Paul Éluard – Pablo Picasso III

Pablo Picasso (Robert Capa).

Deux autres poèmes d’Éluard pour saluer son grand ami, Pablo Picasso:

À PABLO PICASSO (Paul Éluard)
I
Les uns ont inventé l’ennui d’autres le rire
Certains taillent à la vie un manteau d’orage
Ils assomment les papillons font tourner les oiseaux en eau
Et s’en vont mourir dans le noir
Toi tu as ouvert des yeux qui vont leur voie
Parmi les choses naturelles à tous les âges
Tu as fait la moisson des choses naturelles
Et tu sèmes pour tous les temps
On te prêchait l’âme et le corps
Tu as remis la tête sur le corps
Tu as percé la langue d l’homme rassasié
Tu as brûlé le pain bénit de la beauté
Un seul cœur anima l’idole et les esclaves
Et parmi tes victimes tu continues à travailler
Innocemment
C’en est fini des joies greffées sur le chagrin.

                         II

Un bol d’air bouclier de lumière
Derrière ton regard aux trois épées croisées
Tes cheveux nattent le vent rebelle
Sous ton teint renversé la coupole et la hache de ton front
Délivrent la bouche tendue à nu
Ton nez est rond et calme
Les sourcils sont légers l’oreille est transparente
À ta vue je sais que rien n’est perdu.

                         III

Fini d’errer tout est possible
Puisque la table est droite comme un chêne
Couleur de bure couleur d’espoir
Puisque dans notre champ petit comme un diamant
Tient le reflet de toutes les étoiles
Tout est possible on est ami avec l’homme et la bête
A la façon de l’arc-en-ciel
Tour à tour brûlante et glaciale
Notre volonté est de nacre
Elle change de bourgeons et de fleurs non selon l’heure mais selon
La main et l’œil que nous nous ignorions
Nous toucherons tout ce que nous voyons
Aussi bien le ciel que la femme
Nous joignons nos mains à nos yeux
La fête est nouvelle.

                                 IV

L’oreille du taureau à la fenêtre
De la maison sauvage où le soleil blessé
Un soleil d’intérieur se terre
Tentures du réveil les parois de la chambre
Ont vaincu le sommeil.

                                 V

Est-il argile plus aride que tous ces journaux déchirés
Avec lesquels tu te lanças à la conquête de l’aurore
De l’aurore d’un simple objet
Tu dessines avec amour ce qui attendait d’exister
Tu dessines dans le vide
Comme on ne dessine pas
Généreusement tu découpas la forme d’un poulet
Tes mains jouèrent avec ton paquet de tabac
Avec un verre avec un litre qui gagnèrent
Le monde enfant sortit d’un songe
Bon vent pour la guitare et pour l’oiseau
Une seule passion pour le lit et la barque
Pour la verdure morte et pour le vin nouveau
Les jambes des baigneuses dénudent vague et plage
Matin tes volets bleus se ferment sur la nuit
Dans les sillons la caille a l’odeur de noisette
Des vieux mois d’Août et des jeudis
Récoltes bariolées paysannes sonores
Écailles des marais sécheresse des nids
Visage aux hirondelles amères au couchant rauque
Le matin allume un fruit vert
Dore les blés les joues les cœurs
Tu tiens la flamme entre tes doigts
Et tu peins comme un incendie
Enfin la flamme unit enfin la flamme sauve.

                           VI

Je reconnais l’image variable de la femme
Astre double miroir mouvant
La négatrice du désert et de l’oubli
Source aux seins de bruyère étincelle confiance
Donnant le jour au jour et son sang au sang
Je t’entends chanter sa chanson
Ses mille formes imaginaires
Ses couleurs qui préparent le lit de la campagne
Puis qui s’en vont teinter des mirages nocturnes
Et quand la caresse s’enfuit
Reste l’immense violence
Reste l’injure aux ailes lasses
Sombre métamorphose un peuple solitaire
Que le malheur dévore
Drame de voir où il n’y a rien à voir
Que soi et ce qui est semblable à soi
Tu ne peux pas t’anéantir
Tout renaît sous tes yeux justes
Et sur les fondations des souvenirs présents
Sans ordre ni désordre avec simplicité
S’élève le prestige de donner à voir.

Cahiers d’Art n°3-10, automne 1938.

Galerie Cahiers D’art, 14 rue du Dragon. Paris, VI.

Pablo Picasso (Paul Éluard)

Les armes du sommeil ont creusé dans la nuit
Les sillons merveilleux qui séparent nos têtes.
À travers le diamant, toute médaille est fausse,
Sous le ciel éclatant, la terre est invisible.

Le visage du cœur a perdu ses couleurs
Et le soleil nous cherche et la neige est aveugle.
Si nous l’abandonnons, l’horizon a des ailes
Et nos regards au loin dissipent les erreurs.

Nouveaux Poèmes.

Portrait de Paul Éluard (Salvador Dalí). 1929. Collection privée.

Paul Éluard – Pablo Picasso I

Paul Eluard . 1941. Saint-Denis, Musée d’art et d’histoire Paul Eluard.

Pablo Picasso, Paul Éluard. Una amistad sublime (Pablo Picasso, Paul Eluard, une amitié sublime).

Cette exposition a été présentée au Musée Picasso de Barcelone du 8 novembre 2019 au 15 mars 2020. Elle le sera au musée d’Art et d’Histoire Paul-Éluard de Saint-Denis du 13 novembre 2020 au 15 février 2021.

Paul Éluard et Pablo Picasso font connaissance en 1916. Parmi les surréalistes, Éluard est un des plus attentifs à la peinture. Encore dadaïste, il achète des œuvres du peintre espagnol dès 1921 lors des ventes Kahnweiler.

Éluard et Picasso deviennent vraiment très proches à la fin de 1935. Fin 1935 – début 1936, Éluard présente au peintre espagnol à Saint-Germain-des-Prés la photographe Dora Maar (Henriette Theodora Markovitch) qui sera la compagne du peintre de 1936 à 1945.

Pablo Picasso fuit incognito (seul Jaume Sabartés était dans la confidence) le 23 mars 1936 à Juan-les-Pins avec Marie-Thérèse Walter et la petite Maya. Éluard n’est pas au courant de leur existence et est très étonné de cette disparition. Picasso réapparaît le 15 mai 1936 au vernissage de l’exposition Wolfgang Paalen. Éluard écrit alors le premier poème intitulé À Pablo Picasso.

Les deux artistes parcourent ensemble la période de la Guerre d’Espagne, de l’Occupation, de la Libération, mais aussi l’engagement dans le Parti Communiste Français (Éluard adhère au début de 1942 et Picasso le 4 octobre 1944) et le Mouvement pour la Paix.

Leurs créations se font écho: ainsi les poèmes Novembre 1936, publié dans L’Humanité, ou La Victoire de Guernica et les gravures de Picasso, Sueño y mentira de Franco (8 janvier 1937) ou l’extraordinaire Guernica.

Ils réalisent et publient ensemble des livres illustrés. Chacun inspire l’autre, et aux portraits du poète par Picasso répondent les poèmes d’Éluard consacrés au peintre.

Paul Éluard est le témoin de la rupture de Picasso et de Dora Maar, mais il continue de rendre visite à la photographe qu’il apprécie beaucoup.

Il écrit un texte pour le documentaire Guernica (1950) d’Alain Resnais. C’est un des films les plus justes sur Picasso.

Pablo Picasso et Françoise Gilot sont les témoins du mariage d’Éluard avec Odette, dite Dominique Lemort, le 15 juin 1951 à Saint-Tropez.

Le poète meurt le 18 novembre 1952 à 56 ans. Le peintre en est très affecté. Il veille le corps d’Éluard et dessine une colombe avec l’inscription «pour mon cher Paul Éluard». Le poète est enterré le 22 novembre 1952 au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Picasso assiste à la cérémonie alors que le plus souvent lorsqu’il apprend la mort d’un proche, il s’enferme dans le silence. Pour lui, toute parole est alors vaine.

Enterrement de Paul Éluard (Irène Andréani). Paris, Cimetière du Père-Lachaise. 22 novembre 1952.

Paul Klee – Walter Benjamin

Angelus novus .1920 .Jérusalem, Musée d’Israel.

Angelus novus est une aquarelle de Paul Klee qu’il a peinte en 1920. Elle se trouve actuellement au musée d’Israël à Jérusalem.
Le tableau a appartenu au philosophe et critique d’art allemand Walter Benjamin (1892-1940) jusqu’à sa mort. Il en parle dans la neuvième thèse de son essai Sur le concept d’histoire:
«Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès».
Œuvres III. Traduction Maurice de Gandillac. Folio Essais page 434.

Ce texte est publié dès 1942 à Los Angeles par Max Horkheimer, l’un des dirigeants de l’Institut de Recherche sociale, dans un fascicule intitulé En mémoire de Walter Benjamin. En 1947, il est publié en français dans la revue Les Temps modernes.

Le tableau de Pauk Klee est exposé pour la première fois en mai-juin 1920 à la galerie Hans Goltz à Munich. Walter Benjamin l’achète en mai ou au début de 1921 pour 1 000 reichsmarks. Il le met d’abord en dépôt chez son ami Gershom Scholem. En novembre 1921, Scholem expédie l’aquarelle à Berlin, où Benjamin a trouvé un nouvel appartement. En septembre 1933, Benjamin émigre vers Paris et fuit l’Allemagne nazie. Il laisse derrière lui son tableau. Il le récupère en 1935 grâce à des amis. En juin 1940, Benjamin quitte Paris et demande à Georges Bataille de le cacher à la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu. Après la guerre, le tableau revient à Theodor W. Adorno qui, selon la volonté de Benjamin, le remet à Gershom Sholem qui vit à Jérusalem en 1945. Les héritiers de celui-ci le lèguent au musée d’Israël.
Walter Benjamin souhaitait, dans les années 1920, fonder une revue intitulée Angelus novus, mais son projet n’aboutit pas.

Cette petite aquarelle est devenue une sorte de symbole de Walter Benjamin lui-même. Je l’ai regardée longtemps à l’exposition Paul Klee l’ironie à l’oeuvre au Centre Pompidou (6 avril-1 aoùt 2016).

Joan Miró disait: « Klee m’a fait sentir qu’en toute expression plastique il y a quelque chose de plus que la peinture-peinture, précisément qu’il faut aller au-delà pour atteindre des zones de plus profonde émotion. »

Une citation de Paul Klee pour finir: «La peinture ne reproduit pas le visible, elle rend visible.»

Paul Klee. Berne, 1911.

Claude Monet

Claude Monet devant Les Nymphéas, dans son jardin à Giverny. 1905.

Le peintre Claude Monet est né la 14 novembre 1840 à Paris. Sa famille s’installe au Havre vers 1845.

Il abandonne ses études à la mort de sa mère en 1857. Sur les conseils d’Eugène Boudin, il s’installe à Paris en avril 1859. En 1862, il commence à étudier l’art dans l’atelier de l’École impériale des beaux-arts de Paris, dirigé par Charles Gleyre. Il y rencontre Bazille, Renoir et Sisley, mais y reste peu de temps.

En 1868, Claude Monet traverse une période très difficile. Il vit avec Camille Doncieux (1847-1879) qu’il a rencontré en 1866 et qu’il épousera le 28 juin 1870. Il a eu l’année précédente un garçon Jean (1867-1914). Sa peinture ne connaît aucun succès. Son père refuse de l’aider financièrement. Il décide d’en finir en se jetant dans la Seine à Bennecourt au printemps 1868. Quelqu’un dans une barque le voit quand il saute dans l’eau. Il est repêché. Peu après, il trouve de l’aide auprès de son ami Bazille, sort de la dépression et des difficultés financières.

On a du mal à imaginer aujourd’hui Claude Monet en suicidé, lui, le peintre des séries: Les Meules (1890-1891) Les Peupliers (1891) Les Cathédrales de Rouen (1892-1895) Les Parlements de Londres (1900-1904) Venise (1908-1912) Les Nymphéas (1914-1926).

Il est mort à Giverny le 5 décembre 1926, à 86 ans, quelques mois avant l’inauguration officielle du grand ensemble mural des Nymphéas au Musée de l’Orangerie de Paris dans les deux salles elliptiques conçus par l’architecte en chef du Louvre, Camille Lefèvre, sous la supervision de Georges Clemenceau. L’exposition ouvre ses portes le 16 mai 1927.

Le caractère de Monet n’était pas facile. Il était prompt à la colère et au découragement et a détruit de nombreuses toiles. Son ami Clemenceau l’appelait son «vieux hérisson sinistre».

«Qu’y a-t-il à dire de moi? Que peut-il y avoir à dire, je vous le demande, d’un homme que rien au monde n’intéresse que sa peinture – et aussi son jardin et ses fleurs?»

Giverny. Bassin aux nymphéas de Claude Monet.

Yves Tanguy I I 1900 – 1955

Yves Tanguy avec des traits de cadrage du photographe (Man Ray). 1928.

” Qu’est-ce que le Surréalisme ?
-C’est l’apparition d’Yves Tanguy, coiffé du paradisier grand émeraude. “

” Il est remarquable que sur les peintres apparus le plus récemment, l’influence moderne qui s’exerce d’une manière prépondérante soit celle de Tanguy. “
André Breton.

En 1939, Yves Tanguy fait la connaissance de Kay Sage (1898-1963), alors mariée avec un gentilhomme italien, le Prince Rainier de Faustino, à Chemillieu dans un grand manoir loué par le peintre anglais Gordon Onslow-Ford (1912-2003). Il y retrouve Roberto Matta, Esteban Francés et André Breton.
Celui-ci n’écrira durant son séjour qu’un seul texte : La maison d’Yves tandis que Tanguy peint le tableau Mes arrières pensées. Ce poème aurait dû paraître dans un numéro de Minotaure, jamais réalisé à cause de la déclaration de guerre, avec des reproductions d’oeuvres de Matta, Onslow Ford, Francés et Tanguy. Onslow Ford emmena le tout à Londres et le publia en juin 1940 dans le London Bulletin n°18-20.

La maison d’Yves (André Breton)
La maison d’Yves Tanguy
Où l’on n’entre que la nuit

Avec la lampe-tempête

Dehors le pays transparent
Un devin dans son élément

Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus

Et la toile de Jouy du ciel
– Vous, chassez le surnaturel

Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus
Avec toutes les étoiles de sacrebleu

Elle est de lassos, de jambages
Couleur d’écrevisse à la nage

Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus
Avec toutes les étoiles de sacrebleu
Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules antennes

L’espace lié, le temps réduit
Ariane dans sa chambre-étui

Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus
Avec toutes les étoiles de sacrebleu
Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules antennes
Avec la crinière sans fin de l’argonaute

Le service est fait par des sphinges
Qui se couvrent les yeux de linges

Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus
Avec toutes les étoiles de sacrebleu
Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules antennes
Avec la crinière sans fin de l’argonaute
Avec le mobilier fulgurant du désert

On y meurtrit on y guérit
On y complote sans abri

Avec la lampe-tempête
Avec la scierie si laborieuse qu’on ne la voit plus
Avec toutes les étoiles de sacrebleu
Avec les tramways en tous sens ramenés à leurs seules antennes
Avec la crinière sans fin de l’argonaute
Avec le mobilier fulgurant du désert
Avec les signes qu’échangent de loin les amoureux

C’est la maison d’Yves Tanguy

Signe ascendant, 1947. Éditions Gallimard.

Yves Tanguy I 1900 – 1955

En Première de couverture. Le palais aux rochers de fenêtres, 1942. Paris, Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Centre Georges Pompidou.

Je lis Yves Tanguy L’univers surréaliste (Somogy. Éditions d’Art. 2007) que j’ai emprunté à la Médiathèque de la ferme du Buisson à Noisiel. C’est un beau catalogue d’une exposition qui fut présentée au Musée des Beaux-Arts de Quimper du 29 juin au 30 septembre 2007, puis au Museu Nacional d’Art de Catalunya de Barcelone du 25 octobre 2007 au 13 janvier 2008 . Je ne l’ai pas vue à l’époque. J’ai toujours beaucoup aimé ce peintre à qui Salvador Dalí a emprunté allègrement ces espaces flottants, incertains. Le peintre catalan connut rapidement le succès, Tanguy beaucoup moins.
Werner Spies, historien d’art allemand, qui fut directeur du musée national d’Art moderne de Paris de 1997 à 2000, rappelle dans son article Au fond de l’inconnu que Tanguy passait régulièrement ses vacances d’été dans la famille de sa mère à Locronan (Finistère). Elle y acheta même en 1912 une maison du XVI ème siècle, l’ancien Prieuré. Les alignements de pierres de Carnac l’ont aussi marqué, de même que le thème de la ville engloutie qui apparaît si fréquemment dans les légendes celtes et bretonnes.
Marcel Duhamel dirigeait un hôtel qui appartenait à son oncle. Il loua en 1923 une maison, aujourd’hui disparue, au 54 rue du Château (Paris, XIV). Tanguy s’y installa avec ses amis Jacques et Pierre Prévert et la maison devint un véritable phalanstère d’artistes.
Yves Tanguy s’occupa de la décoration. Il acheta des meubles simples en bois qu’il peignit en vert. Les murs étaient recouverts de collages et de tissus colorés. Des affiches de films côtoyaient des miroirs dans l’esprit du film expressionniste allemand Le Cabinet Docteur Caligari (Robert Wiene-1920). En décembre 1925, Duhamel et Tanguy rencontrèrent André Breton. La maison devint alors un des lieux favoris du groupe surréaliste. Alberto Giacometti, Robert Desnos, Raymond Queneau y passaient, Benjamin Péret puis Aragon y vécurent une période. Beaucoup de réunions surréalistes s’y sont tenues. C’est là que Jacques Prévert aurait donné au jeu des petits papiers le nom de «cadavre exquis».
Yves Tanguy choisit parmi les textes de ses amis surréalistes le poème d’Aragon, Les Frères Lacôte, pour le recopier sur un des murs de la maison.. Ces vers évoquent un raz-de-marée qui submerge toutes choses.
Il mourut d’une hémorragie cérébrale à Woodbury (Connecticut). Il vivait aux États-Unis depuis novembre 1939.
Yves Tanguy voulut que ses cendres soient dispersées en baie de Douarnenez, non loin de Locronan. Son ami d’enfance Pierre Matisse fut son exécuteur testamentaire et respecta ce souhait. Il se rendit à Locronan en 1964 et emmena les urnes d’Yves Tanguy et de Kay Sage (elle s’était suicidée le 8 janvier 1963). Il dispersa leurs cendres dans une flaque, à l’extrémité de la plage du Ris, au pied d’une falaise. Elle sera recouverte peu après, à la marée montante.

Jacques Prévert, Simone Prévert, André Breton, Pierre Prévert. 1925.

Les Frères Lacôte (Louis Aragon)

à Malcolm Cowley

Le raz de marée entra dans la pièce
Où toute la petite famille était réunie
Il dit Salut la compagnie
Et emporta la maman dans le placard
Le plus jeune fils se mit à pousser de grands cris
Il lui chanta une romance de son pays
Qui parlait de bouts de bois
Comme ça
Le père lui dit Veuillez considérer
Mais le raz refusa de se laisser emmerder
Il mit un peu d’eau salée dans la bouche du malheureux géniteur
Et le digne homme expira
Dieu ait son âme
Alors vint le tour des filles
Par rang de taille
L’une à genoux
L’autre sur les deux joues
La troisième la troisième
Comme les animaux croyez-moi
La quatrième de même
La cinquième je frémis d’horreur
Ma plume s’arrête
Et se refuse à décrire de telles abominations
Seigneur Seigneur serez-vous moins clément qu’elle
Ah j’oubliais
Le poulet
Fut à son tour dévoré
Par le raz l’ignoble raz de marée

Le Mouvement perpétuel, Éditions Gallimard, 1925.

Ce poème fut publié d’abord dans La révolution surréaliste, n°4, 15 juillet 1925.

Le texte est dédié à Malcolm Cowley, poète et écrivain américain (1898-1989), ami de Matthew (1899-1978) et Hannah Josephson, Américains proches des dadaïstes. Il avait rencontré Aragon au début de 1922 à Berlin. C’est en sa compagnie que celui-ci a résidé en mai et juin 1923 à Giverny, chez M. Toulgouat, dans un moulin transformé en pension. Aragon s’y était retiré pour fuir l’hostilité du groupe surréaliste, suscitée par son activité journalistique à Paris-Journal. Cowley lui présenta le poète E.E.Cummings. Aragon s’inspirera de ce séjour dans son roman Aurélien (1944).

Louis Aragon.

Wols 1913 – 1951

Autoportrait (Wols grimaçant). 1940-41.

J’ai vu hier l’exposition Wols Histoire naturelles au Centre Pompidou avec P. On peut la visiter du 4 mars au 25 mai 2020 au 4 ème étage (Galerie d’art graphique).

Je connaissais peu ce peintre. Je savais qu’il avait été proche des surréalistes, qu’il s’agissait d’ «un peintre maudit», mort jeune.

Alfred Otto Wolfgang Schulze est né le 27 mai 1913 à Berlin dans une famille aisée. Il reçoit pendant son enfance à Dresde une éducation où la culture (musique, art, sciences humaines) occupe une grande place. Dilettante, autodidacte, touche-à-tout, il s’initie à la photographie auprès de Genja Jonas (1895-1938) et cotoie les avant-gardes à Berlin, puis à Paris à partir de 1932. Il approche des personnalités proches des surréalistes comme Jean Arp, Alberto Giacometti, Tristan Tzara et Alexander Calder, grâce à sa compagne, couturière de mode d’origine roumaine Gréty Dabija, épouse alors du poète surréaliste Jacques Baron (1905-1986). De 1933 à 1935, ils vivent en Espagne (Barcelone, Majorque, Ibiza).

Il est expulsé d’Espagne. Il revient en France en 1936 et commence à gagner sa vie comme photographe. En 1937, il reçoit une commande pour le Pavillon de l’Elégance et de la Parure à l’exposition universelle de Paris. Il choisit comme nom d’artiste Wols, formé à partir de ses initiales Wolfgang Schulze.

Pendant la «Drôle de guerre», en tant que «ressortissant ennemi» il est enfermé au Stade de Colombes, au camp de Verzon, à Montargis, à Neuvy-sur-Barangeon, aux Milles près d’Aix-en-Provence et à Saint-Nicolas près de Nîmes. Il est libéré après 14 mois d’internement. Il épouse Gréty en octobre 1940. Tous deux se réfugient à Cassis, puis à Dieulefit (Drôme), commune qui hébergea pendant la guerre de nombreux juifs, intellectuels, écrivains et réfractaires au STO. Wols s’y lie d’amitié avec l’écrivain Henri-Pierre Roché, qui deviendra un des premiers collectionneurs de ses aquarelles.

En 1945, il revient à Paris et croise Jean Paulhan, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir. Le 23 mai 1947, une exposition de ses oeuvres est organisée à la galerie René Drouin. Il exposera de 1948 à 1950 à Paris, Milan, New York, puis à la galerie de Pierre Loeb.

Alcoolique, sa santé s’altère. Il décède des suites d’un empoisonnement alimentaire, le 1er septembre 1951, à l’hôtel de Montalembert.

L’exposition du Centre Pompidou est divisée en cinq parties (piéger, transmuer, concentrer, décomposer, éclabousser) qui relient le dessin à ses autres pratiques: l’ecriture, la photographie et la peinture.

Wols est considéré aujourd’hui comme un pionnier de l’abstraction lyrique européenne.

Trois souches dans le vent, 1944. Collection particulière.

«En regardant, il ne faut pas s’obstiner à ce que l’on pourrait faire de ce que l’on voit. Il faut voir ce qui est.»

«[…] Ne pas expliquer les rêves, l’insaisissable pénètre tout, il faut savoir que tout rime…»

«Ne pas faire mais être et croire.»

Il faut «serrer encore l’espace, les mouvements des doigts de la main suffisent pour exprimer le tout.»

«L’image peut avoir une relation avec la nature comme la fugue de Bach au Christ. Alors, ce n’est pas une imitation, mais une création analogue.»

La Grenade bleue, 1948-49. Paris, Centre Pompidou.

Unica Zürn 1916 – 1970

Visite hier de l’exposition Unica Zürn avec J. On peut la voir jusqu’au 31 mai 2020 au Musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne, 1 rue Cabanis, 75014-Paris. Du mercredi au dimanche de 14h à 19 h.

Cette exposition permet de mieux connaître cette artiste dont l’oeuvre est dispersée à travers le monde. Elle met en valeur surtout sa période de création lorsqu’elle se trouvait à l’hôpital Sainte-Anne. On peut voir 107 dessins, gouaches et aquarelles, plus une trentaine de documents, catalogues, lettres. On remarque la finesse de l’exécution du dessin et le caractère fantastique de l’ imagination d’Unica Zürn.

Unica Zürn

Cette artiste est née le 6 juillet à Berlin-Grunewald dans une famille bourgeoise. Son père et son beau-père furent membres du parti nazi. Elle travaille d’abord comme sténotypiste, puis comme scénariste et auteur de films publicitaires entre 1933 et 1942 pour l’Universum Film AG (UFA), instrument cinématographique du III ème Reich sous le contrôle de Goebbels à Berlin. Elle se marie en 1942 et a deux enfants (Katrin, née le 23 mai 1943, et Christian, né le 11 février 1945). Son frère Horst meurt en août 1944, près de Vitebsk. Elle divorce en 1949 et confie ses enfants à la garde du père. Elle vit d’abord avec le peintre et danseur Alexander Camaro, puis rencontre le peintre Hans Bellmer (1902-1975) en 1953. Elle vit dix ans avec lui dans un petit studio au premier étage du 88 rue Mouffetard àParis. Elle participe au mouvement surréaliste et est proche de Max Ernst, Man Ray, Jean Arp, Roberto Matta, Victor Brauner et Henri Michaux.

Unica Zurn a été internée à sept reprises entre 1960 et 1970 (soit 35 mois en dix ans): d’abord en 1960 à Berlin, puis à Sainte-Anne dans le service du Docteur Jean Delay du 26 septembre 1961 au 23 mars 1963. Elle fait d’autres séjours psychiatriques à La Rochelle, puis à Maison Blanche (Neuilly-sur-Marne) et enfin à la clinique psychiatrique du château de la Chesnaie de Chailles. Elle est aussi soignée par le Docteur Gaston Ferdière comme Antonin Artaud. Le 19 octobre 1970, lors d’une permission de sortie pour quelques jours, elle saute du sixième étage du domicile de Hans Bellmer, 4 rue de la Plaine à Paris.

Il ne faut pas oublier qu’elle a publié aussi deux œuvres de fiction:

  • L’Homme-Jasmin. Traduction Ruth Henry et Robert Valençay, avec une préface d’André Pieyre de Mandiargues, Paris, Gallimard, 1971; réédition Paris, Gallimard, collection «L’Imaginaire», 1999.
  • Sombre printemps. Traduction Ruth Henry et Robert Valençay, Paris, Belfond, 1971. Réédition Paris et Montréal, éditions Écriture, 1997. Collection de poche Motifs, 2003.

«Mon enfance est le bonheur de ma vie.

Ma jeunesse est le malheur de ma vie.»

René Char – Georges de La Tour

Nicolas de Staël.
Composition sans titre pour René Char, 1952.

René Char a découvert en 1934 le peintre Georges de La Tour (1593-1652) lors d’une exposition à l’Orangerie (Les peintres de la réalité en France au XVII ème siècle). Ce peintre, méconnu alors, surgit dans son imaginaire. Un tableau, intitulé Le Prisonnier (ou Job raillé par sa femme. 1650? Musée départemental d’art ancien et contemporain d’Épinal), le marque particulièrement. Il en achète plusieurs reproductions. Il va l’accompagner pendant de nombreuses années.

Pendant la seconde guerre mondiale, le résistant Char avait fixé au mur de son P.C. à Céreste (Alpes-de-Haute-Provence) la reproduction de ce tableau.

Il consacre plusieurs écrits au peintre.

Dans les Feuillets d’Hypnos 178, il dialogue avec le tableau en l’impliquant dans le contexte de Seconde Guerre mondiale. Il y évoque les «ténèbres hitlériennes».

Le Prisonnier (ou Job raillé par sa femme).1620-50. Epinal, Musée départemental d’art ancien et contemporain.

178

La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de La Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais combien désaltère! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. Sa maigreur d’ortie sèche, je ne vois pas un souvenir pour la faire frissonner. L’écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains.

Feuillets d’Hypnos (1946), in Fureur et Mystère Poésie/Gallimard, 1967, p. 133.

Un autre texte de René Char, extrait aussi de Fureur et mystère, rend hommage à la Madeleine à la veilleuse.

Madeleine à la veilleuse (ou Madeleine Terff). vers 1642-44. Paris, Louvre.

MADELEINE A LA VEILLEUSE

par Georges de La Tour

Je voudrais aujourd’hui que l’herbe fût blanche pour fouler l’évidence de vous voir souffrir; je ne regarderais pas sous votre main si jeune, la forme dure, sans crépi de la mort. Un jour discrétionnaire, d’autres pourtant moins avides que moi, retireront votre chemise de toile, occuperont votre alcôve. Mais ils oublieront en partant de noyer la veilleuse et un peu d’huile se répandra par le poignard de la flamme sur l’impossible solution.

La Fontaine narrative, 1947, in Fureur et Mystère. Poésie/Gallimard, 1967, p. 215.

Dans Le Nu perdu , Char écrit un texte intitulé Justesse de Georges de La Tour. Il y fait allusion à des tableaux du peintre tels que Le tricheur ou Le vielleur.

Le tricheur à l’as de carreau (ou Le Tricheur Landry). 1635. Paris, Louvre.
Le Vielleur. 1631-36. Nantes, Musée des beaux-arts.

I

Justesse de Georges de La Tour

26 janvier 1966

L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant.
٭

Il ouvre les yeux. C’est le jour, dit-on. Georges de La Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu. Le véhicule s’est renversé. Le peintre en établit l’inventaire. Rien de ce qui infiniment appartient à la nuit et au suif brillant qui en exalte le lignage ne s’y trouve mélangé. Le tricheur, entre l’astuce et la candeur, la main au dos, tire un as de carreau de sa ceinture; des mendiants musiciens luttent, l’enjeu ne vaut guère plus que le couteau qui va frapper; la bonne aventure n’est pas le premier larcin d’une jeune bohémienne détournée; le joueur de vielle, syphilitique, aveugle, le cou flaqué d’écrouelles, chante un purgatoire inaudible. C’est le jour, l’exemplaire fontainier de nos maux. Georges de La Tour ne s’y est pas trompé.

Dans la pluie giboyeuse, in Le nu perdu 1964-1970 Poésie/Gallimard, 1978, p. 70.

Extrait d’un entretien de René Char avec Raymond Jean (Le Monde, 11 janvier 1969):

  • Pourquoi dans le texte central de Dans la pluie giboyeuse, avez-vous placé, côte à côte le peintre Georges de La Tour et le poème sur Albion?
  • Pour être celui, non qui édifie, mais qui inspire, il faut se placer dans une vérité que le temps ne cesse de fortifier et de confirmer. Georges de La Tour est cet homme-là. Baudelaire et lui ont des faiblesses mais pas des manques. Voilà qui les rend admirables. Georges de La Tour – ne souriez pas – est souvent mon Intercesseur auprès du mystère poétique, donc du mystère humain. Il n’y a pas d’auréole d’élu derrière la tête de ses sujets ni sur la sienne. Le peintre sait. Le peintre et l’homme. Je dis : sait, et non savait. Baudelaire également sait. Dieu et Satan sont chez lui tel le jour et la nuit chez de La Tour. Immense et juste allégorie ! C’est mortel, périssable, oui, mais c’est Imputrescible ! Capture de poète…
    Albion ? Permettez-moi d’affirmer que ce site, ce territoire superbe, étripé, empoisonné bientôt, couvert de crachats, démentiellement, pour des motifs sordides et sinistres, entre dans le contexte du Mal universel ; et si paradoxal que cela paraisse, il y a un exorcisme à lui opposer, point éloigné de celui que Georges de La Tour manie révolutionnairement, lorsqu’il peint Le Tricheur, ensuite Madeleine à la veilleuse, ou inversement.
  • Qu’entendez-vous par le dernier poème du livre et son titre Ni éternel, ni temporel?
  • J’aimerais disposer encore un peu de terre arable sur le rocher stimulant et obscur, avant de mourir. Ici mes intercesseurs sont des plus modestes : le corbeau et l’alouette. “

(Le plateau d’Albion a accueilli, de 1971 à 1996, les missiles qui constituaient une composante essentielle de la force de dissuasion nucléaire française. Les dix-huit silos à missiles et les deux postes de conduite de tir ont depuis été démantelés. Il y eut une vague de protestations lorsque l’installation des silos avait été soulevée en 1965-1966. L’Association pour la sauvegarde de la Haute-Provence avait organisé alors plusieurs manifestations, dont une à Fontaine-de-Vaucluse avec René Char, qui était l’auteur d’une affiche-poème emblématique, La Provence point Oméga.)


Rainer Maria Rilke – Paul Cézanne – Charles Baudelaire

Rainer Maria Rilke et Clara Westhoff-Rilke. 1906.

Rainer Maria Rilke (1875-1926) séjourne à Paris d’août 1902 à juin 1903. Il veut pouvoir être seul et créer. Il a besoin de s’éloigner un temps de sa femme Clara, artiste qui a été l’ élève de Rodin et qu’il a épousée en 1901. Ils ont une fille, Ruth. Le poète a reçu commande d’une monographie sur le sculpteur. Son essai, Sur Rodin, paraît en avril 1903. Il repart de Paris en juin, mais revient en septembre 1905. Il s’installe alors à Meudon avec Rodin et devient son secrétaire. Ils se brouillent en mai 1906, puis se réconcilient en 1908.
A Paris, Rainer Maria Rilke regarde Cézanne et travaille pour Rodin…
L’exemple du travail du sculpteur, la découverte des toiles de Cézanne ont transformé son attitude poétique. La deuxième série de ses poèmes, (Le Livre des images, 1906, et surtout les Nouveaux Poèmes, 1907-1908) représente le concept de «Dinggedicht». Il se concentre sur le monde des choses. Il rompt avec la subjectivité et l’omniprésence du je. Il choisit des sujets plus objectifs: statues, fleurs, animaux (dont la Panthère) et cathédrales.
Rainer Maria Rilke se situe entre deux artistes qu’il n’a jamais rencontrés : Baudelaire et Cézanne (décédé le 22 octobre 1906 à Aix-en-Provence). Il apprend combien ce dernier admirait, comme lui, Baudelaire : « Tu jugeras de mon émotion en apprenant que Cézanne, dans ses dernières années, savait encore par cœur et pouvait réciter sans oublier un seul mot ce poème, La Charogne… (Lettre à Clara du 19 octobre 1907). Rilke rappelle que lui-même y avait fait référence dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, livre commencé en 1904 et achevé en 1910.
Cézanne, comme Baudelaire, ne fait pas de différence entre le beau et le laid, le noble et l’ignoble. Tout trouve place dans son œuvre.

Portrait de l’artiste au fond rose (Paul Cézanne) v 1875. Paris, Musée d’Orsay.

XXIX

Une charogne (Charles Baudelaire)

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Les Fleurs du mal, Edition de 1861.

Vitrine de la boutique du poète-fleuriste, Stanislas Draber. 19 rue Racine. Paris VI.