Laura Alcoba – Benjamin Fondane

J’ai lu ces jours-ci le roman de Laura Alcoba Minuit à bord. Enquête romanesque (Gallimard, Collection Blanche, 2026).

” À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l’hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d’une résidence d’écrivain, l’autrice se retrouve seule occupante de l’imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa « mallette Fondane ». Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne.
Devant la mer, elle reconstitue l’enquête qu’elle a menée de l’autre côté de l’Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l’auteur du Mal des fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa sœur Line.
La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l’existence brisée du trio trouvent aujourd’hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité. ” (Site Gallimard)

Ce qui m’a intéressé essentiellement ce sont les recherches de la romancière autour du grand poète franco-roumain Benjamin Fondane (1898-1944) et moins son séjour dans l’hôtel Le Belvédère du Rayon Vert à Cerbère. Cela m’a semblé plus convenu.

Benjamin Fondane et le quatuor Aguilar (Paco, Ezequiel, Pepe et Elisa Aguilar), lors du tournage de Tararira, 1936.
Coll.ection Chancellerie des Universités de Paris – Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris.

(D’après la chronologie publiée à la fin du recueil Le mal des fantômes. Verdier poche. 2006)

Hiver 1929 : Benjamin Fondane rencontre Victoria Ocampo alors qu’ils vont rendre visite au philosophe Léon Chestov dans son appartement de Passy, rue de l’Alboni (depuis décembre 2021, rue Marietta-Alboni).

Juillet 1929 : Fondane part pour l’Argentine. Il est invité par Victoria Ocampo à présenter des films d’avant-garde et à faire des conférences à l’Université de Buenos Aires, notamment sur Léon Chestov et sur la poésie cinématographique.
12 Septembre 1929 : Conférence à la faculté des lettres de Buenos Aires : « Léon Chestov et la lutte contre les évidences ».
Octobre 1929 : Il rentre à Paris.

Fin avril 1936 : Il part une seconde fois en Argentine pour y tourner Tararira, avec le Cuarteto de luthistes Aguilar (Pepe, Paco, Ezequiel et Isabel Aguilar ). Tararira est le seul film réalisé entièrement par Fondane. C’est un long-métrage noir et blanc tourné en 35 mm pendant l’été 1936. Il a été produit par la Falma Film, créée par Miguel Machinandiarena qui finalement ne distribuera pas le film. Il y eut au moins une projection privée à la fin de l’année 1936. Le film a ensuite disparu. Il a été probablement détruit par le producteur qui plus tard fera fortune en gérant le grand casino de Mar del Plata. Il ne voulait pas choquer le puissant et très conservateur gouverneur de la province de Buenos Aires, Manuel Fresco.
Le scénario en espagnol met au premier plan quatre musiciens entraînés dans une série d’aventures burlesques. La musique du film, écrite par Paco Aguilar, est composée d’adaptations pour luths de Mozart, Haydn, Albeniz, Ravel, Brahms ou de mélodies yiddish.
Benjamin Fondane avait déclaré en 1933 : « Si j’étais libre, vraiment libre, je tournerais un film absurde, sur une chose absurde, pour satisfaire à mon goût absurde de liberté ».

Octobre 1936 : Il rencontre le poète italien Giuseppe Ungaretti ainsi que Raïssa et Jacques Maritain sur le Florida lors de son voyage de retour en France.

18 juin 1939 : Sept mois après la mort de Chestov, Benjamin Fondane remet à Victoria Ocampo le Manuscrit de Rencontres avec Léon Chestov pour qu’elle le fasse publier s’il lui arrive quelque chose.
« Je sais qu’il va y avoir la guerre. Je le sais, je sens que nous nous reverrons plus. Excusez ces sombres pressentiments. ( Il dit ces mots en riant à moitié ) » (Témoignage de Victoria Ocampo)

Octobre 1942 : ses amis argentins tentent vainement de le faire venir en Argentine.

7 mars 1944 : il est arrêté par la police française, en même temps que sa sœur Line. Ils sont internés à Drancy. Suite à différentes démarches, Fondane est autorisé à sortir du camp. Mais il refuse de quitter Drancy sans sa sœur, Line, est encore citoyenne roumaine. Ils sont déportés à Auschwitz le 30 mai par l’avant-dernier convoi parti de Drancy, le convoi n°75.

Le 2 ou le 3 octobre 1944 : Fondane est assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Line est sans doute morte un peu avant lui.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/preface-en-prose-benjamin-fondane/ https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/benjamin-fondane/

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert.

Le Belvédère du Rayon Vert a été conçu entre 1928 et 1932 par l’architecte Léon Baille. Le commanditaire, Jean-Baptiste Déléon, était le gérant du buffet de la gare de Cerbère. Il s’agissait de bâtir un hôtel-navire collé à la voie ferrée qui permettrait aux touristes de passer la nuit. En effet, certains devaient attendre l’obtention d’un visa pour entrer en Espagne, d’autres seulement le changement d’essieux de leur train. La Guerre civile en Espagne, puis la réquisition de l’hôtel par la Wehrmacht entre 1942 et 1944 ont nui au succès de ce curieux établissement.

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert. Façade et perron.