
” En 1969, j’avais douze ans moi aussi. Le long règne des manuels d’histoire Malet-Isaac s’achevait doucement mais la seconde Guerre Mondiale n’était qu’au programme des terminales. Le ciné-club du lycée projetait le documentaire d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Derrière moi, certains adolescents profitaient de l’obscurité pour s’embrasser.
Je découvrais tout. J’étais choqué, bouleversé. L’image des pelles des bulldozers charriant les cadavres se gravait à jamais. Si je devais dater mon engagement en politique, ce serait de ce jour-là. Je l’ignorais alors, mais en 1956, quand fut réalisé Nuit et Brouillard, la censure avait exigé que l’on masquât sur une photographie le képi si reconnaissable d’un gendarme français qui surveillait le camp de Pithiviers. Le garde des Sceaux, depuis février, s’appelait François Mitterrand. Il était si important que fût masquée la responsabilité de l’État français, l’ignominie du gouvernement Laval qui avait signé la déportation des enfants de moins de seize ans quand les nazis eux-mêmes ne l’exigeaient pas. J’ai su aussi plus tard que c’était Michel Bouquet qui lisait le texte de Jean Cayrol, et que le comédien n’avait pas voulu, en hommage aux victimes, voir son nom paraître au générique. “
Toutes les familles heureuses, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017. Livre de Poche n° 36181, 2021.

