César Vallejo

César Vallejo. 1922.

Los dados eternos


Para Manuel Gonzalez Prada, esta emoción bravía y selecta, una de las que, con más entusiasmo, me ha aplaudido el gran maestro.


Dios mío, estoy llorando el ser que vivo;
me pesa haber tomádote tu pan;
pero este pobre barro pensativo
no es costra fermentada en tu costado:
¡tú no tienes Marías que se van!

Dios mío, si tú hubieras sido hombre,
hoy supieras ser Dios;
pero tú, que estuviste siempre bien,
no sientes nada de tu creación.
¡Y el hombre sí te sufre: el Dios es él!

Hoy que en mis ojos brujos hay candelas,
como en un condenado,
Dios mío, prenderás todas tus velas,
y jugaremos con el viejo dado…
Tal vez ¡oh jugador! al dar la suerte
del universo todo,
surgirán las ojeras de la Muerte,
como dos ases fúnebres de lodo.

Dios míos, y esta noche sorda, obscura,
ya no podrás jugar, porque la Tierra
es un dado roído y ya redondo
a fuerza de rodar a la aventura,
que no puede parar sino en un hueco,
en el hueco de inmensa sepultura.

Los heraldos negros. 1918.

Les dés éternels

Mon Dieu, je pleure sur l’être que je vis ;
je regrette d’avoir pris ton pain ;
mais la pauvre boue pensive que je suis
n’est pas croûte fermentée dans ton flanc :
toi tu n’as pas de Maries qui s’en vont !

Mon Dieu, si tu avais été un homme,
aujourd’hui tu saurais être Dieu ;
mais toi, qui as toujours été bien,
tu ne sens rien de ta création.
En fait l’homme te souffre : le Dieu c’est lui !

Aujourd’hui que dans mes yeux sorciers luisent des chandelles,
comme dans ceux d’un damné,
mon Dieu, tu vas allumer tous tes cierges,
et nous jouerons avec le vieux dé…
Peut-être que, oh joueur ! sortant le chiffre
de l’univers entier
surgiront les cernes de la Mort,
comme deux funèbres as de boue.

Mon Dieu, en cette nuit sourde, obscure,
tu ne pourras plus jouer, car la Terre
est un dé rongé et désormais rond
à force de rouler à l’aventure,
qui ne peut s’arrêter que dans un trou,
le trou d’une immense sépulture.

Les hérauts noirs –Poésie complète 1919-1937 (Flammarion, 2009)– Traduit de l’espagnol (Pérou) par Nicole Réda-Euvremer.

Manuel González Prada (Lima, 5 janvier 1844 – Lima, 22 juillet 1918) était un philosophe et poète péruvien, auteur d’essais, théoricien radical puis idéologue anarchiste. Directeur de la Bibliothèque nationale du Pérou en 1912, il reçut de jeunes écrivains comme César Vallejo et José Carlos Mariategui. Il défendait toutes les libertés, en particulier la liberté de culte et la liberté d’expression ainsi qu’une éducation laïque. César Vallejo l’avait interviewé en mars 1918, peu avant sa mort.

Manuel González Prada.

Répliques

La petite vermillon n°207.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/portaits

Fabrice Luchini et son amour de l’art du portrait en littérature.
J’écoute parfois Répliques sur France Culture le samedi matin. Quand Alain Finkielkraut parle politique, problèmes de société, c’est insupportable. J’éteins ma radio. Les maoïstes de 1968 et des années 70 ont pour la plupart évolué vers des positions ultra-réactionnaires.
Quand notre académicien parle de littérature, je supporte le plus souvent par curiosité. Ce samedi, Alain Finkielkraut + Fabrice Luchini. C’est la deuxième fois. Insupportable. Léchage de bottes. Renvoi d’ascenseur.
Tout cela pour parler d’un écrivain de seconde zone, Jean Cau (1925-1993), bien réactionnaire.

Quelle découverte de nos deux intellectuels! Croquis de mémoire est un livre publié par Julliard en 1985. La très bonne collection La petite vermillon a republié ce recueil en juin 2007. Il figure dans ma bibliothèque et je l’ai lu. Ce n’est pas un grand souvenir. Luchini affirme: «J’ai découvert grâce à Jean Cau, la littérature méchante.»
Beaucoup de méchanceté ne fait pas de la grande littérature.
Le chapitre concernant Albert Camus (pages 95-96) est une belle saloperie et ce n’est pas la seule.

Jean Cau fut le secrétaire de Jean-Paul Sartre de 1946 à 1957.

Il a reçu le Prix Goncourt en 1961 pour La pitié de Dieu (Gallimard).

Jean Cau fut aussi le compagnon de Louisa Colpeyn (née Colpijn 1918-2015), la mère actrice de Patrick Modiano. Jean Cau préfaça le premier roman de Patrick Modiano, Place de l’Etoile, publié le 28 mars 1968. “Une sensibilité faite de tant de rires et de tant de douleurs qu’aucun Dieu (fût-il d’Abraham) n’y reconnaîtra les siens”, écrit-il. Cette préface a disparu des éditions suivantes. Jean Cau avait apporté le premier manuscrit de Patrick Modiano chez Gallimard. Il fut publié avec le soutien de Raymond Queneau.

“Chez ma mère, je retrouve le journaliste Jean Cau, protégé par un garde du corps à cause des attentats de l’OAS. Curieux personnage que cet ancien secrétaire de Sartre, à tête loup-cervier et fasciné par les toreros. A quatorze ans, je lui ai fait croire que le fils de Stavisky, sous un faux nom, était mon voisin de dortoir et que ce camarade m’avait confié que son père était encore vivant quelque part en Amérique du Sud. Cau venait au collège en 4 CV, voulant à tout prix connaître le “fils de Stavisky” dans l’espoir d’un scoop.” Patrick Modiano “Un pedigree” (2005) p.77, Folio N°4377.

Armando Uribe 1933 -2020

Armando Uribe. 1979. (Jean-Philippe Charbonnier).

Le poète chilien Armando Uribe Arce est mort dans la nuit du 22 au 23 janvier 2020 à Santiago. Le 23 janvier 2018 était mort le grand poète Nicanor Parra à 103 ans. Nous étions alors en voyage au Chili. J’avais acheté dans une librairie près du très beau Musée chilien d’art précolombien juste avant notre vol de retour en France Antología errante (1954-2016) d’Armando Uribe, livre publié par la maison d’édition Lumen.

Ce poète et écrivain chilien fut avocat, diplomate – ambassadeur en Chine- et professeur. Militant de la gauche chrétienne, il s’exila en France en 1973 avec sa famille. Il fut déchu de la nationalité chilienne par la junte militaire en 1974 et ne revint d’exil qu’en 1990.

Il faisait partie de ce que l’on a appelé la «Generación del 50», avec d’autres poètes importants comme Enrique Lihn (1929-1988), Miguel Arteche (1926-2012) et Jorge Teillier (1935-1996).

En 1957, il épousa Cecilia Echeverría Eguiguren. Il vivra avec elle 44 ans. Elle mourut en 2001, victime d’une crise cardiaque. Ils eurent cinq enfants. Depuis la mort de son fils Francisco en 1998, il vivait reclus dans son appartement face au Parque Forestal de Santiago et ne sortait de chez lui que pour de courtes visites chez son médecin.

En 2004, il a obtenu le Prix national de littérature. Il a publié en 2002 son autobiographie Memorias para Cecilia (rééditée en 2016 chez Lumen) et en 2018 une seconde partie Vida viuda.

Son plus grand livre est, semble-t-il, No hay lugar. Poesía. Colección Letras de América, Editorial Universitaria, Santiago, 1970. Il est téléchargeable légalement sur le site Memoria Chilena

http://www.memoriachilena.gob.cl/archivos2/pdfs/mc0014503.pdf

Quelques poèmes de ce recueil à titre d’exemples:

Te amo y te odio. Dirás cómo es posible.
No sé. Yo te amo y te odio.

                   xxx

No te amo, amo los celos que te tengo,
son lo único tuyo que me queda,
los celos y la rabia que te tengo,
hidrófobo de ti me ahogo en vino.

No te amo, amo mis celos, esos celos
son lo único tuyo que me queda.
Cuando desaparezca en esos cielos
de odio te ladraré porque no vienes.

                      xxx

¡Jovencito! Yo nunca he sido joven,
le que se llama joven. Como un viejo
de cinco años de edad meditaba en la muerte
revolviendo una poza con un palo.

(A los quince, a los veinte, a los veintiocho
revolvía una poza con un palo).

                       xxx

Parecido a mi abuelo, con su abrigo
me paseo gravemente por mi pieza
a los doce años. Leo las cartas de Lord Chesterfield.
El resultado es éste: a los treinta y cinco años
estoy tendido en la cama de mi pieza
y soy mi propio abuelo.

                       xxx

En el principio estaba, Dios mío, ¿quién estaba?
El verbo ser y el verbo estar estaban,
colgados de una escobilla de dientes

¡qué original! ¡qué mentiroso!
Y estaba el espíritu invisible
creando cosas como un loco,
sacándoselas de la manga como un manco.

                           xxx

Las ganas de morir y las ganas de amar
son mellizas que me aman.

Francisco de Quevedo – Jorge Luis Borges

Retrato de Francisco de Quevedo .( Francisco Pacheco, El libro de descripción de verdaderos retratos, ilustres y memorables varones, Sevilla, 1599).

El reloj de arena
¿Qué tienes que contar, reloj molesto,
en un soplo de vida desdichada
que se pasa tan presto?
¿En un camino que es una jornada,
breve y estrecha, de este al otro polo,
siendo jornada que es un paso solo?
Que, si son mis trabajos y mis penas,
no alcanzaras allá, si capaz vaso
fueses de las arenas,
en donde el alto mar detiene el paso.
Deja pasar las horas sin sentirlas,
que no quiero medirlas,
ni que me notifiques de esa suerte
los términos forzosos de la muerte.
No me hagas más guerra;
déjame, y nombre de piadoso cobra,
que harto tiempo me sobra
para dormir debajo de la tierra.

Pero si acaso por oficio tienes
el contarme la vida,
presto descansarás, que los cuidados
mal acondicionados,
que alimenta lloroso
el corazón cuitado y lastimoso,
y la llama atrevida
que amor, ¡triste de mí!, arde en mis venas
(menos de sangre que de fuego llenas),
no sólo me apresura
la muerte, pero abréviame el camino;
pues, con pie doloroso,
mísero peregrino,
doy cercos a la negra sepultura.
Bien sé que soy aliento fugitivo;
ya sé, ya temo, ya también espero
que he de ser polvo, como tú, si muero,
y que soy vidrio, como tú, si vivo.

1611.

Francisco de Quevedo y Villegas (1580-1645) est un des maîtres de la littérature baroque espagnole. Jorge Luis Borges lui consacre un poème de El hacedor où il reprend le vers “Y su epitafio la sangrienta luna” (“Et son épitaphe la Lune ensanglantée”), tiré du sonnet Memoria inmortal de Don Pedro Girón, Duque de Osuna, muerto en la prisión. Le poète mexicain Octavio Paz le compare à Baudelaire.

A un viejo poeta (Jorge Luis Borges)

Caminas por el campo de Castilla
y casi no lo ves. Un intrincado
versículo de Juan es tu cuidado
y apenas reparaste en la amarilla

puesta del sol. La vaga luz delira
y en el confín del Este se dilata
esa luna de escarnio y de escarlata
que es acaso el espejo de la Ira.

Alzas los ojos y la miras. Una
memoria de algo que fue tuyo empieza
y se apaga. La pálida cabeza

bajas y sigues caminando triste,
sin recordar el verso que escribiste:
Y su epitafio la sangrienta luna.

El hacedor , 1960.

Portraits de Borges, Quevedo et Góngora (Fernando Botero). 1991. Affiche pour La jouissance littéraire de Jorge Luis Borges. La Délirante.

Pier Paolo Pasolini 1922 – 1975

Pier Paolo Pasolini

Les anges distraits, Actes Sud, 1995, Folio n°3590.

«Le temps perdu ne se rattrape plus; en fait, il vit au plus profond de nous, et seuls quelques-uns de ses fragments, anesthésiés ou embaumés par une mémoire conceptuelle et intéressée, vivent dans la conscience et forment notre autobiographie.»

(Merci à A U-V.)

Guillaume Apollinaire

Portrait de Guillaume Apollinaire à la tête bandée (Pablo Picasso) 1916. Paris, Musée Picasso. Gravé par Jaudon en 1918 pour l’illustration de “Calligrammes”

Pourquoi ne pas mettre sur ce blog des poèmes que presque tout le monde connaît? (bis repetita)

Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

Alcools, 1913.

Ce poème a été écrit probablement en 1901 pour évoquer l’amour du poète pour Annie Playden, la gouvernante de la jeune fille dont il est le précepteur.

Jean-Paul Sartre

Le 3 juin 1943 a lieu, au Théâtre de la Cité — ex-Théâtre Sarah-Bernhardt, débaptisé par les Allemands pour cause de judaïté —, la création des Mouches de Jean-Paul Sartre. Charles Dullin, metteur en scène de la pièce, incarne Jupiter. Olga Dominique (Kosakiewicz) , Électre.

Je retrouve dans l’oeuvre critique de Julio Cortázar, publiée en poche par Debolsillo en 2017, l’influence de Sartre. Elle est claire chez Mario Vargas Llosa qui l’ a revendiquée très souvent. “Je suis resté un enfant de Sartre : j’ai toujours cru que les écrivains pouvaient changer la société.” (2010) Elle est moins évidente chez Cortázar, grand lecteur des surréalistes et des poètes anglo-saxons.

Les Mouches. 1943.

JUPITER : Pauvres gens ! Tu vas leur faire cadeau de la solitude et de la honte, tu vas arracher les étoffes dont je les ai couverts, et tu leur montreras soudain leur existence, leur obscène et fade existence, qui leur est donnée pour rien.

ORESTE : Pourquoi leur refuserais-je le désespoir qui est en moi, puisque c’est leur lot ?

JUPITER : Qu’en feront-ils ?

ORESTE : Ce qu’ils voudront : ils sont libres, et la vie humaine commence de l’autre côté du désespoir.

Gustave Flaubert

Portrait de Flaubert (Delaunay), 1836. Rouen, Bibliothèque municipale.

Par les champs et par les grèves, Un voyage en Bretagne. Gustave Flaubert-Maxime du Camp, rédigé en 1847 et publié séparément entre 1852 et 1881. Première édition des chapitres rédigés par Flaubert: 15 octobre 1881, chez Charpentier et Cie. A 25 ans, Gustave Flaubert a déjà un sacré style…

” Derrière, on voyait Quiberon reculant graduellement sa plage de sable; à gauche les îles d’Houat et d’Hoedic bombant sur la surface du pâle azur leurs masses d’un vert noir, Belle-Île grandissant les pans à pic de ses rochers couronnés d’herbe et la citadelle dont la muraille plonge dans la mer, qui se levait lentement de dessous les flots.

On y envoyait dans un régiment de discipline les deux soldats escortés par le gendarme, et que moralisait de son mieux un fusilier qu’il avait pris comme renfort pour les contenir. Le matin déjà, pendant que nous déjeunions, l’un d’eux, en compagnie du brigadier, était entré dans l’auberge d’un air crâne, la moustache retroussée, les mains dans les poches, le képi sur l’oreille, en demandant à manger «tout de suite» et à boire n’importe quoi, fût-ce de l’arsenic, appelant, jurant, criant, faisant sonner ses sous et damner le pauvre gendarme; maintenant il riait encore, mais des lèvres seulement, et sa joie devenait plus rare à mesure qu’à l’horizon se dressait le grand mur blanc où il allait bêcher la terre et traîner le boulet. Son compagnon était plus calme. C’était une grosse figure lourde et laide, une de ces natures d’une vulgarité si épaisse que l’on comprenait de suite, l’immense mépris qu’ont pour elle ceux qui poussent sur le canon cette viande animée, et le bon marché qu’ils en font. II n’avait jamais vu la mer, il la regardait en ouvrant ses deux yeux, et il dit se parlant à lui-même: «C’est curieux tout de même, ça donne tout de même un aperçu de ce qui existe», appréciation que j’ai trouvée profonde et aussi émue par le sentiment de la chose même que toutes les expressions lyriques que j’ai entendu faire à bien des dames.

L’autre soldat ne cachait pas pour lui le dédain qu’il avait et quoiqu’ils fussent amis, il haussait les épaules de pitié en le regardant. Quand il se fut suffisamment amusé de lui en essayant de faire rire sur son compte la société qui l’entourait, il le laissa dormir dans son coin et se tourna vers nous. Alors il nous parla de lui-même, de la prison qu’il va subir, du régiment qui l’ennuie, de la guerre qu’il souhaite, de la vie dont il est las. Peu à peu ainsi sa joie étudiée s’en alla, son rire forcé disparut; il devint simple et doux, mélancolique et presque tendre. Trouvant enfin une oreille ouverte à tout ce qui depuis longtemps surchargeait son cœur exaspéré d’ennui, il nous exposa longuement toutes les misères du soldat, les dégoûts de la caserne, les exigences taquines de l’étiquette, toutes les cruautés de l’habit, l’arrogance brutale des sergents, l’humiliation des obéissances aveugles, l’assassinat permanent de l’instinct et de la volonté sous la massue du devoir.

II est condamné à un an de discipline pour avoir vendu un pantalon. «A beaucoup, disait-il, ça ne fait rien, comme à ça par exemple, en désignant son compagnon; des paysans, c’est habitué à remuer la terre, mais moi, ça me salira les mains.»

Ô orgueil! Ton goût d’absinthe remonte donc dans toutes les bouches et tous les cœurs te ruminent! Qu’était-il, lui qui se plaignait de tant souffrir au contact des autres? Un enfant du peuple, un ouvrier de Paris, un garçon sellier. J’ai plaint, j’ai plaint cet homme ardent et triste, malade de besoins, rongé d’envies longues, qui s’impatiente du joug et que le travail fatigue. II n’y a pas que nous, au coin de nos cheminées, dans l’air étouffé de nos intérieurs, qui ayons des fadeurs d’âme et des colères vagues dont on tâche de sortir avec du bruit en essayant d’aimer, en voulant écrire; celui-là fait de même dans son cercle inférieur, avec les petits verres et les donzelles; lui aussi il souhaite l’argent, la liberté, le grand air, il voudrait changer de lieu, fuir ailleurs, n’importe où, il s’ennuie, il attend sans espoir.

Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule, des miasmes écœurants, et les duchesses ne sont pas les seules à s’en évanouir. Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres; on peut être las de tout sans rien connaître, fatigué de traîner sa casaque sans avoir lu Werther ni René, et il n’y a pas besoin d’être reçu bachelier pour se brûler la cervelle.»

Gustave Flaubert

Gustave Flaubert.

Par les champs et par les grèves.
Après la visite du Château d’Amboise, résidence d’été de la famille royale de Louis-Philippe le 2 mai 1847, Gustave Flaubert, qui n’a encore que vingt-cinq ans, entame une longue digression contre la censure.
«Personne ne peut m’accuser de m’avoir entendu gémir sur n’importe quelle dévastation que ce soit, sur n’importe quelle ruine ni débris; je n’ai jamais soupiré à propos du ravage des révolutions ni des désastres du temps; je ne serais même pas fâché que Paris fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre ou se réveillât un beau matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, comme un gigantesque brûle-gueule qui fumerait dans sa barbe: il en résulterait peut-être des aquarelles assez coquettes et des ratatouilles grandioses dans le goût de Martins. Mais je porte une haine aiguë et perpétuelle à quiconque taille un arbre pour l’embellir, châtre un cheval pour l’affaiblir, à tous ceux qui coupent les oreilles ou la queue des chiens, à tous ceux qui font des paons avec des ifs, des sphères et des pyramides avec du buis; à tous ceux qui restaurent, badigeonnent, corrigent, aux éditeurs d’expurgata, aux chastes voileurs de nudités profanes, aux arrangeurs d’abrégés et de raccourcis; à tous ceux qui rasent quoi que ce soit pour lui mettre une perruque, et qui, féroces dans leur pédantisme, impitoyables dans leur ineptie, s’en vont amputant la nature, ce bel art du bon Dieu, et crachant sur l’art, cette autre nature que l’homme porte en lui comme Jéhovah porte l’autre et qui est la cadette ou peut-être l’aînée. Qui sait? C’est du moins l’idée d’Hegel que l’école empirique a toujours trouvée fort ridicule – et moi?
Moi, j’ai des remords d’avoir eu la lâcheté de n’avoir pas étranglé de mes dix doigts l’homme qui a publié une édition de Molière« que les familles honnêtes peuvent mettre sans danger dans les mains de leurs enfants»; je regrette de n’avoir pas à ma disposition, pour le misérable qui a sali Gil Blas des mêmes immondices de sa vertu, des supplices stercoraires et des agonies outrageantes; et quant au brave idiot d’ecclésiastique belge qui a purifié Rabelais, que ne puis-je dans mon désir de vengeance réveiller le colosse pour lui voir seulement souffler dessus son haleine et pour lui entendre pousser sa hurlée titanique!
Le beau mal, vraiment, quand on aurait laissé intactes ces pauvres consoles où l’on devait voir de si jolies choses; ça faisait donc venir bien des rougeurs aux fronts des voyageurs, ça épouvantait donc bien fort les vieilles Anglaises en boa, avec des engelures aux doigts et leurs pieds en battoirs, ou ça scandalisait dans sa morale quelque notaire honoraire, quelque monsieur décoré qui a des lunettes bleues et qui est cocu! On aurait pu au moins comparer ça aux coutumes anciennes, aux idées de la Renaissance et aux manières, qu’on aurait été retremper aux bonnes traditions, lesquelles ont furieusement baissé depuis le temps qu’on s’en sert. N’est-ce pas monsieur? Qu’en dit madame?
Mais il y a des heures où l’on est en plus belle humeur que d’autres.»

Umberto Saba 1883 – 1957

Trieste. Via Dante Alighieri 4. Statue d’Umberto Saba (Nino Spagnoli 1920-2006). 2004.

(Je remercie Nathalie de C. qui sur son blog de griffomane http://patte-de-mouette.fr/ m’ a rappelé l’existence du grand poète de Trieste, Umberto Saba).

J’ai recherché les poèmes qui figurent dans l’ Anthologie bilingue de la poésie italienne, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade. Il y en a trois: Trieste, Mots et Ulysse.

Je me suis souvenu aussi de ce voyage d’avril 2008 en Slovénie et à Trieste sur les pas de Rilke, Joyce, Saba et Svevo. Beauté des côtes dalmates.

PAROLE

Parole,
Dove il cuore dell’uomo si specchiava
Nudo e sorpreso – alle origini ; un angolo
Cerco nel mondo, l’oasi propizia
A detergere voi con il mio pianto
Dalla menzogna che vi acceca. Insieme
Delle memorie spaventose il cumulo
Si scioglierebbe, come neve al sole.

Tutte le poesie, éditées par Arrigo Stara, Mondadori, Milano, 1988, page 431.

MOTS

Mots,
Où le cœur de l’homme se reflétait
Nu et surpris – aux origines ; je cherche
Au monde un coin perdu, l’oasis propice
À vous laver par mes pleurs
Du mensonge qui vous aveugle. Alors
Fondrait aussi la masse des souvenirs
Effrayants, comme neige au soleil.

Traduction de Philippe Renard, in Anthologie bilingue de la poésie italienne, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, pages 1314-1315.

Ulisse

Nella mia giovinezza ho navigato
Lungo le coste dalmate. Isolotti
A fior d’onda emergevano, ove raro
Un uccello sostava intento a prede, 
Coperti d’alghe, scivolosi, al sole
Belli come smeraldi. Quando l’alta
Marea e la notte li annullava, vele
Sottovento sbandavano più al largo,
Per fuggirne l’insidia. Oggi il mio regno
E quella terra di nessuno. Il porto
Accende ad altri i suoi lumi; me al largo
Sospinge ancora il non domato spirito,
E della vita il doloroso amore.

Mediterranee. Mondadori editore, Milano, 1946

Ulysse

J’ai navigué dans ma jeunesse
Le long des côtes dalmates. Des îlots
Emergeaient à fleur d’eau, où parfois
S’arrêtait un oiseau guettant sa proie,
Couverts d’algues, glissants, beaux
Au soleil comme des émeraudes. Quand la marée
Haute et la nuit les annulaient, les voiles
Sous le vent dérivaient plus au large,
Pour en fuir l’embûche. Aujourd’hui mon royaume
Est cette terre de personne. Le port
Pour d’autres allume ses feux; l’esprit
Indompté me pousse encore au large,
Et de la vie le douloureux amour.

Traduit de l’italien par Philippe Renard. Anthologie bilingue de la poésie italienne. Editions Gallimard (La Pléiade), 1994. Pages 1314-1315.

TRIESTE

Ho attraversato tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
Popolosa in principio, in là deserta,
Chiusa da un muricciolo:
Un cantuccio in cui solo
Siedo; e mi pare che dove esso termina
Termini la città.

Trieste ha una scontrosa
Grazia. Se piace,
E come un ragazzaccio aspro e vorace,
Con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
Per regalare un fiore;
Come un amore
Con gelosia.
Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
Scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
O alla collina cui, sulla sassosa
Cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.
Intorno
Circola ad ogni cosa
Un’aria strana, un’aria tormentosa,
L’aria natia.

La mia città che in ogni parte è viva,
Ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
Pensosa e schiva.

Trieste e una donna, 1910-12, in Il Canzoniere, Einaudi tascabili, Torino, 2004, p. 79.

Trieste

J’ai traversé toute la ville.
Et j’ai gravi une pente,
Populeuse d’abord, plus loin déserte,
Que borne un muret:
Un recoin où solitaire
Je m’assieds et il me semble qu’où il s’arrête
S’arrête la ville.

Trieste a une grâce
Ombrageuse. Elle plaît,
Mais comme un voyou âpre et vorace,
Aux yeux bleus, aux mains trop grandes
Pour offrir une fleur;
Comme un amour
Avec jalousie.
De cette pente, je découvre toutes les églises,
Toutes les rues, qu’elles mènent sur la plage bondée
Ou sur la colline, au sommet pierreux
De laquelle une maison, la dernière, s’aggrippe.
Autour
De toute chose circule
Un air étrange, un air tourmenté,
l’air natal.

Ma ville, de toutes parts vivante,
A pour moi fait ce recoin, pour ma vie
Pensive et recluse.

Traduit de l’italien par Philippe Renard. Anthologie bilingue de la poésie italienne. Editions Gallimard (La Pléiade), 1994. Pages 1312-1313.

Trieste. Via San Nicolo 30. Libreria Antiquaria Umberto Saba.