Miguel Hernández

Orihuela. Monumento a Miguel Hernández.

Le 30 octobre 1910, il y a aujourd’hui 109 ans, naissait à Orihuela (Alicante) Miguel Hernández Gilabert ,”el pastor poeta”.

Le 18 janvier 1940, un Conseil de Guerre le condamna à mort l’accusant du délit d’adhésion à la rebellion. Le 9 juillet 1940, il vit sa peine commuée en trente années d’emprisonnement. Miguel Hernández connut les prisons de Madrid, Palencia, Ocaña, Alicante. Les conditions déplorables de détention eurent raison de sa santé. Le poète mourut de tuberculose pulmonaire le 28 mars 1942 à 31 ans. On l’enterra le lendemain au cimetière Nuestra Señora del Remedio d’Alicante. Sa condamnation n’a toujours pas été annulée par le Tribunal Suprême.

Le poème qui suit semble lui avoir été inspiré comme la plupart de ceux qui constituent El rayo que no cesa (1936) par sa relation avec la peintre Maruja Mallo (1902-1995). Ils se rencontrèrent chez Pablo Neruda à Madrid (La Casa de las Flores – Arguëlles) en 1935. Ils vécurent une relation très forte en 1935 et 1936, parcoururent ensemble l’Espagne, puis se séparèrent tout en maintenant une profonde amitié.

Maruja Malló évoque ainsi leurs rapports:

«Yo hice una evolución hacia la vida, hacia el campo, y fue entonces cuando brotó el trigo como un todo, el trigo por los caminos de Castilla. Miguel Hernández era el que tenía conocimiento de la astrología de la tierra, porque, a fin de cuentas, la tierra está dentro de los astros. Miguel decía que cuando había luna menguante, tal producto brotaba; cuando había creciente, estalla ese otro.»

«Fuimos los primeros iniciadores del autostop, sin proponerlo. Al llegar al camión, los campesinos nos entregaron un ramo de flores, pidiéndonos disculpas por el alojamiento que nos brindaban…Yo recordé la frase del conde Keyserling, cuando manifestó que la aristocracia de España estaba en el pueble.» (Tània Balló, Las sinsombrero, 2016)

¿No cesará este rayo que me habita
el corazón de exasperadas fieras
y de fraguas coléricas y herreras
donde el metal más fresco se marchita?

¿No cesará esta terca estalactita
de cultivar sus duras cabelleras
como espadas y rígidas hogueras
hacia mi corazón que muge y grita?

Este rayo ni cesa ni se agota:
de mí mismo tomó su procedencia
y ejercita en mí mismo sus furores.

Esta obstinada piedra de mí brota
y sobre mí dirige la insistencia
de sus lluviosos rayos destructores.

El rayo que no cesa, 1936.

Cessera-t-elle un jour cette foudre qui peuple
Mon coeur de féroces fauves exaspérés
Et d’enclumes colériques et forgeronnes
Où même le métal le plus frais se flétrit?

Cessera-t-elle un jour l’entêtée stalactite
De cultiver enfin ses dures chevelures
Pareilles aux épées et aux bûchers rigides,
Tournées contre mon coeur qui mugit et qui crie?

Cette foudre n’a de cesse ni ne s’épuise:
C’est en moi-même qu’elle a pris son origine,
Contre moi-même qu’elle exerce ses fureurs.

Cette pierre obstinée, de moi elle jaillit
Et c’est sur moi qu’elle dirige l’insistance
De ses foudres dévastatrices et pluvieuses.

Cet éclair qui ne cesse pas.

(Traduction Yves Aguila)

Sorpresa del trigo (Maruja Mallo). Mai 1936.

Sorpresa del trigo (mayo de 1936) es como el prólogo de mi labor sobre los trabajadores de mar y tierra, compenetración de elementos materiales. El trigo, vegetal universal, símbolo de la lucha, mito terrenal.

Manifestación de creencia que surge de la severidad y la gracia de las dos Castillas, de mi fe materialista en el triunfo de los peces, en el reinado de la espiga.”
Maruja Mallo. Buenos Aires, 31 de julio de 1937.

León Felipe 1884-1968

León Felipe (Walter Reuter y Javier de la Fuente)

Auschwitz ( León Felipe 1884-1968)

A todos los judíos del mundo, mis amigos, mis hermanos.

Estos poetas infernales,
Dante, Blake, Rimbaud …
Que hablen más bajo…
Que toquen más bajo…
¡Que se callen!
Hoy
Cualquier habitante de la tierra
Sabe mucho más del infierno
Que esos tres poetas juntos.
Ya sé que Dante toca muy bien el violín…
¡Oh, el gran virtuoso!
Pero que no pretenda ahora
Con sus tercetos maravillosos
Y sus endecasílabos perfectos
Asustar a ese niño judío
Que está ahí, desgajado de sus padres…
Y solo.
¡Solo!
Aguardando su turno
En los hornos crematorios de Auschwitz.
Dante… tú bajaste a los infiernos
Con Virgilio de la mano
(Virgilio, «gran cicerone»)
Y aquello vuestro de la Divina Comedia
Fue una aventura divertida
De música y turismo.
Esto es otra cosa… otra cosa…
¿Cómo te explicaré?
¡Si no tienes imaginación!
Tú… no tienes imaginación,
Acuérdate que en tu «Infierno»
No hay un niño siquiera…
Y ese que ves ahí…
Está solo
¡Solo! Sin cicerone
Esperando que se abran las puertas de un infierno
Que tú, ¡pobre florentino!,
No pudiste siquiera imaginar.
Esto es otra cosa… ¿cómo te diré?
¡Mira! Éste es un lugar donde no se puede tocar el violín.
Aquí se rompen las cuerdas de todos
Los violines del mundo.
¿Me habéis entendido poetas infernales?
Virgilio, Dante, Blake, Rimbaud…
¡Hablad más bajo!
¡Tocad más bajo!… ¡Chist!…
¡¡Callaos!!
Yo también soy un gran violinista…
Y he tocado en el infierno muchas veces…
Pero ahora, aquí…
Rompo mi violín… y me callo.

¡Oh, este viejo y roto violín! México, Fondo de Cultura Económica, 1965.

Auschwitz

A todos los judíos del mundo, mis amigos, mis hermanos.

Ces poètes de l’enfer,
Dante, Blake, Rimbaud…
Qu’ils parlent moins haut…
Qu’ils jouent moins haut…
Qu’ils se taisent!
Aujourd’hui
N’importe quel habitant de la terre
En sait beaucoup plus sur l’enfer
Que ces trois poètes ensemble.
Oui, je sais que Dante joue très bien du violon.
Ah, quel grand virtuose!
Mais qu’il n’ait pas la prétention
Avec ses merveilleux tercets,
Ses hendécasyllabes parfaits,
D’effrayer cet enfant juif,
Là, arraché à son père et à sa mère…
Et qui est seul.
Tout seul!
À attendre son tour
Devant les fours crématoires d’Auschwitz.
Dante…tu es descendu aux Enfers,
Ta main dans la main de Virgile
(«Grand cicérone», ce Virgile),
Et votre truc, la Divine Comédie,
Ça a été une aventure amusante,
Du tourisme en musique.
Ça, c’est autre chose…autre chose…
Comment t’expliquer?
C’est que tu manques d’imagination!
Toi…tu manques d’imagination,
Souviens-toi que dans ton «Enfer»
Il n’y a pas un seul enfant…
Et celui que tu vois, là,
Il est seul.
Tout seul! Sans cicérone…
À attendre que s’ouvrent les portes d’un enfer
Que toi, mon pauvre Florentin!
Tu n’as même pas pu imaginer.
Ça, c’est autre chose…Comment te dire?
C’est un lieu où se brisent les cordes de tous
Les violons du monde.
Vous m’avez bien compris, poètes de l’enfer?
Virgile, Dante, Blake, Rimbaud…
Parlez moins haut!
Jouez moins haut!… Chut!…
Taisez-vous!
Moi aussi je suis un grand violoniste…
Et j’ai joué en enfer, bien souvent…
Mais ici et maintenant,
Je brise mon violon…et je me tais.

Oh, ce vieux violon cassé! 1965. (Traduction Yves Aguila)
Anthologie bilingue de la poésie espagnole. Bibliothèque de la Pléiade. NRF. 1995.

León Felipe (pseudonyme de Felipe Camino Galicia) est né à Tábara, près de Zamora. Son père est notaire. Après des études de pharmacie, il gère plusieurs officines en Espagne, puis s’engage dans une troupe de comédiens ambulants et parcourt toute l’Espagne. De 1920 à 1922, il vit en Afrique dans l’île de Fernando Poo, en tant qu’administrateur des hôpitaux, puis au Mexique et aux Etats-Unis. Il revient dans son pays natal en 1934 et fait la connaissance du poète chilien Pablo Neruda. C’est un républicain espagnol exilé au Mexique de 1938 à sa mort en 1968. Il y jouera un rôle intellectuel considérable. Son œuvre est souvent associée à celle de Walt Whitman, qu’il traduit.

https://www.youtube.com/watch?v=eU1tIq6qO4U

     

Antico Caffè Greco

Artistes au Café Greco (Ludwig Passini), 1856.

L’antico Caffè Greco (86, via Condotti), situé dans le centre historique de Rome, est menacé de mort. L’actuel décor remonte à 1869. Il s’agit une enfilade de petites salles aux murs pourpres, couverts de tableaux complétées par de petites tables en marbre et de fauteuils de velours.

Ce café a été fondé en 1760 par un grec appelé Nicola della Maddalena. Dans les années 1780, l’âge d’or du Grand Tour, les touristes s’installaient là l’après-midi. La rareté du café sous le régime napoléonien et le blocus continental a permis ici l’invention de son absorption par petites tasses. Ce fut ensuite un lieu de rencontre pour les écrivains et les artistes, très actif au début du XXe siècle. Considéré comme une véritable institution, le Greco a vu défiler des artistes comme Giacomo Casanova, Giacomo Leopardi, Chateaubriand, Stendhal, Goethe, Byron, Franz Liszt, Brahms, John Keats, Charles Dickens, Friedrich Nietzsche, Henry James, Hector Berlioz, Felix Mendelssohn, Georges Bizet, Gogol, Herman Melville, Mark Twain, Arthur Schopenhauer, Ibsen, Guillaume Apollinaire, Giorgio de Chirico, Gabriele D’Annunzio, James Joyce, Thomas Mann, Orson Welles, Pier Paolo Pasolini. Dans les années 1950, il a aussi compté parmi ses clients María Zambrano et Ramón Gaya, exilés à Rome. Il a été classé monument historique en 1953 et a fêté dignement ses 250 ans en 2010 dans son décor en forme de corridor surchargé de peintures.

En novembre 2017, un conflit met son existence en péril. L’Ospedale Israelitico, propriétaire des murs depuis 138 ans, a profité de la fin du bail pour augmenter le loyer de manière exorbitante. Il se trouve en effet dans la rue la plus chère de Rome. Le Greco est situé en face de Bulgari. Une tasse de café, même à 7 euros, ne suffit pas à remplir les caisses comme les rivières de diamants ou les sacs à 5000 euros. Carlo Pellegrini, l’actuel patron du Greco, ne peut pas suivre. Il a lancé une campagne de presse pour la défense de cet établissement.

Je me souviens du poème déchirant écrit par María Zambrano le 21 juin 1958. Elle vit à Rome de 1953 à 1959 avec sa sœur Araceli qui depuis son arrestation par la Gestapo pendant la Seconde Guerre Mondiale souffre de graves problèmes physiques et mentaux.

Café Greco (situación de Araceli lux perpetua) (María Zambrano)

Pensar y no preocuparse.
Actuar sin decidir.
Seguir y no perseguir.
Reposar sin detenerse.

Ofrecer sin calcular.
No aferrarse a la esperanza.
No detenerse en la espera.
Escuchar sin casi hablar.

Respirar en el silencio.
Dejarse quieto flotar.
Perderse yendo hacia el centro.
Hundirse sin respirar.

Cruzar sin mirar fronteras.
Dejar límites atrás.
Recogerse. Abandonarse.
Solo dejarse guiar.
Ser criatura tan solo,
no haber de sacrificar.
Más allá del sacrificio,
cumplida la voluntad,
sin designio ni proyecto,
sin sombra, espejo ni imagen.
Alga en la corriente lenta.
Alga de vida no más.
Hijo. Criatura. Amante.
Alga de amor. Ya no más.
Lejos de toda ribera.
Por el corazón del agua; ya.

María Zambrano. Cuba. Años 40.

Henri Bergson 1859-1941

Henri Bergson.

Bergson entre à l’École normale supérieure à dix-neuf ans dans la promotion d’Émile Durkheim, de Jean Jaurès et de son ami Pierre Janet. Il est deuxième de l’agrégation de philosophie en 1881. En 1891-1892, il a comme élève au Lycée Henri IV Alfred Jarry. En 1898, il devient maître de conférence à l’École normale supérieure, puis professeur. En 1900, il est nommé professeur au Collège de France (Chaire de philosophie grecque puis de philosophie moderne). Il est élu à l’Académie française en 1914 et reçoit le prix Nobel de Littérature 1927. Á la fin de sa vie, il renonce à tous ses titres et honneurs plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le régime de Vichy. Bien que désirant se convertir au catholicisme, il y renonce par solidarité avec les autres Juifs. Il s’est fait porter par des proches jusqu’au commissariat de Passy, malgré sa maladie, afin de se faire recenser comme « israélite ». Henri Bergson était l’oncle par alliance de Marcel Proust qui sera garçon d’honneur lors de son mariage avec Louise Neuburger en 1892.

Principaux ouvrages:

1889 Essai sur les données immédiates de la conscience.

1896 Matière et mémoire.

1907 L’Évolution créatrice.

1932 Les Deux Sources de la morale et de la religion.

” … Car la vie est tendance, et l’essence d’une tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera son élan. C’est ce que nous observons sur nous-mêmes dans l’évolution de cette tendance spéciale que nous appelons notre caractère. Chacun de nous, en jetant un coup d’œil rétrospectif sur son histoire, constatera que sa personnalité d’enfant, quoique indivisible, réunissait en elle des personnes diverses qui pouvaient rester fondues ensemble parce qu’elles étaient à l’état naissant: cette indécision pleine de promesses est même un des plus grands charmes de l’enfance. Mais les personnalités qui s’entrepénètrent deviennent incompatibles en grandissant, et, comme chacun de nous ne vit qu’une seule vie, force lui est de faire un choix. Nous choisissons en réalité sans cesse, et sans cesse aussi nous abandonnons beaucoup de choses.La route que nous parcourons dans le temps est jonché des débris de tout ce que nous commencions d’être, de tout ce que nous aurions pu devenir. Mais la nature, qui dispose d’un nombre incalculable de vies, n’est point astreinte à de pareils sacrifices. Elle conserve les diverses tendances qui ont bifurqué en grandissant. Elle crée, avec elles, des séries divergentes d’espèces qui évolueront séparément.

Ces séries pourront d’ailleurs être d’inégale importance. L’auteur qui commence un roman met dans son héros une foule de choses auxquelles il est obligé de renoncer à mesure qu’il avance. Peut-être les reprendra-t-il plus tard dans d’autres livres, pour composer avec elles des personnages nouveaux qui apparaîtront comme des extraits ou plutôt comme des compléments du premier; mais presque toujours ceux-ci auront quelque chose d’étriqué en comparaison du personnage originel. Ainsi pour l’évolution de la vie. Les bifurcations, au cours du trajet, ont été nombreuses, mais il y a eu beaucoup d’impasses à côté de deux ou trois grandes routes; et de ces routes elle-mêmes une seule, celle qui monte le long des Vertébrés jusqu’à l’homme, a été assez large pour laisser passer librement le grand souffle de la vie.Les bifurcations, au cours du trajet, ont été nombreuses, mais il y a eu beaucoup d’impasses à côté de deux ou trois grandes routes; et de ces routes elles-mêmes une seule, celle qui monte le long des Vertébrés jusqu’à l’homme, a été assez large pour laisser passer librement le grand souffle de la vie. Nous avons cette impression quand nous comparons les sociétés d’Abeilles ou de Fourmis, par exemple, aux sociétés humaines. Les premières sont admirablement disciplinées et unies, mais figées; les autres sont ouvertes à tous les progrès, mais divisées, et en lutte incessante avec elles-mêmes. L’idéal serait une société toujours en marche et toujours en équilibre, mais cet idéal n’est peut-être pas réalisable: les deux caractères qui voudraient se compléter l’un l’autre, qui se complètent même à l’état embryonnaire, deviennent incompatibles en s’accentuant. Si l’on pouvait parler, autrement que par métaphore, d’une impulsion a la vie sociale, il faudrait dire que le gros de l’impulsion s’est porté le long de la ligne d’évolution qui aboutit à l’homme, et que le reste a été recueilli sur la voie conduisant aux Hyménoptères: les sociétés de Fourmis et d’Abeilles présenteraient ainsi l’aspect complémentaire des nôtres. Mais ce ne serait là qu’une manière de s’exprimer. Il n’y a pas eu d’impulsion particulière à la vie sociale. Il y a simplement le mouvement général de la vie, lequel crée, sur des lignes divergentes, des formes toujours nouvelles. Si des sociétés doivent apparaître sur deux de ces lignes, elles devront manifester la divergence des voies en même temps que la communauté de l’élan. Elles développeront ainsi deux séries de caractères, que nous trouverons vaguement complémentaires l’une de l’autre.”

L’évolution créatrice, 1907.

José Ortega y Gasset 1883 -1955

José Ortega y Gasset.

«La advertencia de que todo problema que hallamos está circundado de otros problemas, y éstos, a su vez, de una esfera más vasta de ellos, produce en nosotros la conciencia de que todo es problemático; o lo que es lo mismo, que no hay creencia ninguna dada que sea últimamente firme; o lo que es lo mismo: nos sentimos perdidos en el vacío de seguridad teorética. Éste, decía yo, es el estado de espíritu en que nace la filosofía. El que no se siente absolutamente perdido teoréticamente no es filósofo. […]

Pero esa conciencia de caer y perderse en un absoluto abismo de inseguridad provoca automáticamente un movimiento inverso de la mente, de suma actividad intelectual. Caer y perderse es pasividad. El perderse absoluto en la absoluta inseguridad teorética -en el no hallar nada firme- suscita precisamente la actividad teorética absoluta, es decir, el buscar una absoluta seguridad, una verdad absoluta. Son dos modos mentales recíprocos cuya ecuación podía formularse así: la altitud de teoría positiva o firmeza de verdad a que llega cada cual es función de la profundidad de infirmeza, de inseguridad en que haya caído. O dicho en otra forma: cada cual sabe tanto cuanto haya dudado.

Por mi parte, confesaré a ustedes que de cada persona intelectual que trato la impresión primera y más decisiva que recibo es la del perfil o ámbito de su duda. Lo que aparentemente “sabe” no vale nada para mí, porque sé que es un pseudo-saber. Mido la angostura o anchura de su caletre por el volumen de su capacidad de dudar y sentirse perdido.

Ahora bien, esa actividad teorética máxima comienza cuando del mero darse cuenta de que esto y esto y esto y, en fin, todo es problemático, se pasa súbitamente a crearse un nuevo problema que no es dado como aquéllos, sino artificial, instrumental; en suma, fabricado por la mente. Éste: ¿Cómo tendrá que ser una proposición para no ser problemática, por tanto, para ser absolutamente verídica?.»

Vida como ejecución (el ser ejecutivo). Lecciones del curso, 1929-1930.

Klincksieck a abandonné l’édition de ses oeuvres complètes, il y a bien longtemps.

Œuvres complètes I : Qu’est ce que la philosophie ?, Leçons de métaphysique, trad. de Yves Lorvellec et Christian Pierre, Klincksieck, Paris, 1988, 363 p.
Œuvres complètes II : Aurore de la raison historique (Idées et croyances, Notes sur la pensée, Sur la raison historique), trad. Yves Lorvellec et Christian Pierre, Klincksieck, paris, 1988, 377 p.
Œuvres complètes III : Velazquez et Goya, trad. Christian Pierre, Klincksieck, Paris,1990, 339 p.

Federico García Lorca

Madrid, Plaza de Santa Ana. Statue de Federico García Lorca (Julio López Hernández- 1986), installée devant le Teatro Real en 1996.

Suites del regreso
a Luis Buñuel
El regreso

Yo vuelvo
por mis alas.
¡Dejadme volver!
¡Quiero morirme siendo
amanecer!
¡Quiero morirme siendo
ayer!

Yo vuelvo
por mis alas.
¡Dejadme retornar!
Quiero morirme siendo
manantial.
Quiero morirme fuera,
de la mar.

6 de agosto de 1921.

Suite
à Luis Buñuel

Le retour

Je m’en reviens
chercher mes ailes.

Laissez-moi revenir!

Pour mourir je veux être
aurore!

Laissez-moi retourner!

Pour mourir je veux être
source.

Pour mourir hors
de la mer.

Suites. Poésies IV. Poésie/ Gallimard. 1984. (Traduction André Belamich)

Paco Ibañez chante García Lorca:

https://www.youtube.com/watch?v=ukTtje783uA

Merci a O. de la B. de m’avoir rappelé ce poème.

Federico García Lorca y “el bruto de Buñuel”.

Peter Handke – Wim Wenders

Je n’ai pas vu Les Beaux Jours d’Aranjuez (2016), le film de Wim Wenders, tiré d’une pièce de Peter Handke. L’auteur autrichien y fait une brève apparition en jardinier. Les critiques l’avaient très mal reçu.

Reda Kateb qui joue le rôle principal lit un des poèmes d’Antonio Machado que le récent Prix Nobel préfère: Desnuda está la tierra.

Desnuda está la tierra,
y el alma aúlla al horizonte pálido
como loba famélica. ¿Qué buscas,
poeta, en el ocaso?

¡Amargo caminar, porque el camino
pesa en el corazón! ¡El viento helado,
y la noche que llega, y la amargura
de la distancia!… En el camino blanco

algunos yertos árboles negrean;
en los montes lejanos
hay oro y sangre… El sol murió… ¿Qué buscas,
poeta, en el ocaso?

Soledades, galerías y otros poemas, 1903.

La terre est nue

La terre est nue,
et l’âme hurle à l’horizon pâle
comme une louve famélique.
Que cherches-tu, poète, dans le couchant?

Amère marche, car le chemin
est lourd à mon coeur! Le vent glacé,
et la nuit qui survient, et l’amertume
de la distance!… Sur le chemin blanc

quelques arbres transis font une tache noire;
sur les monts lointains
il y a de l’or et du sang… Le soleil est mort…
Que cherches-tu, poète, dans le couchant?

On peut lire aujourd’hui dans El País un bel article de Pablo de Llano ( El año que el Nobel Peter Handke recorrió los caminos de Soria) qui décrit le séjour de Peter Handke à Soria et son attachement à la Castille, à la Meseta.

https://elpais.com/cultura/2019/10/12/actualidad/1570896056_347333.html

Peter Handke en Soria.

Helena Vieira da Silva 1908 – 1992

Maria Helena Vieira da Silva.

J’ai vu hier samedi avec J. l’exposition Maria Helena Vieira da Silva à la Galerie Jeanne Bucher Jaeger.

Cette exposition se tiendra jusqu’au 16 novembre. 10h-19h (sauf lundi et dimanche). Espace Marais, 5 rue Saintonge. Paris, 3ème. Entrée libre.

Elle sera présentée ensuite à Londres (Galerie Waddington-Custot) puis à New York (Galerie Di Donna) au printemps.

On retrouve là la peinture stimulante de l’artiste portugaise Helena Vieira da Silva (Lisbonne 13 juin 1908-Paris 6 mars 1992), nationalisée français en 1956. Certaines de ses œuvres sont exposées au MoMa (New York), à l’Art Insitute de Chicago, à la Tate Modern (Londres), au Centre Pompidou, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris.

Dans cette belle galerie, on peut admirer son parcours depuis La Scala ou les yeux (1937) jusqu’aux dernières peintures blanches en passant pas ses tableaux caractéristiques de sa période abstraction lyrique.

La Scala ou les yeux, 1937.

«(…) L’œuvre de Vieira da Silva surgit et l’aiguillon d’une douce force obstinée, inspirée, replace ce qu’il faut bien nommer l’art, dans le monde solidaire de la terre qui coule et de l’homme qui s’en effraie. Vieira da Silva tient serré dans sa main, parmi tant de mains ballantes, sans lacis, sans besoin, sans fermeté, quelque chose qui est à la fois lumière d’un sol et promesse d’une graine. Son sens du labyrinthe, sa magie des arêtes, invitent aussi bien à un retour aux montagnes gardiennes qu’à un agrandissement en ordre de la ville, siège du pouvoir. Nous ne sommes plus, dans cette œuvre, pliés et passifs, nous sommes aux prises avec notre propre mystère, notre rougeur obscure, notre avidité, produisant pour le lendemain ce que demain attend de nous. » René Char, 1960. Recherche de la base et du sommet. II Alliés substantiels. Édition collective/ NRF. Poésie/Gallimard, 1971.

On peut aussi en profiter pour relire Maurice Merleau-Ponty.
«On sent peut-être mieux maintenant tout ce que porte ce petit mot: voir. La vision n’est pas un certain mode de la pensée ou présence à soi: c’est le moyen qui m’est donné d’être absent à moi-même, d’assister du dedans à la fission de l’Etre, au terme de laquelle seulement je me ferme sur moi. Les peintres l’ont toujours su. Vinci invoque une « science picturale » qui ne parle pas par mots (et encore bien moins par nombres), mais par des œuvres qui existent dans le visible à la manière des choses naturelles, et qui pourtant se communique par elles « à toutes les générations de l’univers ». Cette science silencieuse, qui, dira Rilke à propos de Rodin, fait passer dans l’œuvre les formes des choses « non décachetées », elle vient de l’œil et s’adresse à l’œil. Il faut comprendre l’œil comme la « fenêtre de l’âme ». (L’Oeil et l’Esprit, Gallimard, Paris 1964, pp. 81-82)

Á Paris, une rue porte le nom de Maria Helena Vieira da Silva depuis 2013.
Le 14ème arrondissement, foyer historique d’artistes européens, l’avait accueilli de 1930 à sa mort.

Cosí fan tutte; 1971.

José Emilio Pacheco

José Emilio Pacheco.

El sapo

Es por naturaleza el indeseable
Como persiste en el error
de su viscosidad palpitante
queremos aplastarlo

Trágico impulso humano : destruir
lo mismo al semejante que al distinto

El sapo
hermoso a su manera
lo ve todo
con la serenidad
de quien se sabe destinado al martirio

Le crapaud

Il est par nature l’indésirable
Comme il persiste dans l’erreur
de sa viscosité palpitante
nous préférons l’écraser

Tragique impulsion humaine : détruire
de la même façon le semblable et le différent

Le crapaud
beau à sa façon
voit tout
avec la sérénité
de celui qui se sait destiné au martyre

Le Passé est un aquarium [Irás y no volverás,1980], Éditions de la Différence, Collection Le Fleuve et l’écho, 1991, pp. 94-95. Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gérard de Cortanze.

Une belle maison d’édition qui a disparu, malheureusement.

Olga Tokarczuk – Peter Handke

Olga Tokarczuk.

Jeudi 10 août 2019, le Nobel de littérature a été décerné à la Polonaise Olga Tokarczuk et le Nobel 2019 à l’autrichien Peter Handke. Je ne connaissais la première que de nom.

«Être un étranger, c’est être libre. Avoir derrière soi un grand espace, une steppe, un désert. Avoir derrière soi la forme de la lune pareille à un berceau, le chant assourdissant des cigales, l’air qui sent bon la peau de melon, le bruissement du scarabée qui, le soir, quand le ciel devient complètement rouge, sort chasser dans le sable. Posséder sa propre histoire, non destinée à tous, son propre récit écrit avec les traces laissées derrière soi.» Les livres de Jakob.

Oeuvres traduites:

Dieu, le temps, les hommes et les anges, Éditions Robert Laffont, «Pavillons. Domaine de l’Est», 1998.
Maison de jour, maison de nuit, Éditions Robert Laffont, «Pavillons. Domaine de l’Est», 2001,
Récits ultimes, Lausanne, Éditions Noir sur Blanc, «Littérature étrangère» 2007.
Les Pérégrins, Lausanne, Éditions Noir sur Blanc, «Littérature étrangère», 2010,
Sur les ossements des morts, Lausanne, Éditions Noir sur Blanc, «Littérature étrangère», 2012,
Les Livres de Jakób, Lausanne, Éditions Noir sur Blanc, 2018, 1040 p.
Les Enfants verts, Lille, Éditions La Contre Allée, «Fictions d’Europe», 2016,

Peter Handke, lui, est bien connu. Il a été aussi très critiqué pour ses positions politiques sur la guerre en ex-Yougoslavie. J’ai lu dans les années 80 L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1970) La Courte Lettre pour un long adieu (1972) Le Malheur indifférent (1972) La Femme gauchère (1976) Histoire d’enfant (1981) Essai sur la fatigue (1989), livres le plus souvent traduits par Georges-Arthur Goldschmidt. Je me souviens de sa collaboration féconde avec le Wim Wenders de la grande époque : L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, 1972. (scénario et roman), Faux Mouvement, 1975 (scénario). Les Ailes du désir, 1987 (scénario – coauteur du synopsis).

Il a décrit avec talent les paysages de la Castille, et particulièrement ceux de la province de Soria, où il a vécu un temps. Il vit maintenant à Chaville dans la région parisienne.

Peter Handke.

En 1996, Patrick Modiano a dédié son roman Du plus loin de l’oubli à Peter Handke. Au printemps 2006, il est parmi les premiers premiers à signer la pétition “Ne censurez pas l’oeuvre de Peter Handke” et à apporter son soutien à l’écrivain autrichien. Celui-ci a traduit en allemand Une jeunesse et La petite Bijou.

Épigraphe de La courte lettre pour un long adieu:

Karl Philipp Moritz, Anton Reiser.

«Et jadis, comme par un matin chaud mais gris ils allèrent devant la porte de la ville, Iffland dit que c’était le temps qu’il fallait pour partir et le temps semblait si voyageur, le ciel si près de la terre, les objets tout autour si sombres! Comme si on ne devait être attentif qu’à la route sur laquelle on voulait cheminer.»

Patrick Modiano, 1969.