Ginger Baker

Cream: Ginger Baker, Jack Bruce et Eric Clapton.

Ginger Baker, le batteur du groupe de rock britannique Cream vient de mourir à North Hollywood (Californie) le 6 octobre 2019 à l’âge de 80 ans. RIP.

Cream était un groupe composé du guitariste Eric Clapton (1945-), du bassiste chanteur Jack Bruce (1943-2014) et du batteur Ginger Baker ( 1939-2019). Actif de 1966 à novembre 1968, c’était un des premiers supergroupes de l’histoire du rock. Il représentait l’énergie de toute une époque. Nous l’écoutions religieusement en 1968, 1969, 1970. Nous étions jeunes.

À la demande d’Eric Clapton, Cream avait organisé quatre concerts les 2, 3, 5, et 6 mai 2005 au Royal Albert Hall de Londres. Le concert d’adieu du groupe, avant sa dissolution, avait été donné le 26 novembre 1968 au même endroit.

Toad. 1966. Album: Fresh Cream.

https://www.youtube.com/watch?v=4Gze0PxDKgQ

Fresh Cream, 1966.

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud (Manuel Luque de Soria dit « Luque »). Revue Les Hommes d’aujourd’hui, janvier 1888.

(Gracias a David Rey Fernández)

Paul Verlaine publie ce sonnet, dans le numéro du 5 au 12 octobre 1883 de la revue Lutèce.

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombres; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges;
– O l’Oméga, rayon violet de Ses yeux!

Poésies.

Manuscrit autographe du poème Voyelles. 1871-72. Charleville-Mézières, Musée Rimbaud.

Juan Carlos Onetti

Juan Carlos Onetti.

Decálogo más uno, para escritores principiantes:

  • No busquen ser originales. El ser distinto es inevitable cuando uno no se preocupa de serlo.
  • No intenten deslumbrar al burgués. Ya no resulta. Éste sólo se asusta cuando le amenazan el bolsillo.
  • No traten de complicar al lector, ni buscar ni reclamar su ayuda.
  • No escriban jamás pensando en la crítica, en los amigos o parientes, en la dulce novia o esposa. Ni siquiera en el lector hipotético.
  • No sacrifiquen la sinceridad literaria a nada. Ni a la política ni al triunfo. Escriban siempre para ese otro, silencioso e implacable, que llevamos dentro y no es posible engañar.
  • No sigan modas, abjuren del maestro sagrado antes del tercer canto del gallo.
  • No se limiten a leer los libros ya consagrados. Proust y Joyce fueron despreciados cuando asomaron la nariz, hoy son genios.
  • No olviden la frase, justamente famosa: dos más dos son cuatro; pero ¿y si fueran cinco?
  • No desdeñen temas con extraña narrativa, cualquiera sea su origen. Roben si es necesario.
  • Mientan siempre.
  • No olviden que Hemingway escribió: «Incluso di lecturas de los trozos ya listos de mi novela, que viene a ser lo más bajo en que un escritor puede caer.»

Juan Carlos Onetti, Prix Cervantès 1980, parlait ainsi de Juan Rulfo: «Yo quiero mucho a Juan Rulfo. Nos apreciamos mucho mutuamente. Pues, cuando me encuentro con él, nos decimos: «¿Qué tal estás tú, Juan?» y él me dice, «¿Qué tal estás tú, Juan?», y él se sienta con su coca-cola y yo con mi whisky, y nos pasamos horas sin decirnos nada.

Oeuvres:
1939 El pozo. Le Puits. Traduction de Louis Jolicœur, Paris, Christian Bourgois, 1985.

1941 Tierra de nadie. Terre de personne. Traduction de Denise Laboutis, Paris, Christian Bourgois, 1989.

1943 Para esta noche. Une nuit de chien. Traduction de Louis Jolicœur, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987; réédition, Paris, Christian Bourgois éditeur,«Titres» n°151, 2012.

1950 La vida breve. La Vie brève. Traduction de Alice Gascar, Paris, Stock, 1971; nouvelle édition, Traduction de Claude Couffon et Alice Gascar, Paris, Gallimard, 1987.

1954 Los adioses. Les Adieux. Traduction de Louis Jolicœur, Paris, Christian Bourgois, 1985.

1959 Para una tumba sin nombre (1959). Publié en français, en un seul volume avec le recueil de nouvelles Tan triste como ella y otros cuentos sous le titre Les Bas-Fonds du rêve, Traduction de Laure Guille-Bataillon, Abel Gerschenfeld et Claude Couffon, Paris, Gallimard, 1981; réédition, Paris, Gallimard,«L’Imaginaire» n°630, 2012.

1960 El astillero. Le Chantier. Traduction de Laure Guille-Bataillon, Paris, Stock, 1967; nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Gallimard, 1984; réédition, Paris, Gallimard,«L’Imaginaire» n°615, 2011.

1962 El infierno tan temido y otros cuentos.

1964 Juntacadáveres. Ramasse-Vioques.Traduction d’Albert Bensoussan, Paris, Gallimard, 1986.

1968 La novia robada y otros cuentos. La Fiancée volée. Traduction d’ Albert Bensoussan, Paris, Gallimard, 1987.

1979 Dejemos hablar al viento. Laissons parler le vent. Traduction de Claude Couffon, Paris, Gallimard, 1997.

1986 Presencia y otros relatos. Demain sera un autre jour. Traduction d’André Gabastou, Paris, Le Serpent à Plumes, 1994; nouvelle version augmentée, Paris, Le Serpent à Plumes,«Motifs» n° 142, 2002.

1987 Cuando entonces. C’est alors que. Traduction d’Albert Bensoussan, Paris, Gallimard, 1989.

1993 Cuando ya no importe. Quand plus rien n’aura d’importance. Traduction d’André Gabastou, Paris, Christian Bourgois, 1994; réédition, Paris, Christian Bourgois éditeur, «Titres» n°152, 2012.

Mario Vargas Llosa: «Ce qu’il y a dans le monde d’Onetti d’amertume et de pessimisme, de frustration et de souffrance, change de signe quand, séduits par la subtilité et l’astuce de sa prose, nous entrons dans son monde, le vivons en jouissant de ce qui s’y passe tout en souffrant en même temps et en nous déchirant au spectacle des misères humaines qu’il exhibe. C’est le mystère de l’œuvre littéraire et artistique réussie : délecter par la souffrance, séduire et enchanter tout en nous immergeant dans le mal et l’horreur. Mais cette métamorphose paradoxale est le privilège des authentiques créateurs dont les œuvres réussissent à transcender le temps et les circonstances de leur naissance. Onetti était l’un d’eux.»

 
 

Georg Christoph Lichtenberg 1742 – 1799

Georg Christoph Lichtenberg. Statue à Göttingen.

Le miroir de âme. Traduit de l’allemand par Charles Leblanc. 2012. Editions José Corti.

«Un couteau sans lame, auquel manque le manche.»

«Potence avec paratonnerre.»

«Le rêve est une vie»

«Efforce-toi de ne pas être de ton temps.»

«L’homme aime la société, quand même ce ne serait que celle d’une chandelle allumée.»

«Il avait donné des noms à ses deux pantoufles.»

«Cet homme avait tant d’intelligence qu’il n’était presque plus bon à rien dans le monde.»

«Si vous faites peindre une cible sur la porte de votre jardin, vous pouvez être certain que l’on tirera dessus.»

«Que l’homme soit la plus noble des créatures, voilà qui se laisse aussi prouver par le fait qu’aucune autre ne lui a contesté cette affirmation.»

«Parmi les plus grandes découvertes qu’ait faites la raison humaine ces derniers temps il y a, selon moi, l’art de juger les livres sans les avoir lus.»

«Un livre est comme un miroir; si un singe s’y mire, d’évidence il n’y verra point un apôtre. Nous n’avons nulle parole pour parler de sagesse à l’abruti. Il est déjà sage celui qui comprend cela.»

«La plus divertissante des surfaces de cette terre est, pour nous, le visage humain»

«Si un livre et une tête se heurtent et que cela sonne creux, le son provient-il toujours du livre?»

«Le chien est l’animal le plus vigilant, pourtant il dort toute la journée!»

«L’homme vivrait heureux s’il s’occupait aussi peu des affaires d’autrui que des siennes!»

«Il y a vraiment bien des hommes qui ne lisent que pour ne point penser.»

«Les sabliers ne nous rappellent point seulement le rapide cours du temps, mais à la fois la poussière où nous tomberons un jour.»

Présentation de l’auteur sur le site des Editions Corti.

«Né en 1742, passa, depuis l’âge de 21 ans, toute sa vie à l’université de Göttingen, d’abord comme étudiant, puis comme professeur de sciences mathématiques et physiques, chargé plus spécialement de la physique expérimentale.

Il fit deux voyages en Angleterre qui l’influencèrent durablement. Il mourut en 1799. Esprit éclairé, novateur dans le domaine de l’électricité, Lichtenberg ne doit pas sa renommée posthume aux “figures” qui, en physique, portent son nom, mais à ses carnets intimes, dans lesquels il jetait, pêle-mêle, ses idées et ses observations sans intention de les publier jamais : “Éveiller la méfiance envers les oracles : tel est mon but”.

Ce bossu magnifique, dont le corps était ainsi conformé que même un piètre artiste, dans la noirceur, l’aurait mieux dessiné, vit si clairement dans son âme que l’on peut se servir de ses maximes comme d’autant de lanternes magiques pour mieux lire en soi-même.

Esprit anticlérical, il croyait que l’homme recherche la liberté là où elle le rendrait malheureux et qu’il la répudie là où elle ferait sa félicité, en adhérant aveuglément aux opinions d’autrui. Pour lui, le despotisme religieux et de système était le plus effroyable de tous.

Universitaire ironisant contre l’université — “aujourd’hui, disait-il, on cherche partout à répandre le savoir, qui sait si dans quelques siècles, il n’y aura pas des universités pour rétablir l’ancienne ignorance?”, il savait que l’académie réduit l’intellect à écrire des livres sur d’autres livres. D’un collègue, il nota: “Il était encore pendu à l’université du lieu comme un lustre magnifique qui, cependant, n’aurait plus donné de lumière depuis vingt ans”. Mais avant tout, Lichtenberg, admiré de Goethe, de Kant, de Kierkegaard, de Nietzsche, de Tolstoï, fut un humaniste, l’un de ces hommes qui savent qu’une pièce de trois sous vaut et vaudra toujours mieux qu’une larme.»

Fernando Pessoa

Fernando Pessoa.

Livro do Desassossego por Bernardo Soares, 1982.
«Aquilo que, creio, produz em mim o sentimento profundo, em que vivo, de incongruência com os outros, e que a maioria pensa com a sensibilidade, e eu sinto com o pensamento.
Para o homem vulgar, sentir é viver e pensar é saber viver. Para mim, pensar é viver e sentir não é mais que o alimento de pensar.
É curioso que, sendo escassa a minha capacidade de entusiasmo, ela é naturalmente mais solicitada pelos que se me opõem em temperamento do que pelos que são da minha espécie espiritual. A ninguém admiro, na literatura, mais que aos clássicos, que são a quem menos me assemelho. A ter que escolher, para leitura única, entre Chateaubriand e Vieira, escolheria Vieira sem necessidade de meditar.
Quanto mais diferente de mim alguém é, mais real me parece, porque menos depende da minha subjectividade. E é por isso que o meu estudo atento e constante é essa mesma humanidade vulgar que repugno e de quem disto. Amo-a porque a odeio. Gosto de vê-la porque detesto senti-la. A paisagem, tão admirável como quadro, é em geral incómoda como leito.»
13-4-1930

Le livre de l’intranquillité de Bernardo Soares. Première partie. L’indifférent. 73. Traduction de Françoise Laye. Christian Bourgois éditeur. 1988.
« Ce qui produit en moi, me semble-t-il, ce sentiment profond dans lequel je vis, de discordance avec les autres, c’est que la plupart des gens pensent avec leur sensibilité, et que moi je sens avec ma pensée.
Pour l’homme ordinaire, sentir c’est vivre, et penser, c’est savoir vivre. Pour moi, c’est penser qui est vivre, et sentir n’est rien d’autre que l’aliment de la pensée.
Il est curieux de constater que, ma capacité d’enthousiasme étant assez limitée, elle est, spontanément, plus sollicitée par ceux qui sont de tempérament opposé au mien, que par ceux qui appartiennent à mon espèce spirituelle. Je n’admire personne en littérature, davantage que les classiques, qui sont certes ceux à qui je ressemble le moins. Si j’avais à choisir, pour unique lecture, entre Vieira et Chateaubriand, c’est Vieira que je choisirais sans avoir à réfléchir longuement.
Plus un homme est différent de moi, plus il me paraît réel, précisément parce qu’il dépend moins de ma subjectivité. Et c’est pourquoi mon étude attentive, constante, porte sur cette même humanité banale qui me répugne et dont je me sens si éloigné. Je l’aime parce que je la hais. J’aime à la voir parce que je déteste la sentir. Les paysages, si admirables en tant que tableaux, font en général des lits détestables.»

Libro del desasosiego.
“ Aquello que creo produce en mí el sentimiento profundo, en el que vivo, de incongruencia con los otros, es que la mayoría piensa con la sensibilidad y yo siento con el pensamiento.
Para el hombre vulgar, sentir es vivir y pensar es saber vivir. Para mí, pensar es vivir y sentir no es más que el alimento del pensar.
Es de notar que siendo escasa en mí la capacidad de entusiasmo, ésta es más solicitada por quienes se me oponen en temperamento que por los que son de mi misma especie espiritual. A nadie admiro más en literatura que a los clásicos, que son a quienes menos me parezco. Si tuviera que escoger, entre Chateaubriand o Vieira, escogería a Vieira sin pensarlo dos veces.
Cuanto más diferente es alguien de mí, más real me parece, porque depende menos de mi subjetividad. De ello se deriva que mi estudio constante y atento sea esa humanidad habitual que me repugna y de la que me alejo. La amo porque la odio. Me gusta verla porque detesto sentirla. El paisaje, tan admirable como cuadro, no puede ser más incómodo como lecho.»

La malle de l’écrivain devant sa bibliothèque anglaise.

Juan Rulfo 1917 – 1986

Autoportait de Juan Rulfo. Tepoztlán (Morelos). Mai 1955

Je viens de terminer la lecture de Juan Rulfo. Biografía no autorizada (Ediciones Fórcola, 2017) de Reina Roffé. C’est une biographie bien documentée. On comprend mieux la personnalité de cet auteur mexicain et pourquoi il a cessé quasiment de publier après la publication de Pedro Páramo en 1954. Néanmoins, on peut s’étonner du fait que l’auteure ne fasse preuve d’aucune empathie envers l’écrivain.

Juan Rulfo est né le 16 mai 1917 à Apulco, dans l’état de Jalisco.
Son père Juan Nepomuceno Pérez Rulfo est assassiné en juin 1923. Sa mère meurt fin 1927. Il se retrouve orphelin à 10 ans. Sa grand-mère maternelle s’occupe de lui, de ses frères Severiano et Francisco et de sa sœur Eva. Il épouse Clara Aparicio Reyes le 24 avril 1948. Ils auront une fille et trois fils. Il publiera essentiellement un livre de nouvelles El Llano en llamas en 1953 et Pedro Páramo en 1954. il meurt le 7 janvier 1986 à México.

Il s’agit d’un auteur essentiel pour comprendre l’évolution de la littérature hispano-américaine au XX ème siècle. Álvaro Mutis recommanda la lecture de Pedro Páramo à son ami Gabriel García Márquez qui se trouvait dans une période créatrice difficile: «En eso estaba cuando Álvaro Mutis subió a grandes zancadas los siete pisos de mi casa con un paquete de libros, separó del montón el más pequeño y corto, y me dijo muerto de risa: «¡Lea esa vaina, carajo, para que aprenda!» Era Pedro Páramo.» (Breves nostalgias sobre Juan Rulfo en Juan Rulfo. Toda la obra. Archivos, CSIC, Madrid, 1992.

Pedro Páramo.

“ Vine a Comala porque me dijeron que acá vivía mi padre, un tal Pedro Páramo. Mi madre me lo dijo. Y yo le prometí que vendría a verlo en cuanto ella muriera. Le apreté sus manos en señal de que lo haría; pues ella estaba por morirse y yo en plan de prometerlo todo. «No dejes de ir a visitarlo -me recomendó-. Se llama de otro modo y de este otro. Estoy segura de que le dará gusto conocerte.» Entonces no pude hacer otra cosa sino decirle que así lo haría, y de tanto decírselo se lo seguí diciendo aun después que a mis manos les costó trabajo zafarse de sus manos muertas.
Todavía antes me había dicho: – No vayas a pedirle nada. Exígele lo nuestro. Lo que estuvo obligado a darme y nunca me dio… El olvido en que nos tuvo, mi hijo, cóbraselo caro. – Así lo haré, madre.
Pero no pensé cumplir mi promesa. Hasta que ahora pronto comencé a llenarme de sueños, a darle vuelo a las ilusiones. Y de este modo se me fue formando un mundo alrededor de la esperanza que era aquel señor llamado Pedro Páramo, el marido de mi madre. Por eso vine a Comala.»

«Je suis venu à Comala parce que j’ai appris que mon père, un certain Pedro Paramo, y vivait. C’est ma mère qui me l’a dit. Et je lui ai promis d’aller le voir quand elle serait morte. J’ai pressé ses mains pour lui assurer que je le ferais; elle se mourait et j’étais prêt à lui promettre n’importe quoi. «Ne manque pas d’aller le trouver, m’a-t-elle recommandé. Il porte tel prénom et tel nom. Je suis sûre qu’il sera content de te connaître.» Dans ces conditions, il a bien fallu lui dire que je n’y manquerais pas, et, à force de le lui répéter, j’y étais encore après avoir, non sans peine, détaché mes mains de ses mains mortes.
Auparavant, elle m’avait encore dit: «Surtout, ne lui réclame rien. N’exige que notre dû. Ce qu’il me devait et ne m’a jamais donné… L’oubli dans lequel il nous a laissés, fais-le-lui payer cher, mon enfant. – Je le ferai, maman.»
Mais je ne comptais pas tenir ma promesse. Du moins jusqu’à ces derniers temps, quand j’ai commencé à me remplir de rêves, à laisser les illusions grandir. C’est ainsi que je me suis bâti tout un monde autour de l’espoir qu’était pour moi ce monsieur appelé Pedro Paramo, le mari de ma mère. Voilà pourquoi je suis venu à Comala.»

Gallimard, Première parution en 1959 Traduction de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli. Nouvelle traduction en 2005.


Présentation de ce roman sur le site des éditions Gallimard:
«On l’a lu d’abord comme un roman «rural» et «paysan», voire comme un exemple de la meilleure littérature «indigéniste». Dans les années soixante et soixante-dix, il est devenu un grand roman «mexicain», puis «latino-américain». Aujourd’hui, on dit que Pedro Páramo est, tout simplement, l’une des plus grandes œuvres du XXe siècle, un classique contemporain que la critique compare souvent au Château de Kafka et au Bruit et la fureur de Faulkner.

Et pour cause : personne ne sort indemne de la lecture de Pedro Páramo. Tout comme Kafka et Faulkner, Rulfo a su mettre en scène une histoire fascinante, sans âge et d’une beauté rare : la quête du père qui mène Juan Preciado à Comala et à la rencontre de son destin, un voyage vertigineux raconté par un chœur de personnages insolites qui nous donnent à entendre la voix profonde du Mexique, au-delà des frontières entre la mémoire et l’oubli, le passé et le présent, les morts et les vivants.»

Dernier détail: Rulfo admirait beaucoup les écrivains nordiques et particulièrement l’islandais Halldór Laxness, Prix Nobel de littérature 1955. Un lien curieux entre mes deux derniers grands voyages: le Mexique et l’Islande.

Charles Baudelaire

Charles Baudelaire (Etienne Carjat). Bruxelles, 1865.

CHANT D’AUTOMNE

                            I        

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être: colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été; voici l’automne!
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

                              II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!
Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux!

Les Fleurs du mal, 1857.

Adieu, vive clarté (1998) est un récit roman autobiographique de Jorge Semprún qui se déroule pendant la période précédant sa déportation au camp de concentration de Buchenwald.

Christian Garcin

La résurrection de Lazare. 1616. Madrid, Musée du Prado.

Lazare de Magdala

Il dort. C’est un garçon aux gestes élégants et au regard triste, à qui il arrive d’oublier le monde autour de lui pour s’enfermer lentement au-dedans de lui-même. Un absent, un de ceux à qui l’on n’ose parler de choses ordinaires. Un exalté aussi, qui vit de vérités insoupçonnées.
Il est atteint d’un mal qui effraie les hommes et intrigue les chiens. Aux plus fortes chaleurs, lorsque les ciels sont blancs et les bêtes silencieuses, on le voit se raidir, tituber, et s’effondrer dans la poussière, endormi sous le soleil de plomb. C’est là une affection étrange que l’on suppose en relation avec l’état du ciel. mais nul n’en est absolument certain. Lui-même n’en sait rien. Il dit qu’il sent un couvercle parfois se refermer sur lui, et que cela se produit toujours quand le soleil est vertical. Il dort et il tombe, voilà tout.
Il dit que Dieu l’a choisi, car Dieu est unique au ciel des hommes, et règne impitoyablement sur les étendues désertiques qu’il écrase de Son infinie bonté. Dieu est une lumière aveuglante, insoutenable. Une chaleur intarissable. Le monde alors s’éloigne, devient souvenir d’un murmure, et il dort. Là il atteint la paix. Couché pour ne plus rien entendre, ivre de silence et d’oubli.

Il est grand, la voix basse, le cheveu fou. Il parle lentement en agitant ses longues mains aux doigts minces, très belles. Il est toujours vêtu d’une robe de lin blanc, sous laquelle il est nu.
On dit qu’il a étudié à Qûmran, et qu’il y serait sans doute resté si ses endormissements soudains avaient été tolérées par les pères du monastère. c’est là qu’il a connu celui dont il est demeuré l’ami très précieux.
Il aime le mauve des aurores de mai, les roses, las jarres, le pain, le bruit de l’eau, l’odeur des citronniers. Il aime aussi la folie meurtrière qui habite les chiens lorsqu’ils se battent entre eux et que le sang gicle. Ce sont des choses simples et terribles, des désirs obscurs qu’il ne s’avoue pas toujours. Un soir il a vu une panthère saisir un enfant qui s’en allait chercher de l’eau au puits. Son regard avait été capté par ce rapt fulgurant, et c’est lui-même qu’il avait cru voir dans les machoires du fauve. Il avait alors ressenti une sensation inédite, comme un frisson de volupté.
Les femmes ne sont pas de son monde. Suzanne et Salomé l’ont aimé, il ne les a pas vues. sans doute les jugeait-il trop futiles, trop soucieuses de leur apparence. Il éprouva un vague intérêt pour Joanna de Chouza, qui disait avoir été séduite par la grâce et la lente gravité qui émanait de lui. Mais elle disparut un jour. On ne lui connaît aucune autre tentation d’amour féminin. Il marche parfois dans la nuit sur les collines au nord de la ville. Il est une ombre blanche, un fantôme qui glisse entre les oliviers et les buissons arides. Il pense à son ami. Il se dit que l’amour est une faiblesse de la chair et une grandeur de l’âme. Entre les deux il ne sait pas choisir.

Il n’y a pas que sous l’effet du soleil que son mal se manifeste. Parfois une intense contrariété suffit, ou une peur extrême. Il semble alors que son coeur ne bat plus, et son corps devient froid, insensible aux morsures du jour. Cette faible complexion l’empêche d’être un disciple exemplaire, un arpenteur de villages et de chemins. Au début il a fait partie des quinze, mais ensuite il a dû les quitter. Il n’est même pas l’un des soixante-dix que son ami envoie à travers la contrée. Il est pourtant le disciple le plus cher et le plus attentif sans doute, celui dont l’amour est le plus pur.
Parfois, lorsqu’il le regarde, il se dit qu’il aimerait être identique à lui. Un jour il l’a entendu dire que les renards avaient une tanière, et les oiseaux un nid, tandis que lui n’avait nul endroit où reposer sa tête. Il s’est mis à pleurer alors, car il sentait que l’ami parlait comme il eût pu le faire. C’est ainsi: il l’écoute et il pleure parfois, lorsqu’il l’entend parler de la folie des hommes et des royaumes célestes, de la grandeur des humbles et du mépris des puissants, de charité, de pardon et d’amour. Il aime sa voix et la lumière qu’il voit dans ses yeux. Un geste ou un regard le comblent. Il n’est qu’amour et désir d’être aimé.

Il dort. L’ami est venu jusqu’ici pour le sauver. Il vient pour l’extirper de l’endroit froid et obscur où on l’a déposé.

Il dort, et c’est comme un bruissement soudain. L’ami est là et le monde lentement redevient un murmure. Il entend comme une source, ou bien comme un écho très lointain. puis il perçoit un frôlement sur son bras. Une infime tension. Les bandelettes qui entourent son corps se mettent à frémir. Ses paupières bougent un peu, mais il ne le sait pas. Lui ne sait que ce bleu qui peu à peu s’installe. Opaque tout d’abord, puis de plus en plus clair, comme pénétré d’une eau pure – l’eau pure de l’enfance.

C’est une voix alors. Une voix qui est bleue, qui est eau et écho du passé, qui est frôlement minuscule sur lui. Une voix douce et chaude, qui enfle et vient briser le barrières qu’il avait érigées, qui se faufile, s’insinue, une voix qui devient un appel, une puissante clameur, un cri désespéré enfin, qui le fait se dresser et marcher vers ce point lumineux tout au fond.

Vidas (1993) suivi de Vies volées (1999). Folio n°4494.

Juan Eduardo Zúñiga

Juan Eduardo Zúñiga chez lui à Madrid en juin 2010 (Samuel Sánchez).

Juan Eduardo Zúñiga est un écrivain et traducteur, né à Madrid le 24 janvier 1919. Son père était pharmacien et monarchiste. Lui, a fait à Madrid des études aux Beaux-arts et en Philosophie et lettres. Il s’est spécialisé en littérature slave et a publié plusieurs essais et biographies sur des écrivains russes, tels que Tourgueniev ou Tchekhov. Son cycle narratif sur le Madrid de la Guerre civile comprend Largo noviembre de Madrid (1980), La Tierra será un paraíso (1986) et Capital de la gloria (2003). À l’écart du roman social, Zuñiga traite de la vie quotidienne dans le Madrid de la Guerre Civile.

Ce doyen des lettres espagnoles a publié cette année un livre de souvenirs.

Recuerdos de vida. 2019. Galaxia Gutenberg.

«Qué larga es la calle de la vida. Avanzamos por ella y atrás dejamos convertido en olvido cuanto hicimos. Sólo cuando sentimos que el final de la calle se acerca es posible repensar lo sucedido. Sólo cuando creemos que quedan -¿quién lo sabe- dos o tres manzanas que recorrer es posible contemplar el paisaje de lo vivido. Atisbamos entonces en épocas lejanas el mecanismo de lo que fuimos, por casualidades de actos que parecían fugaces y por extrañas coincidencias que se producen como si la mano de nadie las creara.

Qué secreta es la calle de los años. Buscamos en los recuerdos cómo será el futuro: inútil tarea porque sólo se encuentra en las cenizas. Del fabuloso depósito de la memoria surgen ahora fragmentos barrocos, con ese color sepia que es el color de las sombras; detalles efímeros de algo escuchado, entrevisto o leído. Nos esforzamos en penetrarlos y que sean nítidos, para que si contienen un secreto, éste deje de serlo y de inquietar sus sombras.

Estas escenas sueltas, desconectadas en su apariencia, tienen un hilo invisible que las cose, finos tendones y venas las vitalizan.

Aunque lo más aceptable sería no intentar comprender la vida.»

Comte de Lautréamont. Isidore Ducasse.

Carte de visite représentant peut-être Isidore Ducasse (1847-1870). Portrait exécuté à Tarbes en 1867 par le studio Blanchard, place Maubourguet.

«Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t’enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m’empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les molles effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t’a gratifié, tu déroules, au milieu d’un sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. À peine l’une diminue, qu’une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l’écume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l’un après l’autre, d’une manière monotone; mais sans laisser de bruit écumeux). L’oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d’une grâce fière, jusqu’à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l’incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de l’oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité… plus… plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides, en te frayant un chemin sur ton propre sein… c’est bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l’homme est empruntée; il ne m’imposera point: toi, oui. Oh!quand tu t’avances, la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d’une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accablé d’un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu’il ne m’appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C’est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d’amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l’antithèse la plus bouffonne que l’on ait jamais vue dans la création: je ne puis pas t’aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui s’entr’ouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais pas la destinée cachée; tout ce qui te concerne m’intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi… dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal… Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n’ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à l’aspect brutal; mais… courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan!»

Les Champs de Maldoror. Chant premier, 1869.

Portrait du Comte de Lautréamont (Félix Vallotton), Le Livre des masques (vol. II, 1898) de Remy de Gourmont.