Place publique (Agnès Jaoui)

Vu dimanche 22 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel): Place publique (2018) 98 min. Réal.: Agnès Jaoui. Sc: Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui. Dir. Photo: Yves Angelo. Int: Jean-Pierre Bacri, Léa Drucker, Agnès Jaoui, Hélèna Noguerra, Kévin Azaïs, Nina Meurisse, Sarah Suco, Yvick Letexier alias Mister V., Olivier Broche, Frédéric Pierrot, Miglen Mirtchev, Eric Viellard, Evelyne Buyle.

Castro est un animateur de télévision sur le déclin. Son chauffeur, Manu, le conduit à la pendaison de crémaillère de la maison que sa productrice, Nathalie, vient d’acheter près de Paris. Hélène, sœur de Nathalie et ancienne femme de Castro, s’y rend aussi avec son compagnon actuel, un homme simple et modeste. Quand ils étaient jeunes, Castro et Hélène partageaient les mêmes idéaux, mais la vie les a changés. L’animateur est devenu un homme cynique, grincheux, jaloux, insupportable. Hélène n’a plus le sens des réalités. Leur fille, Nina, vient de publier son deuxième roman inspiré plus ou moins de la vie de ses parents. L’émission de Castro est menacée pour cause d’effritement de l’audimat. Hélène, inconsciente,  voudrait que son ancien mari y invite une réfugiée afghane. La fête se déroule toute la nuit malgré la colère des paysans voisins, importunés par le vacarme et la musique.

Le film commence par un saut en avant (flashforward). Dans la nuit, un homme s’avance menaçant et armé. Un jeune homme brise les deux rétroviseurs d’une belle voiture avec une énorme pierre. On entend une détonation. Fausse piste? Séquence suivante: dos à la caméra, Castro pisse au bord de la route près de sa voiture de luxe et de son jeune chauffeur personnel. L’autoradio déverse les paroles creuses du même personnage lors d’une entretien. Il affirme vieillir sereinement ce que toute la suite contredira. Dans sa voiture, son ex-femme, médusée, écoute le même programme.

Le film traite de thèmes bien actuels: le cynisme des célébrités du moment et leur nombrilisme, les smartphones omniprésents, le rôle des réseaux sociaux, les selfies envahissants, l’autofiction. Néanmoins, on ne peut pas ne pas penser à Marivaux, avec le parallèle entre maîtres et domestiques, et surtout aux deux films de Jean Renoir (Partie de campagne et La Règle du jeu). Kévin Azaïs et Sarah Suco nous rappellent les rôles tenus autrefois par Julien Carette et Suzy Delair dans le second classique, même s’ils sont beaucoup moins drôles.

Le film s’attarde un peu sur les nombreux personnages. Leur personnalité aurait pu être approfondie et enrichie. Les acteurs secondaires sont assez bien choisis.  Le passage d’un groupe à l’autre se fait plutôt habilement et naturellement. Les critiques des journaux ont pourtant étrillé le film en le comparant avec Le Sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache.   Mais, c’ est surtout le rythme de cette comédie noire qui pèche. Nous n’avons pas non plus l’impression que les scénaristes donnent vraiment sa chance à chaque personnage.

Filmographie d’Agnès Jaoui.
2000: Le Goût des autres.
2004: Comme une image.
2008: Parlez-moi de la pluie.
2013: Au bout du conte.
2018: Place publique.

Madame Hyde (Serge Bozon)

Vu vendredi 20 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel):
Madame Hyde (2017) 95 min. Réal.: Serge Bozon. Sc: Serge Bozon et Axelle Roppert. Très libre adaptation du roman L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde  de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Dir. Photo: Céline Bozon. Int: Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia, Adda Senani, Guillaume Verdier, Pierre Léon, Patricia Barzyk, Karole Rocher, François Négret, Charlotte Véry, Roxane Arnal, Angèle Metzger.

Madame Géquil, professeur de physique timide et faible, enseigne la physique dans un lycée de banlieue. Le film a été tourné à Oullins et à Lyon. Elle subit chaque jour les moqueries de ses élèves. Elle est méprisée par ses collègues et son proviseur qui n’est qu’un bouffon. Après avoir été frappée par la foudre, sa personnalité se transforme peu à peu. Elle sent en elle une énergie nouvelle, mystérieuse.

Le film se veut fantastique, comique, mélancolique, décalé, poétique. Un échec total. Comment peut-on massacrer ainsi le court roman de Robert-Louis Stevenson qui est d’une richesse extrême. L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) est une véritable histoire d’épouvante. Il aborde le dédoublement de la personnalité, l’existence du bien et du mal en chaque être humain; l’hypocrisie sociale de la période victorienne. Sa richesse est inépuisable…Robert Louis Stevenson est un auteur majeur du XIX ème sièclé vénéré par Henry James et Jorge Luis Borges entre autres.

Comme la plupart des films français, Madame Hyde ne présente qu’une caricature des difficultés du monde enseignant aujourd’hui, même si Serge Bozon et Axelle Ropert semblent s’être documentés un peu plus que leurs confrères. La transmission du savoir devient possible dans la deuxième partie du film. On n’y croit pas une seconde.

Isabelle Huppert a reçu le prix d’interprétation féminine au Festival international du film de Locarno. 2017. Ce n’est pas le rôle le plus convaincant de sa carrière.

J’avais bien aimé pourtant le film d’Axelle Ropert Tirez la langue, mademoiselle (2013): Histoire de deux frères médecins passionnés par leur métier qui tombent amoureux de la mère de l’une de leurs patientes (avec Louise Bourgoin, Cédric Kahn et Laurent Stocker) . Axelle Ropert (1972) est la scénariste de tous les films de Serge Bozon et sa compagne. Elle a réalisé deux autres films (2009 La Famille Wolberg. 2016 La Prunelle de mes yeux.)

Filmographie de Serge Bozon (1972). Critique à la revue Trafic, La Lettre du cinéma, Vertigo, Les Cahiers du cinéma.
1998 L’Amitié.
2003 Mods.
2007 La France. (Prix Jean-Vigo)
2013 Tip-Top.
2018 Madame Hyde.

https://www.youtube.com/watch?v=wW7r_LGufvY

Georges Bataille

Cartier-Bresson et Georges Bataille habillés en curés dans Une partie de campagne (1936) de Jean Renoir.

Georges Bataille, Le Bleu du Ciel, écrit en 1935. publié en 1957. Avant-propos.

« Un peu plus, un peu moins, tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. Seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin. Nous devons donc chercher passionnément ce que peuvent être des récits – comment orienter l’effort par lequel le roman se renouvelle, ou mieux se perpétue.
Le souci de techniques différentes, qui remédient à la satiété des formes connues, occupe en effet les esprits. Mais je m’explique mal – si nous voulons savoir ce qu’un roman peut être – qu’un fondement ne soit d’abord aperçu et bien marqué. Le récit qui révèle les possibilités de la vie n’appelle pas forcément, mais il appelle un moment de rage, sans lequel son auteur serait aveugle à ces possibilités excessives. Je le crois: seule l’épreuve suffocante, impossible, donne à l’auteur le moyen d’atteindre la vision lointaine attendue par un lecteur las des proches limites imposées par les conventions.
Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint

Razzia (Nabil Ayouch)

Vu mardi 17 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel):
Razzia (2017) 119 min. Réal.: Nabil Ayouch. Sc: Nabil Ayouch et Maryam Touzani. Dir. Photo: Virginie Surdej. Int: Maryam Touzani, Ariel Worthalter, Abdelilah Rachid, Amine Ennaji, Dounia Binebine.

Much Loved en 2015 avait provoqué des remous dans la société marocaine et avait été interdit de projection pour pornographie. Le réalisateur, franco-marocain né à Sarcelles en 1969, et l’actrice principale, Loubna Abidar, avaient même reçu des menaces de mort. Nabil Ayouch revient aujourd’hui avec Razzia sur les contradictions de la société marocaine. Il choisit un récit choral, un peu comme Alejandro González Iñarritu dans Babel (2006). Il se centre sur le parcours de cinq personnages, tiraillés entre tradition et modernité et soumis au regard pas toujours bienveillant des autres. Il choisit deux périodes essentielles de l’histoire récente du Maroc: 1982 avec l’imposition de l’arabe dans l’enseignement (comme en Algérie et en Tunisie) et 2015 qui connut une vague importante de censure qui s’opposait au désir de liberté de la jeunesse.

La volonté de Nabil Ayouch de représenter la grande diversité de la population du pays fait que le spectateur perd peu à peu le fil de ces histoires. J’ai surtout été touché par l’épisode qui se passe dans un village des montagnes de l’Atlas. Le paysage est d’une très grande beauté. Un maître d’école bienveillant parle à ses jeunes élèves de la lune, du soleil, de l’immensité de l’univers dans leur langue. L’obligation faite d’enseigner en arabe classique que les enfants berbères ne comprennent pas fait disparaître le sens des mots et du monde. Les épisodes qui se déroulent à Casablanca m’ont paru plus confus et convenus, même si on sent bien le dynamisme de cette métropole que le réalisateur présente comme une ville-monde et une ville-tombeau. Le personnage de Maryam Touzani est aussi attachant. Très belle, elle n’a pas honte de son corps malgré les injonctions de son mari égoïste qui la bride. Lors des dernières images, on la voit, enceinte, s’avancer vers l’océan. L’évocation du film de Michael Curtiz Casablanca (1942) rythme aussi le film. Il ne faut pas oublier que ce classique du cinéma américain était déjà un film de résistance.

L’épigraphe du film est: «Heureux ceux qui peuvent agir selon ses désirs.» (Proverbe berbère)

Le film est sorti au Maroc le 14 février 2018 et remporte un grand succès.

https://www.youtube.com/watch?v=FLaITh9PFZQ

Il figlio, Manuel (Dario Albertini)

Vu lundi 16 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel):

Il figlio, Manuel (Manuel) (2017) 97 min. Réal.: Dario Albertini. Sc: Dario Albertini et Simone Ranucci . Dir. Photo: Giuseppe Maio. Int: Andrea Lattanzi, Francesca Antonelli, Giulia Elettra Gorietti, Raffaella Rea, Renato Scarpa, Luciano Miele, Alessandri Di Carlo, Frankino Murgia.

Manuel vient d’avoir 18 ans et va quitter le foyer pour jeunes où il a vécu ces dernières années. Sa mère est incarcérée depuis cinq ans pour une raison jamais révélée. La liberté retrouvée aura pour Manuel un goût amer. Il erre dans les rues de son quartier, dans la banlieue de Rome, mais essaie de devenir un adulte responsable. Pour que sa mère que l’on sent très fragile obtienne l’assignation à résidence, il doit prouver aux autorités qu’il pourra la prendre en charge. Dès le début, on voit sa capacité à s’occuper des autres. Il prend dans ses bras une petite fille endormie, pousse une voiturette qui n’arrive pas à démarrer, remet de l’ordre dans l’appartement familial, rencontre l’avocat de sa mère, accepte un travail chez un boulanger, répond aux questions d’une assistante sociale peu amène.

Cet adolescent est tiraillé entre son devoir filial et ses rêves d’évasion, entre ses obligations sociales et ses aspirations personnelles. Il agit, mais parle peu. C’est un grand échalas, mais il a encore tout d’un enfant. L’angoisse l’étouffe à certains moments du film. Il est tenté par la fuite, mais n’abandonnera pas.

Le photographe et vidéaste romain Dario Albertini, 43 ans, a réalisé là son premier long métrage de fiction. Son documentaire de 2014, La Repubblica dei Ragazzi , a servi de point de départ à ce film. Il figlio, Manuel a obtenu 3 prix lors du Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier 2017: l’Antigone d’or, décerné par le Jury, le Prix de la critique et le prix Nova.

L’interprétation d’Andrea Lattanzi est remarquable. La mise en scène du réalisateur qui suit avec soin les personnages secondaires que Manuel rencontre est délicate. Il utilise avec habileté et efficacité plans-séquences, ellipses et non-dits. On pense par moments aux grands films italiens néo-réalistes des années 50. Une jolie scène évoque aussi Baisers volés (1968) de François Truffaut.

https://www.youtube.com/watch?v=7Oc6q-ff8jk

Continental Films (Christine Leteux)

J’ai terminé la lecture de Continental Films (Cinéma français sous contrôle allemand) de Christine Leteux, Edition la Tour Verte, 2017. Préface de Bertrand Tavernier.
C’est un bon livre qui permet de mieux connaître cette période essentielle du cinéma français, loin des clichés et des préjugés.
Des metteurs en scène de renom ont travaillé pour la Continental, société à capitaux allemands installée en France et dirigée par le nazi Alfred Greven: Christian-Jaque, Henri Decoin, Maurice Tourneur, André Cayatte, Henri-Georges Clouzot, Albert Valentin.
Des scénaristes aussi : Charles Spaak, Jean-Paul Le Chanois, Carlo Rim, Jean Aurenche, Louis Chavance. Christine Leteux insiste également sur le rôle des techniciens.
Bertrand Tavernier montre bien dans son introduction que «le cinéma français avait bien continué à exister sous l’Occupation.» Il fallait bien vivre … et certains résistaient. Il a évoqué aussi cette période dans son film, Laissez-passer, inspiré par les mémoires du cinéaste Jean Devaivre (1912-2004) On peut rappeler que les deux vedettes de Poil de Carotte (1932) de Julien Duvivier, Harry Baur et Robert Lynen, ont été assassinées par les Allemands, dans des conditions différentes, bien sûr. Tavernier termine sa préface par cette citation de Romain Rolland (Jean-Christophe 1904-1912): «Un héros, je ne sais pas trop ce que c’est, mais vois-tu, j’imagine, un héros, c’est quelqu’un qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas.»

Le DVD du réalisateur français, Voyage à travers le cinéma français, m’attend encore. Une citation de Martin Scorsese sur la boîte: «Vous êtes persuadé de connaître tout ça par coeur et arrive Tavernier nous révélant la beauté pure.»

Robert Lynen, acteur et résistant (1920-1944). Fusillé le 1 avril à Karlsruhe par les nazis.

La Prière (Cédric Kahn)

Vu mercredi 11 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel) :
La Prière (2017) 107 min. Réal.: Cédric Kahn. Sc: Fanny Burdino, Samuel Doux, Cédric Kahn d’après une idée originale d’Aude Walker. Dir. Photo: Yves Cape. Int: Anthony Bajon, Damien Chapelle, Alex Brendemühl, Louise Grinberg, Antoine Amblard, Maïté Maille, Hanna Schygulla.

https://www.youtube.com/watch?v=Y1bR6hCyMqM

Le mois dernier, je m’étonnais du nombre de films français traitant de la religion. J’avais été déçu par L’Apparition de Xavier Giannoli. En revanche, La Prière  de Cédric Kahn m’a convaincu par sa mise en scène rigoureuse et dépouillée. Il me semble être dans la lignée de Silence (2016) de Martin Scorsese, adaptation du roman historique éponyme de Shusaku Endo (1966).

Thomas est un toxicomane de vingt-deux ans. On ne sait quasiment rien de son passé si ce n’est qu’il vient de Bretagne. Pour sortir de sa dépendance à l’héroïne, il rejoint une communauté catholique d’anciens drogués isolée dans la vallée du Trièves en Isère. Cette communauté, aux allures de secte, impose  à ces jeunes gens un changement de vie radical. La prière, le travail et la vie en groupe doivent les sortir de la drogue . Cédric Kahn nous raconte l’histoire d’une reconstruction, d’une résurrrection.

L’utilisation de la même aria Bist du bei mir, composée par le musicien allemand Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1749) dans son opéra Diomède, ou l’innocence triomphante (1718), longtemps attribuée à Jean-Sébastien Bach rythme le film. On l’entend à trois moments très importants: quand Sybille, la fille d’un couple de voisins qui aide la communauté, ramène Thomas vers ce refuge; quand, Thomas, lors d’une excursion en montagne avec le groupe est miraculeusement (?) guéri de sa blessure au genou alors qu’il s’est perdu et a chuté lourdement; quand il change d’avis, s’échappe du chemin qui allait l’emmener au séminaire et décide de retrouver Sybille qui travaille sur un chantier archéologique en Espagne.

Le film est inspiré d’expériences réelles et de communautés existantes comme le Cenacolo. Cédric Kahn s’est servi de nombreux témoignages recueillis par ses co-scénaristes, Fanny Burdino et Samuel Doux. Le réalisateur nous montre un voyage de la mort vers la vie. Ce n’est pas tant la foi qui sauve Thomas que l’amitié des autres pensionnaires et l’amour de Sybille qui va l’aider à chaque étape à prendre les bonnes décisions. Cédric Kahn, qui est agnostique,  laisse le spectateur libre d’interpréter chaque épisode à son gré. La nature joue un grand rôle dans ce film, comme dans le précédent, Vie sauvage (2014). Le rude paysage alpestre avec le froid, la neige, le brouillard, les rochers, la lune s’oppose au lumineux paysage méditerranéen avec le soleil, la lumière, la mer.

Les acteurs sont excellents: particulièrement Anthony Bajon (Ours d’argent du meilleur acteur à la Berlinale 2018), Damien Chapelle, Alex Brendemühl, Louise Grinberg et Hanna Schygulla. J’aime les films de Cédric Kahn car ils sont ancrés dans une réalité sociale et traitent de questions existentielles. Ses personnages ne sont jamais manichéens.

Filmographie de Cédric Kahn:
1991: Bar des rails.
1994: Trop de bonheur (version cinéma du téléfilm réalisé pour Arte intitulé Bonheur dans la série Tous les garçons et les filles de leur âge).
1996: Culpabilité zéro (téléfilm).
1998: L’Ennui.
2001: Roberto Succo.
2004: Feux rouges.
2005: L’Avion.
2009: Les Regrets.
2012: Une vie meilleure.
2014: Vie sauvage.
2018: La Prière.

Bist du bei mir: Camerata Budapest est dirigée par Laszlo Kovacs, et est accompagnée de Ingrid Kertesi (soprano)

Paroles (G.-H. Stöltzel)
Bist du bei mir, geh’ ich mit Freuden
zum Sterben und zu meiner Ruh’.
Ach, wie vergnügt wär’ so mein Ende,
es drückten deine schönen Hände mir die getreuen Augen zu!

Traduction:
Si tu restes avec moi, alors j’irai en joie
Vers ma mort et mon doux repos.
Ah! comme elle serait heureuse, ma fin,
Tes jolies mains fermant mes yeux fidèles!

Lady Bird (Greta Gerwig)

Vu dimanche 1 avril à la Ferme du Buisson (Noisiel) :
Lady Bird (2017) 94 min. Réal. et Sc.: Greta Gerwig. Dir. Photo: Sam Lévy. Int: Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Timothée Chalamet, Beanie Feldstein, Lois Smith, Stephen Mc Kinley, Odeya Rush.

2002 dans la ville de Sacramento (capitale de l’état de Californie) après le 11 septembre. Christine «Lady Bird» Mc Pherson est une adolescente de 17 ans qui se bat pour ne pas ressembler à sa mère, infirmière psychiatrique qui travaille sans répit pour garder sa famille à flot après que le père, dépressif depuis de nombreuses années, a perdu son emploi. «Lady Bird», perdue entre ses premiers ébats amoureux, veut s’éloigner de sa ville et de sa famille pour aller étudier à New York.

Lady Bird peut se traduire par coccinelle ou demoiselle. C’est le surnom que Christine McPherson s’est choisi. Il fait d’elle ce qu’elle n’est pas: une dame, un oiseau, la bête à bon Dieu qui est en anglais l’animal de la Vierge. Ce sobriquet représente tout ce qu’elle veut quitter: la virginité, l’école catholique et ses sacrements, Sacramento, sa ville natale mortifère.

La cinéaste, native aussi de cette ville, évoque une citation de la romancière Joan Didion, née aussi là en 1934 :« Quiconque parle d’hédonisme californien n’a jamais passé Noël à Sacramento.» La Californie n’est pas le paradis qu’elle représente pour beaucoup.

Le film est construit en courtes séquences. Les changements de ton sont nombreux. Il s’ouvre sur Lady Bird et sa mère qui rentrent chez elles après une visite à la faculté proche où la jeune fille va s’inscrire. Toutes les deux pleurent en écoutant la fin du roman de de John Steinbeck, “Les Raisins de la colère” (1939). C’est un moment de communion plutôt rare. En effet, elles ne cessent de s’affronter tout au long du film. Ces deux femmes sont pourtant assez semblables. Greta Gerwig affirme: «Les Raisins de la colère est pour moi une œuvre majeure qui m’a aidée à comprendre la Californie, et l’origine de la plupart des gens qui peuplent l’univers de ce film. C’est sûrement aussi l’histoire de la famille de Lady Bird. Sacramento se situe dans une vallée agricole où de nombreux fermiers se sont exilés pendant la Grande Dépression”.

La plupart des personnages sont attachants. Christine cherche à fuir sa ville, sa famille comme beaucoup d’adolescents de 17 ans. Marion, la mère, tient la famille à bout de bras. L’affrontement entre les deux femmes constitue le centre du film. Le père, lui, lutte depuis des années contre la dépression comme le père Leviatch, l’animateur du groupe de théâtre. La différence entre les classes sociales apparaît nettement. Les difficultés économiques ne sont pas gommées comme souvent dans le cinéma américain ou français. Christine envie les autres jeunes qui ont ce qu’elle n’a pas. Sa famille habite du mauvais côté de la voie ferrée.

Christine réussira à intégrer une université de l’Est et bénéficiera d’une bourse et de l’aide de ses parents. L’épilogue du film a lieu donc à New York. Lady Bird redevient Christine et laisse un message sur le répondeur de ses parents. Elle ne perçoit la beauté des choses que quand elles ne sont plus là. Le cercle est bouclé.

Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Lois Smith, Stephen Mc Kinley sont d’excellents acteurs. Lois Smith, qui intreprète avec humour le rôle de Soeur Sarah Joan, jouait déjà dans A l’Est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Elle suggère à Christine que l’attention que l’on prête aux êtres, aux choses, au réel, est une forme de l’amour. On peut penser à la philosophe Simone Weil qui dans La condition ouvrière (1937) dit :
« Ce n’est pas vainement qu’on nomme attention religieuse la plénitude de l’attention. La plénitude de l’attention n’est pas autre chose que la prière. »

Filmographie de Greta Gerwig:
2008: Nights and Weekends (co-réalisé avec Joe Swanberg)
2017: Lady Bird

La Belle et la Belle (Sophie Fillières)

Vu dimanche 25 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :

La Belle et la Belle (2018) 95 min. Réal. et Sc.: Sophie Fillières . Int: Sandrine Kimberlain, Agathe Bonitzer, Melvil Poupaud, Lucie Desclozeaux, Laurent Bateau, Brigitte Roüan .

Margaux, 20 ans, fait la connaissance de Margaux, 45 ans. Tout les unit. En réalité, elles ne forment qu’une seule et même personne, à deux âges différents de leur vie…On les voit d’abord séparément. La Margaux plus âgée est professeur d’histoire-géographie et vit à Lyon. Elle bénéficie d’un congé de formation pour préparer l’Agrégation. La plus jeune étudie peu et vit au jour le jour avec plusieurs petits amis. Elle finissent par se rencontrer dans la salle de bains de leur amie, Esther, lors d’une fête. Le personnage masculin (Melvil Poupaud) est à la fois l’amour de jeunesse de Margaux quadragénaire et l’amant de passage de la jeune Margaux.

L’histoire n’a aucun interêt. Il s’agit d’un surréalisme de pacotille, d’une comédie très laborieuse. Les répétitions et les coquetteries abondent. Les personnages sont dans l’ensemble superficiels et creux. Ils n’ont aucune réalité sociologique. Les acteurs ne jouent pas très bien. Seul a attiré mon attention le personnage d’Esther, bien interprété par Lucie Desclozeaux. Margaux vient de Lyon assister à son enterrement (!). Je peux aussi souligner un travail assez intéressant sur la langue .

Mais, je ne vois nulle part une réflexion sur la vie, le temps qui passe, les expériences et les épreuves. Je perçois à tout instant, en revanche, le manque de rythme. On pourrait conseiller aux réalisatrices et réalisateurs français  actuels de revoir quelques-unes des comédies de Howard Hawks ou de Billy Wilder, par exemple.

https://www.youtube.com/watch?v=bLghvEJAMgc

Filmographie de Sophie Fillières:
1994: Grande Petite
2000: Aïe
2005: Gentille
2009: Un chat un chat
2014: Arrête ou je continue
2017: La Belle et la Belle

L’Apparition (Xavier Giannoli)

Vu dimanche 18 mars à la Ferme du Buisson (Noisiel) :
L’Apparition (2018) 137 min. Réal.: Xavier Giannoli. Sc: Xavier Giannoli en collaboration avec Jacques Fieschi et Marcia Romano. Dir. Photo: Éric Gautier. Musique: Arvo Pärt et Georges Delerue. Int:Vincent Lindon, Galatéa Bellugi, Patrick d’Assumçao, Anatole Taubman, Elina Löwensohn, Claude Lévèque, Gérard Dessalles, Bruno Georis, Alicia Hava, Candice Bouchet.

Jacques, reporter de guerre chevronné à Ouest France, vient de perdre son coéquipier photographe dans une mission de guerre. Il revient chez lui traumatisé et a des problèmes auditifs à cause de la déflagration. Il reçoit un jour un coup de téléphone du Vatican. Dans la région de Gap (Hautes-Alpes), une jeune fille de 18 ans affirme avoir eu une apparition de la Vierge Marie. La rumeur s’est vite répandue. Le phénomène a pris une grande ampleur. Des milliers de pèlerins viennent désormais se recueillir sur le lieu des apparitions présumées. Jacques qui n’a rien à voir avec ce monde-là accepte de faire partie d’une commission  qui va mener une «enquête canonique» et essayer de faire la lumière sur ces événements.

Le film est divisé en six chapitres. Plusieurs histoires se mêlent à l’intrigue principale. Xavier Giannoli s’intéresse souvent à l’imposture. Ici, il sort beaucoup de cartes, mais passe à côté de l’essentiel. Il  perd le fil. Il étire le temps, ce qui finit par créer un certain ennui chez le spectateur. Le film me semble manquer de force émotionnelle. J’ai du mal à croire que Jacques, ce personnage bien ancré dans la réalité, soit presque touché par la grâce. Galatéa Belluggi est convaincante dans son rôle, mais Vincent Lindon, que j’apprécie le plus souvent, joue ici presque uniquement de sa présence physique. Il oublie qu’un grand acteur doit aussi varier son jeu et articuler.

Moi qui pourrais parfaitement affirmer comme Luis Buñuel: «Soy ateo, gracias a Dios.», je m’étonne un peu de la floraison ces derniers temps de films français traitant de la religion catholique. Tout le monde n’est pas Carl Dreyer, Ingmar Bergman, Roberto Rossellini, Pier Paolo Pasolini ou même Martin Scorsese.

Filmographie de Xavier Giannoli :
2003: Les Corps impatients.
2005: Une aventure.
2006: Quand j’étais chanteur.
2008: À l’origine.
2012: Superstar.
2015: Marguerite.
2018: L’Apparition.

https://www.youtube.com/watch?v=81FxWiDWJDc

Renée Falconetti (1892-1946) La Passion de Jeanne d’Arc (Carl Theodor Dreyer) 1927.