Retour de flamme (El amor menos pensado)

https://www.youtube.com/watch?v=bFrJCE-FClU

Film argentin de Juan Vera. 2018. (2 h 09). Sc: Juan Vera, Daniel Cúparo. Avec Ricardo Darín, Mercedes Morán, Claudia Fontán, Andrea Pietra, Jean-Pierre Noher, Norma Briski, Juan Minujin, Gabriel Corrado, Andrea Politti.

Marcos et Ana sont deux quinquagénaires plutôt heureux dans la vie. Ils sont mariés depuis 25 ans. Quand leur fils unique part faire ses études à Madrid, ils se retrouvent seuls face à face dans leur grand appartement rempli de souvenirs divers. Ils se demandent s’il s’aiment encore. Après une conversation banale, ils décident de se séparer sur un coup de tête. Ils commencent à vivre en célibataires pendant trois ans et ont recours à Tinder ou Facebook. Le film est une réflexion plutôt amère sur la liberté et l’obsession moderne du renouvellement. La mise en scène est classique. Les dialogues sont incisifs et assez drôles. Les deux acteurs (Ricardo Darín et Mercedes Morán) sont excellents.

Marcos est universitaire. Il lit au début du film l’incipit de Moby Dick.

Herman Melville, Moby Dick.

«Call me Ishmael. Some years ago–never mind how long precisely –having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world. It is a way I have of driving off the spleen, and regulating the circulation. Whenever I find myself growing grim about the mouth; whenever it is a damp, drizzly November in my soul; whenever I find myself involuntarily pausing before coffin warehouses, and bringing up the rear of every funeral I meet; and especially whenever my hypos get such an upper hand of me, that it requires a strong moral principle to prevent me from deliberately stepping into the street, and methodically knocking people’s hats off–then, I account it high time to get to sea as soon as I can.
This is my substitute for pistol and ball. With a philosophical flourish Cato throws himself upon his sword; I quietly take to the ship. There is nothing surprising in this. If they but knew it, almost all men in their degree, some time or other, cherish very nearly the same feelings towards the ocean with me.»

Traduction de Henriette Guex-Rolle, Garnier-Flammarion. 1970

«Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe. C’est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang. Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau… alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer. Cela me tient lieu de balle et de pistolet. Caton se lance contre son épée avec un panache philosophique, moi, je m’embarque tranquillement. Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, nourri, à leur manière, envers l’Océan, des sentiments pareils aux miens.»

Luis Buñuel – Salvador Dalí – Juan Ramón Jiménez

Luis Buñuel et Salvador Dalí, 1929.

Luis Buñuel et Salvador Dalí ont écrit cette lettre à Juan Ramón Jiménez en janvier 1929 un jour après lui avoir rendu visite. (Luis Buñuel, Correspondencia escogida, Cátedra Madrid 2018. Edition de Jo Evans et Breixo Viejo, Cátedra. Pages 73-74) Meurtre du père?

La correspondance de Luis Buñuel a été publiée en espagnol et en anglais l’année dernière. Pourquoi pas en français?

A Juan Ramón Jiménez

Figueres, enero de 1929

Nuestro distinguido amigo:
Nos creemos en el deber de decirle -sí, desinteresadamente- que su obra nos repugna profundamente, por inmoral, por histérica, por cadavérica, por arbitraria.
Especialmente:
¡¡Merde!!
Para su “Platero y yo”, para su fácil y malintencionado “Platero y yo”, el burro menos burro, el burro más odioso con que hemos tropezado.
Y para Vd., para su funesta actuación también:
¡¡¡¡Mierda!!!!
Sinceramente,
Luis Buñuel – Salvador Dalí

De Juan Ramón Jiménez

Madrid, febrero de 1929

Mis muy “surrealistas” y muy conocidos,
Estoy completamente de acuerdo con ustedes y con el tercero que se oculta con ustedes: cuanto yo he publicado hasta el día no tiene valor alguno, y me avergüenzo, lo he dicho muchas veces, de la mayor pare de mi obra escrita; y cuanto puedan ustedes decirme de ella me lo he dicho yo con mi propio léxico, aun cuando, por desdicha mía, y según dicen constantemente los críticos de ambos sexos y del otro sexo de ustedes, haya salido de ella la mejor parte de la escritura actual española e hispanoamericana en verso y prosa, lírica y crítica. Pero ustedes son, además de unos surréalistes, unos majaderos y unos cobardes. Porque al escribir en esa jerga francocatalana, ni siquiera saben ustedes ponerse a hacer en español sus más imperiosas necesidades; porque para mí merde no es nada; y, además, porque ustedes saben de antemano que yo no puedo contestarles en esa lengua trasera que es la palabra propia de ustedes. No iba yo a cometer la ridiculez tampoco de enviarles mis padrinos masculinos, femeninos ni “manfloritas” como les dicen a ustedes en mi Moguer. También sabrán ustedes que mis amigos se alegran mucho de su carta y juzgan que ustedes han hecho bien en espeler en ella el vivo retrato de los dos.
Gracias de este admirador de sus técnicas.
J. R. J.

Étude pour « Le Miel est plus douce que la sang » [sic] (Salvador Dalí) 1926 Figueres Fundació Gala-Salvador Dalí

Alain Cavalier – William Faulkner

Festival de Cannes 2019. Le nouveau film d’Alain Cavalier Être vivant et le savoir a été présenté en séance spéciale le 18 mai. Il dure 1h20. Sa sortie en salles est prévue le 5 juin.
Le titre est tiré de William Faulkner et est déjà cité dans le film La Chamade d’Alain Cavalier (1968) par la voix de Catherine Deneuve. Elle avait alors 25 ans. Alain Cavalier projetait d’adapter le roman d’Emmanuèle Bernheim Tout s’est bien passé (2013), où elle racontait comment son père l’avait chargée d’organiser son suicide assisté. Elle jouerait son propre rôle et lui, celui du mourant . Mais l’écrivaine est morte d’un cancer le 10 mai 2017.
Alain Cavalier lui-même, s’exerce au moment où il poussera son dernier souffle. Ce film sur un film qui ne s’est pas fait n’est pas morbide, mais c’est au contraire une constante célébration de la vie.

https://www.youtube.com/watch?v=ohe28w1iMhg

William Faulkner, Les Palmiers sauvages. 1939. Traduction Maurice Edgar Coindreau revue par François Pitavy. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2000.

« – La respectabilité. C’est elle qui est responsable de tout. J’ai compris, il y a déjà quelque temps, que c’est l’oisiveté qui engendre toutes nos vertus, nos qualités les plus supportables (contemplation, égalité d’humeur, paresse, laisser les gens tranquilles) ainsi que la bonne digestion mentale et physique, la sagesse de concentrer son attention sur les plaisirs de la chair (manger, évacuer, forniquer, lézarder au soleil) car il n’y a rien de mieux, rien qui puisse se comparer à cela, rien d’autre en ce monde que de vivre le peu de temps qui nous est accordé, d’être vivant et de le savoir – ah! oui, elle m’a appris cela, elle m’a marqué aussi pour toujours – non rien, absolument rien. Mais ce n’est que tout récemment que j’ai vu avec netteté, que j’ai déduit la conclusion logique, à savoir que c’est une des vertus que nous appelons essentielles (économie, industrie, indépendance) qui engendre tous les vices – fanatisme, suffisance, ingérence, peur et, pire que tout, respectabilité. Nous, par exemple, du fait même que, pour la première fois nous étions solvables, que nous savions à coup sûr d’où viendrait la nourriture du lendemain (ce foutu argent, ce trop d’argent: la nuit nous restions éveillés pour chercher comment le dépenser ; au printemps nous nous serions promenés avec des prospectus de paquebots dans nos poches), j’étais devenu aussi complètement l’esclave, le serf de la respectabilité qu’un -»

William Faulkner.

Jerzy Skolimowski

Nous avons vu hier avec grand plaisir dans la grande salle Henri Langlois du Grand Action, 5 Rue des Écoles, 75005 Le Bateau-phare (The Lightship) (1985) de Jerzy Skolimowski . 89’. Grande nostalgie des grands et des petits films des années 70 et 80.
Int: Klaus Maria Brandauer, Michael Lyndon (Michal Skolimowski,) Robert Duvall,Tim Phillips, Arliss Howard,William Forsythe, Robert Costanzo, Tom Bower, Badja Djola
Photographie : Charly Steinberger, Barrie Vince.
Scénario : William Mai, David Taylor.
D’après le récit de Siegfried Lenz Das Feuerschiff (1960) Publié en français sous le titre Le Bateau-phare, traduit par Jean-Claude Capète, Paris, Pierre Belfond, 1986
Produit par : Bill Benenson, Moritz Borman, Matthias Deyle.
Studios de production : CBS Productions.
Distribution (reprise): Malavida.

Le Capitaine Miller (Klaus Maria Brandauer) est en charge d’un bateau-phare, le Hatteras, installé au large des côtes de la Virginie. Il est d’origine allemande et a servi dans la marine américaine pendant la seconde guerre mondiale. Il n’a récolté aucun honneur. «Le Boche» n’a fait qu’attirer sur lui la méfiance de sa hiérarchie. Il est, de plus, soupçonné d’avoir abandonné ses hommes à la mort au cours d’une mission. A cause de cette réputation de lâcheté, il croupit sur ce bateau et vit dans la solitude et la culpabilité. Cette situation a fait que son fils Alex (Michael Lyndon) s’est éloigné de lui. Après une altercation dans un bar, la police militaire le ramène à son père. Il est contraint de monter et de rester à bord pour éviter la maison de correction. Quelques jours après son arrivée, l’équipage recueille trois hommes qui dérivent à bord d’un canot. Ce sont de dangereux malfrats qui fuient la police. Mené par le séduisant et dangereux Calvin Caspary (Robert Duvall), le trio veut prendre le contrôle du navire.

A la fin des années 60, après la réalisation de Haut-les-mains (1967), le cinéaste polonais a dû s’exiler au Royaume-Uni. Le Bateau phare est son premier film américain. Film d’action, thriller ou drame familial? Skolimowski n’en a pas signé le scénario, mais Le Bateau phare traite de problèmes tout à fait personnels. Ainsi, la question de la filiation et du rapport au père est au centre du film. Skolimowski fait jouer à son propre fils, Michael Lyndon, le rôle d’Alex. Jerzy était l’ interpréte principal de ses premiers films (Signes particuliers: néant, 1964, Walkover, 1965). Il ressemble vraiment beaucoup à son fils Michal. La relation père-fils était aussi au centre de son film précédent, Le succès à tout prix (1984).

Dans l’ histoire personnelle de Jerzy Skolimowski, la figure paternelle a une importance toute particulière. Son père a été un résistant polonais important pendant la guerre. Chef du réseau de Varsovie, il refusa de quitter la ville lorsque les nazis commencèrent à opérer de grandes rafles. Il sera arrêté, déporté et mourra en 1943 dans le camp de concentration de Flossenbürg. Cette image d’un père héroïque va devenir extrêmement pesante pour le jeune Jerzy. Sa mère poursuivra la lutte de son mari en cachant une famille juive et en imprimant des tracts. Après la guerre, elle vivra dans le souvenir de son époux disparu. Jerzy Skolimowski, fils unique, ne se sentira pas à la hauteur. Cela créera en lui un complexe et il se rebellera contre l’autorité des adultes.

Le Bateau-phare est statique. Le navire est ancré au large des côtes de la Virginie. Le capitaine Miller perdra la vie pour empêcher que les gangsters larguent les amarres. On voit bien là une allégorie de sa situation personnelle. Sa confrontation avec son fils lui permettra de se débarrasser de sa réputation de lâcheté. On pense parfois au roman Lord Jim (1900) de Joseph Conrad (Józef Teodor Konrad Korzeniowski 1857-1924).

Les deux acteurs principaux, Klaus Maria Brandauer et Robert Duvall, sont connus et remarquables. On les sent rivaux. Ils étaient en conflit permanent pendant le long tournage de neuf semaines en mer du Nord, en plein hiver, dans des conditions physiques très dures pour toute l’équipe. Robert Duvall cabotine, mais sa personnalité rayonne. Il domine. Paradoxalement, le méchant a un rôle libérateur. Il sert de catalyseur et rapproche père et fils au-delà de la mort du premier. Alex, lui, reste constamment présent tout au long du film par le biais de la voix off .

On retrouve dans l’oeuvre de Jerzy Skolimowski de nombreux thèmes qui font penser à celle de John Huston: fragilité de l’individu, prédisposition à l’échec, lyrisme contenu. On ne peut que regretter que le metteur en scène polonais n’est rien tourné de 1991 à 2008. 17 ans. C’est bien long pour un cinéaste aussi talentueux.

Filmographie
1964: Signe particulier : néant (Rysopis).
1965: Walkower.
1966: La Barrière (Bariera).
1967: Le Départ.
1967: Haut les mains (Ręce do góry).
1970: Les Aventures du brigadier Gérard (The Adventures of Gerard).
1970: Deep End.
1972: Roi, Dame, Valet (King, Queen, Knave).
1978: Le Cri du sorcier (The shout).
1982: Travail au noir.
1984: Le Succès à tout prix (Success is the best revenge).
1986: Le Bateau phare (The Lightship).
1989: Les Eaux printanières (Acque di primavera).
1991: Ferdydurke (30 Door Key).
2008: Quatre nuits avec Anna (Cztery noce z Anną).
2010: Essential Killing.
2015: 11 Minutes (11 Minut).

Bibi Andersson (1935-2019)

Bibi Andersson dans Persona (1966) d’Ingmar Bergman.

Le Figaro, 14/04/2019

Bibi Andersson, la muse d’Ingmar Bergman, s’est éteinte (Eric Neuhoff)

DISPARITION – L’actrice, consacrée à Cannes en 1958 pour son rôle dans Au seuil de la vie, restera pour les cinéphiles l’inoubliable infirmière de Persona.

Ne pas confondre. Chez Ingmar Bergman, il y avait deux Andersson, Harriet (la brune) et Bibi (la blonde). Celle-ci vient de disparaître à 83 ans.

Cette Jean Seberg nordique est définitivement associée au nom du réalisateur suédois. Leur collaboration remonte à 1951, avec une publicité pour un savon. Ensuite, les choses seront moins frivoles. Avec ses cheveux de paille et ses taches de rousseur, elle incarne la Vie face à la Mort au masque blanc dans Le Septième Sceau.

Formée comme Garbo à l’Académie d’art dramatique de Stockholm, consacrée à Cannes en 1958 pour son rôle dans Au seuil de la vie où elle attendait un enfant illégitime, elle restera pour les cinéphiles l’inoubliable infirmière de Persona (1966) où elle soigne Liv Ullmann, une actrice en crise qui a perdu la parole.

Choix improbables
Son talent devait être éclectique, puisqu’elle s’était préparée à affronter ce chef-d’œuvre en jouant juste avant dans un western de Ralph Nelson, La Bataille de la vallée du diable. Cela s’appelle pratiquer le grand écart. Elle travaille sur plus de dix films avec son mentor. Ses émotions à fleur de peau, son sourire capable de faire fondre une banquise l’inspirent. Il montre sa santé, ses fêlures, son appétit.

Dans Les Fraises sauvages (1957), elle est une des promeneuses qui adoucit les dernières heures du vieillard à l’agonie. Dans Le Lien (1971), elle trompe Max Von Sydow avec Elliott Gould, sur fond de souvenirs de l’Holocauste. On la voit aussi dans un épisode de Scènes de la vie conjugale. Elle continue à monter sur les planches dans son pays, fait quelques choix improbables. Elle apparaît au générique du Viol de Jacques Doniol-Valcroze, se produit chez Sergio Gobbi (La Rivale, 1974). La voici dans un Robert Altman postapocalyptique, Quintet (1979), dans lequel elle donne la réplique à Paul Newman et Brigitte Fossey.

Soupe de tortue géante
Dans La Lettre du Kremlin(1970), intrigue d’espionnage un peu embrouillée de John Huston, elle rêve de passer à l’Ouest. Dans Airport 79, elle faisait partie des passagers du Concorde menacés d’explosion en plein vol et piloté par Alain Delon. On n’invente rien.

Les spectateurs l’avaient retrouvée avec bonheur dans Le Festin de Babette (1987). Goûtait-elle à la fameuse soupe de tortue géante concoctée par Stéphane Audran? Elle avait été mariée au metteur en scène Kjell Grede, pour lequel elle n’avait jamais tourné.

En 2009, un AVC l’avait laissée handicapée. Depuis elle ne prononçait plus un mot. Comme Liv Ullmann dans Persona. Ses films parlent pour elle, désormais.

https://www.youtube.com/watch?v=tcj-6sjWGM8

Harry Dean Stanton (1926 – 2017)

https://www.youtube.com/watch?v=CR42hEHCo7w

Film vu hier soir en DVD, car je l’avais raté lors de sa sortie en salle.

Lucky (2017) Réal. John Carroll Lynch. Scén: Logan Sparks et Drago Sumonja. Dir.photo:Tim Suhrstedt. Int : Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Tom Skerritt. Ed Begley Jr.
Beth Grant. James Darren. Barry Shabaka Henley.

Lucky, vieux cow-boy, vit seul à plus de 90 ans, dans une petite ville du désert de l’Arizona. Il fait des exercices de yoga tous les matins et marche dans la ville pour aller prendre son café, faire ses courses ou retrouver des amis le soir dans un bar où il boit un Bloody Maria. Dans la journée, il fait des mots croisés et regarde des jeux télévisés idiots. Malgré sa santé de fer, une chute avertit Lucky que la mort approche. Il continue pourtant de fumer son paquet de cigarettes chaque jour avec la bénédiction de son médecin traitant. Il perd alors un peu de sa force, se dispute et veut se battre avec un avocat qui tente de faire signer un testament à un ami (interprété par David Lynch) qui a perdu sa tortue centenaire “President Roosevelt”. Lucky retrouve un peu de joie lors de la fête d’anniversaire du fils d’une commerçante d’origine mexicaine où il improvise en espagnol la chanson Volver Volver avec un groupe de mariachis. Il rencontre aussi un vétéran (Tom Skerritt) avec qui il évoque ses souvenirs de la Guerre du Pacifique. Finalement la vie continue pour Lucky et la tortue poursuit elle aussi son chemin dans le désert.

Il s’agit du dernier film d’Harry Dean Stanton (1926-2017). Le magnifique acteur de Paris, Texas (1984) de Wim Wenders tient le rôle principal. Il est apparu dans près de deux cents films et téléfilms. Tout s’inspire de sa vie et de sa personnalité. La photographie de Tim Suhrstedt est très soignée et joue sur des tons très chauds. Le metteur en scène John Carroll Lynch, un ancien acteur, signe là son premier film. Sa mise en scène est lente et discrète. Elle se met au service des comédiens. Dans l’avant dernier plan, le personnage joué par Harry Dean Stanton, ce faux philosophe misanthrope qui définit le réalisme, se plaît à dire qu’il n’est rien («ungatz!»), se déclare athée et nie la réalité de l’âme, scrute un très haut cactus (un saguaro) encore plus sec que lui, puis regarde la caméra et le spectateur longuement. Il finit par sourire et s’éloigne dans le désert après avoir allumé une dernière cigarette. Belle fin de cinéma pour cet immense acteur décédé le 15 septembre 2017.

https://www.youtube.com/watch?v=77rJ8OSjhdM

Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957)

Le Guépard (Il Gattopardo), 1958.

«Don Fabrizio connaissait cette sensation depuis toujours. Cela faisait des décennies qu’il sentait que le fluide vital, la faculté d’exister, la vie en somme, et peut-être aussi la volonté de continuer à vivre s’écoulaient de lui lentement mais sans discontinuer comme les touts petits grains se pressent et défilent un par un, sans hâte et sans relâche, devant l’orifice étroit d’un sablier. A certains moments d’activité intense, de grande attention, ce sentiment d’abandon continuel disparaissait pour se présenter de nouveau impassible à la moindre occasion de silence et d’introspection, comme un bourdonnement constant à l’oreille, le battement d’une horloge s’imposent quand tout le reste se tait ; nous donnant alors la certitude qu’ils ont toujours été là, vigilants, même quand on ne les entendait pas.

A tous les autres moments il lui suffisait d’un minimum d’attention pour percevoir le bruissement des grains de sable légers qui glissaient, des instants de temps qui s’évadaient de sa vie et le quittaient à jamais; la sensation, d’ailleurs, n’était auparavant, liée à aucun malaise, et même cette imperceptible perte de vitalité était la preuve, la condition pour ainsi dire, de la sensation de vie ; et pour lui, habitué à scruter des espaces extérieurs illimités, à explorer de très vastes abîmes intérieurs, elle n’était pas du tout désagréable : c’était celle d’une dégradation continue, très faible, de la personnalité jointe cependant au vague présage de la reconstitution ailleurs d’une individualité ( grâce à Dieu) moins consciente mais plus vaste : ces petits grains de sable n’étaient pas perdus, ils disparaissaient, oui, mais ils s’accumulaient qui sait où pour cimenter une masse plus durable. le mot masse, pourtant, avait-il réfléchi, n’était pas exact, lourd comme il était ; et grains de sable, d’ailleurs, non plus : c’étaient plutôt comme des particules de vapeur aqueuse qui s’exhalaient d’un étang étroit, pour aller haut dans le ciel former les grands nuages légers et libres. Il était parfois surpris de ce que ce réservoir vital pût encore contenir quelque chose après tant d’années de perte. ” Il n’était quand même pas aussi grand qu’une pyramide! ” D’autre fois, plus souvent, il s’était enorgueilli d’être presque le seul à éprouver cette fuite continue tandis qu’autour de lui personne ne semblait ressentir la même chose ; et il en avait tiré un motif de mépris à l’égard des autres, comme le vétéran méprise le conscrit vivant dans l’illusion que le bourdonnement des balles autour de lui est celui de grosses mouches inoffensives. Ce sont là des choses qui, on ne sait d’ailleurs pourquoi, ne s’avouent pas ; on laisse aux autres la possibilité d’en avoir l’intuition et personne autour de lui ne l’avait jamais eue, aucune de ses filles qui rêvaient d’un outre-tombe identique à cette vie, un ensemble complet de magistrature, cuisiniers, couvents et horlogers, de tout ; ni Stella qui, dévorée par la gangrène du diabète, s’était malgré tout accrochée mesquinement à cette existence de douleurs. Seul Tancredi peut-être avait compris un instant quand il avait dit avec son ironie rebelle : ” Toi, mon oncle, tu courtises la mort. ” Maintenant cette cour était finie : la belle avait dit oui, la fuite était décidée, le compartiment dans le train réservé…»

Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

Eugenio Montejo (1938-2008)

Eugenio Montejo.

Les temps sont particulièrement durs au Vénézuela. Il faut donc relire les poèmes du grand Eugenio Montejo. Beauté et clarté de son écriture.

Ce poète et essayiste est né le 19 octobre 1938 à Caracas. Il est mort le 5 juin 2008 à Valencia (Vénézuela). Professeur d’université et animateur de plusieurs revues, il reçoit en 1998 le Prix national de littérature du Venezuela et en 2004 le Prix international Octavio Paz de Poésie. Il a été aussi conseiller culturel à l’ambassade du Venezuela au Portugal. Un de ses poèmes (La tierra giró para acercarnos) est cité dans le film 21 grammes (2003) du metteur en scène mexicain Alejandro González Iñarritu (Scénario de Guillermo Arriaga). Sean Penn récite a Naomi Watts les trois premiers vers.

La tierra giró para acercarnos

La tierra giró para acercarnos,
giró sobre sí misma y en nosotros,
hasta juntarnos por fin en este sueño,
como fue escrito en el Simposio.
Pasaron noches, nieves y solsticios;
pasó el tiempo en minutos y milenios.
Una carreta que iba para Nínive
llegó a Nebraska.
Un gallo cantó lejos del mundo,
en la previda a menos mil de nuestros padres.
La tierra giró musicalmente
llevándonos a bordo;
no cesó de girar un solo instante,
como si tanto amor, tanto milagro
sólo fuera un adagio hace mucho ya escrito
entre las partituras del Simposio.

Adiós al siglo XX,1992.

The Earth Turned to Bring Us Closer

The earth turned to bring us closer,
it spun on itself and within us,
and finally joined us together in this dream
as written in the Symposium.

Soy esta vida 

Soy esta vida y la que queda,
la que vendrá en otros días,
en otras vueltas de la tierra.

La que he vivido tal como fue escrita
hora tras hora
en el gran libro indescifrable;
la que me anda buscando en una calle,
desde un taxi
y sin haberme visto me recuerda.

Ya no sé cuándo llegará, qué la detiene;
no conozco su rostro, su cuerpo, su mirada;
no sé si llegará de otro país
-es un tapiz volante-
o de otro continente.

Soy esta vida que he vivido o malvivido
pero más la que aguardo todavía
en las vueltas que la tierra me debe.
La que seré mañana cuando venga
en un amor, una palabra;
la que trato de asir cada segundo
sin saber si está aquí, si es ella la que escribe
llevándome la mano.

Terredad, 1978.

Dura menos un hombre que una vela

Dura menos un hombre que una vela
pero la tierra prefiere su lumbre
para seguir el paso de los astros.
Dura menos que un árbol,
que una piedra,
se anochece ante el viento más leve,
con un soplo se apaga.
Dura menos un pájaro,
que un pez fuera del agua,
casi no tiene tiempo de nacer,
da unas vueltas al sol y se borra
entre las sombras de las horas
hasta que sus huesos en el polvo
se mezclan con el viento,
y sin embargo, cuando parte
siempre deja la tierra más clara.

Muerte y memoria,1972.

https://www.youtube.com/watch?v=5Q1QvwkDXMo

Henri Michaux (1899-1984) lu par Delphine Seyrig

Delphine Seyrig. L’Année dernière à Marienbad (1961), Alain Resnais.

Les Nuits de France Culture. Les chemins de la connaissance. Hécube (1 ère diffusion).

Delphine Seyrig lit Henri Michaux : “Je vous écris d’un pays lointain” (1ère diffusion : 17/08/1985) 16/06/1989) PODCAST.

https://goo.gl/52P2jf

Delphine Seyrig (1932-1990) joue le rôle Fabienne Tabard dans Baisers volés (1968) de François Truffaut. Elle est à la fois l’incarnation de la femme romantique et inaccessible, mais aussi la représentation de la femme réaliste et maîtresse de son destin. Antoine Doinel, dans Baisers volés, dit du personnage interprété par Delphine Seyrig: «Madame Tabard est une femme exceptionnelle, Madame Tabard, c’est… c’est une apparition!».

Elle est morte en 1990, à 58 ans, des suites d’un cancer des poumons. Sa tombe se trouve au cimetière du Montparnasse à Paris.

Je vous écris d’un pays lointain 
I
Nous n’avons ici, dit-elle, qu’un soleil par mois, et pour peu de temps. On se frotte les yeux des jours en avance. Mais en vain. Temps inexorable. Soleil n’arrive qu’en son heure.
Ensuite on a un monde de choses à faire, tant qu’il y a de la clarté, si bien qu’on a à peine le temps de se regarder un peu.
La contrariété, pour nous, dans la nuit, c’est quand il faut travailler, et il le faut : il naît des nains continuellement.

II

Quand on marche dans la campagne, lui confie-t-elle encore, il arrive que l’on rencontre sur son chemin des masses considérables. Ce sont des montagnes, et il faut tôt ou tard se mettre à plier les genoux. Rien ne sert de résister, on ne pourrait plus avancer, même en se faisant du mal.

Ce n’est pas pour blesser que je le dis. Je pourrais dire d’autres choses, si je voulais vraiment blesser.

III
L’aurore est grise ici, lui dit-elle encore. Il n’en fut pas toujours ainsi. Nous ne savons qui accuser.

Dans la nuit le bétail pousse de grands mugissements, longs et flûtes pour finir. On a de la compassion, mais que faire?

L’odeur des eucalyptus nous entoure : bienfait, sérénité, mais elle ne peut préserver de tout, ou bien pensez-vous qu’elle puisse réellement préserver de tout?

IV
Je vous ajoute encore un mot, une question plutôt.
Est-ce que l’eau coule aussi dans votre pays? (je ne me souviens pas si vous me l’avez dit) et elle donne aussi des frissons, si c’est bien elle.
Est-ce que je l’aime? Je ne sais. On se sent si seule dedans, quand elle est froide. C’est tout autre chose quand elle est chaude. Alors? Comment juger? Comment jugez-vous, vous autres, dites-moi, quand vous parlez d’elle sans déguisement, à cœur ouvert?

V
Je vous écris du bout du monde. Il faut que vous le sachiez. Souvent les arbres tremblent. On recueille les feuilles. Elles ont un nombre fou de nervures. Mais à quoi bon ? Plus rien entre elles et l’arbre, et nous nous dispersons, gênées.
Est-ce que la vie sur terre ne pourrait pas se poursuivre sans vent? Ou faut-il que tout tremble, toujours, toujours?
Il y a aussi des remuements souterrains, et dans la maison comme des colères qui viendraient au-devant de vous, comme des êtres sévères qui voudraient arracher des confessions.
On ne voit rien, que ce qu’il importe si peu de voir. Rien, et cependant on tremble. Pourquoi?

VI
Nous vivons toutes ici la gorge serrée. Savez-vous que, quoique très jeune, autrefois j’étais plus jeune encore, et mes compagnes pareillement. Qu’est-ce que cela signifie? Il y a là, sûrement, quelque chose d’affreux.
Et autrefois quand, comme je vous l’ai déjà dit, nous étions encore plus jeunes, nous avions peur.
On eût profité de notre confusion. On nous eût dit : « Voilà, on vous enterre. Le moment est arrivé. » Nous pensions, c’est vrai, nous pourrions aussi bien être enterrées ce soir, s’il est avéré que c’est le moment.
Et nous n’osions pas trop courir : essoufflées, au bout d’une course, arriver devant une fosse toute prête, et pas le temps de dire mot, pas le souffle.
Dites-moi, quel est donc le secret à ce propos ?

VII
Il y a constamment, lui dit-elle encore, des lions dans le village, qui se promènent sans gêne aucune.
Moyennant qu’on ne fera pas attention à eux, ils ne font pas attention à nous.
Mais s’ils voient courir devant eux une jeune fille, ils ne veulent pas excuser son émoi. Non! aussitôt ils la dévorent.
C’est pourquoi ils se promènent constamment dans le village où ils n’ont rien à faire, car ils bâilleraient aussi bien ailleurs, n’est-ce pas évident?

VIII
Depuis longtemps, longtemps, lui confie-t-elle, nous sommes en débat avec la mer.
De très rares fois, bleue, douce, on la croirait contente. Mais cela ne saurait durer. Son odeur du reste le dit, une odeur de pourri (si ce n’était son amertume).
Ici, je devrais expliquer l’affaire des vagues. C’est follement compliqué, et la mer… Je vous prie, ayez confiance en moi. Est-ce que je voudrais vous tromper? Elle n’est pas qu’un mot.
Elle n’est pas qu’une peur. Elle existe, je vous le jure; on la voit constamment.
Qui? mais nous, nous la voyons. Elle vient de très loin pour nous chicaner et nous effrayer.
Quand vous viendrez, vous la verrez vous-même, vous serez tout étonné. « Tiens ! » direz-vous, car elle stupéfie.
Nous la regarderons ensemble. Je suis sûre que je n’aurai plus peur. Dites-moi, cela n’arrivera-t-il jamais ?

IX
Je ne veux pas vous laisser sur un doute, continue-t-elle, sur un manque de confiance. Je voudrais vous reparler de la mer. Mais il reste l’embarras. Les ruisseaux avancent; mais elle, non. Écoutez, ne vous fâchez pas, je vous le jure, je ne songe pas à vous tromper. Elle est comme ça. Pour fort qu’elle s’agite, elle s’arrête devant un peu de sable. C’est une grande embarrassée. Elle voudrait sûrement avancer, mais le fait est là.

Plus tard peut-être, un jour elle avancera.

X

«Nous sommes plus que jamais entourées de fourmis», dit sa lettre. Inquiètes, ventre à terre elles poussent des poussières. Elles ne s’intéressent pas à nous.»
Pas une ne lève la tête.
C’est la société la plus fermée qui soit, quoiqu’elles se répandent constamment au dehors. N’importe, leurs projets à réaliser, leurs préoccupations…elles sont entre elles…partout.
Et jusqu’à présent pas une n’a levé la tête sur nous. Elle se ferait plutôt écraser.

XI

Elle lui écrit encore:
«Vous n’imaginez pas tout ce qu’il y a dans le ciel, il faut l’avoir vu pour le croire. Ainsi, tenez les…mais je ne vais pas vous dire leur nom tout de suite.»
Malgré des airs de peser très lourd et d’occuper presque tout le ciel, ils ne pèsent pas, tout grands qu’ils sont, autant qu’un enfant nouveau né.
Nous les appelons des nuages.
Il est vrai qu’il en sort de l’eau, mais pas en les comprimant, ni en les triturant. Ce serait inutile, tant ils ont en peu.
Mais, à condition d’occuper des longueurs et des longueurs, des largeurs et des largeurs, des profondeurs aussi et des profondeurs et de faire les enflés, ils arrivent à la longue à laisser tomber quelques gouttelettes d’eau, oui, d’eau. Et on est bel et bien mouillé. On s’enfuit, furieuses d’avoir été attrapées; car personne ne sait le moment où ils vont lâcher leurs gouttes; parfois ils restent des jours sans les lâcher. Et on resterait en vain chez soi à attendre.

XII

L’éducation des frissons n’est pas bien faite dans ce pays. Nous ignorons les vraies règles et quand l’événement apparaît, nous sommes prises au dépourvu.
C’est le Temps, bien sûr. (Est-il pareil chez vous?) Il faudrait arriver plus tôt que lui; vous voyez, ce que je veux dire, rien qu’un tout petit peu avant. Vous connaissez l’histoire de la puce dans le tiroir? Oui, bien sûr. Et comme c’est vrai, n’est-ce pas! Je ne sais plus que dire. Quand allons-nous nous voir enfin?

Plume précédé de Lointain intérieur, 1938.

Henri Michaux (Claude Cahun), Jersey 1938.