Guy de Maupassant en Algérie

Guy de Maupassant, sur les chemins d’Algérie. Magellan & Cie. 2003.

Guy de Maupassant a séjourné quatre fois en Afrique du Nord : du 6 juillet 1881 au 10 septembre 1881 ; d’octobre à décembre 1887 ; du 8 Novembre à fin décembre 1888. La dernière fois, il embarque pour Alger entre le 20 et le 25 octobre 1890 et est de retour à Marseille vers le 8 novembre. Il meurt le 6 juillet 1893.

L’Algérie a été pour Maupassant une révélation littéraire et personnelle. Fatigué par la routine parisienne, il recherche la lumière et la chaleur. Maupassant aime le soleil, la mer, la Méditerranée. Il trouve là-bas une source d’inspiration pour son oeuvre journalistique et fictionnelle.

” Voir l’Afrique était un de mes vieux rêves ; et je voulais la voir, cette terre du soleil et du sable, en plein été, sous la pesante chaleur, dans l’éblouissement furieux de la lumière. ” ( Alger, 11 juillet 1881. Alger à vol d’oiseau. Chronique publiée dans Le Gaulois le 17 juillet 1881 et intégrée à son recueil Au soleil, 1884)

” Tant de descriptions d’Alger ont été faites que je n’en tenterai point une nouvelle. Rien n’est joli comme cette ville. C’est un rêve. De la pleine mer, elle apparaît comme une tache blanche qui grandit. On approche, la ville s’étend, devient distincte. Une immense terrasse longe le port avec des arcades élégantes. Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français ; au-dessus s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs.
L’étage supérieur est soutenu par des suites de bâtons peints en blanc ; les toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et voilée, et chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des poussières accumulées sur les sueurs.
De la pointe de la jetée, le coup d’oeil sur la ville est un ravissement. On regarde extasié cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle, et de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée éclatante luit sous le soleil. “
(Alger, 11 juillet 1881. Alger à vol d’oiseau. Chronique publiée dans Le Gaulois le 17 juillet 1881 et intégrée à son recueil Au soleil, 1884)

” Mais la mer est belle, toute unie, et, entre les nuages, tombe dessus une cendre de lumière lunaire éclatante et triste. Ces traînées d’argent sur l’eau s’effacent puis recommencent. Elles sont délicieuses, mystérieuses et mélancoliques. Quelque chose y manque pour moi, non pour mes yeux qui sont charmés, mais pour mon âme qui voudrait là quelque apparition surnaturelle. Laquelle ? Une seule, hélas impossible, disparue avec la Foi, celle de celui qui marchait sur les flots.”
(Une fête arabe. La Route. L’Écho de Paris, 7 et 13 avril 1891.)

Albert Grévy (1823-1899). Gouverneur de l’Algérie de 1879 à 1881.
Statue du Cheikh Bou-Amama à l’entrée de la ville d’El Bayadh (anciennement Géryville pendant la colonisation française).

Il quitte Paris pour l’Algérie le 6 juillet 1881. Il y reste près de trois mois. Âgé de 31 ans, Maupassant est envoyé par le journal Le Gaulois, un organe conservateur qui déteste les républicains au pouvoir. Le gouverneur de l’Algérie est alors Albert Grévy, frère du président de la République, Jules Grévy. La mission première de l’écrivain est de couvrir l’insurrection menée par le chef religieux Bou-Amama dans le Sud-Oranais. Il parcourt le pays (Alger, Oran, la Kabylie, le désert) et en tire des chroniques.

Maupassant ne relaie pas la propagande officielle de l’époque. Il utilise parfois le pseudonyme ” un colon ” pour critiquer le système colonial français. Il ne condamne pas la colonisation en soi. Il s’oppose à ce que la France use d’expéditions armées et d’opérations de guerre pour imposer son contrôle et la ” Civilisation “. Il désapprouve les partisans de Jules Ferry et de Gambetta. Il n’est pas à l’abri de préjugés xénophobes (contre les planteurs d’alfa espagnols), ou d’antisémitisme lorsqu’il évoque les ” juifs cosmopolites “.

Ses textes dénoncent l’incompétence administrative, la spoliation des terres et l’hypocrisie des colons .

Ses voyages dans le Maghreb sont à l’origine de textes comme Au soleil (1884) ou La vie errante (1890), recueils de récits de voyage. Il s’agit des articles du Gaulois qu’il a retravaillés. Il mêle des descriptions de paysages, son intérêt pour les traditions locales et des réflexions politiques.
Il a écrit aussi des nouvelles de fiction orientales comme Allouma (sur les relations amoureuses entre Européens et femmes d’Algérie. L’Echo de Paris, 10 et 15 février 1889) ou Marroca (Gil Blas, 2 mars 1882 et Mademoiselle Fifi, 1882-1883).

http://maupassant.free.fr/textes/allouma.html

https://fr.wikisource.org/wiki/Mademoiselle_Fifi_(recueil,_Ollendorff_1898)/Marroca

Quelques citations :

” Rien ne peut donner une idée de l’intolérable situation que nous faisons aux Arabes. Le principe de la colonisation française consiste à les faire crever de faim. Quand ils se révoltent nous pardonnons trop vite peut-être mais que faire ? Nous sommes 300 000 européens contre près de 3 millions d’indigènes. Nous n’avons pas dans l’intérieur un colon pour cent Arabes. Quand ils sont sages nous les affamons. La famine est donc venue cette année, une famine affreuse, complète, c’était la mort pour des milliers d’hommes. Alors un exalté et un ambitieux, ce Bou-Amama, est venu, courant les douars, chauffant les esprits, se disant l’envoyé de Dieu et il a levé des cavaliers.(…) Réclamant simplement ce qui est un droit pour tous, la vie. (…) Et si le gouvernement ne cède pas, voici quelques milliers de cavaliers de plus pour suivre Bou-Amama et piller nos convois de vivres. (…) En somme tout se borne à une guerre de maraudeurs et de pillards AFFAMÉS. Ils sont peu nombreux mais hardis et désespérés comme des hommes poussés à bout. Mais comme le fanatisme s’en mêle, comme les marabouts travaillent sans repos la population, comme le gouvernement français semble accumuler les âneries, il se peut que cette simple révolte, insurrection religieuse avortée, devienne enfin une guerre générale que nous devrons surtout à notre impéritie et à notre imprévoyance. “
(Autour d’Oran, Le Gaulois, 26 juillet 1881. Repris ensuite dans le chapitre La province d’Oran du recueil Au soleil, 1884)

” Toute notion de justice disparaît dès qu’on met le pied ici ; toutes les règles ordinaires sont renversées ; toute droiture est inconnue ; toute raison est bafouée, toute question devient insoluble par la faute des intéressés. ” Buvons de l’absinthe, rossons l’Arabe et trompons tout le monde “, semble être le devise des Algériens. Seulement, quand l’Arabe enfin se fâche, c’est lui qui rosse à son tour, voilà le mal. “
(Sur les hauts Plateaux. Le Gaulois, 31 juillet 1881. Repris ensuite dans le chapitre La province d’Oran du recueil Au soleil, 1884)

” Nous avons créé une classe de fonctionnaires indigènes, les caïds et les agas, qui sont de véritables sangsues. Ils pillent leurs coreligionnaires avec notre bénédiction, pourvu qu’ils maintiennent l’ordre et nous ramènent l’impôt. “
(Lettres d’Afrique. Le Gaulois, 20 juillet 1881, sous la signature : Un colon. Repris ensuite dans le chapitre La Kabylie – Bougie du recueil Au soleil, 1884.

” On lit dans les journaux de Paris que l’Algérie est prospère et pacifiée. C’est un mensonge audacieux. Le pays est à bout de souffle, ruiné par des impôts absurdes, et la haine grandit chaque jour sous la cendre. “
(La Province d’Alger. Texte établi à partir des chroniques Les Oulad-Naïl et Le Ramadan parues dans Le Gaulois des 11 et 25 août 1881. Publié ensuite dans La Revue politique et littéraire du 1er décembre 1883, puis dans le recueil Au soleil, 1884)

Lors de ses voyages en Afrique du Nord de 1888 et 1890, Guy de Maupassant est devenu un écrivain célèbre. Il a de grands besoins d’argent. Il souffre des conséquences de la syphilis (maux de têtes insupportables). Son frère Hervé est atteint de démence et interné à l’asile (il y meurt le 13 novembre 1889). il réfléchit sur les idées que se font de la vie et de la mort les diverses civilisations. Les problèmes de colonisation qui se posaient lors de son voyage de 1881 ne sont plus présentés comme aussi aigus. La critique laisse place à une comparaison entre les croyances et les manières de vivre occidentales et orientales.

Sources :

Guy de Maupassant, Cette brume de la mer me caressait comme un bonheur. Chroniques méditerranéennes. Textes réunis et présentés par Henri Mitterrand. La lettre et la plume. Le Livre de Poche n°32088. 2011.

Guy de Maupassant, Au soleil suivi de La Vie errante et autres voyages. Édition de Marie-Claire Bancquart. Folio classique n°5876. 2015.

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant. (Félix Nadar). 1888.

Temples grecs

Rien de moins dangereux aujourd’hui que de parcourir cette Sicile redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les excursions les plus intéressantes, d’ailleurs, peuvent être accomplies presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple de Ségeste.
Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l’image en soi ; chacun croit la connaître un peu, chacun l’aperçoit en songe telle qu’il la désire.
Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve ; elle m’a montré la Grèce ; et quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j’aperçois de grandes montagnes aux lignes douces, au lignes classiques, et, sur les sommets, des temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être, mais admirablement majestueux, qu’on rencontre partout dans cette île.
Tout le monde a vu Paestum et admiré les trois ruines superbes jetées dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu’enferme, de l’autre côté, un large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de Neptune est plus parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les temples de Sicile, ceux-ci sont placés en des paysages si merveilleux, si imprévus, que rien au monde ne peut faire imaginer l’impression qu’ils laissent à l’esprit.
Quand on quitte Palerme, on trouve d’abord le vaste bois d’orangers qu’on nomme la Conque d’or ; puis le chemin de fer suit le rivage, un rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin s’incline vers l’intérieur de l’île et on descend à la station d’Alcamo-Calatafimi.
Ensuite on s’en va, à travers un pays largement soulevé, comme une mer, de vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d’arbres, mais des vignes et des récoltes ; et la route monte entre deux lignes ininterrompues d’aloès fleuris. On dirait qu’un mot d’ordre a passé parmi eux pour leur faire pousser vers le ciel, la même année, presque au même jour, l’énorme et bizarre colonne que les poètes ont tant chantée. On suit, à perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrières, épaisses, aiguës, armées et cuirassées, qui semblent porter leur drapeau de combat.
Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes montagnes, reliées par une pente douce, arrondie en croissant d’un sommet à l’autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d’un temple grec, d’un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin élevait à ses dieux humains.
Il faut, par un long détour, contourner l’un de ces monts, et en découvre de nouveau le temple qui se présente alors de face. Il semble maintenant appuyé à la montagne, bien qu’un ravin profond l’en sépare ; mais elle se déploie derrière lui, et au-dessus de lui, l’enserre, l’entoure, semble l’abriter, le caresser. Et il se détache admirablement avec ses trente-six colonnes doriques, sur l’immense draperie verte qui sert de fond à l’énorme monument, debout, tout seul, dans cette campagne illimitée.
On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu’on ne pouvait placer là qu’un temple grec, et qu’on ne pouvait le placer que là. Les maîtres décorateurs qui ont appris l’art à l’humanité, montrent, surtout en Sicile, quelle science profonde et raffinée ils avaient de l’effet et de la mise en scène. Je parlerai tout à l’heure des temples de Girgenti. Celui de Ségeste semble avoir été posé au pied de cette montagne par un homme de génie qui avait eu la révélation du point unique où il devait être élevé. Il anime, à lui seul, l’immensité du paysage ; il la fait vivante et divinement belle.
Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on trouve les ruines du théâtre.
Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit de chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue. S’ils plaçaient leurs temples juste à l’endroit où ils pouvaient donner le plus d’effet, où ils pouvaient le mieux orner l’horizon, ils plaçaient, au contraire, leurs théâtres juste à l’endroit d’où l’oeil pouvait le plus être ému par les perspectives.
Celui de Ségeste, au sommet d’une montagne, forme le centre d’un amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent cinquante à deux cents kilomètres. On découvre encore d’autres sommets au loin, derrière les premiers ; et, par une large baie en face de vous, la mer apparaît, bleue entre les cimes vertes.
Le lendemain du jour où l’on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte, immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos.
Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe, emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où sont échouées quelques barques de pêche, sans qu’on puisse découvrir où habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser, d’ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes les traces du passé. (…)

Gil Blas, 8 septembre 1885.

Temple de Ségeste (ou Temple de Héra). Fin du Ve siècle av. J.-C.