
Fabrice Gaignault. Un livre (un livre dans la vie de Primo Levi). Arléa. La Rencontre. 2025
” La poésie. À Buchenwald, le résistant aveugle Jacques Lusseyran n’avait conservé e,n mémoire qu’un poème de Baudelaire, ” La mort des amants “. il le récita un jour et se vit aussitôt entouré d’une multitude de prisonniers, hongrois pour la plupart, ne parlant pas français. ” Et des dizaines de voix ronflantes, grinçantes, caressantes, répétèrent : Les flammes mortes… “
Il faut imaginer Jacque Lusseyran, aveugle, récitant à ses camarades étrangers, regroupés en cercle autour de lui, cette ode funèbre à l’amour envolé et la renaissance après la mort, terrassée :
La Mort des amants (Charles Baudelaire)
Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux;
Et plus tard un ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
Les Fleurs du Mal. 1857. ”

