Gustave Flaubert

Élisa Schlésinger et son fils Adolphe (Achille Deveria). Vers 1838. Lithographie. Paris BnF.

Élisa Schlésinger a servi de modèle au personnage de Madame Arnoux dans L’Éducation Sentimentale (1869) de Gustave Flaubert.

L’Éducation sentimentale. Folio classique n°4207. Nouvelle édition en 2005.
Cet ouvrage contient À propos du style de Flaubert (Marcel Proust).


Elle était née le 23 septembre 1810 à Vernon. C’était la fille d’un ancien officier de carrière retiré dans cette ville de l’Eure. Gustave Flaubert la rencontra alors qu’il n’avait pas encore quinze ans sur la plage de Trouville en août 1836. Il passait ses vacances à l’auberge de l’Agneau d’Or avec ses parents qui possédaient des terres dans le village voisin de Deauville.
Élisa Foucault, veuve d’Émile Judée, lieutenant du train, se maria avec Maurice Schlésinger le 5 septembre 1840. Ce juif prussien, arrivé à Paris en 1819, s’installa en 1823, comme éditeur de musique, au 89 rue de Richelieu. Il fonda, en 1834, La Gazette musicale à laquelle collaborèrent Honoré de Balzac, Alexandre Dumas et George Sand. Maurice Schlésinger aimait les bonnes affaires. S’il se trouvait à Trouville, en 1836, c’est qu’il avait deviné les possibilités de ce village, encore peu connu, mais fréquenté déjà, l’été, par des artistes et des écrivains. Il fit bâtir l’Hôtel Bellevue et entreprit de lancer la station. Grâce à lui, Trouville, avant Deauville, devint une plage à la mode. Gustave Flaubert éprouvait à l’égard de Maurice Schlésinger de la sympathie et même de l’amitié.
Il admirait Madame Schlésinger qui avait le teint mat, de très grands yeux et des cheveux bruns. « Elle était jolie et surtout étrange », dit d’elle l’ami de Flaubert, Maxime Du Camp. Une fois bachelier, en 1840, Flaubert quitta Rouen pour Paris et entreprit des études de droit jusqu’en 1843. La littérature et la vie mondaine le préoccupaient davantage que ses études.
Ce n’était plus un adolescent, mais un jeune homme séduisant et robuste. Il retrouva Maurice et Élisa à Paris et les fréquenta assidûment à partir de mars 1843. Les Schlésinger recevaient sa visite dans leur appartement de la rue de Gramont. Les deux hommes s’appelaient par leur prénom. Maurice Schlésinger fit des séjours à Rouen dans la famille de Flaubert. Il est probable que Flaubert avoua à Madame Schlésinger son amour, qu’elle en fut troublée et qu’une tendresse profonde naquit entre eux. Sur les circonstances et sur les épisodes de cet amour plane un certain mystère.
Une catastrophe s’abattit sur Flaubert. En janvier 1844, il eut une crise d’épilepsie alors qu’il revenait, en voiture, de Pont-l’Évêque vers Honfleur et Croisset. Cette crise entraîna un changement radical dans la vie de Flaubert. Il renonça au Droit et quitta Paris pour Croisset. Il allait mener dès lors une vie quasi sédentaire et se consacrer entièrement à la littérature. C’est ce qu’il devait exprimer plus tard lui-même : « Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup, et autre chose est venu » (Lettre à Louise Colet, 27 août 1846).
Dès lors, Flaubert ne dut plus guère revoir Mme Schlésinger.
Dans sa correspondance, il dit ceci : « Je n’ai eu qu’une passion véritable. (…) J’avais à peine quinze ans. Ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré ». (Lettre à Louise Colet, 8 octobre 1846.)
La situation de Maurice Schlésinger était devenue difficile à Paris. En 1846, Il dut céder son fonds d’éditeur et sa revue. Ses moyens d’existence étaient devenus précaires. La famille partit pour Baden-Baden vers 1849.
En 1856, Flaubert publia Madame Bovary. La même année, Marie Schlésinger, qui avait maintenant vingt ans, se maria avec un architecte allemand, Christian Friedrich von Leins. Maurice Schlésinger et Élisa insistèrent pour que Flaubert fasse le voyage et qu’il assiste à la cérémonie. Il refusa par économie, semble-t-il.
Il avoua dans une lettre le secret de sa vie : « Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale. Je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite ». (Lettre à Amélie Bosquet, novembre 1859)
Mme Schlésinger fut internée dans une maison de santé, à Illenau, en Bade du 15 mars 1862 au 24 août 1863. Elle souffrait de mélancolie, d’angoisse. Elle avait aussi des soucis d’ordre familial.
Flaubert fut mis au courant de cette maladie psychique.
Trois rencontres au moins ont dû se produire : en 1864 à Croisset, en juillet 1865 à Bade, en 1867 à Paris.
En avril 1871, Mme Schlésinger écrivit à Flaubert pour lui apprendre la mort de son mari, âgé de 73 ans. Flaubert lui répondit. Il osa alors employer des termes dont il s’abstenait du vivant de Maurice Schlésinger. Au lendemain de la défaite lors de la guerre franco-prussienne, Flaubert refusa avec indignation d’aller la voir en Allemagne.

À Madame Maurice Schlésinger.

Croisset lundi soir 21 [22] mai [1871]

Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?
Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, toujours chère, oui, toujours !
Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous.
Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je ne mettrai jamais les pieds. J’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si charmants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement — souffert à devenir fou et à me tuer !
Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières.
La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !
Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ?
Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? D’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.
À vous toujours.
Gustave

Mme Schlésinger, qui était venue régler à Trouville des questions de succession avec ses deux enfants, passa par Croisset le 8 novembre 1871.
En 1872, alors que Flaubert venait de perdre sa mère, il reçut de Mme Schlésinger une lettre qui lui annonçait le prochain mariage de son fils Maurice à Paris. Flaubert assista à la cérémonie le 12 juin.

La dernière lettre de Flaubert à Élisa date du 5 octobre 1872 :

À Madame Maurice Schlésinger.

Crossiet, samedi [5 octobre 1872 ].

Ma vieille Amie, ma vieille Tendresse,

Je ne peux pas voir votre écriture sans être remué. Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre.
Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? J’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire coucher dans la chambre de ma mère !
Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. J’en suis revenu au commencement d’août. J’ai passé tout le mois de septembre à Paris. J’y retournerai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux. Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement changés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.
L’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le passé — car je suis un vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! — Oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !
C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.
Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre, ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.
Adieu, et toujours à vous.
G.

Le 8 juillet 1875, Mme Schlésinger fut de nouveau internée à Illenau, où elle mourut le 11 septembre 1888. Flaubert était mort, lui, dans l’intervalle, le 8 mai 1880 à Croisset.

Sources : Gustave Flaubert. Correspondance, tome I : janvier 1830 – mai 1851. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°244), 1973.

Correspondance, tome III : Janvier 1859 – Décembre 1868. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°374), 1991.

Correspondance, tome IV : Janvier 1869 – Décembre 1875. Édition de Jean Bruneau. Collection Bibliothèque de la Pléiade (n°443), 1998.

Pierre-Georges Castex, Gustave Flaubert et Madame Schlésinger. Les Amis de Flaubert – Année 1960 – Bulletin n° 17.

Émile Gérard-Gailly. Flaubert et les Fantômes de Trouville (La Renaissance du livre, 1930)
L’Unique Passion de Flaubert, Mme Arnoux (Le Divan, 1932)
Le Grand Amour de Flaubert (Aubier, éditions Montaigne, 1944).

Gustave Flaubert (Nadar). Vers 1865-1869.

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