais c’est Louis XIV et son épouse Marie-Thérèse d’Autriche qui font entrer le chocolat dans les habitudes de la cour du château de Versailles, la reine se faisant préparer le chocolat « à l’espagnole » par ses servantes. La boisson, servie uniquement à la cour du roi, est consommée chaude, comme le café. Elle reçoit un encouragement officiel de la part des médecins comme Nicolas de Blégny qui, après avoir jugé la boisson néfaste, en vantent les bienfaits. 

Madame de Sévigné, étude préparatoire à la sculpture en pierre conservée au jardin du Parc à Vitré (Ille-et-Vilaine) (Emmanuel Dolivet 1854-1911). 1909. Plâtre. Vitré, Château des Barons. Musée d’histoire de Vitré.

Mme de Sévigné adore le chocolat, mais elle craint qu’il soit mauvais pour la santé.

Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan.
Mercredi 11 février 1671 au soir :

« – Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ? »

Le 15 avril 1671
“Le chocolat n’est plus avec moi comme il était ; la mode m’a entraînée comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien m’en disent du mal. On le maudit ; on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, mon enfant, le Grand Maître, qui en vivait, est son ennemi déclaré ; vous pouvez penser si je puis être d’un autre sentiment. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir ; songez que ce n’est plus la mode du bel air. Tous les gens grands et moins grands en disent autant de mal qu’ils disent du bien de vous ; les compliments qu’on vous fait sont infinis. “

Le 13 mai 1671
” Je vous conjure, ma très chère bonne et très belle, de ne point prendre de chocolat. Je suis fâchée contre lui personnellement. Il y a huit jours que j’eus seize heures durant une colique et une suppression qui me fit toutes les douleurs de la néphrétique. Pecquet me dit qu’il y avait beaucoup de bile et d’humeurs en l’état où vous êtes ; il vous serait mortel. “

Le 16 septembre 1671
” Si je n’étais point brouillée avec le chocolat, j’en prendrais une chopine ; il ferait un bel effet avec cette belle disposition que vous voyez. “

Le 25 octobre 1671
“ Mais le chocolat, qu’en dirons-nous ? N’avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effets miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement ? Quand disent vos médecins ? Dans l’état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi, car je crains ces mêmes effets. Je l’aime, comme vous savez, mais il me semble qu’il m’a brûlée, et de plus, j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus que dire. ”

” La marquise de Coëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l’année passée, qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme le diable, qui mourut “.

Le 28 octobre 1671
” J’ai voulu me raccommoder avec le chocolat ; j’en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu’au soir. Il me fit tous les effets que je voulais ; voilà de quoi je le trouve plaisant, c’est qu’il agit selon l’intention”.

(Madame de Sévigné, Lettres de l’année 1671. Folio classique n°5414.2012.)

Nature morte au bol de chocolat (Juan de Zurbarán 1620-1649). Besançon, Musée des Beaux-arts et d’archéologie.

Juan de Zurbarán est un peintre baroque espagnol de nature morte, fils de Francisco de Zurbarán (1598-1664). Ce peintre est mort lors d’une épidémie de peste en 1649 à Séville. Il avait vingt-neuf ans.

(Merci à Nathalie de Courson pour son blog Patte de mouette https://patte-de-mouette.fr/)

Maruja Mallo – Rafael Alberti

Lors de mon récent séjour à Madrid, j’ai pu parcourir trois fois au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía l’exposition Maruja Mallo Máscara y compás (8 octubre 2025 – 16 marzo 2026)

Maruja Mallo (Justo Gómez Mallo). Cercedilla, été 1929.

Maruja Mallo (Ana María Gómez González) est née le 5 janvier 1902 à Vivero (Lugo – Galice).

Son père, Justo Gómez Mallo, était fonctionnaire des douanes. Sa mère s’appelait María del Pilar González Lorenzo. Ils ont eu 14 enfants. Le sculpteur Cristino Mallo (1905-1989) est un de ses frères. Ses jeunes années furent donc marquées par son appartenance à une famille nombreuse et par les continuels changements de résidence de la famille, circonstances qui ont contribué à forger son caractère indépendant, sociable et universel.

Elle suivit d’abord une formation artistique à Avilés (Escuela de Artes y Oficios), dans les Asturies. En 1922, elle entra à la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando de Madrid la même année que Salvador Dalí qui sera son ami. Elle en sortit diplômée en 1926. Lui en fut exclu pour avoir causé plusieurs scandales.

Elle fréquenta les artistes de la Génération de 1927 : Concha Méndez, Gregorio Prieto, Federico García Lorca, Luis Buñuel, María Zambrano. Le 28 mai 1925, Federico García Lorca lut ses poèmes au Palacio de Cristal du Parc du Retiro à Madrid dans le cadre de la I Exposición de Artistas Ibéricos. À cette occasion, elle fit la connaissance du poète Rafael Alberti avec lequel elle aura une longue et complexe relation de 1925 à 1930.

«Estábamos en el Retiro Dalí, Federico y yo. Unos muchachos pasaron cerca y saludaron así con el brazo. Pregunté : «¿Quiénes son?» Lorca me contestó: «Uno es un poeta muy bueno y otro es un poeta muy malo». Eran Alberti e Hinojosa.»

À partir de 1927, elle fit partie du groupe de la première École de Vallecas (Alberto Sánchez, Benjamín Palencia, Pancho Lasso, Juan Manuel Caneja, Luis Castellanos).

Sa première exposition dans les salons de la Revista de Occidente en 1928 à Madrid fut un succès. Elle obtint l’aval de José Ortega y Gasset et la protection de Ramón Gómez de la Serna. Elle devint une figure majeure de l’avant-garde espagnole de l’époque.

La verbena. 1927. Madrid, Reina Sofía.

Dans les années 30, elle collabora avec Rafael Alberti. Elle prépara les décors de Santa Casilda (1930) et de La pájara Pinta (publiée en 1932) et participa à l’édition de Yo era un tonto y lo que he visto me ha hecho dos tontos (1929) et de Sermones y moradas (1930).

Cette artiste de talent, excentrique et républicaine, était l’incarnation de la nouvelle femme espagnole, libre et émancipée. “Un buen día, a Federico, a Dalí, a Margarita Manso —otra estudiante— y a mí se nos ocurrió quitarnos el sombrero. Y al atravesar la Puerta del Sol nos apedrearon, insultándonos como si hubiésemos hecho un descubrimiento como Copérnico o Galileo.” Plus tard, on appellera les femmes libérées de cette génération, Las Sinsombrero.

En 1932, elle obtint une bourse de la Junta para Ampliación de Estudios e Investigaciones Científicas et se rendit à Paris, où elle rencontra des artistes surréalistes comme René Magritte, Max Ernst, Joan Miró, Giorgio de Chirico, André Breton, Paul Éluard. Le surréalisme influença sa peinture, comme en témoigne une de ses œuvres essentielles, Espantapájaros [1929], qu’acheta André Breton en 1932 à la galerie Pierre Loeb où elle exposa seize oeuvres de sa série Cloacas y campanarios.

Espantapájaros. 1930. Serie Cloacas y Campanarios. Colección Jake & Hélène Marie Shafran.

Sa présence à une exposition collective d’art espagnol à Paris en 1935 lui valut aussi d’entrer dans les collections du Jeu de Paume.

Elle eut aussi une relation passionnée avec le poète Miguel Hernández. Elle lui inspira certains des poèmes de El rayo que no cesa (1936).

Elle participa aux Misiones pedagógicas et enseigna l’art et le dessin.

Canto de las espigas. 1939. Serie La Religión del trabajo. Madrid, Reina Sofía.

La Guerre civile la surprit dans sa région natale où elle vivait avec le militant syndicaliste et militant du POUM Alberto Fernández “Mezquita” (1898-1968). Elle réussit à passer au Portugal grâce à l’aide de Gabriela Mistral, alors ambassadrice du Chili au Portugal, et à s’exiler en Argentine. Elle y arriva le 9 février 1937. En Amérique, elle eut des relations amicales avec Alfonso Reyes, Pablo Neruda, Jorge Luis Borges.

Elle ne revint en Espagne qu’en 1962 après 25 ans d’exil. Elle ne s’installa définitivement à Madrid qu’en 1965. Elle mourut le 6 février 1995 à 93 ans dans la clinique gériatrique Menéndez Pidal où elle était hospitalisée depuis 10 ans.

Naturaleza viva XIII. 1943. Óleo sobre tabla. Vigo, Colección particular. Galería Montenegro.

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En 1985, Rafael Alberti finit par rompre un silence de 55 ans. Il publia dans El País De las hojas que faltan où il reconnaissait enfin ce qu’il devait à cette artiste. C’était sûrement un peu tard.

El País, 29/09/1985

La arboleda perdida : De Ias hojas que faltan (Rafael Alberti)

De Cádiz, volví el otro día a mi alta torre madrileña -que no es la Torre de Madrid, sino otra-, casi mi alto faro, torre de vigía u observatorio astronómico, que cimbra con el viento, pero desde el que apenas si se ven las estrellas, siempre veladas por la polución, siempre casi imposible de ser avizoradas por la pupila de mi telescopio. Gran tristeza al llegar. Creí que mi pequeño árbol de pascua, mi estrella federal, regalo inesperado de Pilar Miró, me esperaba, como al regreso de otros viajes, erguido, verde y con sus puntas carmesíes, y no doblado, mustio, abarquilladas muchas de sus hojas, y tantas otras desprendidas, muertas ya por el suelo. Horror. Esta vez no me había funcionado el gotero, el cono de riego automático, que dejé hincado en la tierra de la maceta. Quedó obstruido, por lo visto, y el alimento silencioso no había en mi ausencia descendido, humedeciendo las raíces. Desesperación. El único recuerdo de mi amor por los jardines, que ahora no puedo ya tener, se me iba a morir por mi falta de esmero en su cuidado. Le quité las hojas que colgaban ya secas de sus delgadas ramas. Levanté luego éstas, rodeándolas de un delgado hilo, regándolas, poco a poco, durante dos o tres largas noches. Ahora ya mi árbol de pascua comienza a estar erguido, estiradas las hojas que aún le quedan, anunciándome su continuidad, único amigo que me recibe siempre, después de mis frecuentísimos y enloquecidos viajes. Y al fin -mínima y verde tranquilidad- puedo ponerme a escribir.

Sucede que si con una nube de olvido se tapa la memoria, ella no es la culpable de lo que no recuerda, mas si el olvido es deliberado, si se expulsa de ella lo que no se quiere por cobardía o conveniencia… ¡Oh!
Porque aquella muchacha pintora era extraordinaria, bella en su estatura, aguda y con cara de pájaro, tajante y llena de irónico humor… Se sumergía en las verbenas y fiestas populares, se remontaba al aire en los columpios, retratando a su hermana, casi desnuda, en bicicleta por la playa… Yo la admiraba mucho y la quería. Época rimbaudiana de los bares, de los cafés de barrio, de los bocks, los helados y las limonadas. Primavera siempre con media peseta en los bolsillos. Y los penumbras de los cines, con la polka y el vals en el piano acompañante de aquellos mudos, geniales asombros de Charles Chaplin, Buster Keaton, Stan Laurel y Oliver Hardy, Harold Lloyd… Se amaba igual la oscuridad de las salas cinematográficas que la de los bancos bajo la sombra nocturna de los árboles.
-Pero, por favor, señor guardián, que no es nigún delito lo que estamos haciendo. ¿Llevarnos a la comisaría? ¡Piense usted qué disgusto para la familia de esta muchacha! No lo haga, se lo suplico… Vaya usted a mi casa por la mañana y le haré un buen regalo. Sea bueno y comprensivo…
Ni que decir tiene que se presentó en Lagasca, 101, casi antes de las nueve. Venía vestido con su traje de guardabosque y bastante sonriente. Confieso que me sentí incómodo. Pero todo pasó cuando le di dos duros y una botella de Jerez. Se fue contento, yo creo que deseando sorprendernos de nuevo debajo de algún árbol de la Moncloa.
Yo había conocido a aquella pintora poco después de haber recibido el Premio Nacional de Literatura por mi Marinero en tierra. Época de los largos convites a helados, en la planta baja del Hotel Nacional, a todos los conocidos o desconocidos que quisieran. La pintora se llamaba Maruja Mallo, era gallega, y creo que recién salida de la Academia de Bellas Artes de Madrid. Parecía aún más juvenil de lo que era. Audaz entonces para el color y con los dedos llenos de líneas que ya las escapaba con dinamismo y valentía. El cine nos influía mucho. Había yo escrito ya en Cal y canto: “Yo nací -¡respetadme!- con el cine”. Una aparente confusión mecanicista nos turbaba. Maruja, en sus verbenas y estampas urbanas lo refleja. Y en aquel momento apareció en Madrid Podrecca con sus títeres, sus marionetas maravillosas, en el Teatro de la Comedia. Yo me lancé entusiasmado a escribir La Pájara Pinta (guirigay lírico-bufo-bailable), bajo la promesa del marionetista italiano de estrenarlo algún día. Óscar Esplá, gran compositor alicantino, sería nuestro aliado para la música y Maruja Mallo haría los figurines y decorados. Los personajes del guirigay eran todos sacados de las canciones y trabalenguas populares: el primero, la Pájara Pinta, y luego, todos los visitantes de su jardín, en donde la Pájara celebraba la fiesta de su cumpleaños: Don Diego Contreras, Doña Escotofina, Antón Perulero, Juan de la Viñas, Bigotes, la Viuda del Conde de los Laureles, el Conde de Cabra, el Arzobispo de Constantinopla que se quiere desarzobispoconstantinopolitinizar y el gran Don Pipirigallo, presentador de la compañía ambulante. Las estampas que dibujó, a todo color, Maruja, eran algo más que figurines. No sé si aún existen, pero formarían un álbum sorprendente lleno de saltos, de gracia y picardía, ejemplo de creaciones de luminosas imágenes escénicas. Pero, al fin, de La pájara pinta sólo se estrenó el prólogo, en la Salle Gaveau de París, que yo recité, a toda orquesta, rematando el final con un temerario salto mortal en el aire, que yo podía dar entonces, pues estaba muy delgado y ágil. Muchos años después encontré a Podrecca en Buenos Aires, muy pobre y sin marionetas, pues el Duce lo había expulsado de Italia por antifascista.
Con Maruja Mallo veía frecuentemente a Benjamín Palencia, en su mejor época de creación pictórica, del que nos reíamos a veces por lo pueblerino que era. A Juan Ramón Jiménez, que apreciaba mucho a Benjamín, lo trataba de don, cosa que en toda España nadie hacía. Una vez que íbamos juntos por la calle con el poeta de Huelva, le oímos decir, al paso de una extraña y bella mujer que se nos cruzó: “Mire, don Juan Ramón, qué mujer más exóctica; parece talmente del Egito“. Juan Ramón se apretó la barba para no reír. Había ciertas letras del alfabeto que Benjamín no sabía pronunciar. También nos encontrábamos con el tremendo y fantasmagórico escultor toledano Alberto Sánchez, muchísimo antes de hablarse de lo que se llamó luego la escuela de Vallecas. A aquel barrio, a aquellos llanos que lo limitaban, íbamos Maruja Mallo y yo casi todos los días en el Metro, el trayecto más largo que recorría entonces. Eran secas, pálidas y solitarias aquellas llanuras, en las que se veía al fondo el horrible monumento al Sagrado Corazón de Jesús. Pero los atardeceres caían bellos y melancólicos, llenos de silencio, ajenos a los rumores del barrio.
Todavía no se barruntaba el cine sonoro, la intromisión de la palabra en la oscuridad de las salas. Pero algunos veranos Maruja los pasaba en Avilés y otros en Cercedilla, en donde encontrábamos a Herrera Petere, de vacaciones en casa de sus padres. A mí me habían quedado ya muy lejos mis canciones de Marinero en tierra, La amante, El alba del alhelí. También la poesía de Cal y canto se me iba desapareciendo. Ya los ángeles comenzaban a darme fuertes aletazos en el alma. Pero mis ángeles no eran los del cielo. Se me iban a manifestar en la superficie o en los más hondos subsuelos de la tierra. Coincidiendo con el arrastrarme los ojos por los barrizales, los terrenos levantados, los paisajes de otoño de sumergidas hojas en los charcos, las humaredas de las neblinas, mi salud se resquebrajaba, y los insomnios y pesadillas me llevaban a amanecer a veces derribado en el suelo de la alcoba. De la mano de Maruja recorrí tantas veces aquellas galerías subterráneas, aquellas realidades antes no vistas, que ella, de manera genial, comenzó a revelar en sus lienzos. “Los ángeles muertos”, ese poema de mi libro, podría ser una transcripción de algún cuadro suyo:

Buscad, buscadIos:

en el insomnio de las cañerías olvidadas,

en los cauces interrumpidos por el silencio de las basuras,

no lejos de los charcos incapaces de guardar una nube,

unos ojos perdidos,

una sortija rota

o una estrella pisoteada.

Porque yo los he visto,

en esos escombros momentáneos que aparecen en las neblinas.

Porque yo los he tocado:

en el destierro de un ladrillo difunto,

venido a la nada desde una torre o un carro.

Nunca más allá de las chimeneas que se derrumban

ni de esas hojas tenaces que se estampan en los zapatos.

En todo eso.

Mas en esas astillas vagabundas que se consumen sin fuego,

en esas ausencias hundidas que sufren los muebles desvencijados,

no a mucha distancia de los nombres y signos que se enfrían en las paredes.

Buscad, buscadlos,

debajo de la gota de cera que sepulta la palabra de un libro

o la firma de uno de esos rincones de cartas

que trae rodando el polvo?

Cerca del casco perdido de una botella,

de una suela extraviada en la nieve,

de una navaja de afeitar abandonada al borde de un precipicio.

Pero yo, de pronto, me fui a Tudanca, a la casona santanderina de José María de Cossío, y allí, entre aquellos vientos, brumas y montañas, continué Sobre los ángeles. Las soledades y el silencio sonoro eran grandes allí, y algún ángel, como espíritu de la inconstancia y del mal, me llevó a volar hacia otro ser, del que me prendé, y a pesar de su nombre -se llamaba Victoria- me llevó, desde lo que yo creí ascensión de los astros, a la caída más vertiginosa en los infiernos. Y un día, al abrir un diario llegado de Madrid, leí, verdaderamente aterrado: “La pintora Maruja Mallo sufre un accidente de coche, y Mauricio Roësset, creyendo haberla matado, se suicida”. (Se repetía la fábula de Píramo y Tisbe.) Yo bajé en seguida a Madrid. Y la entrada de nuevo en el subsuelo, en las cavidades más oscuras y hondas, fue inmediata. Maruja había pintado en ese tiempo cuadros sorprendentes. A pesar de que casi siempre se llevaba una vida algo distanciada de pintores y literatos, se comenzaba a hablar de ella. Antonio Espina la saludó en La Gaceta Literaria, que dirigía Ernesto Giménez Caballero. Y Ramón Gómez de la Serna, después de hablar del descubrimiento que José Ortega y Gasset hace de la pintora, invitándola a realizar una exposición de sus obras en la Revista de Occidente, la llama bruja, artista de catorce almas, de estilo original, espontáneo e impetuoso… Y Federico García Lorca, antes de marcharse, perdido y desgarrado a Nueva York, dice de Maruja: “Entre verbenas y espantajos, toda la belleza del mundo cabe dentro del ojo. Sus cuadros son los que he visto pintados con más imaginación y sensualidad”. Entre las muchas hojas que faltan, que cayeron de mi Arboleda, se hallan también éstas, que quiero ahora reproducir aquí completamente y que aparecieron en La Gaceta Literaria, en el mes de julio de 1929: “La primera ascensión de Maruja Mallo al subsuelo”.

Tú,

tú que bajas a las cloacas donde las flores más flores son ya unos tristes salivazos sin sueños

y mueres por las alcantarillas que desembocan a las verbenas desiertas

para resucitar al filo de una piedra mordida por un hongo estancado,

dime por qué las lluvias pudren las hojas y las maderas.

Aclárame estas dudas que tengo sobre los paisajes.

Despiértame.

Hace ya 100. 000 siglos que pienso en que tú eres más tú cuando te acuerdas del barro

y una teja aturdida se deshace contra tus pies para predecir una muerte.

El espanto que suben esos ojos deformados por las aguas que envenenan al ciervo fugitivo

es la única razón que expone mi esqueleto para pulverizarse junto al tuyo.

Una luz corrompida te ayudará a sentir los más bellos excrementos del mundo.

Periódicos estampados de manos que perdieron su nitidez en el aceite desgarran hoy el viento

y los charcos de grasa solicitan tus ojos desde los asfaltos reblandecidos.

Aceras espolvoreadas de azufre claman por el alivio de una huella para que se agrieten de envidia esos vidrios helados que se abandonan a los terrenos intransitables.

Emplearé todo el resto de mi vida en contemplar el suelo seriamente

ahora que ya me importan cada vez menos las hadas,

ahora que ya las luces más complacientes estrangulan de un golpe las primeras sonrisas de los niños

y exaltan a puntapiés el arrullo de las palomas

y abofetean al árbol que se cree imprescindible para el embellecimiento de un idilio o una finca.

Mira siempre hacia abajo.

Nada se te ha perdido en el cielo.

El último ruiseñor es el muelle mohoso de un sofá muerto.

Desde los pantanos,

¿quién no te ve ascender sobre un fijo oleaje de escorias

hacia un sueño fecal de golondrinas?

… Se acercó entonces ella sola definitivamente con una hoja de otoño estampada en la punta del sombrero de colores, mientras llegaban desde lejos los disparos del fusilamiento de los héroes republicanos Fermín Galán y García Hernández y yo pegaba -revolucionario puro enfurecido por los muros de las calles madrileñas mi Elegía cívica.

Con los zapatos puestos tengo que morir.

(Texte repris dans La arboleda perdida, 2. Tercero y Cuarto libros (1931-1987). Biblioteca Alberti. Alianza Editorial.)

On peut relire La primera ascensión de Maruja Mallo al subsuelo ainsi que les poèmes du recueil Sobre los ángeles (1929) où l’influence de Maruja Mallo est palpable.

La première ascension de Maruja Mallo au sous-sol 

Toi,
toi qui descends au fond du cloaque où les fleurs on ne peut plus fleurs sont devenues de tristes crachats désenchantés
et qui meurs le long des égouts qui débouchent sur les fêtes de nuit désertes
pour renaître sur le tranchant d’une pierre mordue par un champignon stagnant
dis-moi pourquoi la pluie pourrit les heures et les bois.
Dissipe mon doute sur les paysages.
Réveille-moi.

Autres lectures :

José Luis Ferris. Maruja Mallo : la gran transgresora del 27. Temas de hoy. Biografías. 2004.
Cartas de Maruja Mallo. Edición de Guillermo de Osma. Editorial Renacimiento. Biblioteca de la Memoria, Serie Menor. 2025.

Nora Mitrani – Alexandre O’Neill

Nora Mitrani.

À la fin de 1949, Nora Mitrani (1921-1961), écrivaine surréaliste et sociologue, visite pendant trois mois le Portugal, où vivait son oncle maternel. À l’invitation du Groupe Surréaliste de Lisbonne, elle fait une conférence au Jardin universitaire des Beaux-Arts le 12 janvier 1950. Celle-ci a été traduite par le poète portugais Alexandre O’Neill (1924-1986) et publiée sous forme de brochure : A Razão Ardente (do Romanticismo ao Surrealismo), Cuadernos Surrealistas, Lisboa, 1950.
Ce texte n’a pas été inclus dans l’anthologie de ses écrits, Rose au coeur violet (Paris, Éditions Terrain Vague, collection Le Désordre, Losfeld, 1988), réunis par Dominique Rabourdin avec une préface de Julien Gracq.
Il n’a été publié pour la première fois en français qu’en 2025 par les éditions le Retrait (La raison ardente Du romantisme au surréalisme).

Nora Mitrani et Alexandre O’Neill eurent une courte relation amoureuse. Mais, le poète portugais, privé de passeport par la Pide, la police politique du régime salazariste, ne pouvait pas sortir du pays. Il ne la revit plus. Il ne put jamais oublier cette brève mais intense rencontre et il lui dédia le poème Un adieu portugais (Um Adeus Português) en 1951. Il publia aussi Six poèmes confiés à la mémoire de Nora Mitrani, inclus dans son recueil Poemas con Endereço (Poèmes avec adresse, 1962). Nora Mitrani deviendra la compagne de Julien Gracq en 1953 et mourra d’un cancer à 39 ans le 22 mars 1961.

Um Adeus Português (Alexandre O’Neill)

Nos teus olhos altamente perigosos
vigora ainda o mais rigoroso amor
a luz de ombros puros e a sombra
de uma angústia já purificada

Não tu não podias ficar presa comigo
à roda em que apodreço
apodrecemos
a esta pata ensanguentada que vacila
quase medita
e avança mugindo pelo túnel
de uma velha dor

Não podias ficar nesta cadeira
onde passo o dia burocrático
o dia-a-dia da miséria
que sobe aos olhos vem às mãos
aos sorrisos
ao amor mal soletrado
à estupidez ao desespero sem boca
ao medo perfilado
à alegria sonâmbula à vírgula maníaca
do modo funcionário de viver

Não podias ficar nesta cama comigo
em trânsito mortal até ao dia sórdido
canino
policial
até ao dia que não vem da promessa
puríssima da madrugada
mas da miséria de uma noite gerada
por um dia igual

Não podias ficar presa comigo
à pequena dor que cada um de nós
traz docemente pela mão
a esta pequena dor à portuguesa
tão mansa quase vegetal

Não tu não mereces esta cidade não mereces
esta roda de náusea em que giramos
até à idiotia
esta pequena morte
e o seu minucioso e porco ritual
esta nossa razão absurda de ser

Não tu és da cidade aventureira
da cidade onde o amor encontra as suas ruas
e o cemitério ardente
da sua morte
tu és da cidade onde vives por um fio
de puro acaso
onde morres ou vives não de asfixia
mas às mãos de uma aventura de um comércio puro
sem a moeda falsa do bem e do mal

*

Nesta curva tão terna e lancinante
que vai ser que já é o teu desaparecimento
digo-te adeus
e como um adolescente
tropeço de ternura
por ti

Publié dans la revue Unicórnio (Juin 1951), puis dans le livre Tempo de Fantasmas (Temps de fantômes) (novembre 1951).

Un adieu portugais

Dans tes yeux hautement dangereux
l’amour le plus rigoureux revigore toujours
la lumière par ombres pures et l’ombre
par une angoisse déjà bien purifiée

Non toi tu ne pouvais rester prise avec moi
à cette roue où je pourris
nous pourrissons
à cette patte ensanglantée toute frissons
presque méditation
qui avance en mugissant dans le tunnel
d’une vieille douleur

Tu ne pouvais rester fixée à cette chaise
où je passe mes jours bureaucratiques
cet au-jour-le-jour du malheur
qui monte aux yeux arrive aux mains
aux sourires
à l’amour à peine épelé
à la stupidité au désespoir sans bouche
à la peur profilée
à la joie somnambule à la virgule maniaque
du mode fonctionnaire de vie

Tu ne pouvais rester dans ce lit avec moi
dans un transit mortel jusqu’au sordide jour
jour canin
policier
jusqu’au jour qui ne vient pas de la promesse
si pure et plus que pure de l’aurore
mais du malheur d’une nuit engendrée
par un jour identique

Tu ne pouvais tester prise avec moi
à l’infime douleur que chacun d’entre nous
porte doucement dans sa main
à cette infime douleur-à-la-portugaise
si moelleuse presque végétale

Non toi tu ne mérites pas cette cité tu ne mérites pas
cette roue de nausée où nous tournons
jusqu’à la bêtise
cette petite mort
avec son minutieux rituel de gros porcs
cette absurde raison que nous avons à être
Non toi tu es de la cité aventureuse
de la cité en qui l’amour trouve ses rues
et le cimetière ardent
de sa mort
tu es de la cité où tu vis sur un fil
de pur hasard
où tu meurs et vis non pas d’asphyxie
mais dans les mains d’une aventure d’un commerce pur
sans la fausse monnaie du bien et du mal
*
Dans ce tournant si tendre et lancinant
que va être, qu’est déjà ta disparition
je te dis adieu
comme un adolescent
je balbutie de tendresse
pour toi

Traduction de Patrick Quillier.

La Poésie du Portugal des origines au XX e siècle. Chandeigne, 2021.

Statue d’Alexandre O’Neill. .Oeiras. Parque dos Poetas. (Vitor Oliveira).

Maximilien Luce 1858 – 1941

Nous avons vu la semaine dernière la belle exposition Maximilien Luce, l’instinct du paysage au Musée de Montmartre (12, rue Cortot, Paris 18e. Du 21 mars 2025 au 14 septembre 2025).

Autoportrait. Vers 1910. Saint-Germain-en-Laye, Musée départemental.

Les tableaux de ce peintre méconnu m’ont toujours intéressé. Ainsi au Musée d’Orsay Une rue de Paris en mai 1871. Je me souviens aussi d’une belle exposition dans les salons d’honneur de la Mairie de Lagny-sur-Marne en avril 2019 : Léo Gausson et Maximilien Luce, Pionniers du néo-impressionnisme.

Une rue à Paris en 1871 (Maximilien Luce). Vers 1905. Paris, Musée d’Orsay.

Quand on parle de néo-impressionnisme, on pense surtout à Georges Seurat (1859-1891) et à Paul Signac (1863-1935). L’exposition du Musée de Montmartre qui est installé dans la rue où a vécu Maximilien Luce de 1887 à 1900 est très complète : plus d’une centaine de toiles, de dessins, de gravures, d’objets décorés.

Elle commence par de beaux petits portraits de ses amis : Seurat et Signac, mais aussi Félix Fénéon (1861-1944) et Camille Pissarro (1830-1903).

Portrait de Paul Signac. 1889. Collection particulière.

Maximilien Luce a adopté dès les années 1880 la technique divisionniste de Seurat et Signac. Il prend vite des libertés avec les principes qu’ils ont théorisés. Seurat a publié en 1899 un manifeste théorique du divisionnisme (ou pointillisme) : D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme. Plutôt que de mélanger les couleurs sur la palette, ces artistes appliquent de petites touches ou points de couleurs pures directement sur la toile. L’œil du spectateur doit recomposer les teintes.

Luce a su développer un langage personnel, marqué par ses recherches sur la lumière et la couleur. Il se concentre sur la nature et la ville. C’est un peintre de Paris et de sa banlieue. Il suit les travaux haussmanniens qui changent le visage de nombreux quartiers. Il peint la ville en chantier et les travailleurs. Il est le témoin de la révolution industrielle du XIXe siècle.

« L’art de Luce, c’est Luce lui-même. Un faubourien, aimant Paris, sa banlieue, son quartier qu’on démolit, son peuple d’ouvriers, et l’âme de ce peuple, ardente, révolutionnaire. » (Émile Verhaeren, Maximilien Luce. Préface du catalogue d’exposition. Galerie Bernheim, 1909)

Lors de ses voyages, il explore et peint des paysages variés : la banlieue de Paris, la Seine, La Normandie, la Bretagne, le Loiret, la Bourgogne, la côte méditerranéenne, Saint-Tropez, Londres, la Belgique, le Pays Noir, Charleroi, les Pays-Bas, Rotterdam.

Critique expo : à Montmartre, une passionnante rétrospective remet en lumière la peinture engagée de Maximilien Luce. Les midis de Culture. France Culture, vendredi 13 juin 2025.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/critique-expo-maximilien-luce-l-instinct-du-paysage-8246734

Portrait de Maximilien Luce lisant La Révolte (Paul Signac). Juillet 1890. Couverture du numéro 376 de la revue Les hommes d’aujourd’hui. Paris, Musée de Montmartre.

Biographie

Maximilien Luce est né le 13 mars 1858 à Paris (VIe arrondissement). Son père, Charles Désiré Luce (1823 – 1888) est ouvrier charron, puis employé à la préfecture de la Seine.

À 13 ans, en mai 1871, il assiste à la reconquête de Paris par les Versaillais. Il reste marqué par les événements de la Commune. Toute sa vie, il garde le souvenir de cette période et s’engage auprès de ses amis anciens communards.

Il obtient son certificat d’études en 1870. Il devient apprenti graveur et suit en même temps des cours de dessin. Il effectue son service militaire de 1879 à 1883 au sein du 48e régiment d’infanterie d’abord à Guingamp, puis à Paris.

Avec ses amis Frédéric Givort (1858-1926), cordonnier à domicile dans le XIIIe arrondissement, et Eugène Baillet, ouvrier, il milite dans le Groupe anarchiste du XIVe arrondissement. En 1887-1888 il fait la connaissance de Jean Grave et d’Émile Pouget, respectivement directeurs de La Révolte et du Père Peinard. Il entame alors une longue et fructueuse collaboration avec les journaux anarchistes.

Il expose pour la première fois ses toiles en 1887 à la Troisième Exposition de la Société des Artistes Indépendants. Il se lie d’amitié avec les peintres Camille Pissarro, Paul Signac et Georges Seurat et fait partie du courant néo-impressionniste. Paul Signac lui achète le tableau La Toilette.

La Toilette. 1887. Genève, Association des amis du Petit Palais.

Il vit un temps à Montmartre au 6 rue Cortot, puis au 16.

Georges Seurat meurt le 29 mars 1891. Maximilien Luce, Paul Signac et Félix Fénéon sont chargés par la famille du peintre décédé de dresser l’inventaire de l’atelier du peintre.

En 1893, il rencontre Ambroisine Bouin (1873-1940) qu’il épouse le 30 mars 1940. Elle meurt le 7 juin 1940. Ils ont un premier fils, Frédéric, le 3 juin 1894. Il meurt des suites d’une insolation à Lagny-sur-Marne le 2 septembre 1895, puis un second, appelé aussi Frédéric (1896-1974).

Classé « dangereux » par les services de police à cause de sa participation au Père Peinard et de ses amitiés anarchistes, Maximilien Luce est arrêté et incarcéré à la prison de Mazas le 7 juillet 1894 après l’assassinat du président Carnot par l’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio le 24 juin. Il y reste 42 jours et bénéficie de l’acquittement général lors du procès des Trente. Il est libéré le 17 août 1894. Il tire de ce premier séjour en prison un album de 10 lithographies intitulé Mazas, avec un texte de Jules Vallès (Novembre 1894). En mai 1896, il fait un séjour préventif en prison à l’occasion de la visite à Paris du roi d’Espagne Alphonse XIII.

Mazas (Jules Vallès, écrivain, Maximilien Luce, lithographe, Tailliardat, imprimeur). 1894. Paris, A l’Estampe originale. Encre d’imprimerie sur papier vergé et papier vélin. Collection Dixmier.
Mazas (Jules Vallès, écrivain, Maximilien Luce, lithographe, Tailliardat, imprimeur). 1894. Paris, A l’Estampe originale. Encre d’imprimerie sur papier vergé et papier vélin.

En 1898, il soutient Émile Zola dans sa défense du capitaine Alfred Dreyfus.

Il s’installe à Rolleboise (Yvelines) en 1917 et achète en 1922 une maison, située au pied de l’église. Elle domine la vallée de la Seine.

Paysage, soleil couchant. 1888. Collection particulière.

À la suite des émeutes du 6 février, il signe l’Appel à la lutte, tract anti-fasciste rédigé par André Breton et signé par 89 intellectuels.

Il devient le 16 novembre 1935, après Paul Signac, le président de la Société des Artistes Indépendants. Maximilien Luce démissionne de son poste à la fin de 1940 pour protester contre la politique de discrimination de Vichy à l’égard des artistes juifs.

Il meurt le 7 février 1941 dans le VIe arrondissement de Paris.

Les Batteurs de Pieux. 1903. Paris, Musée d’Orsay.
Usines près de Charleroi. 1897. Paris, Musée d’ Orsay.

Son fils Frédéric (1895-1974), peintre et collectionneur, effectue à la fin de sa vie de très importantes donations d’œuvres de son père au musée d’Orsay et au musée de l’Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie (acte de donation du 8 mai 1971). La collection de ce musée compte aujourd’hui près de 350 œuvres : peintures, dessins, estampes, tirages, céramiques.

https://www.manteslajolie.fr/ma-ville/decouvrir-mantes-la-jolie-1/musee-de-lhotel-dieu

Sources

https://maitron.fr/luce-maximilien-jules-dictionnaire-des-anarchistes/, notice LUCE Maximilien, Jules [Dictionnaire des anarchistes] par Olivier Ray, version mise en ligne le 3 mars 2014, dernière modification le 7 octobre 2024.

Maximilien Luce. Néo-impressionnisme. Rétrospective. Sous la direction de Marina Ferretti Bocquillon. Musée des impressionnismes. Giverny. Silvana Editoriale. 2010.

Emilio Prados – Manuel Altolaguirre – Sur – Litoral

Malaga commémore le centenaire de l’imprimerie Sur, fondée en octobre 1925 par le poète Emilio Prados (1899-1962). Il collabora avec Manuel Altolaguirre (1905-1959) et plus tard brièvement avec José María Hinojosa (1904-1936).

Du 6 mars au 23 mai 2025, une exposition célèbre ce centenaire au centre culturel María Victoria Atencia de Malaga (Calle Ollerías, 34) : Imprenta Sur (1925-2025). Cien años, Cien objetos. Le commissaire de l’exposition est Rafael Inglada.

Jardin vertical. Place Pepe Mena. Malaga.

On peut voir dans deux salles des dessins, des photographies, des machines d’imprimerie d’époque, des objets personnels et bien sûr des éditions de Sur et de Litoral. Cette mythique revue fut remplacée en 1937, après l’occupation de la ville par les troupes franquistes, par Dardo.

Des œuvres d’Emilio Prados (Tiempo), Federico García Lorca (Canciones), Luis Cernuda (Perfil del aire) Rafael Alberti, Juan Gris ou Pablo Picasso furent imprimées là. Dans la revue Litoral, créée une année plus tard, en 1926, publièrent entre autres Juan Ramón Jiménez, Jorge Guillén, José Bergamín, Gerardo Diego, Federico García Lorca, Rafael Alberti, Luis Cernuda, Vicente Aleixandre, Salvador Dalí, Juan Gris, Manuel de Falla. Le peintre María Ángeles Ortiz conçut la première page de cette magnifique revue. Son poisson devint un des symboles de la Génération de 1927.

Premier numéro de la revue Litoral. 1926. Dessin de María Ángeles Ortiz.

L’imprimerie s’ installa d’abord Calle Tomás Heredia, n°24, puis Calle de San Lorenzo, n°12.

Manuel Altolaguirre l’évoqua ainsi : « …Nuestra imprenta tenía forma de barco, con sus barandas, salvavidas, faroles, vigas de azul y blanco, cartas marítimas, cajas de galletas y vino para los naufragios. Era una imprenta llena de aprendices, uno manco, aprendices como grumetes, que llenaban de alegría el pequeño taller, que tenía flores, cuadros de Picasso, música de don Manuel de Falla, libros de Juan Ramón Jiménez en los estantes. Imprenta alegre como un circo […]. Entre otras cosas, teníamos en un rincón una escafandra de buzo y en la vitrina una mano de madera articulada, de las que sirven para agrandar los guantes. Son recuerdos prosaicos. Pero la imprenta era un verdadero rincón de poesía. Con muy pocas máquinas, con muchos sillones, con más conversación que trabajo, casi siempre desinteresado, artístico, porque Emilio era y es el hombre más generoso del mundo. »

Antigua Imprenta Sur. Málaga.

L’imprimerie Sur fonctionne toujours grâce à une famille d’imprimeurs, les Andrade, bien qu’elle ait connu de nombreuses vicissitudes. Elle est gérée depuis 2000 par le Centro Generación del 27 de la Diputación de Málaga. De même, la revue Litoral a pu réapparaître à Torremolinos en 1968 grâce à José María Amado et à la société Revista Litoral, S.A.​ Son directeur actuel est le peintre Lorenzo Saval Prados et sa directrice adjointe María José Amado, son épouse.

Revista Litoral. S.A. Ediciones Litoral.
Urbanización La Roca, Local 8. 29620 Torremolinos Málaga.
litoral@edicioneslitoral.com
[+34] 952 388 257

https://edicioneslitoral.com/?v=11aedd0e4327

Litoral n°1. Mai 1968.

Maruja Mallo 1902 – 1995 – Manuel Vicent

Maruja Mallo, Josefina Carabias. Antro de fósiles (Maruja Mallo) . Madrid, 1931. (Guillermo de Osma)

La peintre Maruja Mallo (Ana María Gómez González) est née à Vivero (Lugo – Galice) le 5 janvier 1902.

Son père, Justo Gómez Mallo, est fonctionnaire des douanes. Sa mère s’appelle María del Pilar González Lorenzo. Ils auront 14 enfants. Le sculpteur Cristino Mallo (1905-1989) est un de ses frères.

En 1922, elle entre à l’Académie royale des beaux-arts de San Fernando de Madrid la même année que Salvador Dalí qui sera son ami. Elle en sort diplômée en 1926. Lui en sera exclu pour avoir causé plusieurs scandales.

Elle a une liaison avec le sculpteur Emilio Aladrén (1906-1944) qui la quitte pour devenir l’amant de Federico García Lorca. (“Era un festejante mío (como dicen en Argentina) y Federico me lo quitó, entre otras cosas porque tenía un temperamento ruso y le decía tantas cosas que, claro, Emilio se enardeció y se fue con él”)

Elle fréquente les artistes de la Génération de 1927 : Concha Méndez, Gregorio Prieto, Federico García Lorca, Margarita Manso, Luis Buñuel, María Zambrano. Elle a une longue et complexe relation avec le poète Rafael Alberti ( entre 1925 et 1930).

À partir de 1927, elle fait partie du groupe de la première École de Vallecas (Alberto Sánchez, Benjamín Palencia, Pancho Lasso, Juan Manuel Caneja, Luis Castellanos).

Sa première exposition dans les salons de la Revista de Occidente en 1928 à Madrid est un succès. Elle obtient l’aval de José Ortega y Gasset et la protection de Ramón Gómez de la Serna. Elle devient une figure majeure de l’avant-garde espagnole de l’époque.

Cette artiste de talent, excentrique et républicaine est l’incarnation de la nouvelle femme espagnole, libre et émancipée. “Un buen día, a Federico, a Dalí, a Margarita Manso —otra estudiante— y a mí se nos ocurrió quitarnos el sombrero. Y al atravesar la Puerta del Sol nos apedrearon, insultándonos como si hubiésemos hecho un descubrimiento como Copérnico o Galileo.” Plus tard, on appellera les femmes libérées de cette génération, Las Sinsombrero.

En 1932, elle obtient une bourse de la Junta para Ampliación de Estudios e Investigaciones Científicas et se rend à Paris, où elle rencontre les artistes surréalistes (René Magritte, Max Ernst, Joan Miró, Giorgio de Chirico, André Breton, Paul Éluard). Ils influenceront radicalement et immédiatement sa peinture, comme en témoigne une de ses œuvres essentielles, Espantapájaros [1929], qu’achète André Breton en 1932 à la galerie Pierre Loeb où elle expose seize oeuvres de sa série Cloacas y campanarios.

Sa présence à une exposition collective d’art espagnol à Paris en 1935 lui vaut d’entrer dans les collections du Jeu de Paume.

Elle a aussi une relation passionnée avec le poète Miguel Hernández. Elle lui inspire certains des poèmes de El rayo que no cesa.

Elle participe aux Misiones pedagógicas et enseigne l’art et le dessin.

La Guerre civile la surprend dans sa région natale où elle vit avec le militant syndicaliste et communiste Alberto Fernández “Mezquita” (1898-1968). Elle réussit à passer au Portugal grâce à l’aide de Gabriela Mistral, ambassadrice du Chili au Portugal, et à s’exiler en Argentine. Elle y arrive le 9 février 1937.

Elle ne revient définitivement en Espagne qu’en 1965 et s’installe à Madrid. Elle meurt le 6 février 1995 à 93 ans.

La verbena (Maruja Mallo). 1927. Madrid, Centro de arte Reina Sofía.

“Maruja Mallo, entre verbena y espantajo toda la creación del mundo cabe dentro de un ojo. Estos cuadros son los cuadros que he visto pintados con más imaginación, con más gracia, con más ternura y con más sensualidad.” (Federico García Lorca, 1930)

“Las creaciones extrañas de Maruja Mallo, entre las más considerables de la pintura actual, son una revelación poética y plástica. Original, Cloacas y Campanarios aparecen comoprecursores de la nueva visión plástica informalista”. (Paul Eluard, 1932)

” Tú,

tú que bajaste a las cloacas donde las flores son ya unos tristes salivazos sin sueños

y mueres por las alcantarillas que desembocan a las verbenas desiertas

para resucitar al filo de una piedra mordida por un hongo estancado,

dime por qué las lluvias pudren las horas y las maderas.

Aclárame esta duda que tengo sobre los paisajes.

Despiértame …”

(Rafael Alberti, Ascensión de Maruja Mallo al subsuelo, La Gaceta Literaria 61, 1 de junio, de 1929.)

Il y a en ce moment une grande exposition de cette artiste à Santander au Centre Botín, Maruja Mallo : Máscara y compás. (12 avril-14 septembre 2025).

Estrella de mar (Maruja Mallo), 1952. Colección de arte Abanca.

Je prends toujours beaucoup de plaisir à lire les articles de Manuel Vicent dans El País.

El País, 26/04/2025

¿Quién se llevó al río a Maruja Mallo? (Manuel Vicent)

En aquella época a las mujeres solo se les permitía el surrealismo de llevar colgado del pecho un escapulario de la Virgen de Perpetuo Socorro

Habíamos tomado un taxi para ir a comer. Iba sentada a mi lado, era pequeñita, las piernas le colgaban en el asiento, pesaría no más de 50 kilos incluidos todos los arreos que llevaba encima, dijes, pulseras, plumas, gasas, el sombrero y un reloj de patata. Decía que su reloj funcionaba bajo el agua y servía para cronometrar alguna carrera de salmonetes. Me hablaba del guapo escultor Emilio Aladrén, que fue su novio y la dejó para hacerse amante de García Lorca. Yo veía en el retrovisor la cara de asombro que ponía el taxista al oír las cosas que decía aquella mujer, llamada Maruja Mallo. Por otra parte, no había forma de que nos pusiéramos de acuerdo para elegir un restaurante porque Maruja no podía olvidar que era una pintora surrealista y prefería contarme las locuras de su juventud, cuando allá en tiempos de la República entró montada en bicicleta en la iglesia de Arévalo durante la misa mayor el día del patrón del pueblo. Atravesó la nave central, se dio una vuelta alrededor del presbiterio y pedaleando tranquilamente abandonó el templo y se fue por donde había entrado, dejando al obispo, a los canónigos y a todos los fieles boquiabiertos. Se comprenderá que en aquel tiempo en que se apedreaba a los hombres que no llevaban sombrero, epatar a los burgueses era muy fácil para aquel grupo de surrealistas, capitaneados por Dalí y Buñuel. Bastaba con pasearse con un clavel en la pipa y se armaba un escándalo. Pero Maruja Mallo iba siempre más allá, aunque lo tenía más fácil por ser mujer.

En aquella época a las mujeres solo se les permitía el surrealismo de llevar colgado del pecho un escapulario de la Virgen del Perpetuo Socorro. En una foto aparece vestida de algas en una playa de Chile, en otra lleva una media colgando entre calaveras de vacas en un vagón de mercancías. También era la más imaginativa a la hora de disfrazarse en las fiestas morunas que montaban en la casa de las Flores de Madrid, donde vivía Pablo Neruda. De hecho, Maruja siempre ganaba el concurso de blasfemias que se celebraba todos los años en un bar de la plaza de la Cebada.

Ahora en el taxi yo insistía en enumerarle todos los restaurantes del barrio de Salamanca, pero al ver que no había forma de llegar a un acuerdo, el taxista se permitió participar en el debate.
—¿Puedo dar mi opinión? —preguntó.
—Diga, diga.
—Me han asegurado que donde mejor se come es en la cafetería del frenopático.
—Haberlo dicho antes, buen señor. Vamos para allá —exclamó Maruja.
Por fin encontramos un restaurante propicio del barrio de Salamanca y una vez sentados, después de pedir la primera cerveza, le pregunté:
—Maruja, ¿tú crees en Dios?
—¿Que si creo en Dios? Pero cómo voy a creer en Dios, si con estas prisas mortíferas de hoy en día no hay tiempo para nada. A mí el que me gusta es Moisés del Antiguo Testamento, un tipo musculoso y revolucionario que escribió él solo el Pentateuco y cruzó a nado el mar Rojo. También me gusta otro que se llama… A ver si me acuerdo… caray, ¿cómo se llamaba?… tiene el mismo nombre que un israelita que era mi marchante en Buenos Aires y tiene una joyería en Madrid, ah, sí… Samuel, ese era un tío con toda la barba. Buda me parece un cenizo que decía que vivir es sufrir. Después vino el judío que dijo que cuanto más sufres, mejor. Lo mío sería Zoroastro, que es la religión de los magos. Yo creo que Cristo era un mito o una cosa parecida a Tierno Galván, que es un infeliz, el pobre.

La Generación del 27 no estaba formada solo por poetas. También había músicos, arquitectos y pintores. Maruja Mallo, sin duda, era la más dotada para captar el espíritu de los tiempos. Pese a la bohemia con que vivía y todos los disparates con que adornaba su vida, la obra de Maruja Mallo es de una personalidad y consistencia extraordinarias. Tenía enamorados a toda aquella tropa de poetas, pero fue Alberti quien se la llevó al río, en este caso al río Manzanares, donde ella le lavaba los calzoncillos. Y también los de Miguel Hernández. En 1932 se fue a París y allí conoció a Bretón, a Paul Éluard, a Aragón, a Picasso. Expuso en la galería de Pierre Loeb. Después de la Guerra Civil se fue exiliada a Buenos Aires. Regresó a España en 1962 y después de pasar por un periodo de oscuridad, su figura recuperó el primer plano y hoy Maruja Mallo ocupa un lugar privilegiado entre aquel grupo de surrealistas que sabían que el surrealismo solo funciona como improvisación, actuando. Entre su obra destacan las verbenas que comenzó a pintar el año 28, los cuerpos voladores, los espantapájaros, las norias, los carruseles y tiovivos. Sucede que el extraordinario talento de esta pintora está oscurecido por las anécdotas, pero en cualquier exposición allí donde se cuelgue un cuadro de esta pintora, dada su misteriosa energía magnética, atraerá con fuerza todas las miradas.

Manuel Vicent (Castellón, 1936)

Henri et Marguerite Matisse

Matisse et Marguerite. Musée d’art moderne de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris XVI. 4 avril – 24 août 2025.

Cette exposition présente plus de 110 œuvres dont près d’une centaine de portraits que le peintre a faits de sa fille, Marguerite Duthuit-Matisse (1894-1982).

Marguerite Matisse est née le 31 août 1894 de la rencontre de Caroline Joblaud (dite Camille 1872-1954) et d’Henri Matisse (1869-1954), alors étudiant aux Beaux-Arts. Camille fut sa compagne de 1893 à 1897. Il reconnaît la paternité de cette enfant, mais se sépare de la mère.

Le peintre épouse le 8 janvier 1898 Amélie Parayre (1872-1958), fille du directeur d’un journal radical. Ils ont deux fils, Jean, en 1899, et Pierre, en 1900. Fin 1899, Amélie propose à Camille Joblaud d’accueillir Marguerite comme sa propre fille, ce que la mère accepte. Les trois enfants vivront en famille jusqu’à la fin de leur adolescence.

Marguerite lisant. 1906. Musée de Grenoble.

En 1901, Marguerite est atteinte d’une angine diphtérique et subit une trachéotomie qui lui laisse une cicatrice à la gorge, qu’elle va dissimuler sous un ruban noir. Elle sera toujours de santé fragile, mais cette épreuve forgera son caractère. A cette époque-là, elle est le modèle de prédilection de Matisse qui peint sa fille souffrante, malade, En 1919, grâce aux progrès de la chirurgie, elle est réopérée. Son larynx est progressivement restauré et sa cicatrice effacée. A partir de 1921, elle peut enfin avoir une vie moins douloureuse et enlever le ruban. Mais, dès lors, Matisse cesse de la peindre.

.Marguerite au ruban de velours noir. Issy-les-Moulineaux, 1916. New York, The Metropolitan Museum of Art

En 1923, elle épouse l’historien d’art et critique Georges Duthuit (1891-1973), dont elle a un fils, Claude, en 1931. À partir de 1921, elle prend en charge toutes les questions techniques, administratives et les relations publiques concernant l’oeuvre d’Henri Matisse. Elle organise les expositions dans les galeries et dans les musées, dont celle du MoMA, à New York, en 1931. Elle défend avec une grande efficacité les intérêts de son père. Elle travaille en direction de l’étranger : Japon, Royaume-Uni, Scandinavie, États-Unis. Elle a conscience que leurs efforts doivent être continus et internationaux.

Marguerite endormie. Étretat, été 1920. Collection particulière.

Pendant l’Occupation, Henri Matisse s’est séparé d’Amélie et vit désormais avec Lydia Délectorskaya (1910-1998). Il est opéré d’un cancer. Marguerite, en dépit du divorce et d’autres désaccords familiaux, vient le voir à Nice. Elle continue à travailler pour lui. Mais elle ne lui dit pas qu’en janvier 1944, elle s’est engagée dans la Résistance auprès des FTP (Francs-tireurs et partisans) du département de la Seine. Son nom de réseau est Monique. Le 13 avril 1944, trahie, elle est arrêtée par la Gestapo à Rennes. Elle subit des coups de nerf de bœuf et le supplice de la baignoire. Elle ne livre aucun secret, aucun nom. Elle est mise dans un train vers les camps le 3 août. Pendant ce temps, pour les mêmes raisons, Amélie, qui tape des rapports pour les FTP, destinés aux services de renseignement britanniques, est incarcérée pendant six mois à Fresnes. Marguerite est relâchée à Belfort, le 26 août 1944, dans le désordre de la défaite allemande. Elle parvient à gagner la Suisse. Le 15 janvier 1945, elle vient voir son père à Vence où il s’est retiré. Elle lui raconte ce qu’elle a enduré et pose pour lui comme autrefois.

On peut remarquer le caractère de Matisse, son égocentrisme d’artiste génial, son indifférence à ce qui n’a pas trait à son œuvre. En janvier 1940, il écrit ainsi à sa fille n’avoir qu’une règle, « le respect de [s]a carrière à laquelle [il] [a] réservé tout [s]on temps et toute [s]on énergie ». Les événements – la guerre – ne l’intéressent que du point de vue de la préservation de ses toiles, qu’il espère protégées par leur « valeur marchande ». En 1943, il conseille à sa fille de se tenir à l’écart, comme il le fait lui-même. Elle lui répond ainsi : « Je suis heureuse pour toi que tu aies pu gagner ce calme dont tu es très fier – mais je m’étonne que tu me conseilles d’y tendre. Pour moi ce serait l’effondrement général. Si nous avons des tempéraments assez voisins, la vie a fait de nous deux êtres différents au point que je ne te reconnais ni ne te comprends plus – tu me dis de ne pas m’alourdir par les erreurs du passé, mais ne sais-tu pas que chaque jour les conséquences de ces erreurs me prennent à la gorge et que les miennes ne sont pas celles qui me serrent le plus fort et rendent le présent lourd, lourd sans que l’avenir s’en trouve éclairé – car pour l’avenir la tête me tourne si j’y pense. J’ai été obligée de me raidir pour rester rester droite – chaque nouvelle épreuve m’a raidie un peu plus – sur quoi s’appuyer aujourd’hui ou par quoi s’aveugler pour gagner une sphère de sérénité, si on ne s’est pas d’abord refermé sur soi-même et n’est pas devenu insensible à tout ce qui étreint l’humanité. On ne peut ni ne doit se désintéresser à ce point de l’époque dans laquelle on vit – de ceux qui souffrent, qui meurent. La tension des esprits n’est pas force négative, ni passive. Moi, je suis de la substance des guerriers, des fanatiques, des ardents. Même si j’y perds des plumes – et si je ne puis plus écrire avec calme tant la plupart des choses me paraissent sans importance. Si je t’écris sur les sujets qui me tiennent au coeur, je le fais avec flamme et tu me réponds que tu n’aspires plus qu’au couvent. Tu vois, comme nous sommes éloignés, car ton couvent à toi est l’endroit où l’on admettrait la haute fantaisie et où il n’y aurait ni confesseur ni pénitence. Je n’ai malheureusement aucun don car je suis persuadée que les valeurs se trouvent augmentées de la palpitation humaine devant le drame. » (23 novembre 1943)

Marguerite. Vence, janvier 1945. Fusain sur papier. Collection particulière.

Sources :

Le Monde, 6 avril 2025. Marguerite Matisse, fille modèle et essentielle à son père (Philippe Dagen).
Les Matisse père et fille, une relation conflictuelle (Philippe Dagen).

Libération, 15 avril 2025. Henri Matisse, de mal en père (Philippe Lançon).

Isabelle Monod-Fontaine et Hélène de Talhouët. Marguerite Matisse, la jeune fille au ruban. Grasset, 2025.

Geneviève Asse 1923 – 2021

Deux expositions mettent Geneviève Asse à l’honneur : Le bleu prend tout ce qui passe, au musée Soulages de Rodez, du 25 janvier au 18 mai 2025 et Geneviève Asse, Carnets à la BNF, du 18 février au 25 mai 2025 (Galerie des donateurs, site François-Mitterrand).

Vingt-cinq carnets de cette artiste ont été donnés par sa veuve, Silvia Baron Supervielle, au département des Estampes et de la photographie de la BnF où est conservée la quasi-totalité de son oeuvre gravé, entrée par don de l’artiste et par dépôt légal de ses éditeurs et imprimeurs.

Sans titre. 2008. Carnet à dessins relié et toilé. Huile et crayon rouge sur papier.

” Ce sont de petits livres de poche peints, sans texte, sur des papiers de toutes sortes. C’est une autre écriture : un langage de couleur et d’espace. J’y peins des verticales et des horizontales. J’écris alors sans inciser. Ce sont des notes, jour après jour, des éventails qui s’ouvrent. J’utilise de l’encre de Chine, sur ces carnets, ou des crayons de couleur, des sanguines. ” (Geneviève Asse)

Après la visite de l’exposition, j’ai acheté à la librairie de la BnF un petit livre de Silvia Baron Supervielle : Un été avec Geneviève Asse. L’Échoppe. 1996. Il s’agit d’un entretien entre les deux femmes au cours de plusieurs rencontres d’été dans la maison bretonne de l’artiste sur l’Île aux Moines.

Celle-ci parle de sa vie et de son action pendant la Seconde Guerre mondiale. Geneviève Asse a été élève de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs de 1940 à 1942. Elle a côtoyé à Montparnasse le groupe de L’Échelle. En 1944, elle a rejoint son frère jumeau Michel dans la Résistance. Elle s’est engagée dans le 15ème bataillon médical de la 1ère division blindée comme conductrice ambulancière. Elle a participé à tous les combats des campagnes d’Alsace et d’Allemagne. Elle est intervenue en première ligne afin d’évacuer les blessés vers les premiers postes de secours. Au printemps 1945, elle s’est portée volontaire pour l’évacuation du camp de concentration de Theresienstadt (Terezin). Elle a participé au rapatriement des déportés juifs qui ont survécu. En juin 1945, Geneviève Asse a demandé à être démobilisée. Elle a reçu la Croix de guerre à Karlsruhe en 1945. Elle s’est alors consacrée à son art, à la lumière, au silence et à la couleur.

« Étiez-vous au courant des camps de concentration avant de partir ?

J’avais entendu parler des camps par des amis qui faisaient partie de la résistance. Et nous avions des amis juifs. Eux, ils étaient au courant, à l’évidence, et tentaient d’échapper à la délation, aux collaborateurs zélés, à la persécution, à la folie nazie. Ceux qui avaient les moyens gagnaient l’Espagne ou des pays plus éloignés, mais pour les gens démunis, il n’y avait aucune issue possible. J’en ai connu plusieurs, malheureusement. Je n’étais pas la seule à savoir ces abominations qui avaient lieu : il était impossible de ne pas se révolter.

C’est pourquoi vous avez été volontaire pour vous rendre au camp de Terezin…

La guerre arrivait à son terme, lorsqu’on demanda des volontaires pour aller chercher les juifs français qui se trouvaient au camp de Terezin, à quarante kilomètres de Prague. La croix Rouge ne pouvait s’y rendre. Nous nous portâmes volontaires, Suzanne [Lavigne] et moi. Le convoi comportait quatre voitures, chargées, en outre, d’un médecin militaire et de quelques soldats. Nous franchîmes avec difficulté les lignes russes. (…) Ensuite, nous arrivâmes en Tchécoslovaquie où les chemins de terre remplaçaient les autoroutes. Plusieurs camps avaient été libérés par l’armée américaine : celui de Terezin était occupé par les Russes et dirigé par une femme. Il faisait chaud et, traversant de violents orages, nous atteignîmes une ville accueillante, Leitmeritz, où de jeunes officiers tchèques, s’exprimant dans un français impeccable, sont venus à notre rencontre. (…)
Terezin, un peu plus loin, était un ancien ghetto qui faisait partie de la ville. Nous arrivâmes devant de grandes portes au-dessus desquelles se dressait un panneau noir arborant un crâne. On y lisait : Typhus. Lorsque les portes s’ouvrirent, la vision était digne de l’apocalypse. Á moitié nus, les prisonniers étaient d’une maigreur indescriptible. Certains, dépourvus de pantalons, vêtus seulement de vestes ; d’autres en tenues rayées, la tête creusée, les yeux énormes, les jambes comme des bâtons. On ne peut pas le décrire. Ils se jetaient sur nous parce qu’ils avaient faim. Nous avions du lait condensé, mais le médecin nous mit en garde : ils soufraient de dysenterie. On leur donna à boire, le moins possible ; ils étaient désespérés, violents, ce n’était pas facile. Lorsqu’ils montèrent dans la voiture, les femmes se mirent à hurler, en empêchant d’entrer certains d’entre eux qui étaient des Kapos polonais. Cela occasionna encore un combat plein de haine. Nous fîmes plusieurs évacuations, allant jusqu’à Strasbourg et revenant à Leitmeritz. Dans la voiture, les malades nous racontaient ce qu’ils avaient vécu. Ils étaient très affaiblis par la dysenterie.

Ces gens que vous rameniez, vous les remettiez à qui ?

Aux hôpitaux. Á Strasbourg, il y avait un centre pour accueillir les déportés. La guerre était une chose, ce camp en fut une autre. Nous y vîmes les baraquements, le four crématoire, la cendre. Dans le bureau du chef allemand, on remarqua des livres : ils étaient reliés avec de la peau humaine qui portait le numéro des déportés.

Robert Desnos ne se trouvait-il pas interné à Terezin ?

Lorsque nous arrivâmes au camp, sachant que nous étions français, un jeune garçon tchèque, je crois, et qui parlait bien le français, nous dit : « Savez-vous qu’un grand poète de votre pays, Robert Desnos, est mort ici il y a quelques jours ? » Je fus bouleversée. Des amis m’avaient parlé de Desnos et j’avais lu ses poèmes qui m’avaient enchantée ; ils étaient empreints d’un côté populaire, simple, plus lyrique à mon sens que surréaliste. Un jour je l’ai rencontré non loin de chez lui, dans un café qui faisait l’angle de la rue Mazarine et qu’il fréquentait souvent. Je l’ai reconnu, je me souviens parce que j’avais vu chez Jean Bauret un tableau de Labisse, où il figurait parmi des écrivains comme Breton, Éluard et Labisse lui-même. Il fut très accueillant et généreux. Après, je le revis au Flore plusieurs fois, il aimait les peintes, il dessinait. Je savais qu’il avait été arrêté par la Gestapo, mais j’ignorais qu’il fût interné à Terezin. Nous étions arrivés trop tard. Le jeune Tchèque me mena jusqu’au baraquement et me fit entrer dans la baraque de Desnos. Les murs étaient noirâtres et il y avait une paillasse retournée. L’image de cette baraque m’a suivie longtemps et me suivra toujours.

Ceux qui vous accompagnaient le connaissaient-ils aussi ?

Non, j’étais la seule à le connaître. “

Geneviève Asse. Grand-Croix de la Légion d’honneur. 2014.

Vera Broido 1907 – 2004

Portrait de Vera Broido, vers 1927-1933 (Raoul Hausmann). Saint-Étienne, Musée d’art moderne et contemporain?

J’ai lu d’une traite l’autobiographie de Vera Broido, Fille de la révolution, que viennent de publier les Éditions Allia (Paris, février 2015). Elle a été traduite par Anne Foucault et Maria Matalaev d’après la version originale anglaise, Daughter of the Revolution : A Russian Girlhood Remembered. Constable, 1999.

Cette femme, au physique si particulier, avait attiré mon attention dans les photos surprenantes vues dans deux expositions ces dernières années : Raoul Hausmann, Un regard en mouvement au Jeu de Paume (Paris 6 février – 20 mai 2018) et Allemagne Années 1920 Nouvelle Objectivité August Sander au Centre Pompidou (11 mai – 5 septembre 2022).

Vera Broido est née à Saint-Pétersbourg en 1907. C’était la fille de deux juifs russes révolutionnaires. Son père, Mark Broido (1877 – 1937), était un militant actif. Il connut souvent la prison et l’exil. Sa mère, Eva L’vovna Gordon Broido (1876 – 1941), membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (fraction menchévique), fut condamnée à trois ans d’exil en Sibérie occidentale à l’époque tsariste (1914-1917) pour avoir pris position contre la guerre. Elle y emmena ses filles. Libérée en 1917, elles retournèrent à Petrograd. Au bout de deux ans, la famille quitta la Russie pour l’Allemagne. Eva revint seule en URSS en novembre 1927 envoyée par la délégation menchevik en exil pour garder le contact avec les militants restés en Russie dans la clandestinité. Elle fut arrêtée en avril 1928, emprisonnée sans jugement et envoyée au Goulag. Elle fut fusillée le 14 septembre 1941. Vera grandit dans un milieu de révolutionnaires exilés. Dans les années 1920, elle rencontra à Berlin le dadaïste Raoul Hausmann (1886 – 1971). Ce dernier fut un des premiers à recourir au photomontage (avec John Heartfield, lui aussi membre de Dada-Berlin) et au poème « optophonétique », où tout est rythme et son. Elle devint sa muse et sa maîtresse. De 1928 à 1934, Vera Broido et Raoul Hausmann formèrent jusqu’à l’été 1934 un ménage à trois avec Hedwig Mankiewicz, femme de l’artiste. Dans ces années-là, ils vivaient à Charlottenburg. De nombreux Juifs, entrepreneurs, artistes, intellectuels, écrivains et mécènes contribuèrent à cette époque au rayonnement international de l’Ouest berlinois.

Hedwig Mankiewitz, Raul Hausmann et Vera Broido (August-Sander), 1929.

Vera Broido partit en 1934 en Angleterre avec son frère Daniel, ingénieur. Leur père les rejoignit vite, mais mourut en 1937. En 1941, elle épousa l’historien britannique Norman Cohn (1915-2007), spécialiste du millénarisme. Ils eurent en 1946 un fils, Nick Cohn, célèbre critique de rock. Elle est l’auteure d’Apostles into Terrorists (1965). Elle a traduit et fait publier en 1967 les mémoires de sa mère (Memoirs of a Revolutionary. Oxford University Press) et ses propres souvenirs en 1999. Le sort des menchéviks sous le bolchevisme est le sujet de son livre Lénine et les mencheviks ( Lenin and the Mensheviks: The Persecution of Socialists Under Bolchevism,  Gower-Maurice Temple Smith, 1987). Elle est décédée à Stevenage, en 2004.

“ Il y a certainement très peu de personnes encore en vie qui ont connu l’exil sibérien sous le tsar ou qui ont vécu la révolution russe en tant que membre d’une famille de révolutionnaires. Ceux qui se souviennent de la vie à Moscou et à Saint-Pétersbourg pendant la guerre civile ne doivent pas être très nombreux non plus. Même le Berlin et le Paris des années 1920 semblent aujourd’hui bien loin. Les expériences décrites ici appartiennent aux confins de la mémoire vivante. ”

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/02/26/dada-3/

Portrait de Vera Broido (Raoul Hausmann), 1929. Crayon rouge sur papier cartonné. Saint-Etienne, Musée d’art moderne et contemporain.