Signac collectionneur

En mer, Portrait de Paul Signac (Paul Signac à la barre de son bateau l’Olympia (Théo Van Rysselberghe), 1896. Collection particulière.

Une belle exposition au Musée d’Orsay : Signac collectionneur. On peut la voir jusqu’au 13 février 2022. Elle a été conçue par Marina Ferretti Bocquillon, spécialiste de l’ impressionnisme et Charlotte Liébert-Hellman, arrière-petite-fille du peintre et responsable de ses archives, fille de Françoise Cachin (1936-2011), directrice du musée d’Orsay (1986-1994) et directrice des Musées de France (1994 – 2001).

Paul Signac (1863-1935) fut un peintre très actif et très présent dans son époque. Toute sa vie, il collectionne les œuvres. Il en réunit près de 450. L’exposition en montre 130. Les archives Signac conservent la correspondance de l’artiste, les carnets où il consigne ses achats. Un recensement précis des peintures, dessins et estampes qui lui ont appartenu a pu être fait facilement. Charlotte Hellman : « Il vient d’une famille bourgeoise et bénéficie d’un certain confort matériel. Son regard est celui d’un historien qui veut montrer, dans ses acquisitions, qu’il existe une espèce de progression en art ».

En 1879, à 16 ans, il visite la quatrième exposition des impressionnistes. Il apprend son métier en regardant les œuvres de ces peintres (Claude Monet, Edgar Degas, Gustave Caillebotte, Armand Guillaumin) qui figureront dans sa collection. Sa première acquisition à 20 ans auprès du père Tanguy (le marchand de couleurs du 14 rue Clauzel, Paris IX) est un paysage de Paul Cézanne : La Plaine de Saint-Ouen-l’Aumône, vue prise des Carrières du Chou (vers 1880, Collection particulière).

La Plaine de Saint-Ouen-L’Aumône vue des carrières de Chou (Paul Cézanne). Vers 1880. Collection particulière.

C’est aussi un théoricien . Son essai D’Eugène Delacroix au Néo-Impressionnisme, paraît initialement en feuilleton dans La Revue blanche, puis en recueil en 1899 aux Éditions de la revue blanche. Il est attiré par les idées anarchistes dès 1888. Il est l’ami de Félix Fénéon, Jean Grave, Émile Pouget, Maximilien Luce, Théophile Alexandre Steinlen. Il joue un grand rôle dans la fondation et l’organisation du Salon des artistes indépendants en 1884. Il en sera le président de 1908 à sa mort. Il est bien placé, car il se trouve au carrefour des différentes tendances de l’avant-garde.

Il aime particulièrement les œuvres de ses amis néo-impressionnistes (Georges Seurat, Maximilien Luce, Henri-Edmond Cross). Il s’intéresse aussi aux Nabis (Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel, Maurice Denis, Félix Vallotton). Son goût de la couleur le pousse même à s’intéresser aux fauves (Kees Van Dongen, Henri Matisse, Charles Camoin, Louis Valtat). Il dispose dans sa salle à manger de sa maison de Saint-Tropez (La Hune) trois grandes toiles : Composition ou L’Air du soir (Henri-Edmond Cross), Luxe, calme et volupté (Henri Matisse ) et Femmes au bord de la mer (Louis Valtat). Elles traduisent bien l’évolution d’alors, du néo-impressionnisme au fauvisme qui sera lancé au Salon d’automne de 1905.

Luxe, calme et volupté (Henri Matisse). 1904-1905. Paris, Centre Georges Pompidou.

L’exposition du Musée d’Orsay consacre une salle entière à Georges Seurat (1859-1891) qui regroupe 38 œuvres. Signac possèdera 80 peintures et dessins de ce peintre. Ils se rencontrent en 1884 et l’influence de Seurat va être essentielle dans l’évolution de la technique de Signac. Celui-ci reprend la théorie du « mélange optique » qui consiste à juxtaposer des points de couleurs plutôt que de mixer les teintes sur la palette (pointillisme). Il défend sa mémoire après la mort de son ami, à 32 ans, en 1891. Il organise deux expositions posthumes à Bruxelles et à Paris. Il fait en sorte qu’une des œuvres essentielles de Seurat, Le Cirque, (1891) entre dans les collections du Louvre. “C’était une référence centrale pour lui, précise Charlotte Hellman. Alors fervent militant de la couleur, il s’intéressait à ses dessins en noir et blanc qui procédaient aussi du contraste.”

Pour finir, dans l’exposition figurent deux toiles peu connues. Sur le cartel de la première, on peut lire : Vincent Van Gogh. Deux harengs. 1889. Collection particulière. « En 1887, Van Gogh fait la connaissance de Signac. Une passion commune pour la couleur les rapproche et ils peignent côte à côte sur les bords de Seine. Quand son ami Vincent est interné à Arles en 1889, Signac lui rend visite. Bien que la porte de l’atelier de Van Gogh ait été mise sous scellés, les deux peintres en forcent l’entrée. En souvenir de cette journée mémorable, Van Gogh offre Deux harengs à Signac, parce que « cela représentait deux harengs fumés, qu’on nomme gendarmes. »

Deux Harengs (Vincent Van Gogh). 1889. Collection particulière.

Sur la seconde : Paul Cézanne. Trois poires (Les trois Poires), entre 1878 et 1879. Washington National Gallery of Art.

Trois Poires (Les Trois Poires) (Paul Cézanne). Entre 1878 et 1879. Washington, National Gallery of Art.

Charles Baudelaire

Baudelaire l’inquiéteur. Paris. Mairie du VI ème arrondissement. Salon du Vieux Colombier. 78 rue Bonaparte.

Du mercredi 15 septembre au samedi 16 octobre 2021. (Ouvert du lundi au vendredi de 10h30 à 17h. Jeudi jusqu’à 19h et le samedi de 10h à 12h)

Il y a deux cents ans, le 9 avril 1821, naissait Charles Baudelaire au 13 rue Hautefeuille, dans le VI ème arrondissement. Jean-Claude Vrain, libraire et collectionneur, amateur de Baudelaire, organise une exposition consacrée au poète à la Mairie du VI ème arrondissement.

On peut voir sur deux étages des manuscrits de poèmes des Fleurs du mal, des éditions originales, des lettres autographes, des portraits, des documents intimes qui illustrent la vie du poète, ses rapports avec les écrivains et les artistes de son époque. De nombreuses pièces n’ont jamais encore été présentées au public.

XI. Le guignon
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

– Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Les Fleurs du mal. Spleen et idéal .

Poème autographe, publié pour la première fois dans la Revue des Deux mondes en 1855.

Charles Baudelaire. Préface aux Histoires Extraordinaires de Edgar Allan Poe. 1856.
« Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIX ème siècle recommande si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller. »

Charles Baudelaire traduit Edgar Allan Poe (1809-1849):

Histoires extraordinaires. Traduction publiée en 1856 par Michel Lévy. Nouvelles Histoires extraordinaires en 1857. Les Aventures d’Arthur Gordon Pym en 1858. Eureka en 1863. Histoires grotesques et sérieuses en 1965.

Il cède ses droits sur la traduction de Edgar Poe à Michel Lévy le 1 novembre 1863 pour 2000 francs. Cet éditeur devient propriétaire de l’oeuvre et Baudelaire touche alors “un éternel droit à un douzième du prix marqué.”

Me Raynal établit le 6 septembre 1867 le montant des biens que Baudelaire a laissés dans la chambre où il est mort à 93 francs le 31 août 1867. Ses dettes s’élèvent à 26 304, 35 francs.

Charles Baudelaire – Francisco de Goya

Las Viejas (El Tiempo). v 1820. Lille, Palais des Beaux-Arts.

Les Phares

(…) Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas; (…)

(…) Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Les Fleurs du Mal, 1857.

Quelques caricaturistes étrangers

II
En Espagne, un homme singulier a ouvert dans le comique de nouveaux horizons.
A propos de Goya, je dois d’abord renvoyer mes lecteurs à l’excellent article que Théophile Gautier a écrit sur lui dans le Cabinet de l’Amateur, et qui fut depuis reproduit dans un volume de mélanges. Théophile Gautier est parfaitement doué pour comprendre de semblables natures. D’ailleurs, relativement aux procédés de Goya, — aquatinte et eau-forte mêlées, avec retouches à la pointe sèche, — l’article en question contient tout ce qu’il faut. Je veux seulement ajouter quelques mots sur l’élément très-rare que Goya a introduit dans le comique : je veux parler du fantastique. Goya n’est précisément rien de spécial, de particulier, ni comique absolu, ni comique purement significatif, à la manière française. Sans doute il plonge souvent dans le comique féroce et s’élève jusqu’au comique absolu ; mais l’aspect général sous lequel il voit les choses est surtout fantastique, ou plutôt le regard qu’il jette sur les choses est un traducteur naturellement fantastique. Los Caprichos sont une œuvre merveilleuse, non seulement par l’originalité des conceptions, mais encore par l’exécution. J’imagine devant les Caprices un homme, un curieux, un amateur, n’ayant aucune notion des faits historiques auxquels plusieurs de ces planches font allusion, un simple esprit d’artiste qui ne sache ce que c’est ni que Godoï, ni le roi Charles, ni la reine ; il éprouvera toutefois au fond de son cerveau une commotion vive, à cause de la manière originale, de la plénitude et de la certitude des moyens de l’artiste, et aussi de cette atmosphère fantastique qui baigne tous ses sujets. Du reste, il y a dans les œuvres issues des profondes individualités quelque chose qui ressemble à ces rêves périodiques ou chroniques qui assiègent régulièrement notre sommeil. C’est là ce qui marque le véritable artiste, toujours durable et vivace même dans ces œuvres fugitives, pour ainsi dire suspendues aux événements, qu’on appelle caricatures ; c’est là, dis-je, ce qui distingue les caricaturistes historiques d’avec les caricaturistes artistiques, le comique fugitif d’avec le comique éternel.
Goya est toujours un grand artiste, souvent effrayant. Il unit à la gaieté, à la jovialité, à la satire espagnole du bon temps de Cervantès, un esprit beaucoup plus moderne, ou du moins qui a été beaucoup plus cherché dans les temps modernes, l’amour de l’insaisissable, le sentiment des contrastes violents, des épouvantements de la nature et des physionomies humaines étrangement animalisées par les circonstances. C’est chose curieuse à remarquer que cet esprit qui vient après le grand mouvement satirique et démolisseur du dix-huitième siècle, et auquel Voltaire aurait su gré, pour l’idée seulement (car le pauvre grand homme ne s’y connaissait guère quant au reste), de toutes ces caricatures monacales, — moines bâillants, moines goinfrants, têtes carrées d’assassins se préparant à matines, têtes rusées, hypocrites, fines et méchantes comme des profils d’oiseaux de proie ; — il est curieux, dis-je, que ce haïsseur de moines ait tant rêvé sorcières, sabbat, diableries, enfants qu’on fait cuire à la broche, que sais-je ? toutes les débauches du rêve, toutes les hyperboles de l’hallucination, et puis toutes ces blanches et sveltes Espagnoles que de vieilles sempiternelles lavent et préparent soit pour le sabbat, soit pour la prostitution du soir, sabbat de la civilisation ! La lumière et les ténèbres se jouent à travers toutes ces grotesques horreurs. Quelle singulière jovialité ! Je me rappelle surtout deux planches extraordinaires : — l’une représente un paysage fantastique, un mélange de nuées et de rochers. Est-ce un coin de Sierra inconnue et infréquentée ? un échantillon du chaos ? Là, au sein de ce théâtre abominable, a lieu une bataille acharnée entre deux sorcières suspendues au milieu des airs. L’une est à cheval sur l’autre ; elle la rosse, elle la dompte. Ces deux monstres roulent à travers l’air ténébreux. Toute la hideur, toutes les saletés morales, tous les vices que l’esprit humain peut concevoir sont écrits sur ces deux faces, qui, suivant une habitude fréquente et un procédé inexplicable de l’artiste, tiennent le milieu entre l’homme et la bête.
L’autre planche représente un être, un malheureux, une monade solitaire et désespérée, qui veut à toute force sortir de son tombeau. Des démons malfaisants, une myriade de vilains gnomes lilliputiens pèsent de tous leurs efforts réunis sur le couvercle de la tombe entrebâillée. Ces gardiens vigilants de la mort se sont coalisés contre l’âme récalcitrante qui se consume dans une lutte impossible. Ce cauchemar s’agite dans l’horreur du vague et de l’indéfini.
A la fin de sa carrière, les yeux de Goya étaient affaiblis au point qu’il fallait, dit-on, lui tailler ses crayons. Pourtant il a, même à cette époque, fait de grandes lithographies très-importantes, entre autres des courses de taureaux pleines de foule et de fourmillement, planches admirables, vastes tableaux en miniature, — preuves nouvelles à l’appui de cette loi singulière qui préside à la destinée des grands artistes, et qui veut que, la vie se gouvernant à l’inverse de l’intelligence, ils gagnent d’un côté ce qu’ils perdent de l’autre, et qu’ils aillent ainsi, suivant une jeunesse progressive, se renforçant, se ragaillardissant, et croissant en audace jusqu’au bord de la tombe.
Au premier plan d’une de ces images, où règnent un tumulte et un tohu-bohu admirables, un taureau furieux, un de ces rancuniers qui s’acharnent sur les morts, a déculotté la partie postérieure d’un des combattants. Celui-ci, qui n’est que blessé, se traîne lourdement sur les genoux. La formidable bête a soulevé avec ses cornes la chemise lacérée et mis à l’air les deux fesses du malheureux, et elle abaisse de nouveau son mufle menaçant ; mais cette indécence dans le carnage n’émeut guère l’assemblée.
Le grand mérite de Goya consiste à créer le monstrueux vraisemblable. Ses monstres sont nés viables, harmoniques. Nul n’a osé plus que lui dans le sens de l’absurde possible. Toutes ces contorsions, ces faces bestiales, ces grimaces diaboliques sont pénétrées d’humanité. Même au point de vue particulier de l’histoire naturelle, il serait difficile de les condamner, tant il y a analogie et harmonie dans toutes les parties de leur être ; en un mot, la ligne de suture, le point de jonction entre le réel et le fantastique est impossible à saisir ; c’est une frontière vague que l’analyste le plus subtil ne saurait pas tracer, tant l’art est à la fois transcendant et naturel.

Francisco de Goya. Todos caerán. Capricho n°19. Serie Los Caprichos 1799.

Francisco de Goya

Perro semihundido (Francisco de Goya), 1819-1823. Madrid, Museo del Prado.

Le Chien ou Tête de chien (en espagnol : Perro semihundido) est le nom d’une des quatorze « peintures noires » de Francisco de Goya. Ces oeuvres ont été peintes entre 1819 et 1823 directement sur les murs de la maison de campagne de l’artiste (La Quinta del Sordo), au bord du Manzanares, à Madrid. Il y vécut de 1819 à 1823. Elles furent transférées sur toile entre 1874 et 1878 sur ordre du Baron Frédéric Émile d’Erlanger, un banquier allemand, qui pensait les vendre à l’Exposition Universelle de Paris de 1878. Elles ne trouvèrent pas d’acquéreur. Il les céda donc en 1881 au Musée du Prado de Madrid où elles sont actuellement conservées (salle 67).
On voit la tête d’un petit chien noir, triste et solitaire, qui regarde vers le haut. Il semble enfoncé dans le sable. Le chien est presque perdu dans l’immensité de l’image, vide à l’exception d’une zone sombre en pente vers le bas qui dissimule le corps de l’animal. Qu’ a voulu exprimer le peintre ? La solitude, le vide, l’angoisse, la peur de la mort… L’ambiguïté règne. Goya avait 73 ans. Il avait traversé deux maladies qui l’avaient mené au seuil de la mort. Il se sentait meurtri par la situation sociale et politique de son pays qu’il allait fuir en 1823. Il allait mourir en exil à Bordeaux le 16 avril 1828.
Sur les photos prises par le photographe Jean Laurent (1816 – 1886) entre 1863 et 1874, on peut voir un paysage au loin, un grand rocher et des oiseaux qui s’envolent.
Cette œuvre d’une extrême liberté était en avance sur son temps. Elle a notamment inspiré des peintres comme Rafael Canogar (1935) ou Antonio Saura (1930-1998), qui la considérait comme «el cuadro más bello del mundo».

Perro semihundodo (Jean Laurent), v 1874.

Maurice Barrès – El Greco – Luis de Góngora

Vue de Tolède (El Greco), v 1604-1614. New York, Metropolitan Museum of Art.

Ces jours derniers, j’ai trouvé dans la boîte à livres qui se trouve devant le Parc de Noisiel un essai que je cherchais depuis un certain temps: Greco ou le secret de Tolède de Maurice Barrès. Le texte a beaucoup vieilli, mais il fut important à son époque pour la reconnaissance du peintre d’origine crétoise.

Le 15 juin 1924, à l’initiative de Gregorio Marañón, une rue Maurice-Barrès (calle de Mauricio Barrès) fut inaugurée à Tolède, près de la cathédrale de Santa María, en mémoire des séjours de l’auteur dans la ville espagnole, le premier en 1892.

El Greco fut redécouvert au XIX ème siècle et reconnu en France par Delacroix, Millet, Manet, Cézanne. Édouard Manet et le critique d’art Zacharie Astruc ont échangé sur ce peintre par lettres. « Deux hommes seulement, après le Maître ( Vélasquez), m’ont séduit là-bas : Greco dont l’œuvre est bizarre, des portraits fort beaux cependant (je n’ai pas été content du tout de son Christ de Burgos) et Goya» écrit Manet à Astruc le 17 septembre 1865.
« Combien de fois ne vous ai-je parlé de ce pauvre Greco. N’est-il pas vrai que son œuvre semble empreinte de quelque horrible tristesse. Avez-vous remarqué l’étrangeté de ses portraits ? Rien de plus funèbre. Il les ordonne avec deux gammes : le noir, le blanc. Le caractère en est frappant. Tolède possède deux toiles que je vous avais signalées : La Mort d’un chevalier – Jésus au milieu des soldats. Mais pourrez-vous croire, maintenant, à cette absurdité propagée, encore par Gautier, – Greco devint fou, désespéré de sa ressemblance avec Titien. Voilà bien, toujours la critique française – l’historiette. Est-il un artiste plus personnel que celui-là – personnel de ton, de forme, de conception ? » lui répond Astruc le 20 septembre 1865.

Á la fin de l’essai de Maurice Barrès, on trouve un sonnet de Luis de Góngora et sa traduction par Francis de Miomandre.

Portrait de Luis de Góngora y Argote (Diego Velázquez), 1622. Boston, Museum of Fine Arts.

Inscripción para el sepulcro de Domenico Greco, excelente pintor

Esta en forma elegante, oh peregrino,
de pórfido luciente dura llave,
el pincel niega al mundo más süave,
que dio espíritu a leño, vida a lino.

Su nombre, aun de mayor aliento dino
Que en los clarines de la Fama cabe,
el campo ilustra de ese mármol grave:
venéralo, y prosigue tu camino.

Yace el Griego. Heredó Naturaleza
arte, y el Arte, estudio. Iris, colores,
Febo, luces si no sombras Morfeo.

Tanta urna, a pesar de su dureza,
lágrimas beba, y cuantos suda olores
corteza funeral de árbol sabeo.

1614.

Au tombeau du grand maître Domenico Greco

” O passant, ce beau monument, dure voûte de brillant porphyre, dérobe désormais à l’univers le pinceau le plus doux qui ait fait frémir la vie sur le bois et la toile.
Son nom, digne d’un souffle plus puissant que celui qui remplit le clairon de la Renommée, s’étend et brille sur ce champ de marbre lourd. Révère-le et passe.
Ici gît le Greco. Si l’étude lui livra les secrets de l’art, l’art lui révéla ceux de la nature. Iris lui légua ses couleurs, Phébus sa lumière, sinon Morphée ses ombres.
Que cette urne, écorce funèbre de l’arbre sabéen, boive nos larmes et que, malgré sa dureté, elle en exsude autant d’aromates. ”

Traduction de Francis de Miomandre.

Greco ou le secret de Tolède de Maurice Barrès. La Revue bleue, 1909, puis Émile-Paul frère, 1912. Flammarion . Images et idées. Arts et métiers graphiques. 1966.

Ramón Acín

Ramón Acín. 1927.

Ramón Acín Aquilué est né le 30 août 1888 à Huesca (Aragon).

Ce peintre, sculpteur et pédagogue est aussi un militant anarcho-syndicaliste, membre de la Confédération nationale du travail (CNT). Il participe aux congrès de ce syndicat en tant que représentant de la ville de Huesca où il jouit d’une grande popularité.

Comme pédagogue, il s’inspire des pratiques la Institución Libre de Enseñanza, de l’École Moderne de Francisco Ferrer i Guàrdia, fondée à Barcelone en 1901, et plus tard des apports de Célestin Freinet. Il est professeur de dessin à l’École Normale d’instituteurs de Huesca en 1917. Il crée une académie de dessin chez lui et donne des cours du soir aux ouvriers. Il montre un grand intérêt pour le végétarisme, le naturisme, le respect des animaux et de la nature au nom de la vie.

Ami de Luis Buñuel, il produit en 1932 le film Terre sans pain (Las Hurdes, tierra sin Pan) après avoir gagné à la loterie. Il accompagne son ami en Estrémadure dans Las Hurdes, une des zones les plus misérables d’Espagne. Le documentaire réalisé montre un tableau de misère endémique.

https://www.youtube.com/watch?v=qO86FO1bs6g

En 2019, le film d’animation Buñuel après l’Âge d’Or (Buñuel en el laberinto de las tortugas) de Salvador Simó retrace l’aventure de ce tournage. Le scénario s’inspire du roman graphique de Fermín Solis, publié en 2008.

Ramón Acín écrit à son ami dans El Diario de Huesca du 19 janvier 1930 “Amigo Buñuel: Tornémonos nidos de gusanos, antes que torcer nuestros comenzados caminos; caminos rectos, sencillos, henchidos de independencia y de humanidad”

Ramón Acín est fusillé par les franquistes contre le mur du cimetière de Huesca le 6 août 1936 ainsi que 138 autres militants de la ville. Son épouse, Conchita Monrás, sera assassinée le 23 août 1936.

Leurs deux filles Katia Acín Monrás (1923-2004) et Sol Acín Monrás (1925-1998), orphelines, vivront avec un oncle paternel. La Fondation Ramón y Katia Acín entreprend depuis 2005 de perpétuer leur mémoire:

https://fundacionacin.org/obra/sobre-ramon-acin/libro-sobre-ramon-acin/ramon-acin/

Parque Miguel Servet  de Huesca. Monumento de las Pajaritas. 1928-29.

Christian Boltanski

Amsterdam. Oude Kerke. Exposition Na (Après).

Très triste d’apprendre la mort de Christian Boltanski. Son installation méditative (Na-Après) à l’Oude Kerk d’Amsterdam en 2017-2018 était extraordinaire. Nous l’avions visitée le premier jour de notre voyage à Amsterdam. Il faisait froid. Oude Kerk est la plus vieille église d’Amsterdam. Elle a été construite à partir de 1300 et dédiée à saint Nicolas. Elle a été restaurée en 2013. C’est un lieu de culte et d’exposition, ce qui est déjà peu banal. Elle se trouve de plus au beau milieu du quartier “rouge” d’Amsterdam, celui des prostituées en vitrine et des sex-shops. Il y a, semble-t-il, 2500 caveaux et 10 000 personnes y seraient enterrées dont Saskia van Uylenburgh (1612-1642), la première épouse de Rembrandt. Ce fut un lieu de sépulture jusqu’en 1865. Christian Boltanski disait: « Je ne suis pas croyant, mais ce que je désire faire, c’est une expérience de ce type : “Une église, la porte est ouverte, alors on entre. Il y a une odeur particulière, une légère musique, un homme les bras levés et quelques bouquets de fleurs. On la traverse sans comprendre et on retourne dans la vie.” »

Christian Boltanski (Jean-François Robert).

L’installation Animitas ou la musique des âmes se trouve dans le désert d’Atacama au Chili. Elle se compose de huit cents clochettes japonaises fixées sur de longues tiges plantées dans le sol qui sonnent au gré du vent pour faire entendre la musique des âmes et dessinent la carte du ciel la nuit de la naissance de l’artiste, le 6 septembre 1944. Le désert d’Atacama est aussi un lieu de pèlerinage à la mémoire des disparus de la dictature de Pinochet (voir Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz), film documentaire franco-chilien réalisé par Patricio Guzmán et sorti en 2010). C’est également un lieu exceptionnel pour observer les étoiles grâce à la pureté du ciel : c’est là que sont installés les plus grands observatoires du monde.

Misterios (2017) est une sculpture métallique installée en Patagonie, qui a la particularité d’imiter le chant des baleines lorsque le vent s’engouffre dans ses larges trompes. Elle est située au Cap Aristizabal. Elle peut se visiter depuis Bahía Bustamante, connue pour être les Galapagos de l’Argentine.

Misterios. 2017.

René Char – Nicolas de Staël

Je relis L’éclair au front. La vie de René Char, la biographie de Laurent Greilsamer publiée cher Fayard en 2004.

Je m’intéresse particulièrement aux rapports entre le poète et Nicolas de Staël. En février 1951, René Char rencontre le peintre au domicile de celui-ci, 7 rue Gauguet (Paris, XIV), par l’intermédiaire de Georges Duthuit (1891-1973), historien d’art et critique, gendre d’Henri Matisse.
Une profonde amitié entre les deux hommes commence alors. En novembre 1951, paraît Poèmes, recueil illustré de quatorze bois et d’une lithographie du peintre. René Char a choisi pour répondre aux gravures du peintre treize poèmes en prose, issus du Poème pulvérisé, paru en 1947. Le livre est exposé avec succès à la galerie Jacques Dubourg. C’est le début d’une large reconnaissance de l’ œuvre du peintre.

Son besoin de lumière pousse Nicolas de Staël vers le sud. Il passe l’été 1953 avec sa famille, à Lagnes (Vaucluse). Il se lie d’amitié avec les Mathieu, grands amis de René Char, qui exploitent la propriété agricole des Grands Camphoux. Il rencontre leur fille, Jeanne Polge-Mathieu. Elle est mariée, a deux enfants. Il en tombe amoureux fou (« Jeanne est venue vers nous avec des qualités d’harmonie d’une telle vigueur que nous en sommes encore tout éblouis. Quelle fille, la terre en tremble d’émoi, quelle cadence unique dans l’ordre souverain.», écrit-il à René Char.) Elle devient sa muse et son modèle. Il reste seul à Lagnes après avoir renvoyé sa famille à Paris. Fin novembre 1953, Staël achète une ancienne maison fortifiée à Ménerbes, Le Castelet.

En septembre 1954, il s’installe à Antibes. L’amant tourmenté aime plus qu’il n’est aimé : avec Jeanne, l’histoire se révèle impossible. Elle finit par rompre.

Les années 1950-1955 sont marquées pour René Char par de dures épreuves. Il perd sa mère (Marie-Thérèse Rouget) le 27 juin 1951. Après cette disparition, le poète et sa sœur Julia souhaitent préserver la demeure familiale, les Névons, mais son frère Albert et sœur Émilienne exigent une vente aux enchères. Elle se déroule le 26 octobre 1955. La propriété est vendue et détruite.

La rupture avec Jeanne désespère Nicolas de Staël. Le 15 mars 1955, il absorbe un flacon de véronal, mais vomit et le barbiturique ne peut agir. Le lendemain, il brûle dans la cheminée des papiers. La nuit tombée, il sort de son atelier et monte l’escalier qui mène à la terrasse de l’immeuble. De là, on voit la mer et le Fort carré au bout de la rade. Nicolas de Staël se jette dans le vide et s’écrase en contrebas, rue du Revely, une ruelle sombre et déserte. Il a 41 ans.

René Char ne comprend pas cet acte. « La folie est bien la plus atroce des maladies. J’en étouffe. »
« Je suis dynamité…Partagé entre une colère immense et une pitié infinie. Je me suis attendu à bien des folies, mais pas tout fait à celle-là qui détruit d’un coup tant de personnes ! […] Dieu de Dieu, comment l’enfer peut-il venir nous raser là où nous sommes et ensuite s’en aller, se retirer avec la prise qui lui convient ? Et moi qui plaisantais ce loup des steppes, moi qui avais cru à un ruisseau avec cette petite pluie de Saint-Rémy, et voilà un torrent qui emporte tout ! Énigme du coeur humain ! Là où j’avais vu un « pavillon de chasse » avec rendez-vous clandestin pour quelque libertinage, lui voyait un château fort, et une dame à demeure installée, la propriété exclusive, les divorces et les remariages…» «…Ce qui importe, c’est son œuvre en fin de compte. Elle est très belle souvent, frappée du marteau des lueurs. Une royauté fracassée s’y laisse apercevoir. » (Lettre à Ciska Grillet, peintre et amie des deux artistes)

Le Fort Carré d’Antibes. 1955. Antibes, Musée Picasso.

Trois textes de René Char sur Nicolas de Staël:

Bois de Staël

Je lisais récemment dans un journal du matin que des explorateurs anglais avaient photographié sur l’un des versants extrêmes de l’Himalaya, puis suivi, pendant plusieurs kilomètres, les empreintes de pieds, de pas plutôt, dans la croûte neigeuse, d’un couple d’êtres dont la présence, en ce lieu déshérité, était invraisemblable et incompréhensible. Empreintes dont le dessin figurait un pied nu d’homme, énorme, muni d’orteils et d’un talon. Ces deux passants des cimes, qui avaient ce jour-là, marqué pour d’autres leur passage, n’avaient pu toutefois être aperçus des explorateurs. Un guide himalayen assura qu’il s’agissait de l’Homme des Neiges, du Yéti. Sa conviction et son expérience en admettaient l’existence fabuleuse.
Même si j’écoute l’opinion raisonnable d’un savant du Muséum qui, consulté, répond que les empreintes pourraient être celles d’un plantigrade ou quadrumane d’une rare espèce, grand parcoureur de solitudes, les bois que Nicolas de Staël a gravés pour mes poèmes (pourtant rompus aux escalades et aux sarcasmes) apparaissent pour la première fois sur un champ de neige vierge que le rayon de soleil de votre regard tentera de faire fondre.
Staël et moi, nous ne sommes pas, hélas, des Yétis ! Mais nous approchons quelquefois plus près qu’il n’est permis de l’inconnu et de l’empire des étoiles.

Écrit pour l’exposition de l’ouvrage Poèmes de René Char à la galerie Jacques Dubourg, 126, boulevard Haussmann à Paris. 12 décembre 1951.

Recherche de la base et du sommet, 1971.

Nicolas De Staël

Le champ de tous est celui de chacun, trop pauvre, momentanément abandonné.
Nicolas de Staël nous met en chemise et au vent la pierre fracassée.
Dans l’aven des couleurs, il la trempe, il la baigne, il l’agite, il la fronce.
Les toiliers de l’espace lui offrent un orchestre.

Ô toile de rocher, qui frémis, montrée nue sur la corde d’amour !
En secret un grand peintre va te vêtir, pour tous les yeux, du désir le plus entier et le moins exigeant.

Recherche de la base et du sommet, 1971.

Il nous a dotés…

Le “printemps” de Nicolas de Staël n’est pas de ceux qu’on aborde et qu’on quitte, après quelques éloges, parce qu’on en connaît le rapide passage, l’averse tôt chassée. Les années 1950-1954 apparaîtront plus tard, grâce à cette œuvre, comme des années de “ressaisissement” et d’accomplissement par un seul à qui il échut d’exécuter sans respirer, en quatre mouvements, une recherche longtemps voulue . Staël a peint. Et s’il a gagné de son plein gré le dur repos, il nous a dotés, nous, de l’inespéré, qui ne doit rien à l’espoir.

Publié le 9 mars 1965 dans le Nouvel Observateur sous le titre Témoignage.

Recherche de la base et du sommet, 1971.

275 ème anniversaire de la naissance de Francisco de Goya (30 mars 1746- 16 avril 1828)

Aún aprendo. Álbum de Burdeos I o Álbum G, n.º 54. 1825-1828. Madrid, Museo del Prado.

Autoportrait symbolique du peintre qui devait se faire aider par son compatriote, le peintre Antonio de Brugada (1804-1863) pour marcher dans les rues de Bordeaux.

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/04/15/aun-aprendo-francisco-de-goya/

Naissance et mort de Francisco de Goya y Lucientes.

Il est né à Fuendetodos (Zaragoza), le village de sa famille maternelle. Son père Braulio José Goya, maître doreur d’origine basque, et sa mère Gracia Lucientes, de famille paysanne aisée, résident à Saragosse, où ils se sont mariés en 1736. Francisco est la quatrième enfant d’une famille de six.


La lechera de Burdeos (Francisco de Goya) 1827. Madrid, Museo del Prado.

L’arrivée en Espagne des Cent Mille Fils de Saint Louis en avril-mai 1823, dirigés par le duc d’Angoulême, fils du futur roi de France Charles X) signifie le rétablissement de la monarchie absolue de Ferdinand VII et la fin du triennat libéral. Beaucoup de ses amis libéraux doivent s’exiler. Goya se réfugie d’abord chez son ami le chanoine José Duaso y Latre. Le 2 mai 1824, il demande l’autorisation au Roi d’aller en France pour prendre les eaux à Plombières-les-Bains (Vosges). Il arrive à Bordeaux au cours de l’été 1824 et continue vers Paris. Il revient en septembre à Bordeaux, où il réside jusqu’à sa mort. Son séjour en France n’a été interrompu qu’en 1826. Il voyage alors à Madrid pour finaliser les papiers administratifs de sa retraite et obtient une rente de 50 000 réaux.

Son ami Leandro Fernández de Moratín (1760-1828) raconte ainsi à un ami l’arrivée du peintre: “sordo, viejo, torpe y débil, y sin saber una palabra de francés […] y tan contento y deseoso de ver mundo”.

Goya arrive à Bordeaux à 78 ans. Cette période de création est pourtant encore bien riche: dessins au crayon noir rassemblés dans l’Album G et l’Album H, La Laitière de Bordeaux (entre 1825 et 1827), des portraits de ses amis, la série de quatre estampes des Taureaux de Bordeaux (1824-1825).

Le 28 mars 1828, sa belle-fille et son petit-fils Mariano lui rendent visite à Bordeaux. Son fils Javier, lui, n’arrive pas à temps. L’état de santé du peintre est très délicat. Il souffre d’une tumeur. De plus, une chute dans les escaliers l’oblige à garder le lit. Il ne se relèvera pas. Il meurt à deux heures du matin le 16 avril 1828, accompagné de sa famille et de ses amis Antonio de Brugada et José Pío de Molina.

Le lendemain, il est enterré au cimetière bordelais de la Chartreuse. En 1888 (soixante ans plus tard), une première exhumation des corps de Goya et de son ami et beau-frère Martin Goicoechea a lieu. Le crâne du peintre ne figure pas parmi les ossements. Le 6 juin 1899, ils sont de nouveau exhumés et transférés à Madrid, sans qu’il ait été possible de retrouver la tête de l’artiste. Ils sont déposés provisoirement dans la crypte de l’église collégiale Saint-Isidore de Madrid. Ils sont enterrés ensemble définitivement le 29 septembre 1919 à l’église San Antonio de la Florida de Madrid, au pied de la coupole que Goya a peinte en 1798.

Madrid, Église San Antonio de la Florida. Tombe de Goya.

Christian Boltanski

Après. 2010.

Je n’avais que moyennement aimé l’exposition Christian Boltanski: Faire son temps (13/11/2019-16/03/2020) au Centre Georges Pompidou. Je trouvais qu’il y avait trop d’oeuvres de périodes différentes. L’ensemble me paraissait un peu anarchique et assez étouffant.

Amsterdam, Oude Kerk. Christian Boltanski – na . 2018

Lors de notre dernier voyage à Amsterdam, nous avions visité Christian Boltanski – na (24 novembre 2017 – 28 avril 2018) dans la plus vieille église d’Amsterdam, l’Oude Kerk (La vieille église, 1306). Na veut dire Après en néerlandais. L’artiste convoquait la mémoire des disparus. L’édifice compte 12 000 tombes et 2500 dalles funéraires. La plus célèbre est celle de Saskia van Uylenburgh (1612-1642), l’épouse de Rembrandt. Manteaux noirs de laine sombre face contre terre, volumes parallélépipédiques de dimensions variables, ampoules, carillons agités par le vent, murmures, mannequins anthropomorphes faits de planches, d’une lampe et d’un voile noir qui posaient des questions. Les lustres étaient descendus jusqu’au sol. Il fallait errer dans l’obscurité. C’était magnifique et émouvant. Boltanski réussissait à rendre visibles et sensibles la présence et le nombre de ces disparus invisibles sur lesquels nous marchions. L’Oude Kerk est un lieu de culte, mais aussi un lieu d’exposition. Depuis 2013, des artistes contemporains sont invités à y intervenir grâce à une structure au financement mi-public mi-privé.

Animitas son installation en plein air dans le désert d’Atacama au Chili (2014) m’avait aussi beaucoup impressionné:

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/04/20/christian-boltanski/

La galerie Marian Goodman (79 rue du Temple. 75003-Paris) présente du 20 janvier au 13 mars 2021 une exposition intitulée aussi Après. Nous l’avons visitée hier après-midi, un trop peu rapidement malheureusement. J’aimerais y retourner assez vite si un nouveau confinement ne m’en empêche pas.

«Nous sommes entourés de disparus qui restent gravés dans notre mémoire et dont la présence me hante.» (Christian Boltanski)

«L’expérience que je souhaite pour le public qui vient visiter chacune de mes expositions n’est pas forcément de comprendre mais de ressentir que quelque chose a eu lieu. » (Faire son temps, Editions du Centre Pompidou, Paris, 2019. Entretien entre Christian Boltanski et Bernard Blistène, p. 63.)

Cette exposition est installée sur deux niveaux dans cette galerie qui se trouve dans le magnifique hôtel de Montmort de 1623. Au rez-de-chaussée, des masses de tissus blancs sur des chariots occupent le centre de la salle: Les Linges (2020). Elles évoquent assez bien la période particulière que nous vivons. Je n’ai pas bien vu les projections sur les murs (Les Esprits, 2020) ni la vidéo Le Passage (2020) dans l’escalier.

Au niveau inférieur, on peut admirer l’installation vidéo Les Disparus (2020). Ces très belles images recèlent des images subliminales des horreurs qui ont eu lieu au cours du XX ème siècle. Le mot Après (2010) invite à entrer dans la dernière salle sombre et tranquille. Là se trouvent Les Vitrines (1995).
C’est une belle exposition qui restera longtemps dans notre esprit.

Les Linges. 2020.