Jorge Luis Borges

(Gracias Manuel por este primer poema del año)

Gato Blanco. Río Capitán N°80. Tigre (Provincia de Buenos Aires. Argentina) (CFA)

Elogio de la sombra

La vejez (tal es el nombre que los otros le dan)
puede ser el tiempo de nuestra dicha.
El animal ha muerto o casi ha muerto.
Quedan el hombre y su alma.
Vivo entre formas luminosas y vagas
que no son aún la tiniebla.
Buenos Aires,
que antes se desgarraba en arrabales
hacia la llanura incesante,
ha vuelto a ser la Recoleta, el Retiro,
las borrosas calles del Once
y las precarias casas viejas
que aún llamamos el Sur.
Siempre en mi vida fueron demasiadas las cosas;
Demócrito de Abdera se arrancó los ojos para pensar;
el tiempo ha sido mi Demócrito.
Esta penumbra es lenta y no duele;
fluye por un manso declive
y se parece a la eternidad.
Mis amigos no tienen cara,
las mujeres son lo que fueron hace ya tantos años,
las esquinas pueden ser otras,
no hay letras en las páginas de los libros.
Todo esto debería atemorizarme,
pero es una dulzura, un regreso.
De las generaciones de los textos que hay en la tierra
sólo habré leído unos pocos,
los que sigo leyendo en la memoria,
leyendo y transformando.
Del Sur, del Este, del Oeste, del Norte,
convergen los caminos que me han traído
a mi secreto centro.
Esos caminos fueron ecos y pasos,
mujeres, hombres, agonías, resurrecciones,
días y noches,
entresueños y sueños,
cada ínfimo instante del ayer
y de los ayeres del mundo,
la firme espada del danés y la luna del persa,
los actos de los muertos,
el compartido amor, las palabras,
Emerson y la nieve y tantas cosas.
Ahora puedo olvidarlas. Llego a mi centro,
a mi álgebra y mi clave,
a mi espejo.
Pronto sabré quién soy.

Elogio de la sombra, 1969.

Éloge de l’ombre

La vieillesse (c’est le nom que les autres lui donnent)
peut être le temps de notre bonheur.
La bête est morte ou presque morte.
Reste l’homme et son âme.
Je vis parmi des formes lumineuses et vagues
qui ne sont pas encore la ténèbre.
Buenos Aires,
qui jadis se déchirait en banlieues
vers la plaine incessante,
est redevenue la Recoleta, le Retiro,
les rues incertaines de l’Once
et les vieilles maisons précaires
que nous appelons toujours le Sud.
Tout au long de ma vie les choses furent nombreuses ;
Démocrite d’Abdère s’arracha les yeux pour penser ;
le temps a été mon Démocrite.
Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ;
elle coule sur une pente douce
et ressemble à l’éternité.
Mes amis n’ont pas de visage,
les femmes sont ce qu’elles furent il y a déjà tant d’années,
je ne sais pas si ce coin de rue a changé,
il n’y a pas de lettres sur les pages des livres.
Tout ceci devrait m’effrayer,
mais c’est une douceur, un retour.
Il y a des générations de textes sur la terre ;
je n’en aurai lu que quelques uns,
ceux que je continue à lire dans la mémoire,
à lire et à transformer.
Du sud, de l’est, de l’ouest, du nord,
convergent les chemins qui m’ont conduit
à mon centre secret.
Ces chemins ont été des échos et des pas,
des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections,
des jours et des nuits,
des demi-rêves et des rêves,
chaque infime instant de la veille
et des veilles du monde,
la ferme épée du Danois et la lune du Persan,
les actes des morts,
Emerson et la neige et tant de choses.
Maintenant je peux les oublier. J’arrive à mon centre,
à mon algèbre et à ma clef,
à mon miroir.
Bientôt je saurai qui je suis.

Éloge de l’ombre (1967-1969). Traduction-adaptation par Néstor Ibarra.

Album Borges. NRF/Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade, 1999.

Jorge Luis Borges – Walt Whitman

Walt Whitman est né le 31 mai 1819. L’influence du grand poète lyrique américain sur la poésie en langue espagnole a été très grande, d’abord à travers Rubén Darío, le fondateur du mouvement littéraire moderniste. On la retrouve aussi chez Miguel de Unamuno, Jorge Luis Borges, Federico García Lorca, Luis Cernuda, Miguel Hernández. Walt Whitman a été traduit en espagnol dès 1926 par le poète León Felipe (1884-1968) et publié dans la Revista de Occidente, la revue de José Ortega y Gasset. León Felipe avait découvert Whitman vers 1923-1924 alors qu’il vivait à New York. Canto a mí mismo (la traduction de León Felipe de Song of myself de Walt Whitman) a été publié par Losada à Buenos Aires en 1941.

Monument à León Felipe (Hipólito Pérez Calvo 1936-2009) à Tábara (Province de Zamora, Castilla y León), son village natal. 2000.

Jorge Luis Borges a traduit en 1969 Leaves of Grass de Walt Whitman ( 1855 – Hojas de hierba. Publication : Editorial Lumen, Barcelona, 1972 Feuilles d’herbe). Il a écrit aussi un poème à la mémoire du poète américain : Camden 1892. Le titre fait référence à la ville du New Jersey où est mort Whitman ainsi qu’à l’année de son décès.

Camden, 1892

El olor del café y de los periódicos.
El domingo y su tedio. La mañana
y en la entrevista página esa vana
publicación de versos alegóricos

de un colega feliz. El hombre viejo
está postrado y blanco en su decente
habitación de pobre. Ociosamente
mira su cara en el cansado espejo.

Piensa, ya sin asombro, que esa cara
es él. La distraída mano toca
la turbia barba y la saqueada boca.

No está lejos el fin. Su voz declara:
Casi no soy, pero mis versos ritman
la vida y su esplendor. Yo fui Walt Whitman.

El otro, el mismo. Emecé, 1964.

Camden, 1892

Cette odeur des journaux et du café.
Le dimanche, son ennui. Le matin
Et la page entrevue avec les vains
Poèmes allégoriques publiés

Par ce collègue en vue. Blanchi par l’âge
L’homme est là prostré dans son logement
Décent et pauvre. Avec désoeuvrement,
Sur le miroir, il fixe son visage.

Il pense sans surprise que c’est lui
Ce visage. Sa main distraite touche,
En vrac sa barbe et, dévastée, sa bouche.

Sa fin n’est pas très loin. Et sa voix dit :
Je ne suis presque plus, mais mes vers trament
La vie et sa splendeur. Moi, Walt Whitman.

L’Autre, le Même. Œuvre poétique (1925 1965). Collection Poésie/Gallimard n°185, 1985. (Traduction Nestor Ibarra)

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/06/01/federico-garcia-lorca-walt-whitman-i/

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/06/01/federico-garcia-lorca-walt-whitman-ii/

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/06/01/ruben-dario-walt-whitman/

Collection Poésie/Gallimard n°185, 1985.

Jorge Luis Borges

Hier, nous avons parlé avec mon ami Patrick de ce curieux texte de Borges. Merci à Manuel et à Ivan qui me l’avaient transmis.

Le Velue.

La peluda de La Ferté Bernard

A orillas del Huisne, arroyo de apariencia tranquila, merodeaba durante la Edad Media la Peluda (La velue). Este animal habría sobrevivido el Diluvio, sin haber sido recogido en el arca. Era del tamaño de un toro; tenía cabeza de serpiente, un cuerpo esférico cubierto de un pelaje verde, armado de aguijones cuya picadura era mortal. Las patas eran anchísimas, semejantes a las de la tortuga; con la cola, en forma de serpiente, podía matar a las personas y a los animales. Cuando se encolerizaba, lanzaba llamas que destruían las cosechas. De noche, saqueaba los establos. Cuando los campesinos la perseguían, se escondía en las aguas del Huisne que hacía desbordar, inundando toda la zona.
Prefería devorar los seres inocentes, las doncellas y los niños. Elegía a la doncella más virtuosa, a la que llamaban la Corderita (L’agnelle). Un día, arrebató a una Corderita y la arrastró desgarrada y ensangrentada al lecho del Huisne. El novio de la víctima cortó con una espada la cola de la Peluda, que era su único lugar vulnerable. El monstruo murió inmediatamente. Lo embalsamaron y festejaron su muerte con tambores, con pífanos y danzas.

El libro de los seres imaginarios, 1967. 1969 con Margarita Guerrero.

La Velue de La Ferté-Bernard

Aux bords de l’Huisne, rivière d’apparence tranquille, maraudait durant le Moyen Âge la Velue. Cet animal aurait survécu au Déluge, sans être recueilli dans l’Arche. Elle était de la taille d’un taureau ; elle avait une tête de serpent, un corps sphérique couvert d’un pelage vert, armé d’aiguillons dont la piqûre était mortelle. Les pattes étaient très larges, semblables à celles de la tortue ; avec la queue, en forme de serpent, elle pouvait tuer les hommes et les animaux. Quand elle se mettait en colère, elle lançait des flammes qui détruisaient les récoltes. De nuit, elle saccageait les étables. Quand les paysans la poursuivaient, elle se cachait dans les eaux de l’Huisne qu’elle faisait déborder, inondant toute la région.
Elle préférait dévorer les êtres innocents, les jeunes filles et les enfants. Elle choisissait la plus vertueuse jeune fille, celle qu’on appelait l’Agnelle. Un jour, elle ravit une agnelle et elle la traîna déchirée et sanglante jusqu’au lit de l’Huisne. Le fiancé de la victime coupa avec une épée la queue de la Velue, qui était son seul endroit vulnérable. Le monstre mourut immédiatement. On l’embauma et on fêta sa mort avec des tambours, des fifres et des danses.

Le livre des êtres imaginaires. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Gonzalo Estrada, Yves Péneau et Françoise Rosset. Gallimard, L’imaginaire. 1987. Ecrit avec la collaboration de Margarita Guerrero.

L’Huisne entre la Tonnelière et Boissy-Maugis (Orne). Le Perche.

Jorge Luis Borges

Jorge Cutini, Jorge Luis Borges, le tigre Rosie. Zoo de Luján (province de Buenos Aires-Argentine)

Jorge Luis Borges a aussi écrit de très beaux poèmes d’amour. J’aime les traductions de Silvia Baron Supervielle , pas du tout celles de Néstor Ibarra.

El amenazado

Es el amor. Tendré que ocultarme o que huir.
Crecen los muros de su cárcel, como en un sueño atroz. La hermosa máscara ha cambiado, pero como siempre es la única. ¿De qué me servirán mis talismanes: el ejercicio de las letras, la vaga erudición, el aprendizaje de las palabras que usó el áspero Norte para cantar sus mares y sus espadas, la serena amistad, las galerías de las Biblioteca, las cosas comunes, los hábitos, el joven amor de mi madre, la sombra militar de mis muertos, la noche intemporal, el sabor del sueño?
Estar contigo o no estar contigo, es la medida de mi tiempo.
Ya el cántaro se quiebra sobre la fuente, ya el hombre se levanta a la voz del ave, ya se han ocurecido los que miran por las ventanas, pero la sombra no ha traído la paz.
Es, ya lo sé, el amor: la ansiedad y el alivio de oír tu voz, la espera y la memoria, el horror de vivir en lo sucesivo.
Es el amor con sus mitologías, con sus pequeñas magias inútiles.
Hay una esquina por la que no me atrevo a pasar.
Ya los ejércitos que cercan, las hordas.
(Esta habitación es irreal; ella no la ha visto)
El nombre de una mujer me delata.
Me duele una mujer en todo el cuerpo.

El oro de los tigres, 1972.

L’homme menacé

C’est l’amour. Il me faudra me cacher ou fuir.
Les murs de la prison se dressent comme dans un rêve atroce. Le beau masque a changé mais il est comme toujours unique. A quoi me serviront mes talismans : l’exercice des lettres, la vague érudition, l’apprentissage des mots utilisés par l’âpre Nord pour chanter ses mers et ses épées, la sereine amitié, les galeries de la Bibliothèque, les choses ordinaires, les habitudes, le jeune amour de ma mère, l’ombre militaire de mes morts, la nuit intemporelle, la saveur du rêve ?
Être avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps.
Déjà la cruche se brise sur la fontaine, déjà l’homme se lève à la voix de l’oiseau, les ombres gagnent ceux qui sont aux fenêtres, mais l’ombre n’a pas apporté la paix.
C’est, je le sais, l’amour : l’anxiété et le soulagement d’entendre ta voix, l’attente et la mémoire, l’horreur de vivre de manière successive.
C’est l’amour avec ses mythologies, ses vaines petites magies.
Il y a un coin de rue par lequel je n’ose passer.
Déjà les armées m’assaillent, les hordes.
(Cette chambre est irréelle ; elle ne l’a pas vue.)
Le nom d’une femme me dénonce.
Une femme me fait mal dans tout le corps.

L’or des tigres, 1972. Traduit par Silvia Baron Supervielle.

En marge. Points poésie. 2020.

Mario Vargas Llosa – Jorge Luis Borges

Nous rentrons d’un voyage de douze jours en Grèce. Marie Paule Farina a publié hier sur Facebook une citation de El héroe discreto de Mario Vargas Llosa (Alfaguara, 2013). Je recherche dans ma bibliothèque l’original en espagnol. Je me rends compte que l’écrivain péruvien a placé en épigraphe une citation de El hilo de la fábula (Los conjurados. Alianza editorial, 1985) : ” Nuestro hermoso deber es imaginar que hay un laberinto y un hilo. ” ” Notre beau devoir à nous est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. ” Je remercie Marie Paule et Raymond Farina de me permettre de revenir à Vargas Llosa et à Borges.

El hilo de la fábula

El hilo que la mano de Ariadne dejó en la mano de Teseo (en la otra estaba la espada) para que éste se ahondara en el laberinto y descubriera el centro, el hombre con cabeza de toro o, como quiere Dante, el toro con cabeza de hombre, y le diera muerte y pudiera, ya ejecutada la proeza, destejer las redes de piedra y volver a ella, a su amor.

Las cosas ocurrieron así. Teseo no podía saber que del otro lado del laberinto estaba el otro laberinto, el del tiempo, y que en algún lugar prefijado estaba Medea.

El hilo se ha perdido; el laberinto se ha perdido también. Ahora ni siquiera sabemos si nos rodea un laberinto, un secreto cosmos, o un caos azaroso. Nuestro hermoso deber es imaginar que hay un laberinto y un hilo. Nunca daremos con el hilo; acaso lo encontramos y lo perdemos en un acto de fe, en una cadencia, en el sueño, en las palabras que se llaman filosofía o en la mera y sencilla felicidad.

Cnossos, 1984.

Thésée combat le Minotaure, assisté par Athéna. Médaillon d’un kylix d’Aison, v. 430 av. J.-C. Musée archéologique national de Madrid.

Le fil de la fable

Le fil que la main d’Ariane glissa dans la main de Thésée (son autre main tenait l’épée) pour que celui-ci s’enfonce dans le labyrinthe et qu’il en découvre le centre, l’homme à la tête de taureau ou, comme le veut Dante, le taureau à la tête d’homme, et qu’il lui donne la mort et qu’il puisse enfin, sa prouesse accomplie, défaire les mailles de pierre et revenir vers elle, son amour.

Les choses se passèrent ainsi. Thésée ne pouvait savoir que de l’autre côté du labyrinthe s’ouvrait l’autre labyrinthe, celui du temps, et que dans quelque lieu déjà établi se trouvait Médée.

Le fil s’est perdu. Le labyrinthe s’est perdu, lui aussi. Nous ne savons même plus, maintenant, si c’est un labyrinthe qui nous entoure, un cosmos secret ou un chaos hasardeux. Notre beau devoir à nous est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. Jamais nous ne tiendrons le fil. Il se peut que nous le rencontrions et que nous le perdions dans un acte de foi, une cadence, un rêve, dans les mots que l’on nomme philosophique ou dans le simple bonheur.

Cnossos, 1984.

Les Conjurés précédé de Le Chiffre. Gallimard. 1988. Traduction de Claude Esteban.

Le livre regroupe les quarante-quatre derniers poèmes et proses poétiques de Jorge Luis Borges. Le livre a été publié en 1985. L’écrivain argentin est décédé à Genève le 14 juin 1986. il avait 86 ans. La traduction de Claude Esteban, mon ancien professeur, est excellente comme toujours.

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges (Mariano Cabrera). Premio Cervantes 1979. Madrid, Biblioteca Nacional.

Son los ríos (Jorge Luis Borges)

Somos el tiempo. Somos la famosa
parábola de Heráclito el Oscuro.
Somos el agua, no el diamante duro,
la que se pierde, no la que reposa.

Somos el río y somos aquel griego
que se mira en el río. Su reflejo
cambia en el agua del cambiante espejo,
en el cristal que cambia como el fuego.

Somos el vano río prefijado,
rumbo a su mar. La sombra lo ha cercado.
Todo nos dijo adiós, todo se aleja.

La memoria no acuña su moneda.
Y sin embargo hay algo que se queda
y sin embargo hay algo que se queja.

Los conjurados, 1985.

Les fleuves

Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d’Héraclite l’Obscur,
nous sommes l’eau, non pas le diamant dur,
l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.

Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.

Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.

La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.

Traduction Jacques Ancet.

César Vallejo – Jorge Luis Borges

Deux poèmes relus ce matin un peu par hasard et qui n’ont pas grand chose à voir. Deux traductions en français d’une qualité inégale. Ils m’aident pourtant à commencer la journée malgré la fatigue et les maux.

Medialuz (César Vallejo)

He soñado una fuga. Y he soñado
tus encajes dispersos en la alcoba.
A lo largo de un muelle, alguna madre;
y sus quince años dando el seno a una hora.

He soñado una fuga. Un “para siempre”
suspirado en la escala de una proa;
he soñado una madre;
unas frescas matitas de verdura,
y el ajuar constelado de una aurora.

A lo largo de un muelle…
Y a lo largo de un cuello que se ahoga!

Los heraldos negros, 1918.

Demijour

J’ai revé d’une fugue. Et j’ai revé
de tes dentelles éparses dans l’alcôve.
Tout au long d’un quai, une mère ;
et ses quinze ans allaitant l’heure.

J’ai revé d’une fugue. D’un “ pour toujours ”
soupiré sur l’échelle d’une proue ;
j’ai rêvé d’une mère ;
de fraîches petites touffes vertes,
et du trousseau constellé d’une aurore;

Tout au long d’un quai…
et tout au long d’un cou qui se noie !

Les hérauts noirs.
In Poésie complète. Traduction Gérard de Constanze. Flammarion, 1983.

Lo perdido ( Jorge Luis Borges )

¿Dónde estará mi vida, la que pudo
haber sido y no fue, la venturosa
o la de triste horror, esa otra cosa
que pudo ser la espada o el escudo

y que no fue? ¿Dónde estará el perdido
antepasado persa o el noruego,
dónde el azar de no quedarme ciego,
dónde el ancla y el mar, dónde el olvido

de ser quien soy? ¿Dónde estará la pura
noche que al rudo labrador confía
el iletrado y laborioso día,

según lo quiere la literatura?
Pienso también en esa compañera
que me esperaba, y que tal vez me espera.

El oro de los tigres, 1972.

Ce qui est perdu

Où est-elle ma vie, celle qui put
Avoir été et ne fut pas, la chanceuse
Ou celle de l’horreur triste, cette autre chose
Qui aurait pu être l’épée ou l’écu

Et ne fut pas ? Où est-il l’ancêtre
Perdu perse ou le norvégien
Où le hasard de ne pas devenir aveugle,
Où l’ancre et la mer, où l’oubli

D’être qui je suis ? Où est-elle la pure
Nuit qui au rude laboureur confie
Le jour illettré et laborieux

Selon le vœu de la littérature ?
Je pense aussi à cette compagne
Qui m’attendait, et qui peut-être m’attend.

L’or des tigres, 1972. Gallimard, 2014. Traduction Silvia Baron Supervielle.

Jorge Luis Borges – Ernesto Sabato

Conversations à Buenos Aires de Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato. Propos recueillis par Orlando Barone, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michel Bibard, 10/18 n°3734, 2004. 184 p., 7,30 €.

Jorge Luis Borges y Ernesto Sabato, Diálogos Borges-Sabato, Compaginados por Orlando Barone. Emecé Editores. Buenos Aires, 1976, 178 pp. Réédition, août 1996.

On peut remarquer la différence entre la couverture de l’édition de poche française et celle de l’édition argentine qui me semble plus satisfaisante.

Ernesto Sabato et Jorge Luis Borges se rencontrent dans les années 40 chez Adolfo Bioy Casares et Silvina Ocampo qui s’étaient mariés le 15 janvier 1940. Les deux écrivains argentins se brouillent en 1956 pour des raisons politiques. Tous les deux sont antipéronistes, mais Sabato était de gauche et Borges très conservateur.

Ernesto Sabato : El rostro del peronismo. Carta abierta a Mario Amadeo (Imprenta López, 1956).
Réponse de Borges : Una efusión de Martínez Estrada (n°242 Revue Sur septembre-octobre 1956).
Réponse de Sabato : Una efusión de Jorge Luis Borges (n°4 Revista Ficción noviembre-diciembre de 1956).

En 1963, Sabato publie Tango, discusión y clave (Losada, 1963. Réédition 1997). Le prologue est dédié à Jorge Luis Borges.

« Las vueltas que da el mundo, Borges: cuando yo era muchacho, en años que ya me parecen pertenecer a una especie de sueño, versos suyos me ayudaron a descubrir melancólicas bellezas de Buenos Aires: en viejas calles de barrio, en rejas y aljibes, hasta en la modesta magia que a la tardecita puede contemplarse en algún charco de las afueras. Luego, cuando lo conocí personalmente, supimos conversar de esos temas porteños ya directamente, ya con el pretexto de Schopenhauer o Heráclito de Efeso. Luego, años más tarde, el rencor político nos alejó; y así como Aristóteles dice que las cosas se diferencian en lo que se parecen, quizá podríamos decir que los hombres se separan por lo mismo que quieren. Y ahora, alejados como estamos (fíjese lo que son las cosas), yo quisiera convidarlo con estas páginas que se me han ocurrido sobre el tango, Y mucho me gustaría que no le disgustasen. Creameló. »

Le 7 octobre 1974, ils se retrouvent à la librairie La Ciudad, à Buenos Aires, presqu’en face d’où habite Borges depuis 1946 (Maipu 994, appartement B, 6 ème étage). Ils sont convaincus par Orlando Barone de se retrouver pour participer à des dialogues qui pourraient se transformer en livre. Ils décident de ne pas aborder la situation politique et de ne pas parler de péronisme ou d’antipéronisme.

Les deux écrivains se réunissent et parlent six fois chez une amie peintre (Renée Noetinger qui habite le même étage que Borges) et une fois dans un café bruyant (Bar de Maipú y Córdoba). Les réunions durent deux ou trois heures le samedi.

Il y a en tout 7 séances : 14 décembre 1974, 21 décembre 1974, 11 janvier 1975, 15 février 1975, 1 mars 1975, 8 mars 1975, 15 mars 1975.

Borges et Sabato commencent par rendre hommage à la littérature “gauchesque”, puis évoquent de nombreux écrivains : Voltaire, Baudelaire, Flaubert, Dostoïevski, Hölderlin, Coleridge, Poe, Stevenson, Melville, Wells, Twain, Shaw, Wilde, Chesterton, Conrad. Tous deux mettent en garde la littérature non seulement contre le réalisme, mais contre toute forme d’intention édifiante ou de moralisme. Borges cite Kipling : “Il est permis à un écrivain d’inventer une fable, mais pas sa moralité”. Les thèmes abordés sont la création artistique, le rêve, le temps, la poésie, la célébrité, la théologie, la folie, la mémoire, la traduction. Ils répondent aussi à quelques questions d’Orlando Barone qui se fait nénamoins le plus discret possible.

La mère de Borges, doña Leonor Acevedo de Borges, 99 ans, malade et presque paralysée, décède peu après le 8 juillet 1975.

Le 24 mars 1976, le général Videla destitue la présidente María Estela Domínguez de Perón (Isabelita). Á la tête d’une junte militaire, il instaure une dictature qui réprime l’opposition de gauche. Au moins 9 000 personnes sont victimes de disparitions forcées, 5 centres clandestins de détention et de torture sont créés. Environ 500 000 personnes sont contraintes à l’exil. Jorge Luis Borges apporte son soutien à la dictature ainsi qu’à celle du général Pinochet au Chili le 21 juillet 1976. Il n’aura jamais le Prix Nobel.

Jorge Luis Borges – Jorge Guillén

Le pathétisme du roman. Dialogue entre Juan José Saer et Jorge Luis Borges. Le Magazine Littéraire n° 376. mai 1999.

« J.J.S. Cela peut-il s’apparenter à certains de vos premiers essais sur la littérature du bonheur ? Vous souvenez-vous d’un essai à propos de Fray Luis de León ?
J.L.B. Á vrai dire, la littérature du bonheur est très rare.
J.J.S. C’était exactement la thèse de ces essais.
J.L.B. Au point qu’une des causes de mon admiration pour Jorge Guillén est qu’il est un poète du bonheur ; par exemple quand il écrit : « Tout dans l’air est oiseau » … En réalité le bonheur se chante avec le sens de « Tout temps révolu était meilleur. »

Jorge Guillén.

Cima de la delicia ( Jorge Guillén )

¡Cima de la delicia!
Todo en el aire es pájaro.
Se cierne lo inmediato
Resuelto en lejanía.

¡Hueste de esbeltas fuerzas!
¡Qué alacridad de mozo
En el espacio airoso,
Henchido de presencia!

El mundo tiene cándida
Profundidad de espejo.
Las más claras distancias
Sueñan lo verdadero.

¡Dulzura de los años
Irreparables! ¡Bodas
Tardías con la historia
Que desamé a diario!

Más, todavía más.
Hacia el sol, en volandas
La plenitud se escapa.
¡Ya sólo sé cantar!

Cántico (1919-1950). 1. Al aire de tu vuelo. III

Cime de nos délices

Cime de nos délices !
Dans l’air tout est oiseau.
L’immédiat se dévoile
Unique en un lointain.

Bataillons, forces légères !
Quel enjouement de gamin
Sur l’espace désinvolte,
Fou de présence, comblé !

Le monde a la profondeur
Naïve de quelque miroir.
Les distances les plus claires
Rêvent d’une vérité.

Ô les années irréparables,
Et leur douceur ! Et plus tard,
les noces avec l’histoire,
Jour après jour détestée !

Encore, encore plus, encore !
Vers le soleil, en envol,
La plénitude s’échappe.
Je ne sais plus que chanter !

Cantique. NRF Gallimard, 1977. Traduction: Claude Esteban.

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges. 1963. (Alicia d’Amico)

Borges y yo

” Al otro, a Borges, es a quien le ocurren las cosas. Yo camino por Buenos Aires y me demoro, acaso ya mecánicamente, para mirar el arco de un zaguán y la puerta cancel; de Borges tengo noticias por el correo y veo su nombre en una terna de profesores o en un diccionario biográfico. Me gustan los relojes de arena, los mapas, la tipografía del siglo XVIII, el sabor del café y la prosa de Stevenson; el otro comparte esas preferencias, pero de un modo vanidoso que las convierte en atributos de un actor. Sería exagerado afirmar que nuestra relación es hostil; yo vivo, yo me dejo vivir, para que Borges pueda tramar su literatura y esa literatura me justifica. Nada me cuesta confesar que ha logrado ciertas páginas válidas, pero esas páginas no me pueden salvar, quizá porque lo bueno ya no es de nadie, ni siquiera del otro, sino del lenguaje o la tradición. Por lo demás, yo estoy destinado a perderme, definitivamente, y sólo algún instante de mí podrá sobrevivir en el otro. Poco a poco voy cediéndole todo, aunque me consta su perversa costumbre de falsear y magnificar. Spinoza entendió que todas las cosas quieren perseverar en su ser; la piedra eternamente quiere ser piedra y el tigre un tigre. Yo he de quedar en Borges, no en mí (si es que alguien soy), pero me reconozco menos en sus libros que en muchos otros o que en el laborioso rasgueo de una guitarra. Hace años yo traté de librarme de él y pasé de las mitologias del arrabal a los juegos con el tiempo y con lo infinito, pero esos juegos son de Borges ahora y tendré que idear otras cosas. Así mi vida es una fuga y todo lo pierdo y todo es del olvido, o del otro.
No sé cuál de los dos escribe esta página. “

El hacedor, 1960. Buenos Aires, Emecé Editores.

Borges et moi

« C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je marche dans Buenos Aires, je m’attarde peut-être machinalement, pour regarder la voûte d’un vestibule et la grille d’un patio. J’ai des nouvelles de Borges par la poste et je vois son nom proposé pour une chaire ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les planisphères, la typographie du XVIIIe siècle, le goût du café et la prose de Stevenson ; l’autre partage ces préférences, mais non sans complaisance et d’une manière qui en fait des attributs d’acteur. Il serait exagéré de prétendre que nos relations sont mauvaises. Je vis et me laisse vivre, pour que Borges puisse ourdir sa littérature et cette littérature me justifie. Je confesse volontiers qu’il a réussi quelques pages de valeur, mais ces pages ne peuvent rien pour moi, sans doute parce que ce qui est bon n’appartient à personne, pas même à lui, l’autre, mais au langage et à la tradition. Au demeurant, je suis condamné à disparaître, définitivement, et seul quelque instant de moi aura chance de survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je me rende compte de sa manie perverse de tout falsifier et exagérer. Spinoza comprit que toute chose veut persévérer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre un tigre. Mais moi je dois persévérer en Borges, non en moi (pour autant que je sois quelqu’un). Pourtant je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou que dans le raclement laborieux d’une guitare. Il y a des années, j’ai essayé de me libérer de lui et j’ai passé des mythologies de banlieue aux jeux avec le temps et l’infini, mais maintenant ces jeux appartiennent à Borges et il faudra que j’imagine autre chose. De cette façon, ma vie est une fuite où je perds tout et où tout va à l’oubli, ou à l’autre.
Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page. »

L’auteur et autres textes. Gallimard, 1965. Traduction de Roger Caillois.