Antonio Machado

Deux poèmes peu connus du grand Antonio Machado.

Anoche cuando dormía
soñé, ¡ bendita ilusión !,
que una fontana fluía
dentro de mi corazón.
Di, ¿ por qué acequia escondida,
agua, vienes hasta mí,
manantial de nueva vida
de donde nunca bebí ?
Anoche cuando dormía
soñé, ¡ bendita ilusión !,
que una colmena tenía
dentro de mi corazón ;
y las doradas abejas
iban fabricando en él,
con las amarguras viejas,
blanca cera y dulce miel.
Anoche cuando dormía
soñé, ¡ bendita ilusión !,
que un ardiente sol lucía
dentro de mi corazón.
Era ardiente porque daba
calores de rojo hogar,
y era sol porque alumbraba
y porque hacía llorar.
Anoche cuando dormía
soñé, ¡ bendita ilusión !,
que era Dios lo que tenía
dentro de mi corazón.

Humorismos, Fantasías, Apuntes… (1899-1907)

Hier soir, en dormant,
j’ai rêvé – illusion bénie ! –
qu’au-dedans de mon coeur
coulait une fontaine.
Dis-moi, pourquoi, filet caché,
eau, viens-tu jusqu’à moi,
source de vie nouvelle
où je n’ai jamais bu ?

Hier soir, en dormant,
j’ai rêvé – illusion bénie ! –
que j’avais une ruche
au-dedans de mon coeur ;
et que les abeilles dorées
y faisaient
avec mes vieilles amertumes
de la cire blanche, du miel doux.

Hier soir, en dormant,
j’ai rêvé, – illusion bénie! –
qu’au-dedans de mon coeur
luisait un soleil brûlant.
Il était brûlant, parce qu’il donnait
une chaleur de brasier flamboyant,
et c’était un soleil parce qu’il éclairait
et faisait pleurer.

Hier soir, en dormant,
j’ai rêvé, illusion bénie ! –
que c’était Dieu
que j’avais dans mon coeur.

Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi des Poésies de la guerre. 2004. Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144.

Acaso

Como atento no más a mi quimera
no reparaba en torno mío, un día
me sorprendió la fértil primavera
que en todo el ancho campo sonreía.

Brotaban verdes hojas
de las hinchadas yemas del ramaje,
y flores amarillas, blancas, rojas,
alegraban la mancha del paisaje.

Y era una lluvia de saetas de oro,
el sol sobre las frondas juveniles ;
del amplio río en el caudal sonoro
se miraban los álamos gentiles.

Tras de tanto camino es la primera
vez que miro brotar la primavera,
dije, y después, declamatoriamente :

– ¡ Cuán tarde ya para la dicha mía !-
Y luego, al caminar, como quien siente
alas de otra ilusión : -Y todavía
¡ yo alcanzaré mi juventud un día !

Humorismos, Fantasías, Apuntes… (1899-1907)

Peut-être…

Comme je n’avais d’yeux que pour ma chimère,
ne voyant rien autour de moi, un jour
me surprit le printemps fertile
qui souriait sur toute la vaste campagne.

Des vertes feuilles surgissaient
des bourgeons gonflés des ramures,
et des fleurs jaunes, blanches, rouges,
égayaient l’ombre du paysage.

Et le soleil sur les frondaisons jeunes
était une pluie de flèches dorées ;
dans le lit de l’ample rivière
se miraient les gracieux peupliers.

Après tant de chemins, c’est la première fois
que je vois jaillir le printemps,
dis-je, et puis, en déclamant :

– Comme il est tard déjà pour mon bonheur ! –
Puis, cheminant, comme qui sentirait
les ailes d’une autre illusion : – Oh ! Pourtant je trouverai
ma jeunesse un jour !

Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi des Poésies de la guerre. 2004. Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé. NRF Poésie/ Gallimard n°144.

Madrid, Real Academia Española. Exposición Los Machado. Retrato de familia 30 de abril de 2025 – 29 de junio de 2025 (CFA).

José Emilio Pacheco 1939 – 2014 – Francis Ponge 1899 – 1988

José Emilio Pacheco.

Elogio del jabón (José Emilio Pacheco)

El objeto más bello y más limpio de este mundo es el jabón oval que sólo huele a sí mismo. Trozo de nieve tibia o marfil inocente, el jabón resulta lo servicial por excelencia. Dan ganas de conservarlo ileso, halago para la vista, ofrenda para el tacto y el olfato. Duele que su destino sea mezclarse con toda la sordidez del planeta.

En un instante celebrará sus nupcias con el agua, esencia de todo. Sin ella el jabón no sería nada, no justificaría su indispensable existencia. La nobleza de su vínculo no impide que sea destructivo para los dos.

Inocencia y pureza van a sacrificarse en el altar de la inmundicia. Al tocar la suciedad del planeta ambos, para absolvernos, dejarán su condición de lirio y origen para ser habitantes de las alcantarillas y lodo de la cloaca.

También el jabón por servir se acaba y se acaba sirviendo. Cumplido su deber será laja viscosa, plasta informe contraria a la perfección que ahora tengo en la mano.

Medios lustrales para borrar la pesadumbre de ser y las corrupciones de estar vivos, agua y jabón al redimirnos de la noche nos bautizan de nuevo cada mañana. Sin su alianza sagrada, no tardaríamos en descender a nuestro infierno de bestias repugnantes. Lo sabemos, preferimos ignorarlo y no darle las gracias.

Nacemos sucios, terminaremos como trozos de abyecta podredumbre. El jabón mantiene a raya las señales de nuestra asquerosidad primigenia, desvanece la barbarie del cuerpo, nos permite salir una y otra vez de las tinieblas y el pantano.

Parte indispensable de la vida, el jabón no puede estar exento de la sordidez común a lo que vive. Tampoco le fue dado el no ser cómplice del crimen universal que nos ha permitido estar un día más sobre la Tierra.

Mientras me afeito y escucho un concierto de cámara, me niego a recordar que tanta belleza sobrenatural, la música vuelta espuma del aire, no sería posible sin los árboles destruidos (los instrumentos musicales), el marfil de los elefantes (el teclado del piano), las tripas de los gatos (las cuerdas).

Del mismo modo, no importan las esencias vegetales, las sustancias químicas ni los perfumes añadidos: la materia prima del jabón impoluto es la grasa de los mataderos. Lo más bello y lo más pulcro no existirían si no estuvieran basados en lo más sucio y en lo más horrible. Así es y será siempre por desgracia.

Jabón también el olvido que limpia del vivir y su exceso. Jabón la memoria que depura cuanto inventa como recuerdo. Jabón la palabra escrita. Poesía impía, prosa sarnosa. Lo más radiante encuentra su origen en lo más oscuro. Jabón la lengua española que lava en el poema las heridas del ser, las manchas del desamparo y el fracaso.

Contra el crimen universal no puedo hacer nada. Aspiro el aroma a nuevo del jabón. El agua permitirá que se deslice sobre la piel y nos devuelva una inocencia imaginaria.

La edad de las tinieblas. Visor, 2009.

http://www.lesvraisvoyageurs.com/2019/01/14/jose-emilio-pacheco-1939-2014/

Francis Ponge.

Le savon (Francis Ponge)

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée…
Pierre magique !

Plus il forme avec l’air et l’eau des grappes explosives de raisins parfumés…
L’eau, l’air et le savon se chevauchent, jouent à saute-mouton, forment des combinaisons moins chimiques que physiques, gymnastiques, acrobatiques…

Rhétoriques ?

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

*

Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

*

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’oeil plutôt que d’être roulée par les eaux.
Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée…
Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

*

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’oeil.
Elle fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

*

Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts.

Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails.

Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.

*

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée.
Elle a une sorte de dignité particulière.

Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts : y fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.

Le Savon. Éditions Gallimard, 1967.

https://patte-de-mouette.fr/2020/04/11/le-parti-pris-du-savon/

Pierre – Auguste Renoir / Jules Laforgue

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection.

Nous avons vu jeudi 7 mai au Musée d’Orsay l’exposition Renoir et l’amour, La modernité heureuse (1865-1885). Beaucoup de visiteurs.

Un tableau a retenu particulièrement mon attention : Le Déjeuner des canotiers.

C’est un tableau de Pierre-Auguste Renoir réalisé entre 1880 et 1881. La toile mesure 130 × 173 cm. Il est exposé lors de la septième exposition des peintres impressionnistes du 1 au 31 mars 1882 dans une grande salle à l’étage du bâtiment situé 251 rue Saint-Honoré. .

Il présente différents personnages sur la terrasse de la maison Fournaise à Chatou que le peintre fréquente souvent. Toutes les classes sociales se mélangent : artistes, actrices, collectionneurs, journalistes, modèles, etc. On peut le remarquer à la diversité des couvre-chefs (chapeau melon, casquette, haut-de-forme, canotier). Il fait chaud sous le store à rayures. Les femmes et les hommes réunis au bord de la Seine sont tous jeunes. Cette toile évoque toute une jeunesse avec ses histoires d’amour, ses rivalités, mais aussi une camaraderie bon enfant. L’ambiance est heureuse et sereine. C’est la fin du repas. La nappe est froissée, les serviettes chiffonnées, les verres vides et les bouteilles rebouchées. Certains convives sont debout et vont d’une table à l’autre.

Renoir a commencé Le Déjeuner des canotiers à la fin de l’été 1880 et l’a terminé au cours de l’hiver 1881. Sa situation financière n’est pas brillante à l’époque. Il ne sait pas, lorsqu’il commence cette œuvre, s’il pourra la terminer. Il a réuni des amis et des modèles en atelier, à Chatou ou à Paris, pour participer à cette œuvre qui compte en tout quinze personnes, cinq femmes et dix hommes.

La première tentative d’identification des personnages a été élaborée en 1912 par le critique d’art allemand Julius Meier-Graefe (1867-1935). Au premier plan, à gauche, Aline Charigot (1859 -1915), que le peintre épousera en 1890, joue avec son petit chien et ne regarde pas les autres. Derrière elle, se tient Hippolyte-Alphonse Fournaise  (1848-1910) fils du propriétaire de l’auberge et modèle. Accoudée à la rambarde, Alphonsine Fournaise ( ? 1846-1937), sa sœur, écoute le baron Raoul Barbier (1840-1891), assis dos tourné. Ce dernier, ami proche de Renoir et ancien officier de cavalerie ayant servi en Indochine, a la réputation d’être un amateur de canots, de chevaux et… de jeunes femmes. Le personnage au premier plan, à droite, est souvent cité comme étant Gustave Caillebotte (1848-1894), représenté ici plus jeune. Ami de Renoir, peintre riche et mécène des impressionnistes, il porte la barbe et présente de profil un menton prognathe. Renoir l’a représenté en 1879 dans son tableau Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers), ce qui permet de comparer. Assis à califourchon sur une chaise, il écoute distraitement l’actrice et modèle Ellen Andrée ( ? 1856 – 1933), tandis qu’Adrien Maggiolo (1843-1894), l’influent directeur de La France nouvelle, journal monarchiste et catholique, se penche vers elle. On parle parfois à la place de Caillebotte d’un certain Lemoin, éditeur de musique. Derrière eux, un autre trio est formé du journaliste Paul Lhote (1850-1894) avec un pince-nez, d’Eugène-Pierre Lestringuez (1847-1908) au chapeau rond noir, – tous deux ont déjà posé pour Le bal du Moulin de la Galette de 1876) -, et de l’actrice de la Comédie-Française Jeanne Samary ( ? 1857-1890), vêtue de noir, gantée, chapeautée, qui semble se boucher les oreilles et ne semble pas partager l’insouciance ambiante. Un homme, en haut-de-forme, lui passe la main sur la taille. Est-ce son fiancé Marie – Joseph Paul Lagarde (1851-1903) ? Au centre, assise, le jeune modèle de Montmartre, Angèle Legault, boit, à côté d’un homme resté non identifié, peut-être Maurice Réalier-Dumas (1860 – 1928), peintre et affichiste, dont on aperçoit juste le profil. On raconte qu’il pourrait s’agir de Renoir lui-même qui se serait représenté là pour éviter une composition à treize personnages qui aurait rappelé La Cène. Derrière Angèle se tient debout le banquier, critique d’art et collectionneur Charles Ephrussi (né à Odessa en 1849 et mort en 1905), coiffé d’un chapeau haut-de-forme, éditeur de La Gazette des beaux-arts qui soutient les impressionnistes. Il parle au poète Jules Laforgue ( ? 1860-1887) qui est son secrétaire particulier, mais aussi poète et critique d’art. En arrière-plan, au travers des saules miroite la Seine sur laquelle passent des voiliers.

Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers). 1879. Art Institute of Chicago.

On retrouve les jeux d’ombres et de lumière dans les tons bleus et les visages féminins typiques de Renoir. On note le fort contraste entre le fond, les personnages et les quelques objets qui se trouvent sur la table. On peut remarquer aussi les reflets.

Le philosophe et historien d’art John House (1945-2012) voit dans la composition du Déjeuner des canotiers des similitudes avec Les Noces de Cana (1563. 677×994 cm) et une forme d’hommage à ce tableau de Véronèse que Renoir a étudié au musée du Louvre.

Une reproduction du Déjeuner des canotiers grandeur réelle est exposée à Chatou depuis 1992 près de l’endroit de sa création, la Maison Fournaise, le long d’un parcours du Pays des Impressionnistes.

Reproduction du Déjeuner des canotiers d’Auguste Renoir sur un parcours du Pays des Impressionnistes, à Chatou devant la maison Fournaise.

Le tableau a été acheté par le marchand d’art Paul Durand-Ruel (1931-1922) le 14 février 1881 .
Il a été vendu à un collectionneur parisien, le banquier Ernest Balensi. Il est racheté par Durand-Ruel en avril 1882 et reste dans sa collection jusqu’à sa mort en 1922.
Depuis 1923, Le Déjeuner des canotiers fait partie de la collection Duncan Phillips conservée à Washington.

Pierre-Auguste Renoir. Lettre à Paul Bérard, septembre 1880 :
« Je n’ai pu résister d’envoyer promener toutes les décorations lointaines et je fais un tableau de canotiers qui me démangeait depuis longtemps. Je me fais un peu vieux et je n’ai pas voulu retarder cette petite fête dont je ne serai plus capable de faire les frais plus tard, c’est déjà très dur. Je ne sais pas si je le terminerais mais j’ai conté mes malheurs à Deudon qui m’a approuvé ; quand même les frais énormes que je fais ne me feraient pas finir mon tableau, c’est toujours un progrès : il faut de temps en temps tenter des choses au-dessus de ses forces. »

Le Déjeuner des canotiers. 1880-1881. Washington, Phillips Collection. Jules Laforgue ? Charles Ephrussi. Angèle Legault ?

L’identification des personnages est loin d’être évidente. Ce qui m’a interpellé c’est le personnage qui représenterait Jules Laforgue. Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie de référence (Fayard, 2005) confirme bien la présence de Charles Ephrussi dans le tableau, mais ne parle pas du poète.

Sur la recommandation de son ami Gustave Kahn et par l’intermédiaire de Paul Bourget, alors auteur à peine connu, Jules Laforgue devient en juillet 1881 secrétaire du critique et collectionneur d’art Charles Ephrussi, qui dirige La Gazette des beaux-arts, et possède une collection de tableaux impressionnistes. Jules Laforgue acquiert alors un goût sûr pour la peinture. Il gagne 150 francs par mois, et travaille sur une étude portant sur Albrecht Dürer, que compte signer Ephrussi.

Laura Alcoba – Benjamin Fondane

J’ai lu ces jours-ci le roman de Laura Alcoba Minuit à bord. Enquête romanesque (Gallimard, Collection Blanche, 2026).

” À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l’hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d’une résidence d’écrivain, l’autrice se retrouve seule occupante de l’imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa « mallette Fondane ». Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne.
Devant la mer, elle reconstitue l’enquête qu’elle a menée de l’autre côté de l’Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l’auteur du Mal des fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa sœur Line.
La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l’existence brisée du trio trouvent aujourd’hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité. ” (Site Gallimard)

Ce qui m’a intéressé essentiellement ce sont les recherches de la romancière autour du grand poète franco-roumain Benjamin Fondane (1898-1944) et moins son séjour dans l’hôtel Le Belvédère du Rayon Vert à Cerbère. Cela m’a semblé plus convenu.

Benjamin Fondane et le quatuor Aguilar (Paco, Ezequiel, Pepe et Elisa Aguilar), lors du tournage de Tararira, 1936.
Coll.ection Chancellerie des Universités de Paris – Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris.

(D’après la chronologie publiée à la fin du recueil Le mal des fantômes. Verdier poche. 2006)

Hiver 1929 : Benjamin Fondane rencontre Victoria Ocampo alors qu’ils vont rendre visite au philosophe Léon Chestov dans son appartement de Passy, rue de l’Alboni (depuis décembre 2021, rue Marietta-Alboni).

Juillet 1929 : Fondane part pour l’Argentine. Il est invité par Victoria Ocampo à présenter des films d’avant-garde et à faire des conférences à l’Université de Buenos Aires, notamment sur Léon Chestov et sur la poésie cinématographique.
12 Septembre 1929 : Conférence à la faculté des lettres de Buenos Aires : « Léon Chestov et la lutte contre les évidences ».
Octobre 1929 : Il rentre à Paris.

Fin avril 1936 : Il part une seconde fois en Argentine pour y tourner Tararira, avec le Cuarteto de luthistes Aguilar (Pepe, Paco, Ezequiel et Isabel Aguilar ). Tararira est le seul film réalisé entièrement par Fondane. C’est un long-métrage noir et blanc tourné en 35 mm pendant l’été 1936. Il a été produit par la Falma Film, créée par Miguel Machinandiarena qui finalement ne distribuera pas le film. Il y eut au moins une projection privée à la fin de l’année 1936. Le film a ensuite disparu. Il a été probablement détruit par le producteur qui plus tard fera fortune en gérant le grand casino de Mar del Plata. Il ne voulait pas choquer le puissant et très conservateur gouverneur de la province de Buenos Aires, Manuel Fresco.
Le scénario en espagnol met au premier plan quatre musiciens entraînés dans une série d’aventures burlesques. La musique du film, écrite par Paco Aguilar, est composée d’adaptations pour luths de Mozart, Haydn, Albeniz, Ravel, Brahms ou de mélodies yiddish.
Benjamin Fondane avait déclaré en 1933 : « Si j’étais libre, vraiment libre, je tournerais un film absurde, sur une chose absurde, pour satisfaire à mon goût absurde de liberté ».

Octobre 1936 : Il rencontre le poète italien Giuseppe Ungaretti ainsi que Raïssa et Jacques Maritain sur le Florida lors de son voyage de retour en France.

18 juin 1939 : Sept mois après la mort de Chestov, Benjamin Fondane remet à Victoria Ocampo le Manuscrit de Rencontres avec Léon Chestov pour qu’elle le fasse publier s’il lui arrive quelque chose.
« Je sais qu’il va y avoir la guerre. Je le sais, je sens que nous nous reverrons plus. Excusez ces sombres pressentiments. ( Il dit ces mots en riant à moitié ) » (Témoignage de Victoria Ocampo)

Octobre 1942 : ses amis argentins tentent vainement de le faire venir en Argentine.

7 mars 1944 : il est arrêté par la police française, en même temps que sa sœur Line. Ils sont internés à Drancy. Suite à différentes démarches, Fondane est autorisé à sortir du camp. Mais il refuse de quitter Drancy sans sa sœur, Line, est encore citoyenne roumaine. Ils sont déportés à Auschwitz le 30 mai par l’avant-dernier convoi parti de Drancy, le convoi n°75.

Le 2 ou le 3 octobre 1944 : Fondane est assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Line est sans doute morte un peu avant lui.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/preface-en-prose-benjamin-fondane/ https://www.lesvraisvoyageurs.com/2018/05/01/benjamin-fondane/

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert.

Le Belvédère du Rayon Vert a été conçu entre 1928 et 1932 par l’architecte Léon Baille. Le commanditaire, Jean-Baptiste Déléon, était le gérant du buffet de la gare de Cerbère. Il s’agissait de bâtir un hôtel-navire collé à la voie ferrée qui permettrait aux touristes de passer la nuit. En effet, certains devaient attendre l’obtention d’un visa pour entrer en Espagne, d’autres seulement le changement d’essieux de leur train. La Guerre civile en Espagne, puis la réquisition de l’hôtel par la Wehrmacht entre 1942 et 1944 ont nui au succès de ce curieux établissement.

Cerbère. Le Belvédère du Rayon Vert. Façade et perron.

Madame de Sévigné 1626 – 1696 / Juan de Zurbarán (1598-1664)

Exposition vue le samedi 18 avril 2026.

(Site du Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

https://www.carnavalet.paris.fr/expositions/madame-de-sevigne

« Le musée Carnavalet – Histoire de Paris présente une exposition consacrée à Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. Elle réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.

Marie de Rabutin-Chantal naît à Paris, place Royale (actuelle place des Vosges) le 5 février 1626. Issue d’une famille d’ancienne noblesse bourguignonne par son père, elle est élevée à Paris par ses grands-parents maternels, les Coulanges, qui lui assurent une excellente éducation, rare pour une jeune fille. En 1644, elle épouse Henri de Sévigné (1623-1651), gentilhomme breton, dont elle aura deux enfants : Françoise-Marguerite (1646-1705) et Charles (1648-1713). La mort de son mari, tué en duel en 1651, la laisse veuve à vingt-cinq ans.

Vivant entre le quartier du Marais à Paris et ses terres des Rochers en Bretagne, Madame de Sévigné participe aux cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de la marquise de Rambouillet et de Mademoiselle de Scudéry. Elle prend part à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit alors en art de vivre et influence la littérature et les arts.

La majeure partie de la correspondance conservée de Madame de Sévigné est constituée des lettres envoyées à sa fille, mariée en 1669 au comte de Grignan et partie vivre en Provence. La Correspondance éditée constitue aujourd’hui à la fois une œuvre qui figure parmi les classiques de la littérature française et un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période.

Au sein de l’hôtel Carnavalet où vécut la célèbre Parisienne de 1677 à sa mort en 1696, cette exposition revient sur la vie de Madame de Sévigné à Paris, à un moment où la ville connaît d’importantes transformations. »

La France découvre le chocolat à Bayonne en 1615, à l’occasion du mariage d’Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, avec le roi de France Louis XIII. Mais c’est Louis XIV et son épouse Marie-Thérèse d’Autriche qui font entrer le chocolat dans les habitudes de la cour du château de Versailles, la reine se faisant préparer le chocolat « à l’espagnole » par ses servantes. La boisson, servie uniquement à la cour du roi, est consommée chaude, comme le café. Elle reçoit un encouragement officiel de la part des médecins comme Nicolas de Blégny qui, après avoir jugé la boisson néfaste, en vantent les bienfaits. 

Madame de Sévigné, étude préparatoire à la sculpture en pierre conservée au jardin du Parc à Vitré (Ille-et-Vilaine) (Emmanuel Dolivet 1854-1911). 1909. Plâtre. Vitré, Château des Barons. Musée d’histoire de Vitré.

Mme de Sévigné adore le chocolat, mais elle craint qu’il soit mauvais pour la santé.

Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan.
Mercredi 11 février 1671 au soir :

« – Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ? »

Le 15 avril 1671
“Le chocolat n’est plus avec moi comme il était ; la mode m’a entraînée comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien m’en disent du mal. On le maudit ; on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, mon enfant, le Grand Maître, qui en vivait, est son ennemi déclaré ; vous pouvez penser si je puis être d’un autre sentiment. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir ; songez que ce n’est plus la mode du bel air. Tous les gens grands et moins grands en disent autant de mal qu’ils disent du bien de vous ; les compliments qu’on vous fait sont infinis. “

Le 13 mai 1671
” Je vous conjure, ma très chère bonne et très belle, de ne point prendre de chocolat. Je suis fâchée contre lui personnellement. Il y a huit jours que j’eus seize heures durant une colique et une suppression qui me fit toutes les douleurs de la néphrétique. Pecquet me dit qu’il y avait beaucoup de bile et d’humeurs en l’état où vous êtes ; il vous serait mortel. “

Le 16 septembre 1671
” Si je n’étais point brouillée avec le chocolat, j’en prendrais une chopine ; il ferait un bel effet avec cette belle disposition que vous voyez. “

Le 25 octobre 1671
“ Mais le chocolat, qu’en dirons-nous ? N’avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effets miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement ? Quand disent vos médecins ? Dans l’état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi, car je crains ces mêmes effets. Je l’aime, comme vous savez, mais il me semble qu’il m’a brûlée, et de plus, j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus que dire. ”

” La marquise de Coëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l’année passée, qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme le diable, qui mourut “.

Le 28 octobre 1671
” J’ai voulu me raccommoder avec le chocolat ; j’en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu’au soir. Il me fit tous les effets que je voulais ; voilà de quoi je le trouve plaisant, c’est qu’il agit selon l’intention”.

(Madame de Sévigné, Lettres de l’année 1671. Folio classique n°5414.2012.)

Nature morte au bol de chocolat (Juan de Zurbarán 1620-1649). Besançon, Musée des Beaux-arts et d’archéologie.

Juan de Zurbarán est un peintre baroque espagnol de nature morte, fils de Francisco de Zurbarán (1598-1664). Ce peintre est mort lors d’une épidémie de peste en 1649 à Séville. Il avait vingt-neuf ans.

(Merci à Nathalie de Courson pour son blog Patte de mouette https://patte-de-mouette.fr/)