Terence Davies – Siegfried Sassoon – Wilfred Owen

Les Carnets de Siegfried ( Kate Phillips et Jack Lowden)

Nous avons vu samedi 13 avril au Cinéma Nouvel Odéon (6 Rue de l’Ecole de Médecine, 75006 Paris) le beau film de Terence Davies Les carnets de Siegfried (2022) qui retrace la vie du poète anglais Siegfried Sassoon. 2 h 17. Directeur de la photographie : Nicola Daley. Interprètes : Jack Lowden, Géraldine James, Peter Capaldi, Kate Phillips, Gemma Jones, Richard Goulding, Simon Russell Beale, Matthew Tennyson, Jeremy Irvine, Calam Lynch, Anton Lesser.

Terence Davies est né le 10 novembre 1945 dans un quartier défavorisé de Liverpool (Angleterre). Ses parents étaient ouvriers et catholiques. Il est le dernier d’une famille de dix enfants. Sept ont survécu. Il quitte l’école à seize ans et a travaillé pendant dix ans dans un bureau d’affaires maritimes comme employé, puis aide-comptable. Il quitte Liverpool pour Coventry, où il entre à l’école d’art dramatique. Son talent de cinéaste est reconnu à partir de Distant Voices, Still Lives ( 1988. Grand Prix de l’Union de la critique de cinéma à Cannes, où il a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs ). Terence Davies a entretenu une relation difficile avec l’industrie britannique du cinéma. Il est mort à 77 ans le 7 octobre 2023 à Mistley, dans l’Essex (Angleterre).

Filmographie :

1976 : Children (moyen métrage)
1980 : Madonna and Child (moyen métrage)
1983 : Death and Transfiguration (moyen métrage)
1988 : Distant Voices, Still Lives
1991 : Une longue journée qui s’achève (The Long Day Closes)
1996 : La Bible de néon (The Neon Bible) d’après le roman de John Kennedy Toole.
2000 : Chez les heureux du monde (The House of Mirth) d’après le roman d’Edith Wharton.
2008 : Of Time and the City (documentaire)
2011 : The Deep Blue Sea d’après une pièce de Terence Rattigan.
2015 : Sunset Song d’après le roman de Lewis Grassic Gibbon.
2016 : Emily Dickinson, a Quiet Passion (A Quiet Passion)
2021 : But Why? (court métrage)
2021 : Les Carnets de Siegfried (Benediction)
2023 : Passing Time (court métrage)

Du 1 au 17 mars 2024 a eu lieu au centre Pompidou la rétrospective de toutes ses oeuvres (Terence Davies Le temps retrouvé).

Home! Home! | Où en êtes-vous Terence Davies ? ( 2024, 16 min, inédit ). « Où en êtes-vous ? » est une collection initiée par le Centre Pompidou qui passe commande à chaque cinéaste invité(e), d’un film fait maison, de forme libre, avec lequel il répond à cette question rétrospective, introspective, et tournée vers l’avenir. Terence Davies avait commencé à concevoir ce film à partir de ses poèmes. Il a été réalisé selon ses instructions par son assistant artistique.

https://www.youtube.com/watch?v=trmBG_WbSrE

J’ai recherché des textes de Siegfried Sassoon (1886 – 1967), poète que je ne connaissais pas du tout et ceux Wilfred Owen (1893 – 1918) que je connaissais un peu. Je retranscris ici deux des poèmes récités dans le film.

Siegfried Sassoon (George Charles Beresford) 1915.

Attack (Siegfried Sassoon)

At dawn the ridge emerges massed and dun
In the wild purple of the glow’ring sun,
Smouldering through spouts of drifting smoke that shroud
The menacing scarred slope; and, one by one,
Tanks creep and topple forward to the wire.
The barrage roars and lifts. Then, clumsily bowed
With bombs and guns and shovels and battle-gear,
Men jostle and climb to, meet the bristling fire.
Lines of grey, muttering faces, masked with fear,
They leave their trenches, going over the top,
While time ticks blank and busy on their wrists,
And hope, with furtive eyes and grappling fists,
Flounders in mud. O Jesus, make it stop!

Counter-Attack and other poems, 1918.

Á l’assaut

Au petit jour la crête émerge, ramassée, gris brun,
Dans la lueur violacée et sauvage d’un soleil menaçant,
Feu qui couve à travers les volutes de fumée qui dérivent et enveloppent
Le versant labouré, inquiétant ; et un à un,
Les blindés bringuebalants rampent jusqu’au barbelé.
Le barrage gronde et monte. Alors, pliés et gauches
Sous les grenades, le fusil , la pelle, l’équipement,
Les hommes au coude à coude grimpent à la rencontre des épines de feu.
Rangées de faces grises qui marmonnent, masquées de peur,
Ils quittent leurs tranchées, passent par-dessus le bord,
Pendant que, indifférent, le temps tictaque à leur poignet,
Et que l’espoir aux yeux furtifs et aux poings accrocheurs
s’empêtre dans la boue. Ô Seigneur, faites que ça s’arrête.

Anthologie bilingue de la poésie anglaise. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 519), Gallimard. 2005. Traduction Philippe Mikriamos.

Wilfred Owen.

Disabled (Wilfred Owen)

He sat in a wheeled chair, waiting for dark,
And shivered in his ghastly suit of grey,
Legless, sewn short at elbow. Through the park
Voices of boys rang saddening like a hymn,
Voices of play and pleasure after day,
Till gathering sleep had mothered them from him.

******

About this time Town used to swing so gay
When glow-lamps budded in the light-blue trees,
And girls glanced lovelier as the air grew dim,—
In the old times, before he threw away his knees.
Now he will never feel again how slim
Girls’ waists are, or how warm their subtle hands,
All of them touch him like some queer disease.

*****

There was an artist silly for his face,
For it was younger than his youth, last year.
Now, he is old; his back will never brace;
He’s lost his colour very far from here,
Poured it down shell-holes till the veins ran dry,
And half his lifetime lapsed in the hot race
And leap of purple spurted from his thigh.

*****

One time he liked a blood-smear down his leg,
After the matches carried shoulder-high.
It was after football, when he’d drunk a peg,
He thought he’d better join. He wonders why.
Someone had said he’d look a god in kilts.
That’s why; and maybe, too, to please his Meg,
Aye, that was it, to please the giddy jilts,
He asked to join. He didn’t have to beg;
Smiling they wrote his lie: aged nineteen years.
Germans he scarcely thought of, all their guilt,
And Austria’s, did not move him. And no fears
Of Fear came yet. He thought of jewelled hilts
For daggers in plaid socks; of smart salutes;
And care of arms; and leave; and pay arrears;
Esprit de corps; and hints for young recruits.
And soon, he was drafted out with drums and cheers.

*****

Some cheered him home, but not as crowds cheer Goal.
Only a solemn man who brought him fruits
Thanked him; and then inquired about his soul.

*****

Now, he will spend a few sick years in institutes,
And do what things the rules consider wise,
And take whatever pity they may dole.
Tonight he noticed how the women’s eyes
Passed from him to the strong men that were whole.
How cold and late it is! Why don’t they come
And put him into bed? Why don’t they come?

Collected poems, 1920.

L’invalide

Assis dans une chaise roulante, il attendait la nuit
Et frissonnant dans son affreux costume gris,
Cul de jatte et scié net au coude. Á travers le parc, il entendait
Des voix de jeunes femmes, qui l’attristaient comme un cantique,
Voix de jeux et de plaisir en fin de journée,
En attendant que monte le sommeil, le dorlote et les lui enlève.

*****

Vers cette heure, la Ville avait la gambille gaie,
L’incandescence des lampes allumait des bourgeons dans les arbres bleu clair,
Et les filles guignaient, plus belles, dans l’air qui pâlissait –
Naguère, avant qu’il fiche ses genoux en l’air.
Jamais plus il ne sentira la finesse
Des tailles féminines, ou la chaleur de leurs mains habiles
Toutes, elles le touchent comme une maladie singulière.

*****

Il y avait un peintre qui raffolait de ses propres traits,
Plus jeunes que sa jeunesse, l’an passé.
Á présent, il est vieux ; son dos plus jamais ne se tendra ;
Il a perdu couleur à cent lieues d’ici,
L’a toute répandue dans des trous d’obus jusqu’à ce que les veines s’assèchent
Et que la moitié de sa vie passe dans une brûlante course
Et que le jet écarlate jaillisse de sa cuisse.

*****

Fut un temps où il ne détestait pas une tache de sang sur la jambe :
En fin de match, porté en triomphe sur des épaules…
C’est après le football – et un petit verre
Qu’il décida de s’engager. – Il se demande pourquoi.
Quelqu’un avait dit qu’il serait divin en kilt :
C’est pour ça, et peut-être aussi pour faire plaisir à sa Margot.
Oui, c’est ça : pour plaire à ces coquettes sans cervelle,
Il s’enrôla. Ils ne se firent pas prier
Pour noter son mensonge en souriant : « dix-neuf ans ! ».
Les Allemands, il ne s’en souciait guère ; leur grande culpabilité
Et celle de l’Autriche ne l’émouvaient pas. Et l’heure n’était pas
Encore à la peur de la Peur. Il pensait au manche gemmé
D’un poignard sous la chaussette écossaise ; saluts qui claquent ;
Entretien des armes, permissions, et arrérages de solde ;
Esprit de corps, et conseils aux jeunes recrues
Et le voilà enrôlé au sein des tambours et des hourras.

*****

D’aucuns l’acclamèrent à son retour, mais pas comme les foules qui crient « But ! »
Seul un homme solennel lui apporta des fruits,
Le remercia, puis s’enquit de l’état de son âme.

*****

Maintenant il va passer quelques années, convalescent, dans des institutions
Et faire ce que le règlement juge sage,
Et recueillir le peu de pitié qu’on lui concédera.
Ce soir, il a remarqué comment les yeux des femmes
Allaient de lui aux hommes forts encore entiers.
Qu’il fait froid ! Qu’il est tard ! Qu’attend-on
Pour le coucher ? Mais qu’attendent-ils donc ?

Anthologie bilingue de la poésie anglaise. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 519), Gallimard. 2005. Traduction Philippe Mikriamos.


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