António Lobo Antunes, à Lisbonne, chez lui, dans son salon-bibliothèque, en juillet 2020. (Marc Roussel)
Le grand écrivain portugais, décédé le jeudi 5 mars 2026, était francophile. Son père, neuropathologiste de grande renommée, était d’origine brésilienne et allemande. Il faisait lire à ses six fils les livres de grands écrivains français avec dictionnaire et stylo à la main, pour noter les mots inconnus. Le père avait une passion pour Flaubert et exigeait le dimanche un résumé du chapitre de Madame Bovary lu pendant la semaine. La mère tenait Le Voyage au bout de la nuit, de Céline, pour le plus grand roman jamais écrit. Lobo Antunes parlait très bien le français.
Il aimait la littérature française, et particulièrement la poésie. ” J’aime tellement Apollinaire ! On dit que la France n’a pas de poésie – ce n’est pas vrai. Victor Hugo est un immense poète. Et j’aime beaucoup Apollinaire. ” (La Règle du Jeu. Entretien-fleuve inédit avec António Lobo Antunes. 2020)
Guillaume Apollinaire en 1905. (E.-M. Poullain).
Deux poèmes qu’il cite :
Il pleut (Guillaume Apollinaire)
Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir C’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires Écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique Écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas.
Calligrammes, 1918.
Si je meurs (Jacques Audiberti)
Si je meurs, qu’aille ma veuve à Javel près de Citron. Dans un bistrot elle y trouve, à l’enseigne du Beau Brun, Trois musicos de fortune qui lui joueront – mi, ré, mi — l’air de la petite Tane qui m’aurait peut-être aimé puisqu’elle n’offrait qu’une ombre sur le rail des violons. Mon épouse, ô ma novembre, sous terre les jours sont lents.
Paul Verlaine (Otto Wegener). 1893. [La belle écharpe brodée de chez Charvet lui avait été offerte par Robert de Montesquiou. Le dessin de l’écharpe rappelle les motifs japonisants qui étaient alors à la mode.]
J’ai vu sur Arte un film de Laurent Heynemann Il faut tuer Birgitt Haas de 1981. Lisa Kreuzer et Jean Rochefort citent ce vers de Verlaine :
” Et dépêcher longtemps une vague besogne. “
Je me souviens du poème mis en musique par Léo Ferré. Verlaine et Rimbaud chantés par Léo Ferré est un double album paru en décembre 1964 qui reprend quatorze poèmes de Verlaine et dix de Rimbaud.
Âme, te souvient-il, au fond du paradis, De la gare d’Auteuil et des trains de jadis T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ? Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle Mes stations au bas du rapide escalier Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier Ta grâce en descendant les marches, mince et leste Comme un ange le long de l’échelle céleste, Ton sourire amical ensemble et filial, Ton serrement de main cordial et loyal, Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres, Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres. Après les premiers mots de bonjour et d’accueil, Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil Et, sous les arbres pleins d’une gente musique, Notre entretien était souvent métaphysique. Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier ! Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier, Mais si vite quittée au premier pas du doute ! Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt, Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt, Et dépêcher longtemps une vague besogne.
Mon pauvre enfant, ta voix dans le Bois de Boulogne !
Amour (1888) – Lucien Létinois.
Lucien Létinois est né le 27 février 1860 dans un village des Ardennes, Coulommes-et-Marqueny. Ses parents étaient agriculteurs. Il est mort le 7 avril 1883 à l’hôpital de la Pitié Paris de la fièvre typhoïde. Il a entretenu de 1879 à 1883 une relation avec Paul Verlaine. Ce dernier, profondément affecté par sa disparition, lui a consacré cinq années plus tard, à la fin de son recueil Amour (1888), une section longue de 25 poèmes.
L’oiseau lunaire (Joan Miró) 1966. sculpture en bronze placé dans le square en 1974.
Square de l’Oiseau-Lunaire Le square de l’Oiseau-Lunaire se trouve dans le 15e arrondissement au 45-47, rue Blomet. Il porte le nom d’une sculpture de Joan Miró, placée en ce lieu en 1974. L’artiste avait là son atelier. il est aujourd’hui détruit. À l’entrée du parc, un panneau informatif de la Ville de Paris mentionne que le parc « doit son nom à la sculpture en bronze L’Oiseau lunaire (1966) de Joan Miró (1893-1983), offerte à la Ville de Paris par l’artiste. Cette œuvre, présente dans le square depuis 1974, rend hommage au poète Robert Desnos (1900-1945), mort un mois après sa libération du camp de concentration de Theresienstadt. Le square Blomet de 4 200 m ² a été ouvert en 1969, à l’emplacement d’anciens ateliers d’artistes. À la suite d’un vœu exprimé, au Conseil municipal de Paris du 25 mai 2008, par le groupe socialiste-radical de gauche, il est renommé le 19 juin 2009 « square de l’Oiseau-Lunaire ».
À l’intérieur du square, on peut voir cette plaque commémorative :
Le Bal Blomet (ex-Bal Nègre), 33 rue Blomet.
Ce cabaret dansant afro-antillais et club de jazz fut créé en 1924 par Jean Rézard des Wouves. Robert Desnos, qui habitait dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le nomma ” Bal Nègre ” en 1931 et en assura la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia : « Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre , les musiciens comme les danseurs : et où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne parmi les pétulantes Martiniquaises et les rêveuses Guadeloupéennes. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales. »
Les artistes des années folles fréquentaient le Bal Blomet. ils aimaient cette ambiance exotique. On pouvait y croiser Joséphine Baker, Foujita, Calder, Maurice Chevalier, Mistinguett, Kiki de Montparnasse, Man Ray. Les écrivains américains Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Henry Miller, l’appréciaient aussi tout comme Jean Cocteau et Raymond Queneau. Les artistes du 45 rue Blomet Joan Miró, André Masson et leurs amis surréalistes pouvaient y croiser Mondrian, excellent danseur, ou Kees van Dongen. Le Prince de Galles , futur Édouard VIII, s’échappait d’une cérémonie officielle, venait s’y encanailler et offrait de généreux pourboires aux musiciens. Après guerre, la clarinette de Sidney Bechet retentissait dans la salle de bal qui accueillait les personnalités de Saint-Germain-des-Prés : Jacques Prévert, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Maurice Merleau-Ponty, Juliette Greco. Dans son autobiographie La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir décrit ainsi les soirées du Bal de la rue Blomet : “Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s’exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet. […] Nous étions des exceptions : à cette époque, très peu de Blanches se mêlaient à la foule noire ; moins encore se risquaient sur la piste : face aux souples Africains, aux Antillais frémissants, leur raideur était affligeante ; si elles tentaient de s’en départir, elles se mettaient à ressembler à des hystériques en transe. Je ne donnais pas dans le snobisme des gens du Flore, je n’imaginais pas que je participais au grand mystère érotique de l’Afrique ; mais j’aimais regarder les danseurs ; je buvais du punch ; le bruit, la fumée, les vapeurs de l’alcool, les rythmes violents de l’orchestre m’engourdissaient ; à travers cette brume je voyais passer de beaux visages heureux. Mon cœur battait un peu plus vite quand explosait le quadrille final : dans le déchaînement des corps en fête, il me semblait toucher ma propre ardeur de vivre”
Pochoir de Rénald Zapata sur la façade du bal Blomet (2018).
Je reviens à Robert Desnos qui aimait tant Paris…
Couplet de la rue de Bagnolet (Robert Desnos)
Le soleil de la rue de Bagnolet N’est pas un soleil comme les autres. Il se baigne dans le ruisseau, Il se coiffe avec un seau, Tout comme les autres, Mais, quand il caresse mes épaules, C’est bien lui et pas un autre, Le soleil de la rue Bagnolet Qui conduit son cabriolet Ailleurs qu’aux portes des palais, Soleil, soleil ni beau ni laid, Soleil tout drôle et tout content, Soleil de la rue de Bagnolet, Soleil d’hiver et de printemps, Soleil de la rue de Bagnolet, Pas comme les autres.
Lors de mon récent séjour à Madrid, j’ai pu parcourir trois fois au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía l’exposition Maruja Mallo Máscara y compás (8 octubre 2025 – 16 marzo 2026)
Maruja Mallo (Justo Gómez Mallo). Cercedilla, été 1929.
Maruja Mallo (Ana María Gómez González) est née le 5 janvier 1902 à Vivero (Lugo – Galice).
Son père, Justo Gómez Mallo, était fonctionnaire des douanes. Sa mère s’appelait María del Pilar González Lorenzo. Ils ont eu 14 enfants. Le sculpteur Cristino Mallo (1905-1989) est un de ses frères. Ses jeunes années furent donc marquées par son appartenance à une famille nombreuse et par les continuels changements de résidence de la famille, circonstances qui ont contribué à forger son caractère indépendant, sociable et universel.
Elle suivit d’abord une formation artistique à Avilés (Escuela de Artes y Oficios), dans les Asturies. En 1922, elle entra à la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando de Madrid la même année que Salvador Dalí qui sera son ami. Elle en sortit diplômée en 1926. Lui en fut exclu pour avoir causé plusieurs scandales.
Elle fréquenta les artistes de la Génération de 1927 : Concha Méndez, Gregorio Prieto, Federico García Lorca, Luis Buñuel, María Zambrano. Le 28 mai 1925, Federico García Lorca lut ses poèmes au Palacio de Cristal du Parc du Retiro à Madrid dans le cadre de la I Exposición de Artistas Ibéricos. À cette occasion, elle fit la connaissance du poète Rafael Alberti avec lequel elle aura une longue et complexe relation de 1925 à 1930.
«Estábamos en el Retiro Dalí, Federico y yo. Unos muchachos pasaron cerca y saludaron así con el brazo. Pregunté : «¿Quiénes son?» Lorca me contestó: «Uno es un poeta muy bueno y otro es un poeta muy malo». Eran Alberti e Hinojosa.»
À partir de 1927, elle fit partie du groupe de la première École de Vallecas (Alberto Sánchez, Benjamín Palencia, Pancho Lasso, Juan Manuel Caneja, Luis Castellanos).
Sa première exposition dans les salons de la Revista de Occidente en 1928 à Madrid fut un succès. Elle obtint l’aval de José Ortega y Gasset et la protection de Ramón Gómez de la Serna. Elle devint une figure majeure de l’avant-garde espagnole de l’époque.
La verbena. 1927. Madrid, Reina Sofía.
Dans les années 30, elle collabora avec Rafael Alberti. Elle prépara les décors de Santa Casilda (1930) et de La pájara Pinta (publiée en 1932) et participa à l’édition de Yo era un tonto y lo que he visto me ha hecho dos tontos (1929) et de Sermones y moradas (1930).
Cette artiste de talent, excentrique et républicaine, était l’incarnation de la nouvelle femme espagnole, libre et émancipée. “Un buen día, a Federico, a Dalí, a Margarita Manso —otra estudiante— y a mí se nos ocurrió quitarnos el sombrero. Y al atravesar la Puerta del Sol nos apedrearon, insultándonos como si hubiésemos hecho un descubrimiento como Copérnico o Galileo.” Plus tard, on appellera les femmes libérées de cette génération, Las Sinsombrero.
En 1932, elle obtint une bourse de la Junta para Ampliación de Estudios e Investigaciones Científicas et se rendit à Paris, où elle rencontra des artistes surréalistes comme René Magritte, Max Ernst, Joan Miró, Giorgio de Chirico, André Breton, Paul Éluard. Le surréalisme influença sa peinture, comme en témoigne une de ses œuvres essentielles, Espantapájaros [1929], qu’acheta André Breton en 1932 à la galerie Pierre Loeb où elle exposa seize oeuvres de sa série Cloacas y campanarios.
Espantapájaros. 1930. Serie Cloacas y Campanarios. Colección Jake & Hélène Marie Shafran.
Sa présence à une exposition collective d’art espagnol à Paris en 1935 lui valut aussi d’entrer dans les collections du Jeu de Paume.
Elle eut aussi une relation passionnée avec le poète Miguel Hernández. Elle lui inspira certains des poèmes de El rayo que no cesa (1936).
Elle participa aux Misiones pedagógicas et enseigna l’art et le dessin.
Canto de las espigas. 1939. Serie La Religión del trabajo. Madrid, Reina Sofía.
La Guerre civile la surprit dans sa région natale où elle vivait avec le militant syndicaliste et militant du POUM Alberto Fernández “Mezquita” (1898-1968). Elle réussit à passer au Portugal grâce à l’aide de Gabriela Mistral, alors ambassadrice du Chili au Portugal, et à s’exiler en Argentine. Elle y arriva le 9 février 1937. En Amérique, elle eut des relations amicales avec Alfonso Reyes, Pablo Neruda, Jorge Luis Borges.
Elle ne revint en Espagne qu’en 1962 après 25 ans d’exil. Elle ne s’installa définitivement à Madrid qu’en 1965. Elle mourut le 6 février 1995 à 93 ans dans la clinique gériatrique Menéndez Pidal où elle était hospitalisée depuis 10 ans.
Naturaleza viva XIII. 1943. Óleo sobre tabla. Vigo, Colección particular. Galería Montenegro.
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En 1985, Rafael Alberti finit par rompre un silence de 55 ans. Il publia dans El País De las hojas que faltan où il reconnaissait enfin ce qu’il devait à cette artiste. C’était sûrement un peu tard.
El País, 29/09/1985
La arboleda perdida : De Ias hojas que faltan (Rafael Alberti)
De Cádiz, volví el otro día a mi alta torre madrileña -que no es la Torre de Madrid, sino otra-, casi mi alto faro, torre de vigía u observatorio astronómico, que cimbra con el viento, pero desde el que apenas si se ven las estrellas, siempre veladas por la polución, siempre casi imposible de ser avizoradas por la pupila de mi telescopio. Gran tristeza al llegar. Creí que mi pequeño árbol de pascua, mi estrella federal, regalo inesperado de Pilar Miró, me esperaba, como al regreso de otros viajes, erguido, verde y con sus puntas carmesíes, y no doblado, mustio, abarquilladas muchas de sus hojas, y tantas otras desprendidas, muertas ya por el suelo. Horror. Esta vez no me había funcionado el gotero, el cono de riego automático, que dejé hincado en la tierra de la maceta. Quedó obstruido, por lo visto, y el alimento silencioso no había en mi ausencia descendido, humedeciendo las raíces. Desesperación. El único recuerdo de mi amor por los jardines, que ahora no puedo ya tener, se me iba a morir por mi falta de esmero en su cuidado. Le quité las hojas que colgaban ya secas de sus delgadas ramas. Levanté luego éstas, rodeándolas de un delgado hilo, regándolas, poco a poco, durante dos o tres largas noches. Ahora ya mi árbol de pascua comienza a estar erguido, estiradas las hojas que aún le quedan, anunciándome su continuidad, único amigo que me recibe siempre, después de mis frecuentísimos y enloquecidos viajes. Y al fin -mínima y verde tranquilidad- puedo ponerme a escribir.
Sucede que si con una nube de olvido se tapa la memoria, ella no es la culpable de lo que no recuerda, mas si el olvido es deliberado, si se expulsa de ella lo que no se quiere por cobardía o conveniencia… ¡Oh! Porque aquella muchacha pintora era extraordinaria, bella en su estatura, aguda y con cara de pájaro, tajante y llena de irónico humor… Se sumergía en las verbenas y fiestas populares, se remontaba al aire en los columpios, retratando a su hermana, casi desnuda, en bicicleta por la playa… Yo la admiraba mucho y la quería. Época rimbaudiana de los bares, de los cafés de barrio, de los bocks, los helados y las limonadas. Primavera siempre con media peseta en los bolsillos. Y los penumbras de los cines, con la polka y el vals en el piano acompañante de aquellos mudos, geniales asombros de Charles Chaplin, Buster Keaton, Stan Laurel y Oliver Hardy, Harold Lloyd… Se amaba igual la oscuridad de las salas cinematográficas que la de los bancos bajo la sombra nocturna de los árboles. -Pero, por favor, señor guardián, que no es nigún delito lo que estamos haciendo. ¿Llevarnos a la comisaría? ¡Piense usted qué disgusto para la familia de esta muchacha! No lo haga, se lo suplico… Vaya usted a mi casa por la mañana y le haré un buen regalo. Sea bueno y comprensivo… Ni que decir tiene que se presentó en Lagasca, 101, casi antes de las nueve. Venía vestido con su traje de guardabosque y bastante sonriente. Confieso que me sentí incómodo. Pero todo pasó cuando le di dos duros y una botella de Jerez. Se fue contento, yo creo que deseando sorprendernos de nuevo debajo de algún árbol de la Moncloa. Yo había conocido a aquella pintora poco después de haber recibido el Premio Nacional de Literatura por mi Marinero en tierra. Época de los largos convites a helados, en la planta baja del Hotel Nacional, a todos los conocidos o desconocidos que quisieran. La pintora se llamaba Maruja Mallo, era gallega, y creo que recién salida de la Academia de Bellas Artes de Madrid. Parecía aún más juvenil de lo que era. Audaz entonces para el color y con los dedos llenos de líneas que ya las escapaba con dinamismo y valentía. El cine nos influía mucho. Había yo escrito ya en Cal y canto: “Yo nací -¡respetadme!- con el cine”. Una aparente confusión mecanicista nos turbaba. Maruja, en sus verbenas y estampas urbanas lo refleja. Y en aquel momento apareció en Madrid Podrecca con sus títeres, sus marionetas maravillosas, en el Teatro de la Comedia. Yo me lancé entusiasmado a escribir La Pájara Pinta (guirigay lírico-bufo-bailable), bajo la promesa del marionetista italiano de estrenarlo algún día. Óscar Esplá, gran compositor alicantino, sería nuestro aliado para la música y Maruja Mallo haría los figurines y decorados. Los personajes del guirigay eran todos sacados de las canciones y trabalenguas populares: el primero, la Pájara Pinta, y luego, todos los visitantes de su jardín, en donde la Pájara celebraba la fiesta de su cumpleaños: Don Diego Contreras, Doña Escotofina, Antón Perulero, Juan de la Viñas, Bigotes, la Viuda del Conde de los Laureles, el Conde de Cabra, el Arzobispo de Constantinopla que se quiere desarzobispoconstantinopolitinizar y el gran Don Pipirigallo, presentador de la compañía ambulante. Las estampas que dibujó, a todo color, Maruja, eran algo más que figurines. No sé si aún existen, pero formarían un álbum sorprendente lleno de saltos, de gracia y picardía, ejemplo de creaciones de luminosas imágenes escénicas. Pero, al fin, de La pájara pinta sólo se estrenó el prólogo, en la Salle Gaveau de París, que yo recité, a toda orquesta, rematando el final con un temerario salto mortal en el aire, que yo podía dar entonces, pues estaba muy delgado y ágil. Muchos años después encontré a Podrecca en Buenos Aires, muy pobre y sin marionetas, pues el Duce lo había expulsado de Italia por antifascista. Con Maruja Mallo veía frecuentemente a Benjamín Palencia, en su mejor época de creación pictórica, del que nos reíamos a veces por lo pueblerino que era. A Juan Ramón Jiménez, que apreciaba mucho a Benjamín, lo trataba de don, cosa que en toda España nadie hacía. Una vez que íbamos juntos por la calle con el poeta de Huelva, le oímos decir, al paso de una extraña y bella mujer que se nos cruzó: “Mire, don Juan Ramón, qué mujer más exóctica; parece talmente del Egito“. Juan Ramón se apretó la barba para no reír. Había ciertas letras del alfabeto que Benjamín no sabía pronunciar. También nos encontrábamos con el tremendo y fantasmagórico escultor toledano Alberto Sánchez, muchísimo antes de hablarse de lo que se llamó luego la escuela de Vallecas. A aquel barrio, a aquellos llanos que lo limitaban, íbamos Maruja Mallo y yo casi todos los días en el Metro, el trayecto más largo que recorría entonces. Eran secas, pálidas y solitarias aquellas llanuras, en las que se veía al fondo el horrible monumento al Sagrado Corazón de Jesús. Pero los atardeceres caían bellos y melancólicos, llenos de silencio, ajenos a los rumores del barrio. Todavía no se barruntaba el cine sonoro, la intromisión de la palabra en la oscuridad de las salas. Pero algunos veranos Maruja los pasaba en Avilés y otros en Cercedilla, en donde encontrábamos a Herrera Petere, de vacaciones en casa de sus padres. A mí me habían quedado ya muy lejos mis canciones de Marinero en tierra, La amante, El alba del alhelí. También la poesía de Cal y canto se me iba desapareciendo. Ya los ángeles comenzaban a darme fuertes aletazos en el alma. Pero mis ángeles no eran los del cielo. Se me iban a manifestar en la superficie o en los más hondos subsuelos de la tierra. Coincidiendo con el arrastrarme los ojos por los barrizales, los terrenos levantados, los paisajes de otoño de sumergidas hojas en los charcos, las humaredas de las neblinas, mi salud se resquebrajaba, y los insomnios y pesadillas me llevaban a amanecer a veces derribado en el suelo de la alcoba. De la mano de Maruja recorrí tantas veces aquellas galerías subterráneas, aquellas realidades antes no vistas, que ella, de manera genial, comenzó a revelar en sus lienzos. “Los ángeles muertos”, ese poema de mi libro, podría ser una transcripción de algún cuadro suyo:
Buscad, buscadIos:
en el insomnio de las cañerías olvidadas,
en los cauces interrumpidos por el silencio de las basuras,
no lejos de los charcos incapaces de guardar una nube,
unos ojos perdidos,
una sortija rota
o una estrella pisoteada.
Porque yo los he visto,
en esos escombros momentáneos que aparecen en las neblinas.
Porque yo los he tocado:
en el destierro de un ladrillo difunto,
venido a la nada desde una torre o un carro.
Nunca más allá de las chimeneas que se derrumban
ni de esas hojas tenaces que se estampan en los zapatos.
En todo eso.
Mas en esas astillas vagabundas que se consumen sin fuego,
en esas ausencias hundidas que sufren los muebles desvencijados,
no a mucha distancia de los nombres y signos que se enfrían en las paredes.
Buscad, buscadlos,
debajo de la gota de cera que sepulta la palabra de un libro
o la firma de uno de esos rincones de cartas
que trae rodando el polvo?
Cerca del casco perdido de una botella,
de una suela extraviada en la nieve,
de una navaja de afeitar abandonada al borde de un precipicio.
Pero yo, de pronto, me fui a Tudanca, a la casona santanderina de José María de Cossío, y allí, entre aquellos vientos, brumas y montañas, continué Sobre los ángeles. Las soledades y el silencio sonoro eran grandes allí, y algún ángel, como espíritu de la inconstancia y del mal, me llevó a volar hacia otro ser, del que me prendé, y a pesar de su nombre -se llamaba Victoria- me llevó, desde lo que yo creí ascensión de los astros, a la caída más vertiginosa en los infiernos. Y un día, al abrir un diario llegado de Madrid, leí, verdaderamente aterrado: “La pintora Maruja Mallo sufre un accidente de coche, y Mauricio Roësset, creyendo haberla matado, se suicida”. (Se repetía la fábula de Píramo y Tisbe.) Yo bajé en seguida a Madrid. Y la entrada de nuevo en el subsuelo, en las cavidades más oscuras y hondas, fue inmediata. Maruja había pintado en ese tiempo cuadros sorprendentes. A pesar de que casi siempre se llevaba una vida algo distanciada de pintores y literatos, se comenzaba a hablar de ella. Antonio Espina la saludó en La Gaceta Literaria, que dirigía Ernesto Giménez Caballero. Y Ramón Gómez de la Serna, después de hablar del descubrimiento que José Ortega y Gasset hace de la pintora, invitándola a realizar una exposición de sus obras en la Revista de Occidente, la llama bruja, artista de catorce almas, de estilo original, espontáneo e impetuoso… Y Federico García Lorca, antes de marcharse, perdido y desgarrado a Nueva York, dice de Maruja: “Entre verbenas y espantajos, toda la belleza del mundo cabe dentro del ojo. Sus cuadros son los que he visto pintados con más imaginación y sensualidad”. Entre las muchas hojas que faltan, que cayeron de mi Arboleda, se hallan también éstas, que quiero ahora reproducir aquí completamente y que aparecieron en La Gaceta Literaria, en el mes de julio de 1929: “La primera ascensión de Maruja Mallo al subsuelo”.
Tú,
tú que bajas a las cloacas donde las flores más flores son ya unos tristes salivazos sin sueños
y mueres por las alcantarillas que desembocan a las verbenas desiertas
para resucitar al filo de una piedra mordida por un hongo estancado,
dime por qué las lluvias pudren las hojas y las maderas.
Aclárame estas dudas que tengo sobre los paisajes.
Despiértame.
Hace ya 100. 000 siglos que pienso en que tú eres más tú cuando te acuerdas del barro
y una teja aturdida se deshace contra tus pies para predecir una muerte.
El espanto que suben esos ojos deformados por las aguas que envenenan al ciervo fugitivo
es la única razón que expone mi esqueleto para pulverizarse junto al tuyo.
Una luz corrompida te ayudará a sentir los más bellos excrementos del mundo.
Periódicos estampados de manos que perdieron su nitidez en el aceite desgarran hoy el viento
y los charcos de grasa solicitan tus ojos desde los asfaltos reblandecidos.
Aceras espolvoreadas de azufre claman por el alivio de una huella para que se agrieten de envidia esos vidrios helados que se abandonan a los terrenos intransitables.
Emplearé todo el resto de mi vida en contemplar el suelo seriamente
ahora que ya me importan cada vez menos las hadas,
ahora que ya las luces más complacientes estrangulan de un golpe las primeras sonrisas de los niños
y exaltan a puntapiés el arrullo de las palomas
y abofetean al árbol que se cree imprescindible para el embellecimiento de un idilio o una finca.
Mira siempre hacia abajo.
Nada se te ha perdido en el cielo.
El último ruiseñor es el muelle mohoso de un sofá muerto.
Desde los pantanos,
¿quién no te ve ascender sobre un fijo oleaje de escorias
hacia un sueño fecal de golondrinas?
… Se acercó entonces ella sola definitivamente con una hoja de otoño estampada en la punta del sombrero de colores, mientras llegaban desde lejos los disparos del fusilamiento de los héroes republicanos Fermín Galán y García Hernández y yo pegaba -revolucionario puro enfurecido por los muros de las calles madrileñas mi Elegía cívica.
Con los zapatos puestos tengo que morir.
(Texte repris dans La arboleda perdida, 2. Tercero y Cuarto libros (1931-1987). Biblioteca Alberti. Alianza Editorial.)
On peut relire La primera ascensión de Maruja Mallo al subsuelo ainsi que les poèmes du recueil Sobre los ángeles (1929) où l’influence de Maruja Mallo est palpable.
La première ascension de Maruja Mallo au sous-sol
Toi, toi qui descends au fond du cloaque où les fleurs on ne peut plus fleurs sont devenues de tristes crachats désenchantés et qui meurs le long des égouts qui débouchent sur les fêtes de nuit désertes pour renaître sur le tranchant d’une pierre mordue par un champignon stagnant dis-moi pourquoi la pluie pourrit les heures et les bois. Dissipe mon doute sur les paysages. Réveille-moi.
Autres lectures :
José Luis Ferris. Maruja Mallo : la gran transgresora del 27. Temas de hoy. Biografías. 2004.Cartas de Maruja Mallo. Edición de Guillermo de Osma. Editorial Renacimiento. Biblioteca de la Memoria, Serie Menor. 2025.
Septembre est un mois de trafic et une goélette arrive.
Elle m’attire vers les îles, ou la chambre se déplace
Lentement. Qui part
Auprès des marins ? Qui frôle mes meubles ?
Oh ! Mon port. Accueille-moi cet après-midi.
Entoure mes épaules d’un fichu de laine
ou emmène-moi vers le large dans une chambre de chêne.
(Traduction CFA)
Málaga. Paseo marítimo.
María Victoria Atencia (Málaga, 28 novembre 1931) a été mariée avec l’éditeur et poète Rafael León (1931-2011). Elle a animé avec lui la revue Caracola. De grands poètes de la génération de 1927 comme Vicente Aleixandre, Jorge Guillermo ou Dámaso Alonso ont été ses amis. Cette femme moderne possède son brevet de pilote d’avion. Ces dernières années, elle a été reconnue sur le plan national. Depuis 2014, le centre culturel de la province de Málaga (Calle Ollerías, 34) porte son nom.
1998 Prix national de la critique.
2010 Prix international de poésie Federico García Lorca.
2014 Prix Reina Sofia de poésie ibéroaméricaine.
2025 Prix national des lettres espagnoles.
Sur le mur du café du Museo de Málaga. Plaza de la Aduana.
Gato Blanco. Río Capitán N°80. Tigre (Provincia de Buenos Aires. Argentina) (CFA)
Elogio de la sombra
La vejez (tal es el nombre que los otros le dan) puede ser el tiempo de nuestra dicha. El animal ha muerto o casi ha muerto. Quedan el hombre y su alma. Vivo entre formas luminosas y vagas que no son aún la tiniebla. Buenos Aires, que antes se desgarraba en arrabales hacia la llanura incesante, ha vuelto a ser la Recoleta, el Retiro, las borrosas calles del Once y las precarias casas viejas que aún llamamos el Sur. Siempre en mi vida fueron demasiadas las cosas; Demócrito de Abdera se arrancó los ojos para pensar; el tiempo ha sido mi Demócrito. Esta penumbra es lenta y no duele; fluye por un manso declive y se parece a la eternidad. Mis amigos no tienen cara, las mujeres son lo que fueron hace ya tantos años, las esquinas pueden ser otras, no hay letras en las páginas de los libros. Todo esto debería atemorizarme, pero es una dulzura, un regreso. De las generaciones de los textos que hay en la tierra sólo habré leído unos pocos, los que sigo leyendo en la memoria, leyendo y transformando. Del Sur, del Este, del Oeste, del Norte, convergen los caminos que me han traído a mi secreto centro. Esos caminos fueron ecos y pasos, mujeres, hombres, agonías, resurrecciones, días y noches, entresueños y sueños, cada ínfimo instante del ayer y de los ayeres del mundo, la firme espada del danés y la luna del persa, los actos de los muertos, el compartido amor, las palabras, Emerson y la nieve y tantas cosas. Ahora puedo olvidarlas. Llego a mi centro, a mi álgebra y mi clave, a mi espejo. Pronto sabré quién soy.
Elogio de la sombra, 1969.
Éloge de l’ombre
La vieillesse (c’est le nom que les autres lui donnent) peut être le temps de notre bonheur. La bête est morte ou presque morte. Reste l’homme et son âme. Je vis parmi des formes lumineuses et vagues qui ne sont pas encore la ténèbre. Buenos Aires, qui jadis se déchirait en banlieues vers la plaine incessante, est redevenue la Recoleta, le Retiro, les rues incertaines de l’Once et les vieilles maisons précaires que nous appelons toujours le Sud. Tout au long de ma vie les choses furent nombreuses ; Démocrite d’Abdère s’arracha les yeux pour penser ; le temps a été mon Démocrite. Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ; elle coule sur une pente douce et ressemble à l’éternité. Mes amis n’ont pas de visage, les femmes sont ce qu’elles furent il y a déjà tant d’années, je ne sais pas si ce coin de rue a changé, il n’y a pas de lettres sur les pages des livres. Tout ceci devrait m’effrayer, mais c’est une douceur, un retour. Il y a des générations de textes sur la terre ; je n’en aurai lu que quelques uns, ceux que je continue à lire dans la mémoire, à lire et à transformer. Du sud, de l’est, de l’ouest, du nord, convergent les chemins qui m’ont conduit à mon centre secret. Ces chemins ont été des échos et des pas, des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections, des jours et des nuits, des demi-rêves et des rêves, chaque infime instant de la veille et des veilles du monde, la ferme épée du Danois et la lune du Persan, les actes des morts, Emerson et la neige et tant de choses. Maintenant je peux les oublier. J’arrive à mon centre, à mon algèbre et à ma clef, à mon miroir. Bientôt je saurai qui je suis.
Éloge de l’ombre (1967-1969). Traduction-adaptation par Néstor Ibarra.
Album Borges. NRF/Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade, 1999.
Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache, Soldats, marins, débris d’Empire, retraités, Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’hache.
Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés, Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache, Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache, Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !
Ils signalent aux lois modernes les faunesses. Ils empoignent les Fausts et les Diavolos. ” Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! “
Quand sa sérénité s’approche des jeunesses, Le Douanier se tient aux appas contrôlés ! Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !
Poésies.
Poésies complètes de Rimbaud. 1895. Libraire-Éditeur : Léon Vanier.
” Delahaye raconte que ces vers ont pu être inspirés à Rimbaud par leurs escapades en Belgique, au retour desquelles ils étaient interpellés – souvent familièrement – par les douaniers. Sans doute ; mais au-delà de l’anecdote, on peut lire ici une attaque contre tous les ” chiens de garde ” qui s’opposent aux formes de transgression ou de contrebande quelles qu’elles soient.” (Arthur Rimbaud. Oeuvres complètes. correspondance. Collection Bouquins. Robert Laffont. 1992. Notes. page 452.)
Ernest Delahaye (1853-1930) est le plus ancien ami de Rimbaud qu’il a connu au collège de Charleville. Jusqu’en 1870, les deux compagnons ne se quittent guère. Ils se retrouvent à Paris, en 1871, pour un bref séjour. C’est alors qu’il fait la connaissance de Verlaine. Plus tard, il se liera avec Germain Nouveau (1851-1920). Rimbaud et Delahaye se sont rencontrés pour la dernière fois durant l’été de 1879. Il a publié ses souvenirs de Rimbaud : Rimbaud, l’artiste et l’être moral. Éditions Albert Messein, 1923 – Souvenirs familiers à propos de Rimbaud, Verlaine et Germain Nouveau. Éditions Albert Messein, 1925. Ces ouvrages ont été plusieurs fois réédités et pour certains refondus sous de nouveaux titres : Rimbaud, souvenirs d’Ernest Delahaye. Éditions Sauret, 1993. Mon ami Rimbaud. Éditions Naïves, 2010.
Portrait d’Ernest Delahaye (Germain Nouveau). Dessin sans date. Paris, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.
Portrait de Baudelaire (Émile Deroy 1820-1846). Versailles Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. (CFA)
Les relations entre ces deux grands poètes français du XIX siècle ont varié selon les époques. Adolescent, Baudelaire se passionne pour Hugo et pour son théâtre. Il lui écrit une longue lettre le 25 février 1840 après avoir vu Marion de Lorme au théâtre de la Porte Saint-Martin.
« Pourtant, si vous saviez combien notre amour, à nous autres jeunes gens, est sincère et vrai – il me semble (peut-être est-ce bien de l’orgueil) que je comprends tous vos ouvrages. Je vous aime comme j’aime vos livres ; (…) je vous aime comme on aime un héros, un livre, comme on aime purement et sans intérêt toute belle chose. »
Plus tard, il se montre plutôt critique envers son aîné :
« M. Victor Hugo, dont je ne veux certainement pas diminuer la noblesse et la majesté, est un ouvrier beaucoup plus adroit qu’inventif, un travailleur bien plus correct que créateur. Delacroix est quelquefois maladroit, mais essentiellement créateur. M. Victor Hugo laisse voir dans tous ses tableaux, lyriques et dramatiques, un système d’alignement et de contrastes uniformes. L’excentricité elle-même prend chez lui des formes symétriques. Il possède à fond et emploie froidement tous les tons de la rime, toutes les ressources de l’antithèse, toutes les tricheries de l’apposition. C’est un compositeur de décadence ou de transition, qui se sert de ses outils avec une dextérité véritablement admirable et curieuse. M. Hugo était naturellement académicien avant que de naître, et si nous étions encore au temps des merveilles fabuleuses, je croirais volontiers que les lions verts de l’Institut, quand il passait devant le sanctuaire courroucé, lui ont souvent murmuré d’une voix prophétique : « Tu seras de l’Académie ! » (Salon de 1846)
« – Hugo pense souvent à Prométhée. Il s’applique un vautour imaginaire sur une poitrine qui n’est lancinée que par les moxas de la vanité. Puis, l’hallucination se compliquant, se variant, mais suivant la marche progressive décrite par les médecins, il croit que, par un fiat de la Providence, Sainte-Hélène a pris la place de Jersey.
———————————————————— Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré, qu’il ferait horreur même à un notaire.
———————————————————— Hugo-Sacerdoce, a toujours le front penché ; — trop penché pour rien voir, excepté son nombril. » (Fusées. 22 feuillets parus en 1887 dans les Oeuvres posthumes ; écrits, semble-t-il, entre 1855 et 1862.
Autoportrait sous l’influence du haschich (Charles Baudelaire). Vers 1842-45. Collection particulière.
Le 25 juin 1857, le recueil Les Fleurs du Mal est mis en vente. Le 20 août 1857 dans la matinée, se tient devant la sixième chambre correctionnelle de la Seine le procès du poète et de ses éditeurs. Le réquisitoire est prononcé par le substitut Ernest Pinard qui a déjà requis contre Madame Bovary le 29 janvier précédent. Le recueil est condamné pour ” délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs “, en raison de ” passages ou expressions obscènes et immorales “. Les éditeurs devront payer 100 francs d’amende et Baudelaire 300 francs. Le tribunal ordonne la suppression de six poèmes ayant plus particulièrement porté atteinte à la morale publique
Victor Hugo envoie très rapidement une belle lettre de solidarité à Baudelaire.
Lettre à Charles Baudelaire Hauteville House, dimanche 30 août 1857 J’ai reçu, Monsieur, votre noble lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini. Vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale. C’est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poëte. Victor Hugo
Baudelaire lui dédie ensuite trois poèmes (Le Cygne, Les Sept Vieillards, Les Petites Vieilles) qui figurent dans la section Tableaux parisiens de la seconde édition des Fleurs du Mal, mise en vente au début de février 1861.
En juin 1861, Baudelaire publie dans la Revuefantaisiste,sous le titre Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, neuf notices littéraires destinées à l’anthologie Les Poètes français (1861-1862) d’Eugène Crépet (1827-1892). La première présente l’oeuvre de Victor Hugo : « L’excessif, l’immense sont le domaine naturel de Hugo ; il s’y meut dans son atmosphère natale. » Il évoque La légende des siècles où l’auteur « a créé le seul poème épique qui pût être créé par un homme de son temps pour des lecteurs de son temps ».
En octobre 1859, il obtient avec un peu de flatterie que Victor Hugo écrive une lettre-préface à sa plaquette sur Théophile Gautier. ” J’ai besoin de vous. J’ai besoin d’une voix plus haute que la mienne et que celle de Théophile Gautier, – de votre voix dictatoriale. “
L’agressivité de Baudelaire réapparaît dans les dernières années, après la publication des Misérables (1862). Il multiplie lettres, sarcasmes et attaques contre le livre et la personne de Hugo, jugé bête et sot. Il ne supporte pas son humanitarisme républicain. Ce grand reproche apparaît clairement dans une lettre à son ami, le peintre Édouard Manet en 1865.
Hommage à Delacroix (Henri Fantin-Latour). 1864. Manet et Baudelaire, à droite, côte à côte.
« Et Victor Hugo ! Il ne peut pas se passer de moi, dites-vous. Il m’a un peu fait la cour. Mais il fait sa cour à tout le monde et traite de poète le dernier ou premier venu. Mon cher ami, il y a dans votre phrase un peu de la correspondance Stevens ; trois espions du genre humain qui font concurrence à la correspondance Havas. [Hugo avait écrit sur le volume : à Charles Baudelaire, junc/anius dextras.] Cela, je crois, ne veut pas dire seulement : donnons-nous une mutuelle poignée de main. Je connais les sous-entendus du latin de Victor Hugo. Cela veut dire aussi : unissons nos mains, POUR SAUVER LE GENRE HUMAIN. Mais je me fous du genre humain, et il ne s’en est pas aperçu. (Lettre du 28 octobre 1865)
Baudelaire meurt le 31 août 1867 à 11 heures du matin. A son ami fidèle, Charles Asselineau (1820-1874), Victor Hugo écrit en 1869 :
Hauteville-House, mars 1869.
Mon cher et cordial confrère,
Votre étude sur Charles Baudelaire est un livre, un vrai livre. L’homme y est ; et non seulement l’homme, mais vous. J’ai rencontré plutôt que connu Baudelaire. Il m’a souvent choqué et j’ai dû le heurter souvent ; j’en voudrais causer avec vous. Je pense tous vos éloges, avec quelques réserves. Le jour où je le vis pour la dernière fois, en octobre 1865, il m’apporta un article écrit par lui sur la Légende des Siècles, imprimé en 1859, que vous retrouverez aisément, et où il me semble adhérer profondément à l’idéal qui est une conscience littéraire, comme le progrès est une conscience politique. Il me dit en me remettant ces pages : Vous reconnaîtrez que je suis avec vous. Je partais. Nous nous sommes quittés, je ne l’ai plus revu. C’est un des hommes que je regrette. Votre livre sur lui est cet exquis travail d’embaumement. Heureuse une mémoire qui est en vos mains ! La profonde fraternité du poëte est dans tout ce que vous écrivez. De là le charme. Vous êtes un cœur qui a beaucoup d’esprit. Merci pour ce précieux et bon livre, et recevez mon serrement de main.
Victor Hugo
Victor Hugo à Bruxelles (Charles Albert d’Arnoux, dit Bertall. 1820-1882). 1866.
Lisbonne. Miradouro Sophia de Mello Breyner (anciennement Miradouro da Graça). Buste en hommage à Sophia de Mello Breyner. Réplique d’un buste du sculpteur António Duarte de 1950, inaugurée le 2 juillet 2009.
Marie Paule et Raymond Farina ont publié avant-hier sur Facebook un poème de Sophia de Mello Breyner (1919-2004) : Au fond de la mer (Fundo do mar).
Cette grande poétesse portugaise est enterrée depuis 2016 dans le Panthéon national à Lisbonne. Je relis ensuite d’autres textes d’elle dans Malgré les ruines et la mort (Éditions de la Différence, 2000. Traduction Joaquim Vidal) et La Poésie du Portugal des origines au XX ème siècle (Éditions Chandeigne, 2021. Traductions de Max de Carvalho et Michel Chandeigne).
J’ai choisi aujourd’hui trois poèmes de Sophia de Mello Breyner dans Malgré les ruines et la mort.
Nâo procures…(Sophia de Mello Breyner)
Nâo procures verdade no que sabes Nem destino procures nos teus gestos Tudo quanto acontece é solitário Fora de saber fora das leis Dentro de um ritmo cego inumerável Onde nunca foi dito nenhum nome.
Ne cherche pas…
Ne cherche pas la vérité dans ce que tu sais Ne cherche pas dans tes gestes le destin Tous ce qui advient est solitaire En dehors du savoir en dehors des lois A l’intérieur d’un rythme aveugle et sans limite Où aucun nom ne fut jamais prononcé.
Este é o tempo…(Sophia de Mello Breyner)
Este é o tempo Da selva mais obscura
Até o ar azul se tornou grades E a luz do sol se tornou impura
Esta é noite Densa de chacais Pesada de amargura
Este é o tempo em que os homens renunciam.
Voici le temps…
Voici le temps De la jungle la plus obscure
Même l’air bleu devint barreaux Et impure la lumière du soleil
Voici la nuit Dense de chacals Lourde d’amertume
Voici le temps où les hommes renoncent.
Oásis (Sophia de Mello Breyner)
Penetraremos no palmar A água será clara o leite doce O calor será leve o linho branco e fresco O silêncio estará nu – o canto Da flauta será nítido no liso Da penumbra
Lavaremos nossas mãos de desencontro e poeira
Oasis
Nous pénétrerons dans la palmeraie L’eau sera claire le lait très doux La chaleur légère le lin blanc et frais Le silence sera nu –net le chant De la flûte dans la sérénité De la pénombre
Nous laverons nos mains De la poussière et des vaines rencontres
Malgré les ruines et la mort. Éditions de la Différence, 2000. Traduction Joaquim Vital.
Lisbonne. Miradouro Sophia de Mello Breyner (anciennement Miradouro da Graça).
Je relis Victor Hugo et des écrivains qui ont publié sur son oeuvre :
Jusqu’à ce que mort s’ensuive(Sur une page des Misérables) d’Olivier Rolin. Gallimard, Collection blanche. 2024. Folio n°7580. 2025
La tentación de lo imposible de Mario Vargas Llosa. Alfaguara, 2004.
Le Monde selon Victor Hugo de Michel Winock. Éditions Tallandier, 2018. Collection Texto, 2020.
Mario Vargas Llosa. La tentación de lo imposible. 2004.
« Aunque Madame Bovary se publicó seis años antes que Los Miserables, en 1856, se puede decir que ésta es la última gran novela clásica y aquélla la primera gran novela moderna. »
« Las novelas, y sobre todo las grandes novelas, no son testimonios ni documentos sobre la vida. Son otra vida, dotada de sus propios atributos, que nace para desacreditar la vida verdadera, oponiéndole un espejismo que, aparentado reflejarla, la deforma, retoca y rehace. »
« No es precisamente un « entusiasmo » sino un malestar lo que dejan las buenas ficciones en el espíritu de los lectores que contrastan aquellas imágenes con el mundo real : la sensación de que el mundo está mal hecho, de que lo vivido está muy por debajo de lo soñado e inventado. »
Le legs (Robert Desnos)
Et voici, Père Hugo, ton nom sur les murailles ! Tu peux te retourner au fond du Panthéon Pour savoir qui a fait cela. Qui l’a fait ? On ! On c’est Hitler, on c’est Goebbels… C’est la racaille,
Un Laval, un Pétain, un Bonnard, un Brinon, Ceux qui savent trahir et ceux qui font ripaille, Ceux qui sont destinés aux justes représailles Et cela ne fait pas un grand nombre de noms.
Ces gens de peu d’esprit et de faible culture Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure. Ils ont dit : « Le bonhomme est mort. Il est dompté. »
Oui, le bonhomme est mort. Mais par-devant notaire Il a bien précisé quel legs il voulait faire : Le notaire a nom : France, et le legs : Liberté.
Signé Lucien Gallois. Paru dans L’Honneur des poètes, 14 juillet 1943. Repris dans Robert Desnos, Destinée arbitraire. Paris, NRF Poésie / Gallimard n°112, 1975.
Le Paris de Victor Hugo (Aragon)
Personne n’a jamais parlé de Paris comme Victor Hugo. Et même si un jour, à nouveau, Paris doit se faire verbe et chair dans l’oeuvre d’un poète : Victor Hugo aura été le premier, celui qui a fait naître Paris à la vie lyrique, sacré Paris source et thème de l’inspiration lyrique, décor et matière, âme et personnage de la poésie nationale.
Victor Hugo est le vrai poète de la nation française et le plus grand poète de Paris. Cette vie, cet homme, cet art s’étendent de 1802 à 1885. Hugo naît à la veille de l’Empire et meurt deux ans après Karl Marx. Son œuvre oscille aux vents de ce long orage appelé le dix-neuvième siècle. Elle naît sur les ruines de la Bastille, elle meurt quand les associations ouvrières vont proclamer, avec le Premier Mai, que le printemps leur appartient.
On pourrait justement dire de Hugo qu’il est le miroir de la Révolution Française. Oui, lui, que son général de père traîna dans les fourgons de Napoléon, lui qui fut royaliste sous Louis XVIII, pair de Louis-Philippe, républicain en 48, exilé par le Princе-président, symbole de la liberté sous l’Empire, de la résistance à l’envahisseur dans la guerre de 70, épouvanté par la Commune, mais demandant la grâce des Communards… le génie qui boucha, longtemps après sa mort, l’horizon poétique et qu’aujourd’hui encore haïssent comme personne tous ceux qui s’étiolent à son ombre immense. Hugo, phénomène irréductible, poète le plus insulté de notre histoire, après qui la langue française n’est plus ce qu’elle était, et dont il faudra tenir compte comme de Shakespeare et d’Homère.
Et bien, c’est Hugo qui a fait de Paris ce qu’il est aux yeux du monde. Il ne pouvait pas en être autrement. Avant lui, c’était une bourgade. Dans cette bourgade, il y avait Notre-Dame et Le Louvre. Mais après lui il y a Notre-Dame de Paris et Gavroche, le gamin de Paris. Quant au Louvre, c’est dans ses vers qu’il a cessé d’être un palais pour devenir un monde. C’est qu’avec Hugo, Paris cesse d’être le siège de la cour pour devenir la cité d’un peuple. Le Paris de Victor Hugo n’est pas une collection de monuments, une série de cartes postales, mais l’être en mouvement, le monde en gésine, les quartiers bourgeonnants du siècle qui fut celui des révolutions, des émeutes, des chemins de fer, du préfet Haussmann, de la Commune de Paris. Il y a une anthologie formidable à faire de tout ce que Hugo a écrit de Paris, sur Paris, pour Paris. Juste pour donner le goût de ce langage insensé, de cet amour sans mesure pour la ville démesurée. Il était trop facile d’étourdir les gens avec le bruit majeur des vers, toute L’Année terrible, et des Contemplations aux Feuilles d’automne, tout ce qui résonne dans ce langage divin de ma ville… Et même dans la prose je n’ai pas repris ces passages des Choses vues, où Balzac agonise dans sa maison du quartier Beaujon, où tout Paris regarde passer les cendres de l’Empereur… Son commentaire monumental et immortel fait de Victor Hugo la statue toujours présente de Paris, l’explication de Paris, son prestige, sa résonance, sa gloire.
Avez-vous lu Victor Hugo ? Anthologie poétique commentée par Aragon. Paris, Éditeurs Français Réunis, 1952.