Razzia (Nabil Ayouch)

Vu mardi 17 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel):
Razzia (2017) 119 min. Réal.: Nabil Ayouch. Sc: Nabil Ayouch et Maryam Touzani. Dir. Photo: Virginie Surdej. Int: Maryam Touzani, Ariel Worthalter, Abdelilah Rachid, Amine Ennaji, Dounia Binebine.

Much Loved en 2015 avait provoqué des remous dans la société marocaine et avait été interdit de projection pour pornographie. Le réalisateur, franco-marocain né à Sarcelles en 1969, et l’actrice principale, Loubna Abidar, avaient même reçu des menaces de mort. Nabil Ayouch revient aujourd’hui avec Razzia sur les contradictions de la société marocaine. Il choisit un récit choral, un peu comme Alejandro González Iñarritu dans Babel (2006). Il se centre sur le parcours de cinq personnages, tiraillés entre tradition et modernité et soumis au regard pas toujours bienveillant des autres. Il choisit deux périodes essentielles de l’histoire récente du Maroc: 1982 avec l’imposition de l’arabe dans l’enseignement (comme en Algérie et en Tunisie) et 2015 qui connut une vague importante de censure qui s’opposait au désir de liberté de la jeunesse.

La volonté de Nabil Ayouch de représenter la grande diversité de la population du pays fait que le spectateur perd peu à peu le fil de ces histoires. J’ai surtout été touché par l’épisode qui se passe dans un village des montagnes de l’Atlas. Le paysage est d’une très grande beauté. Un maître d’école bienveillant parle à ses jeunes élèves de la lune, du soleil, de l’immensité de l’univers dans leur langue. L’obligation faite d’enseigner en arabe classique que les enfants berbères ne comprennent pas fait disparaître le sens des mots et du monde. Les épisodes qui se déroulent à Casablanca m’ont paru plus confus et convenus, même si on sent bien le dynamisme de cette métropole que le réalisateur présente comme une ville-monde et une ville-tombeau. Le personnage de Maryam Touzani est aussi attachant. Très belle, elle n’a pas honte de son corps malgré les injonctions de son mari égoïste qui la bride. Lors des dernières images, on la voit, enceinte, s’avancer vers l’océan. L’évocation du film de Michael Curtiz Casablanca (1942) rythme aussi le film. Il ne faut pas oublier que ce classique du cinéma américain était déjà un film de résistance.

L’épigraphe du film est: «Heureux ceux qui peuvent agir selon ses désirs.» (Proverbe berbère)

Le film est sorti au Maroc le 14 février 2018 et remporte un grand succès.

https://www.youtube.com/watch?v=FLaITh9PFZQ

Il figlio, Manuel (Dario Albertini)

Vu lundi 16 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel):

Il figlio, Manuel (Manuel) (2017) 97 min. Réal.: Dario Albertini. Sc: Dario Albertini et Simone Ranucci . Dir. Photo: Giuseppe Maio. Int: Andrea Lattanzi, Francesca Antonelli, Giulia Elettra Gorietti, Raffaella Rea, Renato Scarpa, Luciano Miele, Alessandri Di Carlo, Frankino Murgia.

Manuel vient d’avoir 18 ans et va quitter le foyer pour jeunes où il a vécu ces dernières années. Sa mère est incarcérée depuis cinq ans pour une raison jamais révélée. La liberté retrouvée aura pour Manuel un goût amer. Il erre dans les rues de son quartier, dans la banlieue de Rome, mais essaie de devenir un adulte responsable. Pour que sa mère que l’on sent très fragile obtienne l’assignation à résidence, il doit prouver aux autorités qu’il pourra la prendre en charge. Dès le début, on voit sa capacité à s’occuper des autres. Il prend dans ses bras une petite fille endormie, pousse une voiturette qui n’arrive pas à démarrer, remet de l’ordre dans l’appartement familial, rencontre l’avocat de sa mère, accepte un travail chez un boulanger, répond aux questions d’une assistante sociale peu amène.

Cet adolescent est tiraillé entre son devoir filial et ses rêves d’évasion, entre ses obligations sociales et ses aspirations personnelles. Il agit, mais parle peu. C’est un grand échalas, mais il a encore tout d’un enfant. L’angoisse l’étouffe à certains moments du film. Il est tenté par la fuite, mais n’abandonnera pas.

Le photographe et vidéaste romain Dario Albertini, 43 ans, a réalisé là son premier long métrage de fiction. Son documentaire de 2014, La Repubblica dei Ragazzi , a servi de point de départ à ce film. Il figlio, Manuel a obtenu 3 prix lors du Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier 2017: l’Antigone d’or, décerné par le Jury, le Prix de la critique et le prix Nova.

L’interprétation d’Andrea Lattanzi est remarquable. La mise en scène du réalisateur qui suit avec soin les personnages secondaires que Manuel rencontre est délicate. Il utilise avec habileté et efficacité plans-séquences, ellipses et non-dits. On pense par moments aux grands films italiens néo-réalistes des années 50. Une jolie scène évoque aussi Baisers volés (1968) de François Truffaut.

https://www.youtube.com/watch?v=7Oc6q-ff8jk

Continental Films (Christine Leteux)

J’ai terminé la lecture de Continental Films (Cinéma français sous contrôle allemand) de Christine Leteux, Edition la Tour Verte, 2017. Préface de Bertrand Tavernier.
C’est un bon livre qui permet de mieux connaître cette période essentielle du cinéma français, loin des clichés et des préjugés.
Des metteurs en scène de renom ont travaillé pour la Continental, société à capitaux allemands installée en France et dirigée par le nazi Alfred Greven: Christian-Jaque, Henri Decoin, Maurice Tourneur, André Cayatte, Henri-Georges Clouzot, Albert Valentin.
Des scénaristes aussi : Charles Spaak, Jean-Paul Le Chanois, Carlo Rim, Jean Aurenche, Louis Chavance. Christine Leteux insiste également sur le rôle des techniciens.
Bertrand Tavernier montre bien dans son introduction que «le cinéma français avait bien continué à exister sous l’Occupation.» Il fallait bien vivre … et certains résistaient. Il a évoqué aussi cette période dans son film, Laissez-passer, inspiré par les mémoires du cinéaste Jean Devaivre (1912-2004) On peut rappeler que les deux vedettes de Poil de Carotte (1932) de Julien Duvivier, Harry Baur et Robert Lynen, ont été assassinées par les Allemands, dans des conditions différentes, bien sûr. Tavernier termine sa préface par cette citation de Romain Rolland (Jean-Christophe 1904-1912): «Un héros, je ne sais pas trop ce que c’est, mais vois-tu, j’imagine, un héros, c’est quelqu’un qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas.»

Le DVD du réalisateur français, Voyage à travers le cinéma français, m’attend encore. Une citation de Martin Scorsese sur la boîte: «Vous êtes persuadé de connaître tout ça par coeur et arrive Tavernier nous révélant la beauté pure.»

Robert Lynen, acteur et résistant (1920-1944). Fusillé le 1 avril à Karlsruhe par les nazis.

La Prière (Cédric Kahn)

Vu mercredi 11 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel) :
La Prière (2017) 107 min. Réal.: Cédric Kahn. Sc: Fanny Burdino, Samuel Doux, Cédric Kahn d’après une idée originale d’Aude Walker. Dir. Photo: Yves Cape. Int: Anthony Bajon, Damien Chapelle, Alex Brendemühl, Louise Grinberg, Antoine Amblard, Maïté Maille, Hanna Schygulla.

https://www.youtube.com/watch?v=Y1bR6hCyMqM

Le mois dernier, je m’étonnais du nombre de films français traitant de la religion. J’avais été déçu par L’Apparition de Xavier Giannoli. En revanche, La Prière  de Cédric Kahn m’a convaincu par sa mise en scène rigoureuse et dépouillée. Il me semble être dans la lignée de Silence (2016) de Martin Scorsese, adaptation du roman historique éponyme de Shusaku Endo (1966).

Thomas est un toxicomane de vingt-deux ans. On ne sait quasiment rien de son passé si ce n’est qu’il vient de Bretagne. Pour sortir de sa dépendance à l’héroïne, il rejoint une communauté catholique d’anciens drogués isolée dans la vallée du Trièves en Isère. Cette communauté, aux allures de secte, impose  à ces jeunes gens un changement de vie radical. La prière, le travail et la vie en groupe doivent les sortir de la drogue . Cédric Kahn nous raconte l’histoire d’une reconstruction, d’une résurrrection.

L’utilisation de la même aria Bist du bei mir, composée par le musicien allemand Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1749) dans son opéra Diomède, ou l’innocence triomphante (1718), longtemps attribuée à Jean-Sébastien Bach rythme le film. On l’entend à trois moments très importants: quand Sybille, la fille d’un couple de voisins qui aide la communauté, ramène Thomas vers ce refuge; quand, Thomas, lors d’une excursion en montagne avec le groupe est miraculeusement (?) guéri de sa blessure au genou alors qu’il s’est perdu et a chuté lourdement; quand il change d’avis, s’échappe du chemin qui allait l’emmener au séminaire et décide de retrouver Sybille qui travaille sur un chantier archéologique en Espagne.

Le film est inspiré d’expériences réelles et de communautés existantes comme le Cenacolo. Cédric Kahn s’est servi de nombreux témoignages recueillis par ses co-scénaristes, Fanny Burdino et Samuel Doux. Le réalisateur nous montre un voyage de la mort vers la vie. Ce n’est pas tant la foi qui sauve Thomas que l’amitié des autres pensionnaires et l’amour de Sybille qui va l’aider à chaque étape à prendre les bonnes décisions. Cédric Kahn, qui est agnostique,  laisse le spectateur libre d’interpréter chaque épisode à son gré. La nature joue un grand rôle dans ce film, comme dans le précédent, Vie sauvage (2014). Le rude paysage alpestre avec le froid, la neige, le brouillard, les rochers, la lune s’oppose au lumineux paysage méditerranéen avec le soleil, la lumière, la mer.

Les acteurs sont excellents: particulièrement Anthony Bajon (Ours d’argent du meilleur acteur à la Berlinale 2018), Damien Chapelle, Alex Brendemühl, Louise Grinberg et Hanna Schygulla. J’aime les films de Cédric Kahn car ils sont ancrés dans une réalité sociale et traitent de questions existentielles. Ses personnages ne sont jamais manichéens.

Filmographie de Cédric Kahn:
1991: Bar des rails.
1994: Trop de bonheur (version cinéma du téléfilm réalisé pour Arte intitulé Bonheur dans la série Tous les garçons et les filles de leur âge).
1996: Culpabilité zéro (téléfilm).
1998: L’Ennui.
2001: Roberto Succo.
2004: Feux rouges.
2005: L’Avion.
2009: Les Regrets.
2012: Une vie meilleure.
2014: Vie sauvage.
2018: La Prière.

Bist du bei mir: Camerata Budapest est dirigée par Laszlo Kovacs, et est accompagnée de Ingrid Kertesi (soprano)

Paroles (G.-H. Stöltzel)
Bist du bei mir, geh’ ich mit Freuden
zum Sterben und zu meiner Ruh’.
Ach, wie vergnügt wär’ so mein Ende,
es drückten deine schönen Hände mir die getreuen Augen zu!

Traduction:
Si tu restes avec moi, alors j’irai en joie
Vers ma mort et mon doux repos.
Ah! comme elle serait heureuse, ma fin,
Tes jolies mains fermant mes yeux fidèles!

Lady Bird (Greta Gerwig)

Vu dimanche 1 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel) :
Lady Bird (2017) 94 min. Réal. et Sc.: Greta Gerwig. Dir. Photo: Sam Lévy. Int: Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Timothée Chalamet, Beanie Feldstein, Lois Smith, Stephen Mc Kinley, Odeya Rush.

2002 dans la ville de Sacramento (capitale de l’état de Californie) après le 11 septembre. Christine «Lady Bird» Mc Pherson est une adolescente de 17 ans qui se bat pour ne pas ressembler à sa mère, infirmière psychiatrique qui travaille sans répit pour garder sa famille à flot après que le père, dépressif depuis de nombreuses années, a perdu son emploi. «Lady Bird», perdue entre ses premiers ébats amoureux, veut s’éloigner de sa ville et de sa famille pour aller étudier à New York.

Lady Bird peut se traduire par coccinelle ou demoiselle. C’est le surnom que Christine McPherson s’est choisi. Il fait d’elle ce qu’elle n’est pas: une dame, un oiseau, la bête à bon Dieu qui est en anglais l’animal de la Vierge. Ce sobriquet représente tout ce qu’elle veut quitter: la virginité, l’école catholique et ses sacrements, Sacramento, sa ville natale mortifère.

La cinéaste, native aussi de cette ville, évoque une citation de la romancière Joan Didion, née aussi là en 1934 :« Quiconque parle d’hédonisme californien n’a jamais passé Noël à Sacramento.» La Californie n’est pas le paradis qu’elle représente pour beaucoup.

Le film est construit en courtes séquences. Les changements de ton sont nombreux. Il s’ouvre sur Lady Bird et sa mère qui rentrent chez elles après une visite à la faculté proche où la jeune fille va s’inscrire. Toutes les deux pleurent en écoutant la fin du roman de de John Steinbeck, “Les Raisins de la colère” (1939). C’est un moment de communion plutôt rare. En effet, elles ne cessent de s’affronter tout au long du film. Ces deux femmes sont pourtant assez semblables. Greta Gerwig affirme: «Les Raisins de la colère est pour moi une œuvre majeure qui m’a aidée à comprendre la Californie, et l’origine de la plupart des gens qui peuplent l’univers de ce film. C’est sûrement aussi l’histoire de la famille de Lady Bird. Sacramento se situe dans une vallée agricole où de nombreux fermiers se sont exilés pendant la Grande Dépression”.

La plupart des personnages sont attachants. Christine cherche à fuir sa ville, sa famille comme beaucoup d’adolescents de 17 ans. Marion, la mère, tient la famille à bout de bras. L’affrontement entre les deux femmes constitue le centre du film. Le père, lui, lutte depuis des années contre la dépression comme le père Leviatch, l’animateur du groupe de théâtre. La différence entre les classes sociales apparaît nettement. Les difficultés économiques ne sont pas gommées comme souvent dans le cinéma américain ou français. Christine envie les autres jeunes qui ont ce qu’elle n’a pas. Sa famille habite du mauvais côté de la voie ferrée.

Christine réussira à intégrer une université de l’Est et bénéficiera d’une bourse et de l’aide de ses parents. L’épilogue du film a lieu donc à New York. Lady Bird redevient Christine et laisse un message sur le répondeur de ses parents. Elle ne perçoit la beauté des choses que quand elles ne sont plus là. Le cercle est bouclé.

Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Lois Smith, Stephen Mc Kinley sont d’excellents acteurs. Lois Smith, qui intreprète avec humour le rôle de Soeur Sarah Joan, jouait déjà dans A l’Est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Elle suggère à Christine que l’attention que l’on prête aux êtres, aux choses, au réel, est une forme de l’amour. On peut penser à la philosophe Simone Weil qui dans La condition ouvrière (1937) dit :
« Ce n’est pas vainement qu’on nomme attention religieuse la plénitude de l’attention. La plénitude de l’attention n’est pas autre chose que la prière. »

Filmographie de Greta Gerwig:
2008: Nights and Weekends (co-réalisé avec Joe Swanberg)
2017: Lady Bird

La Belle et la Belle (Sophie Fillières)

Vu dimanche 25 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :

La Belle et la Belle (2018) 95 min. Réal. et Sc.: Sophie Fillières . Int: Sandrine Kimberlain, Agathe Bonitzer, Melvil Poupaud, Lucie Desclozeaux, Laurent Bateau, Brigitte Roüan .

Margaux, 20 ans, fait la connaissance de Margaux, 45 ans. Tout les unit. En réalité, elles ne forment qu’une seule et même personne, à deux âges différents de leur vie…On les voit d’abord séparément. La Margaux plus âgée est professeur d’histoire-géographie et vit à Lyon. Elle bénéficie d’un congé de formation pour préparer l’Agrégation. La plus jeune étudie peu et vit au jour le jour avec plusieurs petits amis. Elle finissent par se rencontrer dans la salle de bains de leur amie, Esther, lors d’une fête. Le personnage masculin (Melvil Poupaud) est à la fois l’amour de jeunesse de Margaux quadragénaire et l’amant de passage de la jeune Margaux.

L’histoire n’a aucun interêt. Il s’agit d’un surréalisme de pacotille, d’une comédie très laborieuse. Les répétitions et les coquetteries abondent. Les personnages sont dans l’ensemble superficiels et creux. Ils n’ont aucune réalité sociologique. Les acteurs ne jouent pas très bien. Seul a attiré mon attention le personnage d’Esther, bien interprété par Lucie Desclozeaux. Margaux vient de Lyon assister à son enterrement (!). Je peux aussi souligner un travail assez intéressant sur la langue .

Mais, je ne vois nulle part une réflexion sur la vie, le temps qui passe, les expériences et les épreuves. Je perçois à tout instant, en revanche, le manque de rythme. On pourrait conseiller aux réalisatrices et réalisateurs français  actuels de revoir quelques-unes des comédies de Howard Hawks ou de Billy Wilder, par exemple.

https://www.youtube.com/watch?v=bLghvEJAMgc

Filmographie de Sophie Fillières:
1994: Grande Petite
2000: Aïe
2005: Gentille
2009: Un chat un chat
2014: Arrête ou je continue
2017: La Belle et la Belle

L’Apparition (Xavier Giannoli)

Vu dimanche 18 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :
L’Apparition (2018) 137 min. Réal.: Xavier Giannoli. Sc: Xavier Giannoli en collaboration avec Jacques Fieschi et Marcia Romano. Dir. Photo: Éric Gautier. Musique: Arvo Pärt et Georges Delerue. Int:Vincent Lindon, Galatéa Bellugi, Patrick d’Assumçao, Anatole Taubman, Elina Löwensohn, Claude Lévèque, Gérard Dessalles, Bruno Georis, Alicia Hava, Candice Bouchet.

Jacques, reporter de guerre chevronné à Ouest France, vient de perdre son coéquipier photographe dans une mission de guerre. Il revient chez lui traumatisé et a des problèmes auditifs à cause de la déflagration. Il reçoit un jour un coup de téléphone du Vatican. Dans la région de Gap (Hautes-Alpes), une jeune fille de 18 ans affirme avoir eu une apparition de la Vierge Marie. La rumeur s’est vite répandue. Le phénomène a pris une grande ampleur. Des milliers de pèlerins viennent désormais se recueillir sur le lieu des apparitions présumées. Jacques qui n’a rien à voir avec ce monde-là accepte de faire partie d’une commission  qui va mener une «enquête canonique» et essayer de faire la lumière sur ces événements.

Le film est divisé en six chapitres. Plusieurs histoires se mêlent à l’intrigue principale. Xavier Giannoli s’intéresse souvent à l’imposture. Ici, il sort beaucoup de cartes, mais passe à côté de l’essentiel. Il  perd le fil. Il étire le temps, ce qui finit par créer un certain ennui chez le spectateur. Le film me semble manquer de force émotionnelle. J’ai du mal à croire que Jacques, ce personnage bien ancré dans la réalité, soit presque touché par la grâce. Galatéa Belluggi est convaincante dans son rôle, mais Vincent Lindon, que j’apprécie le plus souvent, joue ici presque uniquement de sa présence physique. Il oublie qu’un grand acteur doit aussi varier son jeu et articuler.

Moi qui pourrais parfaitement affirmer comme Luis Buñuel: «Soy ateo, gracias a Dios.», je m’étonne un peu de la floraison ces derniers temps de films français traitant de la religion catholique. Tout le monde n’est pas Carl Dreyer, Ingmar Bergman, Roberto Rossellini, Pier Paolo Pasolini ou même Martin Scorsese.

Filmographie de Xavier Giannoli :
2003: Les Corps impatients.
2005: Une aventure.
2006: Quand j’étais chanteur.
2008: À l’origine.
2012: Superstar.
2015: Marguerite.
2018: L’Apparition.

https://www.youtube.com/watch?v=81FxWiDWJDc

Renée Falconetti (1892-1946) La Passion de Jeanne d’Arc (Carl Theodor Dreyer) 1927.

Les heures sombres (Joe Wright)

Vu lundi 12 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :

Les heures sombres (Darkest Hour) (2017) 1h52 Réal.: Joe Wright. Sc: Anthony McCarten. Dir. Photo: Bruno Delbonnel. Int: Gary Oldman, Kristin Scott Thomas Stephen Dillane, Lily James, Ronald Pickup.

Le film se déroule entre le 9 mai 1940 (la veille de l’offensive allemande) et fin mai 1940. Après la démission de Neville Chamberlain, le 10 Mai 1940, Winston Churchill devient Premier ministre du Royaume-Uni, à 65 ans. Le Parti conservateur l’a choisi par défaut. Lord Halifax, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, et l’ancien Premier ministre, sont favorables à des pourparlers de paix avec Hitler.

On suit Winston Churchill qui doit assumer des choix difficiles. La guerre éclair refoule les 300 000 hommes de l’armée britannique à Dunkerque. Le Premier ministre ordonne le sacrifice d’une unité chargée d’une diversion et la mobilisation de toutes les embarcations civiles possibles pour secourir l’ armée anglaise encerclée. L’«opération Dynamo » commence le 26 mai. Avant son discours devant le parlement, Churchill décide de suivre les conseils du roi George VI, qui ne l’aime pas, mais se rapproche peu à peu de lui: prendre l’avis des gens de la rue et s’appuyer sur eux. Il descend dans le métro. Scène assez fantaisiste. Il se rend compte de la détermination des Britanniques. Il s’oppose à son cabinet de guerre où figurent les opposants à sa politique. Il s’adresse au grand cabinet (membres de son groupe) , puis à la chambre des députés, où même Neville Chamberlain va l’appuyer L’union nationale est possible. Les anglais vont résister.

La mise en scène est précieuse, voire chichiteuse: ralentis, longs travellings, mouvements de caméra improbables. Les couleurs sont d’une rare laideur. Bien sûr, c’est la guerre. «[Je n’ai à offrir que] Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur», dit Winston Churchill le 13 mai 1940 devant la Chambre des Communes, après sa nomination. L’expression est empruntée à Giuseppe Garibaldi.

Gary Oldman cabotine tant et plus pour pouvoir enfin avoir l’Oscar du meilleur acteur. Opération réussie. Heureusement, Kristin Scott Thomas sauve un peu la mise. Elle est excellente dans le rôle pourtant ingrat de Clementine Churchill.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19574289&cfilm=246284.html

Filmographie de Joe Wright
2005: Orgueil et Préjugés (Pride & Prejudice)
2007: Reviens-moi (Atonement)
2009: Le Soliste(The Soloist)
2011: Hanna
2012: Anna Karénine (Anna Karenina)
2015: Pan
2017: Les Heures sombres (Darkest Hour)

L’insulte (Ziad Doueiri)

Vu dimanche 11 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :

L’insulte (2017) 1h52 Réal.: Ziad Doueiri. Coproduction franco-libanaise. Sc: Joelle Touma, Ziad Doueiri. Int: Adel Karam (Toni Hanna), Kamel El Basha (Yasser Abdallah Salameh), Diamand Bou Abboud (Nadine Wehbe), Camille Salameh (Wajdi Wehbe), Rita Hayek (Shirine Hanna), Christine Salameh (Manal Salameh).

Dans le Beyrouth d’aujourd’hui, une insulte dégénère et conduit devant les tribunaux Toni, chrétien libanais, propriétaire d’un garage, et Yasser, réfugié palestinien, contremaître sur un chantier voisin. Le film se transforme en film de procès avec ses tensions, ses oppositions, ses révélations surprenantes. Les deux avocats qui s’opposent sont un père et sa fille. Cette situation mène le Liban au bord de l’explosion communautaire et sociale. A la fin, les deux hommes finissent par se regarder en face.

Le film est mené comme un thriller intense et efficace. Les deux acteurs sont très bons et complémentaires. Kamel El Basha joue avec retenue – il a obtenu la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise 2017) – et Adel Karam avec fougue et colère. Le film a aussi été nominé aux Oscars 2018 comme meilleur film étranger. Le film est un peu trop long et l’utilisation d’une musique tonitruante m’a semblé assez maladroite.

Le film rappelle des faits historiques que l’évolution du pays veut occulter:
– Le massacre de Damour, ville côtière située à environ 20 km au sud de Beyrouth, le 20 janvier 1976. 582 chrétiens, pour la plupart civils, furent assassinés, principalement par des milices palestiniennes. Ce fut une réaction contre un massacre précédent de réfugiés palestiniens par les milices des Phalanges libanaises. A la fin du film, Toni, qui  avait 6 ans lors de ces faits, reprend la route de Damour, retrouve sa maison abandonnée et se repose sous les bananiers de son enfance.
– Septembre Noir . Ce conflit débuta le 12 septembre 1970, lorsque la Jordanie du roi Hussein déclencha des opérations militaires contre les fedayins de l’OLP, dirigée par Yasser Arafat. La violence des combats fit plusieurs milliers de morts de part et d’autre, en majorité des civils palestiniens. Yasser a vécu ces événements.
– Le massacre de Sabra et Chatila fut commis du 16 au 18 septembre 1982 par les phalangistes chrétiens avec la bénédiction de l’armée israélienne, stationnée à proximité. Il y eut de 460 à 800 victimes. Ariel Sharon était alors Ministre de la défense d’Israël. «Sharon aurait dû tous vous exterminer», dit Toni à Yasser.

Ce conflit absurde entre les deux hommes est, bien sûr, la métaphore de celui plus général entre les différentes communautés qui composent le Liban. La loi d’amnistie, proclamée à la sortie de la guerre civile (1975-1990), a instauré une amnésie de fait.

Le réalisateur Ziad Doueiri vit en France. Il s’attaque au tabou des affrontements ethniques dans le Beyrouth d’aujourd’hui, encore meurtri par ce passé récent. Les chrétiens libanais coexistent avec les palestiniens dans une atmosphère tendue, comme si la guerre n’avait jamais vraiment pris fin. Ziad Doueiri appelle à la réconciliation, à l’oubli de cette fracture. Le film ose dire beaucoup de choses, déterrer le passé, renvoyer chacun à ses propres fautes. Le film a été un succès dans son pays, mais des critiques se sont aussi élevées.

En 2012, Ziad Doueiri a tourné L’Attentat, adapté du roman éponyme de Yasmina Khadra, publié en 2005, avec des acteurs israéliens, Evgenia Dodina et Ali Suliman . Il a exprimé son opposition au boycott d’Israël. Le 11 septembre 2017, de retour au Liban pour la sortie de L’insulte, il a été entendu pendant plusieurs heures par un tribunal militaire au Liban, en raison de ce tournage qui contrevenait à la législation libanaise.

https://www.youtube.com/watch?v=ltYa7uNuFvg

Filmographie de Ziad Doueiri.
1998: West Beyrouth.
2004: Lila dit ça.
2012: L’Attentat.
2017: L’Insulte.

2005: Sleeper Cell (série télévisée) – 1 épisode:Immigrant)
2016: Baron noir (série télévisée)

Il fut Assistant à la caméra notamment pour Quentin Tarantino dans les années 1990 pour les films Jackie Brown, Pulp Fiction et Reservoir Dogs.

Pentagon Papers (Steven Spielberg)

Vu dimanche 4 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :

Pentagon Papers (The Post) (2017) 1h55 Réal.: Steven Spielberg. Sc: Liz Hannah, Josh Singer. Int: Meryl Streep, Tom Hanks, Sarah Paulson, Bob Odenkirk, Tracy Letts, Bradley Whitford, Bruce Greenwood, Matthew Rhys, Jesse Plemons, David Cross, Michael Stuhlbarg, Zach Woods, Pat Healy, David Costabile.

Steven Spielberg revisite depuis longtemps le cinéma classique américain et ses différents genres. Il le fait en général avec talent. Cela change alors des grandes machines hollywoodiennes réservées aux adolescents décérébrés.

1987 Empire du soleil. Film de guerre.
1998 Il faut sauver le soldat Ryan. Film de guerre.
2005 Munich. Thriller politique.
2012 Lincoln. Film historique.
2015 Le Pont des Espions. Film d’espionnage.
2017 Pentagon Papers (The Post). Film sur le journalistime.

Après Les Hommes du président (1976), d’Alan J. Pakula, grand film de journalisme sur l’affaire du Watergate avec Robert Redford et Dustin Hoffman, il y a maintenant Pentagon Papers, qui écrit le chapitre précédent, le premier affrontement du Washington Post avec le pouvoir. Le titre original est The Post et Pentagon Papers est le titre «français». Le travail de traduction des distributeurs me laisse souvent perplexe.

En 1971, le Washington Post est un journal local que sa propriétaire, Katharine Graham (Meryl Streep), essaie d’introduire en Bourse. Il n’a pas l’importance du New York Times. C’est à celui-ci que l’analyste Daniel Ellsberg, un lanceur d’alerte avant la lettre, va remettre les rapports qu’il a photocopiés en secret et qui montre que, de 1945 à 1967, les différentes administrations américaines ont menti sur les possibilités de victoire des États-Unis au Vietnam. Le journal est censuré par la justice, sous la pression du Président Richard Nixon, pour avoir publié des informations classées secrètes. Le rédacteur en chef, Benjamin Bradlee (Tom Hanks) va récupérer ces informations. Le personnage de Benjamin Bradlee était interprété dans Les Hommes du président par Jason Robards.

Les deux grands acteurs que sont Meryl Streep et Tom Hanks se complètent à merveille dans ce film très américain. Spielberg utilise aussi avec justesse toute une panoplie d’acteurs venus des séries télévisées et qui jouent les seconds rôles.

Steven Spielberg a lu le scénario de Liz Hannah et de Josh Singer en février 2017. Le film était prêt en novembre, ce qui est assez inhabituel. Cette urgence s’explique probablement par l’importance de la presse et des médias pour faire barrage à l’administration Trump. Le film est un plaidoyer très efficace sur l’importance du contre-pouvoir que représente une presse libre et puissante. Le personnage de Kay Graham est aussi d’actualité dans le contexte de l’affaire Weinstein et des revendications féministes.

Certain spectateurs trouveront le message naïf et conservateur, mais il est aussi présent chez les grands cinéastes américains humanistes que furent Frank Capra, Richard Brooks ou Joseph L.Mankiewicz.

Je tiens à signaler aussi l’importance du projet lancé par Steven Spielberg après le tournage, en Pologne, de La Liste de Schindler (1993). Il avait décidé alors d’aller au-delà de son travail de cinéaste et d’enregistrer, sur cassettes vidéo, les récits de tous les derniers survivants de l’Holocauste dans le monde. Il avait créé pour cela la fondation «Survivors of the Shoah Visual History Foundation» qui voulait conserver l’histoire transmise par ceux qui l’ont vécue et qui ont réussi à survivre. Ce projet était financé par Steven Spielberg, MCA-Universal, NBC, Wasserman Foundation, Time-Warner.

https://www.cinemarivaux-macon.fr/film/202434/video/vo-fa1/