Baltasar Gracián

Retrato de Baltasar Gracián que se conserva en Graus (Huesca), restaurado. El escritor fue destinado al colegio jesuita de Graus a comienzos de 1658 como represalia por la publicación de las tres partes del Criticón (1651, 1653, 1657). El retrato estuvo en el colegio grausino de la Compañía de Jesús, anexo a la iglesia de los jesuitas, que fue desmantelado en los años 1960. Sin embargo el retrato había sido trasladado anteriormente a la iglesia parroquial de San Miguel de Graus.

Primera edición del Oráculo Manual y Arte de la Prudencia, publicado en Huesca, Aragón, en 1647.

CXXX

Hacer y hacer parecer

«Las cosas no pasan por lo que son, sino por lo que parecen. Valer y saberlo mostrar es valer dos veces. Lo que no se ve es como si no fuese. No tiene su veneración la razón misma donde no tiene cara de tal. Son muchos más los engañados que los advertidos: prevalece el engaño y júzganse las cosas por fuera. Hay cosas que son muy otras de lo que parecen. La buena exterioridad es la mejor recomendación de la perfección interior.»

L’homme de cour. Traduction par Amelot de la Houssaie. 1684.

CXXX

Faire et faire paraître

«Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce qu’elles paraissent être. Savoir faire et le savoir montrer, c’est double savoir. Ce qui ne se voit point est comme s’il n’était point. La raison même perd son autorité, lorsqu’elle ne paraît pas telle. Il y a bien plus de gens trompés que d’habiles gens. La tromperie l’emporte hautement, d’autant que les choses ne sont regardées que par le dehors. Bien des choses paraissent tout autres qu’elles ne sont. Le bon extérieur est la meilleure recommandation de la perfection intérieure.»

Ce texte est cité en partie par Pierre Michon dans Trois auteurs (Premier texte: Le temps est un grand maigre (Balzac). Éditions Verdier. 1997.

Merci à Colette W. qui relit toute l’oeuvre de Pierre Michon.

Jacques Rigaut 1898 – 1929

Gallimard avait publié en 1970 les Écrits de Jacques Rigaut, réunis et présentés par Martin Kay. La présentation de l’époque disait: «L’ensemble éclaire ainsi la figure de ce Chamfort noir, l’insolence glacée, l’obsession «méticuleuse» du suicide, et cette extraordinaire distance avec soi-même, avec les autres, avec la vie qui donne à la voix de Rigaut son ton métallique, froid, fascinant, inoubliable.» Jean-Luc Bitton, après quinze ans de recherche, a sorti enfin en octobre 2019 chez le même éditeur une grande biographie, Jacques Rigaut Le suicidé magnifique, illustrée de nombreuses photographies et de documents inédits. Alain Jaubert dans la revue En attendant Nadeau reproche à l’auteur son obsession des détails.

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/01/28/chercheur-sommeil-rigaut-bitton/

J’avais souligné à l’époque beaucoup de ses pensées :

«Le rire est le propre de l’imbécile. RENÉ DESCARTES»

«Que faut-il pour être heureux? Un peu d’encre!»

«Vous croyez!»

«Comptez vos sous, comptez vos maîtresses, additionnez-les et félicitez-vous.»

«Toutes les monnaies ont cours; bien sûr, il n’y a que de la fausse monnaie.»

«Le dernier qui rira n’est pas celui qu’on pense.»

«Il oubliait pour boire.»

«Parlez les premiers, Messieurs les idiots.»

«Un livre devrait être un geste.»

«Je m’explique; quand je dis: je m’explique, je ne m’explique rien du tout, cela va de soi.»

«Le jour se lève, ça vous apprendra.»

«Dormir c’est regarder un point.»

«Autant d’acquis, autant de perdu.»

«Mes actes se suivent et ne se ressemblent pas, les morts se suivent et se ressemblent, les vivants se suivent et se ressemblent, les vivants suivent les morts, les morts ressemblent aux vivants, etc.»

«Je serai mon propre savon.»

«Quand je me réveille, c’est malgré moi.»

«La fatigue engendre les plus séduisantes grimaces.»

«Ne perdez pas votre temps à tendre l’autre joue et autres jeux d’accommodation. Si vous cherchez un siège à votre taille, la mort vous va comme un gant.»

«Guidez vos propres pas, pionniers du mensonge, vous n’en êtes pas à une …près, vous qui ne craignez pas de donner à Dieu des conseils, de lui apprendre son métier: «Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien, pardonnez-nous nos offenses et si vous avez quelques faveurs en trop, n’oubliez pas votre serviteur.» Vous appelez cela une prière.»

«Aidez-moi, j’aiderai le ciel.»

« L’erreur date de l’origine: Dieu créa l’homme à son image. Vrai premier miroir. Désormais l’idée d’un homme sans miroir devient inintelligible. Il ne s’agit plus que de séduire ce partenaire qu’il n’est pas défendu d’appeler d’un nom différent, le voisin, le public, la postérité, la conscience, Dieu. Il ne s’agit plus que de plaire à son image; la vie serait cette seule passion.
Les fous sont ceux qui ont perdu leur miroir.
Supprimez les miroirs.»

«Dieu s’aigrit, il envie à l’homme sa mortalité.»

«Demain la fin
La fin demain,
A demain la fin
La fin à demain
Demain, à la fin.»

«…Je suis le raté-étalon. Mais donnez-vous la peine de songer à ce que toute réussite implique de sotte naïveté, de courte vue chez son auteur…»

«…Il y a dans le sentiment de la responsabilité une présomption démesurée. Ceux qui disent: J’ai bien fait, j’ai mal fait…Tout de même, qu’est-ce que vous avez jamais fait?»

«Être, le premier des verbes réfléchis; je suis, non mais, je me suis.»

« Pour une nouvelle fois, j’aspire la vie, j’avale la vie. Je sais ce que c’est que l’air dans les poumons et le sang dans les veines. Je sais ce que c’est que la santé.
Je vais bazarder mes livres, mon smoking, mes camarades et ma chasteté. Je veux faire des sports et l’amour. Je suis simple. Je suis honnête. Et je devine, mon ami, à tes côtés une promenade fraternelle, avec dans le fond de l’oeil quelque chose d’un peu troublé.»

« (…) Le plus bel homme du monde ne peut vous donner que ce que vous avez…»

«Toutes les initiatives, toutes les tentatives d’évasion, tous les efforts vers la liberté, toutes les réactions, toutes les révolutions, toutes les révoltes, toutes les colères, toutes les haines, ça n’est pas plus amusant que l’épouvantable pitrerie où vous vous complaisez. Il est bon d’avoir aperçu l’inexistence d’un ordre, d’avoir tenté d’y échapper.»

«Vous êtes tous des poètes et moi je suis du côté de la mort. Mariez-vous, faites des romans, achetez des automobiles, où trouverai-je le courage de me lever de mon fauteuil ou de résister à la demande d’un ami, ou de faire aujourd’hui autrement qu’hier? Et ma chasteté, c’est absolument comme un vieux collage. Comme vous, je me loue d’être tel que je suis, sans volonté. Votre volonté, ça suffit, vous avez perdu le droit de me juger. Un peu gênant qu’il soit à la portée de tous les gens aigris, mais le parti pris est probablement la seule attitude valable. On ne peut pourtant pas me confondre avec les chevaux de retour. J’ai vingt-deux ans, je n’ai pas eu un amour malheureux, je n’ai pas la syphilis.»

«En tout cas je ne regrette rien, il n’y pas un incident, pas une heure d’ennui, pas un effort inutile que je voudrais retrancher de ma vie, ou que je préférerais différent.»

«(…) toutes les monnaies ont cours; il n’ y a pas de fausse monnaie ou bien il n’y a que de la fausse monnaie.(…)

Pour beaucoup, cet écrivain aura pour toujours les traits de Maurice Ronet dans le film de Louis Malle, Le feu follet (1963), inspiré du roman homonyme de Pierre Drieu la Rochelle (1931).

https://www.youtube.com/watch?v=aPZD4yAV4-0

Eliseo Diego ( La Habana 1920- Ciudad de México 1994)

Eliseo Diego.

Je remercie une fois de plus M P. F. qui poste sur Facebook de magnifiques poèmes, toujours excellemment illustrés. Elle m’ a fait rechercher les recueils de poésies d’Eliseo Diego qui se trouvent dans ma bibliothèque.

Ce grand poète cubain fait partie d’une grande famille d’écrivains et de musiciens: sa femme, Bella García Marruz, son fils Eliseo Alberto (Lichi) (1951-2011), sa fille Josefina de Diego (Fefé), son beau frère, Cintio Vitier (1921-2009), sa belle soeur Fina García Marruz (1923), ses neveux musiciens Sergio Vitier (1948-2016) et José María Vitier (1954).

Eliseo Diego, Cintio Vitier, Virgilio Piñera (1912-1979) étaient parmi les fondateurs de la revue Orígenes, dirigée par José Lezama Lima (1910-1976) et José Rodríguez Feo (1920-1993). Quarante numéros furent publiés entre 1944 y 1956. C’était la publication culturelle cubaine la plus importante de cette époque.

Eliseo Diego a obtenu le Prix national de Littérature de Cuba en 1986 et le Prix Juan Rulfo de littérature latino-américaine pour l’ensemble de son oeuvre poétique en 1993.

Trois exemples de sa poésie:

El oscuro esplendor

Juega el niño con unas pocas piedras inocentes
en el cantero gastado y roto
como paño de vieja.

Yo pregunto:
qué irremediable catástrofe separa
sus manos de mi frente de arena,
su boca de mis ojos impasibles.

Y suplico
al menudo señor que sabe conmover
la tranquila tristeza de las flores, la sagrada
costumbre de los árboles dormidos.

Sin quererlo
el niño distraídamente solitario empuja
la domada furia de las cosas, olvidando
el oscuro esplendor que me ciega y él desdeña.

El oscuro esplendor, 1966.

L’obscure splendeur

L’enfant joue avec quelques innocents cailloux
sur la plate-bande usée et trouée
comme un fichu de vieille.

Moi je demande
quelle irrémédiable catastrophe sépare
ses mains de mon front de sable,
sa bouche de mes yeux impassibles.

Et je supplie
le petit maître qui sait émouvoir
la tranquille tristesse des fleurs, la sainte
coutume des arbres endormis.

Sans le vouloir
l’enfant, distraitement solitaire, pousse
la fureur subjuguée des choses, sans se douter
de l’obscure splendeur qui m’aveugle et que lui dédaigne.

L’obscure splendeur. Edition de la Différence, Orphée. 1996. Traduit par Jean-Marc Pelorson.

No es más

por selva oscura

Un poema no es más
que una conversación en la penumbra
del horno viejo, cuando ya
todos se han ido, y cruje
afuera el hondo bosque; un poema

no es más que unas palabras
que uno ha querido, y cambian
de sitio con el tiempo, y ya
no son más que una mancha, una
esperanza indecible;

un poema no es más
que la felicidad, que una conversación
en la penumbra, que todo
cuanto se ha ido, y ya
es silencio.

El oscuro esplendor, 1966.

Ce n’est que
por selva oscura…
Le poème ce n’est
qu’une conversation dans la pénombre
du vieux fourneau, lorsque déjà
tout le monde s’en est allé, et que frémit
dehors le profond bois; un poème

ce n’est que quelques mots
qu’on a chéris, et qui changent
de place avec le temps, pour n’être désormais
qu’une tache, qu’une
indicible espérance;

un poème ce n’est
que le bonheur, qu’une conversation
dans la pénombre, que tout
ce qui s’en est allé, et n’est plus
que silence.

L’obscure splendeur. Edition de la Différence, Orphée. 1996. Traduit par Jean-Marc Pelorson.

Versiones

La muerte es esa pequeña jarra, con flores
pintadas a mano, que hay en todas las casas y que
uno jamás se detiene a ver.

La muerte es ese pequeño animal que ha
cruzado en el patio, y del que nos consuela la
ilusión, sentida como un soplo, de que es sólo el gato
de la casa, el gato de costumbre, el gato que ha
cruzado y al que ya no volveremos a ver.

La muerte es ese amigo que aparece en las
fotografías de la familia, discretamente a un lado,
y al que nadie acertó nunca a reconocer.

La muerte, en fin, es esa mancha en el muro
que una tarde hemos mirado, sin saberlo, con un poco
de terror.

Versiones, 1970.

Versions

La mort est cette petite jarre, couverte
de fleurs peintes à la main, qui est dans toutes
les maisons, et sur qui jamais ne s’arrêtent les yeux.

La mort est ce petit animal qui est
passé dans la cour et dont on se remet en se
disant dans une bouffée d’illusion que ce n’est
que le chat de maison, le chat de toujours, le
chat qui est passé et qu’on ne reverra plus.

La mort est cet ami qu’on voit sur les
photos de famille, discrètement marginal, et
que personne n’a jamais réussi à reconnaître.

La mort, enfin, c’est cette tache sur le
mur qu’un soir nous avons regardée, sans le
savoir, avec un soupçon de terreur.

L’obscure splendeur. Edition de la Différence, Orphée. 1996. Traduit par Jean-Marc Pelorson.

Gustave Flaubert

J’ai lu un post de Valérie M-A dans le Club de la Cause Littéraire: « Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migration et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisaient quitter leur pays, pour se quitter eux-mêmes. » Cette citation de Gustave Flaubert est reprise dans la présentation de la biographie de Michel Winock (2013. Folio n°5971 2015). Elle m’ a fait rechercher dans son oeuvre et surtout dans sa Correspondance certaines phrases du même type, bien caractéristiques du caractère de ce géant de la littérature.

Portrait de Gustave Flaubert (Gaston Bigard) . Médaille de bronze 1921.

Lettre à Louise Colet, 13 août 1846, Correspondance tome I, p. 300.
«J’ai au fond de l’âme le brouillard du Nord que j’ai respiré à ma naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie ; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore ; ils rêvaient des jours heureux, pleins d’amours, juteux pour leurs coeurs comme la treille mûre que l’on presse avec les mains. J’ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ? Les cris de joie d’Alaric entrant à Rome ont eu pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d’un pauvre coeur d’enfant. Hélas! non, je ne suis pas un homme antique; les hommes antiques n’avaient pas de maladies de nerfs comme moi! Ni toi non plus, tu n’es ni la Grecque, ni la Latine; tu es au delà: le romantisme y a passé. Le christianisme, quoique nous voulions nous en défendre, est venu agrandir tout cela, mais le gâter, y mettre la douleur. Le coeur humain ne s’élargit qu’avec un tranchant qui le déchire. Tu me dis ironiquement, à propos de l’article du Constitutionnel, que je fais peu cas du patriotisme, de la générosité et du courage. Oh non! J’aime les vaincus ; mais j’aime aussi les vainqueurs. Cela est peut-être difficile à comprendre, mais c’est vrai. Quant à l’idée de la patrie, c’est-à-dire d’une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non! la patrie est pour moi le pays que j’aime, c’est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m’attriste à leurs revers. J’aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives, et qui, aux haltes de midi, couché à l’ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je? où vais-je? comme dirait un poète tragique de l’école de Delille; en Orient, le diable m’emporte! Adieu, ma sultane!… N’avoir pas seulement à t’offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums quand tu vas venir dormir dans ma couche! Quel ennui! Mais je t’offrirai tous ceux de mon coeur. Adieu, un long, un bien long baiser, et d’autres encore.»

Lettre à Louise Colet, 3 juillet 1852, Correspondance tome II, p.123.
«Je suis un Barbare, j’en ai l’apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille; mais j’en ai aussi l’élan, l’entêtement, l’irascibilité. Normands, tous que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines; c’est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde.»

Lettre à Louise Colet, 14 décembre 1853, Correspondance tome II, p. 477.
« Pourquoi sens-je cet allégement dans la solitude? Pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j’entrais dans le désert? pourquoi tout enfant m’enfermais-je seul pendant des heures dans un appartement? La civilisation n’a point usé chez moi la bosse du sauvage. – Et malgré le sang de mes ancêtres (que j’ignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu’il y a en moi du Tartare et du Scythe, du Bédouin, de la Peau-Rouge. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y a du moine. J’ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards, qui vivaient solitairement, soit dans l’ivrognerie ou dans le mysticisme. Cela était un joli soufflet donné à la race humaine, à la vie sociale, à l’utile, au bien-être commun. Mais maintenant! l’individualité est un crime, le XVIIIe siècle a nié l’âme, et le travail du XIXe sera peut-être de tuer l’homme? Tant mieux de crever avant la fin! car je crois qu’ils réussiront. Quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s’étonnent de la manière dont je vis, laquelle, à moi, me semble être la plus naturelle et la plus normale, cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce! Car c’est une corruption que de ne pas se suffire à soi-même. L’âme doit être complète en soi. -Il n’y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour chercher de l’eau. Dans un espace grand comme la main, enfoncez la sonde, et frappez dessus, il jaillira des fontaines.
Le puits artésien est un symbole, et les Chinois, qui l’ont connu de tout temps, sont un grand peuple.»

Lettre à Madame Jules Sandeau, 28 novembre 1861, Correspondance, tome III, p.186.

[Croisset, 28 novembre 1861]

   

(…)Vous avez bien raison d’aimer les voyages. C’est la plus amusante manière de s’ennuyer, c’est-à-dire de vivre, qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s’y livre, ne tarde pas à devenir un vice, une soif insatiable. Combien n’ai-je pas perdu d’heures dans ma vie à rêver, au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval, dans les plaines de la Tartarie ou de l’Amérique du Sud! Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu. J’ai eu quelquefois (et la dernière entre autres, c’était il y a trois ans près de Constantine) des espèces de délire de liberté où j’en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du bleu, de la solitude et de l’espace. Et cependant, je mène une vie recluse et monotone, une existence presque cellulaire et monacale. De quel côté est la vocation?(…)

Pour Louis Bouilhet, textes édités et annotés par Alan Raitt, University of Exeter Press, 1994, p. 24.

«J’ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d’extravagance, —expansions dernières du Romantisme arrivant jusqu’à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d’Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre, qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu’un échange de lettres s’ensuivit avec proposition de duel, où le monsieur n’eut pas le beau rôle. Je me souviens d’un brave garçon, toujours affublé d’un bonnet rouge; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican; un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd El Kader. Mais on n’était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se crevait les yeux à lire aux dortoirs des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony; on faisait plus: par dégoût de l’existence, Bar* se cassa la tête d’un coup de pistolet, And* se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d’éloges certainement! mais quelle haine de toute platitude! quels élans vers la grandeur! quel respect des maîtres! comme on admirait Victor Hugo!»

Œuvres complètes, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», tome III, p.877-878. Voyage en Algérie et en Tunisie
«Surprise du douar. Femmes au bord des tentes, sans voiles. Je galopais, ma pelisse sur mes genoux, mon takieh sous mon chapeau. Zagarit, coup de fusil, fantasia — le fils du caïd en ceinture rouge, Souk-Ahras! Souk-Ahras! — tout cela envolé dans le mouvement. J’ai ralenti devant les tentes. — Ils vont venir me baiser les mains, me prendre les pieds. — De quelle nature était l’étrange frisson de joie qui m’a pris? J’en ai rarement eu (jamais peut-être?) une pareille. Le fils du caïd et son père galopent longtemps à côté et devant moi. Le père s’en va le premier, le fils me demande deux heures après la permission. La pluie n’en finit. Descente — forêt — un cabaret vide où je demande ma route — les lignes rouges des bâtiments militaires de Souk-Ahras.»

Croisset. Ce petit hameau de Canteleu (Seine-Maritime) doit sa célébrité à Gustave Flaubert qui y vécut pendant 35 ans. Il y écrivit l’essentiel de son œuvre dans une maison située au bord de la Seine. Il ne subsiste presque plus rien de cette habitation qui a été rasée à la fin du XIXe siècle. Un pavillon de jardin a été préservé. Il est aménagé aujourd’hui en petit musée Flaubert.
Revers de la médaille, Pavillon-musée à Croisset (1921).

César Vallejo

César Vallejo. 1922.

Los dados eternos


Para Manuel Gonzalez Prada, esta emoción bravía y selecta, una de las que, con más entusiasmo, me ha aplaudido el gran maestro.


Dios mío, estoy llorando el ser que vivo;
me pesa haber tomádote tu pan;
pero este pobre barro pensativo
no es costra fermentada en tu costado:
¡tú no tienes Marías que se van!

Dios mío, si tú hubieras sido hombre,
hoy supieras ser Dios;
pero tú, que estuviste siempre bien,
no sientes nada de tu creación.
¡Y el hombre sí te sufre: el Dios es él!

Hoy que en mis ojos brujos hay candelas,
como en un condenado,
Dios mío, prenderás todas tus velas,
y jugaremos con el viejo dado…
Tal vez ¡oh jugador! al dar la suerte
del universo todo,
surgirán las ojeras de la Muerte,
como dos ases fúnebres de lodo.

Dios míos, y esta noche sorda, obscura,
ya no podrás jugar, porque la Tierra
es un dado roído y ya redondo
a fuerza de rodar a la aventura,
que no puede parar sino en un hueco,
en el hueco de inmensa sepultura.

Los heraldos negros. 1918.

Les dés éternels

Mon Dieu, je pleure sur l’être que je vis ;
je regrette d’avoir pris ton pain ;
mais la pauvre boue pensive que je suis
n’est pas croûte fermentée dans ton flanc :
toi tu n’as pas de Maries qui s’en vont !

Mon Dieu, si tu avais été un homme,
aujourd’hui tu saurais être Dieu ;
mais toi, qui as toujours été bien,
tu ne sens rien de ta création.
En fait l’homme te souffre : le Dieu c’est lui !

Aujourd’hui que dans mes yeux sorciers luisent des chandelles,
comme dans ceux d’un damné,
mon Dieu, tu vas allumer tous tes cierges,
et nous jouerons avec le vieux dé…
Peut-être que, oh joueur ! sortant le chiffre
de l’univers entier
surgiront les cernes de la Mort,
comme deux funèbres as de boue.

Mon Dieu, en cette nuit sourde, obscure,
tu ne pourras plus jouer, car la Terre
est un dé rongé et désormais rond
à force de rouler à l’aventure,
qui ne peut s’arrêter que dans un trou,
le trou d’une immense sépulture.

Les hérauts noirs –Poésie complète 1919-1937 (Flammarion, 2009)– Traduit de l’espagnol (Pérou) par Nicole Réda-Euvremer.

Manuel González Prada (Lima, 5 janvier 1844 – Lima, 22 juillet 1918) était un philosophe et poète péruvien, auteur d’essais, théoricien radical puis idéologue anarchiste. Directeur de la Bibliothèque nationale du Pérou en 1912, il reçut de jeunes écrivains comme César Vallejo et José Carlos Mariategui. Il défendait toutes les libertés, en particulier la liberté de culte et la liberté d’expression ainsi qu’une éducation laïque. César Vallejo l’avait interviewé en mars 1918, peu avant sa mort.

Manuel González Prada.

Répliques

La petite vermillon n°207.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/portaits

Fabrice Luchini et son amour de l’art du portrait en littérature.
J’écoute parfois Répliques sur France Culture le samedi matin. Quand Alain Finkielkraut parle politique, problèmes de société, c’est insupportable. J’éteins ma radio. Les maoïstes de 1968 et des années 70 ont pour la plupart évolué vers des positions ultra-réactionnaires.
Quand notre académicien parle de littérature, je supporte le plus souvent par curiosité. Ce samedi, Alain Finkielkraut + Fabrice Luchini. C’est la deuxième fois. Insupportable. Léchage de bottes. Renvoi d’ascenseur.
Tout cela pour parler d’un écrivain de seconde zone, Jean Cau (1925-1993), bien réactionnaire.

Quelle découverte de nos deux intellectuels! Croquis de mémoire est un livre publié par Julliard en 1985. La très bonne collection La petite vermillon a republié ce recueil en juin 2007. Il figure dans ma bibliothèque et je l’ai lu. Ce n’est pas un grand souvenir. Luchini affirme: «J’ai découvert grâce à Jean Cau, la littérature méchante.»
Beaucoup de méchanceté ne fait pas de la grande littérature.
Le chapitre concernant Albert Camus (pages 95-96) est une belle saloperie et ce n’est pas la seule.

Jean Cau fut le secrétaire de Jean-Paul Sartre de 1946 à 1957.

Il a reçu le Prix Goncourt en 1961 pour La pitié de Dieu (Gallimard).

Jean Cau fut aussi le compagnon de Louisa Colpeyn (née Colpijn 1918-2015), la mère actrice de Patrick Modiano. Jean Cau préfaça le premier roman de Patrick Modiano, Place de l’Etoile, publié le 28 mars 1968. “Une sensibilité faite de tant de rires et de tant de douleurs qu’aucun Dieu (fût-il d’Abraham) n’y reconnaîtra les siens”, écrit-il. Cette préface a disparu des éditions suivantes. Jean Cau avait apporté le premier manuscrit de Patrick Modiano chez Gallimard. Il fut publié avec le soutien de Raymond Queneau.

“Chez ma mère, je retrouve le journaliste Jean Cau, protégé par un garde du corps à cause des attentats de l’OAS. Curieux personnage que cet ancien secrétaire de Sartre, à tête loup-cervier et fasciné par les toreros. A quatorze ans, je lui ai fait croire que le fils de Stavisky, sous un faux nom, était mon voisin de dortoir et que ce camarade m’avait confié que son père était encore vivant quelque part en Amérique du Sud. Cau venait au collège en 4 CV, voulant à tout prix connaître le “fils de Stavisky” dans l’espoir d’un scoop.” Patrick Modiano “Un pedigree” (2005) p.77, Folio N°4377.

Armando Uribe 1933 -2020

Armando Uribe. 1979. (Jean-Philippe Charbonnier).

Le poète chilien Armando Uribe Arce est mort dans la nuit du 22 au 23 janvier 2020 à Santiago. Le 23 janvier 2018 était mort le grand poète Nicanor Parra à 103 ans. Nous étions alors en voyage au Chili. J’avais acheté dans une librairie près du très beau Musée chilien d’art précolombien juste avant notre vol de retour en France Antología errante (1954-2016) d’Armando Uribe, livre publié par la maison d’édition Lumen.

Ce poète et écrivain chilien fut avocat, diplomate – ambassadeur en Chine- et professeur. Militant de la gauche chrétienne, il s’exila en France en 1973 avec sa famille. Il fut déchu de la nationalité chilienne par la junte militaire en 1974 et ne revint d’exil qu’en 1990.

Il faisait partie de ce que l’on a appelé la «Generación del 50», avec d’autres poètes importants comme Enrique Lihn (1929-1988), Miguel Arteche (1926-2012) et Jorge Teillier (1935-1996).

En 1957, il épousa Cecilia Echeverría Eguiguren. Il vivra avec elle 44 ans. Elle mourut en 2001, victime d’une crise cardiaque. Ils eurent cinq enfants. Depuis la mort de son fils Francisco en 1998, il vivait reclus dans son appartement face au Parque Forestal de Santiago et ne sortait de chez lui que pour de courtes visites chez son médecin.

En 2004, il a obtenu le Prix national de littérature. Il a publié en 2002 son autobiographie Memorias para Cecilia (rééditée en 2016 chez Lumen) et en 2018 une seconde partie Vida viuda.

Son plus grand livre est, semble-t-il, No hay lugar. Poesía. Colección Letras de América, Editorial Universitaria, Santiago, 1970. Il est téléchargeable légalement sur le site Memoria Chilena

http://www.memoriachilena.gob.cl/archivos2/pdfs/mc0014503.pdf

Quelques poèmes de ce recueil à titre d’exemples:

Te amo y te odio. Dirás cómo es posible.
No sé. Yo te amo y te odio.

                   xxx

No te amo, amo los celos que te tengo,
son lo único tuyo que me queda,
los celos y la rabia que te tengo,
hidrófobo de ti me ahogo en vino.

No te amo, amo mis celos, esos celos
son lo único tuyo que me queda.
Cuando desaparezca en esos cielos
de odio te ladraré porque no vienes.

                      xxx

¡Jovencito! Yo nunca he sido joven,
le que se llama joven. Como un viejo
de cinco años de edad meditaba en la muerte
revolviendo una poza con un palo.

(A los quince, a los veinte, a los veintiocho
revolvía una poza con un palo).

                       xxx

Parecido a mi abuelo, con su abrigo
me paseo gravemente por mi pieza
a los doce años. Leo las cartas de Lord Chesterfield.
El resultado es éste: a los treinta y cinco años
estoy tendido en la cama de mi pieza
y soy mi propio abuelo.

                       xxx

En el principio estaba, Dios mío, ¿quién estaba?
El verbo ser y el verbo estar estaban,
colgados de una escobilla de dientes

¡qué original! ¡qué mentiroso!
Y estaba el espíritu invisible
creando cosas como un loco,
sacándoselas de la manga como un manco.

                           xxx

Las ganas de morir y las ganas de amar
son mellizas que me aman.

Francisco de Quevedo – Jorge Luis Borges

Retrato de Francisco de Quevedo .( Francisco Pacheco, El libro de descripción de verdaderos retratos, ilustres y memorables varones, Sevilla, 1599).

El reloj de arena
¿Qué tienes que contar, reloj molesto,
en un soplo de vida desdichada
que se pasa tan presto?
¿En un camino que es una jornada,
breve y estrecha, de este al otro polo,
siendo jornada que es un paso solo?
Que, si son mis trabajos y mis penas,
no alcanzaras allá, si capaz vaso
fueses de las arenas,
en donde el alto mar detiene el paso.
Deja pasar las horas sin sentirlas,
que no quiero medirlas,
ni que me notifiques de esa suerte
los términos forzosos de la muerte.
No me hagas más guerra;
déjame, y nombre de piadoso cobra,
que harto tiempo me sobra
para dormir debajo de la tierra.

Pero si acaso por oficio tienes
el contarme la vida,
presto descansarás, que los cuidados
mal acondicionados,
que alimenta lloroso
el corazón cuitado y lastimoso,
y la llama atrevida
que amor, ¡triste de mí!, arde en mis venas
(menos de sangre que de fuego llenas),
no sólo me apresura
la muerte, pero abréviame el camino;
pues, con pie doloroso,
mísero peregrino,
doy cercos a la negra sepultura.
Bien sé que soy aliento fugitivo;
ya sé, ya temo, ya también espero
que he de ser polvo, como tú, si muero,
y que soy vidrio, como tú, si vivo.

1611.

Francisco de Quevedo y Villegas (1580-1645) est un des maîtres de la littérature baroque espagnole. Jorge Luis Borges lui consacre un poème de El hacedor où il reprend le vers “Y su epitafio la sangrienta luna” (“Et son épitaphe la Lune ensanglantée”), tiré du sonnet Memoria inmortal de Don Pedro Girón, Duque de Osuna, muerto en la prisión. Le poète mexicain Octavio Paz le compare à Baudelaire.

A un viejo poeta (Jorge Luis Borges)

Caminas por el campo de Castilla
y casi no lo ves. Un intrincado
versículo de Juan es tu cuidado
y apenas reparaste en la amarilla

puesta del sol. La vaga luz delira
y en el confín del Este se dilata
esa luna de escarnio y de escarlata
que es acaso el espejo de la Ira.

Alzas los ojos y la miras. Una
memoria de algo que fue tuyo empieza
y se apaga. La pálida cabeza

bajas y sigues caminando triste,
sin recordar el verso que escribiste:
Y su epitafio la sangrienta luna.

El hacedor , 1960.

Portraits de Borges, Quevedo et Góngora (Fernando Botero). 1991. Affiche pour La jouissance littéraire de Jorge Luis Borges. La Délirante.

Pier Paolo Pasolini 1922 – 1975

Pier Paolo Pasolini

Les anges distraits, Actes Sud, 1995, Folio n°3590.

«Le temps perdu ne se rattrape plus; en fait, il vit au plus profond de nous, et seuls quelques-uns de ses fragments, anesthésiés ou embaumés par une mémoire conceptuelle et intéressée, vivent dans la conscience et forment notre autobiographie.»

(Merci à A U-V.)

Guillaume Apollinaire

Portrait de Guillaume Apollinaire à la tête bandée (Pablo Picasso) 1916. Paris, Musée Picasso. Gravé par Jaudon en 1918 pour l’illustration de “Calligrammes”

Pourquoi ne pas mettre sur ce blog des poèmes que presque tout le monde connaît? (bis repetita)

Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

Alcools, 1913.

Ce poème a été écrit probablement en 1901 pour évoquer l’amour du poète pour Annie Playden, la gouvernante de la jeune fille dont il est le précepteur.