Jacques Lusseyran – Charles Baudelaire

Fabrice Gaignault. Un livre (un livre dans la vie de Primo Levi). Arléa. La Rencontre. 2025

” La poésie. À Buchenwald, le résistant aveugle Jacques Lusseyran n’avait conservé e,n mémoire qu’un poème de Baudelaire, ” La mort des amants “. il le récita un jour et se vit aussitôt entouré d’une multitude de prisonniers, hongrois pour la plupart, ne parlant pas français. ” Et des dizaines de voix ronflantes, grinçantes, caressantes, répétèrent : Les flammes mortes…

Il faut imaginer Jacque Lusseyran, aveugle, récitant à ses camarades étrangers, regroupés en cercle autour de lui, cette ode funèbre à l’amour envolé et la renaissance après la mort, terrassée :

La Mort des amants (Charles Baudelaire)

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Les Fleurs du Mal. 1857.

Le monde commence aujourd’hui. La Table Ronde, 1959. Folio, 2016.

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud (Paul Verlaine). Extrait du recueil des Poésies complètes de Rimbaud. 1895. Éditeur : Léon Vanier.

Ce matin, j’écoute un podcast de France Culture du Vendredi 19 décembre 2025 :

Dans la bibliothèque de Jean Echenoz. Il récite un poème de Rimbaud, Les douaniers.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/dans-la-bibliotheque-de-jean-echenoz-5595836

Les douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités,
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.
” Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! “

Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

Poésies.

Poésies complètes de Rimbaud. 1895. Libraire-Éditeur : Léon Vanier.

” Delahaye raconte que ces vers ont pu être inspirés à Rimbaud par leurs escapades en Belgique, au retour desquelles ils étaient interpellés – souvent familièrement – par les douaniers. Sans doute ; mais au-delà de l’anecdote, on peut lire ici une attaque contre tous les ” chiens de garde ” qui s’opposent aux formes de transgression ou de contrebande quelles qu’elles soient.” (Arthur Rimbaud. Oeuvres complètes. correspondance. Collection Bouquins. Robert Laffont. 1992. Notes. page 452.)

Ernest Delahaye (1853-1930) est le plus ancien ami de Rimbaud qu’il a connu au collège de Charleville. Jusqu’en 1870, les deux compagnons ne se quittent guère. Ils se retrouvent à Paris, en 1871, pour un bref séjour. C’est alors qu’il fait la connaissance de Verlaine. Plus tard, il se liera avec Germain Nouveau (1851-1920). Rimbaud et Delahaye se sont rencontrés pour la dernière fois durant l’été de 1879. Il a publié ses souvenirs de Rimbaud : Rimbaud, l’artiste et l’être moral. Éditions Albert Messein, 1923 – Souvenirs familiers à propos de Rimbaud, Verlaine et Germain Nouveau. Éditions Albert Messein, 1925. Ces ouvrages ont été plusieurs fois réédités et pour certains refondus sous de nouveaux titres : Rimbaud, souvenirs d’Ernest Delahaye. Éditions Sauret, 1993. Mon ami Rimbaud. Éditions Naïves, 2010.

Portrait d’Ernest Delahaye (Germain Nouveau). Dessin sans date. Paris, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Charles Baudelaire (1821-1867) – Victor Hugo (1802-1885)

Portrait de Baudelaire (Émile Deroy 1820-1846). Versailles Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. (CFA)

Les relations entre ces deux grands poètes français du XIX siècle ont varié selon les époques. Adolescent, Baudelaire se passionne pour Hugo et pour son théâtre. Il lui écrit une longue lettre le 25 février 1840 après avoir vu Marion de Lorme au théâtre de la Porte Saint-Martin.

« Pourtant, si vous saviez combien notre amour, à nous autres jeunes gens, est sincère et vrai – il me semble (peut-être est-ce bien de l’orgueil) que je comprends tous vos ouvrages. Je vous aime comme j’aime vos livres ; (…) je vous aime comme on aime un héros, un livre, comme on aime purement et sans intérêt toute belle chose. »

Plus tard, il se montre plutôt critique envers son aîné :

« M. Victor Hugo, dont je ne veux certainement pas diminuer la noblesse et la majesté, est un ouvrier beaucoup plus adroit qu’inventif, un travailleur bien plus correct que créateur. Delacroix est quelquefois maladroit, mais essentiellement créateur. M. Victor Hugo laisse voir dans tous ses tableaux, lyriques et dramatiques, un système d’alignement et de contrastes uniformes. L’excentricité elle-même prend chez lui des formes symétriques. Il possède à fond et emploie froidement tous les tons de la rime, toutes les ressources de l’antithèse, toutes les tricheries de l’apposition. C’est un compositeur de décadence ou de transition, qui se sert de ses outils avec une dextérité véritablement admirable et curieuse. M. Hugo était naturellement académicien avant que de naître, et si nous étions encore au temps des merveilles fabuleuses, je croirais volontiers que les lions verts de l’Institut, quand il passait devant le sanctuaire courroucé, lui ont souvent murmuré d’une voix prophétique : « Tu seras de l’Académie ! » (Salon de 1846)

« – Hugo pense souvent à Prométhée. Il s’applique un vautour imaginaire sur une poitrine qui n’est lancinée que par les moxas de la vanité. Puis, l’hallucination se compliquant, se variant, mais suivant la marche progressive décrite par les médecins, il croit que, par un fiat de la Providence, Sainte-Hélène a pris la place de Jersey.

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Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré, qu’il ferait horreur même à un notaire.

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Hugo-Sacerdoce, a toujours le front penché ; — trop penché pour rien voir, excepté son nombril. »
(Fusées. 22 feuillets parus en 1887 dans les Oeuvres posthumes ; écrits, semble-t-il, entre 1855 et 1862.

Autoportrait sous l’influence du haschich (Charles Baudelaire). Vers 1842-45. Collection particulière.

Le 25 juin 1857, le recueil Les Fleurs du Mal est mis en vente. Le 20 août 1857 dans la matinée, se tient devant la sixième chambre correctionnelle de la Seine le procès du poète et de ses éditeurs. Le réquisitoire est prononcé par le substitut Ernest Pinard qui a déjà requis contre Madame Bovary le 29 janvier précédent. Le recueil est condamné pour ” délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs “, en raison de ” passages ou expressions obscènes et immorales “. Les éditeurs devront payer 100 francs d’amende et Baudelaire 300 francs. Le tribunal ordonne la suppression de six poèmes ayant plus particulièrement porté atteinte à la morale publique

Victor Hugo envoie très rapidement une belle lettre de solidarité à Baudelaire.

Lettre à Charles Baudelaire
Hauteville House, dimanche 30 août 1857
J’ai reçu, Monsieur, votre noble lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini. Vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale. C’est là une couronne de plus.
Je vous serre la main, poëte.
Victor Hugo

Baudelaire lui dédie ensuite trois poèmes (Le Cygne, Les Sept Vieillards, Les Petites Vieilles) qui figurent dans la section Tableaux parisiens de la seconde édition des Fleurs du Mal, mise en vente au début de février 1861.

En juin 1861, Baudelaire publie dans la Revue fantaisiste, sous le titre Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, neuf notices littéraires destinées à l’anthologie Les Poètes français (1861-1862) d’Eugène Crépet (1827-1892). La première présente l’oeuvre de Victor Hugo : « L’excessif, l’immense sont le domaine naturel de Hugo ; il s’y meut dans son atmosphère natale. » Il évoque La légende des siècles où l’auteur « a créé le seul poème épique qui pût être créé par un homme de son temps pour des lecteurs de son temps ».

En octobre 1859, il obtient avec un peu de flatterie que Victor Hugo écrive une lettre-préface à sa plaquette sur Théophile Gautier. ” J’ai besoin de vous. J’ai besoin d’une voix plus haute que la mienne et que celle de Théophile Gautier, – de votre voix dictatoriale. “

L’agressivité de Baudelaire réapparaît dans les dernières années, après la publication des Misérables (1862). Il multiplie lettres, sarcasmes et attaques contre le livre et la personne de Hugo, jugé bête et sot. Il ne supporte pas son humanitarisme républicain. Ce grand reproche apparaît clairement dans une lettre à son ami, le peintre Édouard Manet en 1865.

Hommage à Delacroix (Henri Fantin-Latour). 1864. Manet et Baudelaire, à droite, côte à côte.

« Et Victor Hugo ! Il ne peut pas se passer de moi, dites-vous. Il m’a un peu fait la cour. Mais il fait sa cour à tout le monde et traite de poète le dernier ou premier venu. Mon cher ami, il y a dans votre phrase un peu de la correspondance Stevens ; trois espions du genre humain qui font concurrence à la correspondance Havas.
[Hugo avait écrit sur le volume : à Charles Baudelaire, junc/anius dextras.] Cela, je crois, ne veut pas dire seulement : donnons-nous une mutuelle poignée de main. Je connais les sous-entendus du latin de Victor Hugo. Cela veut dire aussi : unissons nos mains, POUR SAUVER LE GENRE HUMAIN. Mais je me fous du genre humain, et il ne s’en est pas aperçu. (Lettre du 28 octobre 1865)

Baudelaire meurt le 31 août 1867 à 11 heures du matin. A son ami fidèle, Charles Asselineau (1820-1874), Victor Hugo écrit en 1869 :

Hauteville-House, mars 1869.

Mon cher et cordial confrère,

Votre étude sur Charles Baudelaire est un livre, un vrai livre. L’homme y est ; et non seulement l’homme, mais vous. J’ai rencontré plutôt que connu Baudelaire. Il m’a souvent choqué et j’ai dû le heurter souvent ; j’en voudrais causer avec vous. Je pense tous vos éloges, avec quelques réserves. Le jour où je le vis pour la dernière fois, en octobre 1865, il m’apporta un article écrit par lui sur la Légende des Siècles, imprimé en 1859, que vous retrouverez aisément, et où il me semble adhérer profondément à l’idéal qui est une conscience littéraire, comme le progrès est une conscience politique. Il me dit en me remettant ces pages : Vous reconnaîtrez que je suis avec vous. Je partais. Nous nous sommes quittés, je ne l’ai plus revu. C’est un des hommes que je regrette. Votre livre sur lui est cet exquis travail d’embaumement. Heureuse une mémoire qui est en vos mains ! La profonde fraternité du poëte est dans tout ce que vous écrivez. De là le charme. Vous êtes un cœur qui a beaucoup d’esprit. Merci pour ce précieux et bon livre, et recevez mon serrement de main.

Victor Hugo

Victor Hugo à Bruxelles (Charles Albert d’Arnoux, dit Bertall. 1820-1882). 1866.

Victor Hugo – Mario Vargas Llosa – Robert Desnos – Louis Aragon

Je relis Victor Hugo et des écrivains qui ont publié sur son oeuvre :

Jusqu’à ce que mort s’ensuive (Sur une page des Misérables) d’Olivier Rolin. Gallimard, Collection blanche. 2024. Folio n°7580. 2025

La tentación de lo imposible de Mario Vargas Llosa. Alfaguara, 2004.

Le Monde selon Victor Hugo de Michel Winock. Éditions Tallandier, 2018. Collection Texto, 2020.

Mario Vargas Llosa. La tentación de lo imposible. 2004.

« Aunque Madame Bovary se publicó seis años antes que Los Miserables, en 1856, se puede decir que ésta es la última gran novela clásica y aquélla la primera gran novela moderna. »

« Las novelas, y sobre todo las grandes novelas, no son testimonios ni documentos sobre la vida. Son otra vida, dotada de sus propios atributos, que nace para desacreditar la vida verdadera, oponiéndole un espejismo que, aparentado reflejarla, la deforma, retoca y rehace. »

« No es precisamente un « entusiasmo » sino un malestar lo que dejan las buenas ficciones en el espíritu de los lectores que contrastan aquellas imágenes con el mundo real : la sensación de que el mundo está mal hecho, de que lo vivido está muy por debajo de lo soñado e inventado. »

Le legs (Robert Desnos)

Et voici, Père Hugo, ton nom sur les murailles !
Tu peux te retourner au fond du Panthéon
Pour savoir qui a fait cela. Qui l’a fait ? On !
On c’est Hitler, on c’est Goebbels… C’est la racaille,

Un Laval, un Pétain, un Bonnard, un Brinon,
Ceux qui savent trahir et ceux qui font ripaille,
Ceux qui sont destinés aux justes représailles
Et cela ne fait pas un grand nombre de noms.

Ces gens de peu d’esprit et de faible culture
Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure.
Ils ont dit : « Le bonhomme est mort. Il est dompté. »

Oui, le bonhomme est mort. Mais par-devant notaire
Il a bien précisé quel legs il voulait faire :
Le notaire a nom : France, et le legs : Liberté.

Signé Lucien Gallois. Paru dans L’Honneur des poètes, 14 juillet 1943. Repris dans Robert Desnos, Destinée arbitraire. Paris, NRF Poésie / Gallimard n°112, 1975.

Le Paris de Victor Hugo (Aragon)

Personne n’a jamais parlé de Paris comme Victor Hugo. Et même si un jour, à nouveau, Paris doit se faire verbe et chair dans l’oeuvre d’un poète : Victor Hugo aura été le premier, celui qui a fait naître Paris à la vie lyrique, sacré Paris source et thème de l’inspiration lyrique, décor et matière, âme et personnage de la poésie nationale.

Victor Hugo est le vrai poète de la nation française et le plus grand poète de Paris. Cette vie, cet homme, cet art s’étendent de 1802 à 1885. Hugo naît à la veille de l’Empire et meurt deux ans après Karl Marx. Son œuvre oscille aux vents de ce long orage appelé le dix-neuvième siècle. Elle naît sur les ruines de la Bastille, elle meurt quand les associations ouvrières vont proclamer, avec le Premier Mai, que le printemps leur appartient.

On pourrait justement dire de Hugo qu’il est le miroir de la Révolution Française. Oui, lui, que son général de père traîna dans les fourgons de Napoléon, lui qui fut royaliste sous Louis XVIII, pair de Louis-Philippe, républicain en 48, exilé par le Princе-président, symbole de la liberté sous l’Empire, de la résistance à l’envahisseur dans la guerre de 70, épouvanté par la Commune, mais demandant la grâce des Communards… le génie qui boucha, longtemps après sa mort, l’horizon poétique et qu’aujourd’hui encore haïssent comme personne tous ceux qui s’étiolent à son ombre immense. Hugo, phénomène irréductible, poète le plus insulté de notre histoire, après qui la langue française n’est plus ce qu’elle était, et dont il faudra tenir compte comme de Shakespeare et d’Homère.

Et bien, c’est Hugo qui a fait de Paris ce qu’il est aux yeux du monde. Il ne pouvait pas en être autrement. Avant lui, c’était une bourgade. Dans cette bourgade, il y avait Notre-Dame et Le Louvre. Mais après lui il y a Notre-Dame de Paris et Gavroche, le gamin de Paris. Quant au Louvre, c’est dans ses vers qu’il a cessé d’être un palais pour devenir un monde. C’est qu’avec Hugo, Paris cesse d’être le siège de la cour pour devenir la cité d’un peuple. Le Paris de Victor Hugo n’est pas une collection de monuments, une série de cartes postales, mais l’être en mouvement, le monde en gésine, les quartiers bourgeonnants du siècle qui fut celui des révolutions, des émeutes, des chemins de fer, du préfet Haussmann, de la Commune de Paris. Il y a une anthologie formidable à faire de tout ce que Hugo a écrit de Paris, sur Paris, pour Paris. Juste pour donner le goût de ce langage insensé, de cet amour sans mesure pour la ville démesurée. Il était trop facile d’étourdir les gens avec le bruit majeur des vers, toute L’Année terrible, et des Contemplations aux Feuilles d’automne, tout ce qui résonne dans ce langage divin de ma ville… Et même dans la prose je n’ai pas repris ces passages des Choses vues, où Balzac agonise dans sa maison du quartier Beaujon, où tout Paris regarde passer les cendres de l’Empereur… Son commentaire monumental et immortel fait de Victor Hugo la statue toujours présente de Paris, l’explication de Paris, son prestige, sa résonance, sa gloire.

Avez-vous lu Victor Hugo ? Anthologie poétique commentée par Aragon. Paris, Éditeurs Français Réunis, 1952.

Louis Guilloux – Charles-Marie Leconte de Lisle

Louis Guilloux a écrit un livre de souvenirs au titre emprunté à une vieille légende bretonne, L’Herbe d’oubli. Commencé au début des années 1960, poursuivi de manière plus intense en 1969 ce récit qu’il n’a jamais fini est paru seulement en 1984. Le texte a été établi et annoté par Françoise Lambert.

« Faire ses comptes, se mettre en règle, chercher à savoir qui on est, et ce que l’on pense, trouver son ordre et s’y maintenir – combien de fois au cours de ma vie ne me suis-je pas dit qu’il ne pouvait s’agir d’autre chose, que tant que cette entreprise n’aurait pas été menée à bonne fin, il n’y aurait rien de fait ni rien qui vaille, que je ne ferais que persévérer dans la confusion et vivre dans la suite de moi-même, c’ est-à-dire en acceptant tout ce que je refuse. Combien de fois n’ai-je pas pensé que j’allais me mettre en route, mais sans aller jamais bien loin, repris dans les pièges de la facilité, d’une certaine paresse peut-être, soumis, toujours hanté par le soupçon que rien n’est jamais comme on croit, que tous les problèmes ne sont pas faits pour chacun et qu’il ne faut pas se laisser tenter au-dessus de ses forces. Faire ses comptes c’est aussi chercher à revoir comme à travers un kaléidoscope, s’efforcer de remettre en ordre les pages d’un livre disloqué tout en sachant qu’il en manquera beaucoup, se demander sur ce qui s’est passé à telle ou telle période : comment était-ce ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Pourquoi ? Comment ai-je agi à ce moment-là ? Envers moi-même, envers les autres ? Se peut-il que l’on s’habitue à soi-même ? Que jusque dans la vieillesse on vive avec ses erreurs et ses remords comme avec ses maladies, qu’on finisse par se passer bien des choses ? Oui, mais on sait. Pour ce qui a compté il n’y a pas de prescription. »

Son professeur, au Lycée de Saint-Brieuc, M.Maumont faisait apprendre à ses élèves de nombreux poèmes par coeur.

” Quel but poursuivait M. Maumont en nous faisant apprendre des textes comme celui-là et des poèmes comme celui de Leconte de Lisle (… ). Les plus âgés d’entre nous avaient à peine quinze ans (…). Pourquoi faisait-il cela? Il me le dit lui-même, beaucoup plus tard, c’est qu’il avait été élevé par des prêtres et qu’il avait pris dès son enfance une horreur définitive de toute ” mysticité “.

Buste en bronze de Leconte de Lisle au lycée éponyme, Saint-Denis de la Réunion (Alexandre Guéry)

Le vent froid de la nuit (Charles-Marie Leconte de Lisle)

Le vent froid de la nuit souffle à travers les branches
Et casse par moments les rameaux desséchés ;
La neige, sur la plaine où les morts sont couchés,
Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches.

En ligne noire, au bord de l’étroit horizon,
Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre,
Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire,
Entre-choquent les os dans le rude gazon.

J’entends gémir les morts sous les herbes froissées.
Ô pâles habitants de la nuit sans réveil,
Quel amer souvenir, troublant votre sommeil,
S’échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées ?

Oubliez, oubliez ! Vos coeurs sont consumés ;
De sang et de chaleur vos artères sont vides.
Ô morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides,
Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez !

Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre,
Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers,
Que j’aimerai sentir, libre des maux soufferts,
Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !

Mais, ô songe ! Les morts se taisent dans leur nuit.
C’est le vent, c’est l’effort des chiens à leur pâture,
C’est ton morne soupir, implacable nature !
C’est mon coeur ulcéré qui pleure et qui gémit.

Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.
À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ?
Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir,
Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.

Encore une torture, encore un battement.
Puis, rien. La terre s’ouvre, un peu de chair y tombe ;
Et l’herbe de l’oubli, cachant bientôt la tombe,
Sur tant de vanité croît éternellement.

Poèmes barbares, 1862.

Poèmes barbares. Nrf. Poésie/Gallimard n°202. 1985.

Alfred Jarry

Alfred Jarry. Portrait que possédait Pablo Picasso.

Alfred Jarry est né le 8 septembre 1873 à Laval.

Son œuvre la plus connue est Ubu roi. Cette pièce de théâtre en cinq actes est publiée le 25 avril 1895 dans la revue de Paul Fort Le Livre d’art, puis aux éditions du Mercure de France. Elle est représentée pour la première fois le 10 décembre 1896 par la troupe du théâtre de l’Œuvre au Nouveau-Théâtre. Il s’agit de la première pièce du cycle Ubu. Son titre semble être inspiré de la tragédie de Sophocle, Œdipe roi.

La pièce a connu de nombreux remaniements, suites et dérivés tout au long de la carrière de l’auteur (la plupart des titres sont des parodies de titres de tragédies grecques) :
Paralipomènes d’Ubu (1896).
Ubu cocu ou l’Archéoptéryx (1897).
Almanachs du Père Ubu (1899 et 1901).
Ubu enchaîné (1899, publié en 1900).
Almanach illustré du Père Ubu (1901).
Ubu sur la Butte (1906).

Véritable portrait de Monsieur Ubu (Alfred Jarry). 1896. Bois de 74 x 113 mm publié dans Le Livre d’Art, n°2, 25 avril 1896, dans l’édition originale d’Ubu Roi et la Revue Blanche du 15 août 1896.

Le 11 mai 1906, Alfred Jarry, extrêmement malade, se réfugie chez sa soeur Charlotte à Laval. Il reçoit les derniers sacrements, rédige son faire-part de décès avec la date en blanc, son testament et une lettre à son amie Rachilde, la femme d’Alfred Valette, le directeur du Mercure de France.

Jarry se rétablit pourtant. En juillet, il revient à Paris. Mais il est épuisé par ses excès (alcools divers, absinthe, éther). Son état s’aggrave à nouveau peu après. Le 29 octobre, ses amis Alfred Vallette et Jean Saltas, inquiets de ne pas l’avoir vu depuis plusieurs jours, se rendent chez lui, 7 rue Cassette. Le logement d’Alfred Jarry, détruit en 2019, se trouvait dans une ancienne réserve d’un marchand d’objets et vêtements liturgiques, d’où le nom de Grande Chasublerie donné par Jarry. L’écrivain est très faible. Il ne peut ouvrir la porte. Ses amis doivent appeler un serrurier et le faire transporter d’urgence à l’hôpital.

Il meurt à 34 ans le 1 novembre 1907 à 4 heures 15 de l’après-midi à l’Hôpital de la Charité, 47 rue Jacob. Sa dernière volonté : un cure-dent. Ses obsèques ont lieu le dimanche 3 novembre. Après une brève cérémonie à l’église Saint-Sulpice, il est enterré au cimetière de Bagneux où sa tombe, aujourd’hui anonyme et non entretenue, est toujours en place. Rachilde Paul Léautaud, Octave Mirbeau, Lucien Descaves, Jules Renard, Charles-Louis Philippe et Paul Valéry étaient présents.

Alfred Jarry à l’époque où il écrivit Ubu Roi (Lucien Lantier). Fasquelle éditeurs, 1921, Paris.

*
Laval, 28 mai 1906.

Madame Rachilde,

Le père Ubu, cette fois, n’écrit pas dans la fièvre. (Ça commence comme un testament, il est fait d’ailleurs.) Je pense que vous avez compris, il ne meurt pas (pardon, le mot est lâché) de bouteilles et autres orgies. Il n’avait pas cette passion et il a eu la coquetterie de se faire examiner partout par les « merdecins ». Il n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement (fin curieuse quand on a écrit le Surmâle) et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu. Et aucun régime humain, si fidèlement (en riant en dedans) qu’il les suive, n’y fera rien. Sa fièvre est peut-être que son cœur essaye de le sauver en faisant du 150. Aucun être humain n’a tenu jusque-là. Il est, depuis deux jours, l’extrême oint du Seigneur et, tel l’éléphant sans trompe de Kipling, plein d’une insatiable curiosité. Il va rentrer un peu plus arrière dans la nuit des temps.

Comme il aurait son revolver dans sa poche-à-cul il s’est fait mettre au cou une chaîne d’or uniquement parce que ce métal est inoxydable et durera autant que ses os, avec des médailles auxquelles il croit s’il doit rencontrer des démons. Ça l’amuse autant que des poissons… Notons que s’il ne meurt pas, il sera grotesque d’avoir écrit tout cela… mais nous répétons que ceci n’est pas écrit dans la fièvre. Il a laissé de si belles choses sur la terre, mais disparaît dans une telle apothéose !… (Détail : prière à Vallette de prélever sur les souscriptions, s’il en reste, quelque chose pour l’[*] afin que je puisse vous léguer le portrait ; 2e legs, le Tripode, qu’en ferait ma sœur ? Et bien entendu après que les comptes restants seront payés sur le Pantagruel ou autre chose.) Et comme disait, sur son lit de mort, Socrate à Ctésiphon. « Souviens-toi que nous devons un coq à Esculape ». (Je désire, pour mon honneur, que Vallette se « couvre » des vieilles écritures passées.)

Et, maintenant, Madame, vous qui descendez des grands inquisiteurs d’Espagne, celui qui par sa mère est le dernier Dorset (pas folie des grandeurs, j’ai ici mes parchemins) se permet de vous rappeler sa double, devise : AUT NUNQUAM TENTES, AUT PERFICE (N’essaye rien où va jusqu’au bout ! J’y vais, Madame Rachilde). TOUJOURS LOYAL… et vous demande de prier pour lui ; la qualité de la prière le sauvera peut-être… mais il s’est armé devant l’Éternité et il n’a pas peur.

À propos : j’ai dicté hier à ma sœur le plan détaillé de la Dragonne. C’est sûrement un beau livre. L’écrivain que j’admire le plus au monde voudrait-il le reprendre, utiliser, à son gré, ce qu’il y aura de fait et le finir, soit pour lui, soit en collaboration posthume ? Elle vous enverra s’il y a lieu le manuscrit, aux trois quarts écrit, un gros carton de notes et le dit plan.

Le père Ubu a fait sa barbe, s’est fait préparer une chemise mauve, par hasard ! Il disparaîtra dans les couleurs du Mercure et il démarrera, pétri toujours d’une insatiable curiosité. Il a l’intuition que ce sera pour ce soir à cinq heures… S’il se trompe il sera ridicule, les revenants sont toujours ridicules.

Là-dessus, le père Ubu, qui n’a pas volé son repos, va essayer de dormir. Il croit que le cerveau, dans la décomposition, fonctionne au delà de la mort et que ce sont ses rêves qui sont le Paradis. Le père Ubu, ceci sous condition — il voudrait tant revenir au Tripode — va peut-être dormir pour toujours.

Alfred Jarry

La lettre dictée hier est presque un duplicata, mais j’ai donné ordre pour qu’on vous l’envoie après, ainsi, si vous le voulez bien, que ma bague mauve.
A. J.

Je rouvre ma lettre. Le docteur vient de venir et croit me sauver.
A. J.

* Mot effacé.

Portrait de Rachilde (Félix Vallotton). Le Livre des masques de Rémy de Gourmont. 1898.

Nora Mitrani – Alexandre O’Neill

Nora Mitrani.

À la fin de 1949, Nora Mitrani (1921-1961), écrivaine surréaliste et sociologue, visite pendant trois mois le Portugal, où vivait son oncle maternel. À l’invitation du Groupe Surréaliste de Lisbonne, elle fait une conférence au Jardin universitaire des Beaux-Arts le 12 janvier 1950. Celle-ci a été traduite par le poète portugais Alexandre O’Neill (1924-1986) et publiée sous forme de brochure : A Razão Ardente (do Romanticismo ao Surrealismo), Cuadernos Surrealistas, Lisboa, 1950.
Ce texte n’a pas été inclus dans l’anthologie de ses écrits, Rose au coeur violet (Paris, Éditions Terrain Vague, collection Le Désordre, Losfeld, 1988), réunis par Dominique Rabourdin avec une préface de Julien Gracq.
Il n’a été publié pour la première fois en français qu’en 2025 par les éditions le Retrait (La raison ardente Du romantisme au surréalisme).

Nora Mitrani et Alexandre O’Neill eurent une courte relation amoureuse. Mais, le poète portugais, privé de passeport par la Pide, la police politique du régime salazariste, ne pouvait pas sortir du pays. Il ne la revit plus. Il ne put jamais oublier cette brève mais intense rencontre et il lui dédia le poème Un adieu portugais (Um Adeus Português) en 1951. Il publia aussi Six poèmes confiés à la mémoire de Nora Mitrani, inclus dans son recueil Poemas con Endereço (Poèmes avec adresse, 1962). Nora Mitrani deviendra la compagne de Julien Gracq en 1953 et mourra d’un cancer à 39 ans le 22 mars 1961.

Um Adeus Português (Alexandre O’Neill)

Nos teus olhos altamente perigosos
vigora ainda o mais rigoroso amor
a luz de ombros puros e a sombra
de uma angústia já purificada

Não tu não podias ficar presa comigo
à roda em que apodreço
apodrecemos
a esta pata ensanguentada que vacila
quase medita
e avança mugindo pelo túnel
de uma velha dor

Não podias ficar nesta cadeira
onde passo o dia burocrático
o dia-a-dia da miséria
que sobe aos olhos vem às mãos
aos sorrisos
ao amor mal soletrado
à estupidez ao desespero sem boca
ao medo perfilado
à alegria sonâmbula à vírgula maníaca
do modo funcionário de viver

Não podias ficar nesta cama comigo
em trânsito mortal até ao dia sórdido
canino
policial
até ao dia que não vem da promessa
puríssima da madrugada
mas da miséria de uma noite gerada
por um dia igual

Não podias ficar presa comigo
à pequena dor que cada um de nós
traz docemente pela mão
a esta pequena dor à portuguesa
tão mansa quase vegetal

Não tu não mereces esta cidade não mereces
esta roda de náusea em que giramos
até à idiotia
esta pequena morte
e o seu minucioso e porco ritual
esta nossa razão absurda de ser

Não tu és da cidade aventureira
da cidade onde o amor encontra as suas ruas
e o cemitério ardente
da sua morte
tu és da cidade onde vives por um fio
de puro acaso
onde morres ou vives não de asfixia
mas às mãos de uma aventura de um comércio puro
sem a moeda falsa do bem e do mal

*

Nesta curva tão terna e lancinante
que vai ser que já é o teu desaparecimento
digo-te adeus
e como um adolescente
tropeço de ternura
por ti

Publié dans la revue Unicórnio (Juin 1951), puis dans le livre Tempo de Fantasmas (Temps de fantômes) (novembre 1951).

Un adieu portugais

Dans tes yeux hautement dangereux
l’amour le plus rigoureux revigore toujours
la lumière par ombres pures et l’ombre
par une angoisse déjà bien purifiée

Non toi tu ne pouvais rester prise avec moi
à cette roue où je pourris
nous pourrissons
à cette patte ensanglantée toute frissons
presque méditation
qui avance en mugissant dans le tunnel
d’une vieille douleur

Tu ne pouvais rester fixée à cette chaise
où je passe mes jours bureaucratiques
cet au-jour-le-jour du malheur
qui monte aux yeux arrive aux mains
aux sourires
à l’amour à peine épelé
à la stupidité au désespoir sans bouche
à la peur profilée
à la joie somnambule à la virgule maniaque
du mode fonctionnaire de vie

Tu ne pouvais rester dans ce lit avec moi
dans un transit mortel jusqu’au sordide jour
jour canin
policier
jusqu’au jour qui ne vient pas de la promesse
si pure et plus que pure de l’aurore
mais du malheur d’une nuit engendrée
par un jour identique

Tu ne pouvais tester prise avec moi
à l’infime douleur que chacun d’entre nous
porte doucement dans sa main
à cette infime douleur-à-la-portugaise
si moelleuse presque végétale

Non toi tu ne mérites pas cette cité tu ne mérites pas
cette roue de nausée où nous tournons
jusqu’à la bêtise
cette petite mort
avec son minutieux rituel de gros porcs
cette absurde raison que nous avons à être
Non toi tu es de la cité aventureuse
de la cité en qui l’amour trouve ses rues
et le cimetière ardent
de sa mort
tu es de la cité où tu vis sur un fil
de pur hasard
où tu meurs et vis non pas d’asphyxie
mais dans les mains d’une aventure d’un commerce pur
sans la fausse monnaie du bien et du mal
*
Dans ce tournant si tendre et lancinant
que va être, qu’est déjà ta disparition
je te dis adieu
comme un adolescent
je balbutie de tendresse
pour toi

Traduction de Patrick Quillier.

La Poésie du Portugal des origines au XX e siècle. Chandeigne, 2021.

Statue d’Alexandre O’Neill. .Oeiras. Parque dos Poetas. (Vitor Oliveira).

André Breton – Julien Gracq – Paul Éluard

Je lis André Breton, Julien Gracq, Correspondance. 1939-1966.
Paris, Gallimard, 2025.

Lettre de Julien Gracq à André Breton. 5 novembre 1939.

” Ma situation fait que je relis avec une certaine attention le petit nombre de textes que j’ai sous la main. par exemple Radiguet. Et – lisant la Petite anthologie poétique du surréalisme – je regrette – je dois le dire – d’avoir été très injuste en vous parlant de mon in // compréhension de la poésie d’Éluard. Elle m’a paru dans le recueil prendre un singulier relief (“La Dame de carreau, par exemple). (…) “

Les deux écrivains sont à ce moment-là mobilisés.

La Dame de carreau (Paul Éluard)

Tout jeune, j’ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité, qu’un battement de cœur amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber.
Aimant l’amour. En vérité, la lumière m’éblouit. J’en garde assez en moi pour regarder la nuit, toute la nuit, toutes les nuits.
Toutes les vierges sont différentes. Je rêve toujours d’une vierge.
À l’école, elle est au banc devant moi, en tablier noir. Quand elle se retourne pour me demander la solution d’un problème, l’innocence de ses yeux me confond à un tel point que, prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou.
Ailleurs, elle me quitte. Elle monte sur un bateau. Nous sommes presque étrangers l’un à l’autre, mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point.
Ou bien, quand elle est malade, c’est sa main que je garde dans les miennes, jusqu’à en mourir, jusqu’à m’éveiller.
Je cours d’autant plus vite à ses rendez-vous que j’ai peur de n’avoir pas le temps d’arriver avant que d’autres pensées me dérobent à moi-même.
Une fois, le monde allait finir et nous ignorions tout de notre amour. Elle a cherché mes lèvres avec des mouvements de tête lents et caressants. J’ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour.
Et c’est toujours le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation.
Mais ce n’est jamais la même femme.
Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie, mais sans la reconnaître.
Aimant l’amour.

Les Dessous d’une vie ou la pyramide humaine. Les Cahiers du Sud, 1926.

Paul Éluard, Poèmes. Livre de poche n° 1003-1004. 1963.

Louis Guilloux – Jean Guéhenno

Louis Guilloux.

Louis Guilloux [1899-1980] Lettre à Jean Guéhenno [1890-1978]. 4 mars 1931.

« […] La culture n’a rien à voir avec l’amour de la vérité, je crois, ou bien, elle n’est justement que cela. Et, il est à se demander s’il est bien nécessaire de connaître Platon et Jésus-Christ pour aimer la justice et défendre la vérité. Je ne le crois pas. Je ne pousserai pas le paradoxe jusqu’à dire que je crois le contraire, bien que toute culture digne de ce nom doive être naïve. Je dis naïve et pas autre chose. Naïve donc profonde, comme est profond tout ce qui naît du cœur sans la complicité de l’orgueil, comme est profond tout ce qui participe du sentiment de la communion des hommes, tous également torturés par les mêmes angoisses, tous ensevelis dans la même nuit. Ce mot de culture, pour moi, ne peut avoir d’autre sens que celui de l’expérience. Et il n’est d’expérience que de soi. Culture est douleur et courage. L’homme cultivé est toujours un homme meurtri, et qui, dans une certaine mesure, se survit à lui-même. Cet homme là est de toutes les classes, de tous les temps. Il n’a pas besoin de savoir lire. Il lui suffit d’avoir vu mourir, d’avoir aimé, d’avoir trompé, d’avoir été trompé, d’avoir éprouvé l’inquiétude de ses « fins dernières », et connu la solitude. Mais lire, écrire ? Jeux mesquins. Oui, tout le monde tire sa force de sa naïveté. C’est pourquoi les intellectuels forment une race si triste, si étrange, et en même temps odieuse et douloureuse. Pauvres gens ! Ils sont sans abri et sans racines ; la plupart d’entre eux connaissent la pire des solitudes : celle qui grelotte de froid et de peur, et qui grince des dents, celle qui n’a que la haine pour partage, et point l’amour. Étrange peuple, séparé de tout, et pitoyable. Ce sont eux, pourtant qui prétendent avoir le monopole et le dépôt de la culture. Petits bonhommes en sable, ils n’ont que du sable pour nourriture. Et ça ne fait pas un régime. »

Jean Guéhenno
2011.

Louis Aragon

J’ai acheté hier chez Gibert Cézanne Des toiles rouges de Marie-Hélène Lafon en Livre de Poche (n°37980, 2025) (Première publication Flammarion, 2023).

Dans son introduction, elle rappelle :

« J’entends aussi les échos d’Aragon chanté par Ferré,

Tout le monde n’est pas Cézanne
Nous nous contenterons de peu
[…]
On écrit des vers de la prose
On doit trafiquer quelque chose
En attendant le jour qui vient »

J’ai recherché et relu le poème d’Aragon dans l’édition de La Pléiade.

Spectacle à la lanterne magique

I. Quatorzième arrondissement

Chanté

Lieux sans visage que le vent
Ô ma jeunesse rue de Vanves
Passants passés Printemps d’avant
Vous me revenez bien souvent

Quartier pauvre où je me promène
Reconnais celui qui t’aima
La sonnette du cinéma
S’entendait avenue du Maine

Très tôt tes maisons s’aveuglaient
Je m’enfonçais dans tes façades
Les affiches des palissades
Avaient des loques et des plaies

J’arrivais au chemin de fer
Qui bordait la ville et la vie
Au fossé tant de fois suivi
Sans savoir vraiment pour quoi faire

Les trains n’y passaient presque plus
C’était un lieu d’herbe et de flâne
Où dans l’ortie et le pas d’âne
Des papiers ornaient les talus

Les amants guère n’y séjournent
Aujourd’hui plus qu’en ce temps-là
Comme alors j’en suis vite las
Et dans la rue Didot je tourne

Je vivais la plupart du temps
Dans un hôpital fantastique
Où l’obscénité des cantiques
Oubliait la mort en chantant

Les carabins c’est leur manière
Ils n’ont pas le cadavre exquis
Je n’y jouais qu’avec ceux qui
Leur succédaient dans ma tanière

Car comme on change de veston
À vêpres la lueur des lampes
Pour des visiteurs d’autre trempe
Inaugurait un autre ton

Qui s’en souvient Tous des pareils
L’air m’échappe à vous la chanson
Ô mes amis perdus ce sont
Choses qui sortent par l’oreille

Plusieurs sont morts plusieurs vivants
On n’a pas tous les mêmes cartes
Avant l’autre il faut que je parte
Eux sortis je restais rêvant

Décor de la salle de garde
Le soir était sombre à Broussais
Et dans son faux jardin dansait
La nuit solitaire et hagarde

Jeune homme qu’est-ce que tu crains
Tu vieilliras vaille que vaille
Disait l’ombre sur la muraille
Peinte par un Breughel forain

Tout le monde n’est pas Cézanne
Nous nous contenterons de peu
L’on pleure et l’on rit comme on peut
Dans cet univers de tisanes

On veille on pense à tout à rien
On écrit des vers de la prose
On doit trafiquer quelque chose
En attendant le jour qui vient

On sonne II faut bien que j’y aille
Tout ce sang Qu’est-ce qu’il y a
C’est sous le pont d’Alésia
Que l’on a fait ce beau travail

Dix jeunes hommes tailladés
Le front la nuque les épaules
Tous récitent le même rôle
A quoi bon rien leur demander

Il est donc des filles si douces
Que seulement pour y toucher
Ce ne semble plus un péché
Messieurs de vous égorger tous

J’ai peu dormi rêvé beaucoup
Était-il tôt Était-il tard
Je me tournais sur mon brancard
Tâtant les muscles de mon cou

Ça fait-il mal quand on les tranche
En tout cas c’est bizarre après
Ça pend tout autour On croirait
Du vulgaire corail en branche

Sommeil qui me frappe massue
Tu fais nos yeux noirs pour l’éclipse
Les sabots d’une apocalypse
Au galop me passent dessus

La lune éteint son anémone
Sur le seuil béant du néant
Et dans un branle de géants
Les démons baisent les démones

Je ne vois plus la lampe bleue
Dans les pavillons de morphine
Où la mort entre ses mains fines
Prend ses amants tuberculeux

Les doigts sur le linge s’agitent
À l’approche de pas feutrés
II sort d’un petit front muré
Le doux cri sourd des méningites

Brouillard brouillard de l’infini
Ça sent l’iode et la gangrène
Sur les lits de fer où s’égrènent
Les courts sanglots de l’agonie

Le satin de l’homme se lustre
Et pâlit et pareillement
Se ferment au dernier moment
Les yeux sans nom les yeux illustres

La brume quand point le matin
Retire aux vitres son haleine
Il en fut ainsi quand Verlaine
Ici doucement s’est éteint

Qu’est-ce à la fin que l’être emporte
Dans la fixité de ses yeux
Qu’y reste-t-il qui fut les cieux
Avec lui quelle étoile avorte

Il est là pâle sur son dos
Ses mains ont froissé les draps jaunes
Et dans le parc noir le vieux faune
N’entend plus jouer les jets d’eau

Ni le bruit que fait sur le marbre
L’éventail tombé d’une main
La bouche qui dit À demain
Ni les pas fuyants sous les arbres

Comme un dérisoire secret
Comme un rythme impair de mandore
Le voilà pour de bon qui dort
Sous le faux ciel d’or de Lancret

Ô fontaine à mi-voix qui pleure
Le voilà ce cour sous la pluie
Nul ici-bas n’est plus que lui
Dénué lorsque sonne l’heure

Et qu’on le porte dans un trou
L’égal enfin de tout le monde
Il verra que la mort est ronde
Où l’on repose n’importe où

Ce Lélian du bout du compte
Nous on lui préférait Rimbaud
Comme la grand’route au tombeau
Le ricanement à la honte

Ceux qui font métier d’être bons
C’est la honte qui les arrange
Ils donnent une robe à l’ange
Une cellule au vagabond

Les gens les gens Dieu les emmerde
Naître qui me le demanda
C’était l’époque de Dada
Qu’importe que l’on gagne ou perde

Renverse ta vie et ton vin
Tout nous paraissait ridicule
À nous sans soleil ni calculs
Enfants damnés des années vingt

Nous étions comme un rire amer
Au seuil de ce siècle sans voix
Ô mes compagnons je vous vois
Et vos bouteilles à la mer

Peut-être étions-nous un naufrage
Peut-être étions-nous des noyés
L’avenir a ses envoyés
Dont l’épaule est faite à l’outrage

Un jour ou l’autre nous serons
Le lys sur ceux qui nous marquèrent
Et vos certitudes précaires
Rouleront comme des marrons

De Montparnasse vers Plaisance
Ou la Porte de Châtillon
La réponse et la question
Semblant une égale Byzance

Ce que vous avez jamais cru
Déjà décroît comme un faubourg
Dans un bruit lointain de tambours
On a changé le nom des rues

L’histoire a passé dans son van
Votre grain songes décevants
Et voici que dorénavant
Il n’y a plus de rue de Vanves

Les Poètes. Gallimard, 1960. Repris dans Il ne m’est Paris que d’Elsa. Robert Laffont, 1964. Anthologie de poèmes d’Aragon consacrés à Paris. Photographies de Jean Marquis.

Les strophes 11, 13 à 15 et 27 du poème, déplacées et répétées, ont été mises en musique et interprétées en 1961 par Léo Ferré sous le titre Blues. Aragon a commenté la chanson dans Digraphe n°5, avril 1975. D’autres fragments, sur une musique de Marc Robine, ont donné lieu à une chanson fidèle au titre du poème, interprétée par Marc Ogeret en 1992.

https://www.youtube.com/watch?v=cpag_Yn2DPw

https://www.youtube.com/watch?v=ngZS2pT8KtQ