Virginia Woolf

La Promenade au phare. Il est paru en Mai 1927 et en France, chez Stock, en 1929. Livre de poche n° 3019. Biblio.

Mr. et Mrs Ramsay passent leurs vacances sur l’île de Skye en Ecosse, avec leurs huit enfants et quelques amis. Il y a un étudiant impécunieux, un couple d’amoureux, une peintre, Lily Briscoe, un écrivain et un poète. Tout au long du texte, on entend la mer et, en leitmotiv, la promenade en bateau vers le phare. Les personnages de Mr. Ramsay et Mrs Ramsay sont inspirés par les parents de Virginia Woolf, Sir Leslie Stephens et Julia Stephen Duckworth (née Julia Jackson) Les deux grands thèmes du roman sont la fuite du temps et l’art.

Journal, 14 mai 1945.

«Ce sera assez court. Rien ne manquera au caractère de Père. Il y aura aussi Mère, Saint-Ives, l’enfance et toutes les choses habituelles que j’essaie d’inclure, la vie, la mort etc. Mais le centre, c’est l’image de Père, assis dans un bateau et récitant Nous périmes chacun tout seul, pendant qu’il aplatissait un maquereau moribond.»

Après la lecture du roman, Leonard Woolf, son mari, affirma que c’était un chef d’oeuvre: «entièrement nouveau… un poème psychologique” . Virginia Woolf pensait que ce roman, de loin le plus autobiographique de son œuvre, était le meilleur de ses livres. Elle l’envoya à son amie Vita Sackville West le 5 mai 1927 avec cette dédicace: «Pour Vita, de la part de Virginia (à mon avis le meilleur roman que j’ai jamais écrit).»

«Quand j’écris, je ne suis qu’une sensibilité.»

La première édition fut tirée à 3 000 exemplaires. Le livre se vendit mieux que tous les autres romans de l’écrivain et les gains permirent au couple d’acheter une voiture.

Julia Jackson, 1867. (Julia Margaret Cameron).

La Promenade au Phare. Traduction Maurice Lanoire. Stock 1929. Livre de poche. Pages 257-258.

«Le vent avait dispersé la traînée de fumée ; il y avait quelque chose de déplaisant dans la façon dont les bateaux se trouvaient placés.
La disproportion qui existait là lui semblait détruire une harmonie dans son propre esprit. Elle éprouvait un obscur sentiment de détresse. Il se confirma lorsqu’elle se tourna vers son tableau. Elle avait gaspillé sa matinée. Pour une raison ou pour une autre, elle ne pouvait pas arriver à équilibrer avec une précision absolue ces deux forces opposées, Mr. Ramsay et sa peinture ; et cet équilibre était pourtant nécessaire. Peut-être y avait-il quelque chose de défectueux dans sa composition ? Était-ce, se demandait-elle, la ligne du mur qui avait besoin d’être brisée, ou bien la masse formée par les arbres qui était trop épaisse ? Elle eut un sourire ironique ; car ne s’était-elle pas imaginé, en commençant, qu’elle avait résolu le problème ?
Quel était donc ce problème ? Il lui fallait s’efforcer de s’emparer de quelque chose qui lui échappait. Cette chose-là lui échappait lorsqu’elle pensait à Mrs. Ramsay ; elle lui échappait maintenant lorsqu’elle pensait à la peinture. Des phrases lui venaient. Des visions lui venaient. Et de beaux tableaux. De belles phrases. Mais ce dont elle voulait s’emparer c’était la discordance qui agit sur les nerfs, la chose elle-même avant qu’on en ait rien tiré. Procurez-vous cela et recommencez par le commencement, se disait-elle avec désespoir en se plantant fermement devant son chevalet. C’était un misérable appareil et bien imparfait, se disait-elle, que cet appareil dont les hommes se servent pour peindre ou pour sentir ; il fait toujours défaut au moment critique ; il faut héroïquement l’obliger à continuer sa tâche. Elle regarda fixement, les sourcils froncés. C’était la haie, évidemment. Mais on n’obtient rien en se faisant trop pressant. On ne fait que s’éblouir en regardant la ligne du mur ou en songeant – elle portait un chapeau gris. Elle était d’une étonnante beauté. Qu’elle vienne si elle doit venir, cette chose-là, se dit-elle. Car il y a des moments où l’on ne peut ni penser ni sentir. Et si l’on ne peut ni penser ni sentir, où se trouve-t-on?»

To the Lighthouse, 1925

« The wind had blown the trail of smoke about; there was something displeasing about the placing of the ships.

The disproportion there seemed to upset some harmony in her own mind. She felt an obscure distress. It was confirmed when she turned to her picture. She had been wasting her morning. For whatever reason she could not achieve that razor edge of balance between two opposite forces; Mr Ramsay and the picture; which was necessary. There was something perhaps wrong with the design? Was it, she wondered, that the line of the wall wanted breaking, was it that the mass of the trees was too heavy? She smiled ironically; for had she not thought, when she began, that she had solved her problem?

What was the problem then? She must try to get hold of something tht evaded her. It evaded her when she thought of Mrs Ramsay; it evaded her now when she thought of her picture. Phrases came. Visions came. Beautiful pictures. Beautiful phrases. But what she wished to get hold of was that very jar on the nerves, the thing itself before it has been made anything. Get that and start afresh; get that and start afresh; she said desperately, pitching herself firmly again before her easel. It was a miserable machine, an inefficient machine, she thought, the human apparatus for painting or for feeling; it always broke down at the critical moment; heroically, one must force it on. She stared, frowning. There was the hedge, sure enough. But one got nothing by soliciting urgently. One got only a glare in the eye from looking at the line of the wall, or from thinking—she wore a grey hat. She was astonishingly beautiful. Let it come, she thought, if it will come. For there are moments when one can neither think nor feel. And if one can neither think nor feel, she thought, where is one? »

Virginia Woolf et Sir Leslie Stephen. 1902.

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