(Gracias Manuel por este primer poema del año)

Elogio de la sombra
La vejez (tal es el nombre que los otros le dan)
puede ser el tiempo de nuestra dicha.
El animal ha muerto o casi ha muerto.
Quedan el hombre y su alma.
Vivo entre formas luminosas y vagas
que no son aún la tiniebla.
Buenos Aires,
que antes se desgarraba en arrabales
hacia la llanura incesante,
ha vuelto a ser la Recoleta, el Retiro,
las borrosas calles del Once
y las precarias casas viejas
que aún llamamos el Sur.
Siempre en mi vida fueron demasiadas las cosas;
Demócrito de Abdera se arrancó los ojos para pensar;
el tiempo ha sido mi Demócrito.
Esta penumbra es lenta y no duele;
fluye por un manso declive
y se parece a la eternidad.
Mis amigos no tienen cara,
las mujeres son lo que fueron hace ya tantos años,
las esquinas pueden ser otras,
no hay letras en las páginas de los libros.
Todo esto debería atemorizarme,
pero es una dulzura, un regreso.
De las generaciones de los textos que hay en la tierra
sólo habré leído unos pocos,
los que sigo leyendo en la memoria,
leyendo y transformando.
Del Sur, del Este, del Oeste, del Norte,
convergen los caminos que me han traído
a mi secreto centro.
Esos caminos fueron ecos y pasos,
mujeres, hombres, agonías, resurrecciones,
días y noches,
entresueños y sueños,
cada ínfimo instante del ayer
y de los ayeres del mundo,
la firme espada del danés y la luna del persa,
los actos de los muertos,
el compartido amor, las palabras,
Emerson y la nieve y tantas cosas.
Ahora puedo olvidarlas. Llego a mi centro,
a mi álgebra y mi clave,
a mi espejo.
Pronto sabré quién soy.
Elogio de la sombra, 1969.

Éloge de l’ombre
La vieillesse (c’est le nom que les autres lui donnent)
peut être le temps de notre bonheur.
La bête est morte ou presque morte.
Reste l’homme et son âme.
Je vis parmi des formes lumineuses et vagues
qui ne sont pas encore la ténèbre.
Buenos Aires,
qui jadis se déchirait en banlieues
vers la plaine incessante,
est redevenue la Recoleta, le Retiro,
les rues incertaines de l’Once
et les vieilles maisons précaires
que nous appelons toujours le Sud.
Tout au long de ma vie les choses furent nombreuses ;
Démocrite d’Abdère s’arracha les yeux pour penser ;
le temps a été mon Démocrite.
Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ;
elle coule sur une pente douce
et ressemble à l’éternité.
Mes amis n’ont pas de visage,
les femmes sont ce qu’elles furent il y a déjà tant d’années,
je ne sais pas si ce coin de rue a changé,
il n’y a pas de lettres sur les pages des livres.
Tout ceci devrait m’effrayer,
mais c’est une douceur, un retour.
Il y a des générations de textes sur la terre ;
je n’en aurai lu que quelques uns,
ceux que je continue à lire dans la mémoire,
à lire et à transformer.
Du sud, de l’est, de l’ouest, du nord,
convergent les chemins qui m’ont conduit
à mon centre secret.
Ces chemins ont été des échos et des pas,
des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections,
des jours et des nuits,
des demi-rêves et des rêves,
chaque infime instant de la veille
et des veilles du monde,
la ferme épée du Danois et la lune du Persan,
les actes des morts,
Emerson et la neige et tant de choses.
Maintenant je peux les oublier. J’arrive à mon centre,
à mon algèbre et à ma clef,
à mon miroir.
Bientôt je saurai qui je suis.
Éloge de l’ombre (1967-1969). Traduction-adaptation par Néstor Ibarra.

Album Borges. NRF/Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade, 1999.

























