
Après Jules Laforgue et Charles Cros, je lis et relis d’autres poètes de cette époque. Tristan Corbière fait partie de ces auteurs rebelles (comme Lautréamont, Mallarmé, Rimbaud, Nouveau) qui ont révolutionné la poésie française dans la seconde partie du XIX e siècle. Après 1870, ils expriment autrement leur dégoût du monde tel qu’il va.

Cinq poèmes choisis dans Les Amours jaunes (1873) :
Le Crapaud
Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
… Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…
– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –
… Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.
( Ce soir, 20 juillet.
Paria
Qu’ils se payent des républiques,
Hommes libres ! – carcan au cou –
Qu’ils peuplent leurs nids domestiques !…
– Moi je suis le maigre coucou.
– Moi, – coeur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre…
Que me chante leur Liberté,
À moi ? toujours seul. Toujours libre.
– Ma Patrie… elle est par le monde ;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout…
Ma patrie est où je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds – quand je suis debout.
– Quand je suis couché : ma patrie
C’est la couche seule et meurtrie
Où je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans âme ;
Et ma moitié : c’est une femme…
Une femme que je n’ai pas.
– L’idéal à moi : c’est un songe
Creux ; mon horizon – l’imprévu –
Et le mal du pays me ronge…
Du pays que je n’ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou…
– Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n’importe où.
Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne :
C’est la brise dans mes cheveux…
Et, dans n’importe quelle langue ;
Je puis subir une harangue ;
Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride :
C’est l’air. L’air est à moi partout.
Et ma parole est l’écho vide
Qui ne dit rien – et c’est tout.
Mon passé : c’est ce que j’oublie.
La seule chose qui me lie
C’est ma main dans mon autre main.
on souvenir – Rien – C’est ma trace.
Mon présent, c’est tout ce qui passe
Mon avenir – Demain… demain
Je ne connais pas mon semblable ;
Moi, je suis ce que je me fais.
– Le Moi humain est haïssable…
– Je ne m’aime ni ne me hais.
– Allons ! la vie est une fille
Qui m’a pris à son bon plaisir…
Le miens, c’est : la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.
– Des dieux ?… – Par hasard j’ai pu naître ;
Peut-être en est-il – par hasard…
Ceux-là, s’ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.
– Où que je meure : ma patrie
S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,
Assez grande pour mon linceul…
Un linceul encor : pour que faire ?…
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien là tout seul…
Heures
Aumône au malandrin en chasse
Mauvais oeil à l’oeil assassin !
Fer contre fer au spadassin !
– Mon âme n’est pas en état de grâce ! –
Je suis le fou de Pampelune,
J’ai peur du rire de la Lune,
Cafarde, avec son crêpe noir…
Horreur ! tout est donc sous un éteignoir.
J’entends comme un bruit de crécelle…
C’est la male heure qui m’appelle.
Dans le creux des nuits tombe : un glas… deux glas
J’ai compté plus de quatorze heures…
L’heure est une larme – Tu pleures,
Mon coeur !… Chante encor, va – Ne compte pas.
Rescousse
Si ma guitare
Que je répare,
Trois fois barbare :
Kriss indien,
Cric de supplice,
Bois de justice,
Boîte à malice,
Ne fait pas bien…
Si ma voix pire
Ne peut te dire
Mon doux martyre…
– Métier de chien ! –
Si mon cigare,
Viatique et phare,
Point ne t’égare ;
– Feu de brûler…
Si ma menace,
Trombe qui passe,
Manque de grâce;
– Muet de hurler…
Si de mon âme
La mer en flamme
N’a pas de lame ;
– Cuit de geler…
Vais m’en aller !
Rondel
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !
Entends-tu leurs pas ?… Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds.
Dors : il pèse peu, ton faix d’immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Sources
Tristan Corbière. Les Amours jaunes. Paris, GF Flammarion, 2018. Présentation par Jean-Pierre Bertrand.
Jean-Luc Steinmetz. Tristan Corbière. Une vie à-peu-près. Fayard, 2011.
Tristan Corbière (Édouard-Joachim Corbière) est né le 18 juillet 1845 au manoir de Coat-Congar à Ploujean (qui fait partie aujourd’hui de Morlaix, dans le Finistère). C’est le fils aîné de Marie-Angélique Aspasie Puyo (1826-1891) et d’Édouard Corbière (1793-1875), célèbre marin, aventurier, journaliste et romancier maritime.
Dès 14 ans, il souffre de rhumatisme articulaire.
Il fréquente le lycée impérial de Saint-Brieuc, puis celui de Nantes. C’est un élève médiocre et indocile qui ne passera pas le baccalauréat pour raisons de santé, semble-t-il.
De 1863 à 1870, il vit dans la maison de vacances de ses parents à Roscoff, à une trentaine de kilomètres de Morlaix. Il vit seul, dessine, écrit et fréquente les marins. Il navigue sur son cotre, Le Négrier (titre du plus célèbre roman de son père, publié en 1834) et sur son yacht, Le Tristan. Il rêve de devenir marin. Il se livre à des excentricités. Les habitants du village le surnomment l’« Ankou », c’est-à-dire le spectre de la mort, en raison de sa maigreur et de son allure disloquée. C’est entre armor, amor et la mort qu’il écrit des poèmes.
En 1871, il fréquente le comte Rodolphe de Battine et sa maîtresse d’origine italienne, Josefina Armida Cuchiani (nom de théâtre : Herminie). Le poète s’éprend d’elle. Elle sera Marcelle dans ses poèmes. Il voyage à Paris et en Italie.
Il adopte le prénom de Tristan, pour « Triste en corps bière ». On donne parfois une autre interprétation possible : Triste en Corbière, triste en lui-même.
En 1873, il publie neuf poèmes dans La Vie parisienne et en août de la même année, il confie à Glady frères éditeurs, obscurs libraires spécialisés dans les écrits érotiques, la publication à compte d’auteur d’un recueil de cent un poèmes, Les Amours jaunes, tiré à quatre cent quatre-vingt-dix exemplaires. La presse n’en rend quasiment pas compte.
En décembre 1874, il est retrouvé inanimé dans son appartement parisien à Montmartre. Il est emmené à la clinique Dubois. Il souffre de pneumonie et de rhumatisme. Il écrit à sa famille : « Je suis à Dubois dont on fait les cercueils. »
Il meurt, peut-être tuberculeux, le 1 mars 1875 à Morlaix. Il n’a pas trente ans. Jules Laforgue, lui, est mort à 27 ans.
Huit ans plus tard, Verlaine publie deux séries des Poètes maudits dans la revue Lutèce le 24 août 1883, puis en volume chez Vanier l’année suivante. Trois poètes font l’objet de longues notices : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. En 1884, Joris-Karl Huysmans inscrit dans À rebours, par l’intermédiaire de son héros Des Esseintes, Corbière parmi les grands poètes de son temps. C’est le début d’une reconnaissance posthume.
Les surréalistes, tout comme Julien Gracq, n’aiment pas Jules Laforgue, mais revendiquent la poésie de Tristan Corbière.

Portrait de Tristan Corbière (Félix Vallotton). Paru dans Le Livre des masques de Remy de Gourmont. 1896.