Thunder Road (Jim Cummings)

Vu à la Ferme du Buisson (Noisiel) le mercredi 12 septembre: Thunder Road (2018) 91 min. Réal. Sc. et mus.: Jim Cummings (né en 1986 à La Nouvelle Orléans). Dir. Photo: Lowell A.Meyer. Int: Jim Cummings, Kendall Farr, Nican Robinson, Jocelyn DeBoer, Chelsea Edmunson.

Thunder Road fut présenté au dernier Festival de Cannes dans la sélection de l’A.C.I.D (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion). Il a aussi obtenu le  Grand Prix du Festival de Deauville en septembre 2018.

Le policier Jimmy Arnaud enterre sa mère, ancienne directrice d’une académie de danse. Il essaie de faire son éloge funèbre, raconte tout ce ce qu’elle a fait pour lui et veut faire écouter aux proches qui sont présents la chanson de Bruce Springsteen qu’elle aimait: Thunder Road de 1975. Le magnétophone qu’il a emprunté à sa fille ne veut pas fonctionner. Il essaie de la chanter, n’y arrive pas. Il finit par décrire les paroles. C’est assez pathétique. Le malaise est général. Ce premier plan – séquence dure 10 minutes (!). Dans la petite ville du Texas où il vit, il essaie avec difficulté d’élever sa fille dont il partage la garde avec son ex-femme. Après l’enterrement, les catastrophes s’enchainent pour lui. Il trouve pourtant dans les paroles de la chanson la possibilité de s’échapper.

«But when you get to the porch they’re gone
On the wind so Mary climb in
It’s a town full of losers
And I’m pulling out of here to win.»

«Mais quand tu arrives sur le perron ils sont partis
Avec le vent, alors Mary grimpe
C’est une ville pleine de perdants
Et je pars d’ici pour gagner.»

Ce film est une extension d’un court-métrage et cela se voit. Le scénario est indigent. Les personnages ne sont que des pantins. Rien de comique, encore moins d’hilarant. Les femmes sont particulièrement gatées par le scénario. Elles sont toutes insupportables: la femme, la fille, la sœur…Si c’est cela le cinéma indépendant américain, nous pouvons nous en passer.

http://video.lefigaro.fr/evene/video/thunder-road-[vost]-[bande-annonce]/5829334844001/

Heureusement, nous pouvons réécouter la chanson du Boss.

Under the Silver Lake (David Robert Mitchell)

Vu à la Ferme du Buisson (Noisiel) le dimanche 2 septembre: Under the Silver Lake (2018). 139 min. Réal. et Sc: David Robert Mitchell (né en 1974 à Clawson – Michigan). Dir. Photo: Mike Gioulakis. Int: Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace.
En compétition officielle au Festival de Cannes 2018 (Pourquoi?).

Sam, un jeune désoeuvré de 33 ans qui n’a ni travail ni argent, mais une maman qui lui téléphone régulièrement, passe ses journées à observer ses voisines à la jumelle. Il tombe amoureux de l’une d’elles, Sarah, jeune et énigmatique. Le lendemain, elle a disparu sans laisser de traces et son appartement a été vidé. Sam se lance à sa recherche et entreprend une enquête qui le mène dans les profondeurs de Los Angeles. L’enquête est étrange: disparitions, meurtres mystérieux, fond de scandales, conspirations.  Il y aurait des codes mystérieux dans les figures de la culture populaire américaine qu’il essaie de déchiffrer. Les clins d’oeil du metteur en scène – cinéphile sont très nombreux: Fenêtre sur Cour (1954) d’Alfred Hitchcock, Le Privé (1973) de Robert Altman, Mulholland Drive (2001) de David Lynch.

Le film est artificiel et chichiteux. C’est un film qui se veut à la mode. Il veut parler de paranoia, de complots, de sectes. Mais l’humour est totalement absent. Pas les scènes gores, totalement inutiles. L’acteur Andrew Garfield, vu particulièrement dans Silence de Martin Scorsese, est ici très mauvais. Il est bien difficile à supporter pendant 139 minutes. Cette quête, pleine d’incohérences, est totalement vaine.

Filmographie
2002 Virgin (CM).
2010 The Myth of the American Sleepover.
2014 It Follows. Film d’horreur. Semaine de la critique du Festival de Cannes. Grand prix et prix de la critique au Festival international du film fantastique de Gérardmer en 2015.
2018 Under the Silver Lake.

 

Julio Cortázar

Julio Cortázar. Paris, 1961.

Julio Cortázar (Ixelles, Belgique, 26 août 1914-Paris, 12 février 1984).

Le grand écrivain argentin publia la nouvelle Las babas del diablo dans le recueil Las armas secretas de 1959. Il inspira le film de Michelangelo Antonioni, Blow Up de 1966.

L’oeuvre de Julio Cortázar subit une relative traversée du désert dans le monde hispanique, à la différence de celle de Jorge Luis Borges. Marelle (Rayuela), publié en 1963, fut un livre capital pour toute une génération. Je l’aime encore beaucoup. On trouve dans ses contes et nouvelles de véritables chefs d’oeuvre, des textes presque parfaits (Continuidad de los parques, Casa tomada...). Il est enterré avec sa dernière compagne, Carol Dunlop, au cimetière du Montparnasse. Les touristes latinoaméricains visitent sa tombe régulièrement ainsi que celle du poète péruvien César Vallejo. On voit un cronope, personnage qu’il a créé sur sa tombe. Cette sculpture a été réalisée par Julio Silva.

Cimetière du Montparnasse. Tombe de Julio Cortázar.
Gabriel García Márquez. 2003.

Gabriel García Márquez:

« Alguien me dijo en París que él escribía en el café Old Navy, del boulevard Saint Germain, y allí lo esperé varias semanas, hasta que lo vi entrar como una aparición. Era el hombre más alto que se podía imaginar, con una cara de niño perverso dentro de un interminable abrigo negro que más bien parecía la sotana de un viudo, y tenía los ojos muy separados, como los de un novillo, y tan oblicuos y diáfanos que habrían podido ser los del diablo si no hubieran estado sometidos al dominio del corazón. Los ídolos infunden respeto, admiración, cariño y, por supuesto, grandes envidias. Cortázar inspiraba todos esos sentimientos como muy pocos escritores, pero inspiraba además
otro menos frecuente: la devoción ».

Carlos Fuentes.

Carlos Fuentes:

« Por fin, en 1960, llegué a una placita parisina sombreada, llena de artesanos y cafés, no lejos del Metro Aéreo. Verlo por primera vez era una sorpresa. En mi memoria, entonces, sólo había una foto vieja, publicada en un número de aniversario de la revista Sur. Un señor viejo, con gruesos lentes, cara delgada, el pelo sumamente aplacado por la gomina, vestido de negro y con un aspecto prohibitivo, similar al del personaje de los dibujos llamado Fúlmine.

El muchacho que salió a recibirme era seguramente el hijo de aquel sombrío colaborador de Sur: un joven desmelenado, pecoso, lampiño, desgarbado, con pantalones de dril y camisa de manga corta, abierta en el cuello; un rostro, entonces, de no más de veinte años, animado por una carcajada honda, una mirada verde, inocente, de ojos infinitamente largos, separados y dos cejas sagaces, tejidas entre sí, dispuestas a lanzarle una maldición cervantina a todo el que se atreviese a violar la pureza de su mirada.

–Pibe, quiero ver a tu papá. (Dijo Carlos Fuentes)

– Yo soy Julio Cortázar ».

Lucie Baud

Lucie Baud (1870-1913)

BAUD Lucie
Née le 23 février 1870 à Saint-Pierre-de-Mésage (Isère), morte le 7 mars 1913 à Tullins (Isère) ; ouvrière tisseuse en soierie ; militante syndicaliste de l’Isère ; auteure d’un récit sur la vie et les luttes de tisseuses de soie dans la région de Vizille.

Le film de Gérard Mordillat sur Lucie BAUD, Mélancolie ouvrière, sera présenté pour la première fois sur Arte vendredi soir 24 août, d’après l’étude de Michelle Perrot.

Fille d’un cultivateur et charron, et d’une ouvrière en soie, Lucie Baud avait commencé à travailler à l’âge de douze ans, en 1883, dans un tissage mécanique du Péage-de-Vizille (Isère), Durand frères – où était employée sa mère – puis à Vizille, au début de 1888. Elle se maria en octobre 1891 avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle (vingt ans de plus) qui fut garde champêtre. Un enfant naquit quatre mois plus tard, elle en eut deux autres dans les huit années qui suivirent ; le deuxième mourut à moins d’un an. Elle fut veuve à trente-et-un ans. En 1902, elle entra en contact avec des militants de la Bourse du Travail de Grenoble, créa avec leur aide un « Syndicat des ouvriers et ouvrières en soierie du canton de Vizille » et en devint secrétaire ; l’organisation éveilla un grand écho dans un prolétariat féminin qui, depuis une dizaine d’années, était soumis à un avilissement continu des salaires. Pendant toute l’année 1904, Lucie Baud organisa l’action pour s’opposer à de nouvelles baisses des prix de façon provoquées par l’introduction de mécaniques plus perfectionnées. En août, elle fut déléguée au sixième congrès national de l’industrie textile, à Reims (Marne) : sa participation y fut toute passive dans des assises qui n’abordèrent d’ailleurs pas la question du travail féminin, malgré sa présence au bureau des première et deuxième séances.
Au début de 1905, à la suite de l’annonce d’une diminution de 30 % à l’usine Duplan, Lucie Baud fit adopter le principe d’une grève et, après l’échec des négociations, le travail fut suspendu le 6 mars : deux cents ouvrières luttèrent pendant près de quatre mois, et ne reprirent le chemin des ateliers que le 30 juin, sur une solution de compromis. Lucie Baud avait conduit le combat, organisé des soupes communistes et des collectes dans les usines et pris des contacts pour susciter la solidarité. Le 1er mai notamment, elle avait été un des orateurs du meeting à Grenoble, avec Eugène David et Louis Ferrier, aux côtés d’Alexandre Luquet, délégué de la CGT, pour expliquer le sens de la lutte. Elle avait été à la tête de tous les cortèges, très imposants et, en avril, houleux et marqués par de violents incidents. Elle fut la première victime de la répression patronale, et renvoyée en même temps que cent cinquante de ses compagnes.
Avec la plupart d’entre elles, Lucie Baud partit pour Voiron (Isère) et y arriva en pleine agitation revendicative. Elle participa à la grève générale du printemps 1906, qui s’acheva sur un succès durable et amena une amélioration des conditions du travail féminin dans toute la région soyeuse du Dauphiné.
En septembre 1906, elle tenta de mettre fin à ses jours en se tirant trois coups de revolver dans la tête. Malgré la gravité de ses blessures, ses jours ne furent pas en danger. Dans des lettres, elle expliqua ce geste par des soucis de famille, mais on ne peut pas s’empêcher de le rapprocher de la dépression qui suivit les grands moments d’intensité des grèves.
Le syndicat qu’elle avait créé à Vizille survécut à son départ et, jusqu’en 1914, s’opposa victorieusement à l’action patronale. En juin 1908, Lucie Baud raconta sa vie et ses combats dans un article du Mouvement socialiste, de Hubert Lagardelle, qui est un tableau précieux de la condition ouvrière féminine dans l’Isère au début du XXe siècle.
ŒUVRE : « Les tisseuses de soie dans la région de Vizille », Le Mouvement socialiste, 15 juin 1908, repris dans Le Mouvement social, octobre-décembre 1978, et dans le livre de Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, op. cit.

SOURCES et BIBLIOGRAPHIE : Arch. Dép. Isère, 52 M 76 et 166 M 9. — Madeleine Guilbert, Les Femmes et l’organisation syndicale avant 1914, Paris, 1966, p. 119, 306, 390 et 463. — Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière ; Grasset, 2012.

ICONOGRAPHIE : Photo dans IHS CGT Rhône-Alpes, Cahiers d’histoire sociale, n° 79, 2007, p. 4.

(Yves Lequin. Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier. Le Maitron.)

https://www.arte.tv/fr/videos/073425-000-A/melancolie-ouvriere/

Andrzej Wajda

J’ai emprunté à la Médiathèque de la Ferme du Buisson (Noisiel) le coffret DVD Les Fleurs Bleues, le dernier film du metteur en scène polonais. Nous avions vu le film l’année dernière à Paris au Saint-André des Arts, le cinéma indépendant fondé en 1971 par Roger Diamantis. Je me souviens d’y avoir vu, cette année-là, La Salamandre d’Alain Tanner avec Bulle Ogier.

Il contient un documentaire de Andrzej Wolsjki Wajda, une leçon de cinéma (2016)Quelques mois avant sa mort, le cinéaste polonais revisite les principales oeuvres de sa filmographie dans une salle de montage de l’école Wajda, créée à Varsovie il y a quinze ans. Une conversation testamentaire et riche dans laquelle il livre les clés de son cinéma.

Andrzej Wolski – Andrzej Wajda.

Andrzej Wajda est né le 6 mars 1926 à Suwałki (Pologne) et mort le 9 octobre 2016 à Varsovie. Sa mère est institutrice et son père officier de cavalerie. Ce dernier est tué en 1940, lors du massacre de Katyń, commis par les Soviétiques et camouflé en crime de guerre allemand. Il s’engage à 16 ans, dans la résistance contre l’occupant nazi, au sein de l’armée de l’intérieur polonaise, Armia Krajowa.
À la fin de la guerre, il fait des études à l’Ecole des beaux-arts de Cracovie, puis à l’École nationale de cinéma de Łódź

Filmographie
1955 : Une fille a parlé (ou Génération).
1957 : Ils aimaient la vie (ou Kanał). Prix spécial du jury Festival de Cannes 1957.
1958 : Cendres et Diamant
1959 : Lotna (ou La Dernière Charge)
1960 : Les Innocents charmeurs
1961 : Lady Macbeth de Sibérie
1961 : Samson
1962 : L’Amour à 20 ans (Episode: Varsovie)
1965 : Cendres
1968 : La Croisade maudite
1969 : Tout est à vendre
1969 : La chasse aux mouches
1970 : Paysage après la bataille
1970 : Le Bois de bouleaux
1973 : Les Noces
1974 : La Terre de la grande promesse. Nomination à l’Oscar du meilleur film étranger 1976.
1976 : La Ligne d’ombre
1977 : L’Homme de marbre
1978 : Sans anesthésie
1979 : Les Demoiselles de Wilko. Nomination à l’Oscar du meilleur film étranger 1980.
1980 : Le Chef d’orchestre
1981 : L’Homme de fer. Palme d’or au Festival de Cannes 1981. Nomination à l’Oscar du meilleur film étranger en 1982.
1983 : Danton. Prix Louis-Delluc 1982. César du meilleur réalisateur 1983.
1983 : Un amour en Allemagne
1986 : Chronique des événements amoureux
1988 : Les Possédés
1990 : Korczak
1993 : L’Anneau de crin
1994 : Nastasja
1995 : La Semaine sainte
1996 : Mademoiselle Personne
1999 : Pan Tadeusz – Quand Napoléon traversait le Niémen
2002 : La Vengeance
2007 : Katyń. Nomination à l’Oscar du meilleur film étranger 2008.
2009 : Tatarak (Sweet Rush)
2013 : L’Homme du peuple
2016 : Les Fleurs bleues

https://www.youtube.com/watch?v=QBF0U0s0n0U

Terence Davies

Terence Davies

Filmographie de Terence Davies, metteur en scène britannique né à Liverpool le 10 novembre 1945. Je vois ses films depuis 1988 et son film, très personnel,  Distant Voices, Still Lives.

1976: Children (moyen-métrage)
1980: Madonna and Child (moyen-métrage)
1983: Death and Transfiguration (moyen-métrage)
1984: The Terence Davies Trilogy (réunion des trois précédents)
1988: Distant Voices, Still Lives
1991: The Long Day Closes
1996: The Neon Bible (La Bible de néon)
2000: Chez les heureux du monde (The House of Mirth)
2008: Of Time and the City (documentaire)
2011: The Deep Blue Sea
2015: Sunset Song
2016: Emily Dickinson, a Quiet Passion (A Quiet Passion)

Tous ses films sont de beaux portraits de femmes. Sunset Song est une intéressante évocation d’une femme qui gagne son indépendance  à la force du poignet avant et pendant la Première Guerre mondiale en Ecosse. Son dernier film montre bien la rage d’Emily Dickinson qui remet en cause l’autorité des Puritains. Elle s’oppose, au début,  à la directrice du pensionnat. Plus tard, en présence de son père et de sa famille, elle refusera de s’agenouiller pour rendre grâce sur l’injonction d’un nouveau pasteur.

Emily Dickinson, A Quiet Passion (Terence Davies)

3 poèmes d’Emily Dickinson (1830-1886) tirés de la belle édition livre-DVD Collector (96 pages) Emily Dickinson, A Quiet Passion, film de Terence Davies (2016) Nous avions vu le film l’année dernière. J’ai emprunté le coffret livre-DVD à la Bibliothèque de Champs-sur-Marne parce qu’il contient un supplément de Sol Papadopoulos (2017 – 1h15), un documentaire qui présente la vie et l’oeuvre de la grande poétesse américaine, née à Amherst dans le Massachussets. La « femme en blanc » ou la « phalène blanche ». Emily Dickinson passa la plus grande partie de sa vie adulte chez ses parents, dans cette ville. La famille était son univers et l’univers, sa famille. Toute sa vie durant, elle écrira. En tout presque 1800 poèmes et à peine une dizaine d’entre eux publiés de son vivant. Elle n’hésita pas à remettre en question les systèmes de pensée, les croyances qui dominaient dans son milieu à son époque. Les fameux tirets qu’elle utilise dans ses poèmes sont-ils des agents de liaison ou de rupture?

I’m Nobody! Who are you? (260) 

I’m Nobody! Who are you?
Are you–Nobody–too?
Then there’s a pair of us!
Don’t tell! they’d advertise–you know!

How dreary–to be–Somebody!
How public–like a Frog–
To tell one’s name–the livelong June–
To an admiring Bog!

Je suis Personne! Qui êtes-vous?
Êtes-vous – Personne – aussi?
Ainsi nous faisons la paire!
Ne le dites-pas! Ils le feraient savoir – c’est sûr!

Comme c’est ennuyeux – d’être – Quelqu’un!
Public – comme une Grenouille –
Qui crie son nom – tout le long de Juin –
A un Marécage béat!

(Traduction: Florence Dolphy, «Poésies complètes» Editions Flammarion, 2009)

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I have no Life but this

I have no Life but this –
To lead it here –
Not any Death – but lest
Dispelled from there –
Nor tie to Earths to come,
Nor Action new,
Except through this Extent,
The Realm of You!

Je n’ai de Vie que celle-ci –
Pour l’amener ici –
Nul besoin de la Mort – seulement la peur
d’être chassée de ton lieu –
Ni lien avec les mondes à venir,
Ni Action nouvelle
Seul me ferait traverser cet Espace
L’amour de toi. (Ton Royaume)

(Traduction: Florence Dolphy)

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I died for Beauty

I died for Beauty – but was scarce
Adjusted in the Tomb
When One who died for Truth, was lain
In an adjoining Room –

He questioned softly “Why I failed”?
“For Beauty”, I replied –
“And I – for Truth – Themself are One –
We Bretheren, are”, He said –

And so, as Kinsmen, met a Night –
We talked between the Rooms –
Until the Moss had reached our lips –
And covered up – Our names –

Je mourus pour la Beauté –mais à peine étais-je
Ajustée dans la Tombe
Que Quelqu’un mort pour la Vérité, fut couché
Dans la Chambre d’à côté –

Il me demanda doucement « Pourquoi es-tu tombée? »
« Pour la Beauté » répliquai-je –
« Et Moi – pour la Vérité – Qui ne font qu’Un –
Nous sommes Frère et Sœur » dit-Il –

Et ainsi, tels des Parents, qui se rencontrent une Nuit –
Nous devisâmes d’une chambre à l’autre –
Jusqu’à ce que la Mousse atteigne nos lèvres –
Et recouvre – Nos noms –

(Traduction: Florence Dolphy, «Poésies complètes» Editions Flammarion, 2009)

Musée Emily Dickinson. Amherst (Massachusetts).

Des filles en noir (Jean Paul Civeyrac)

J’ai vu en DVD cette semaine: Des filles en noir (2010). 85 min. Réal. et Sc: Jean Paul Civeyrac. Collaboration à la réalisation et Production: Lola Gans. Dir. Photo: Hichame Alaouie. Int: Élise Lhomeau, Léa Tissier, Élise Caron, Isabelle Sadoyan, Roger Jendly, Thierry Paret, Yuliya Zimina, Simone Tompowsky.

Jusqu’à il y a peu, je ne connaissais que de nom Jean Paul Civeyrac. J’ai vu récemment son dernier film, Mes Provinciales en salle. Cela m’a incité à voir ses films précédents.

Noémie et Priscilla, deux lycéennes de Terminale de 17-18 ans, toujours vêtues de noir sans être vraiment gothiques, sont des amies très proches. Elles viennent d’un milieu modeste et habitent une petite ville de province. Le film a été tourné à Orléans, mais aussi dans l’Isère, à Voiron et Grenoble. Noémie a déjà fait une tentative de suicide. Elle vit avec sa mère. Leurs rapports sont tendus. Priscilla, elle, squatte chez sa sœur Sonia et son compagnon, Toni. Elle se sent de trop. Noémie et Priscilla sont d’accord sur tout. Le monde qui les entoure les dégoûte. Elle rejette les adultes, mais aussi les garçons qui les ont déçues. En classe, elles font un exposé sur le poète romantique allemand Heinrich von Kleist qui s’est suicidé avec la femme d’un de ses amis, Henriette Vogel, au bord du petit Wannsee, lac situé dans les environs de Berlin le 21 novembre 1821. Par provocation, Noémie annonce à la classe qu’elles ont l’intention de mettre fin à leurs jours, sans avoir consulté son amie («On va faire comme lui ce soir-même.»). Priscilla accepte néanmoins sa proposition. Mise au courant, la proviseure du lycée convoque les deux jeunes filles. Celles-ci se vengent en taguant plusieurs fois le mot FEU sur sa voiture. Après le dépôt d’une plainte, elles sont ensuite entendues par la police. La famille n’est pas un refuge. Lors d’une fête d’anniversaire, Priscilla est agressée par un oncle de Noémie, Alain, qui a trop bu. Cela accélérera leur décision d’en finir ensemble. Elles parlent au téléphone toute la nuit, s’enivrent et rient. A l’aube, Priscilla se jettera dans le vide, pas Noémie…

Ces deux jeunes filles ont la passion de l’absolu. La banalité de la vie des adultes leur paraît inacceptable. Elles ressentent une amitié fusionnelle, sans désir charnel, même si elles utilisent les mots de l’amour («Je t’aime», «On l’fait alors»).

Jean Paul Civeyrac a étudié précisément des cas de faits divers semblables depuis 1997. Ces individus cherchent dans la mort un lien qu’ils ne trouvent pas dans la vie. Les causes se trouvent dans le contexte politique et social, dans la famille, mais aussi dans la découverte d’une solitude ontologique. Il y a une débacle de toutes les institutions: La famille, l’école, la police, la psychiatrie sont niées. «Ça ne sert à rien.» «Pourquoi faire des études? Pour devenir chômeuse? Pour se faire exploiter? Pour exploiter les autres?»

Le repas d’anniversaire du grand-père est essentiel. Cela ressemble à une scène d’une pièce de Tchékhov. La grand-mère s’appelle même Sonia. Ce soir-là, Noémie se retrouve au chevet d’une moribonde, Chloé. Elle lui annonce qu’elle veut se suicider. La malade, dans un souffle, proteste contre cette décision. Noémie lui dit finalement que c’est une plaisanterie. («J’adore la vie.») Noémie ne peut pas pleurer. Elle n’ y arrivera que lors de la toute dernière scène du film, près d’un balcon . Priscilla, morte, sera toujours présente auprès d’elle.

Jean Paul Civeyrac utilise très bien les deux actrices non-professionnelles. On pense aux films de Robert Bresson. Pourtant, les deux personnages principaux sont loin d’être sympathiques. Le spectateur ne ressent pas d’empathie pour elles. Les membres des deux familles font ce qu’ils peuvent, sont plutôt bienveillants, mais désemparés.

La musique comme toujours chez ce cinéaste joue un grand rôle: Schumann, Brahms, Bach et particulièrement Le Ballet des ombres heureuses, extrait de l’opéra Orphée et Eurydice de Gluck. A la fin, Noémie, revenue à la musique, joue le solo de flûte traversière accompagnée par un orchestre à cordes.

Le film a été présenté à Cannes en 2010 à La Quinzaine des Réalisateurs.

https://www.youtube.com/watch?v=hndsR-5em68

Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac)

Vu jeudi 10 mai, jour de l’Ascension, à la Ferme du Buisson (Noisiel): Mes provinciales (2018). 137 min. Réal. et Sc: Jean-Paul Civeyrac. Dir. Photo: Pierre-Hubert Martin. Int: Andranic Manet, Gonzague Van Bervesselès, Corentin Fila, Diane Rouxel, Jenna Thiam, Sophie Verbeeck, Valentine Catzéflis. Charlotte Van Bervesselès, Nicolas Bouchaud Laurent Delbecque, Jeanne Ruff, David Abécassis, Arash Khodaiari, Saurédamor Ricard.

Étienne Tinan abandonne Lyon, sa famille modeste et sa petite amie Lucie pour venir vivre à Paris et suivre des études de cinéma à l’Université Paris 8. Il fait la connaissance d’autres étudiants: Jean-Noël, homosexuel et réaliste et Mathias, intransigeant et désespéré. Tous les trois sont des cinéphiles passionnés. Leurs conversations portent sur la littérature, la philosophie, la musique, l’art. Nerval et Novalis sont leurs auteurs favoris. Etienne partage un appartement avec Valentina, puis avec Annabelle («La fille de feu»). A la fin du film, il vit avec Barbara qu’il a rencontré dans une maison de production. Etienne, assis sur un canapé, regarde dehors. La fenêtre est grande ouverte sur la ville.

Le titre du film évoque à la fois les jeunes filles avec lesquelles Etienne a des relations sentimentales, mais aussi Les Provinciales de Pascal. Celui-ci a critiqué les jésuites et la casuistique laxiste défendue par certains d’entre eux.

Le film est divisé en quatre parties («Un petit château de bohème», «Un illuminé», «Une fille de feu», «le soleil noir de la mélancolie» et un épilogue («Deux ans après»). Ces sous-titres renvoient aux nouvelles et aux poèmes de Gérard de Nerval. Presque toute l’action se déroule pendant l’hiver 2017.

C’est un film d’apprentissage traitant d’amitié, de prise de conscience, d’éducation sentimentale et de cinéma. Jean-Paul Civeyrac fait des films à la première personne, comme naguère François Truffaut ou Jean Eustache. Son regard correspond à la vision de ces jeunes hommes. Sa mise en scène est fluide et économe. Il filme Paris avec soin et délicatesse: les immeubles, les rues, les quais de Seine, les Tuileries. Très belle scène lorsque Etienne et Mathias marchent le long du fleuve, tard la nuit. Les personnages sont excessifs et immatures, mais aussi fragiles et sensibles. Le noir et blanc, la place des livres et de la musique classique (Bach surtout) contribuent à la beauté du film.

Jean-Paul Civeyrac vient d’un milieu modeste et de Firminy, dans la banlieue de Saint-Etienne. Il a été étudiant en cinéma, puis a enseigné à la Femis et à Paris 8. Les jeunes étudiants qu’ils montrent sont certes très minoritaires, mais ils s‘interrogent sur la manière dont ils pourront faire du cinéma. Ils paraissent hors du temps, mais ne le sont pas tant que cela. Les sentiments non exprimés, les non-dits contribuent à l’émotion qui se dégage du film.

Filmographie
1997: Ni d’Ève ni d’Adam.
2000: Les Solitaires.
2002: Fantômes.
2002: Le Doux Amour des hommes.
2003: Toutes ces belles promesses.
2005: À travers la forêt.
2010: Des filles en noir.
2014: Mon amie Victoria.
2018: Mes provinciales.

https://www.youtube.com/watch?v=l0jrDsfLNxY

The Rider (Chloé Zhao)

Vu dimanche 6 mai à la Ferme du Buisson (Noisiel): The Rider (2017) 104 min. Réal.: Chloé Zhao. Sc: . Dir. Photo: Joshua James Richards. Int: Brady Jandreau, Tim Jandreau, Lilly Jandreau, Lane Scott, Cat Clifford, Leroy Pourier, Tanner Langdeau.

Réserve amérindienne Lakota à Pine Ridge (Dakota du Sud). Brady Blackburn habite dans un mobile home avec son père, Wayne, peu fiable, et sa sœur, Lilly, qui souffre du syndrôme d’Asperger, une forme d’autisme. Sa mère est enterrée dans un petit cimetière tout proche. C’est un jeune cow-boy, dresseur de chevaux sauvages et champion de rodéo. Il s’est fait écraser le crâne par un cheval. On lui annonce qu’il ne pourra plus faire de compétition ni même monter à cheval. Au début, on le voit se défaire d’un pansement qui couvre une horrible plaie. Il est régulièrement pris de malaises, de vomissements. Sa main se paralyse par moments. Il trouve un nouveau travail dans un supermarché, mais cette nouvelle vie lui semble creuse. Il porte le deuil de lui-même et de sa passion.

Chloé Zhao, cinéaste américaine émigrée de Chine à 15 ans, réussit à construire un antiwestern d’une grande rigueur. Son premier film, Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015), avait été tourné dans la même réserve. Elle utilise pour son second long métrage le même décor naturel. Elle fait jouer des non-professionnels, quasiment dans leur propre rôle. Elle s ‘inspire de leur propre histoire. Brady Jandreau a été grièvement blessé lors d’un rodéo le 1 avril 2016. Il est resté cinq jours dans le coma. La réalisatrice utilise des images vidéo de l’accident. Le tournage de cinq semaines a commencé le 3 septembre 2016. Le père et la sœur de Brady jouent leur propre rôle dans le film. Lane Scott, l’ami qu’il admire, est une gloire locale, devenue tétraplégique et muet, après un accident de voiture. Le danger, la mort sont au coeur du film. Brady et ses autres amis, cow-boys professionnels, se réunissent autour d’un feu la nuit et énumèrent leurs nombreuses blessures.

Chloé Zhao montre avec soin et précision  les rodéos ainsi que les séances de dressage des chevaux, filmées en temps réel. L’homme et l’animal dialoguent. Cela sonne vrai, authentique.

Les habitants de la réserve sont enfermés. Les intérieurs (mobile home, supermarché, salon de tatouage, bars) paraissent laids, artificiels. Les couleurs vives et saturées contrastent avec celles de la nature et les magnifiques crépuscules. Le tonnerre gronde souvent au loin, mais il ne pleut  jamais.

Les scènes entre le frère et la sœur sont essentielles. Celle-ci joue un grand rôle dans l’évolution de son frère. A la fin, Brady renonce à partir. Il choisit de rester auprès des siens. Il s’accroche et n’abandonne pas pour autant la partie.

On se souvient de beaux films américains tournés sur le même sujet: Les indomptables (1952) de Nicholas Ray, Seuls les indomptés (1962) de David Miller, Quand meurent les légendes (1972) de Stuart Millar, Bronco Billy (1980) de Clint Eastwood.

Les derniers cow-boys semblent avoir été oubliés là par l’Histoire. Ironie ici,  ce sont des «Indian cow-boys». Les descendants des vaincus ont adopté les coutumes des vainqueurs.

Le film réussit à tendre vers quelque chose d’universel. Il nous parle de la virilité, de la liberté individuelle, de la nature, de la relation homme-animal, de la culture, de l’assimilation.

L’ écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995) avait bien souligné en 1954: «L’universel, c’est le local moins les murs. C’est l’authentique qui peut être vu sous tous les angles et qui sous tous les angles est convaincant, comme la vérité.»

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