
Les posts d’André Markowicz sur Facebook m’ont poussé à relire certains poèmes de la belle Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple, présentée et traduite par Charles Dobzynski. Le poème Notre ville flambe évoque le pogrom de Przytyk. Przytyk est un shtetl de 3000 habitants dans le centre de la Pologne. La population est composée de 80 à 90% de Juifs dans les années 1930. Cette époque est marquée par les tendances fascistes qui influencent largement la droite, les milieux ruraux et catholiques polonais.
Sous l’influence de politiciens nationalistes, de nombreux paysans locaux organisent un boycott des magasins juifs, des attaques contre ceux-ci et la création de commerces concurrents. En décembre 1935, une vingtaine de jeunes juifs créent un comité d’autodéfense pour tenter de protéger les boutiques et les maisons menacées par cet antisémitisme. Le lundi 9 mars 1936 a lieu une foire annuelle à laquelle participe 2000 paysans des environs. Le marché se déroule normalement jusqu’à 14 heures. À ce moment-là, un groupe de paysans polonais veut organiser le boycott des magasins juifs. Ils attaquent les étalages des commerçants, détruisent les marchandises, molestent les marchands. Les groupes d’auto-défense juive interviennent. L’émeute se transforme en pogrom. Les paysans entrent dans les maisons pour détruire. Deux Juifs sont tués, un mari et sa femme, une vingtaine sont blessés dont beaucoup grièvement. Les événements ont un grand retentissement dans le pays. Le 18 mars, le Bund organise une grève de protestation. Le procès des événements débute le 2 juin. 42 polonais et 14 juifs se retrouvent dans le box des accusés. Le verdict est bien plus sévère pour les juifs que pour les polonais. Il est perçu comme totalement injuste par la communauté juive.
Le chant le plus connu du poète Mordehaï Gebirtig (1877-1942) est Undzer shtetl brent (Notre ville flambe). Ce chant de révolte a été écrit en 1938 après le pogrom de Przytyk. Il a des accents prémonitoires et est devenu l’hymne de la jeunesse dans les ghettos, notamment à Cracovie en 1942.
Notre ville flambe (Mordehaï Gebirtig)
Ça flambe, mes frères, ça flambe,
C’est notre ville, hélas, qui flambe,
Des vents cruels, des vents de haine
Soufflent, déchirent, se déchaînent
Les flammes sauvages s’étendent
Aux environs déjà tout flambe.
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…
Ça flambe, mes frères, ça flambe
C’est notre ville, hélas, qui flambe
Et les flammes carnassières
Dévorent notre ville entière
Et les vents de colère hurlent
Notre ville brûle.
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Brûler notre ville…
Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Oh l’heure peut venir, hélas
Où notre ville et nous ensemble
Ne serons plus rien que des cendres,
Seuls resteront, comme après une guerre,
Des murs noircis, des murs déserts.
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…
Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Il n’est de salut qu’en vous-mêmes,
Prenez les outils, éteignez le feu,
Éteignez-le de votre propre sang.
Vous le pouvez, alors prouvez-le !
Ne restez pas ainsi, frères, à regarder,
Les mains immobiles,
Frères, n’attendez pas, éteignez l’incendie
Qui brûle notre ville.
1938
Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple. Traduction : Charles Dobzynski. Poésie / Gallimard n°352. 2000.

Mordehaï Gebirtig, de son vrai nom Bertig, est né le 4 mai 1877 à Cracovie. Il est tué avec sa seconde femme lors de l’Aktion dite du « jeudi sanglant » menée par les nazis dans le ghetto de Cracovie. Toute sa famille perdra la vie dans le camp d’extermination de Belzec. Ébéniste, musicien, homme de théâtre, il a mis lui-même en musique nombre de ses poèmes. C’est un des derniers bardes de l’Europe centrale (Brodersinger). de l’Europe centrale.
