Nazim Hikmet (1901-1963)

Pendant qu’il est encore temps

Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,
pendant qu’il est encore temps ma rose.
Pendant que mon coeur est encore sur sa branche.
Me voici, par une de ces nuits de mai,
t’appuyant contre un mur du quai Voltaire,
il me faut t’embrasser sur la bouche.
Et puis, tournant vers Notre-Dame nos visages,
il nous faut contempler la rosace.
Soudain tu devras
te serrer contre moi ma rose,
de peur, de surprise, de joie,
et tu devras pleurer silencieusement.
Les étoiles bruineront,
très fines, se mêlant aux lignes de la pluie.
Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,
pendant qu’il est encore temps ma rose,
pendant que mon coeur est encore sur sa branche.
En cette nuit de mai sur les quais il nous faut aller,
sous les saules, ma rose,
sous les saules pleureurs trempés.
Je dois te dire les deux plus beaux mots de Paris,
les plus beaux, ceux qui ne mentent pas.
Puis, en sifflotant,
il me faut crever de bonheur,
et nous devons croire aux hommes.
Là-haut les immeubles de pierre
s’alignent sans coins ni recoins
et leurs murs en clair de lune
et leurs fenêtres bien droites dorment debout,
et sur l’autre rive, le Louvre,
sous le feu des projecteurs,
illumine pour nous
notre palais de cristal.
Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,
pendant qu’il est encore temps, ma rose,
pendant que mon cœur est encore sur sa branche.
En cette nuit de mai, sur le quai devant les dépôts,
nous devons nous asseoir sur les bidons rouges.
Le canal en face pénètre dans l’obscurité.
Une péniche passe,
Saluons-la, ma rose,
Saluons la péniche à la cabine jaune.
S’en va-t-elle vers la Belgique ou la Hollande?
A la porte de la cabine
une femme au tablier blanc
sourit avec douceur.
Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,
pendant qu’il est encore temps, ma rose.
Peuple de Paris, peuple de Paris
ne laisse pas détruire Paris.

13 mai 1958.

Il neige dans la nuit et autres poèmes, Gallimard, 1999.
Choix et traduction Munevver et Guzine Dino.

Paris, Quai Saint-Michel. Notre-Dame.

Gérard de Nerval (1808-1855)

Notre Dame (Louis Daguerre). v. 1839.

(Publié déjà sur ce blog le 14 mai 2018)

Notre-Dame de Paris

Notre-Dame est bien vieille: on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un boeuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher!

Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor:
– Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort!

Odelettes, 1834.

Gérard de Nerval. Gravure. 1840.

Gustave Flaubert à George Sand

À George Sand.
[Croisset] 14 novembre [1871].
Ouf! Je viens de finir «mes Dieux», c’est-à-dire la partie mythologique de mon Saint Antoine, sur laquelle je suis depuis le commencement de juin! Comme j’ai envie de vous lire ça, chère maître du bon Dieu!

Pourquoi avez-vous résisté à votre bon mouvement? Pourquoi n’êtes-vous pas venue cet automne? Il ne faut pas rester si longtemps sans voir Paris. Moi j’y serai après-demain et je ne m’y amuserai pas de tout l’hiver, avec Aïssé, un volume de vers à imprimer (je voudrais bien vous montrer la préface), que sais-je encore? Une foule de choses peu drôles.

Je n’ai pas reçu le second feuilleton annoncé.

Votre vieux troubadour a la tête cuite. Mes plus longues nuits, depuis trois mois, n’ont pas été au delà de 5 heures. J’ai pioché d’une manière frénétique. Aussi, je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d’insanité. L’idée des bêtises qu’il fera dire au bourgeois me soutient; ou plutôt je n’ai pas besoin d’être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement.

Il est de plus en plus stupide, ce bon bourgeois: il ne va même pas voter. Les bêtes brutes le dépassent dans le sentiment de la conservation personnelle. Pauvre France, pauvres nous!

Savez-vous ce que je lis pour me distraire maintenant? Bichat et Cabanis, qui m’amusent énormément. On savait faire des livres dans ce temps-là. Ah! Que nos docteurs d’aujourd’hui sont loin de ces hommes!

Nous ne souffrons que d’une chose: la Bêtise. Mais elle est formidable et universelle.

Quand on parle de l’abrutissement de la plèbe, on dit une chose injuste, incomplète. Je me suis astreint à lire toutes les professions de foi des candidats au Conseil général de La seine-Inférieure. Il y en avait bien une soixantaine, toutes émanées ou plutôt vessées par la fine fleur de la bourgeoisie, par des gens riches, bien posés, etc.etc. Eh bien, je défie qu’on soit plus ignoblement âne en Cafrerie. Conclusion: il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c’est ce qui est le plus malade, le reste suivra.

Vous n’êtes pas comme moi, vous! Vous êtes pleine de mansuétude. – Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les Latrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs sales crêtes des torrents d’injures, des cataractes d’invectives. Pourquoi cela? Je me le demande à moi-même.

Quelle espèce d’archéologie occupe Maurice ? Embrassez bien vos fillettes pour moi.

Votre vieux.

Gustave Flaubert

Pavillon et jardin de Gustave Flaubert préservés à Croisset.

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges en Selinunte (Sicilia) 1984 (Ferdinando Scianna) .

Nostalgia del presente
En aquel preciso momento el hombre se dijo:
Qué no daría yo por la dicha
de estar a tu lado en Islandia
bajo el gran día inmóvil
y de compartir el ahora
como se comparte la música
o el sabor de la fruta.
En aquel preciso momento
el hombre estaba junto a ella en Islandia.

La cifra, 1981.

Nostalgie du présent
Á cet instant précis l’homme se dit:
Que ne donnerais-je pour la joie
d’être en Islande à tes côtés
sous le grand jour immobile
et de partager le présent
comme on partage la musique
ou la saveur d’un fruit.
Á cet instant précis
l’homme était près d’elle en Islande

Le chiffre, 1981.

(Traduit par Silvia Baron Supervielle)

Bahía de icebergs y, al fondo, el glaciar Vatnajokull, junto a la Highway 1.

Louis Aragon

Ah le vers entre mes mains mes vieilles mains gonflées nouées de veines se brise et l’orage de la prose sillonnée de grêle et d’éclairs
s’abat toute mesure perdue sur le poème lâché comme un chien débridé qui court à droite et à gauche flairant tournant cherchant la rime
tombée à terre et cela fait un joli désastre tout ce verre de Venise en morceaux où la bête échappée hurle à douleur et le sang paraît à ses pattes si bien qu’il n’y a plus qu’à se laisser emporter par le torrent par le langage sans autre frein que la souffrance le souffle le cœur défaillant la chute et les genoux couronnés la sueur tout le long du corps détraqué qu’occupe un bondissement déréglé dans sa cage d’os
la guerre c’était hier car quarante ans ça passe vite sur la carcasse la guerre d’il y a quarante ans et cette autre qui vint en l’an quarante est-ce que nous ne sommes pas tous les enfants de ce monstre qu’on croit mort à chaque fois qu’il n’est qu’endormi n’avons-nous pas au front de notre tête au fond de notre chair à notre nuque prête à ployer à nouveau la marque du monstre dont nous sommes sortis la guerre
et nos bouches pâles parlent contre le ventre qui nous a portés qui nous a faits à sa semblance horrible et rien n’est plus pacifique à l’entendre que le soldat couvert du sang versé qui jure que c’est fini plus jamais plus jamais il ne versera le sang d’autrui même si on lui joue de la musique même si on lui raconte des histoires de fantômes si on lui donne de belles bottes neuves pour cacher cette tristesse des pieds las
la guerre c’est de la guerre que je parlais quand la prose s’y est mise comme la misère sur le pauvre monde et bien sûr que tout me paraît pauvre enfantin qui s’arrête au bout de quelques syllabes comme un qui balbutie pour dire l’énorme dévastation mais la prose la prose ici croyez-m’en ce n’est pas l’impuissance à décrire l’horreur ici qui la ramène écumante soufflante haletante hors d’elle animal traqué ce n’est pas la guerre hors d’échelle toujours et toujours dévorante ce n’est pas la guerre la mémoire le spectre de ce qu’elle fut et j’ai vu la Woëvre à tombe ouverte j’ai vu la Champagne dépouillée de gencives sur ce ricanement de squelette et la forêt d’Argonne avec l’épouvante des patrouilles égarées les sables la tourbe de la Somme et le long dos d’âne disputé du Chemin des Dames cette arête vive du massacre et j’ai vu l’intermède espagnol jetant ses cadavres sur la route et Valence nocturne et bleue Madrid plein de coups de feu le torrent d’hommes qui reflue aux défilés avec les larmes de l’enfance au Boulou tout ce retour d’apocalypse préfigurant les mille nationales de la mort leurs détours et leurs stratagèmes de Tirlemont à Angoulême ô noyés de Dunkerque cimetière de proues ô cohue aux ponts de la Loire et le Piège sur les fuyards refermé que des oiseaux de feu jubilant cernent et piquent sont-ce les jeux du cirque et le pas de fer des chars me dispense enfin de compter sur mes doigts l’ânonnement alexandrin non ce n’est pas la guerre je vous dis ce n’est pas
la guerre abattant sur moi cette trombe ce déferlement qui ne sait d’où il vient où il va ce qu’il fait qui me roule m’ emporte me traîne me rejette et me reprend me met en pièces me balaye et me balance m’enlève au haut de sa vague et je tombe je tombe je tombe de son retrait ce n’est pas la guerre je vous dis mais la vie ma vie notre vie
simplement la vie de tous les jours qui ne s’arrête pas quand j’écris un poème la prose de tous les jours la haine de tous les jours la nuit de tous les jours la mise en pièces coutumière un mal banal à chaque respiration réinventée la douleur mesquinement immense et que disais-je
Et le pis est qu’à tous les pas je heurte contre ce que j’aime
et le pis est que la déchirure passe par ce que j’aime et que c’est dans ce que j’aime que je gémis dans ce que j’aime que je saigne et que c’est dans ce que j’aime qu’on me frappe qu’on me broie qu’on me réduit qu’on m’agenouille qu’on m’humilie qu’on me désarçonne qu’on me prend en traître qu’on fait de moi ce fou ce perdu cette clameur démente et le pis est que chaque mot que chaque cri chaque sanglot comme un écho retourne blesser d’où il sort et cette longue peur que j’ai de lui comme un boomerang inhumain suivez sa courbe en haut de l’air et voyez donc comme il revient le meurtrier par une merveille physique
comme il revient frapper d’abord ce que je voulais protéger ce dont j’écartais son tranchant son cheminement assassin ce qui m’est plus cher que ma chair et le dedans de ma pensée ce qui m’est l’être de mon être ma prunelle ma douceur ma joie majeure mon souci tremblant mon haleine mon coeur comme un oiseau tombé du nid ma déraisonnable raison mes yeux ma maison ma lumière ce par quoi je comprends le ciel la feuille l’eau départagés le juste et l’injuste écarté de ses brumes le bien et comme le baiser d’une aube la bonté
Laissez-moi laissez-moi je ne puis pas voir souffrir ce que j’aime et je dis des choses sans lien comme des plaies ouvertes et je pose des simples sur les brûlures je propose des remèdes usés je répète les mots des anciennes superstitions oubliées je refais les gestes des rebouteux je mets la maladresse de mes doigts où cela souffre et ce vent qui traverse ma lèvre dérisoire l’imbécile qui croit dire ce que cela fait en moi quand je détourne la lâcheté de mes yeux laissez-moi je ne puis pas voir souffrir ce que j’aime je fais souffrir ce que j’aime à refuser de le voir souffrir je ne puis pas je ne puis pas que ce soit moi du moins qui flambe et grille et me torde écartelez-moi je vous en supplie moi seul écorchez-moi laissez-moi souffrir pour ce que j’aime donne -moi ta main donne-moi ton mal passe-moi le feu qui t’habite passe-moi ce feu qu’il te quitte et qu’il se mette à se nourrir de moi de moi seul de mes fibres mes muscles mes nerfs que je l’emporte loin de toi que je l’emporte ah laissez-moi le détourner dans mes bras contre mon ventre l’enserrer qu’il se propage à mes entrailles qu’il me morde moi et nul autre moi changé en signal en torche en incendie en cendres ah pluie étouffante des cendres brûlante pluie enfin qui va descendre pluie de moi seul à la fin consumé
Laissez-moi la tourmente des phrases fait voler des bouts de papier griffonnés des sortes de papillons noirs et bruns les vestiges d’hier une écriture déchirée
Nul ne peut lire les mots de l’encre après la flamme ni
que cette poussière qui retombe ne fut qu’une longue une seule une interminable lettre amour interminée»

Le roman inachevé, 1956.

Charles Baudelaire

Illustration pour “Les Fleurs du Mal” de Charles Baudelaire – 1917. (Georges Antoine Rochegrosse 1859-1938),

L’Amour du mensonge

Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
Au chant des instruments qui se brise au plafond
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
Et promenant l’ennui de ton regard profond;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
Où les torches du soir allument une aurore,
Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait,

Je me dis: Qu’elle est belle! et bizarrement fraîche!
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche,
Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Es-tu le fruit d’automne aux saveurs souveraines?
Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

Je sais qu’il est des yeux, des plus mélancoliques,
Qui ne recèlent point de secrets précieux;
Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux!

Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,
Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité?
Qu’importe ta bêtise ou ton indifférence?
Masque ou décor, salut! J’adore ta beauté.

Les Fleurs du mal. Tableaux parisiens. 1861.

Les promesses d’un visage

J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
D’où semblent couler des ténèbres,
Tes yeux, quoique très noirs, m’inspirent des pensers
Qui ne sont pas du tout funèbres.

Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux, languissamment, me disent : ” Si tu veux,
Amant de la muse plastique,

Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité,
Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;

Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d’un bonze,

Une riche toison qui, vraiment, est la soeur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, Nuit obscure ! “

Les épaves, 1866

Dessin de Charles Baudelaire (Edouard Manet) 1862.

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant (Félix Nadar) 1888.

Temples grecs
Rien de moins dangereux aujourd’hui que de parcourir cette Sicile redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les excursions les plus intéressantes, d’ailleurs, peuvent être accomplies presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple de Ségeste.
Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l’image en soi ; chacun croit la connaître un peu, chacun l’aperçoit en songe telle qu’il la désire.
Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve ; elle m’a montré la Grèce ; et quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j’aperçois de grandes montagnes aux lignes douces, au lignes classiques, et, sur les sommets, des temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être, mais admirablement majestueux, qu’on rencontre partout dans cette île.
Tout le monde a vu Paestum et admiré les trois ruines superbes jetées dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu’enferme, de l’autre côté, un large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de Neptune est plus parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les temples de Sicile, ceux-ci sont placés en des paysages si merveilleux, si imprévus, que rien au monde ne peut faire imaginer l’impression qu’ils laissent à l’esprit.
Quand on quitte Palerme, on trouve d’abord le vaste bois d’orangers qu’on nomme la Conque d’or ; puis le chemin de fer suit le rivage, un rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin s’incline vers l’intérieur de l’île et on descend à la station d’Alcamo-Calatafimi.
Ensuite on s’en va, à travers un pays largement soulevé, comme une mer, de vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d’arbres, mais des vignes et des récoltes ; et la route monte entre deux lignes ininterrompues d’aloès fleuris. On dirait qu’un mot d’ordre a passé parmi eux pour leur faire pousser vers le ciel, la même année, presque au même jour, l’énorme et bizarre colonne que les poètes ont tant chantée. On suit, à perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrières, épaisses, aiguës, armées et cuirassées, qui semblent porter leur drapeau de combat.
Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes montagnes, reliées par une pente douce, arrondie en croissant d’un sommet à l’autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d’un temple grec, d’un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin élevait à ses dieux humains.
Il faut, par un long détour, contourner l’un de ces monts, et en découvre de nouveau le temple qui se présente alors de face. Il semble maintenant appuyé à la montagne, bien qu’un ravin profond l’en sépare ; mais elle se déploie derrière lui, et au-dessus de lui, l’enserre, l’entoure, semble l’abriter, le caresser. Et il se détache admirablement avec ses trente-six colonnes doriques, sur l’immense draperie verte qui sert de fond à l’énorme monument, debout, tout seul, dans cette campagne illimitée.
On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu’on ne pouvait placer là qu’un temple grec, et qu’on ne pouvait le placer que là. Les maîtres décorateurs qui ont appris l’art à l’humanité, montrent, surtout en Sicile, quelle science profonde et raffinée ils avaient de l’effet et de la mise en scène. Je parlerai tout à l’heure des temples de Girgenti. Celui de Ségeste semble avoir été posé au pied de cette montagne par un homme de génie qui avait eu la révélation du point unique où il devait être élevé. Il anime, à lui seul, l’immensité du paysage ; il la fait vivante et divinement belle.
Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on trouve les ruines du théâtre.
Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit de chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue. S’ils plaçaient leurs temples juste à l’endroit où ils pouvaient donner le plus d’effet, où ils pouvaient le mieux orner l’horizon, ils plaçaient, au contraire, leurs théâtres juste à l’endroit d’où l’oeil pouvait le plus être ému par les perspectives.
Celui de Ségeste, au sommet d’une montagne, forme le centre d’un amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent cinquante à deux cents kilomètres. On découvre encore d’autres sommets au loin, derrière les premiers ; et, par une large baie en face de vous, la mer apparaît, bleue entre les cimes vertes.
Le lendemain du jour où l’on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte, immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos.
Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe, emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où sont échouées quelques barques de pêche, sans qu’on puisse découvrir où habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser, d’ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes les traces du passé. (…)
Gil Blas, 8 septembre 1885.

Temple de Ségeste (ou Temple de Héra) Fin du Ve siècle av. J.-C.

Jean-Paul Michel

Sélinonte. Temple E consacré à Héra.

«Un signe nous sommes, et privé de sens…»

De Sélinonte en son Chaos se pourraient relever les pierres, mais le sens, à coup sûr, est perdu.
Les plus hautes figures d’art non plus n’échappent donc pas à la perte.
Cet avertissement est de ceux qui se peuvent mal entendre d’un vivant qui écrit.
L’oublier grèverait pourtant d’une lourde hypothèque le sérieux d’écrire, la qualité de savoir, le courage nécessaires à qui veut, du moins, enregistrer un peu de l’irrécusable réel.

Que «les poètes fondent ce qui demeure» est du petit nombre de ces vérités dont ne peut douter l’historien de cette surprise: qu’il y ait de l’être. Mais de ce que signifie ici, «demeurer», comment ne pas former une acception restreinte, dès lors qu’à ce point saisit l’énormité du Chaos?
Si Ségeste – son Théâtre -, pouvait témoigner d’une certaine résistance à l’effacement, Sélinonte, qu’elle travailla à détruire, témoigne, avec une éloquence presque excessive, de ce que la ruine n’épargne rien.
Chaos les piliers des temples!
Chaos les fortifications militaires cyclopéennes!
Chaos, l’agora perdue!
Chaos! Chaos! Chaos!
Qu’à ce point le sens se perde, des figures de la Prière, de l’Adjuration, de l’Appel, jette une ombre mortelle sur les architectures les plus hautes.

«Un signe nous sommes, et privé de sens». Sélinonte matérialise visiblement ce diagnostic. Rien de réel, sinon au prix de ce dernier savoir.

La vie profane en son entier se fait alors connaître pour ce qu’elle est: efforts émouvants pour éloigner la douleur, nier le mal, oublier le non-sens et la mort.
«Dansent et chantent les Génies de la légèreté, de la gaie volonté d’ignorer!» Du plaisir des formes! De la jouissance de la lumière! Des fruits savoureux du jour! «Oh sans doute est-il bon qu’ils dansent, chantent, oublient!» Cette gaieté, le temps qu’elle dure, dispense de pleurs, d’alarmes, allège, sauve.

L’art n’efface pas la perte. Il lui répond.

Route de Sélinonte. août 1994.

“Défends-toi, Beauté violente!” Poésie/Gallimard, 2019.

Jean-Paul Michel.
                                                                                                               

Charles Baudelaire

Charles Baudelaire (Nadar), 1859.

Fusées Hygiène projets

“Plus on veut mieux on veut.

Plus on travaille, mieux on travaille et plus on veut travailler.

Plus on produit, plus on devient fécond.

Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné.

Au moral comme au physique, j’ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l’action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc.

J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

Journaux intimes, Hygiène.

Victor Hugo

Victor Hugo est né le 26 février 1802 (7 ventôse an X selon le calendrier républicain) à Besançon. Il est mort le 22 mai 1885 à Paris. C’est le fils du général d’Empire Joseph Léopold Sigisbert Hugo (1773-1828) et de Sophie Trébuchet (1772-1821), jeune femme issue de la bourgeoisie nantaise.

Pendant l’occupation française de l’Espagne, la famille de Victor Hugo s’est installée à Madrid, Calle del Clavel, n° 3. Là se trouvait le Palais de Masserano. Une plaque sur la façade rappelle encore ce fait. Il y vécut 10 mois en 1811 et 1812.

Avec ses frères Abel (1798-1855) et Eugène (1800- 1837), il sera pensionnaire dans une institution religieuse de Madrid, le Real Colegio de San Antonio de Abad, calle Hortaleza. La Mairie de Madrid a donné le nom du poète français à une autre rue proche.

il nota alors ceci: « Me voici dans le pays où l’on prononce b pour v ». Ainsi écrivait-il son nom, Bittor, avec un b, deux t, suivi de la particule, « Bittor de Hugo », à l’âge de neuf ans, sur la page de garde de son Tacite.

Les allusions à Madrid et à l’Espagne sont nombreuses dans son œuvre:

«Ce Madrid ! Son ciel bleu, son paysage noir,
Le Manzanares, roi des fleuves patriarches,
Roulant trois pouces d’eau sous un pont de trois arches,
Grands chapeaux espagnols, petits pieds, majos et manolas
Et les Españoles et les Españolas !»
(Fragment d’une comédie – 1840)

«De même, si jamais enfin je vous revois,
Beau pays dont la langue est faite pour ma voix,
Dont mes yeux aimaient les campagnes,
Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon,
Fortes villes du Cid ! ô Valence, ô Léon,
Castille, Aragon, mes Espagnes !

Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,
Franchir vos ponts d’une arche entre deux monts jetés,
Voir vos palais romains ou maures,
Votre Guadalquivir qui serpente et s’enfuit,
Que dans ces chars dorés qu’emplissent de leur bruit
Les grelots des mules sonores.»
(Feuilles d’automne, 1831)

En 1843, il fit un second voyage en Espagne avec sa maîtresse, Juliette Drouet.

«Je suis à Pampelune et ne saurais dire ce que j’y éprouve. Je n’avais jamais vu cette ville, et il me semble que j’en reconnais chaque rue, chaque maison, chaque porte. Toute l’Espagne que j’ai vue dans mon enfance m’apparaît ici comme le jour où j’ai entendu passer la première charrette à bœufs.
Trente ans s’effacent de ma vie : je redeviens l’enfant, le petit Français, “el niño”, “el chiquito francés”, comme on m’appelait. Tout un monde qui sommeillait en moi s’éveille, revit et fourmille dans ma mémoire. Je le croyais presque effacé ; le voici plus resplendissant que jamais.»

Sur la route du retour, il apprit brutalement la mort tragique par noyade de sa fille Léopoldine (1824-1843).

Léopoldine Hugo (Auguste de Châtillon), 1836. Paris, Maison Victor Hugo.