Gustave Flaubert

Portrait de Flaubert (Delaunay), 1836. Rouen, Bibliothèque municipale.

Par les champs et par les grèves, Un voyage en Bretagne. Gustave Flaubert-Maxime du Camp, rédigé en 1847 et publié séparément entre 1852 et 1881. Première édition des chapitres rédigés par Flaubert: 15 octobre 1881, chez Charpentier et Cie. A 25 ans, Gustave Flaubert a déjà un sacré style…

” Derrière, on voyait Quiberon reculant graduellement sa plage de sable; à gauche les îles d’Houat et d’Hoedic bombant sur la surface du pâle azur leurs masses d’un vert noir, Belle-Île grandissant les pans à pic de ses rochers couronnés d’herbe et la citadelle dont la muraille plonge dans la mer, qui se levait lentement de dessous les flots.

On y envoyait dans un régiment de discipline les deux soldats escortés par le gendarme, et que moralisait de son mieux un fusilier qu’il avait pris comme renfort pour les contenir. Le matin déjà, pendant que nous déjeunions, l’un d’eux, en compagnie du brigadier, était entré dans l’auberge d’un air crâne, la moustache retroussée, les mains dans les poches, le képi sur l’oreille, en demandant à manger «tout de suite» et à boire n’importe quoi, fût-ce de l’arsenic, appelant, jurant, criant, faisant sonner ses sous et damner le pauvre gendarme; maintenant il riait encore, mais des lèvres seulement, et sa joie devenait plus rare à mesure qu’à l’horizon se dressait le grand mur blanc où il allait bêcher la terre et traîner le boulet. Son compagnon était plus calme. C’était une grosse figure lourde et laide, une de ces natures d’une vulgarité si épaisse que l’on comprenait de suite, l’immense mépris qu’ont pour elle ceux qui poussent sur le canon cette viande animée, et le bon marché qu’ils en font. II n’avait jamais vu la mer, il la regardait en ouvrant ses deux yeux, et il dit se parlant à lui-même: «C’est curieux tout de même, ça donne tout de même un aperçu de ce qui existe», appréciation que j’ai trouvée profonde et aussi émue par le sentiment de la chose même que toutes les expressions lyriques que j’ai entendu faire à bien des dames.

L’autre soldat ne cachait pas pour lui le dédain qu’il avait et quoiqu’ils fussent amis, il haussait les épaules de pitié en le regardant. Quand il se fut suffisamment amusé de lui en essayant de faire rire sur son compte la société qui l’entourait, il le laissa dormir dans son coin et se tourna vers nous. Alors il nous parla de lui-même, de la prison qu’il va subir, du régiment qui l’ennuie, de la guerre qu’il souhaite, de la vie dont il est las. Peu à peu ainsi sa joie étudiée s’en alla, son rire forcé disparut; il devint simple et doux, mélancolique et presque tendre. Trouvant enfin une oreille ouverte à tout ce qui depuis longtemps surchargeait son cœur exaspéré d’ennui, il nous exposa longuement toutes les misères du soldat, les dégoûts de la caserne, les exigences taquines de l’étiquette, toutes les cruautés de l’habit, l’arrogance brutale des sergents, l’humiliation des obéissances aveugles, l’assassinat permanent de l’instinct et de la volonté sous la massue du devoir.

II est condamné à un an de discipline pour avoir vendu un pantalon. «A beaucoup, disait-il, ça ne fait rien, comme à ça par exemple, en désignant son compagnon; des paysans, c’est habitué à remuer la terre, mais moi, ça me salira les mains.»

Ô orgueil! Ton goût d’absinthe remonte donc dans toutes les bouches et tous les cœurs te ruminent! Qu’était-il, lui qui se plaignait de tant souffrir au contact des autres? Un enfant du peuple, un ouvrier de Paris, un garçon sellier. J’ai plaint, j’ai plaint cet homme ardent et triste, malade de besoins, rongé d’envies longues, qui s’impatiente du joug et que le travail fatigue. II n’y a pas que nous, au coin de nos cheminées, dans l’air étouffé de nos intérieurs, qui ayons des fadeurs d’âme et des colères vagues dont on tâche de sortir avec du bruit en essayant d’aimer, en voulant écrire; celui-là fait de même dans son cercle inférieur, avec les petits verres et les donzelles; lui aussi il souhaite l’argent, la liberté, le grand air, il voudrait changer de lieu, fuir ailleurs, n’importe où, il s’ennuie, il attend sans espoir.

Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule, des miasmes écœurants, et les duchesses ne sont pas les seules à s’en évanouir. Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres; on peut être las de tout sans rien connaître, fatigué de traîner sa casaque sans avoir lu Werther ni René, et il n’y a pas besoin d’être reçu bachelier pour se brûler la cervelle.»

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