Lignes de vie (Sheila Hicks)

Sheila Hicks

Une grande découverte hier au Centre Pompidou: L’exposition Sheila Hicks Lignes de vie 7 février-30 avril 2018. Je ne connaissais du tout pas cette artiste. Les articles de Libération et du Monde avaient attiré mon attention.

Sheila Hicks est née à Hastings (Nebraska) en 1934. Elle étudia à l’université de Yale (Connecticut) durant les années 50 auprès de Joseph Albers (1888-1976), un des piliers du Bauhaus, puisqu’il y enseigna d’octobre 1923 à avril 1933. Sheila Hicks découvrit alors les œuvres d’Anni Albers (1899-1994), artiste textile. Cette dernière, passée maître dans l’art du tissage et de la conception textile, s’est imposée comme la plus grande artiste du XX ème siècle dans cet art.

Sheila Hicks  se destinait à la peinture, mais découvrit les textiles du Pérou précolombien. Elle parcourut le Mexique, l’Amérique du Sud, s’initiant aux techniques des tisserands indigènes. Sheila Hicks écrivit une thèse sur les textiles pré-incas et passa sa jeunesse entre le Chili et le Mexique.

Depuis 1964, elle est installée en France.

L’œuvre de Sheila Hicks se situe entre la tapisserie et la sculpture. Elle utilise la laine, le coton et la soie. Aux fils de trame elle ajoute parfois de grosses mèches qui retombent en milieu de panneau sous forme de pompons ou de tresses d’un aspect précieux, quand il s’agit de soie — ou au contraire sauvage, lorsqu’elle travaille la laine brute.

Elle fabrique aussi ce qu’elle appelle des « cordes » et qu’elle fixe sur des fonds tissés ; quand elle les laisse pendre librement, ou quand elle assemble des écheveaux, elle crée avec des fils des objets à trois dimensions. Sheila Hicks travaille dans un atelier situé au fond d’un passage au cœur du Quartier Latin. Elle dirige une petite équipe concentrée sur la réalisation des pièces, souvent destinées à des intégrations architecturales dans le monde entier.

On retrouve dans l’exposition ses lianes, colonnes et empilements de fibre, aux dimensions parfois architecturales, mais aussi les Minimes, petits tissages entrepris dès 1956. Plus d’une centaine sont réunis dans la belle Galerie 3, niveau 1. Elle appelle ses Minimes une “grammaire générative”;

Parmi les 145 oeuvres, créées entre 1957 et aujourd’hui, présentées au Centre Pompidou, figure une vingtaine de pièces données par l’artiste au Musée national d’art moderne.

“Qu’est-ce que mon oeuvre? J’ai étudié la peinture, la sculpture, la photographie et le dessin, mais c’étaient les textiles qui m’attiraient le plus. Je pratique une sorte d’art textile. Je développe des environnements, fabrique des objets avec du fil, tisse des textiles, édifie des sculptures souples, des bas-reliefs; je m’adonne au design et produis des objets utilitaires à partir de fils.”

“Un fil est une ligne qui ne reste pas sur la page, mais que tu tires dans l’espace.”

https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-396fd474-f6b7-4be5-9623-59758f001720&param.idSource=FR_E-27b1d4efccc4f9fe56a6b046a516fa7f

https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-f46118b88747d94443e902f6a88bd0&param.idSource=FR_P-3951de7cfa54222450256b7ae70a5

Jean Fautrier Matière et Lumière

Du 26 janvier au 20 mai 2018, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris rend hommage à Jean Fautrier (1898-1964), à travers une grande rétrospective.

Exposition vue mardi 6 février avec mes amis de toujours E. et P.

Biographie
Jean Fautrier est né à Paris en 1898. A la mort de son père, il part à Londres avec sa mère d’origine irlandaise.  Il fera ses études d’art à la Royal Academy of Arts de Londres à partir de 1912. Il est mobilisé dans l’armée française et est gazé.  Il revient à Paris en 1920. Influencé par la peinture expressionniste, il peint alors des tableaux de facture réaliste. Jean Fautrier peint et dessine des portraits, des nus, des bêtes écorchées. Sa première exposition personnelle sera organisée en 1924. Il intéresse des galeristes connus comme Jeanne Castel, Paul Guillaume et Léopold Zborowski.

Dès 1925, Jean Fautrier devient le véritable précurseur de l’art informel (Jean Dubuffet 1901-1985, Wols 1913-1951). Il traverse une période de recherche qu’il qualifiera de « saison en enfer » et réalise une œuvre lyrique, des séries de paysages, de nus noirs dont Jean Paulhan dira qu’ils sont « plus nus que nature ».

Ses quelques succès en peinture ne lui suffisent pas. La crise l’oblige à devenir moniteur de ski à Tignes. En 1934, il crée la une boite de jazz dont il gardera la gestion jusqu’en 1939. De temps en temps, il continue cependant de peindre.

il noue des liens d’amitié avec André Malraux,  Francis Ponge, Paul Eluard, Georges Bataille, Jean Paulhan et André Dubuffet.

Pendant la seconde guerre mondiale, Jean Fautrier revient à Paris. Il se cache à partir de 1943 et habite la maison de Chateaubriand dans la Vallée aux Loups. Il entreprend une série de collages matiéristes, de dessins peints à l’huile sur papier. Ces travaux constituent « Otages » et « Massacres », un ensemble de portraits où l’artiste se veut témoin de la mémoire des victimes. L’historien d’art Michel Ragon les décrit ainsi: ” Chaque tableau était peint de la même manière. Sur un fond vert d’eau, une flaque de blanc épais s’étalait. Un coup de pinceau indiquait la forme du visage. Et c’était tout.” Il renoue avec le succès à partir de son exposition d’ octobre-novembre 1945 à la galerie de René Drouin, place Vendôme à Paris.

Dans les années 50, il reprend des séries de paysages sombres, de sanguines, de sculptures, de lithographies et de gravures. L’artiste,  solitaire, à la marge, travaille ses oeuvres comme une chair vivante. Il reçoit le grand prix de la Biennale de Venise en 1960.

Jean Fautrier meurt en 1964 à Châtenay-Malabry (France).

La peinture de Fautrier repose sur la matière, souvenir du sujet et réalité.

cf. Jean Paulhan “Fautrier l’enragé” (Gallimard, 1962)

Le poète Francis Ponge, un de ses grands admirateurs, écrivait à son propos : « Chacun de ses tableaux s’ajoute à la réalité avec vivacité, résolution, naturel. »

«Cela tient du pétale de rose et de la tartine de camembert»

“Le fusillé remplacé le crucifié. L’homme anonyme remplace le Christ des tableaux.”

Les Otages de Jean Fautrier (4 février 1962). Le peintre est interviewé par l’historien d’art et écrivain Michel Ragon.

https://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu06407/les-otages-de-jean-fautrier.html

Camille Claudel au Musée d’Orsay

Camille Claudel 1864-1943

Présentation exceptionnelle d’oeuvres de Camille Claudel préemptées le 27 novembre 2017 par l’État lors de la vente Artcurial “Camille Claudel, un trésor en héritage” Paris Musée d’Orsay Galerie Françoise Cachin, niveau 2. 9 janvier – 11 février 2018

Vue le jeudi 8 février.

Elle rassemble des oeuvres jusqu’alors conservées dans la famille de Camille Claudel et acquises à l’occasion de la vente aux enchères du 27 novembre 2017. L’Etat français a exercé son droit de préemption afin d’acquérir ces lots pour des collections publiques, nationales et territoriales.

Sur 20 pièces, 12 sont revenues à des institutions françaises.

Le musée d’Orsay, le musée Rodin, le musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine, La Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent de Roubaix, le musée Sainte-Croix de Poitiers et la Maison Camille et Paul Claudel de Villeneuve-sur-Fère ont coordonné leurs efforts afin que ces oeuvres viennent enrichir les collections publiques, grâce au soutien de l’Etat, des collectivités territoriales et de donateurs.

Les sculptures rejoindront leurs collections respectives à l’issue de l’exposition.

Toutes issues de l’atelier de Camille Claudel, les sculptures acquises retracent une grande partie de sa carrière, depuis ses débuts à Paris en 1881 comme élève d’Alfred Boucher. S’ensuit la rencontre avec Auguste Rodin, leur liaison amoureuse et l’entrée de Claudel dans l’atelier du maître en 1884, début d’une période d’enrichissement mutuel. Les deux artistes s’éloignent à partir de 1893, avant leur séparation définitive en 1898.

Claudel s’installe en 1899 dans son dernier atelier, quai Bourbon. Sa santé mentale se dégrade autour de 1909. Internée peu après le décès de son père en 1913, elle meurt à Montfavet (Vaucluse) en 1943. Son internement aura duré 30 ans.

12 jours (Raymond Depardon)

Vu avec beaucoup d’intérêt mercredi 10 janvier à La Ferme du Buisson (Noisiel) le documentaire du cinéaste Raymond Depardon 12 jours.

Nous avions vu, il y a quelques mois, à la Fondation Henri Cartier-Bresson (2 Impasse Lebouis, 75014 Paris) l’exposition Traverser du photographe Raymond Depardon. Cette Fondation s’installera au 79 rue des Archives, 75003 Paris en 2018.

Filmographie abrégée:

  • 1982 San Clemente.
  • 1983 Faits divers.
  • 1988 Urgences.
  • 1994 Délits flagrants.
  • 2004 10e chambre, instants d’audience.
  • 2016 Les Habitants.

Depuis la loi du 27 septembre 2013, toute personne internée en hôpital psychiatrique sans son consentement (soit 92 000 cas par an en France) doit être présentée à un juge des libertés et de la détention dans un délai de douze jours. Le juge dispose d’un rapport du psychiatre, mais il n’y a pas de présence médicale lors de l’entretien. Le documentaire montre le face à face du juge et du patient, assisté de son avocat. Dans tous les cas, existe-t-il un péril imminent?

Le film a été tourné à l’Hôpital Le Vinatier de Bron, commune de la métropole de Lyon.

Depardon s’est toujours intéréssé comme documentariste à la justice et à la psychiatrie.

Le film s’ouvre par un long travelling dans le couloir vide d’un hôpital moderne. Pour les audiences, trois caméras. Un classique champ-contrechamp.  De gros plans. Depardon ne bouge presque pas, ne sortira de la pièce que pour quelques intermèdes montrant le parc, la cour, les couloirs, les rues avoisinantes, la brume du matin. Il se concentre sur la parole, l’échange, l’écoute. Les juges sont bienveillants,  et les malades abrutis par les médicaments. Tous sont enfermés dans la même pièce.  Huis-clos. Les 10 patients de 12 Jours (parmi les 72 que le cinéaste a pu suivre) ont été enfermés sans consentement. La conclusion est la même: maintien de l’enfermement. Les juges (deux hommes, deux femmes) ne vont jamais contre l’avis des médecins. Selon les statistiques, les juges confirment les décisions des psychiatres dans 91 % des cas. Leurs discours, souvent dérangeants, sont le reflet des maux de notre société: souffrance au travail, place de l’immigré, difficultés d’intégration, violences faites aux femmes, peur du terrorisme. Ces malades sont si loin, si près de nous. Depardon a placé en exergue de son film la phrase de Michel Foucault, tirée d’Histoire de la folie à l’âge classique : «De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par le fou.»

“Pourquoi avez-vous signé autant de travaux, films, photos, sur l’enfermement?
Je m’interroge souvent là-dessus. Je suis attiré par l’enfermement. Pourtant, j’ai eu une enfance très heureuse, mes parents ne m’ont jamais donné une gifle. Peut-être que j’ai une idée très XIXe siècle de la liberté. J’aime être libre au sens paysan, aller et venir, en liberté.” (Interview publiée dans Le Monde le 26/05/2017)

La Folie en tête, aux racines de l’art brut (Maison de Victor Hugo)

Exposition vue à la Maison de Victor Hugo, Place des Vosges à Paris.  Jusqu’au 18 mars 2018.

https://www.dailymotion.com/video/x6ai6r9

Point de départ de l’exposition: la place qu’a tenu la folie dans la vie de Victor Hugo. Ce thème est  très présent dans le romantisme littéraire et artistique.

Eugène Hugo, un des deux frères aînés de Victor Hugo, est né le 16 septembre 1800 à Nancy. Ecrivain lui-aussi, il était fragile psychologiquement. Son état s’aggravera après le mariage de Victor Hugo et d’Adèle Foucher ( le 18 octobre 1822 en l’Eglise Saint-Sulpice) dont il était aussi amoureux. Il est interné fin décembre 1822 à Charenton et considéré comme schizophrène et incurable dès la fin 1824. Les médecins refusaient même les visites à la famille. Il est mort à l’asile de Charenton (Val-de-Marne) le 20 février 1837.

Sa figure apparaît dans l’oeuvre de son frère dans  la pièce inachevée Les jumeaux et le poème du 6 juin 1837 :
A Eugène, vicomte Hugo :
“Tu vas dormir là-haut sur la colline verte,
Qui, livrée à l’hiver, à tous les vents ouverte,
A le ciel pour plafond;
Tu vas dormir, poussière, au fond d’un lit d’argile;
Et moi je resterai parmi ceux de la ville
Qui parlent et qui vont!” (
“Les voix intérieures” 1837)

Adèle Hugo, le cinquième enfant et la seconde fille de Victor Hugo et d’Adèle Foucher (appelée aussi Adèle Hugo), est née le 28 juillet 1830 pendant les Trois Glorieuses.

Sa passion pour le lieutenant Albert Pinson, qu’elle rencontra à Jersey en 1854, a fait l’objet du film célèbre de François Truffaut L’Histoire d’Adèle H. (1975) avec Isabelle Adjani. Après avoir poursuivi  jusqu’au Canada et à la Barbade l’homme qu’elle prétendait avoir épousé, elle fut internée à son retour en France en 1872.

Adèle Hugo était, selon les médecins, sujette à l’érotomanie. Les symptômes de la maladie mentale dont elle souffrait (hallucinations, mythomanie, tendance bipolaire, trouble de la personnalité accompagnée d’une perte du rapport au réel) ont également été apparentés à la schizophrénie.

Elle survécut à son père. Après quarante-trois années de réclusion, elle mourut à l’hôpital de Suresnes (Hauts-de-Seine) le 21 avril 1915.

D’elle Balzac avait dit : ” La seconde fille de Victor Hugo est la plus grande beauté que j’aurai vue de ma vie. Elle n’a que quatorze ans, mais elle sera !

L’universitaire Frances Vernor Guille a publié les deux premiers volumes de son journal intime (1852-1853) en 1968 et 1971. (Lettres modernes, Minard). Henri Gourdin a publié, lui,  une biographie, Adèle, l’autre fille de Victor Hugo (Ramsay, 2003), à partir d’une relecture de l’ensemble de son journal (six mille pages connues).

(François Truffaut et Isabelle Adjani pendant le tournage de L’Histoire d’Adèle H.)

L’Exposition présente des collections constituées dans quatre établissements par quatre aliénistes:

– Le docteur William Browne (1805-1885) au Crichton Royal Hospital, installé en 1838 dans la ville écossaise de Dumfries.

– Le docteur Auguste Marie (1865-1934) médecin-chef à l’asile de Villejuif de 1900 à 1920, puis à Sainte-Anne jusqu’en 1929. Sa collection intéressa particulièrement les surréalistes et André Breton qui acheta certaines oeuvres.

– Le psychiatre Walter Morgenthaler (1882-1965) dans l’asile de la Waldau, près de Berne. Il suivra particulièrement l’un des plus célèbres de ces artistes d’art brut , le suisse Adolf Wölfli (1864-1930).

– Hans Prinzhorn (1886-1933), enfin, nommé en 1919 à la clinique universitaire de Heidelberg (Allemagne). Avec un autre psychiatre, Karl Wilmanns (1873-1945), il créera un « musée d’art pathologique » de 4500 documents venant d’Allemagne et d’Autriche . Le nazisme extermina entre 70 000 et 80 000 malades sous l’autorité de Carl Schneider, le successeur de Wilmanns à Heidelberg.

Le Voyageur français Composition aux fleurs s.d. Lausanne Collection de l’Art Brut.

August Klett, “III è Feuille: La république des coqs dans le soleil a donné dîner et danse sans déguisement“, 21 octobre 1923. Collection Prinzhorn, Université d’Heidelberg.