Jerzy Skolimowski

Nous avons vu hier avec grand plaisir dans la grande salle Henri Langlois du Grand Action, 5 Rue des Écoles, 75005 Le Bateau-phare (The Lightship) (1985) de Jerzy Skolimowski . 89’. Grande nostalgie des grands et des petits films des années 70 et 80.
Int: Klaus Maria Brandauer, Michael Lyndon (Michal Skolimowski,) Robert Duvall,Tim Phillips, Arliss Howard,William Forsythe, Robert Costanzo, Tom Bower, Badja Djola
Photographie : Charly Steinberger, Barrie Vince.
Scénario : William Mai, David Taylor.
D’après le récit de Siegfried Lenz Das Feuerschiff (1960) Publié en français sous le titre Le Bateau-phare, traduit par Jean-Claude Capète, Paris, Pierre Belfond, 1986
Produit par : Bill Benenson, Moritz Borman, Matthias Deyle.
Studios de production : CBS Productions.
Distribution (reprise): Malavida.

Le Capitaine Miller (Klaus Maria Brandauer) est en charge d’un bateau-phare, le Hatteras, installé au large des côtes de la Virginie. Il est d’origine allemande et a servi dans la marine américaine pendant la seconde guerre mondiale. Il n’a récolté aucun honneur. «Le Boche» n’a fait qu’attirer sur lui la méfiance de sa hiérarchie. Il est, de plus, soupçonné d’avoir abandonné ses hommes à la mort au cours d’une mission. A cause de cette réputation de lâcheté, il croupit sur ce bateau et vit dans la solitude et la culpabilité. Cette situation a fait que son fils Alex (Michael Lyndon) s’est éloigné de lui. Après une altercation dans un bar, la police militaire le ramène à son père. Il est contraint de monter et de rester à bord pour éviter la maison de correction. Quelques jours après son arrivée, l’équipage recueille trois hommes qui dérivent à bord d’un canot. Ce sont de dangereux malfrats qui fuient la police. Mené par le séduisant et dangereux Calvin Caspary (Robert Duvall), le trio veut prendre le contrôle du navire.

A la fin des années 60, après la réalisation de Haut-les-mains (1967), le cinéaste polonais a dû s’exiler au Royaume-Uni. Le Bateau phare est son premier film américain. Film d’action, thriller ou drame familial? Skolimowski n’en a pas signé le scénario, mais Le Bateau phare traite de problèmes tout à fait personnels. Ainsi, la question de la filiation et du rapport au père est au centre du film. Skolimowski fait jouer à son propre fils, Michael Lyndon, le rôle d’Alex. Jerzy était l’ interpréte principal de ses premiers films (Signes particuliers: néant, 1964, Walkover, 1965). Il ressemble vraiment beaucoup à son fils Michal. La relation père-fils était aussi au centre de son film précédent, Le succès à tout prix (1984).

Dans l’ histoire personnelle de Jerzy Skolimowski, la figure paternelle a une importance toute particulière. Son père a été un résistant polonais important pendant la guerre. Chef du réseau de Varsovie, il refusa de quitter la ville lorsque les nazis commencèrent à opérer de grandes rafles. Il sera arrêté, déporté et mourra en 1943 dans le camp de concentration de Flossenbürg. Cette image d’un père héroïque va devenir extrêmement pesante pour le jeune Jerzy. Sa mère poursuivra la lutte de son mari en cachant une famille juive et en imprimant des tracts. Après la guerre, elle vivra dans le souvenir de son époux disparu. Jerzy Skolimowski, fils unique, ne se sentira pas à la hauteur. Cela créera en lui un complexe et il se rebellera contre l’autorité des adultes.

Le Bateau-phare est statique. Le navire est ancré au large des côtes de la Virginie. Le capitaine Miller perdra la vie pour empêcher que les gangsters larguent les amarres. On voit bien là une allégorie de sa situation personnelle. Sa confrontation avec son fils lui permettra de se débarrasser de sa réputation de lâcheté. On pense parfois au roman Lord Jim (1900) de Joseph Conrad (Józef Teodor Konrad Korzeniowski 1857-1924).

Les deux acteurs principaux, Klaus Maria Brandauer et Robert Duvall, sont connus et remarquables. On les sent rivaux. Ils étaient en conflit permanent pendant le long tournage de neuf semaines en mer du Nord, en plein hiver, dans des conditions physiques très dures pour toute l’équipe. Robert Duvall cabotine, mais sa personnalité rayonne. Il domine. Paradoxalement, le méchant a un rôle libérateur. Il sert de catalyseur et rapproche père et fils au-delà de la mort du premier. Alex, lui, reste constamment présent tout au long du film par le biais de la voix off .

On retrouve dans l’oeuvre de Jerzy Skolimowski de nombreux thèmes qui font penser à celle de John Huston: fragilité de l’individu, prédisposition à l’échec, lyrisme contenu. On ne peut que regretter que le metteur en scène polonais n’est rien tourné de 1991 à 2008. 17 ans. C’est bien long pour un cinéaste aussi talentueux.

Filmographie
1964: Signe particulier : néant (Rysopis).
1965: Walkower.
1966: La Barrière (Bariera).
1967: Le Départ.
1967: Haut les mains (Ręce do góry).
1970: Les Aventures du brigadier Gérard (The Adventures of Gerard).
1970: Deep End.
1972: Roi, Dame, Valet (King, Queen, Knave).
1978: Le Cri du sorcier (The shout).
1982: Travail au noir.
1984: Le Succès à tout prix (Success is the best revenge).
1986: Le Bateau phare (The Lightship).
1989: Les Eaux printanières (Acque di primavera).
1991: Ferdydurke (30 Door Key).
2008: Quatre nuits avec Anna (Cztery noce z Anną).
2010: Essential Killing.
2015: 11 Minutes (11 Minut).

Bibi Andersson (1935-2019)

Bibi Andersson dans Persona (1966) d’Ingmar Bergman.

Le Figaro, 14/04/2019

Bibi Andersson, la muse d’Ingmar Bergman, s’est éteinte (Eric Neuhoff)

DISPARITION – L’actrice, consacrée à Cannes en 1958 pour son rôle dans Au seuil de la vie, restera pour les cinéphiles l’inoubliable infirmière de Persona.

Ne pas confondre. Chez Ingmar Bergman, il y avait deux Andersson, Harriet (la brune) et Bibi (la blonde). Celle-ci vient de disparaître à 83 ans.

Cette Jean Seberg nordique est définitivement associée au nom du réalisateur suédois. Leur collaboration remonte à 1951, avec une publicité pour un savon. Ensuite, les choses seront moins frivoles. Avec ses cheveux de paille et ses taches de rousseur, elle incarne la Vie face à la Mort au masque blanc dans Le Septième Sceau.

Formée comme Garbo à l’Académie d’art dramatique de Stockholm, consacrée à Cannes en 1958 pour son rôle dans Au seuil de la vie où elle attendait un enfant illégitime, elle restera pour les cinéphiles l’inoubliable infirmière de Persona (1966) où elle soigne Liv Ullmann, une actrice en crise qui a perdu la parole.

Choix improbables
Son talent devait être éclectique, puisqu’elle s’était préparée à affronter ce chef-d’œuvre en jouant juste avant dans un western de Ralph Nelson, La Bataille de la vallée du diable. Cela s’appelle pratiquer le grand écart. Elle travaille sur plus de dix films avec son mentor. Ses émotions à fleur de peau, son sourire capable de faire fondre une banquise l’inspirent. Il montre sa santé, ses fêlures, son appétit.

Dans Les Fraises sauvages (1957), elle est une des promeneuses qui adoucit les dernières heures du vieillard à l’agonie. Dans Le Lien (1971), elle trompe Max Von Sydow avec Elliott Gould, sur fond de souvenirs de l’Holocauste. On la voit aussi dans un épisode de Scènes de la vie conjugale. Elle continue à monter sur les planches dans son pays, fait quelques choix improbables. Elle apparaît au générique du Viol de Jacques Doniol-Valcroze, se produit chez Sergio Gobbi (La Rivale, 1974). La voici dans un Robert Altman postapocalyptique, Quintet (1979), dans lequel elle donne la réplique à Paul Newman et Brigitte Fossey.

Soupe de tortue géante
Dans La Lettre du Kremlin(1970), intrigue d’espionnage un peu embrouillée de John Huston, elle rêve de passer à l’Ouest. Dans Airport 79, elle faisait partie des passagers du Concorde menacés d’explosion en plein vol et piloté par Alain Delon. On n’invente rien.

Les spectateurs l’avaient retrouvée avec bonheur dans Le Festin de Babette (1987). Goûtait-elle à la fameuse soupe de tortue géante concoctée par Stéphane Audran? Elle avait été mariée au metteur en scène Kjell Grede, pour lequel elle n’avait jamais tourné.

En 2009, un AVC l’avait laissée handicapée. Depuis elle ne prononçait plus un mot. Comme Liv Ullmann dans Persona. Ses films parlent pour elle, désormais.

https://www.youtube.com/watch?v=tcj-6sjWGM8

Harry Dean Stanton (1926 – 2017)

https://www.youtube.com/watch?v=CR42hEHCo7w

Film vu hier soir en DVD, car je l’avais raté lors de sa sortie en salle.

Lucky (2017) Réal. John Carroll Lynch. Scén: Logan Sparks et Drago Sumonja. Dir.photo:Tim Suhrstedt. Int : Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Tom Skerritt. Ed Begley Jr.
Beth Grant. James Darren. Barry Shabaka Henley.

Lucky, vieux cow-boy, vit seul à plus de 90 ans, dans une petite ville du désert de l’Arizona. Il fait des exercices de yoga tous les matins et marche dans la ville pour aller prendre son café, faire ses courses ou retrouver des amis le soir dans un bar où il boit un Bloody Maria. Dans la journée, il fait des mots croisés et regarde des jeux télévisés idiots. Malgré sa santé de fer, une chute avertit Lucky que la mort approche. Il continue pourtant de fumer son paquet de cigarettes chaque jour avec la bénédiction de son médecin traitant. Il perd alors un peu de sa force, se dispute et veut se battre avec un avocat qui tente de faire signer un testament à un ami (interprété par David Lynch) qui a perdu sa tortue centenaire “President Roosevelt”. Lucky retrouve un peu de joie lors de la fête d’anniversaire du fils d’une commerçante d’origine mexicaine où il improvise en espagnol la chanson Volver Volver avec un groupe de mariachis. Il rencontre aussi un vétéran (Tom Skerritt) avec qui il évoque ses souvenirs de la Guerre du Pacifique. Finalement la vie continue pour Lucky et la tortue poursuit elle aussi son chemin dans le désert.

Il s’agit du dernier film d’Harry Dean Stanton (1926-2017). Le magnifique acteur de Paris, Texas (1984) de Wim Wenders tient le rôle principal. Il est apparu dans près de deux cents films et téléfilms. Tout s’inspire de sa vie et de sa personnalité. La photographie de Tim Suhrstedt est très soignée et joue sur des tons très chauds. Le metteur en scène John Carroll Lynch, un ancien acteur, signe là son premier film. Sa mise en scène est lente et discrète. Elle se met au service des comédiens. Dans l’avant dernier plan, le personnage joué par Harry Dean Stanton, ce faux philosophe misanthrope qui définit le réalisme, se plaît à dire qu’il n’est rien («ungatz!»), se déclare athée et nie la réalité de l’âme, scrute un très haut cactus (un saguaro) encore plus sec que lui, puis regarde la caméra et le spectateur longuement. Il finit par sourire et s’éloigne dans le désert après avoir allumé une dernière cigarette. Belle fin de cinéma pour cet immense acteur décédé le 15 septembre 2017.

https://www.youtube.com/watch?v=77rJ8OSjhdM

Eugenio Montejo (1938-2008)

Eugenio Montejo.

Les temps sont particulièrement durs au Vénézuela. Il faut donc relire les poèmes du grand Eugenio Montejo. Beauté et clarté de son écriture.

Ce poète et essayiste est né le 19 octobre 1938 à Caracas. Il est mort le 5 juin 2008 à Valencia (Vénézuela). Professeur d’université et animateur de plusieurs revues, il reçoit en 1998 le Prix national de littérature du Venezuela et en 2004 le Prix international Octavio Paz de Poésie. Il a été aussi conseiller culturel à l’ambassade du Venezuela au Portugal. Un de ses poèmes (La tierra giró para acercarnos) est cité dans le film 21 grammes (2003) du metteur en scène mexicain Alejandro González Iñarritu (Scénario de Guillermo Arriaga). Sean Penn récite a Naomi Watts les trois premiers vers.

La tierra giró para acercarnos

La tierra giró para acercarnos,
giró sobre sí misma y en nosotros,
hasta juntarnos por fin en este sueño,
como fue escrito en el Simposio.
Pasaron noches, nieves y solsticios;
pasó el tiempo en minutos y milenios.
Una carreta que iba para Nínive
llegó a Nebraska.
Un gallo cantó lejos del mundo,
en la previda a menos mil de nuestros padres.
La tierra giró musicalmente
llevándonos a bordo;
no cesó de girar un solo instante,
como si tanto amor, tanto milagro
sólo fuera un adagio hace mucho ya escrito
entre las partituras del Simposio.

Adiós al siglo XX,1992.

The Earth Turned to Bring Us Closer

The earth turned to bring us closer,
it spun on itself and within us,
and finally joined us together in this dream
as written in the Symposium.

Soy esta vida 

Soy esta vida y la que queda,
la que vendrá en otros días,
en otras vueltas de la tierra.

La que he vivido tal como fue escrita
hora tras hora
en el gran libro indescifrable;
la que me anda buscando en una calle,
desde un taxi
y sin haberme visto me recuerda.

Ya no sé cuándo llegará, qué la detiene;
no conozco su rostro, su cuerpo, su mirada;
no sé si llegará de otro país
-es un tapiz volante-
o de otro continente.

Soy esta vida que he vivido o malvivido
pero más la que aguardo todavía
en las vueltas que la tierra me debe.
La que seré mañana cuando venga
en un amor, una palabra;
la que trato de asir cada segundo
sin saber si está aquí, si es ella la que escribe
llevándome la mano.

Terredad, 1978.

Dura menos un hombre que una vela

Dura menos un hombre que una vela
pero la tierra prefiere su lumbre
para seguir el paso de los astros.
Dura menos que un árbol,
que una piedra,
se anochece ante el viento más leve,
con un soplo se apaga.
Dura menos un pájaro,
que un pez fuera del agua,
casi no tiene tiempo de nacer,
da unas vueltas al sol y se borra
entre las sombras de las horas
hasta que sus huesos en el polvo
se mezclan con el viento,
y sin embargo, cuando parte
siempre deja la tierra más clara.

Muerte y memoria,1972.

https://www.youtube.com/watch?v=5Q1QvwkDXMo

Henri Michaux (1899-1984) lu par Delphine Seyrig

Delphine Seyrig. L’Année dernière à Marienbad (1961), Alain Resnais.

Les Nuits de France Culture. Les chemins de la connaissance. Hécube (1 ère diffusion).

Delphine Seyrig lit Henri Michaux : “Je vous écris d’un pays lointain” (1ère diffusion : 17/08/1985) 16/06/1989) PODCAST.

https://goo.gl/52P2jf

Delphine Seyrig (1932-1990) joue le rôle Fabienne Tabard dans Baisers volés (1968) de François Truffaut. Elle est à la fois l’incarnation de la femme romantique et inaccessible, mais aussi la représentation de la femme réaliste et maîtresse de son destin. Antoine Doinel, dans Baisers volés, dit du personnage interprété par Delphine Seyrig: «Madame Tabard est une femme exceptionnelle, Madame Tabard, c’est… c’est une apparition!».

Elle est morte en 1990, à 58 ans, des suites d’un cancer des poumons. Sa tombe se trouve au cimetière du Montparnasse à Paris.

Je vous écris d’un pays lointain 
I
Nous n’avons ici, dit-elle, qu’un soleil par mois, et pour peu de temps. On se frotte les yeux des jours en avance. Mais en vain. Temps inexorable. Soleil n’arrive qu’en son heure.
Ensuite on a un monde de choses à faire, tant qu’il y a de la clarté, si bien qu’on a à peine le temps de se regarder un peu.
La contrariété, pour nous, dans la nuit, c’est quand il faut travailler, et il le faut : il naît des nains continuellement.

II

Quand on marche dans la campagne, lui confie-t-elle encore, il arrive que l’on rencontre sur son chemin des masses considérables. Ce sont des montagnes, et il faut tôt ou tard se mettre à plier les genoux. Rien ne sert de résister, on ne pourrait plus avancer, même en se faisant du mal.

Ce n’est pas pour blesser que je le dis. Je pourrais dire d’autres choses, si je voulais vraiment blesser.

III
L’aurore est grise ici, lui dit-elle encore. Il n’en fut pas toujours ainsi. Nous ne savons qui accuser.

Dans la nuit le bétail pousse de grands mugissements, longs et flûtes pour finir. On a de la compassion, mais que faire?

L’odeur des eucalyptus nous entoure : bienfait, sérénité, mais elle ne peut préserver de tout, ou bien pensez-vous qu’elle puisse réellement préserver de tout?

IV
Je vous ajoute encore un mot, une question plutôt.
Est-ce que l’eau coule aussi dans votre pays? (je ne me souviens pas si vous me l’avez dit) et elle donne aussi des frissons, si c’est bien elle.
Est-ce que je l’aime? Je ne sais. On se sent si seule dedans, quand elle est froide. C’est tout autre chose quand elle est chaude. Alors? Comment juger? Comment jugez-vous, vous autres, dites-moi, quand vous parlez d’elle sans déguisement, à cœur ouvert?

V
Je vous écris du bout du monde. Il faut que vous le sachiez. Souvent les arbres tremblent. On recueille les feuilles. Elles ont un nombre fou de nervures. Mais à quoi bon ? Plus rien entre elles et l’arbre, et nous nous dispersons, gênées.
Est-ce que la vie sur terre ne pourrait pas se poursuivre sans vent? Ou faut-il que tout tremble, toujours, toujours?
Il y a aussi des remuements souterrains, et dans la maison comme des colères qui viendraient au-devant de vous, comme des êtres sévères qui voudraient arracher des confessions.
On ne voit rien, que ce qu’il importe si peu de voir. Rien, et cependant on tremble. Pourquoi?

VI
Nous vivons toutes ici la gorge serrée. Savez-vous que, quoique très jeune, autrefois j’étais plus jeune encore, et mes compagnes pareillement. Qu’est-ce que cela signifie? Il y a là, sûrement, quelque chose d’affreux.
Et autrefois quand, comme je vous l’ai déjà dit, nous étions encore plus jeunes, nous avions peur.
On eût profité de notre confusion. On nous eût dit : « Voilà, on vous enterre. Le moment est arrivé. » Nous pensions, c’est vrai, nous pourrions aussi bien être enterrées ce soir, s’il est avéré que c’est le moment.
Et nous n’osions pas trop courir : essoufflées, au bout d’une course, arriver devant une fosse toute prête, et pas le temps de dire mot, pas le souffle.
Dites-moi, quel est donc le secret à ce propos ?

VII
Il y a constamment, lui dit-elle encore, des lions dans le village, qui se promènent sans gêne aucune.
Moyennant qu’on ne fera pas attention à eux, ils ne font pas attention à nous.
Mais s’ils voient courir devant eux une jeune fille, ils ne veulent pas excuser son émoi. Non! aussitôt ils la dévorent.
C’est pourquoi ils se promènent constamment dans le village où ils n’ont rien à faire, car ils bâilleraient aussi bien ailleurs, n’est-ce pas évident?

VIII
Depuis longtemps, longtemps, lui confie-t-elle, nous sommes en débat avec la mer.
De très rares fois, bleue, douce, on la croirait contente. Mais cela ne saurait durer. Son odeur du reste le dit, une odeur de pourri (si ce n’était son amertume).
Ici, je devrais expliquer l’affaire des vagues. C’est follement compliqué, et la mer… Je vous prie, ayez confiance en moi. Est-ce que je voudrais vous tromper? Elle n’est pas qu’un mot.
Elle n’est pas qu’une peur. Elle existe, je vous le jure; on la voit constamment.
Qui? mais nous, nous la voyons. Elle vient de très loin pour nous chicaner et nous effrayer.
Quand vous viendrez, vous la verrez vous-même, vous serez tout étonné. « Tiens ! » direz-vous, car elle stupéfie.
Nous la regarderons ensemble. Je suis sûre que je n’aurai plus peur. Dites-moi, cela n’arrivera-t-il jamais ?

IX
Je ne veux pas vous laisser sur un doute, continue-t-elle, sur un manque de confiance. Je voudrais vous reparler de la mer. Mais il reste l’embarras. Les ruisseaux avancent; mais elle, non. Écoutez, ne vous fâchez pas, je vous le jure, je ne songe pas à vous tromper. Elle est comme ça. Pour fort qu’elle s’agite, elle s’arrête devant un peu de sable. C’est une grande embarrassée. Elle voudrait sûrement avancer, mais le fait est là.

Plus tard peut-être, un jour elle avancera.

X

«Nous sommes plus que jamais entourées de fourmis», dit sa lettre. Inquiètes, ventre à terre elles poussent des poussières. Elles ne s’intéressent pas à nous.»
Pas une ne lève la tête.
C’est la société la plus fermée qui soit, quoiqu’elles se répandent constamment au dehors. N’importe, leurs projets à réaliser, leurs préoccupations…elles sont entre elles…partout.
Et jusqu’à présent pas une n’a levé la tête sur nous. Elle se ferait plutôt écraser.

XI

Elle lui écrit encore:
«Vous n’imaginez pas tout ce qu’il y a dans le ciel, il faut l’avoir vu pour le croire. Ainsi, tenez les…mais je ne vais pas vous dire leur nom tout de suite.»
Malgré des airs de peser très lourd et d’occuper presque tout le ciel, ils ne pèsent pas, tout grands qu’ils sont, autant qu’un enfant nouveau né.
Nous les appelons des nuages.
Il est vrai qu’il en sort de l’eau, mais pas en les comprimant, ni en les triturant. Ce serait inutile, tant ils ont en peu.
Mais, à condition d’occuper des longueurs et des longueurs, des largeurs et des largeurs, des profondeurs aussi et des profondeurs et de faire les enflés, ils arrivent à la longue à laisser tomber quelques gouttelettes d’eau, oui, d’eau. Et on est bel et bien mouillé. On s’enfuit, furieuses d’avoir été attrapées; car personne ne sait le moment où ils vont lâcher leurs gouttes; parfois ils restent des jours sans les lâcher. Et on resterait en vain chez soi à attendre.

XII

L’éducation des frissons n’est pas bien faite dans ce pays. Nous ignorons les vraies règles et quand l’événement apparaît, nous sommes prises au dépourvu.
C’est le Temps, bien sûr. (Est-il pareil chez vous?) Il faudrait arriver plus tôt que lui; vous voyez, ce que je veux dire, rien qu’un tout petit peu avant. Vous connaissez l’histoire de la puce dans le tiroir? Oui, bien sûr. Et comme c’est vrai, n’est-ce pas! Je ne sais plus que dire. Quand allons-nous nous voir enfin?

Plume précédé de Lointain intérieur, 1938.

Henri Michaux (Claude Cahun), Jersey 1938.

 

Les héritières (Marcello Martinessi)

Vu dimanche 6 janvier au studio Saint-André-des-Arts, Paris VI.

Les héritières (Las herederas). 97’. Réal. et scén.: Marcello Martinessi. Dir.photo.: Luis Armando Ortega. Int: Ana Brun (Chela), Margarita Irun (Chiquita), Ana Ivanova (Andy), Nilda González (Pati), María Martins (Pituca), Alicia Guerra (Carmela).

Chela et Chiquita, la soixantaine, forment un vieux couple qui survit malgré les outrages, l’usure du temps et une vie morne et monotone. Ces deux dames distinguées de la bonne société du Paraguay ont vécu jusque-là de leurs rentes. Mais elles ont dilapidé leur héritage familial et bradent maintenant leurs dernières possessions: les meubles, le piano, l’argenterie. Chiquita est envoyée en prison pour dettes envers sa banque qui l’accuse de fraude. Leur maison, de style colonial, sombre, métaphore d’un pays, d’une classe sociale, se vide et se délabre. Chela, mauvaise conductrice et dépourvu de permis, s’improvise chauffeuse de taxi pour ses vieilles voisines riches. Elle les conduit dans la ville et même sur l’autoroute. Enfin, elle sort de son cocon étouffant. Elle se rapproche d’Angy, une femme beaucoup plus jeune qui lui parle de ses amants. En l’absence de Chiquita, elle se libère des lourdes traditions qui pesaient sur ses épaules.

Un film du Paraguay, c’est un événement en France. Un pays qui a connu 35 ans de dictature sous la présidence du Général Alfredo Stroessner de 1954 à 1989. et dont on ne connaît rien chez nous. C’est pourtant 7 025 763 habitants et 406 752 km².

Ce film n’est pas un drame malgré les premières séquences sombres et lentes. On voit Chela dépressive, apathique, grincheuse, raciste. L’univers carcéral n’est pas montré de manière outancière, sauf dans deux brefs épisodes. Les bourgeoises de ce pays vivent elles dans une prison. Ces dames sortent peu, eles se méfient même des taxis qui pourraient les voler. Le metteur en scène n’insiste pas pourtant sur les dangers possibles dans la ville d’Asunción. Chela prend une fois un verre seule en plein air. Les hommes, qui dans tout le film ne sont que des silhouettes, ne la dérangent nullement.

Marcello Martinessi est habile dans sa mise en scène. Il évite les facilités, utilise les ellipses. On arrive même à la fin à s’attacher à cette femme mûre qui a été belle. Ce n’est qu’une vieille enfant lunaire, presque muette qui n’a jamais rien fait de sa vie. Elle peint un peu, a dû jouer du piano autrefois. Même si ce film est centré sur des femmes et un milieu social particulier, ce récit a un aspect universel, tchékhovien. Le metteur en scène joue sur les sous-entendus, les petites touches L’homosexualité n’est jamais montré comme un problème. C’est même secondaire dans l’intrigue. Les personnages évoluent tout au long du film. On s’en rend bien compte par exemple dans les relations entre Chela et et Pati, la bonne. Le point de vue du cinéaste est lucide, mais compréhensif et affectueux.

Marcelo Martinessi, né en 1973, a dirigé la télévision publique de son pays lors de la présidence progressiste de Fernando Lugo de 2008 à 2012. Avant ce film, il n’avait dirigé que trois courts-métrages. Ses références cinématographiques sont Fassbinder, Almodóvar, Cassavetes. Il réussit bien à faire le portrait de son pays et d’un société qui semble sortir des ténèbres.

Ana Brun, Margarita Irun, Ana Ivanova et Nilda González sont toutes les quatre excellentes dans le film. Ana Brun (Prix d’interprétation à la Berlinale) n’est pas une actrice professionnelle. C’est une avocate qui a été engagée dans la lutte contre la dictature.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19577039&cfilm=261839.html

Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896 – 1957)

 

Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

Le Guépard.

Le Guépard (traduit par Jean-Paul Manganaro) Le Seuil, 2007.

«Le Prince se sentait découragé: «Tout cela ne devrait pas durer ; pourtant cela durera toujours ; le toujours humain bien entendu, un siècle, deux siècles ; après quoi, ce sera différent mais pire. Nous fûmes les Guépards, les Lions : ceux qui nous succéderons seront les Chacals, les Hyènes. Et nous tant que nous sommes, Guépards, Chacals, Brebis, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre.”

“ Non dovrebbe poter durare, ma durerà sempre. Il sempre umano, certo, uno o due secoli, e dopo tutto sarà diverso, ma sarà peggiore. Noi fummo i gattopardi, i leoni. Chi ci sostituirà saranno gli sciacalli, le iene. E tutti quanti, gattopardi, leoni, sciacalli o pecore, continueremo a crederci il sale della terra.”

«Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change»

«Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi!»

Roma (Alfonso Cuarón)

Vu sur Netflix le vendredi 14 décembre Roma (2018). Mexique/ Etats-Unis. 135’.
Réal. Sc.et photographie: Alfonso Cuarón.

Int.:Yalitza Aparicio (Cleo), Marina de Tavira (Sofía), Diego Cortina Autrey (Toño), Carlos Peralta (Paco), Marco Graf (Pepe), Daniela Demesa (Sofi), Nancy García García (Adela), Verónica García (Señora Teresa), Andy Cortés (Ignacio), Fernando Grediaga (Señor Antonio), Jorge Antonio Guerrero (Fermín).

La colonia Roma, quartier bourgeois de Mexico, dans les années 1970. Cleo et Adela, jeunes employées de maison d’origine mixtèque, travaillent pour la famille nombreuse de Sofía, mère de quatre enfants, qui doit faire face à l’absence de son époux, médecin. Le film suit un an de la vie de cette famille mexicaine, notamment lors des manifestations étudiantes violemment réprimées par un groupe paramilitaire au service du gouvernement du Président Luis Echeverría (Masacre del Corpus Christi o El Halconazo).Cette répression eut lieu le 10 juin 1971 et causa la mort d’ environ 120 personnes. La violence se manifeste aussi dans le tremblement de terre et les vagues qui déferlent sur la plage à la fin du film.

Je n’ai pas pensé du tout à Proust, mais plutôt à Buñuel, à Bergman, aux films néoréalistes de Rossellini ou de Fellini. Je n’y ai pas retrouvé pourtant leur rythme ni leur efficacité.

Roma est le huitième long métrage d’Alfonso Cuarón. C’est le premier réalisateur mexicain à avoir reçu l’Oscar en 2014. Il a été suivi en 2015 et 2016 par Alejandro González Iñarritu et en 2018 par Guillermo del Toro. Une génération très talentueuse. Pour ce film, Cuarón est à la fois réalisateur,  scénariste, directeur de la photographie et monteur. Avec son noir et blanc en scope, il rend compte de son enfance et de la séparation de ses parents, membres de la bonne bourgeoisie mexicaine. Le Mexique connut dans les années 70 une grande mutation qui mènera notamment dans la sphère politique à la fin de l’hégémonie du PRI sur le pays. Mais, il ne se limite pas à cet aspect. Son évocation de ces années a une dimension cosmique. Terre, eau, air et feu, les quatre éléments sont conjugués et extrêmement présents.

Les deux personnages principaux sont deux femmes: Cleo, la bonne indienne, et Sofía, la mère de famille. Cleo travaille sans cesse avec Adela, l’autre employée pour que toute la famille -les parents, les quatre enfants, la grand-mère et le chien- soit débarrassée des principaux soucis matériels. Cleo lave le sol, réveille les enfants, prépare et sert les repas, fait la vaisselle, la lessive, le ménage, les courses, amène et va chercher les enfants à l’école.Elle n’arrête jamais, ne s’échappe quasiment pas de cette maison. Le père, lui, est presque toujours absent. Les autres membres de la famille aiment cette femme, mais de manière très paternaliste.

Cuarón utilise de nombreux plans-séquences, des travellings latéraux et  des panoramiques. Jamais de gros plans. Un seul à la fin sur Cleo. Le son est très soigné. Il exprime là sa reconnaisance et son amour envers cette femme innocente et douce. A Venise, il a dédié sa récompense à Liboria Rodríguez (“Libo”), la femme réelle qui a inspiré le personnage de Cleo.

J’ai aussi pensé pendant le film au personnage de la mère de Pedro, interprété par Stella Inda, dans le chef d’oeuvre Luis Buñuel, Los olvidados (1950), film si souvent vu et étudié. Les deux personnages du film de Cuarón sont, elles aussi, des Chingadas, terme qui représente la mère des Mexicains, abusée, violée et traîtresse dans l’imaginaire collectif. La Malinche, Amérindienne amante d’Hernán Cortés, en est la personnification.

Il y a un rapport entre les blessures personnelles et les blessures sociales. La plus grande blessure du Mexique, c’est pourtant la pauvreté, combinée aux barrières des classes sociales qui sont dictées par l’appartenance ethnique.

Filmographie
1991: Uniquement avec ton partenaire (Sólo con tu pareja).
1995: La Petite princesse (A Little Princess).
1998: De grandes espérances (Great Expectations).
2001: Y tu mamá también. Prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise.
2004: Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (Harry Potter and the Prisoner of Azkaban).
2006: Les Fils de l’homme (Children of Men).
Paris, je t’aime – segment Parc Monceau.
2013: Gravity. Oscar du meilleur réalisateur et du meilleur montage.
2018: Roma. Lion d’or à la Mostra de Venise 2018.

Yalitza Aparicio.

https://www.youtube.com/watch?v=HBy4cjQEzLM

Luis Buñuel (1900-1983)

Luis Buñuel.

Mi último suspiro (Memorias). Plaza & Janés,  1982.

Me gusta el Norte, el frío y la lluvia. En eso soy español. nacido en un país árido, no imagino nada más bello que los bosques inmensos y húmedos, invadidos por la niebla. En mi infancia, ya lo he dicho, cuando iba de vacaciones a San Sebastián, en el extremo norte de España, me sentía emocionado a la vista de los helechos, del musgo en el tronco de los árboles. Me gustan los países escandinavos, que conozco muy poco, y Rusia. A los siete años, escribí un cuento de varias páginas que se desarrollaba en el Transiberiano, a través de las estepas nevadas.

Me gusta el ruido de la lluvia. Lo recuerdo como uno de los ruidos más bellos del mundo. Ahora lo oigo con un aparato, pero no es el mismo ruido.

La lluvia hace a las grandes naciones.

Me gusta verdaderamente el frío. Durante toda mi juventud, aun en lo más crudo del invierno, me paseaba sin gabán, con una simple camisa y una chaqueta. Sentía el frío atacarme, pero resistía, y esta sensación me agradaba. Mis amigos me llamaban “el sin abrigo”. Un día, me fotografiaron completamente desnudo en la nieve.

Un invierno, en París, cuando el Sena comenzaba a helarse, estaba esperando a Juan Vicens en la estación de Orsay, a la que llegaban los trenes procedentes de Madrid. El frío era tan intenso que tuve que echar a correr de un lado a otro del andén, lo cual no me libró de coger una pulmonía. Nada más restablecerme, compré ropas de abrigo, las primeras de mi vida.

En los años treinta, con Pepín Bello y otro amigo, Luis Salinas, capitán de Artillería, solíamos ir con frecuencia a la sierra de Guadarrama en invierno. A decir verdad, lejos de practicar los deportes de nieve, nos encerrábamos nada más llegar en nuestro refugio, en torno a un buen fuego de leña y con varias botellas al alcance de la mano. De vez en cuando, salíamos para respirar durante unos minutos, con la bufanda bien subida hasta la nariz, como Fernando Rey en Tristana.

Naturalmente, los alpinistas no sentían más que desprecio hacia nuestra actitud.”