Après Gonzalo Rojas, je relis Nicanor Parra qui est né le 5 septembre 1914 et a obtenu le Prix Cervantès 2011. Il est mort le 23 janvier 2018 à La Reina, près de Santiago de Chile, à l’âge tout à fait respectable de 103 ans. Nous étions alors au Chili. Les relations de Nicanor Parra avec Pablo Neruda et Gonzalo Rojas n’ont jamais été simples.
Epitafio
De estatura mediana, Con una voz ni delgada ni gruesa, Hijo mayor de un profesor primario Y de una modista de trastienda; Flaco de nacimiento Aunque devoto de la buena mesa; De mejillas escuálidas Y de más bien abundantes orejas; Con un rostro cuadrado En que los ojos se abren apenas Y una nariz de boxeador mulato Baja a la boca de ídolo azteca -Todo esto bañado Por una luz entre irónica y pérfida- Ni muy listo ni tonto de remate Fui lo que fui: una mezcla De vinagre y de aceite de comer ¡Un embutido de ángel y de bestia!
Épitaphe
De taille moyenne, La voix ni mince ni grosse, Fils aîné d’un instituteur Et d’une couturière d’arrière-boutique ; Maigre de naissance Et pourtant dévot de la bonne table ; Les joues creuses Et les oreilles plutôt abondantes ; Un visage carré Où les yeux s’ouvrent à peine Où un nez de boxeur mulâtre Surmonte une bouche d’idole aztèque – Tout cela baigné D’une lumière entre ironique et perfide – Ni très malin ni complètement idiot Je fus ce que je fus : un mélange De vinaigre et d’huile de table, Une charcutaille d’ange et de bête !
Poèmes et antipoèmes – Anthologie (Le Seuil, 2017) Traduit de l’espagnol (Chili) par Bernard Pautrat et Felipe Tupper.
La montaña rusa
Durante medio siglo La poesía fue El paraíso del tonto solemne. Hasta que vine yo Y me instalé con mi montaña rusa.
Suban, si les parece. Claro que yo no respondo si bajan Echando sangre por boca y narices.
Versos de salón, 1962.
La montagne russe
Pendant un demi-siècle La poésie fut Le paradis de l’idiot solennel. Jusqu’à ce que j’arrive Et m’installe avec ma montagne russe.
Montez, si ça vous dit. Évidemment je ne réponds de rien si vous en descendez En saignant de la bouche et du nez.
Poèmes et antipoèmes – Anthologie (Le Seuil, 2017) Traduit de l’espagnol (Chili) par Bernard Pautrat et Felipe Tupper.
“A une très forte majorité (près de 62 %), les Chiliens ont repoussé, le 4 septembre, un projet très ambitieux de réforme de la Constitution qui promettait de clore définitivement les années sombres de la dictature d’Augusto Pinochet.” (Le Monde, 5 septembre 2022)
J’aime beaucoup ce pays où nous sommes allés deux fois, ses gens, ses paysages. Pays de poètes : entre autres Armando Uribe, Carlos Pezoa Véliz, Enrique Lihn, Gabriela Mistral (Prix Nobel 1945), Gonzalo Rojas (Prix Cervantès 2003), Jorge Teillier, Nicanor Parra (Prix Cervantès 2011) , Oscar Hahn, Pablo de Rokha, Pablo Neruda (Prix Nobel 1971), Raúl Zurita, Roberto Bolaño, Vicente Huidobro…
Je publie à nouveau sur ce blog Contra la muerte, le poème de Gonzalo Rojas (1916-2011), mais j’ajoute la traduction de Fabienne Bradu.
J’ai acheté ces jours-ci Nous sommes un autre soleil (2013) dans la belle collection bilingue Orphée/ La Différence. Malheureusement, la maison d’édition est en cessation de paiement depuis octobre 2021.
Contra la muerte
Me arranco las visiones y me arranco los ojos cada día que pasa. No quiero ver ¡no puedo! ver morir a los hombres cada día. Prefiero ser de piedra, estar oscuro, a soportar el asco de ablandarme por dentro y sonreír a diestra y siniestra con tal de prosperar en mi negocio.
No tengo otro negocio que estar aquí diciendo la verdad en mitad de la calle y hacia todos los vientos: la verdad de estar vivo, únicamente vivo, con los pies en la tierra y el esqueleto libre en este mundo.
¿Qué sacamos con eso de saltar hasta el sol con nuestras máquinas a la velocidad del pensamiento, demonios: qué sacamos con volar más allá del infinito si seguimos muriendo sin esperanza alguna de vivir fuera del tiempo oscuro?
Dios no me sirve. Nadie me sirve para nada. Pero respiro, y como, y hasta duermo pensando que me faltan unos diez o veinte años para irme de bruces, como todos, a dormir en dos metros de cemento allá abajo.
No lloro, no me lloro. Todo ha de ser así como ha de ser, pero no puedo ver cajones y cajones pasar, pasar, pasar, pasar cada minuto llenos de algo, rellenos de algo, no puedo ver todavía caliente la sangre en los cajones.
Toco esta rosa, beso sus pétalos, adoro la vida, no me canso de amar a las mujeres: me alimento de abrir el mundo en ellas. Pero todo es inútil, porque yo mismo soy una cabeza inútil lista para cortar, pero no entender qué es eso de esperar otro mundo de este mundo.
Me hablan del Dios o me hablan de la Historia. Me río de ir a buscar tan lejos la explicación del hambre que me devora, el hambre de vivir como el sol en la gracia del aire, eternamente.
Contra la muerte, 1964.
Contre la mort
Je m’arrache à mes visions et je m’arrache les yeux chaque jour qui passe. Je ne veux pas voir, je ne peux pas voir les hommes mourir chaque jour. Je préfère être de pierre, être sombre, à supporter le dégoût de me ramollir en dedans et sourire à droite et à gauche afin que prospère ma petite affaire.
Je n’ai d’autre affaire que d’être ici à dire la vérité au milieu de la rue et à tous les vents : la vérité d’être vivant, rien que vivant, avec les pieds sur terre et le squelette libre dans ce monde-ci.
Que diable gagnons-nous à bondir jusqu’au soleil avec nos machines à la vitesse de la pensée ; que gagnons-nous à voler au-delà de l’infini si nous continuons à mourir sans aucun espoir de vivre hors du temps des ténèbres ?
Dieu ne me sert à rien. Personne ne me sert à rien. Mais je respire, et je mange, et je dors même en pensant qu’il me reste dix ou vingt ans avant de m’en aller les pieds devant, comme tout le monde, dormir dans deux mètres de ciment sous terre.
Je ne pleure pas, je ne me pleure pas sur mon sort. Tout sera comme il se doit, mais je ne peux pas voir des cercueils et des cercueils passer, passer, passer, passer à chaque minute pleins de quelque chose, emplis de quelque chose, je ne peux pas voir le sang encore chaud dans les cercueils.
Je touche cette rose, j’embrasse ses pétales, j’adore la vie, je ne me lasse pas d’aimer les femmes : je me nourris d’ouvrir le monde en elles. Mais tout est inutile, parce que moi-même je suis une tête inutile, bonne pour l’échafaud, parce que je ne comprends pas ce que c’est que d’attendre un autre monde depuis ce monde.
On me parle de Dieu ou on me parle de l’Histoire. Je me moque bien d’aller chercher si loin l’explication de la faim qui me dévore, la faim de vivre comme le soleil dans la grâce du ciel, éternellement.
Nous sommes un autre soleil. Orphée/ La Différence, 2013. Traduction Fabienne Bradu.
Georges Soria-Federico García Lorca (Chim – David Seymour). Madrid, Plaza Mayor. Printemps-été 1936.
Le poète fut arrêté dans sa ville de Grenade le 16 août 1936. Il s’était réfugié dans la maison de la famille Rosales Camacho, calle Angulo número 1 . Il s’y croyait à l’abri puisque les fils de cette famille étaient des membres influents de la Phalange, l’organisation fasciste de José Antonio Primo de Rivera. Federico était très ami avec le poète Luis Rosales (1910-1992, Prix Cervantès 1982), le plus jeune des frères. Dans la nuit du 17 au 18 août 1936, probablement vers deux heures du matin, il fut transféré en voiture jusqu’au village de Viznar, à neuf kilomètres de là. Peu de temps après, il fut assassiné près du village voisin d’Alfacar avec trois autres personnes : l’instituteur de Pulianas Dióscoro Galindo González et deux banderilleros célèbres de de Grenade: Francisco Galadí Melgar (“el Colores”) et Joaquín Arcollas Cabezas (“Magarza”), membres du syndicat anarchiste CNT. L’historien anglais Paul Preston estime qu’il y eut 5000 exécutions à Grenade pendant la Guerre civile.
La publication dans un hors-série du « Figaro » (28 juillet 2022) d’un entretien de huit pages de la journaliste Isabelle Schmitz avec l’essayiste d’extrême droite Pío Moa, pour qui les gauches sont entièrement responsables du déclenchement de la guerre civile en Espagne en 1936, a suscité l’indignation de nombreux historiens. Comment peut-on publier en France un livre de ce pseudo-historien engagé dans sa jeunesse dans les GRAPO (Groupes de résistance antifasciste du premier octobre), groupuscule terroriste d’inspiration maoïste et condamné par la justice espagnole en 1983 ? Les Éditions L’Artilleur ont pourtant traduit et édité son livre révisionniste Les Mythes de la guerre civile 1936-1939, sorti en Espagne en 2003.
Antonio Machado écrivit ce poème au mois d’octobre 1936. Il en donna une lecture publique, à Valence, sur la Place Castelar.
El crimen fue en Granada (Antonio Machado)
A Federico García Lorca
I
El crimen
Se le vio, caminando entre fusiles, por una calle larga, salir al campo frío, aún con estrellas, de la madrugada. Mataron a Federico cuando la luz asomaba. El pelotón de verdugos no osó mirarle la cara. Todos cerraron los ojos; rezaron: ¡ni Dios te salva! Muerto cayó Federico – sangre en la frente y plomo en las entrañas – …Que fue en Granada el crimen sabed – ¡pobre Granada! -, en su Granada.
II
El poeta y la muerte
Se le vio caminar solo con Ella, sin miedo a su guadaña. – Ya el sol en torre y torre, los martillos en yunque – yunque y yunque de las fraguas. Hablaba Federico, requebrando a la muerte. Ella escuchaba. “Porque ayer en mi verso, compañera, sonaba el golpe de tus secas palmas, y diste el hielo a mi cantar, y el filo a mi tragedia de tu hoz de plata, te cantaré la carne que no tienes, los ojos que te faltan, tus cabellos que el viento sacudía, los rojos labios donde te besaban… Hoy como ayer, gitana, muerte mía, qué bien contigo a solas, por estos aires de Granada, ¡mi Granada!”
III
Se le vio caminar… Labrad, amigos, de piedra y sueño, en el Alhambra, un túmulo al poeta, sobre una fuente donde llore el agua, y eternamente diga: el crimen fue en Granada, ¡en su Granada!
Le crime a eu lieu à Grenade
A Federico García Lorca
I
Le crime
On le vit, avançant au milieu des fusils, Par une longue rue, Sortir dans la campagne froide, Sous les étoiles, au point du jour. Ils ont tué Federico Quand la lumière apparaissait. Le peloton de ses bourreaux N’osa le regarder en face. Ils avaient tous fermé les yeux ; Ils prient : Dieu même n’y peut rien ! Et mort tomba Federico – Du sang au front, du plomb dans les entrailles – … Apprenez que le crime a eu lieu à Grenade – Pauvre Grenade! – , sa Grenade…
II
Le poète et la mort
On le vit s’avancer seul avec Elle, Sans craindre sa faux. – Le soleil déjà de tour en tour, les marteaux Sur l’enclume – sur l’enclume des forges. Federico parlait ; Il courtisait la mort. Elle écoutait « Puisque hier, ma compagne, résonnaient dans mes vers Les coups de tes mains desséchées, Qu’à mon chant tu donnas ton froid de glace Et à ma tragédie le fil de ta faucille d’argent, Je chanterai la chair que tu n’as pas, Les yeux qui te manquent, Les cheveux que le vent agitait, Les lèvres rouges que l’on baisait… Aujourd’hui comme hier, ô gitane, ma mort, Que je suis bien, seul avec toi, Dans l’air de Grenade, ma Grenade !»
III
On le vit s’avancer… Élevez, mes amis, Dans l’Alhambra, de pierre et de songe, Un tombeau au poète, Sur une fontaine où l’eau gémira Et dira éternellement : Le crime a eu lieu à Grenade, sa Grenade !
Poésie de guerre, 1936-1939. Traduction : Bernard Sesé.
Baeza (Jaén), calle san Pablo. Statue d’ Antonio Machado (Antonio Pérez Almahan) (2009).
María de la Concepción Ruiz Picasso (Concepción ou Conchita), la petite soeur de Pablo Picasso, est née à Málaga en 1887. Elle est morte de diphtérie à La Corogne le 10 janvier 1895. Pablo qui avait 13 ans en fut fortement marquée. Le thème de la fillette malade ou mourante apparaît souvent dans son oeuvre de jeunesse. Il racontera cet épisode, soixante ans après, à Françoise Gilot (sa compagne de l’époque), qui le retranscrit dans son livre Vivre avec Picasso ( en collaboration avec Carlton Lake. McGraw-Hill, Inc. 1964, Calmann-Lévy, 1965 pour l’édition française. 10/18 n° 3873, 2006). Picasso explique qu’il souhaitait arrêter le dessin si sa sœur s’en sortait. Malheureusement pour elle, le vœu ne fut pas exaucé, et le fantôme de cette promesse suivit l’artiste tout au long de sa vie. Il est probable qu’une part de sa répulsion devant la mort et la maladie proviennent de là. Il appellera comme sa soeur, sa fille María de la Concepción (Maya), née le 5 septembre 1935.
Ciencia y caridad. Fin 1896-début 1897. Barcelona, Museo Picasso.
Nous avons vu dimanche dernier au Musée Picasso l’exposition Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo (16 avril-31 décembre 2022). 9 oeuvres de Pablo Picasso (6 peintures, 2 sculptures et un carnet de dessins) ont été cédées par Maya, fille du peintre et de Marie-Thérèse Walter (1909-1977) à la France dans le cadre d’une dation (loi du 31 décembre 1968 qui permet de s’acquitter d’une dette fiscale par la remise d’oeuvres d’art, de livres, d’objets de collection, de documents de haute valeur historique ou artistique).
L’exposition réunit un ensemble de 200 oeuvres, archives et objets personnels. Elle montre la relation particulière qui unissait le peintre et sa première fille. Entre le 16 janvier 1938 et le 7 novembre 1939, Picasso peindra quatorze portraits de sa fille aînée, alors âgée de trois-quatre ans. Maya, à 20 ans, sera assistante sur le film Le Mystère Picasso d’Henri-Georges Clouzot, réalisé aux studios de la Victorine à Nice en 1955. Il obtiendra le prix du jury au festival de Cannes en 1956. La petite-fille du peintre, Diana Widmaier-Ruiz-Picasso a assuré le commissariat de l’exposition avec Emilia Philippot.
Maya au tablier. Paris, 27 février 1938. Collection particulière.
L’Espagne est le pays d’Europe qui accueille la plus grande communauté de Gitans. Ils sont présents dans le pays depuis le début du XVe siècle. Ils seraient arrivés en 1425 comme pèlerins chrétiens et auraient obtenu un laissez-passer du roi d’Aragon, Alfonso V (1396-1458). Au début du XXIe siècle, il y avait environ 800 000 Gitans dans la péninsule. Le 30 juillet 1749, est un jour marqué d’infamie dans l’histoire de l’Espagne. Un plan fut imaginé par l’évêque d’Oviedo (Asturies), alors gouverneur du Conseil de Castille, Gaspar Vázquez Tablada (1688-1749). Il fut mené à bien par le Marquis de La Ensenada (1706-1781), principal ministre du roi Ferdinand VI (1713-1759, roi d’Espagne et des Indes de 1746 à 1759, troisième de la dynastie des Bourbons, surnommé «el Prudente» ou «el Justo» !) qui autorisa l’opération. Le père jésuite Francisco Rávago, confesseur de Ferdinand VI déclara : « Les moyens proposés par le gouverneur du conseil pour extirper cette mauvaise race odieuse à Dieu et pernicieuse pour l’homme me semblent bons. Le roi ferait un grand cadeau à Dieu, notre Seigneur, s’il parvenait à se débarrasser de ces gens. ». L’opération reçut de plus l’aval du Vatican.
Marquis de La Ensenada v 1750. (Jacopo Amigoni 1682 – 1752).
Au cours de ce « mercredi noir », entre 9 000 et 12 000 gitans ( hommes, femmes et enfants ) furent arrêtés. Les hommes et les enfants de plus de 7 ans furent envoyés aux travaux forcés dans les arsenaux de la marine ; les femmes et les enfants de moins de 7 ans furent incarcérés ou condamnés à des travaux forcés. Pendant leur captivité, de nombreuses femmes gitanes prirent soin de bébés arrachés à des familles qui avaient été dispersées dans les régions les plus inhospitalières de la péninsule et même au nord du Maroc. Les Gitans vécurent alors une période de terreur. Ils étaient accusés d’être des délinquants, de ne pas accepter les lois de la monarchie absolue, de ne pas respecter certains dogmes de l’Église catholique. Du jour au lendemain, on leur enleva leurs moyens de subsistance et on les éloigna de leurs foyers. Leurs biens furent saisis et vendus aux enchères pour couvrir les frais encourus par cette opération qui fut coordonnée par les autorités sur l’ensemble du territoire national. Il s’agissait d’un véritable plan de réclusion et d’extermination. Ce n’était pas le premier. Des rafles assez similaires avaient eu lieu en 1571 et 1637, mais elles ne furent pas aussi impitoyables. On doit rappeler qu’en 1749 les Gitans étaient déjà installés dans les villes. Dès 1499, ils ne pouvaient exercer que certains métiers et le nomadisme était interdit (“Pragmática” de Medina del Campo.) Pendant ces années d’enfermement, il y eut des mutineries et des révoltes, menées le plus souvent par les femmes. De grandes évasions eurent lieu aussi, par exemple celle de la Casa de La Misericordia de Saragosse. Certaines furent couronnées de succès.
Cadix, Château de Santa Catalina.
Une amnistie fut promulguée en 1763 sous le règne de Charles III (1716-1788, roi d’Espagne de 1759 à 1788), mais il fallut attendre 1765 pour qu’elle soit effective. Pendant seize ans, des hommes, des femmes et des enfants moururent à cause des conditions de vie déplorables et de la répression militaire. La culture et l’existence même du peuple gitan étaient niées. La communauté Rom d’Espagne toute entière ne s’est jamais remise complètement de ce sombre épisode du Siècle des Lumières. En effet, la rafle a eu des effets dévastateurs. Les structures internes de la communauté ont été bouleversées à la suite de la déportation, de l’internement, de l’envoi aux travaux forcés, des mauvais traitements et du meurtre de milliers de ses membres. Les spécialistes en veulent pour preuve la disparition, au bout de quelques décennies, du « caló », mélange de romani et de castillan propre aux Roms d’Espagne. La confiance dans les institutions et dans ses dirigeants a été mise à mal et cela dure encore aujourd’hui. Le traitement auquel a été soumis cette communauté n’a fait qu’accentuer le racisme et la marginalisation sociale. Le pouvoir civil, militaire et religieux a légitimé par ses actes l’idée que les Gitans n’étaient pas dignes de respect et de confiance. Les préjugés envers les Gitans sont encore profondément ancrés dans la population espagnole. Le règlement de la Garde Civile précisait encore en 1978 : “ Se vigilará escrupulosamente a los gitanos, cuidando mucho de reconocer todos los documentos que tengan, confrontar sus señas particulares, observar sus trajes, averiguar su modo de vida […] ”. Des associations et des instances représentatives ont vu le jour dans les années 1980 et ont lutté pour une meilleure intégration grâce à l’éducation et au travail. L’Espagne est l’un des rares pays à avoir donné a cette communauté le statut de minorité nationale. Le 30 juillet 2020, Pablo Iglesias, alors vice-président du gouvernement de Pedro Sánchez, a demandé pardon au peuple gitan pour le racisme institutionnel.
Les Gitans sont souvent socialement marginalisés mais culturellement appréciés.
Le 1 août, l’île de Pâques (Rapa Nui -163,6 km²) se prépare à recevoir à nouveau des touristes après 28 mois de fermeture due à la pandémie. L’île a perdu 2000 de ses 7 700 habitants. En effet, 71 % de la population vivait du tourisme. Il n’ y a plus de vols réguliers depuis le 16 mars 2020. La réouverture se fera graduellement. Les premiers mois, il n’ y aura que deux vols commerciaux par semaine (compagnie Latam), soit 600 passagers. Cela ne représente qu’un tiers des passagers qui visitaient l’île auparavant (16 vols hebdomadaires). 11 des 24 sites touristiques vont rouvrir : la plage d’ Anakena, la carrière Rano Raraku, berceau de la culture de l’île, le site d’ Ahu Akivi et ses sept moais. Le chômage concerne actuellement 58 % de la population active. Avant la pandémie, l’île recevait 156.000 visiteurs par an ce qui générait 120 millions de dollars de recettes (119 millions d’euros). Le programme Pro Empleo a donné du travail à 800 personnes qui sont occupées au nettoyage des côtes, aux plantations et à la promotion d’ activités culturelles. Le Ministère de l’Économie chilien a annoncé la semaine dernière le déblocage d’un fonds de 700.000 dollars (694.000 euros) pour l’aide aux PME. Plus d’une centaine ont fermé Ce qui empêche une réouverture complète, c’est la faiblesse du système sanitaire. L’île fait partie de la région de Valparaíso qui se trouve à 3526 kilomètres. Elle ne possède qu’un hôpital et dix-huit lits. En cas d’urgence, il faut faire appel à un avion-ambulance qui transporte les patients jusqu’au continent en 5 heures et demie, Pedro Edmunds Paoa, maire élu depuis 1994, se plaint du manque d’aides du gouvernement central. Celui-ci veut atteindre un taux de vaccination de la population de 80 %. Il n’est actuellement que de 73 %. Il n’ y a eu aucun décès pour cause de Covid dans l’île.
Informations tirées de l’article d’Antonia Laborde (El País, 18 juillet 2022) : La Isla de Pascua se prepara para mostrar de nuevo su misterioso patrimonio tras dos años de aislamiento .
Tepito-Te-Henúa, ombligo del mar grande, taller del mar, extinguida diadema. De tu lava escorial subió la frente del hombre más arriba del Océano, los ojos agrietados de la piedra midieron el ciclónico universo, y fue central la mano que elevaba la pura magnitud de tus estatuas.
Tu roca religiosa fue cortada hacia todas las líneas del Océano y los rostros del hombre aparecieron surgiendo de la entraña de las islas, naciendo de los cráteres vacíos con los pies enredados al silencio.
Fueron los centinelas y cerraron el ciclo de las aguas que llegaban desde todos los húmedos dominios, y el mar frente a las máscaras detuvo sus tempestuosos árboles azules. Nadie sino los rostros habitaron el círculo del reino. Era callado como la entrada de un planeta, el hilo que envolvía la boca de la isla.
Así, en la luz del ábside marino la fábula de piedra condecora la inmensidad con sus medallas muertas, y los pequeños reyes que levantan toda esta solitaria monarquía para la eternidad de las espumas, vuelven al mar en la noche invisible, vuelven a sus sarcófagos de sal.
Sólo el pez luna que murió en la arena.
Sólo el tiempo que muerde los moais.
Sólo la eternidad en las arenas conocen las palabras: la luz sellada, el laberinto muerto, las llaves de la copa sumergida.
Canto general, 1950.
Rapa Nui
Tepito-Te-Henua, ombilic de l’immensité, atelier de la mer, diadème éteint. De la scorie de tes volcans, le front de l’homme monta plus haut que l’Océan, les yeux crevassés de la pierre prirent les dimensions du monde cyclonal, et ce fut une main centrale qui dressa la pure et suprême grandeur de tes statues.
Ta roche religieuse fut taillée vers toutes les issues de l’Océan et les visages de l’homme apparurent des entrailles des îles surgissant, naissant du vide des cratères, les pieds entravés au silence.
Ils furent factionnaires. Ils arrêtèrent le cycle des eaux déferlant de tous les domaines humides. La mer retint, devant les masques, ses arbres bleus et tempétueux. Nul hormis les visages n’habita le cercle du royaume. Il était muet comme l’entrée d’une planète, le fil qui bâillonna cette bouche insulaire.
Ainsi, dans la clarté de l’abside marine la fable de pierre décore l’immensité de ses médailles mortes, et les petits rois qui érigent cette monarchie solitaire pour l’éternité de l’écume, retournent à la mer dans la nuit invisible, rentrent dans leurs tombeaux, sarcophages de sel.
Et seul le poisson-lune qui mourut sur le sable,
seul le temps qui mord les moais,
seul l’éternité dans son gîte des grèves ont le secret des mots : la lumière arrêtée, le labyrinthe mort, les clefs de la coupe engloutie.
Cintio Vitier – Fina García Marruz. 1997 (Consuelo Bautista).
Fina García Marruz (Josefina García-Marruz Badía), poétesse et essayiste cubaine, est décédée à 99 ans le 27 juin 2022 à La Havane. Elle était née dans cette même ville le 28 avril 1923. Elle faisait partie du groupe de poètes de la mythique revue Orígenes (40 numéros de 1944 à 1956), créée et dirigée par José Lezama Lima qui a réinventé le baroque dans la littérature contemporaine de langue espagnole.
Cette génération (Gastón Baquero, 1914-1997, Eliseo Diego, son beau-frère, 1920-1994, Cintio Vitier, son mari, 1921-2009) a été marquée par des écrivains espagnols tels que Juan Ramón Jiménez, Federico García Lorca et María Zambrano.
Une partie de ces écrivains cubains se sont opposés au régime de Fidel Castro. Elle et son mari s’en sont accommodés plus ou moins.
L’œuvre de Fina García Marruz est marquée par une spiritualité catholique, associée à un ton quotidien et intime.
Elle a fait des études supérieures et obtenu son doctorat en sciences sociales à l’université de La Havane en 1961. À partir de 1962, elle est chercheuse littéraire à la Bibliothèque nationale José-Martí de Cuba. Puis, de 1977 à 1987, elle travaille au Centro de Estudios Martianos. Elle est membre de l’équipe chargée de l’édition critique des Œuvres complètes du poète et père de l’indépendance de l’île au XIX siècle.
Elle a reçu notamment le prix national de littérature en 1990, le prix chilien Pablo Neruda de poésie ibéro-américaine en 2007, le prix Reina Sofía de poésie ibéro-américaine en 2011, le prix Ciudad de Granada Federico García Lorca la même année.
Principales œuvres :
Poésie Las miradas perdidas. 1944-1950. Ucar García, La Havane, 1951. Visitaciones. Unión Nacional de Escritores y Artistas de Cuba, La Habana, 1970. Viaje a Nicaragua (avec Cintio Vitier). Letras Cubanas, La Habana, 1987. Créditos de Charlot. Ediciones Vigía de la Casa del Escritor, Matanzas, 1990. Habana del centro. La Havane, 1997. El instante raro. Pre-Textos, Valence, 2010.
Essais
La familia de “Orígenes”. La Havane, 1997.
Darío, Martí y lo germinal americano. Ediciones Unión. La Havane, 2001.
Juana Borrero y otros ensayos, 14 textos. La isla infinita, 2011.
Ama la superficie casta y triste
Sé el que eres (Píndaro)
Ama la superficie casta y triste. Lo profundo es lo que se manifiesta. La playa lila, el traje aquel, la fiesta pobre y dichosa de lo que ahora existe
Sé el que eres, que es ser el que tú eras, al ayer, no al mañana, el tiempo insiste, sé sabiendo que cuando nada seas de ti se ha de quedar lo que quisiste.
No mira Dios al que tú sabes que eres – la luz es ilusión, también locura – sino la imagen tuya que prefieres,
que lo que amas torna valedera, y puesto que es así, sólo procura que tu máscara sea verdadera.
Cuando el tiempo ya es ido
Cuando el tiempo ya es ido, uno retorna como a la casa de la infancia, a algunos días, rostros, sucesos que supieron recorrer el camino de nuestro corazón. Vuelven de nuevo los cansados pasos cada vez más sencillos y más lentos, al mismo día, el mismo amigo, el mismo viejo sol. Y queremos contar la maravilla ciega para los otros, a nuestros ojos clara, en donde la memoria ha detenido como un pintor, un gesto de la mano, una sonrisa, un modo breve de saludar. Pues poco a poco el mundo se vuelve impenetrable, los ojos no comprenden, la mano ya no toca el alimento innombrable, lo real.
Yo quiero ver
Yo quiero ver la tarde conocida, el parque aquel que vimos tantas veces. Yo quiero oír la música ya oída en la sala nocturna que me mece el tiempo más veraz. Oh qué futuro en ti brilla más fiel y esplendoroso, qué posibilidades en tu hojoso jardín caído, infancia, falso muro. ¡Sustancia venidera de la oscura tarde que fue! ¡Oh instante, astro velado! Te quiero, ayer, mas sin nostalgia impura, no por amor al polvo de mi vida, sino porque tan sólo tú, pasado, me entrarás en la luz desconocida.
Affiche du premier Concurso de Cante Jondo, canto primitivo andaluz, Grenade, 1922 ( Manuel Ángeles Ortiz y Hermenegildo Lanz ).
En 1922, Manuel de Falla, qui vit à Grenade depuis deux ans, met sur pied, avec certains de ses amis , un événement musical exceptionnel. Il s’agit de sauver le chant primitif andalou (el cante jondo) qui était en train de disparaître en même temps que les vieux cantaores. Il était aussi menacé par la dérive commerciale de certaines tavernes.
Le 13 et le 14 juin 1922 a lieu sur la Place de los Aljibes de l’Alhambra un concours, ouvert seulement aux amateurs. Les prix s’élèvent à 8.500 pesetas. Selon l’idée un peu naïve de Falla, il va permettre de sauver cette musique pure et primitive.
Parmi les participants se trouvent Ignacio Zuloaga, Miguel Cerón Rubio, Manuel Ángeles Ortiz, Ramón Gómez de la Serna, Santiago Rusiñol et Federico García Lorca. Ce dernier lit sa conférence Importancia histórica y artística del primitivo canto andaluz, llamado cante jondo qu’il avait déjà présenté une première fois au Centre Artistique de Grenade le 19 février 1922. Il publiera en 1931 son recueil Poema del cante jondo dont les poèmes ont été rédigés en 1921. Tous ont dans l’idée de protéger cette musique populaire et pensent que le cante jondo peut être source de création innovante.
Pastora Pavón “La Niña de los Peines”, Antonio Chacón, Ramón Montoya, La Gazpacha, Manolo Caracol (Manuel Ortega Juárez), Manuel Torre sont présents. C’est Diego Bermúdez Cala “El Tenazas de Morón” qui remporte la plus haute récompense.
“Ce furent de grandes journées au cours desquelles non seulement des intellectuels de tout le pays, mais aussi des personnalités de grande influence dans la culture européenne se sont réunis dans la ville pour exalter et ennoblir la richesse de l’art flamenco et lui donner la visibilité et la valeur nécessaires pour promouvoir sa conservation et mettre une si belle manifestation culturelle au même niveau que les autres arts reconnus comme tels”.
L’historien Maurice Legendre (1878-1955), un des initiateurs de l’hispanisme, ami de Miguel de Unamuno et proche de Manuel Falla, declare dans la revue catholique Le Correspondant du 10 juillet 1922 : “Ahora podemos decir que el canto hondo de España está salvado. El gramófono ha grabado lo que nuestra notación musical no puede captar”.
Banquet du 16 juin 1922 dans les locaux de la Asociación de Periodistas de Granada.
Raymond Carver est né Le 25 mai 1938 à Clatskanie (Oregon). Il est mort le 2 août 1888 à Port Angeles (état de Washington) d’un cancer du poumon. « Je souhaite que, sur ma tombe, on grave les mots “Poète, nouvelliste, essayiste”, dans cet ordre précis », a-t-il dit. La poésie occupe une place fondamentale dans son œuvre.
Rain
Woke up this morning with a terrific urge to lie in bed all day And read. Fought against it for a minute.
Then looked out the window at the rain. And gave over. Put myself entirely in the keep of this rainy morning.
Would I live my life over gain? Make the same unforgivable mistakes? Yes, given half a chance. Yes.
Where Water comes Together with Other Water, 1985.
Pluie
Me suis réveillé ce matin avec un besoin terrible de passer la journée au plumard à lire. Y ai résisté une minute.
Puis j’ai regardé par la fenêtre la pluie. Et abandonné. Me suis entièrement confié à la garde de ce matin pluvieux.
Est-ce que je revivrais ma vie ? Commettrais-je les mêmes erreurs impardonnables ? Oui, à la moindre occasion. Oui.
Oeuvres complètes 9. Poésie. Traduction: Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses.
Juan Rulfo (Juan Nepomuceno Carlos Pérez Rulfo Vizcaíno) est né à Apulco, district de Sayula ( état de Jalisco), le 16 mai 1917.
Enfant, il a assisté à la très violente Guerre des Cristeros (Cristiada, 1926-1929). Son père fut assassiné en juin 1923 et sa mère est morte peu après, en novembre 1927. Il se retrouve orphelin à 10 ans.
Cet écrivain mexicain est célèbre pour son recueil de nouvelles El Llano en llamas (1953) et son roman Pedro Páramo (1955). Son influence a été essentielle sur les écrivains latino-américains du XX ème siècle.
Jorge Luis Borges a dit : ” Pedro Páramo es una de las mejores novelas de las literaturas de lengua hispánica, y aun de toda la literatura. ” Gabriel García Márquez a raconté ainsi sa découverte de cet auteur : « Álvaro Mutis subió a grandes zancadas los siete pisos de mi casa con un paquete de libros, separó del montón el más pequeño y corto, y me dijo muerto de risa: ¡Lea esa vaina, carajo, para que aprenda! Era Pedro Páramo. Aquella noche no pude dormir mientras no terminé la segunda lectura. Nunca, desde la noche tremenda en que leí la Metamorfosis de Kafka en una lúgubre pensión de estudiantes de Bogotá —casi diez años atrás— había sufrido una conmoción semejante. Al día siguiente leí El llano en llamas, y el asombro permaneció intacto. » (Breves nostalgias sobre Juan Rulfo in Juan Rulfo. Toda la obra. Archivos, CSIC, Madrid, 1992.)
C’était aussi un excellent photographe. Il a également été scénariste et adaptateur pour le cinéma et la télévision. À partir de 1962 il a travaillé à l’Instituto indigenista de Mexico, organisation au service des communautés primitives indiennes dont il a dirigé ensuite le département éditorial.
Il est mort à Mexico le 8 janvier 1986.
Juan Rulfo, Pedro Páramo.
“No lo sé, Juan Preciado. Hacía tantos años que no alzaba la cara, que se me olvidó el cielo. Y aunque lo hubiera hecho, ¿qué habría ganado? El cielo está tan alto, y mis ojos tan sin mirada, que vivía contenta con saber dónde quedaba la tierra. ”
« Je n’en sais rien, Juan Preciado ; je n’ai plus levé la tête depuis tant d’années que j’ai oublié le ciel. D’ailleurs, si je l’avais fait, qu’y aurais-je gagné ? Le ciel était si haut et ma vue si basse que je m’estimais déjà heureuse de savoir où se trouvait la terre. »