El Profesor

El profesor (Puan. 2023). Réalisation et scénario : María Alché et Benjamín Naishtat. Photographie : Hélène Louvart. Musque : Santiago Dolan. 1h50.

Interprètes : Marcelo Subiotto. Leonardo Sbaraglia. Julieta Zylberberg. Alejandra Flechner. Andrea Frigerio. Mara Bestelli. Valentinz Posleman.

Professeur mélancolique, maladroit et introverti, Marcelo Pena enseigne depuis des années la philosophie à l’Université de Buenos Aires ( qu’on surnomme Puan, du nom de la rue où se trouve la Faculté de Philosophie et de Littérature de Buenos Aires). Comme tous les autres professeurs, il peine à gagner sa vie. Son ami et mentor Caselli meurt au début du film en faisant du footing. Pena est pressenti pour reprendre sa chaire. Mais un autre candidat débarque, Rafael Sujarchuk. Il est séduisant et charismatique. Cette ancienne connaissance de Marcelo, spécialiste de Heidegerr et fiancé à une jeune actrice à la mode, est décidé lui aussi à briguer le poste. Pena défend son université, se remet en question et surmonte peut-être sa crise existentielle en Bolivie.

Les différentes mésaventures de Marcelo sont toujours clôturées par une fermeture à l’iris comme dans les vieux films. Un des mérites du film c’est qu’il n’y a pas un seul point de vue. Le discours n’est pas fermé. Le spectateur reste libre.

Marcelo Subiotto.

Ce film reflète aussi les luttes actuelles en Argentine pour la défense des services publics et de l’éducation. En effet, sa sortie a précédé d’un mois et demi l’élection à la présidence, le 19 novembre 2023, de Javier Milei, ultralibéral d’extrême-droite qui considère les universités publiques comme des centres d’endoctrinement de gauche. El Profesor a anticipé la mobilisation actuelle des étudiants (Voir Le Monde du 19 mars 2024. En Argentine, les universités et les instituts de recherche au bord de l’effondrement ). Javier Milei menace aussi d’annuler tous les fonds destinés au cinéma et à la culture en général.

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/03/19/en-argentine-les-universites-et-les-instituts-de-recherche-au-bord-de-l-effondrement_6222828_1650684.html

A la fin du film, Marcelo Pena chante un célèbre tango de 1937, Niebla del Riachuelo de Juan Carlos Cobián et d’Enrique Cadícamo. Il avait été d’abord écrit pour le film de Luis Saslavky (1903-1995), La fuga (1937), et interprété par l’actrice Tita Merello (1904-2002)

Il a été repris par la suite par les plus grands chanteurs de tango. La version la plus célèbre reste celle de Roberto Goyeneche, El Polaco (1926-1994).

Roberto Goyeneche.

Niebla del Riachuelo

Turbio fondeadero donde van a recalar,
Barcos que en el muelle para siempre han de quedar,
Sombras que se alargan en la noche del dolor,
Náufragos del mundo que han perdido el corazón,
Puentes y cordajes donde el viento viene a aullar,
Barcos carboneros que jamás han de zarpar,
Torvo cementerio de las naves que al morir,
Sueñan, sin embargo, que hacia el mar han de partir.

Niebla del Riachuelo!
Amarrado al recuerdo
Yo sigo esperando.
Niebla del Riachuelo!
De ese amor, para siempre
Me vas alejando.

Nunca más volvió.
Nunca más la vi.
Nunca más su voz nombró mi nombre junto a mí
Esa misma voz que dijo: Adiós!

Sueña marinero, con tu viejo bergantín.
Bebe tus nostalgias en el sordo cafetín.
Llueve sobre el puerto, mientras tanto mi canción
Llueve lentamente sobre tu desolación.

Anclas que ya nunca, nunca más han de levar,
Bordas de lanchones sin amarras que soltar,
Triste caravana sin destino ni ilusión,
Como un barco preso en la botella del figón.

Niebla del Riachuelo!
Amarrado al recuerdo
Yo sigo esperando
Niebla del Riachuelo!
De ese amor, para siempre
Me vas alejando.
Nunca más volvió.
Nunca más la vi.
Nunca más su voz nombró mi nombre junto a mí.
Esa misma voz que dijo: Adiós!

Brouillard du Riachuelo

Sombre mouillage où s’échouent
Des bateaux qui pour toujours resteront à quai,
Ombres qui grandissent dans la nuit des douleurs,
Naufragés d’un monde qui ont perdu leur âme,
Ponts et cordages où le vent vient hurler
Navires charbonniers qui jamais ne lèveront l’ancre,
Sinistre cimetière de bateaux qui en mourant,
Rêvent encore qu’ils prennent la mer.

Brouillard du Riachuelo !
Ancré dans ma mémoire
Je continue d’attendre.
Brouillard du Riachuelo !
De cet amour, pour toujours
Tu m’éloignes.

Elle n’est jamais revenue,
Jamais je ne l’ai revue :
Plus jamais sa voix n’a murmuré mon nom près de moi,
Cette même voix qui m’a dit : adieu.

Rêve, marin, de ton vieux brigantin,
Bois tes regrets dans ton bistrot silencieux,
Il pleut sur le port, alors que ma chanson
Pleut lentement sur ton désespoir.

Ancres qui jamais, jamais plus ne seront levées
Plats-bords des bacs sans plus d’amarres à larguer.
Triste caravane sans destin ni illusion,
Comme un bateau enfermé dans une bouteille de troquet.

Brouillard du Riachuelo !
Ancré dans ma mémoire
Je continue d’attendre.
Brouillard du Riachuelo !
De cet amour, pour toujours
Je m’éloigne.
Elle n’est jamais revenue,
Jamais je ne l’ai revue.
Plus jamais sa voix n’a murmuré mon nom près de moi.
Cette même voix qui a dit : Adieu !

https://www.youtube.com/watch?v=33yqvtHVml4 (Roberto Goyeneche)

https://www.youtube.com/watch?v=BlCMhq2dpfw (Tita Morello)

https://www.youtube.com/watch?v=CGAlDwIZ0U4 (Susana Rinaldi)

La fuga (Luis Saslavsky). 1937.

Oviedo (Asturias) I

Les églises préromanes et romanes des Asturies sont magnifiques. Entre le VIIIe  et le Xe  siècle s’est développé dans ce royaume un art de cour très évolué. Pelayo règne à partir de 718 et meurt à Cangas de Onís en 737. Il a résisté à l’invasion musulmane dans la cordillère Cantabrique. C’est alors que se crée une architecture originale. Elle est encouragée par certains des successeurs de Pelayo comme Alfonso II el Casto (783 et 791-842), Ramiro I (842 – 850) et Alfonso III el Magno (866-910). La cour s’établit d’abord à Cangas de Onís. L’église de la Santa Cruz (737), de transition wisigothique, est construite sur un dolmen. Oviedo devient ensuite la capitale. Les églises San Salvador, San Tirso (  IXe siècle) et San Julián de los Prados ou Santullano (première moitié du IXe siècle) sont de beaux témoignages de cet art. Les sanctuaires de Santa María del Naranco (842) et San Miguel de Lillo (vers 848) qui se trouvent sur le mont Naranco, à 4 kilomètres du centre-ville, présentent la même structure. C’est le cas aussi de San Salvador de Valdediós ( 892), « El Conventín », situé sur la commune de Villaviciosa . Ces églises se caractérisent par les lignes ascendantes de leur construction. Elles adoptent des basiliques latines le plan rectangulaire à trois nefs et narthex, les arcades en plein cintre séparant les nefs, et le vaste transept précédant un chevet tripartite. La décoration intérieure reprend l’usage des fresques et emprunte à l’Orient les motifs des chapiteaux ou jambages de portes (entrelacs, jeux du cirque à San Miguel de Lillo) ou les fenêtres à claustras.

Oviedo, San Julián de los Prados ou Santullano (première moitié du IXe siècle).
Christ en majesté. XIIIe siècle. Oviedo, San Julián de los Prados ou Santullano.
Oviedo, Iglesia de Santa María de Naranco. 842.
Oviedo, Iglesia de San Miguel de Lillo. Vers 848.

J’ai revu par curiosité en DVD le film de Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona sorti en 2008. Ce n’est pas, loin s’en faut, un grand film. Le cinéaste y montre sa fascination pour Barcelone, mais aussi pour Oviedo.

À Barcelone, Vicky et Cristina (Rebecca Hall et Scarlett Johansson), deux Américaines, sont hébergées pour l’été chez de lointains parents de Vicky. Juan Antonio, un peintre (Javier Bardem), leur propose de venir passer un week-end à Oviedo pour visiter la ville et passer du bon temps ensemble. Les deux amies s’envolent avec lui. La situation se complique plus tard quand réapparaît María Elena (Penelope Cruz), l’ex-femme de Juan Antonio, avec laquelle il entretient une relation encore violente après un divorce où elle a manqué de le tuer…

Barcelone joue un rôle central, mais certaines séquences importantes ont été tournées aux Asturies, à Oviedo et à Avilés. Javier Bardem est fasciné par le Christ en majesté (XIIIe siècle) de l’église de San Julián de los Prados. Il les emmène là-bas ainsi qu’à Santa María del Naranco. Dans le film, on voit même la mythique confiserie Camilo de Blas (Calle Jovellanos, 7), fondée en 1914.

Oviedo. Confitería Camilo de Blas. 1914.

La ville d’Oviedo offre au regard du visiteur plus de 100 statues dans ses rues. Woody Allen a aussi la sienne depuis 2003. En 2002, le cinéaste a reçu là le prix Prince des Asturies de la main de celui qui allait devenir roi d’Espagne en 2014, le futur Felipe VI. Il expliquait à l’époque qu’Oviedo était une ville « délicieuse, exotique, belle, propre, agréable, tranquille et piétonne. » («Oviedo es una ciudad deliciosa, exótica, bella, limpia, agradable, tranquila y peatonalizada; es como si no perteneciera a este mundo, como si no existiera… Oviedo es como un cuento de hadas».) Cette phrase figure au pied de la statue. Pourtant, Woody Allen marche les mains dans les poches, sérieux et pensif.

Oviedo. Statue de Woody Allen (Vicente Menéndez-Santarúa). 2003. Calle Milicias Nacionales.

Sources :

Espagne atlantique (Pays basque, Navarre, Cantabrie, Asturies, Galice, La Rioja). Le Guide Vert, 2023. Michelin Éditions.

Vicky Cristina Barcelona. DVD Warner Bros. Entertainment. 97 minutes. Voir la bande-annonce.

https://store.potemkine.fr/dvd/5051889002079-vicky-cristina-barcelona-woody-allen/

Terence Davies – Siegfried Sassoon – Wilfred Owen

Les Carnets de Siegfried ( Kate Phillips et Jack Lowden)

Nous avons vu samedi 13 avril au Cinéma Nouvel Odéon (6 Rue de l’Ecole de Médecine, 75006 Paris) le beau film de Terence Davies Les carnets de Siegfried (2022) qui retrace la vie du poète anglais Siegfried Sassoon. 2 h 17. Directeur de la photographie : Nicola Daley. Interprètes : Jack Lowden, Géraldine James, Peter Capaldi, Kate Phillips, Gemma Jones, Richard Goulding, Simon Russell Beale, Matthew Tennyson, Jeremy Irvine, Calam Lynch, Anton Lesser.

Terence Davies est né le 10 novembre 1945 dans un quartier défavorisé de Liverpool (Angleterre). Ses parents étaient ouvriers et catholiques. Il est le dernier d’une famille de dix enfants. Sept ont survécu. Il quitte l’école à seize ans et a travaillé pendant dix ans dans un bureau d’affaires maritimes comme employé, puis aide-comptable. Il quitte Liverpool pour Coventry, où il entre à l’école d’art dramatique. Son talent de cinéaste est reconnu à partir de Distant Voices, Still Lives ( 1988. Grand Prix de l’Union de la critique de cinéma à Cannes, où il a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs ). Terence Davies a entretenu une relation difficile avec l’industrie britannique du cinéma. Il est mort à 77 ans le 7 octobre 2023 à Mistley, dans l’Essex (Angleterre).

Filmographie :

1976 : Children (moyen métrage)
1980 : Madonna and Child (moyen métrage)
1983 : Death and Transfiguration (moyen métrage)
1988 : Distant Voices, Still Lives
1991 : Une longue journée qui s’achève (The Long Day Closes)
1996 : La Bible de néon (The Neon Bible) d’après le roman de John Kennedy Toole.
2000 : Chez les heureux du monde (The House of Mirth) d’après le roman d’Edith Wharton.
2008 : Of Time and the City (documentaire)
2011 : The Deep Blue Sea d’après une pièce de Terence Rattigan.
2015 : Sunset Song d’après le roman de Lewis Grassic Gibbon.
2016 : Emily Dickinson, a Quiet Passion (A Quiet Passion)
2021 : But Why? (court métrage)
2021 : Les Carnets de Siegfried (Benediction)
2023 : Passing Time (court métrage)

Du 1 au 17 mars 2024 a eu lieu au centre Pompidou la rétrospective de toutes ses oeuvres (Terence Davies Le temps retrouvé).

Home! Home! | Où en êtes-vous Terence Davies ? ( 2024, 16 min, inédit ). « Où en êtes-vous ? » est une collection initiée par le Centre Pompidou qui passe commande à chaque cinéaste invité(e), d’un film fait maison, de forme libre, avec lequel il répond à cette question rétrospective, introspective, et tournée vers l’avenir. Terence Davies avait commencé à concevoir ce film à partir de ses poèmes. Il a été réalisé selon ses instructions par son assistant artistique.

https://www.youtube.com/watch?v=trmBG_WbSrE

J’ai recherché des textes de Siegfried Sassoon (1886 – 1967), poète que je ne connaissais pas du tout et ceux Wilfred Owen (1893 – 1918) que je connaissais un peu. Je retranscris ici deux des poèmes récités dans le film.

Siegfried Sassoon (George Charles Beresford) 1915.

Attack (Siegfried Sassoon)

At dawn the ridge emerges massed and dun
In the wild purple of the glow’ring sun,
Smouldering through spouts of drifting smoke that shroud
The menacing scarred slope; and, one by one,
Tanks creep and topple forward to the wire.
The barrage roars and lifts. Then, clumsily bowed
With bombs and guns and shovels and battle-gear,
Men jostle and climb to, meet the bristling fire.
Lines of grey, muttering faces, masked with fear,
They leave their trenches, going over the top,
While time ticks blank and busy on their wrists,
And hope, with furtive eyes and grappling fists,
Flounders in mud. O Jesus, make it stop!

Counter-Attack and other poems, 1918.

Á l’assaut

Au petit jour la crête émerge, ramassée, gris brun,
Dans la lueur violacée et sauvage d’un soleil menaçant,
Feu qui couve à travers les volutes de fumée qui dérivent et enveloppent
Le versant labouré, inquiétant ; et un à un,
Les blindés bringuebalants rampent jusqu’au barbelé.
Le barrage gronde et monte. Alors, pliés et gauches
Sous les grenades, le fusil , la pelle, l’équipement,
Les hommes au coude à coude grimpent à la rencontre des épines de feu.
Rangées de faces grises qui marmonnent, masquées de peur,
Ils quittent leurs tranchées, passent par-dessus le bord,
Pendant que, indifférent, le temps tictaque à leur poignet,
Et que l’espoir aux yeux furtifs et aux poings accrocheurs
s’empêtre dans la boue. Ô Seigneur, faites que ça s’arrête.

Anthologie bilingue de la poésie anglaise. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 519), Gallimard. 2005. Traduction Philippe Mikriamos.

Wilfred Owen.

Disabled (Wilfred Owen)

He sat in a wheeled chair, waiting for dark,
And shivered in his ghastly suit of grey,
Legless, sewn short at elbow. Through the park
Voices of boys rang saddening like a hymn,
Voices of play and pleasure after day,
Till gathering sleep had mothered them from him.

******

About this time Town used to swing so gay
When glow-lamps budded in the light-blue trees,
And girls glanced lovelier as the air grew dim,—
In the old times, before he threw away his knees.
Now he will never feel again how slim
Girls’ waists are, or how warm their subtle hands,
All of them touch him like some queer disease.

*****

There was an artist silly for his face,
For it was younger than his youth, last year.
Now, he is old; his back will never brace;
He’s lost his colour very far from here,
Poured it down shell-holes till the veins ran dry,
And half his lifetime lapsed in the hot race
And leap of purple spurted from his thigh.

*****

One time he liked a blood-smear down his leg,
After the matches carried shoulder-high.
It was after football, when he’d drunk a peg,
He thought he’d better join. He wonders why.
Someone had said he’d look a god in kilts.
That’s why; and maybe, too, to please his Meg,
Aye, that was it, to please the giddy jilts,
He asked to join. He didn’t have to beg;
Smiling they wrote his lie: aged nineteen years.
Germans he scarcely thought of, all their guilt,
And Austria’s, did not move him. And no fears
Of Fear came yet. He thought of jewelled hilts
For daggers in plaid socks; of smart salutes;
And care of arms; and leave; and pay arrears;
Esprit de corps; and hints for young recruits.
And soon, he was drafted out with drums and cheers.

*****

Some cheered him home, but not as crowds cheer Goal.
Only a solemn man who brought him fruits
Thanked him; and then inquired about his soul.

*****

Now, he will spend a few sick years in institutes,
And do what things the rules consider wise,
And take whatever pity they may dole.
Tonight he noticed how the women’s eyes
Passed from him to the strong men that were whole.
How cold and late it is! Why don’t they come
And put him into bed? Why don’t they come?

Collected poems, 1920.

L’invalide

Assis dans une chaise roulante, il attendait la nuit
Et frissonnant dans son affreux costume gris,
Cul de jatte et scié net au coude. Á travers le parc, il entendait
Des voix de jeunes femmes, qui l’attristaient comme un cantique,
Voix de jeux et de plaisir en fin de journée,
En attendant que monte le sommeil, le dorlote et les lui enlève.

*****

Vers cette heure, la Ville avait la gambille gaie,
L’incandescence des lampes allumait des bourgeons dans les arbres bleu clair,
Et les filles guignaient, plus belles, dans l’air qui pâlissait –
Naguère, avant qu’il fiche ses genoux en l’air.
Jamais plus il ne sentira la finesse
Des tailles féminines, ou la chaleur de leurs mains habiles
Toutes, elles le touchent comme une maladie singulière.

*****

Il y avait un peintre qui raffolait de ses propres traits,
Plus jeunes que sa jeunesse, l’an passé.
Á présent, il est vieux ; son dos plus jamais ne se tendra ;
Il a perdu couleur à cent lieues d’ici,
L’a toute répandue dans des trous d’obus jusqu’à ce que les veines s’assèchent
Et que la moitié de sa vie passe dans une brûlante course
Et que le jet écarlate jaillisse de sa cuisse.

*****

Fut un temps où il ne détestait pas une tache de sang sur la jambe :
En fin de match, porté en triomphe sur des épaules…
C’est après le football – et un petit verre
Qu’il décida de s’engager. – Il se demande pourquoi.
Quelqu’un avait dit qu’il serait divin en kilt :
C’est pour ça, et peut-être aussi pour faire plaisir à sa Margot.
Oui, c’est ça : pour plaire à ces coquettes sans cervelle,
Il s’enrôla. Ils ne se firent pas prier
Pour noter son mensonge en souriant : « dix-neuf ans ! ».
Les Allemands, il ne s’en souciait guère ; leur grande culpabilité
Et celle de l’Autriche ne l’émouvaient pas. Et l’heure n’était pas
Encore à la peur de la Peur. Il pensait au manche gemmé
D’un poignard sous la chaussette écossaise ; saluts qui claquent ;
Entretien des armes, permissions, et arrérages de solde ;
Esprit de corps, et conseils aux jeunes recrues
Et le voilà enrôlé au sein des tambours et des hourras.

*****

D’aucuns l’acclamèrent à son retour, mais pas comme les foules qui crient « But ! »
Seul un homme solennel lui apporta des fruits,
Le remercia, puis s’enquit de l’état de son âme.

*****

Maintenant il va passer quelques années, convalescent, dans des institutions
Et faire ce que le règlement juge sage,
Et recueillir le peu de pitié qu’on lui concédera.
Ce soir, il a remarqué comment les yeux des femmes
Allaient de lui aux hommes forts encore entiers.
Qu’il fait froid ! Qu’il est tard ! Qu’attend-on
Pour le coucher ? Mais qu’attendent-ils donc ?

Anthologie bilingue de la poésie anglaise. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 519), Gallimard. 2005. Traduction Philippe Mikriamos.


Jorge Semprún – Charles Baudelaire

Jorge Semprún. Lugano. 1945.

Je relis des textes de Jorge Semprún (1923-2011), résistant FTP-MOI, rotspanier déporté à Buchenwald, militant communiste orthodoxe puis critique, exclu du PCE en 1964, ministre de la culture d’un gouvernement socialiste en Espagne de 1988 à 1991.

La poésie l’a toujours passionné. Son père, José María Semprún Gurrea (1893-1966), fut correspondant en Espagne de la revue Esprit et représentant de la République espagnole à La Haye de 1937 à 1939. En famille, ils récitaient et apprenaient par coeur des poèmes de Garcilaso de la Vega, Rubén Darío, Gustavo Adolfo Bécquer, César Vallejo, Pablo Neruda. Ceux de Baudelaire et de Rimbaud ont été essentiels dans son rapide apprentissage du français à Paris à partir de 1939.

Adieu, vive clarté est un récit autobiographique de Jorge Semprún, publié en 1998, qui se déroule pendant la période précédant sa déportation à Buchenwald en janvier 1944. Il participait à la Résistance en Bourgogne dans le groupe « Jean-Marie Action », dépendant du réseau Buckmaster, mis en place par les services secrets britanniques. Il fut arrêté à Joigny, le 8 octobre 1943, avec la résistante Irène Chiot, puis détenu à la prison d’Auxerre et torturé par la Gestapo à l’hôpital psychiatrique .

Gallimard. Collection Folio n° 3317.

Chant d’automne (Charles Baudelaire)

                            I        

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

                              II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

Les Fleurs du mal, 1857.

Dans L’Écriture ou la vie (1994) Jorge Semprun évoque la mort à Buchenwald le 16 mars 1945 du sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945), professeur à la Sorbonne.

« J’avais pris la main de Halbwachs qui n’avait pas eu la force d’ouvrir les yeux. J’avais senti seulement une réponse de ses doigts, une pression légère : message presque imperceptible.
Le professeur Maurice Halbwachs était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysenterie qui l’emportait dans la puanteur.
Un peu plus tard, alors que je lui racontais n’importe quoi, simplement pour qu’il entende le son d’une voix amie, il a soudain ouvert les yeux. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d’humanité vaincue mais inentamée. La lueur immortelle d’un regard qui constate l’approche de la mort, qui sait à quoi s’en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement : souverainement.
Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d’une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C’est la seule chose qui me vienne à l’esprit.
Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre…
Le regard de Halbwachs devient moins flou, semble s’étonner.
Je continue de réciter. Quand j’arrive à … – nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons,
un mince frémissement s’esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs.
Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel. »

Maurice Halbwachs, 1944.

Le voyage (Charles Baudelaire)

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Jorge Semprún a glissé ce vers de Baudelaire – ” Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses. ” – dans le scénario de La Guerre est finie d’Alain Resnais. Ce film raconte trois jours de Diego Mora, permanent en exil du PCE qui passe régulièrement la frontière sous des identités d’emprunt pour assurer la liaison entre les militants exilés et ceux qui sont restés en Espagne. Il décrit la vie quotidienne d’un révolutionnaire clandestin qui doute du sens de son action et des moyens mis en oeuvre.

https://www.youtube.com/watch?v=XD7QIGlzktw

https://www.youtube.com/watch?v=o7q8Ougxv10

Las Majas en el balcón (Francisco de Goya). 1808-14. New York, Metropolitan Museum of Art.

XXXVI Le balcon (Charles Baudelaire)

Mère des souvenirs maîtresse des maîtresses
Ô toi, tous mes plaisirs! ô, toi, tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m’était doux ! que ton coeur m’était bon !
Nous avons dit souvent d’impérissables choses
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l’espace est profond ! que le coeur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton coeur si doux ?
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s’être lavés au fond des mers profondes.

– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

Les Fleurs du Mal, 1857.

Le balcon (Edouard Manet). 1869. Paris, Musée d’ Orsay.

Garcilaso de la Vega

Homme portant la croix de l’ordre d’Alcantara (Garcilaso de la Vega ?) Cassel, Galerie des maîtres anciens.

Garcilaso de la Vega est un poète et un militaire du Siècle d’or espagnol. Il est né à Tolède en 1501 dans une illustre famille. Il apprend le grec, le latin, l’italien, le français, la musique et l’escrime. Il entre en 1520 au service de Charles Quint comme membre de la Garde royale. Il participe à la répression des Comunidades de Castille (1521), à la prise de Fontarabie (1523), aux sièges de Vienne (1529) et de Tunis (1535). Il est nommé membre de l’Ordre de Santiago. En 1525, il épouse Doña Elena de Zúñiga, dame de compagnie de la reine Éléonore, sœur de Charles Quint. Ils auront cinq enfants. 1526 est une année très importante. il reçoit Charles Quint chez lui à Tolède et rencontre à Grenade Doña Isabel Freyre, dame portugaise dont il tombe amoureux. Elle lui inspire poèmes et églogues. Il l’appelle Elisa. Elle épousera en 1529 un autre homme et mourra en couches en 1533. Garcilaso est blessé en octobre 1536 lors d’un assaut contre la forteresse du Muy, près de Fréjus. Il meurt à Nice, où il avait été transporté, le 13 ou le 14 octobre 1536. Il est l’ami et le disciple du poète catalan Juan Boscán (entre 1485 et 1492-1542). Il imite Pétrarque et Virgile et introduit en Espagne le goût italien. On lui doit trente-huit sonnets, deux élégies, une épître, trois églogues et cinq chansons. Ses oeuvres seront publiées avec celles de Boscán en 1543 à Barcelone. C’est le type même du poète de la Renaissance en Espagne. Il y joue un rôle analogue à celui de Ronsard en France. Sa poésie a marqué Góngora, Luis de León, saint Jean de la Croix, Cervantes, Gustavo Adolfo Bécquer, Luis Cernuda, Rafael Alberti, Miguel Hernández entre autres. Pedro Salinas (1891-1951) lui emprunte le titre de son recueil poétique le plus important, La voz a ti debida (1933). Carlos Saura intitulera une de ces films, Elisa vida mía (1977)

Portada de Las obras de Boscán y algunas de Garcilaso de la Vega repartidas en cuatro libros, Barcelona, Carlos Amorós, 1543

¿Quién me dijera, Elisa, vida mía,
cuando en aqueste valle al fresco viento
andábamos cogiendo tiernas flores,
que había de ver, con largo apartamiento,
venir el triste y solitario día
que diese amargo fin a mis amores?
El cielo en mis dolores
cargó la mano tanto
que a sempiterno llanto
y a triste soledad me ha condenado;
y lo que siento más es verme atado
a la pesada vida y enojosa,
solo, desamparado,
ciego, sin lumbre en cárcel tenebrosa.

Je connais deux traductions :

Première Églogue de Garcilaso, vers 282 : “¡Quién me dijera, Elisa, vida mía !”. Plainte de Nemoroso.

Qui m’eût dit, Élise, ô ma vie,
lorsque dans le vent frais de ce vallon
nous marchions en cueillant de tendres fleurs,
que je verrais avec une si longue absence
venir le triste et solitaire jour
qui mettrait une fin amère à mes amours ?
Le ciel pour ma douleur
eut si lourde la main
qu’à des pleurs éternels
et à triste solitude il m’a condamné ;
et ce qui plus me navre est de me voir lié
à cette vie et pesante et fastidieuse,
tout seul, abandonné,
aveugle, sans lumière, en prison ténébreuse.

Poemas. Poèmes. Bilingue Aubier-Flammarion. 1968. Traduction Paul Verdevoye.

Qui m’aurait dit, Élise, mon amour,
lorsque, dans la fraîcheur de ce vallon,
à tes côtés cueillais de tendres fleurs,
que je verrais, longue séparation,
venir le triste et solitaire jour
qui mettrait fin amère à mon bonheur.
Le ciel pour ma douleur
eut une main si dure
qu’à sanglots qui perdurent
et triste solitude m’a contraint.
Et d’être lié plus encore crains
à cette fâcheuse et pesante vie,
esseulé, sans soutien,
dans l’aveugle prison où rien ne luit.

Anthologie bilingue de la poésie espagnole. NRF Gallimard Bibliothèque de la Pléiade. 1995. Traduction Patrice Bonhomme.

Le film de Carlos Saura est interprété par Fernando Rey, Geraldine Chaplin, Ana Torrent. Fernando Rey a obtenu le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en 1977.

Carlos Saura – Luis Buñuel

Casi unas memorias; Taurus, 2023.

Carlos Saura, cinéaste espagnol, est mort le 10 février 2023 chez lui à Collado Mediano (Madrid) à 91 ans. Il était né à Huesca (Aragon) le 4 janvier 1932. Il a réalisé dans les années 60 et 70, malgré la censure franquiste, des films qui ont marqué le cinéma de son époque. Il ne voulait pas perdre son temps à écrire ses mémoires, mais la pandémie et le confinement l’ont fait changé d’avis. La maison d’édition Taurus vient de les publier. La mort l’a empêché de les achever. Le livre est intéressant par l’évocation de sa famille, de ses amis et les nombreuses photos tirées de ses archives personnelles. Il a été marié quatre fois et a eu sept enfants. Il évoque bien les arts qui l’ont passionné toute sa vie : la photographie, le cinéma, la peinture, la musique, l’opéra, le théâtre. Il a réalisé une cinquantaine de films. Il a travaillé jusqu’à sa mort. Il préparait un documentaire Las paredes hablan et une série de 6 épisodes de 50 minutes sur Federico García Lorca, Las voces perdidas (Saura busca Lorca), qui sera menée à bien par son fils, Carlos Saura Medrano.

Las paredes hablan (2022). Documentaire de 75 minutes qui évoque sa vision originale de l’origine de l’art..

Ce passage est significatif de son état d’esprit à la fin de sa vie :

“Con el estado de ánimo de quien reconoce que la vida ha sido amable, y que sería un desagradecido si no reconociera que hasta ahora los momentos placenteros han superado con creces aquellos otros dominados por la amargura y la desesperación, ahora me encuentro, con 90 años en las espaldas y en otro siglo del que nací, en condiciones de reflexionar sobre la persistencia de ciertas imágenes en la retina. Esas imágenes me han acompañado para recordarme que sí hay una respuesta a las grandes preguntas: ¿de dónde vienes y adónde vas? Vengo de allí, de la guerra. Voy allá, hacia la muerte, y entre medias la vida de cada día”.

Les portraits qu’il fait de Luis Buñuel et de Charlie Chaplin sont remarquables. Voilà les deux lettres que Saura et Buñuel s’échangèrent avant la mort de ce dernier le 29 juillet 1983 à Mexico.

Finales de 1982

Querido Luis:

Cuando a los dieciocho años decidí dedicarme a la fotografía, dejando a un lado mis estudios de ingeniero, de Luis Buñuel solo sabía que estaba prohibido, que era aragonés y que en los años veinte había hecho en Francia algunas películas experimentales. Más tarde, en la antigua Escuela de Cine, tuve le oportunidad de ver Tierra sin pan.
Debo reconocer que nunca me he sentido atraído por tus films llamados «surrealistas». Ni Un perro andaluz ni La edad de oro me han apasionado, pero Tierra sin pan me dejó anonadado, no era un documental al uso, no lo era en el sentido que los ingleses daban a los documentales subjetivos de la escuela de Grierson, algunos admirables por otra parte, pero que a mí me aburrían bastante. Tú opinabas. No te quedabas fuera: no eras «objetivo»; participabas de lo que contabas, y un cierto humor siniestro y cruel colaboraba ferozmente a que uno se sintiera profundamente incómodo ante la denuncia que suponía Tierra sin pan. No he querido volver a verla para conservar intacta esa primera impresión.
Tierra sin pan es un documento, un ensayo y una obra personal: libre y rigurosa a la vez. Tiene el rigor de una mente científica, que siempre has conservado, mal que te pese, que diría un aragonés. Ese rigor que te llevo a estudiar ciencias, a disciplinar tu vida y a coleccionar armas de fuego tratando de encontrar la bala imposible, esa que no mata. ¿Es Tierra sin pan un punto y aparte en tu fimografía?¿Por qué no seguiste ese camino extraordinario? Más todavía, ¿Por qué ningún cineasta español siguió ese camino?
Ya en los años sesenta Bardem y Berlanga habían empezado a romper el duro cascarón que nos oprimía y un soplo de aire fresco animaba nuestros intoxicados pulmones, pero fuiste tú, Luis, el que abriste para mí las puertas y las ventanas hacia mundos hasta entonces solo intuidos.
Fue en el Festival de Cannes de 1960 cuando te encontré. ¿Te acuerdas? Yo iba con Los golfos, mi primera película, ilusionado, deslumbrado, intimidado por todo. En aquel festival estaban Buñuel, Antonioni, Fellini y Bergman, entre otros. En París, justo antes de llegar a Cannes, había visto Á bout de souffle, de Godard. Eran momentos de conmoción en el ámbito cinematográfico y los grandes cambios se estaban realizando ya.
Allí, Luis, en Cannes 1960, nos conocimos y nació, de nuestras conversaciones con Pedro Portabella, la posibilidad de tu vuelta a España después de más de veinte años de exilio. Allí empezó a fraguarse Viridiana y una amistad que perdurará más allá del tiempo y la distancia.
Me parece un poco inútil decirte que eres uno de los más grandes cineastas y prefiriría no repetir que has hecho películas llenas de inteligencia, antirretóricas, llenas de humor – un humor muy especial no apto para todos los públicos, aragonés, no se me ocurre una mejor definición -. Además, eres de los cineastas que han puesto títulos más hermosos a sus películas : Los olvidados, Él, El ángel exterminador, El discreto encanto de la burguesía, La Vía Láctea, El fantasma de la libertad, Ese oscuro objeto del deseo. El último suspiro, especie de película-libro, inclasificable.
Cuando a Cervantes le reprochaban que la segunda parte del Quijote era la obra de un viejo, él que apenas tenía sesenta años – aunque para la época eso debía de ser mucho – respondió: «No se escribe con las canas, sino con la inteligencia.». Con la inteligencia y la sensibilidad hiciste entre los cincuenta y los ochenta, películas deslumbrantes por sus poderosas imágenes. Cuánto me inquietan esas imágenes, ese sueño terrible de carne que se desplaza, carnaza sin vida, carne muerta, «carnuza», que dicen en nuestra tierra. Y esas irrupciones de personajes ocasionales que aprecen y desaparecen para contarnos cualquier historia infantil: el pasillo de la casa materna, la luz amarillenta de aquellos años, los armarios gigantescos llenos de misterios con las luminosas puertas acristaladas al final del corredor. Lo hemos soñado juntos, lo vimos y hemos tratado de rescatar esas imágenes del olvido.
Bueno, querido Luis, esta carta se alarga demasiado, perdóname que haya dejado todo a medias, ya sabes que nunca me han gustado las obras bien terminadas, bien aderezadas. Solo he tratado de poner en orden alguna imágenes, algunas ideas que se agolpan en mi cabeza. Algún día, quizá, me gustaría escribir sobre ti con más amplitud, con más tiempo, quizá, en otra ocasión.

CARLOS SAURA

8 de enero de 1983

Mi querido Carlos:

Recibí tu carta, que francamente me emocionó. Con el pretexto de hablarme de Tristana muestras la afección y cariño que me tienes y que, como sabes muy bien, no supera el mío. Lástima que no podamos vernos con frecuencia. Haría más larga esta carta, pero por desgracia casi no puedo ya ni leer ni escribir: mi última vejez se ha presentado brutalmente.

LUIS BUÑUEL

Luis Buñuel, Carlos Saura, Luis García Berlanga. Cuenca. 1960.

Julien Gracq – Edward Burne-Jones – André Delvaux

Le Roi Cophétua et la servante mendiante (Edward Burne-Jones) (1884). Londres, Tate Britain.

Le Roi Cophétua et la servante mendiante (1884) est une des toiles les plus célèbres du peintre préraphaélite anglais, Edward Burne-Jones (1833-1898), qui se trouve à la Tate Gallery, à Londres ( 2m93 x 1m36). Le personnage du Roi Cophétua provient de la légende des ballades anglaises. Plusieurs allusions apparaissent dans l’oeuvre de Shakespeare dans Roméo et Juliette (II, 1), Henri IV, Love’s Labour’s Lost, (IV, 1) où Pénélophon porte parfois le nom de Zénélophon. Il existe aussi un poème d’Alfred Tennyson, The Beggar Maid (1833).

Cophétua était un roi africain très riche qui avait une absence totale d’attirance sexuelle ou amoureuse pour qui que ce soit. Un jour pourtant, alors qu’il était accoudé à la fenêtre de son palais, il vit passer une jeune mendiante. Ce fut le coup de foudre. Cophétua décida qu’il devrait épouser cette jeune femme ou se suicider. Il parcourut la ville offrant quelques pièces de monnaie aux mendiants pour essayer d’avoir plus de renseignements sur la jeune femme. Il n’obtint que peu de détails. Elle s’appelait Pénélophon. Vêtue de haillons, elle mendiait pour vivre. Finalement Cophétua la rencontra à nouveau et lui proposa de l’épouser. Étonnée, Pénélophon accepta. Elle perdit rapidement ses anciennes habitudes et devint une reine aimée. Le couple vécut une vie sans histoire et à leur mort ils furent enterrés dans la même tombe.

Julien Gracq a vu ce tableau à Londres lorsqu’il avait 19 ans. La description qu’il en fait dans la nouvelle est bien différente du tableau.

« Je profitai d’un moment où la servante venait de sortir pour me lever et approcher le flambeau du mur. Je ne voulais pas être surpris ; je craignais déjà de rompre le sombre charme de ce dîner silencieux.
Les couleurs du tableau étaient foncées et le jaune cireux du vernis écaillé qui avait dû le recouvrir en couches successives, égalisant et noyant les bruns d’atelier, lui donnait un aspect déteint et fondu qui le vieillissait, quoique la facture très conventionnelle – qui n’eût pas dépareillé un Salon du temps de Grévy ou de Carnot – n’en fût visiblement guère ancienne. Je dus approcher le flambeau tout près pour le déchiffrer. De la pénombre qui baignait le coin droit, au bas du tableau, je vis alors se dégager peu à peu un personnage en manteau de pourpre, le visage basané, le front ceint d’un diadème barbare, qui fléchissait le genou et inclinait le front dans la posture d’un roi mage. Devant lui, à gauche, se tenait debout – très droite, mais la tête basse – une très jeune fille, presque une enfant, les bras nus, les pieds nus, les cheveux dénoués. Le front penché très bas, le visage perdu dans l’ombre, le verticalité hiératique de la silhouette pouvaient faire penser à quelque Vierge de la Visitation, mais la robe n’était qu’un haillon blanc déchiré et poussiéreux, qui pourtant évoquait vivement et en même temps dérisoirement une robe de noces. Il semblait difficile de se taire au point où se taisaient ces deux silhouettes paralysées. Une tension que je localisait mal flottait autour de la scène inexplicable : honte et confusion brûlante, panique, qui semblait conjurer autour d’elle la pénombre épaisse du tableau comme une protection – aveu au-delà des mots – reddition ignoble et bienheureuse – acceptation stupéfiée de l’inconcevable. Je restai un moment devant le tableau, l’esprit remué, conscient qu’une accommodation nécessaire se faisait mal. Le visage du roi More me poussait à chercher du côté d’Othello, mais rien dans l’histoire de Desdémone n’évoquait le malaise de cette annonciation sordide. Non. Pas Othello. Mais pourtant Shakespeare…Le Roi Cophetua ! Le roi Cophetua amoureux d’une mendiante.
When King Cophetua loved the beggar maid. » (Julien Gracq, Oeuvres complètes II. NRF, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade. Pages 508-509.

Anna Karina dans Rendez-vous à Bray d’André Delvaux (1971).

Rendez-vous à Bray d’André Delvaux est un film produit par Mag Bodard. Il est sorti en 1971 et a obtenu le Prix Louis-Delluc. J’ai pu le revoir en DVD ces jours derniers. Photographie : Ghislain Cloquet. Distribution : Anna Karina, Bulle Ogier, Mathieu Carrière, Roger Van Hool, Martine Sarcey, Pierre Vernier, Bobby Lapointe, Luce Garcia-Ville, Jean Bouise, Nella Bielski, Léonce Corne, Hugues Quester.

Jour de la Toussaint 1917. Profitant de son statut de ressortissant d’un pays neutre, Julien Eschenbach (Mathieu Carrière), jeune pianiste et critique musical luxembourgeois, exerce son métier à Paris alors que ses amis sont au front. Il reçoit un jour un télégramme de son ami Jacques Nueil (Roger van Hool), pilote de guerre français, qui l’invite pour le week-end à La Fougeraie, sa maison de famille à Bray. Le village est situé à l’arrière du front. Julien y est accueilli par une jeune servante mystérieuse (Anna Karina). Alors que son ami se fait attendre, Julien, intrigué par la jeune femme, plonge dans ses souvenirs…

André Delvaux n’utilise pas la convention de la voix-off. Il s’éloigne du texte de Julien Gracq. Il invente un passé à son héros. Ces scènes de bonheur et de gaieté contrastent fortement avec sa visite dans la maison des ombres. La peinture (Burne-Jones, Goya, les peintres flamands et surréalistes), la musique ( Intermezzi de Johannes Brahms, César Franck, Frédéric Devreese), le cinéma (Le Fantômas de Louis Feuillade et le cinéma muet, les ouvertures à l’iris, les allusions à la Nouvelle Vague) jouent un grand rôle dans ce film. Jeune étudiant au Conservatoire de Bruxelles, André Delvaux accompagnait au piano les classiques du muet à la Cinémathèque Royale de Belgique. On retrouve cette anecdote dans une belle scène du film. La narration balance constamment entre rêve et réalité.

https://www.editionsmontparnasse.fr/video/1KVvV7

Suite de http://www.lesvraisvoyageurs.com/2023/07/31/julien-gracq-francisco-de-goya/

Julien Gracq – Francisco de Goya

Relecture de Julien Gracq après l’exposition à la BnF : Le Roi Cophetua in La Presqu’île, 1970. J’ai emprunté à la médiathèque le DVD Rendez-vous à Bray d’André Delvaux, film sorti en 1971 que je veux revoir. 90′. Photographie : Ghislain Cloquet. Distribution : Anna Karina, Bulle Ogier, Mathieu Carrière, Roger Van Hool, Martine Sarcey, Pierre Vernier, Bobby Lapointe, Jean Bouise, Nella Bielski…Prix Louis-Delluc 1971.

Mala noche (Francisco de Goya) (Caprichos n°36)

« La mala noche… Le mot me traversa l’esprit et y fit tout à coup un sillage éveillé. Dans la pénombre vacillante des bougies, les images y glissaient sans résistance ; brusquement le souvenir de la gravure de Goya se referma sur moi. Sur le fond opaque, couleur de mine de plomb, de la nuit de tempête qui les apporte, on y voit deux femmes : une forme noire, une forme blanche. Que se passe-t-il sur cette lande perdue, au fond de cette nuit sans lune : sabbat – enlèvement – infanticide ? Tout le côté clandestin, litigieux, du rendez-vous de nuit s’embusque dans les lourdes jupes ballonnées de voleuses d’enfants de la silhouette noire, dans son visage ombré, mongol et clos, aux lourdes paupières obliques. Mais la lumière de chaux vive qui découpe sur la nuit la silhouette blanche, le vent fou qui retrousse jusqu’aux reins le jupon clair sur des jambes parfaites, qui fait claquer le voile comme un drapeau et dessine en les encapuchonnant les contours d’une épaule, d’une tête charmante, sont tout entiers ceux du désir. Le visage enfoui, tourné du côté de la nuit, regarde quelque chose qu’on ne voit pas ; la posture est celle indifféremment de l’effroi, de la fascination ou de la stupeur. Il y a l’anonymat sauvage du désir, et il y a quelque tentation pire dans cette silhouette troussée et flagellée, où triomphe on ne sait quelle élégance perdue, dans ce vent brutal qui plaque la voile sur les yeux et la bouche et dénude les cuisses. » (Le Roi Cophetua in La Presqu’île. Julien Gracq, Oeuvres complètes II. Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard. 1995. Pages 504 et 505.)

Notice Wikipédia :

L’eau-forte Mala Noche est une gravure de la série Los Caprichos (1799) de Francisco de Goya. Elle porte le numéro 36 dans la série des 80 gravures.

Interprétations

Il existe divers manuscrits contemporains qui expliquent les planches des Caprichos. Celui qui se trouve au Musée du Prado est considéré comme un autographe de Goya, mais semble plutôt chercher à dissimuler et à trouver un sens moralisateur qui masque le sens plus risqué pour l’auteur. Deux autres, celui qui appartient à Ayala et celui qui se trouve à la Bibliothèque nationale, soulignent la signification plus décapante des planches.

  • Explication de cette gravure dans le manuscrit du Musée du Prado :
    A estos trabajos se exponen las niñas pindongas, que no se quieren estar en casa.
    (A de tels déboires s’exposent les jeunes filles qui traînent dans les rues et qui ne veulent pas rester à la maison.)
  • Manuscrit de Ayala :
    Malo anda el negocio, cuando el viento y no el dinero levanta las sayas a las buenas mozas.
    (Le commerce marche mal quand c’est le vent et non l’argent qui lève les jupes des bonnes jeunes filles).
  • Manuscrit de la Bibliothèque nationale :
    Noche de viento recio, mala para las putas. (Nuit de vent impétueux, mauvais pour les putes).

L’estampe, qui provient de l’Album B, mesure 214 × 152 mm sur une feuille de papier de 306 × 201 mm. Goya a utilisé l’eau-forte et l’aquatinte.

Le second dessin préparatoire (1796-1797) est à la plume et à l’encre de noix de galle. En haut, il porte au crayon l’inscription 22. En bas, on trouve l’inscription : Viento / Si ay culpa en la escena la tiene / el trage (Vent. S’il y a un responsable pour la scène, c’est/le vêtement). À gauche de cette inscription, à la plume : XXXVI. Le second dessin préparatoire mesure 240 × 165 mm.

Mala noche. (Francisco de Goya). Dibujo nº81. Album B preparatorio. Capricho n°36.
Mala noche. (Francsco de Goya). Dibujo preparatorio. Capricho n° 36.

La description que le narrateur dans la nouvelle de Julien Gracq donne de la gravure est fidèle, mais son interprétation des personnages et de leurs attitudes renvoie au coeur du récit et en augmente l’ambiguïté. Jean-Louis Leutrat dans un article du Cahier de L’Herne (La Reine au jardin, L’Herne, 1972 ; réédition Le Livre de poche, page 376) suit la présence de la femme blanche dans l’oeuvre de l’auteur du Rivage des Syrtes. ” La scène de l’attente et de la rencontre d’une femme (vêtue de blanc) gouverne l’imagination de J.Gracq. ” (page 363). Il signale que le blanc est la couleur de la sensualité.

Glenda Jackson 1936-2023

Glenda Jackson (Bernarda), Joan Plowright (La Poncia) dans La maison de Bernarda Alba.

Glenda Jackson est née le 9 mai 1936 à Birkenhead, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Fille d’un maçon et d’une femme de ménage, elle quitte l’école à 16 ans et travaille comme préparatrice en pharmacie. Elle intègre une troupe de théâtre amateur. Malgré le manque de soutien familial, elle est reçue à la prestigieuse Académie royale d’art dramatique de Londres. Elle connaît le succès en 1964 dans Hamlet de William Shakespeare, puis dans Marat-Sade, la pièce de Peter Weiss, mise en scène par Peter Brook.
Au cinéma, elle a reçu deux Oscars : en 1971 pour Love de Ken Russell (Women in Love, d’après le roman de D.H.Lawrence Femmes amoureuses) et en 1974 pour Une maîtresse dans les bras, une femme sur le dos de Melvin Frank (A touch of Class)

Elle se lance en politique pour combattre Margaret Thatcher qu’elle accuse de détruire la société britannique. Entre 1992 et 2015, elle siège à la Chambre des communes comme députée travailliste de Hampstead and Highgate (district londonien de Camden). Elle consacre une attention particulière aux pauvres, aux chômeurs et aux malades. Elle est nommée sous-secrétaire d’état aux transports dans le gouvernement de Tony Blair de 1997 à 1999. Elle en devient une farouche opposante après l’invasion de l’Irak en 2003.

En avril 2013, lors des hommages parlementaires rendus à Margaret Thatcher à la suite de son décès, elle dresse la liste des dégâts matériels et moraux du thatchérisme qu’elle a pu constater dans sa circonscription : hôpitaux sans argent et sans médicaments, écoles sans moyens et sans livres pour faire cours, des milliers de sans-abris supplémentaires à la suite des fermetures d’hôpitaux psychiatriques. Elle ajoute que, pendant le mandat de Margaret Thatcher, tout ce qui était traditionnellement considéré comme un vice, comme la cupidité, l’égoïsme, le dédain pour les plus fragiles, la rapacité, était vu comme des vertus.

Elle est morte le 15 juin 2023 à 87 ans.

Je me souviens de sa présence au cinéma, de sa voix grave et de son interprétation extraordinaire dans La Casa de Bernarda Alba de Federico García Lorca, sous la direction de Núria Espert au Lyric Hammersmith en 1986 (Téléfilm de 1991. Mise en scène : Stuart Burge et Núria Espert). Elle a toujours refusé toute sophistication et recherché l’authenticité.

Julio Cortázar a écrit une nouvelle, publiée en 1980 Queremos tanto a Glenda que j’ai relue hier.

Nous l’aimons tant, Glenda. Traduction : Laure Guille-Bataillon et Françoise Campo-Timal, Gallimard, 1982 ; réédition, Gallimard, Folio n° 5728, 2014.

Résumé : Un groupe de fans de l’actrice Glenda Garson (adaptation du nom de l’actrice Glenda Jackson) commence à voler tous les films de l’actrice pour les remplacer par des versions éditées cherchant à montrer « la perfection de l’actrice ». Lorsque Glenda annonce sa retraite, le groupe est heureux de considérer que leur travail est terminé. Cependant, lorsque l’actrice change d’avis, ils décident de prendre des mesures drastiques.

https://www.literatura.us/cortazar/aglenda.html

Julio Cortázar, Queremos tanto a Glenda.

« De golpe los errores, las carencias se nos volvieron insoportables ; no podíamos aceptar que Nunca se sabe por qué terminara así, o que El fuego de la nieve incluyera la infame secuencia de la partida de póker (en la que Glenda no actuaba pero que de alguna manera la manchaba como un vómito, ese gesto de Nancy Phillips y la llegada inadmisible del hijo arrepentido). »

Nous l’aimons tant, Glenda et autres récits.

« Soudain les erreurs, les faiblesses des mises en scène nous furent insupportables ; nous ne pouvions par accepter que On ne sait jamais pourquoi finisse ainsi et que Le feu de la neige comprenne l’infâme séquence de la partie de poker (où Glenda n’apparaissait pas, mais qui l’atteignait quand même comme une éclaboussure de vomi, ce geste de Nancy Philipps et l’inadmissible arrivée du fils repenti). »

Henri Matisse

Matisse. Cahiers d’art, le tournant des années 30. Exposition du 1 mars au 29 mai 2023 au Musée de l’Orangerie.

https://www.musee-orangerie.fr/fr/agenda/expositions/matisse-cahiers-dart-le-tournant-des-annees-30

Visite de l’exposition Matisse avec J. et P. le jour de l’ouverture. Le public était nombreux, à l’entrée et dans les premières salles. La deuxième salle a retenu particulièrement mon attention car elle évoque le voyage du peintre à Tahiti.

Fenêtre à Tahiti (Tahiti I). 1935. Nice, Musée Matisse.

Henri Matisse (1869-1954) fait ce voyage en 1930. Il a plus de 60 ans. Il recherche une autre lumière, un autre espace. Il écrit à Florent Fels : “J’irai vers les îles pour regarder sous les tropiques la nuit et la lumière de l’aube qui ont sans doute une autre densité. “Le peintre voyage peu d’habitude. Lorsqu’il part, c’est pour ressentir le monde et les êtres. Le voyage lui rend une forme de liberté, de nouveauté.

Il quitte Paris pour New York le 19 mars. Cette ville le fascine : « Si je n’avais pas l’habitude de suivre mes décisions jusqu’au bout, je n’irais pas plus loin que New York, tellement je trouve qu’ici c’est un nouveau monde : c’est grand et majestueux comme la mer – et en plus on sent l’effort humain. » (Pierre Schneider, Matisse, Paris, Flammarion, 1994)

Il traverse en train les États-Unis et embarque à San Francisco le 21 mars. Il arrive à Tahiti le 29 mars. Il s’installe à Papeete dans une chambre de l’hôtel Stuart, face au front de mer.

Il ne peint pas. Il se contente de dessiner et de prendre des photos. Il s’imprègne des lumières et observe la nature et les couleurs.

Pendant ce voyage, il rencontre le réalisateur allemand Friedrich Wilhelm Murnau (1888-1931) qui filme Tabou. Matisse assistera à la projection du film l’année suivante.

https://www.youtube.com/watch?v=JRh60w9tzsU

Pendant ce séjour de trois mois, il visitera l’atoll d’Apataki et de Fakarava de l’archipel des Tuamotu. Il est de retour en France le 16 juillet 1930.

Il a engrangé des souvenirs et des sensations. Il est revenu avec de nouvelles lumières, de nouvelles formes qui resurgiront dans son art une dizaine d’années plus tard . Son trait s’est épuré. Il a obtenu une simplification progressive de la ligne. Aragon dira : « Sans Tahiti, Matisse ne serait pas Matisse ».

Fenêtre à Tahiti (Tahiti II). 1935-36. Le Cateau Cambrésis, Musée départemental Matisse.

« L’optimisme de Matisse, c’est le cadeau qu’il fait à notre monde malade, l’exemple à ceux-là donné qui se complaisent dans le tourment. »

Henri Matisse à Tahiti (Friedrich Wilhelm Murnau ?). 1930. Issy-les-Moulineaux, Archives Henri Matisse.