Francis Ponge

Jérôme Garcin.

Je continue de lire la correspondance entre Jacques Chessex et Jérôme Garcin (Fraternité secrète. Grasset, 2012). Plusieurs passages font allusion à Francis Ponge.

Lettre de Jérôme Garcin à Jacques Chessex.

Paris, le 25.II.77

Passé une heure, à écouter, dans une petite salle pleine de Beaubourg, Ponge réciter quelques poèmes dont le cageot (quelle subtile ironie dans ses intonations !) et le tronc d’arbre. En lisant les deux derniers vers de ce poème, le visage de Ponge s’est crispé, sa bouche s’est légèrement tordue, grimaçante, et il a essuyé une larme, doucement au coin de l’oeil :

” Ainsi s’efforce un arbre encore sous l’écorce
à montrer vif ce tronc que parfera la mort. ” (…)

Je discutais plus tard avec Jean-Marie Borzeix quand Ponge est arrivé, affolé, cherchant fébrilement son manteau pour repartir : son regard apeuré, sa solitude d’enfant tout d’un coup, quelle fragilité soudaine… ” (pp.281-282)

Le cageot (Francis Ponge)

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.

À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne pas s’appesantir longuement.

Le Parti pris des choses. Gallimard, 1942.

Le tronc d’arbre (Francis Ponge)

Puisque bientôt l’hiver va nous mettre en valeur
Montrons-nous préparés aux offices du bois

Grelots par moins que rien émus à la folie
Effusions à nos dépens cessez ô feuilles
Dont un change d’humeur nous couvre ou nous dépouille

Avec peine par nous sans cesse imaginées
Vous n’êtes déjà plus qu’avec peine croyables

Détache-toi de moi ma trop sincère écorce
Va rejoindre à mes pieds celles des autres siècles

De visages passés masques passés public
Contre moi de ton sort demeurés pour témoins
Tous ont eu comme moi la paume un instant vive
Que par terre et par eau nous voyons déconfits
Bien que de mes vertus je te croie la plus proche
Décède aux lieux communs tu es faite pour eux
Meurs exprès De ton fait déboute le malheur
Démasque volontiers ton volontaire auteur…

Ainsi s’efforce un arbre encore sous l’écorce
A montrer vif ce tronc que parfera la mort.

Proêmes. Gallimard, 1948.

  

André Breton – Fanny Beznos

Dessin et découpage originaux de Nadja.

” Le pouvoir d’incantation que Rimbaud exerça sur moi vers 1915 et qui, depuis lors, s’est quintessencié en de rares poèmes tels que Dévotion est sans doute à cette époque, ce qui m’a valu, un jour où je me promenais seul sous une pluie battante, de rencontrer une jeune fille la première à m’adresser la parole, qui, sans préambule, comme nous faisions quelques pas, s’offrit à me réciter un des poèmes qu’elle préférait : Le Dormeur du Val. C’était si inattendu, si peu de saison. Tout récemment encore, comme un dimanche, avec un ami, je m’étais rendu au ” marché aux puces ” de Saint-Ouen (j’y suis souvent, en quête de ces objets qu’on ne trouve nulle part ailleurs, démodés, fragmentés, inutilisables, presque incompréhensibles, pervers enfin au sens où je l’entends et où je l’aime, comme par exemple cette sorte de demi-cylindre blanc irrégulier, verni, présentant des reliefs et des dépressions sans signification pour moi, strié d’horizontales et de verticales rouges et vertes, précieusement contenu dans un écrin, sous une devise en langue italienne, que j’ai ramené chez moi et dont à bien l’examiner j’ai fini par admettre qu’il ne correspond qu’à la statistique, établie dans les trois dimensions, de la population d’une ville de telle à telle année, ce qui pour cela ne me le rend pas plus lisible) notre attention s’est portée simultanément sur un exemplaire très frais des Oeuvres complètes de Rimbaud, perdu dans un très mince étalage de chiffons, de photographies jaunies du siècle dernier, de livres sans valeur et de cuillers en fer. Bien m’en prend de le feuilleter, le temps d’y découvrir deux feuillets intercalés : l’un copie à la machine d’un poème de forme libre, l’autre notation au crayon de réflexions sur Nietzsche. Mais celle qui veille assez distraitement tout près ne me laisse pas le temps d’en apprendre davantage. L’ouvrage n’est pas à vendre, les documents qu’il abrite lui appartiennent. C’est encore une jeune fille, très rieuse. Elle continue à parler avec beaucoup d’animation à quelqu’un qui paraît être un ouvrier qu’elle connaît, et qui l’écoute, semble-t-il, avec ravissement. À notre tour, nous engageons la conversation avec elle. Très cultivée, elle ne fait aucune difficulté à nous entretenir de ses goûts littéraires qui la portent vers Shelley, Nietzsche et Rimbaud. Spontanément, elle nous parle même des surréalistes, et du Paysan de Paris de Louis Aragon qu’elle n’a pu lire jusqu’au bout, les variations sur le mot Pessimisme l’ayant arrêtée. Dans tous ses propos passe une grande foi révolutionnaire. Très volontiers, elle me confie le poème d’elle que j’avais entrevu et y joint quelques autres de non moindre intérêt. Elle s’appelle Fanny Beznos. ” (Nadja. Livre de poche n° 1233. 1964. pp. 58-63)

Une des dernières lettres de Nadja à André Breton et son enveloppe.

” Beznos Fajga, dite Fanny, épouse Jacquemotte.

Née le 10 janvier 1907 à Wady Roskow (Bessarabie, région située actuellement entre la république de Moldavie et l’Ukraine). Morte au camp de concentration d’Auschwitz (Pologne) le 24 octobre 1942. Militante communiste, résistante, déportée, épouse de Fernand Jacquemotte.

Fajga Beznos est née dans une famille juive, d’un père, Gerch Natftoulevitch Beznos, marchand de draps, et d’une mère matelassière, parents de huit enfants dont quatre ont survécu. Le père a fait la guerre contre le Japon. En 1913, la famille émigre en France où vit une sœur de sa mère.

Le père ouvre un petit magasin d’antiquités, la mère poursuit son métier, une sœur aînée devient couturière. Fanny Beznos fait ses études primaires à Paris. Après avoir travaillé dans un atelier de reliure, elle suit des cours de sténodactylo et commence à travailler comme telle à quinze ans. L’une de ses deux sœurs cadettes, également dactylo, travaillera à L’Humanité et à la Correspondance internationale.

À dix-huit ans, Fanny Beznos commence à lire la presse communiste. En 1926, elle adhère à la Jeune garde antifasciste de l’ARAC (Association républicaine des anciens combattants) et en dirige bientôt la section féminine. En 1927, elle rentre à la Jeunesse communiste. En août 1928, arrêtée lors d’une manifestation contre la guerre, elle est expulsée en Belgique.

Accueillie par le Parti communiste de Belgique (PCB), Fanny Beznos est embauchée comme dactylo au secrétariat du PC mais connait encore expulsions et séjours illégaux entre la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg. Le 30 décembre 1929, elle épouse, dans une ville du nord de la France dont le maire est communiste, Fernand Jacquemotte, neveu de Joseph Jacquemotte, fondateur du PCB, lui-même militant international des Amitiés avec l’Union soviétique. Ce mariage blanc deviendra mariage d’amour.

Fanny Beznos se lance alors dans une activité militante intense. Elle occupe diverses fonctions bruxelloises et nationales, notamment dans les organisations féminines du parti. Devenue dirigeante de la Jeunesse communiste, elle gère la librairie du parti, rue des Alexiens à Bruxelles, lieu de rencontre et de formation.

Fin 1933, Fanny Beznos accompagne, durant quelques mois, son mari en mission en Espagne pour les Amis de l’Union soviétique. Elle anime ensuite l’Union des femmes contre la guerre et la misère qui se transformera en Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme (CMF), section belge. Elle est déléguée au Congrès de 1934 à Paris. Elle dirige ensuite la fraction communiste au Comité de secours à l’Espagne et au Congrès du PCB de 1939, elle présente le rapport sur l’action communiste en faveur de la République. Elle entre ensuite au Secrétariat des Jeunesses communistes et est ensuite secrétaire du Secours Populaire.

Meetinguiste de rue, militante infatigable, Fanny Beznos est aussi une amie exigeante pour ses compagnes. Elle exerce une véritable fascination, un magnétisme dont se font l’écho toutes celles que nous avons pu interroger. Beaucoup d’entre elles lui doivent un engagement dont elles n’ont pas dévié. Elles évoquent toutes son rire et son courage quand il s’agira de faire face.

C’est comme militante du CMF que Fanny Beznos anime l’action antifasciste, la solidarité avec Liselotte Herman – condamnée à mort par Hitler –, l’aide à l’Espagne, l’accueil des enfants.

Le 10 mai 1940, Fernand et Fanny Jacquemotte sont arrêtés par le Gouvernement belge et déportés en France. Fanny séjourne trois mois au camp de Gurs dans les Pyrénées Atlantiques en France dont elle sort grâce à l’intervention et au culot d’un avocat communiste bruxellois.

Le retour en Belgique signifie la reprise de l’activité militante de Fanny Beznos aux Amis de l’URSS, encore légaux, et au parti semi-légal. Elle participe aux manifestations des femmes pour le pain et les pommes de terre dans les rues de Bruxelles. Mais à la même époque, comme plusieurs communistes bessarabiens, elle introduit une demande d’émigration en URSS. Mais le 22 juin 1941, son mari est arrêté en province. Elle plonge alors dans l’illégalité.

Le 10 octobre 1941, Fanny Beznos est arrêtée à Bruxelles lors d’une réunion clandestine avec, notamment, l’ancien député Pierre Bosson, alors membre du Bureau politique et trésorier du parti. Incarcérée à Saint-Gilles, puis déportée à Ravensbruck (Nord de Berlin, Allemagne), où elle connaît le Strafblok (bloc disciplinaire), elle demeure l’animatrice de ses camarades de captivité. Signe révélateur des incertitudes initiales, elle avait commis l’erreur de se faire enregistrer comme juive au début de l’Occupation. Envoyée à Auschwitz, elle y disparaît sans laisser de trace.

Dans la mémoire collective de sa génération, Fanny Beznos-Jacquemotte symbolise la militante et le prosélytisme communistes. Elle incarne à la perfection la trajectoire des immigrés juifs communistes qui avaient épousé totalement la culture et l’idéologie de leur patrie nouvelle : la révolution. “

Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social. Notice rédigée par José Gotovitch.

Fanny Beznos ou la passion révolutionnaire (Dominique Philippe). L’Harmattan. 2014.

Leandro Erlich – Jorge Luis Borges

Nous avons vu au Grand Palais au mois d’août une exposition de Leandro Erlich, artiste argentin né à Buenos Aires en 1973, qui cultive depuis une trentaine d’années des artifices d’optique et des effets spéciaux. On trouve, bien sûr, chez Erlich les miroirs de Borges et ses labyrinthes à l’infini. Assez superficiel, donc.

Escalier infini (Leandro Erlich). 2005. Installation.

Laberinto

No habrá nunca una puerta. Estás adentro
y el alcázar abarca el universo
y no tiene ni anverso ni reverso
ni externo muro ni secreto centro.
No esperes que el rigor de tu camino
que tercamente se bifurca en otro,
tendrá fin. Es de hierro tu destino
como tu juez. No aguardes la embestida
del toro que es un hombre y cuya extraña
forma plural da horror a la maraña
de interminable piedra entretejida.
No existe. Nada esperes. Ni siquiera
en el negro crepúsculo la fiera.

Elogio de la sombra, 1969.

Labyrinthe

Il n’y a pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait une fin. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends pas l’assaut
Du taureau qui est homme et dont, plurielle,
L’étrange forme est l’horreur du réseau
D’interminable pierre qui s’emmêle.
Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette
Bête au noir crépuscule qui te guette.

Éloge de l’ombre [1967-1969], in La Proximité de la mer, Une anthologie de 99 poèmes. Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, 2010. Édité, préfacé et traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet.

Labyrinthe

De porte, nulle part, jamais. Tu es dedans
Et l’alcazar embrasse l’univers
Et il n’a point d’avers ni de revers.
Point de mur extérieur ni de centre secret.
N’espère pas que la rigueur de ton chemin
Qui obstinément bifurque sur un autre
Puisse jamais finir. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends point la charge
De cet homme taureau dont l’étrange
forme plurielle épouvante ces rets
Tissés d’interminable pierre.
Il n’existe pas. N’attends rien. Pas même
Au coeur du crépuscule noir, la bête.

Jorge Luis Borges, Éloge de l’ombre, dans Oeuvres complètes II. Traduction Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra. Pléiade, Gallimard, 1999, p. 161.

Je n’ai jamais aimé les traductions de Nestor Ibarra, validées par Jorge Luis Borges lui-même.

Anne Carson

Anne Carson.

L’écrivaine et hélléniste canadienne, Anne Carson (née à Toronto le 21 juin 1950) a reçu le prix Nobel de littérature 2026 jeudi 8 octobre « pour son œuvre audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a créé de nouvelles formes pour la littérature contemporaine ». Je ne connaissais cette femme poète que de nom. J’ai donc recherché quelques informations.

Elle a obtenu le prix Princesse des Asturies en 2020. Professeure de lettres classiques, elle a enseigné dans des universités au Canada et aux États-Unis. Sa thèse sur Sapho, soutenue en 1981, s’intitulait Odi et Amo Ergo Sum (Je déteste et j’aime, donc je suis). Elle place très haut Virginia Woolf et Simone Weil. Elle a écrit sur Marilyn Monroe, Catherine Deneuve et Monica Vitti. Elle vit aujourd’hui entre les Etats-Unis (New York) et l’Islande. Depuis avril 2022, elle et son mari, l’artiste Robert Currie, possèdent aussi la nationalité islandaise. Elle souffre depuis 2024 de la maladie de Parkinson. Elle aime la chanteuse catalane Rosalía dont elle a vu un concert à Chicago.

Ses livres sont davantage traduits en Espagne qu’en France. Comme presque toujours.

Publications en français

Verre, ironie et Dieu. Traduction Claire Malroux. José Corti, 2004.

Atelier Albertine. Un personnage de Proust. Traduction Claro. Le Seuil, 2017.

Antigonick. Traduction Édouard Louis. L’Arche, 2019.

Norma Jeane Baker de Troie. Traduction Édouard Louis. L’Arche, 2020.

Autobiographie du rouge. Roman en vers. Traduction. Vanasay Khamphommala. L’Arche, 2020.

Rouge doc. Traduction Vanasay Khamphommala. L’Arche, 2022.

Les Hommes à leurs heures perdues. Traduction Fabienne Durand-Bogaert. L’Arche, 2025.

J’ai trouvé ce curieux poème en prose : Merry Christmas from Hegel. Il a été traduit en espagnol par le poète Jordi Doce. Je n’ai pas trouvé de traduction en français.

Merry Christmas from Hegel

It was the year my brother died. I lived up north and had few friends or they all went away. Christmas Day I was sitting in my armchair, reading something about Hegel. You will forgive me if you are someone who knows a lot of Hegel or understands it, I do not and will paraphrase badly, but I understood him to be saying that he was fed up with popular criticism of his terrible prose, and claiming that conventional grammar, with its clumsy dichotomy of subject and verb, was in conflict with what he called “speculation.” Speculation being the proper business of philosophy. Speculation being the effort to grasp reality in its interactive entirety. The function of a sentence like “Reason is Spirit” was not to assert a fact (he said) but to lay Reason side by side with Spirit and allow their meanings to tenderly mingle in speculation. I was overjoyed by this notion of a philosophic space where words drift in gentle mutual redefinition of one another but, at the same time, wretchedly lonely with all my family dead and here it was Christmas Day, so I put on big boots and coat and went out to do some snow-standing.

Not since childhood have I done snow-standing. I had forgot how astounding it is. I went to the middle of a woods. Fir trees, the teachers of this, all around. Minus twenty degrees in the wind but inside the trees is no wind. The world subtracts itself in layers. Outer sounds like traffic and shoveling vanish. Inner sounds become audible, cracks, sighs, caresses, twigs, bird breath, toenails of squirrel. The fir trees move hugely. The white is perfectly curved, stunned with itself. Puffs of ice fog and some gold things float up. Shadows rake their motionlessness across the snow with a vibration of other shadows moving crosswise on them, shadow on shadow, in precise velocities. It is very cold; then that, too, begins to subtract itself, the body chills on its surface but the core is hot and it is possible to disconnect the surface, to withdraw to the core, where a ravishing peace flows in, so ravishing that I am unembarrassed to use the word ravishing, and it is not a peace of separation from the senses, but the washing-through peace of looking, listening, feeling, at the very core of snow, at the very core of the care of snow. It has nothing to do with Hegel and he would not admire the clumsily conventional sentences in which I have tried to tell about it but I suspect, if I hadn’t been trying on the mood of Hegel’s particular grammatical indignation that Christmas Day, I would never have gone out to stand in the snow, or stayed to speculate with it, or had the patience to sit down and make a record of speculation for myself as if it were a worthy way to spend an afternoon, a plausible way to change the icy horror of holiday into a sort of homecoming. Merry Christmas from Hegel.

Float, 2016.

Feliz Navidad de parte de Hegel

Fue el añ o que murió mi hermano. Yo vivía en el norte y tenía pocos amigos o todos se habían ido. El día de Navidad estaba sentada en mi sofá, leyendo algo sobre Hegel. Les ruego me disculpen si saben mucho de Hegel o comprenden sus ideas, yo no y por eso voy a parafrasearlo torpemente, pero me pareció entender que estaba harto de las críticas populares a su horrible prosa, a lo que añadía que la gramática convencional, con su burda dicotomía de sujeto y verbo, estaba en conflicto con lo que él llamaba “especulación”. Siendo la especulación el esfuerzo propio de la filosofía. Siendo la especulación el esfuerzo por apresar la realidad en su totalidad interactiva. La función de una frase como “la razón es el espíritu” no era afirmar un hecho (decía), sino poner a la razón junto al espíritu y permitir que sus significados se mezclaran tiernamente en la especulación. Esta noción de un espacio filosófico donde las palabras van a la deriva en una suave y mutua redefinición de sí mismas me produjo una gran alegría, pero también me sentía sola y desdichada porque toda mi familia había muerto y encima era el día de Navidad, así que me calcé mis grandes botas, me puse el abrigo y salí a visitar la nieve.

¡No lo había hecho desde la infancia! Había olvidado lo asombroso que es. Me interné en un bosque. Abetos, maestros de todo esto, alrededor. Veinte grados bajo cero con viento, pero entre los árboles no hay viento. El mundo se sustrae a sí mismo por capas. Los ruidos externos como el tráfico y el roce de las palas se desvanecen. Los rudos internos se vuelven audibles, chasquidos, suspiros, caricias, ramitas, el aliento de los pájaros, las uñas de las ardillas. Los abetos se mueven con enormidad. El blanco está perfectamente curvo, pasmado de sí mismo. Soplos de bruma helada y algunos chismes dorados flotan hacia arriba. Las sombras rastrillan su inmovilidad a través de la nieve con una vibración de otras sombras que se cruzan con ellas, sombra sobre sombra, a velocidades precisas. Hace mucho frío, luego también eso comienza a sustraerse a sí mismo, el cuerpo se enfría en la superficie, pero el núcleo está caliente y es posible desconectar la superficie, retirarse al núcleo, donde fluye una paz deslumbrante, tan deslumbrante que no me avergüenza usar la palabra deslumbrante, y no es la paz de la separación de los sentidos, sino la paz limpiadora del mirar, escuchar, sentir en el núcleo mismo de la nieve. No tiene nada que ver con Hegel, y él no admiraría las frases burdamente convencionales con las que he intentado contarlo, pero sospecho que si ese día de Navidad no hubiera decidido probar el estado de ánimo de la particular indignación gramatical de Hegel, nunca habría salido a visitar la nieve, o me habría quedado a especular con ella, o habría tenido la paciencia de sentarme y hacer un registro especulativo para mí como si fuera una forma valiosa de pasar la tarde, una forma plausible de transformar el horror helado de la jornada festiva en una especie de retorno al hogar. Feliz Navidad de parte de Hegel.

Traduction Jordi Doce. Flota. Cielo eléctrico. 2020.

Nadja (Léona Delcourt) 1902-1941

Léona Delcourt.

Du 4 septembre au 3 octobre 2026, à Galerie Gallimard (30-32 rue de l’Université, 75007-Paris), on peut voir l’exposition Nadja ” Ma main écrit ce que tu penses… “. Lettres et dessins de Nadja (Léona Delcourt) à André Breton, 1926-1927. L’entrée est libre du mardi au samedi, de 13 heures à 19 heures.

Il y a presque cent ans, André Breton rencontrait Nadja, rue Lafayette à Paris. C’était exactement le 4 octobre 1926 en fin d’après-midi. Leur brève liaison, du 4 au 13 octobre 1926, est à l’origine du récit hybride mêlant autobiographie, enquête, journal intime et photographies que l’écrivain surréaliste a publié en 1928. Gallimard publie aussi  51 lettres et textes de Nadja , accompagnés d’une sélection de dessins.

Léona Delcourt fut internée le 21 mars 1927 à la suite d’une crise délirante et mourut à l’asile de Bailleul, près de Lille, le 15 janvier 1941. Elle restera enfermée treize ans à l’asile des « folles de Bailleul ». Elle y est morte le 15 janvier 1941 de famine (cachexie, disait-on à l’époque), comme les 45 000 aliénés anéantis par les restrictions imposées aux hôpitaux psychiatriques sous Vichy. À Bailleul seul, plus de 500 femmes enfermées sont mortes entre l’été 1940 et la fin de 1941.

L’Enchantement (Nadja). 1926-27. Dessin avec rehaut d’aquarelle. Collection particulière.

Federico García Lorca

Le poète andalou a publié en 1935 à Saint-Jacques de Compostelle (Maison d’édition Nós) un recueil de six poèmes écrits directement en galicien. Il a rédigé ces textes avec l’aide de ses amis Eduardo Blanco Amor (1897-1979) et Ernesto Guerra da Cal (1911-1994) après plusieurs voyages en Galice en 1932 et 1934. Il s’agit d’un hommage à la culture galicienne, à ses écrivains (romances galaïco-portugais mediévaux, Rosalía de Castro 1837-1885), aux paysages de cette région atlantique de l’Espagne.

Federico García Lorca. Saint-Jacques de Compostelle. La Alameda.

Madrigal á cibdá de Santiago (Federico García Lorca)

Chove en Santiago,
meu doce amor.
Camelia branca do ar
brila entebrecida ó sol.

Chove en Santiago
na noite escura.
Herbas de prata e de sono
cobren a valeira lúa.

Olla a choiva pola rúa,
laio de pedra e cristal.
Olla no vento esvaído,
soma e cinza do teu mar.

Soma e cinza do teu mar,
Santiago, lonxe do sol ;
ágoa da mañán anterga
trema no meu corazón.

Seis poemas galegos, 1935.

Madrigal a la ciudad de Santiago

Llueve en Santiago
mi dulce amor.
Camelia blanca del aire
brilla oscurecido el sol.

Llueve en Santiago
en la noche oscura.
Hierbas de plata y sueño
cubren la desierta luna.

Mira la lluvia en la calle,
queja de piedra y cristal.
Mira en el viento borroso
sombra y ceniza del mar.

Sombra y ceniza del mar,
Santiago, lejos del sol ;
Agua de mañana antigua
se agita en mi corazón.

Madrigal à la ville de Saint-Jacques

Il pleut sur Saint-Jacques
mon doux amour.
Dans le ciel brille et frissonne
le camélia blanc du jour.

Il pleut sur Saint-Jacques
dans la nuit obscure.
L’herbe d’argent du sommeil
recouvre l’aride lune.

Vois la pluie dans la rue,
plainte de pierre et de verre.
Vois dans le vent évanoui
l’ombre cendrée de la mer.

L’ombre cendrée de la mer
Saint-Jacques loin du soleil.
L’eau de tes matins mouillés
au fond de mon coeur ruisselle.

Traduction André Belamich.

Santo peregrino (Federico García Lorca). 1926.

Danza da lúa en Santiago (Federico García Lorca)

¡ Fita aquel branco galán,
olla seu transido corpo !

É a lúa que baila
na Quintana dos mortos.

Fita seu corpo transido
negro de somas e lobos.

Nai : a lúa está bailando
na Quintana dos mortos.

¿ Quén fire potro de pedra
na mesma porta do sono ?

¡ É a lúa ! ¡ É a lúa
na Quintana dos mortos !

¿ Quén fita meus grises vidros
cheos de nubens seus ollos ?

¡ É a lúa ! ¡ É a lúa
na Quintana dos mortos !

Déixame morrer no leito
soñando con froles d’ouro.

Nai : a lúa está bailando
na Quintana dos mortos.

¡ Ai filla, co ar do ceo
vólvome branca de pronto !

Non é o ar, é a triste lúa
na Quintana dos mortos.

¿ Quén brúa co-este xemido
d’imenso boi melancónico ?

¡ Nai : É a lúa, a lúa
coronada de toxos,
que baila, e baila, e baila
na Quintana dos mortos !

Seis poemas galegos, 1935.

Danza de la luna en Santiago

¡ Mira aquel blanco galán,
mira su transido cuerpo !

Madre : es la luna quien baila
por Quintana de los muertos.

Mira su cuerpo transido
negro de surcos y lobos.

¿ Quién hiere un potro de piedra
a la puerta de su sueño ?

¡ Es la luna, es la luna
por Quintana de los muertos !

¿ Quién mira mis grises vidrios
llenos sus ojos de nubes ?

¡ Es la luna, es la luna
por Quintana de los muertos !

Déjame morir al lecho
soñando con flores de oro.

Madre : es la luna quien baila
por Quintana de los muertos.

¡ Ay, hija el aire del cielo
blanca me vuelve de pronto !

No es el aire, que es la luna,
por Quintana de los muertos.

¿ Quién brama brusco mugido
de inmenso buey melancólico ?

Madre : es la luna, la luna,
ay, coronada de tojos,
la que baila y baila y baila
por Quintana de los muertos.

Danse de la lune à Saint-Jacques

Quel est ce galant tout blanc ?
Regarde comme il frissonne !

C’est la lune qui danse
Sur la Grand-Place aux Morts.

Regarde son corps transi
noir de morsures et d’ombres.

Mère, la lune danse
sur la Grand-Place aux Morts.

Qui blesse un poulain de pierre
aux portes mêmes du songe ?

C’est la lune ! C’est la lune
sur la Grand-Place aux Morts !

Qui regarde à la fenêtre
avec des yeux pleins de brume ?

C’est la lune ! C’est la lune
sur la Grand-Place aux Morts !

Laisse-moi mourir dans mon lit.
Je rêverai de fleurs d’or.

Mère, la lune danse
sur la Grand-Place aux Morts.

Ah, ma fille, l’air du ciel
m’a rendue toute blanche.

Ce n’est point l’air, c’est la triste lune
sur la Grande-Place aux Morts.

Qui brame avec ce plaintif
meuglement de boeuf énorme ?

Mère, c’est la lune, la lune
sur la Grand-Place aux Morts.

Oui, la lune, la lune
toute couronnée d’ajoncs
et qui danse, danse, danse
sur la Grand-Place aux Morts.

Traduction André Belamich.

Federico García Lorca à Betanzos (La Corogne – Galice) avec Ramón Fernández Cid, José Álvarez Sánchez-Heredero, Francisco Esteve Barbá et José Barbeito. Mai 1932.

Paul-Jean Toulet

Paul-Jean Toulet (1867-1920). (CFA).

Nous avons marché dans le Parc Beaumont de Pau un jour d’août. Il faisait chaud. Nous y avons trouvé un monument dédié au poète et romancier Paul-Jean Toulet (1867-1920) qui plaisait tant à Jorge Luis Borges . Il se trouve dans l’allée Anna-de-Noailles. La structure principale est en pierre d’Asson (pierre calcaire grise locale qui provient des Pyrénées). Un médaillon de marbre blanc représente le poète. Le monument de 1963 a été sculpté par Marounia Brun de la Serve qui fut directrice de l’école des Beaux-Arts de Pau. On peut y lire le début d’un poème tiré des Contrerimes.

Pau. Parc Beaumont. Monument à Paul-Jean Toulet. (CFA)

XLVI (Paul-Jean Toulet)

Douce plage où naquit mon âme ;
Et toi, savane en fleurs
Que l’Océan trempe de pleurs
Et le soleil de flamme ;

Douce aux ramiers, douce aux amants,
Toi de qui la ramure
Nous charmait d’ombre, et de murmure,
Et de roucoulements ;

Où j’écoute frémir encore
Un aveu tendre et fier –
Tandis qu’au loin riait la mer
Sur le corail sonore.

Contrerimes. 1921.

Paul-Jean Toulet est né à Pau le 5 juin 1867. Il est mort à Guéthary le 6 septembre 1920. (CFA)

André Markowicz – Mordehaï Gebirtig

Les posts d’André Markowicz sur Facebook m’ont poussé à relire certains poèmes de la belle Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple, présentée et traduite par Charles Dobzynski. Le poème Notre ville flambe évoque le pogrom de Przytyk. Przytyk est un shtetl de 3000 habitants dans le centre de la Pologne. La population est composée de 80 à 90% de Juifs dans les années 1930. Cette époque est marquée par les tendances fascistes qui influencent largement la droite, les milieux ruraux et catholiques polonais.

Sous l’influence de politiciens nationalistes, de nombreux paysans locaux organisent un boycott des magasins juifs, des attaques contre ceux-ci et la création de commerces concurrents. En décembre 1935, une vingtaine de jeunes juifs créent un comité d’autodéfense pour tenter de protéger les boutiques et les maisons menacées par cet antisémitisme. Le lundi 9 mars 1936 a lieu une foire annuelle à laquelle participe 2000 paysans des environs. Le marché se déroule normalement jusqu’à 14 heures. À ce moment-là, un groupe de paysans polonais veut organiser le boycott des magasins juifs. Ils attaquent les étalages des commerçants, détruisent les marchandises, molestent les marchands. Les groupes d’auto-défense juive interviennent. L’émeute se transforme en pogrom. Les paysans entrent dans les maisons pour détruire. Deux Juifs sont tués, un mari et sa femme, une vingtaine sont blessés dont beaucoup grièvement. Les événements ont un grand retentissement dans le pays. Le 18 mars, le Bund organise une grève de protestation. Le procès des événements débute le 2 juin. 42 polonais et 14 juifs se retrouvent dans le box des accusés. Le verdict est bien plus sévère pour les juifs que pour les polonais. Il est perçu comme totalement injuste par la communauté juive.

Le chant le plus connu du poète Mordehaï Gebirtig (1877-1942) est Undzer shtetl brent (Notre ville flambe). Ce chant de révolte a été écrit en 1938 après le pogrom de Przytyk. Il a des accents prémonitoires et est devenu l’hymne de la jeunesse dans les ghettos, notamment à Cracovie en 1942.

Notre ville flambe (Mordehaï Gebirtig)

Ça flambe, mes frères, ça flambe,
C’est notre ville, hélas, qui flambe,
Des vents cruels, des vents de haine
Soufflent, déchirent, se déchaînent
Les flammes sauvages s’étendent
Aux environs déjà tout flambe.

Et vous, vous êtes là, vous regardez
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…

Ça flambe, mes frères, ça flambe
C’est notre ville, hélas, qui flambe
Et les flammes carnassières
Dévorent notre ville entière
Et les vents de colère hurlent
Notre ville brûle.

Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Brûler notre ville…

Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Oh l’heure peut venir, hélas
Où notre ville et nous ensemble
Ne serons plus rien que des cendres,
Seuls resteront, comme après une guerre,
Des murs noircis, des murs déserts.

Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…

Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Il n’est de salut qu’en vous-mêmes,
Prenez les outils, éteignez le feu,
Éteignez-le de votre propre sang.
Vous le pouvez, alors prouvez-le !

Ne restez pas ainsi, frères, à regarder,
Les mains immobiles,
Frères, n’attendez pas, éteignez l’incendie
Qui brûle notre ville.

1938

Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple. Traduction : Charles Dobzynski. Poésie / Gallimard n°352. 2000.

Mordehaï Gebirtig. Plaque commémorative à Cracovie.


Mordehaï Gebirtig, de son vrai nom Bertig, est né le 4 mai 1877 à Cracovie. Il est tué avec sa seconde femme lors de l’Aktion dite du « jeudi sanglant » menée par les nazis dans le ghetto de Cracovie. Toute sa famille perdra la vie dans le camp d’extermination de Belzec. Ébéniste, musicien, homme de théâtre, il a mis lui-même en musique nombre de ses poèmes. C’est un des derniers bardes de l’Europe centrale (Brodersinger). de l’Europe centrale.

https://www.facebook.com/andre.markowicz/posts/candidaturesdabord-cette-impression-de-salet%C3%A9-pas-seulement-pr%C3%A9sente-mais-surtou/4576205135925096/

Juan Ramírez de Lucas – Federico García Lorca

Juan Ramírez de Lucas (Albacete, 1917-Madrid, 2010) aurait été à l’origine des Sonnets de l’amour obscur. Celui que Federico surnommait “El rubio de Albacete” avait alors 19 ans. Il était étudiant et apprenti-acteur dans le Club théâtral Anfistora. Il fut plus tard critique d’art et d’architecture pour les revues Arquitectura de Madrid et Arte y Cemento de Bilbao et le journal ABC.

El País du 5 juillet 2026 annonce la publication en octobre de Recuerdos. Breve historia de un amor de Juan Ramírez de Lucas (Seix Barral. Édition préparée par Christopher Maurer y Víctor Fernández). Il s’agit du journal intime de cet homme et de ses cahiers. Il avait gardé le silence pendant plus de soixante-dix ans.

“Con cerca de 70 años transcurridos si he decidido ahora comenzar este relato es porque considero que estos dolorosos recuerdos no deben quedar solo escondidos en lo más recóndito y secreto de mi vida, pues todo lo que perteneció —de una manera u otra— a la personalidad de uno de los más excelsos, decisivos, permanentes poetas españoles tiene un interés general histórico y no debe quedar recluido en el santuario íntimo de quien tuvo la inmensa fortuna de convivir con el POETA”. (Première page du Journal)

“Muchas resistencias he tenido que vencer para llegar a esta decisión presente, pues siempre mi dolor fue exclusivamente mío, sin posibles consuelos ajenos dadas las especiales circunstancias en las que todo se produjo y también la densa maraña de prejuicios y tabús que envenenaba la vida española de todos aquellos años y los muchos siguientes, que pesaban como losa inamovible sobre mí”.

Le 16 mai 2012, El País avait publié la dernière lettre du poète de Grenade à Juan Ramírez de Lucas. Elle était datée du 18 juillet 1938, jour du coup d’état militaire contre la République. Il lui disait : “No dejes que el río te lleve. Juan, es preciso que vuelvas a reír. A mí me han pasado también cosas gordas, por no decir terribles, y las he toreado con gracia. No te dejes llevar de la tristeza.”

Sur la première de couverture du Journal de Ramírez de Lucas, le prénom Federico est entouré de larmes rouges. Juan a gardé ce secret toute sa vie. Il n’avait jamais rien raconté à personne, pas même à son compagnon.

Dernière lettre de Federico García Lorca à Juan Ramírez de Lucas.

Mi querido Juanito:
He recibido tu carta que aunque triste me ha dado alegría por tener noticias tuyas.
Lo primero que se me ocurre es decirte que como tienes talento debes llevar con talento el enojoso asunto de tu padre. Tu padre no es de tu generación y es lo más natural, no solo el que no te entienda, sino que piense todo lo contrario que tú. Lleva años y años aferrado a unas ideas y a unas normas que te son antagónicas y es natural que choque contigo. Una persona que no tuviera luces, te daría leña para tu fuego; yo te quiero dar agua para tu fuego, flores para tu quemadura. Juan: yo te pido por Dios que sobrelleves a tu padre y le hagas comprender con dulzura y silencio que está equivocado contigo. Si algún canalla o inconsciente le ha contado calumnias tuyas, tú debes hacerle comprender que son calumnias, pero no adoptes actitudes airadas en contra suya. Adopta un aire de gran dignidad hasta que él salga de su ofuscación.
Y desde luego ten fe en ti, nada de desmayos, ten fuerza hijo mío y lee y estudia y piensa que esa tormenta que estás pasando solo servirá para enriquecer tu espíritu. En tu carta hay cosas que no debes, que no puedes pensar. Tú vales mucho y tienes que tener tu recompensa. Piensa en lo que puedas hacer y comunícamelo enseguida para ayudarte en lo que sea. Pero obra con cautela. Estoy muy preocupado contigo pero como te conozco sé que vencerás todas las dificultades porque te sobra energía, gracia y alegría, como decimos los flamencos para parar un tren.
Yo pienso mucho en ti y esto lo sabes tú sin necesidad de decírtelo pero con silencio y entre líneas tú debes leer todo el cariño que te tengo y toda la ternura que almacena mi corazón.
Solo tengo una obsesión y es que quisiera meterte en la cabeza la actitud que debes guardar, llena de fuerza y de astucia para contrarrestar la actitud equivocada de tu padre que tú tienes que encauzar con talento y hombría y respeto.
Conmigo cuentas siempre. Yo soy tu mejor amigo y que te pide que seas político y no dejes que el río te lleve. Juan: Es preciso que vuelvas a reír. A mi me han pasado también cosas gordas por no decir terribles y las he toreado con gracia. No te dejes llevar de la tristeza. Tienes muchas cosas y el mundo aunque nos viera es hermoso.
Bien sabes lo mucho que yo te quiero y por eso te aconsejo prudencia y bien hacer.
No vuelvas a desesperarte. Es de gente débil y tú debes recordar en todo momento que eres un verdadero hombre. Dime todos tus proyectos.
Yo empiezo ahora a trabajar de nuevo y tengo un espíritu caluroso en buena disposición para aconsejarte.
Muchos recuerdos a “tus hijos te formaron” y tú recibe un abrazo cariñoso de este gordinflón poético que tanto te quiere.
Federico
Estoy en mi huerta. El día 18 es día de mi Santo.
Escríbeme enseguida y ¡por Dios! que estés más contento kiquiriquí.
¡Ya viene Don Berondian Pollino!
Señas Sr. D. Manuel Fernández Montesinos
Para FGL
San Antón 39
Granada

Poème dédié à Juan Ramírez de Lucas.

Romance

Aquel rubio de Albacete
vino, madre, y me miró.
¡No lo puedo mirar yo!
Aquel rubio de los trigos
hijo de la verde aurora,
alto, solo y sin amigos
pisó mi calle a deshora.
La noche se tiñe y dora
de un delicado fulgor
¡No lo puedo mirar yo!
Aquel lindo de cintura
sentí galán sin…
sembró por mi noche obscura
su amarillo jazminero
tanto me quiere y le quiero
que mis ojos se llevó.
¡No lo puedo mirar yo!
Aquel joven de la Mancha
vino, madre, y me miró.
!No lo puedo mirar yo!

L’hispaniste Ian Gibson qui a passé la plus grande partie de sa vie à faire des recherches sur García Lorca n’avait pas réussi à obtenir de Juan Ramírez de Lucas une entrevue quand il était encore en vie. Il a publié chez Aguilar cette année No me encontraron. La fosa de Lorca: crónica de un olvido

Vida, pasión y muerte de Federico García Lorca, 1998.

Margarethe von Trotta – Friedrich Hölderlin

Nous avons vu sur Arte le film de 1981 de Margarethe von Trotta Les années de plomb avec Jutta Lampe, Rüdiger Vogler, Barbara Sukowa, Luc Bondy.
Dans l’Allemagne des années 1960, la réalisatrice nous montre deux sœurs issues d’une famille de pasteurs protestants. L’une s’est engagée dans le journalisme et l’action féministe, l’autre dans la lutte armée. Margarethe von Trotta dresse le bilan d’une génération qui a basculé dans le terrorisme d’extrême-gauche. Quand la reconstruction allemande a voulu oublier le nazisme, certains enfants des “années de plomb” ont été attirés par la violence. L’histoire s’inspire de la vie de Christiane et Gudrun Ensslin (1940-1977), cofondatrice avec Andreas Baader (1943-1977) de la Fraction armée rouge. 

L’expression « années de plomb », utilisée pour cette période historique en Allemagne et en Italie a attiré mon attention.


Elle provient d’un poème d’Hölderlin : La promenade à la campagne (Der Gang aufs Land) . Ce poème évoque la couleur grise d’un ciel couvert. Cette élégie inachevée a été écrite à Stuttgart chez son ami Landauer à l’automne 1800.
Vers 5-6 : «  Trüb ists heut, es schlummern die Gäng und die Gassen und fast will / Mir es scheinen, es sei, als in der bleiernen Zeit. ».
Traduction littérale :
« C’est couvert aujourd’hui, somnolent les allées et les ruelles, et presque 
Me semblerait-il que c’est ainsi que dans l’âge de plomb. »

Il faut bien sûr lire la traduction de Philippe Jaccottet dans la Pléiade ou dans la collection Poésie/Gallimard.

La promenade à la campagne (Hölderlin)

À Landauer

Viens dans l’Ouvert, ami ! bien qu’aujourd’hui peu de lumière
Scintille encore, et que le ciel nous soit prison.
Les cimes des forêts à notre gré ni les montagnes
N’ont pu s’épanouir, et l’air reste sans voix.
Il fait sombre, allées et ruelles dorment, et pour un peu
Je nous croirais à l’âge du plomb revenus.
Pourtant un voeu s’exauce, la juste foi n’est point troublée
Par un moment: ce jour soit voué à la joie !
Car ce n’est maigre aubaine que nous arrachons au ciel,
Comme ces dons aux enfants longtemps refusés.
Que seulement, de tels propos, de nos pas, de nos peines,
Le gain soit digne, et sans mensonge l’agrément !
C’est pourquoi je garde l’espoir, quand nous aurons risqué
Le pas rêvé, et d’abord délié nos langues
Et trouvé la parole, et notre coeur épanoui,
Quand du front ivre une autre raison jaillira,
Que notre floraison hâte la floraison du ciel,
Qu’ouverte soit au regard ouvert la lumière.

Car ce n’est pas affaire de puissance mais de vie,
Notre désir : joie et convenance à la fois.
Des favorables hirondelles, néanmoins, toujours
L’une ou l’autre prévient l’été dans les campagnes.
Aussi, pour consacrer d’un juste dire la hauteur
Où l’avisé bâtit une auberge à ses hôtes,
Afin que le plus beau les comble : cette riche vue,
Qu’au gré du coeur, tout ouverts et selon l’esprit,
Danse, festin, chants et joie de Stuttgart soient couronnés,
Nous gravirons, pleins d’un tel désir, la colline.
Que la lumière de mai, la bienveillante, là-haut dise
Propos meilleurs, par qui les écoute éclairés,
Ou que, s’il plaît à d’autres, selon le rite très ancien,
(C’est que les dieux plus d’une fois nous ont souri !)
Le charpentier prononce au faîte du toit la sentence,
Pour nous, chacun aura, de son mieux, fait sa part.

Mais le lieu est très beau, quand la vallée s’épanouit
Aux fêtes du printemps, quand au long du Neckar
Des saules verdissants, la forêt, la foule des arbres
Aux fleurs blanches flottent dans le berceau de l’air
Et qu’embrumée du haut en bas des collines la vigne
Gonfle et tiédit sous les parfums ensoleillés.

Traduction Philippe Jaccottet. Odes, Élégies, Hymnes. 1993. Poésie / Gallimard n°272. NRF.
Oeuvres. NRF. Pléiade, 1967.