Ignacio Latierro, cofondateur de Lagun. (Javier Hernández Juantegui)
La librairie Lagun ( compañero en euskera ) de San Sébastien (Donostia, Urdaneta, 3 où elle se trouve depuis 2001 ) va fermer ce week-end définitivement à cause de la baisse de son chiffre d’affaires.
Créée en 1968, pendant 55 ans elle a été un symbole de culture et de liberté. Ses fondateurs Ignacio Latierro, María Teresa Castells (1935-2017) et Ramón Recalde (1930-2016) étaient des démocrates antifranquistes. Elle s’est installée d’abord Plaza de la Constitución, dans la vieille ville, fief des nationalistes. Elle a dû subir dans les années 70 les bombes incendiaires de l’extrême droite (Guerrilleros de Cristo Rey), puis dans les années 90 les menaces et les attaques des nationalistes radicaux qui soutenaient l’ETA (militants de la kale borroka). Ces derniers en vinrent même à saccager la boutique et à brûler des livres au milieu de la place, y compris les manuels d’euskera (11 janvier 1997).
Ignacio Latierro a confirmé la décision de fermeture. La librairie avait été fondée dans le contexte d’effervescence culturelle qui a marqué les dernières années du franquisme. Elle vendait les romans du boom latino-américain, mais aussi les livres de sciences humaines et d’histoire, interdits par la dictature (ainsi ceux de Ruedo Ibérico, la maison d’édition installée à Paris en 1961 par cinq réfugiés espagnols, dont José Martínez Guerricabeitia, principal animateur de la maison. Sa librairie se trouvait rue de Latran n°6. V arrondissement. Elle disparaîtra en 1982.)
Les trois fondateurs étaient des militants engagés et très courageux. Ramón Recalde fut mitraillé par les terroristes de l’ETA le 14 septembre 2000 quand il rentrait chez lui. Cet avocat, militant du FLP, puis du PSOE, emprisonné et torturé pendant la période franquiste survécut, mais garda de graves séquelles après cet attentat. La librairie dut fermer pendant plusieurs mois. Recalde a publié en 2004 Fe de vida, XVII Prix Comillas de biographie.
La revue Europe de juin-juillet-août 2023 (n° 1130-1131-1132) met en valeur trois grands écrivains hispano-américains : Rubén Darío (1867-1916), père du Modernisme, premier mouvement de la littérature hispanique à trouver son origine hors des frontières de l’Espagne ; Juan Rulfo (1917-1986) qui n’a pas écrit plus de 300 pages, mais dont l’influence a été considérable sur tous les écrivains latino-américains du “Boom” (Julio Cortázar, Carlos Fuentes, Gabriel García Márquez, Mario Vargas Llosa entre autres) ; Blanca Varela (1926-2009), poétesse péruvienne qui appartient à la génération dite de 50.
Blanca Varela.
La poétesse péruvienne Blanca Varela est une des grandes figures de la poésie latino-américaine du XX ème siècle. Elle a vécu longtemps en France avec son mari Fernando de Szyszlo (1925 – 2017), un des peintres péruviens contemporains les plus importants. C’est la première femme qui ait obtenu le Prix international de Poésie Federico García Lorca de la Ville de Grenade en 2006. Elle a aussi reçu le Prix de Poésie ibéroaméricaine Reina Sofía en 2007. Ses poèmes sont au programme de l’agrégation d’espagnol en 2023 et 2024.
Son oeuvre est dense et concise. Elle a publié 8 recueils :
Este puerto existe, 1959.
Luz de día, 1963.
Valses y otras falsas confesiones, 1971.
Canto villano, 1978.
Ejercicios materiales, 1993.
El libro de barro, 1994.
Concierto animal, 1999.
El falso teclado, 2000.
Puerto Supe (Province de Barranca). Pérou.
Puerto Supe
Á J.B.
Está mi infancia en esta costa, bajo el cielo tan alto, cielo como ninguno, cielo, sombra veloz, nubes de espanto, oscuro torbellino de alas, azules casas en el horizonte.
Junto a la gran morada sin ventanas, junto a las vacas ciegas, junto al turbio licor y al pájaro carnívoro.
¡Oh, mar de todos los días, mar montaña, boca lluviosa de la costa fría!
Allí destruyo con brillantes piedras la casa de mis padres, allí destruyo la jaula de las aves pequeñas, destapo las botellas y un humo negro escapa y tiñe tiernamente el aire y sus jardines.
Están mis horas junto al río seco, entre el polvo y sus hojas palpitantes, en los ojos ardientes de esta tierra adonde lanza el mar su blanco dardo. Una sola estación, un mismo tiempo de chorreantes dedos y aliento de pescado. Toda una larga noche entre la arena. Amo la costa, ese espejo muerto en donde el aire gira como loco, esa ola de fuego que arrasa corredores, círculos de sombra y cristales perfectos.
Aquí en la costa escalo un negro pozo, voy de la noche hacia la noche honda, voy hacia el viento que recorre ciego pupilas luminosas y vacías, o habito el interior de un fruto muerto, esa asfixiante seda, ese pesado espacio poblado de agua y pálidas corolas. En esta costa soy el que despierta entre el follaje de alas pardas, el que ocupa esa rama vacía, el que no quiere ver la noche.
Aquí en la costa tengo raíces, manos imperfectas, un lecho ardiente en donde lloro a solas.
Ese puerto existe (1949-1959).
Puerto Supe
Á J.B.
Mon enfance est là sur cette côte, Sous le ciel si haut, ciel comme nul autre, ciel, ombre véloce, nuages d’épouvante, obscur tourbillon d’ailes, demeures bleues posées sur l’horizon.
Près de la grande maison sans fenêtres, près des vaches avuegles, près de la trouble liqueur et de l’oiseau carnivore.
Ah, océan de tous les jours, océan montagne, bouche pluvieuse de la côte froide !
Je détruis là par des pierres brillantes la maison de mes parents, je détruis là cette cage à oiseaux, j’ouvre les bouteilles, une fumée noire s’échappe et vient teindre tendrement l’air et ses jardins.
Là sont mes heures près du fleuve desséché, dans sa poussière, ses feuilles qui palpitent, au fond des yeux ardents de cette terre où l’océan lance son dard très blanc. Une seule saison, un même temps de doigts mouillés, d’haleine de poisson. Une longue nuit passée sur le sable. J’aime la côte, j’aime ce miroir mort où l’air vient tournoyer éperdument, la vague de feu qui emporte des couloirs, des cercles d’ombre et des cristaux parfaits.
Ici je gravis sur côte un puits noir, je vais de la nuit vers la nuit profonde, je vais vers le vent qui parcourt aveugle les pupilles lumineuses et vides, ou j’habite l’intérieur d’un fruit mort, cette étouffante soie, cet espace pesant envahi d’eau et de pâles corolles. Je suis sur la côte celui qui s’éveille parmi le feuillage d’ailes obscures, celui qui occupe cette branche vide, celui qui se refuse à voir la nuit.
Ici sur la côte j’ai mes racines mes mains imparfaites, ma couche ardente où je pleure solitaire.
Ce port existe. 1949-1959. Traduction Laurence Breysse-Chanet.
Morir cada día un poco más recortarse las uñas el pelo los deseos aprender a pensar en lo pequeño y en lo inmenso en las estrellas más lejanas e inmóviles en el cielo manchado como un animal que huye en el cielo espantado por mí.
Concierto animal, 1999.
Mourir chaque jour un peu plus couper ses ongles ses cheveux ses désirs apprendre à penser à ce qui est petit et à ce qui est immense aux étoiles les plus lointaines et immobiles dans le ciel taché comme un animal qui fuit dans le ciel effrayé à ma vue
Concert animal.
Nadie nos dice
Nadie nos dice cómo voltear la cara contra la pared y morirnos sencillamente así como lo hicieron el gato o el perro de la casa o el elefante que caminó en pos de su agonía como quien va a una impostergable ceremonia batiendo orejas al compás del cadencioso resuello de su trompa
sólo en el reino animal hay ejemplares de tal comportamiento cambiar el paso acercarse y oler lo ya vivido y dar la vuelta sencillamente dar la vuelta
El falso teclado, 2000.
Il n’y a personne pour nous dire
personne ne nous dit comment tourner la tête contre le mur et mourir simplement comme l’ont fait le chat ou le chien de la maison ou l’éléphant qui allait en quête de son agonie comme on se rend à une cérémonie inéluctable en battant des oreilles au rythme du souffle cadencé de sa trompe
dans le règne animal seulement l’on trouve des exemples d’un tel comportement changer de pas s’approcher et renifler ce qui a été vécu et se retourner tout simplement se retourner
Le faux clavier.
Octavio Paz, Destiempos, de Blanca Varela en Fundación y disidencia, Obras completas III, México, Fondo de Cultura Económica, 1997, p. 351.
“Y entre esos cantos, el canto solitario de una muchacha peruana: Blanca Varela. El más secreto y tímido, el más natural. (…) Es un poeta que no se complace en sus hallazgos ni se embriaga con su canto. Con el instinto del verdadero poeta, sabe callarse a tiempo. Su poesía no explica ni razona. Tampoco es una confidencia. Es un signo, un conjuro frente, contra y hacia el mundo, una piedra negra tatuada por el fuego y la sal, el amor, el tiempo y la soledad. Y, también, una exploración de la propia conciencia.”
La romancière ukrainienne Victoria Amelina, 37 ans, est décédée le 1 juillet des suites de ses blessures à la tête. 13 personnes (dont 3 enfants) sont mortes après le bombardement du restaurant Ria de Kramatorsk (dans l’est de l’Ukraine). Elle accompagnait une délégation colombienne (le romancier Héctor Abad Faciolince, l’homme politique Sergio Jaramillo, la journaliste Catalina Gómez Ángel, eux mêmes blessés) qui était venue présenter sur place la campagne “Aguanta Ucrania”, de solidarité de l’Amérique Latine avec la population ukrainienne agressée.
Le poète César Vallejo est né le 16 mars 1892 à Santiago de Chuco, petite ville située au nord du Pérou, à 3000 mètres d’altitude (département de La Libertad). C’était le dernier des onze enfants de Francisco de Paula Vallejo Benítez (1840- 1924) et de María de los Santos Mendoza Gurrionero (1850- 1918). Quand il est né, son père avait déjà 52 ans et sa mère 42.
Il a vécu au sein d’une famille métis, très croyante. Son grand-père paternel José Rufo Vallejo était un prêtre espagnol et son grand-père maternel, Sebastián Baltasar de Mendoza aussi. Ses parents auraient voulu qu’il devienne prêtre. Les références religieuses sont constantes dans son oeuvre.
Dans ses poèmes, il évoque souvent ses parents, ses frères et sa modeste maison natale. Enereida = Canto del mes de enero.
Los heraldos negros. Recueil publié en réalité en juillet 1919.
Enereida
Mi padre, apenas, en la mañana pajarina, pone sus setentiocho años, sus setentiocho ramos de invierno a solear. El cementerio de Santiago, untado en alegre año nuevo, está a la vista. Cuántas veces sus pasos cortaron hacia él, y tornaron de algún entierro humilde. Hoy hace mucho tiempo que mi padre no sale ! Una broma de niños se desbanda.
Otras veces le hablaba a mi madre de impresiones urbanas, de política ; y hoy, apoyado en su bastón ilustre que sonara mejor en los de la Gobernación, mi padre está desconocido, frágil, mi padre es una víspera. Lleva, trae, abstraído, reliquias, cosas, recuerdos, sugerencias. La mañana apacible le acompaña con sus alas blancas de hermana de caridad.
Día eterno es éste, día ingenuo, infante, coral, oracional ; se corona el tiempo de palomas, y el futuro se puebla de caravanas de inmortales rosas. Padre, aún sigue todo despertando; es Enero que canta, es tu amor que resonando va en la Eternidad. Aún reirás de tus pequeñuelos, y habrá bulla triunfal en los Vacíos.
Aún será año nuevo. Habrá empanadas ; y yo tendré hambre, cuando toque a misa en el beato campanario el buen ciego mélico con quien departieron mis sílabas escolares y frescas, mi inocencia rotunda. Y cuando la mañana llena de gracia, desde sus senos de tiempo, que son dos renuncias, dos avances de amor que se tienden y ruegan infinito, eterna vida, cante, y eche a volar Verbos plurales, girones de tu ser, a la borda de sus alas blancas de hermana de caridad ¡oh, padre mío !
1 de enero de 1919.
Los heraldos negros, 1919.
Santiago de Chuco (Pérou).
Énéréide
Mon père, tout juste, dans le matin oiselier, met ses soixante-six-huit années, ses soixante-six-huit rameaux d’hiver à chauffer au soleil. Le cimetière de Santiago, huilé d’allègre année nouvelle, est en vue. Combien de fois ses pas ont-ils coupé vers lui, et sont-ils revenus d’un humble enterrement. Aujourd’hui, il y a longtemps que mon père ne sort plus ! Un tumulte d’enfants se débande.
Autrefois, il parlait à ma mère d’impressions urbaines, de politique ; et aujourd’hui, appuyé sur son bâton illustre qui tintait plus fort en son temps de Gouverneur, mon père est méconnaissable, fragile, mon père est un hier. Il emporte, rapporte, absorbé, des reliques, des choses, des souvenirs, des suggestions. La matinée paisible l’accompagne de ses ailes blanches de sœur de charité.
C’est un jour éternel, un jour ingénu, enfant, choral, orant ; le temps se couronne de palombes, et l’avenir se peuple de caravanes d’immortelles roses. Père, tout encore s’éveille ; c’est Janvier qui chante, c’est ton amour qui entre en résonnant dans l’Éternité. Tu riras encore de tes tous petits, et il y aura un vacarme triomphal dans les Vides.
Ce sera encore le Nouvel An. Il y aura des pâtés ; et moi j’aurai faim, quand sonnera la messe au clocher dévot, le bon aveugle mélique avec qui devisèrent mes syllabes scolaires et fraîches, mon innocence éclatante. Et quand la matinée pleine de grâce, avec ses seins de temps, qui sont deux renoncements, deux avancées d’amour qui se rendent et requièrent l’infini, la vie éternelle, chantera et lancera dans l’air des Verbes pluriels, des lambeaux de ton être, sur le bordage de ses ailes blanches de sœur de charité, oh, mon cher père !
Mardi 27 juin, deux missiles sol-air S-300 ont frappé la ville ukrainienne de Kramatorsk, située dans l’est du pays (150 000 habitants avant la guerre). On dénombre onze morts (dont trois enfants) et une soixantaine de blessés. L’attaque a détruit le restaurant Ria Pizza, un établissement apprécié par les journalistes et les militaires. Les frappes russes ont touché aussi des habitations, des commerces, un bureau de poste et d’autres bâtiments.
[ Le Monde, 28/06/2023
Trois personnalités colombiennes, dont l’écrivain Héctor Abad Faciolince, ont été légèrement blessées dans le bombardement qui a visé mardi soir un restaurant bondé de Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, ont annoncé les intéressés. « Alors que nous dînions dans le restaurant Ria Pizzeria avec Victoria Amelima, une extraordinaire écrivaine ukrainienne, et la grande journaliste (colombienne) Catalina Gómez, le restaurant a été la cible d’une frappe de missile russe », indique un communiqué signé d’Héctor Abad Faciolince et Sergio Jaramillo. Ecrivain à la renommée internationale, Héctor Abad Faciolince est notamment l’auteur de L’oubli que nous serons, succès littéraire dont un film a été tiré en 2020. Sergio Jaramillo, homme politique colombien, fut l’un des principaux négociateurs de l’accord de paix signé en 2016 avec la guérilla marxiste des FARC. Tous deux, ainsi que la journaliste Catalina Gómez Ángel, ont été « légèrement blessés » dans l’attaque et hospitalisés, selon leur communiqué. ]
Victoria Amelina est dans un état critique. Son roman Un hogar para Dom, publié en 2017, vient de paraître en espagnol chez Avizor Ediciones. Héctor Abad Faciolince et Sergio Jaramillo séjournaient en Ukraine pour exprimer la solidarité de l’Amérique latine.
Sergio Jaramillo et Héctor Abad Faciolince.
Héctor Abad Faciolince est un célèbre écrivain et journaliste colombien. Il est né le 1 octobre 1958 à Medellín. Son père, Héctor Abad Gómez, médecin social, professeur d’université et personnalité humaniste de la ville, fut un défenseur des droits de l’homme en Colombie dans les années 1970 et 1980, jusqu’à son assassinat dans la rue Argentina de Medellín le 25 août 1987 par des militaires ou des paramilitaires. Il avait 65 ans.
Principales œuvres :
Tratado de culinaria para mujeres tristes. Première edition Medellín, 1996, Celacanto editores. Reedité par Alfaguara en 1997. (Traité culinaire à l’usage des femmes tristes. Paris, Éditions JC Lattes. Traduction : Claude Bleton.)
Fragmentos de amor furtivo. Editorial Alfaguara, 1998.
Asuntos de un hidalgo disoluto. Première édition Tercer Mundo, 1994. Réédité par Alfaguara en 1999.
Basura. Lengua de Trapo, 2000. Premier Prix Casa de América de Narrativa Americana Innovadora.
El olvido que seremos. Planeta, 2006. (L’oubli que nous serons. Gallimard Du monde entier, 2010. Préface de Mario Vargas Llosa, Traduction Albert Bensoussan). Ce livre raconte la vie et la mort de son père et l’histoire tragique de son pays.
El amanecer de un marido. Seix Barral, 2008.
Traiciones de la memoria, 2009. (Trahisons de la mémoire. Éditions Gallimard, collection Arcades, 2016. Traduction Albert Bensoussan.)
La Oculta, 2014. (La Secrète. Éditions Gallimard Du monde entier, 2016. Traduction Albert Bensoussan).
Salvo micorazón, todo está bien. Alfaguara. 2022.
Le réalisateur espagnol Fernando Trueba a réalisé en 2020 un film L’Oubli que nous serons (El olvido que seremos), d’après le roman éponyme, avec Javier Cámara.
« C’est l’un des paradoxes les plus tristes de ma vie : presque tout ce que j’ai écrit, je l’ai écrit pour quelqu’un qui ne peut pas me lire, et ce livre même n’est rien d’autre que la lettre adressée à une ombre. »
Les deux œuvres qui ont le plus inspiré Héctor Abad Faciolince sont Les Mots de la tribu de Natalia Ginzburg et la Lettre au père de Franz Kafka.
Critique de Nathalie de Courson dans La Cause Littéraire le 11 décembre 2017.
Y podrás conocerte recordando del pasado soñar los turbios lienzos, en este día triste en que caminas con los ojos abiertos.
De toda la memoria, sólo vale el don preclaro de evocar los sueños.
Galerías. Otros poemas. 1910.
Et tu pourras te connaître, en te rappelant les images troubles des rêves passés, en ce jour triste où tu chemines, les yeux ouverts.
De toute la mémoire, rien ne vaut que le don merveilleux d’évoquer les rêves.
Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre. Traduction : Sylvie Léger et Bernard Sesé Paris, Gallimard, 1973 ; NRF Poésie/ Gallimard n°144.
Goya et son médecin (ou Goya soigné par le docteur Arrieta (Goya atendido por el doctor Arrieta). Il s’agit d’un tableau peint par Francisco de Goya (1746-1828) en 1820. Il se trouve au Minneapolis Institute of Art (Minnesota). 117 x 79 cm.
Cette oeuvre reflète la grave maladie dont a souffert le peintre à 73 ans, entre novembre 1819 et 1820, On n’en connaît pas la cause, mais son médecin lui a sauvé la vie. Certains spécialistes parlent d’une maladie vasculaire cérébrale (athérome généralisé sur fond de crise d’insuffisance vasculaire cérébrale), d’autres d’une maladie infectieuse (fièvre typhoïde). Les symptômes : céphalée, fièvre élevée, délires et paralysie partielle. Le docteur Eugenio José García Arrieta (1770 – 1820 ?) semble lui administrer de la valériane.
Au pied de l’œuvre, une note, probablement autographe, nous explique : « Goya agradecido, á su amigo Arrieta: por el acierto y esmero con qe le salvo la vida en su aguda y peligrosa enfermedad, padecida á fines del año 1819, a los setenta y tres de su edad. Lo pintó en 1820. » « Goya reconnaissant, à son ami Arrieta : pour la compétence ingénieuse et le dévouement avec lesquelles il lui a sauvé la vie au cours de l’intense et dangereuse maladie, dont il a souffert fin 1819, à l’âge de soixante-treize ans. Il l’a peint en 1820. »
Les critiques interprètent ce tableau comme une sorte d’ex-voto pour son médecin. Il pourrait être conçu comme une Pietà laïque. Á la place habituelle de Jésus-Christ se trouve un Goya mourant, et le médecin fait office d’ange protecteur.
La vie du peintre est suspendue, comme par un fil. Il n’a presque plus de force ni de conscience. Sa tête est renversée vers l’arrière et repose sur l’épaule de son ami. Les traits de son visage sont rendus de façon spectaculaire : la bouche légèrement ouverte, le regard perdu. Ses mains s’agrippent aux vêtements qui le couvrent. Il s’accroche à la vie. La couleur et l’éclairage créent un contraste entre les tons du visage de Goya et ceux de son médecin. La robe de chambre de l’artiste est d’un blanc éclatant, comme le drap, ce qui accentue le caractère dramatique de la scène. L’utilisation de la lumière renvoie aux tableaux de Rembrandt. Pour Goya, Vélasquez et Rembrandt sont les maîtres absolus.
Les personnages sont proches du spectateur. À l’arrière-plan, on peut remarquer la silhouette de femmes, interprétées comme Les Moires (ou Parques dans la mythologie romaine), divinités maîtresses de la destinée humaine. Ces visages étranges reflètent le monde inquiétant des ombres qui hante l’artiste aragonais à cette période. Elles rappellent les Peintures noires qu’il va peindre sur les murs de sa maison de campagne des environs de Madrid (La Quinta del Sordo) de 1819 à 1823.
Le tableau nous présente un thème caractéristique du xix ème siècle : l’admiration pour la science. Dans ce cas, il n’y a pas d’intervention chrétienne ou de miracle religieux, mais plutôt le reflet de la sagesse et de la science que représente le docteur Arrieta. Goya s’écarte des satires contre les médecins, courantes à l’époque ( et que lui-même a traité dans les Caprices de 1799). Goya, ce géant de la peinture, est à l’origine de l’art moderne.
En 1820, le gouvernement espagnol aurait envoyé le Docteur Arrieta, dont la clientèle était plutôt bourgeoise, étudier la peste du Levant sur les côtes de l’Afrique. Il y serait décédé. Le vieux peintre qui avait 23 ans de plus que son médecin lui aurait survécu 8 ans malgré ses diverses maladies.
Yves Bonnefoy.
La publication en Pléiade des Oeuvres poétiques d’Yves Bonnefoy m’ a incité à terminer de lire Goya, les peintures noires que le poète a publié chez William Blake & Co .Édit. en 2006. Yves Bonnefoy a choisi ce tableau pour la couverture de ce livre.
« Mais est-ce seulement l’action décisive du médecin forçant son malade à boire que Goya a voulu remémorer, dans cette peinture ? Étant donné que c’était aussi, ce moment de crise, celui où il cédait à des hallucinations en risque d’être fatales, par exemple ces trois figures parfaitement effrayantes qui, derrière lui et Arrieta, occupent la profondeur de la toile, là où pourtant dans l’alcôve sombre il n’y a rien ni personne ? Effrayants, glaçants, ces visages parce qu’ils sont presque l’ordinaire figure humaine mais non sans pourtant qu’ils ne la dévastent, de par dessous cette apparence qu’ils ont, par l’effet d’un rien qui trahit, on ne sait comment mais c’est l’évidence, qu’ils émanent d’un autre monde. Á les voir, on pense aussitôt à ces créatures de l’enfer qui se resserraient autour du moribond impénitent du tableau ancien, – impénitent ? plutôt au-delà de tout choix, du simple fait de son épouvante. Et on ne peut douter que Goya, s’il a ces yeux révulsés, c’est parce que son regard est semblablement fasciné, capté, entraîné du côté de ces goules qui se masquent d’humanité pour mieux désagréger toute foi dans les valeurs et le sens. » (page 68)
« La compassion du docteur Arrieta, son intensité en cet instant absolue, n’est en rien effaçable par les tristes preuves de la matière. De celles-ci elle n’a pas tenté, illusoirement, le déni comme faisait le rêve religieux des siècles passés, elle n’a pas pour autant baissé les yeux devant leur prétention à être le tout sinistre du monde, elle est montée d’un degré, disons, dans l’escalier qui sort des ténèbres. Et ce fait, en se produisant, a suffi pour rendre à Goya surpris, bouleversé, la force de chasser de son esprit, disons à nouveau de son âme, les démons du doute et du désespoir. Il peut revivre. Il peut, comme le tableau le suggère, rouvrir les yeux, accepter de voir. » (pages 70-71)
Dans le journal El País, on peut lire un très bel article de l’écrivain et journaliste Manuel Vicent après la mort soudaine de son fils Mauricio le 11 juin 2023. Ce dernier avait 59 ans et fut le correspondant de El País et de la radio Ser à La Havane de 1991 à 2011.
El País, 18/06/2023
Mientras viva (Manuel Vicent)
Llegó la muerte sigilosamente de madrugada y con una certera puñalada se llevó al ser que más queríamos. Qué artera ha sido la muerte, que en vez de dármela a mí eligió solo herirme en ese punto que más me podía doler. Nunca hay suficientes lágrimas a la hora de enterrar a un hijo. Ningún dolor puede ser tan profundo. Sé muy bien que con el tiempo todo se desvanece, pero, mientras viva, ni el tiempo ni la muerte podrán arrebatarme nunca el amor que sentía por mi hijo y el que él me regalaba con su furiosa alegría de vivir. La gloria es la única inmortalidad que está en poder de los humanos. “No consientas ―dice Isócrates― que toda tu naturaleza sea destruida a la vez; por el contrario, ya que te tocó en suerte un cuerpo mortal, intenta dejar el recuerdo inmortal de tu espíritu”. Cuando empezó a ejercer de corresponsal en La Habana, mi hijo me pidió algunos consejos. Le dije: ”Mauri, no uses adjetivos en los que podrías verte involucrado y desprotegido. El verbo es la acción con que se definen los hechos. Así lo han usado siempre los grandes periodistas. El prestigio de un corresponsal consiste en estar bien informado. Sé leal, solidario y generoso con los compañeros. Por lo demás, hazme el favor de no vivir tan deprisa”. Eso es lo que pasó, que el fuego de su vida encontró demasiado pronto sus cenizas. Vuela ahora mi pensamiento hacia los días felices del pasado, a los veranos compartidos con los amigos en que salíamos juntos a navegar. Esta vez la quilla partirá en dos su memoria y las olas batirán con ella los costados del barco. Llegará el otoño y su silueta se confundirá con una de las hojas doradas arrastrada por el viento y luego se irán alejando su voz y sus risas hasta perderse en la niebla de un extraño aeropuerto donde se embarcan solo las almas y allí ante la última aduana le diré: buen viaje, Mauri. Llámame en cuanto llegues a La Habana.
Glenda Jackson (Bernarda), Joan Plowright (La Poncia) dans La maison de Bernarda Alba.
Glenda Jackson est née le 9 mai 1936 à Birkenhead, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Fille d’un maçon et d’une femme de ménage, elle quitte l’école à 16 ans et travaille comme préparatrice en pharmacie. Elle intègre une troupe de théâtre amateur. Malgré le manque de soutien familial, elle est reçue à la prestigieuse Académie royale d’art dramatique de Londres. Elle connaît le succès en 1964 dans Hamlet de William Shakespeare, puis dans Marat-Sade, la pièce de Peter Weiss, mise en scène par Peter Brook. Au cinéma, elle a reçu deux Oscars : en 1971 pour Love de Ken Russell (Women in Love, d’après le roman de D.H.Lawrence Femmes amoureuses) et en 1974 pour Une maîtressedans les bras, une femme sur le dos de Melvin Frank (A touch of Class)
Elle se lance en politique pour combattre Margaret Thatcher qu’elle accuse de détruire la société britannique. Entre 1992 et 2015, elle siège à la Chambre des communes comme députée travailliste de Hampstead and Highgate (district londonien de Camden). Elle consacre une attention particulière aux pauvres, aux chômeurs et aux malades. Elle est nommée sous-secrétaire d’état aux transports dans le gouvernement de Tony Blair de 1997 à 1999. Elle en devient une farouche opposante après l’invasion de l’Irak en 2003.
En avril 2013, lors des hommages parlementaires rendus à Margaret Thatcher à la suite de son décès, elle dresse la liste des dégâts matériels et moraux du thatchérisme qu’elle a pu constater dans sa circonscription : hôpitaux sans argent et sans médicaments, écoles sans moyens et sans livres pour faire cours, des milliers de sans-abris supplémentaires à la suite des fermetures d’hôpitaux psychiatriques. Elle ajoute que, pendant le mandat de Margaret Thatcher, tout ce qui était traditionnellement considéré comme un vice, comme la cupidité, l’égoïsme, le dédain pour les plus fragiles, la rapacité, était vu comme des vertus.
Elle est morte le 15 juin 2023 à 87 ans.
Je me souviens de sa présence au cinéma, de sa voix grave et de son interprétation extraordinaire dans La Casa de Bernarda Alba de Federico García Lorca, sous la direction de Núria Espert au Lyric Hammersmith en 1986 (Téléfilm de 1991. Mise en scène : Stuart Burge et Núria Espert). Elle a toujours refusé toute sophistication et recherché l’authenticité.
Julio Cortázar a écrit une nouvelle, publiée en 1980 Queremos tanto a Glenda que j’ai relue hier.
Nous l’aimons tant, Glenda. Traduction : Laure Guille-Bataillon et Françoise Campo-Timal, Gallimard, 1982 ; réédition, Gallimard, Folio n° 5728, 2014.
Résumé : Un groupe de fans de l’actrice Glenda Garson (adaptation du nom de l’actrice Glenda Jackson) commence à voler tous les films de l’actrice pour les remplacer par des versions éditées cherchant à montrer « la perfection de l’actrice ». Lorsque Glenda annonce sa retraite, le groupe est heureux de considérer que leur travail est terminé. Cependant, lorsque l’actrice change d’avis, ils décident de prendre des mesures drastiques.
« De golpe los errores, las carencias se nos volvieron insoportables ; no podíamos aceptar que Nunca se sabe por qué terminara así, o que El fuego de la nieve incluyera la infame secuencia de la partida de póker (en la que Glenda no actuaba pero que de alguna manera la manchaba como un vómito, ese gesto de Nancy Phillips y la llegada inadmisible del hijo arrepentido). »
Nous l’aimons tant, Glenda et autres récits.
« Soudain les erreurs, les faiblesses des mises en scène nous furent insupportables ; nous ne pouvions par accepter que On ne sait jamais pourquoi finisse ainsi et que Le feu de la neige comprenne l’infâme séquence de la partie de poker (où Glenda n’apparaissait pas, mais qui l’atteignait quand même comme une éclaboussure de vomi, ce geste de Nancy Philipps et l’inadmissible arrivée du fils repenti). »
Claudio Rodríguez est né à Zamora (Castilla y León) le 30 janvier 1934. C’est un des grands poètes espagnols de la seconde moitié du XX ème siècle. Il fait partie de la Génération de 1950 (Carlos Barral, Francisco Brines, José María Caballero Bonald, Jaime Gil de Biedma, José Agustín Goytisolo, Ángel González, José Ángel Valente). )
Il est étudiant à Madrid de 1951 à 1957 (Licence de Filología Románica). Il obtient à dix-neuf ans en 1953 l’important prix Adonáis pour Don de la ebriedad (Don de l’ébriété, Arfuyen, 2008. Traduction : Laurence Breysse-Chanet)
Il est lecteur d’Espagnol à l’Université de Nottingham (1958-1960), puis à l’Université de Cambridge (1960-1964).
Á son retour en Espagne, il se consacre à l’enseignement de la littérature espagnole et à la traduction (T.S.Eliot).
Il n’aime pas la vie littéraire. Il préfère la marche, la nature, la lumière, la Castille, les personnes simples. Il déteste le protocole (“Hoy hay mucho protoculo” “¿Pero qué es esa expresión horrible del cultivo de la imagen? Una persona es una persona, no una imagen”). Il ne manquait pas d’humour : «Si yo estuviera en un país comunista me expulsarían por falta de producción»
Il entre à la Real Academia Española en 1987, obtient le Prix Príncipe de Asturias en 1993 pour l’ensemble de son œuvre et la même année le Prix Reina Sofía de Poésie Ibéroaméricaine.
Il meurt à Madrid le 22 juillet 1999.
Como el son de las hojas del álamo
El dolor verdadero no hace ruido. Deja un susurro como el de las hojas del álamo mecidas por el viento, un rumor entrañable, de tan honda vibración, tan sensible al menor roce, que puede hacerse soledad, discordia, injusticia o despecho. Estoy oyendo su murmurado son que no alborota sino que da armonía, tan buido y sutil, tan timbrado de espaciosa serenidad, en medio de esta tarde, que casi es ya cordura dolorosa, pura resignación. Traición que vino de un ruin consejo de la seca boca de la envidia. Es lo mismo. Estoy oyendo lo que me obliga y me enriquece a costa de heridas que aún supuran. Dolor que oigo muy recogidamente como a fronda mecida sin buscar señas, palabras o significación. Música sola, sin enigmas, son solo que traspasa mi corazón, dolor que es mi victoria.
Alianza y condena, Revista de Occidente, 1954.
Comme le bruissement des feuilles du peuplier
La vraie douleur ne fait pas de bruit : elle laisse comme un bruissement de feuilles de peuplier agitées par le vent, une rumeur intime, d’une vibration si profonde, si sensible au moindre frôlement, qu’elle peut devenir solitude, discorde, injustice ou dépit. Je suis là à écouter ses murmures qui, loin de troubler, sont porteurs d’harmonie, si effilés et subtils, avec un tel son de spacieuse sérénité en cette fin d’après-midi, qu’ils sont presque sagesse douloureuse, résignation pure. Trahison qui est venue d’un mauvais conseil de la bouche flétrie de la jalousie. C’est égal. Je suis là à écouter ce qui me contraint et m’enrichit, au prix de blessures qui suppurent encore. Douleur que j’entends avec grand recueillement, comme le frémissement d’un feuillage sans chercher ni signes, ni mots ni sens. Musique seule, sans énigmes, murmures solitaires qui transpercent mon cœur, douleur qui est ma victoire.
Poésie espagnole. Anthologie 1945-1990. Traduction : Claude de Frayssinet. Actes Sud, 1995.
Cielo
Ahora necesito más que nunca mirar al cielo. Ya sin fe y sin nadie, tras este seco mediodía, alzo los ojos. Y es la misma verdad de antes, aunque el testigo sea distinto. Riesgos de una aventura sin leyendas ni ángeles, ni siquiera ese azul que hay en mi patria. Vale dinero respirar el aire, alzar los ojos, ver sin recompensa, aceptar una gracia que no cabe en los sentidos pero les daba nueva salud, los aligera y puebla. Vale por mi amor este don, esta hermosura que no merezco ni merece nadie. Hoy necesito el cielo más que nunca. No que me salve, sí que me acompañe.
Alianza y condena. 1965.
Un viento
Dejad que el viento me traspase el cuerpo y lo ilumine. Viento sur, salino, muy soleado y muy recién lavado de intimidad y redención, y de impaciencia. Entra, entra en mi lumbre, ábreme ese camino nunca sabido: el de la claridad. Suena con sed de espacio, viento de junio, tan intenso y libre que la respiración, que ahora es deseo me salve. Ven conocimiento mío, a través de tanta materia deslumbrada por tu honda gracia. Cuán a fondo me asaltas y me enseñas a vivir, a olvidar, tú, con tu clara música. Y cómo alzas mi vida muy silenciosamente muy de mañana y amorosamente con esa puerta luminosa y cierta que se me abre serena porque contigo no me importa nunca que algo me nuble el alma.