René Char

Relecture des Feuillets d’Hypnos après la Correspondance. 1943-1988 de René Char et Georges Mounin ( 2020. Éditée par Amaury Nauroy, Gallimard, 592 pages).

Il s’agit de notes écrites entre 1943 et 1944. Elles n’ont été publiées qu’à la fin de la guerre en avril 1946 dans la collection Espoir, dirigée par Albert Camus. Le recueil a d’abord été édité séparément, puis intégré dans Fureur et mystère ( Gallimard, septembre 1948). Il prend place entre Seuls demeurent ( Gallimard, février 1945) et Le Poème pulvérisé (Fontaine, 1947).

De 1939 à 1944, René Char interrompt ses publications littéraires, hormis quelques publications éparses de poèmes dans des revues.

René Char, Lettre à Georges Mounin. L’Isle 15 mars 1943.

« Depuis 1940, je n’ai rien fait imprimer estimant que la nausée ne s’accordait pas de la poésie, d’autres instruments étant plus efficaces pour abattre le rocher sur lequel trop de poètes se sont hissés et chantent, non gênés par l’équivoque, mariniers de la mélasse ! »

Démobilisé en juillet 1940, René Char rejoint sa ville natale L’Isle-sur-la-Sorgue. En septembre, il est dénoncé comme communiste auprès du préfet du Vaucluse, pour son activité politique antérieure, liée au Mouvement surréaliste. La police de Vichy perquisitionne son domicile le 20 décembre 1940. René Char s’éloigne et trouve refuge à Céreste (Basses-Alpes). Il entre dans la clandestinité et noue des rapports avec des résistants à Céreste, L’Isle-sur-la-Sorgue, Aix, Avignon et Digne. En 1942, Il adhère à l’Armée secrète (A.S.) et prend le nom de Capitaine Alexandre . Dès 1942, il effectue les premiers sabotages contre l’armée d’occupation italienne. De l’été 1943 à l’été 1944, il est à la tête du Service Action Parachutage de la zone Durance. La S.A.P. Basses-Alpes a réceptionné cinquante-trois parachutages et constitué vingt et un dépots d’armes ainsi qu’un réseau de communications radio et un système interdépartemental de transports clandestins.

Il se surnomme alors Hypnos, dieu du sommeil. Il incarne l’homme qui veille durant l’hiver et la nuit. La Résistance en sommeil peut s’éveiller à tout moment. Son surnom inspire en partie le titre de l’ouvrage. Il est dédié à Albert Camus, ami de René Char. On peut trouver des points communs avec les idées développées dans L’Homme révolté (Gallimard, 1951).

Journal de guerre, agenda, livre de bord. Les poèmes prennent la forme de courtes notes, voire d’aphorismes. Certaines de ces 237 notes poétiques se rattachent à la maxime tandis que d’autres relatent avec précision les actions des Résistants, sous forme de courts récits ou de témoignages.
«L’écriture, c’est de la respiration de noyé.» (Lettre à Paul Éluard, décembre 1929 ou janvier 1930, collection particulière, citée par Jean-Claude Mathieu, La Poésie de René Char ou le sel de la splendeur. I. Traversée du surréalisme, Paris, José Corti, 1984, p. 120.)

Le Monde des Livres, 24 décembre 2020
Correspondance. « Correspondance. 1943-1988 », de René Char et Georges Mounin.
Il y aurait tant de raisons de lire toutes affaires cessantes la correspondance que René Char entretint avec Georges Mounin, auteur, en 1946, du premier essai sur son œuvre (Avez-vous lu Char ?), et futur linguiste : la profondeur de leurs échanges, leur inévitable divergence à partir de 1948, pour raisons idéologiques (Char opposant à la tyrannie communiste une fervente exigence morale, face à un Mounin stalinien), ou le percutant regard que le poète jette sur ses contemporains… Mais une seule suffit : le verbe fulgurant de Char, son intransigeance face à toute forme de récupération. Qu’un homme ayant lutté par les armes contre les nazis ait ainsi ignoré tout enrégimentement fascine. La force de Char fut de refuser « [s]a confiance en l’homme entreprenant pour ne lui accorder que [s]on amour et quelquefois [s]on horreur ». Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »)

Quelques exemples:

22 AUX PRUDENTS : Il neige sur le maquis et c’est contre nous chasse perpétuelle. Vous dont la maison ne pleure pas, chez qui l’avarice écrase l’amour, dans la succession des journées chaudes, votre feu n’est qu’un garde-malade. Trop tard. Votre cancer a parlé. Le pays natal n’a plus de pouvoirs.

32 Un homme sans défauts est une montagne sans crevasses. Il ne m’intéresse pas.
(Règle de sourcier et d’inquiet.)

48 Je n’ai pas peur. J’ai seulement le vertige. Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi. L’affronter horizontalement.

59 Si l’homme ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.

72 Agir en primitif et prévoir en stratège.

79 Je remercie la chance qui a permis que les braconniers de Provence se battent dans notre camp. La mémoire sylvestre de ces primitifs, leur aptitude pour le calcul, leur flair aigu pour tous les temps, je serais surpris qu’une défaillance survînt de ce côté. Je veillerai à ce qu’ils soient chaussés comme des dieux !

104 Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.

124 LA-FRANCE-DES-CAVERNES

169 La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

186 Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ?

193 L’insensibilité de notre sommeil est si complète que le galop du moindre rêve ne parvient pas à le traverser, à le rafraîchir. Les chances de la mort sont submergées par une inondation d’absolu telle qu’y penser suffit à faire perdre la tentation de la vie qu’on appelle, qu’on supplie. Il faut beaucoup nous aimer, cette fois encore, respirer plus fort que le poumon du bourreau.

197 Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue.

237 Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.

George Steiner évoque René Char (alias « Capitaine Alexandre » dans la résistance)
et le Feuillet d’Hypnos 138 .

https://debraisesetdombre.com/tag/resistance/

Portrait de René Char. 1934. Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Don de Marc Engelhard.

2 réponses sur “René Char”

  1. “je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir -pour combien de temps?- un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer.” (René Char. Recherche de la base et du sommet)

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