Raymond Carver – Antonio Machado

Raymond Carver.

Raymond Carver est né le 25 mai 1938 à Clatskanie (Oregon). Il est mort le 2 août 1988 à Port Angeles (État de Washington). C’était un excellent nouvelliste, mais aussi un bon poète…

Les ondes radio (Raymond Carver)

      Pour Antonio Machado

Voilà que la pluie s’est arrêtée, et la lune se montre.
Je ne comprends presque rien aux ondes
radio. Mais je crois qu’elles se déplacent mieux juste après
la pluie, dans l’air humide. Bref, je n’ai qu’à étendre le bras
à présent pour capter Ottawa, si ça me chante, ou Toronto.
Depuis peu, le soir, je me suis découvert
un vague intérêt pour la politique et les affaires intérieures
du Canada. C’est vrai. Mais c’étaient surtout ses
radios musicales que je cherchais. Assis ici dans le fauteuil
je pouvais écouter, sans avoir rien à faire, ni à penser.
Je n’ai pas la télé, et je ne lisais plus
les journaux. Le soir j’allumais la radio.

Quand je suis venu ici, j’essayais d’échapper
à tout. Particulièrement à la littérature.
Ce que ça entraîne, et ce qui s’ensuit.
Il y a dans l’âme le désir de ne pas penser.
D’être au repos. Cela couplé avec
le désir d’être strict, oui, et rigoureux.
Mais l’âme est aussi une rusée salope,
pas toujours fiable. Et ça je l’avais oublié.
Je l’écoutais quand elle disait, Mieux vaut changer ce qui
n’est plus
et ne reviendra pas que ce qui est encore
avec nous et sera avec nous demain. Ou pas.
Et si c’est «ou pas», ce n’est pas grave, non plus.
Peu importait, disait-elle, pourvu que l’homme chante.
Voilà la voix que j’écoutais.
Imagine-t-on que quelqu’un puisse penser ainsi?
Qu’en réalité tout ça c’est pareil.
Quelle ineptie!
Mais je pensais ces pensées idiotes le soir
assis dans le fauteuil écoutant la radio.

Puis Machado, ta poésie!
Ce fut un peu comme un quinquagénaire qui retombe
amoureux. Quelque chose de remarquable à observer,
et de gênant, aussi.
Des sottises, comme d’accrocher ton portrait au mur.
Et j’emportais ton livre quand j’allais me coucher
et dormais avec lui à portée de main. Un train passa
dans mes rêves une nuit et me réveilla.
Et la première chose que j’ai pensée, le coeur au galop
là dans l’obscurité de la chambre, fut ceci –
Tout va bien, Machado est là.
Alors j’ai pu me rendormir.

Aujourd’hui j’ai emporté ton livre quand je suis allé
me promener. «Etre attentif!» disais-tu,
chaque fois que quelqu’un te demandait que faire de sa vie.
J’ai donc regardé autour de moi et pris note de toute chose.
Puis je me suis assis avec au soleil, à ma place
au bord de la rivière d’où je voyais les montagnes
Et j’ai fermé les yeux pour écouter le bruit
de l’eau. Puis je les ai ouverts et me suis mis à lire.
«Les dernières lamentations d’Abel Martin».
Ce matin j’ai pensé à toi de toutes mes forces, Machado.
Et j’espère, même au regard de ce que je sais de la mort,
que tu as reçu le message que je te destinais.
Et sinon ce n’est rien. Dors bien. Repose-toi.
Tôt ou tard j’espère que nous nous rencontrerons.
Alors je pourrai te dire ces choses en personne

Poésie, Editions de l’Olivier, 2015.

Radio Waves
      for Antonio Machado

This rain has stopped, and the moon has come out.
I don’t understand the first thing about radio
waves. But I think they travel better just after
a rain, when the air is damp. Anyway, I can reach out
now and pick up Ottawa, if I want, or Toronto.
Lately, at night, I’ve found myself
becoming slightly interested in Canadian politics
and domestic affairs. But mostly it was their music
stations I was after. I could sit here in the chair
and listen, without having to do anything, or think.
I don’t have a TV, and I’d quit reading
newspapers. At night I turned on the radio.

When I came out here I was trying to absent myself
from everything. Especially literature.
What that entails, and what comes after.
There is in the soul a desire for not thinking.
For being still. Coupled with this
a desire to be strict, yes, and rigorous.
But the soul is also a smooth son of a bitch,
not always to be trusted. And I forgot that.
I listened when it said. Better to sing that which is gone
and will not return than that which is still
with us and will be with us tomorrow. Or not.
And if not, that’s all right too.
It didn’t much matter, it said, even if a man sang.
That’s the voice I listened to.
Can you imagine somebody thinking like this?
That it’s really all one and the same?
What nonsense!
But I’d think these stupid thoughts at night
as I sat in the chair and listened to my radio.

Then, Machado, the advent of your poetry in my life!
It was a little like a middle-aged man falling
in love again. A remarkable thing to witness, perhaps,
but embarrassing, too.
Silly things like putting your picture up.
And I took your book to bed with me
and slept with it near at hand. A train went by
in my dreams one night and woke me up.
And the first thing I thought, heart racing
there in the dark bedroom, was this—
It’s all right, Machado is here.
Then I could fall back to sleep again.

Today I took your book with me when I went
for my walk. “Pay attention!” you said,
when anyone asked what to do with their lives.
So I looked around and made note of everything.
Then sat dowii with your book in the sun, in my place
beside the river where I could see the mountains.
And I closed my eyes and listened to the sound
of the water. Then I opened them and began to read
“Abel Martin’s Last Lamentations.”
This morning I thought about you hard, Machado.
And I hope, even in the face of what I know about death,
that you got the message I intended.
But it’s okay even if you didn’t. Sleep well. Rest.
Sooner or later I hope we’ll meet.
And then I can tell you these things myself.

Madrid, Biblioteca Nacional. Estatua de Antonio Machado (Pablo Serrano 1908-1985).

W.H.Auden

W.H.Auden

Retour sur le  Romancero de la résistance espagnole (Petite collection Maspero). On  trouve dans le tome II le célèbre poème Spain de W.H.Auden (pages 144-151)

A l’époque, W.H.Auden était à la fois un poète sérieux et à la mode. Spain se situe entre le début d’un courant littéraire et la grande littérature. Il fut publié en avril 1937 sous forme de brochure par la maison d’édition de T.S.Eliot, Faber & Faber. Tous les droits d’auteur sur la vente de ce poème allaient à l’Aide médicale pour l’Espagne. Il s’agit d’un appel à la mobilisation pour la défense de la République espagnole. Il n’a pourtant probablement persuadé que peu de gens à combattre. La plupart des volontaires anglais venaient de la classe ouvrière et ne connaissaient rien des expériences poétiques d’Auden. Spain représenta néanmoins pour beaucoup d’intellectuels anglais l’esprit du temps. Il donna le départ à la poésie anglaise moderne et engagée. Suivront Stephen Spender, Louis Mac Niece, Cecil Day-Lewis, Julian Bell, neveu de Virginia Woolf, John Cornford, Ralph Fox. Selon l’historien Hugh Thomas, deux mille trois cents combattants anglais participèrent à  la guerre d’Espagne.

Les vers d’Auden sont écrits bien loin du champ de bataille. Leur manque d’adéquation avec la mort effective de nombreux jeunes anglais (dont des poètes) est caractérisée par la fameuse phrase: «The conscious acceptance of guilt in the necessary murder». George Orwell qui combattit en Espagne fit de ce vers la clé de son essai, Inside th Whale (1940). Seul un homme qui en a jamais vu un autre mourir, prétend Orwell, peut dire que le meurtre est nécessaire.

Auden fit  une courte visite en Espagne en 1937. Il s’y rendit pour conduire une ambulance et aider la République espagnole. En fait, il travailla dans un bureau de presse et de propagande, tâche qu’il abandonna rapidement, fatigué par les intrigues, pour visiter le front. Ce séjour de sept semaines l’affecta profondément. Il s’éloigna rapidement de la poésie engagée. Auden et son compagnon, Christopher Isherwood, émigrèrent même en 1939 aux Etats-Unis juste au moment où débutait la Seconde Guerre mondiale. Il refusa de parler par la suite de cette expérience pénible pour lui et refusa aussi presque toute réédition de Spain.

Le plus beau poème d’un anglais sur la Guerre d’Espagne devint le symbole plus vaste de l’état d’esprit intellectuel de l’époque.

Spain (W.H. Auden)

Yesterday all the past. The language of size
Spreading to China along the trade-routes; the diffusion
Of the counting-frame and the cromlech;
Yesterday the shadow-reckoning in the sunny climates.

Yesterday the assessment of insurance by cards,
The divination of water; yesterday the invention
Of cartwheels and clocks, the taming of
Horses. Yesterday the bustling world of the navigators.

Yesterday the abolition of fairies and giants,
the fortress like a motionless eagle eyeing the valley,
the chapel built in the forest;
Yesterday the carving of angels and alarming gargoyles;

The trial of heretics among the columns of stone;
Yesterday the theological feuds in the taverns
And the miraculous cure at the fountain;
Yesterday the Sabbath of witches; but to-day the struggle

Yesterday the installation of dynamos and turbines,
The construction of railways in the colonial desert;
Yesterday the classic lecture
On the origin of Mankind. But to-day the struggle.

Yesterday the belief in the absolute value of Greek,
The fall of the curtain upon the death of a hero;
Yesterday the prayer to the sunset
And the adoration of madmen. but to-day the struggle.

As the poet whispers, startled among the pines,
Or where the loose waterfall sings compact, or upright
On the crag by the leaning tower:
“O my vision. O send me the luck of the sailor.”

And the investigator peers through his instruments
At the inhuman provinces, the virile bacillus
Or enormous Jupiter finished:
“But the lives of my friends. I inquire. I inquire.”

And the poor in their fireless lodgings, dropping the sheets
Of the evening paper: “Our day is our loss. O show us
History the operator, the
Organiser. Time the refreshing river.”

And the nations combine each cry, invoking the life
That shapes the individual belly and orders
The private nocturnal terror:
“Did you not found the city state of the sponge,

“Raise the vast military empires of the shark
And the tiger, establish the robin’s plucky canton?
Intervene. O descend as a dove or
A furious papa or a mild engineer, but descend.”

And the life, if it answers at all, replied from the heart
And the eyes and the lungs, from the shops and squares of the city
“O no, I am not the mover;
Not to-day; not to you. To you, I’m the

“Yes-man, the bar-companion, the easily-duped;
I am whatever you do. I am your vow to be
Good, your humorous story.
I am your business voice. I am your marriage.

“What’s your proposal? To build the just city? I will.
I agree. Or is it the suicide pact, the romantic
Death? Very well, I accept, for
I am your choice, your decision. Yes, I am Spain.”

Many have heard it on remote peninsulas,
On sleepy plains, in the aberrant fishermen’s islands
Or the corrupt heart of the city.
Have heard and migrated like gulls or the seeds of a flower.

They clung like burrs to the long expresses that lurch
Through the unjust lands, through the night, through the alpine tunnel;
They floated over the oceans;
They walked the passes. All presented their lives.

On that arid square, that fragment nipped off from hot
Africa, soldered so crudely to inventive Europe;
On that tableland scored by rivers,
Our thoughts have bodies; the menacing shapes of our fever

Are precise and alive. For the fears which made us respond
To the medicine ad, and the brochure of winter cruises
Have become invading battalions;
And our faces, the institute-face, the chain-store, the ruin

Are projecting their greed as the firing squad and the bomb.
Madrid is the heart. Our moments of tenderness blossom
As the ambulance and the sandbag;
Our hours of friendship into a people’s army.

To-morrow, perhaps the future. The research on fatigue
And the movements of packers; the gradual exploring of all the
Octaves of radiation;
To-morrow the enlarging of consciousness by diet and breathing.

To-morrow the rediscovery of romantic love,
the photographing of ravens; all the fun under
Liberty’s masterful shadow;
To-morrow the hour of the pageant-master and the musician,

The beautiful roar of the chorus under the dome;
To-morrow the exchanging of tips on the breeding of terriers,
The eager election of chairmen
By the sudden forest of hands. But to-day the struggle.

To-morrow for the young the poets exploding like bombs,
The walks by the lake, the weeks of perfect communion;
To-morrow the bicycle races
Through the suburbs on summer evenings. But to-day the struggle.

To-day the deliberate increase in the chances of death,
The consious acceptance of guilt in the necessary murder;
To-day the expending of powers
On the flat ephemeral pamphlet and the boring meeting.

To-day the makeshift consolations: the shared cigarette,
The cards in the candlelit barn, and the scraping concert,
The masculine jokes; to-day the
Fumbled and unsatisfactory embrace before hurting.

The stars are dead. The animals will not look.
We are left alone with our day, and the time is short, and
History to the defeated
May say Alas but cannot help nor pardon.

April, 1937.

Espagne

Hier tout le passé. Le langage des mesures
S’étendant jusqu’en Chine tout au long des itinéraires commerciaux: la diffusion
Des systèmes de calcul et des cromlech;
Hier, la géométrie des ombres dans les pays du soleil.

Hier l’évaluation des primes d’assurance lue dans les cartes
La prophétie par les eaux: hier l’invention
De la roue et de l’horloge; la domestication des
Chevaux. Hier le monde grouillant des navigateurs.

Hier l’abolition des fées et des géants,
La forteresse immobile comme l’aigle qui surveille la vallée,
La chapelle bâtie dans la forêt.
Hier, les anges sculptés et les gargouilles menaçantes.

Les jugements d’hérétiques parmi les colonnes de pierre;
Hier, les querelles théologiques dans les tavernes
Et les guérisons aux fontaines miraculeuses;
Hier le sabbat des sorcières, mais aujourd’hui la lutte.

Hier, la foi dans la valeur absolue de la Grèce,
La chute du rideau sur la mort du héros;
Hier, la prière au soleil couchant
Et l’adoration des fous. Mais aujourd’hui la lutte.

Tandis que le poète murmure, en tremblant, parmi les pins,
Ou auprès de la cascade éparse au chant unique ou debout
Sur l’éperon près de la tour penchée:
« Ô ma vision, Oh! Donne-moi la chance du matelot».

Et le chevalier scrute à travers ses instruments
Les provinces inhumaines, le bacille fécondant
Ou l’immense Jupiter mort:
«Mais la vie de mes amis. Je cherche. Je cherche.»

Et le pauvre dans son logis sans feu qui jette les pages
De son journal du soir: «Aujourd’hui est notre ruine, oh! Montrez-nous
L’histoire, qui
Organise, et le Temps, fleuve du renouveau».

Et les nations unissent chaque cri, en invoquant la vie
Qui règle le ventre de chacun et ordonne
Les intimes terreurs nocturnes:
«N’est-ce pas toi qui a fondé la cité-état de l’éponge,

Etabli les vastes empires militaires du requin
Et du tigre, fixé l’aire du vaillant rouge-gorge?
Interviens. Oh! Descend sous la forme d’une colombe
Ou en père furieux ou en ingénieur clément, mais descend!

Et la vie, si elle daigne répondre, le fait par le coeur
Par les yeux, et les poumons, par les échoppes et les squares de la ville
«Oh! Non, ce n’est pas moi qui mets en mouvement;
Pas aujourd’hui, pas pour toi. Pour toi je suis

Celui qui dit toujours oui, le copain du bistrot, la dupe facile.
Je suis tout ce que tu fais. Je suis ton désir d’être
Bon, ton histoire drôle.
Je suis ta voix officielle. Je suis ton mariage.

Qu’est-ce que tu proposes? De bâtir la Cité des Justes? Oui.
D’accord. Ou bien est-ce la pacte de suicide, la mort
Romantique? Très bien, j’accepte car
Je suis ton choix, ta décision. Je suis l’Espagne».

Beaucoup l’ont entendue de leurs lointaines péninsules,
Sur les plaines assoupies, dans les îles égarées des pêcheurs,
Ou au coeur corrompu de la villle,
l’ont entendue et émigrent comme des mouettes ou la semence des fleurs.

Ils se sont agrippés comme des teignes aux longs express qui serpentent
Par les pays injustes, à travers la nuit, par le tunnel dans la montagn ;
Ils ont flotté au-dessus des océans;
Ils ont franchi les cols. Tous offraient leur vie.

Sur ce carré aride, ce fragment détaché de l’ardente
Afrique, soudée si crûment à l’Europe créatrice
Sur ce plateau labouré de rivières
Nos pensées prennent corps; les formes menaçantes issues de notre fièvre

Sont précises et réelles. Car les frayeurs qui nous font répondre
Aux réclames de médicaments et aux brochures sur les croisières d’hiver
Sont devenues bataillons envahissants;
Et nos visages, la façade officielle, le grand magasin, la ruine

Projettent leur avidité, comme le peloton d’exécution ou la Bombe.
Madrid est le coeur. Nos moment d’effusion fleurissent
Comme l’ambulance ou le sac de sable;
Nos heures d’amitié deviennent l’armée d’un peuple.

Demain peut-être le futur. Les recherches sur l’effort physique
Et les mouvements des emballeurs; l’exploration graduelle de tous les
Octaves de la radiation;
Demain l’élargissement du champ de la conscience par le régime et la respiration.

Demain la redécouverte de l’amour romantique,
La photographie des corbeaux; toute la gaîté sous
l’ombre puissante de la Liberté;
Demain l’heure du meneur de jeu et du musicien.

Le splendide rugissement du choeur sous le dôme;
Demain, l’échange de tuyaux sur l’élevage des fox-terriers,
l’élection passionnée des présidents
Dans la soudaine forêt des mains levés. Mais aujourd’hui la lutte.

Demain pour les jeunes, les poètes explosifs comme des bombes,
Les promenades au bord du lac, les semaines d’harmonie parfaite;
Demain les courses de bicyclette
Dans les faubourgs par les soirs d’été. Mais aujourd’hui la lutte.

Aujourd’hui l’augmentation délibérée des risques de mort,
L’acceptation consciente de la culpabilité dans le meurtre nécessaire;
Aujourd’hui l’épuisement des énergies
Dans la brochure plate et éphémère, et les meetings ennuyeux.

Aujourd’hui les consolations de fortune; la cigarette partagée,
Les cartes dans une grange éclairée à la chandelle, et le concert dissonnant,
Les plaisanteries entre hommes; aujourd’hui l’
Etreinte maladroite et ratée avant de partir au combat.

Les étoiles sont mortes. Les animaux ne regarderont pas.
Nous sommes seuls face à notre présent, et le temps est court et
L’Histoire aux vaincus
Dira peut-être «Hélas!» mais ne pourra ni les aider ni leur pardonner.

(Traduit par Jean Vaché)

Tombe de W.H.Auden à Kirchstetten (Autriche).

España, 1937

Ayer todo el pasado. El lenguaje de la magnitud
se propaga hasta China por la rutas comerciales, la difusión
del ábaco y el crómlech;
ayer el barrunto de la sombre en los climas soleados.

Ayer la valoración de seguros con credenciales,
la hidromancia; ayer la invención
de ruedas de carro y relojes, la doma de
caballos. Ayer el afanoso mundo de los navegantes.

Ayer la abolición de hadas y gigantes,
la fortaleza como un águila inmóvil escrutando el valle.
La capilla construida en el bosque;
Ayer la talla de ángeles y amedrentadoras gárgolas.

El enjuiciamiento de herejes entre las columnas de piedra;
ayer las disputas teológicas en las tabernas
y la curación milagrosa en la fuente;
ayer el aquelarre, pero hoy la lucha.

Ayer la instalación de dinamos y turbinas,
la construcción de vías férreas en el desierto colonial;
ayer el sermón clásico;
sobre el origen de la Humanidad. Pero hoy la lucha.

Ayer la creencia en el valor absoluto de Grecia,
la caída del telón a la muerte de un héroe;
ayer la oración a la puesta de sol
y la adoración de dementes. Pero hoy la lucha.

Mientras el poeta susurra, espantado entre los pinos,
o donde la cascada libre canta concisa, o erguido
sobre el risco junto a la torre inclinada:
«Oh, mi visión. Oh, concédeme la suerte del marinero».

Y el investigador escudriña con sus instrumentos
las provincias inhumanas, los viriles bacilos
o el enorme Júpiter acabado:
«Pero las vidas de mis amigos. Indago. Indago».

Y los pobres en sus alojamientos sin hogar, dejando las hojas
del periódico vespertino: «Nuestro día es nuestra derrota, oh, enséñanos
Historia al operador, al
organizador, Tiempo al río que refresca».

Y las naciones combinan cada grito, invocando la vida
que conforma el vientre individual y ordena
el terror nocturno particular:
«No fundaste la ciudad estado del parásito,

levantaste los inmensos imperios militares del tiburón
y el tigre, estableciste el valeroso cantón del petirrojo?
Interviene. Oh, desciende cual paloma
o furioso papá o afable ingeniero, pero desciende».

Y la vida, si es que responde, replica desde el corazón
y los ojos y los pulmones, desde las tiendas y las plazas de la ciudad:
«Oh, no, no soy el promotor;
hoy no; no para ti. Para ti soy el

que te sigue la corriente, el compañero de barra, el crédulo;
soy aquello que tú hagas. Soy tu promesa de ser
bueno, tu historia graciosa.
Soy tu voz profesional. Soy tu matrimonio.

¿Qué propones? ¿Construir la ciudad justa? Lo haré.
Accedo. ¿O es el pacto de suicidio, la muerte
romántica? Muy bien, acepto, pues
soy tu elección, tu decisión. Sí, soy España».

Muchos lo han oído en remotas penínsulas,
en llanuras soñolientas, en las islas del pescador aberrante
o en el corazón corrupto de la ciudad,
lo han oído y han migrado cual gaviotas o las semillas de una flor.

Se aferraron como erizos a los largos expresos que iban dando tumbos
por las tierras injustas, a través de la noche, a través del túnel alpino;
surcaron los océanos;
cruzaron los pasos. Vinieron a entregar sus vidas.

En aquella árida plaza, aquel fragmento desgajado de la calurosa
África, tan burdamente soldado a la ingeniosa Europa;
en aquella meseta por ríos surcada,
nuestros pensamientos tienen cuerpo; las sombras amenazadoras de nuestra fiebre

son precisas y tienen vida. Pues los miedos que nos hicieron responder
al anuncio de medicamento y el folleto de cruceros de invierno
se han convertido en batallones invasores;
y nuestras caras, la cara de instituto, la cadena comercial, la ruina

proyectan codicia en forma de pelotón de fusilamiento y bomba.
Madrid es el corazón. Nuestros instantes de ternura florecen
como la ambulancia y el saco de arena;
nuestros momentos de amistad en un ejército del pueblo.

Mañana, quizá el futuro. La investigación sobre la fatiga
y los movimientos de empacadores; la exploración gradual de todas las
octavas de radiación;
mañana la expansión de la conciencia a fuerza de dieta y respiración.

Mañana el redescubrimiento del amor romántico,
el fotografiar cuervos; toda la diversión bajo
la autoritaria sombra de la libertad;
mañana los momentos del organizador de desfiles y el músico,

el hermoso fragor del coro bajo la cúpula;
mañana el cruce de consejos sobre la cría de terriers,
la entusiasta elección de presidentes
por el súbito bosque de manos. Pero hoy la lucha.

Mañana que los jóvenes poetas exploten cual bombas,
los paseos junto al lago, las semanas de perfecta comunión;
mañana las carreras de bicicletas
por las afueras en tardes de verano. Pero hoy la lucha.

Hoy el delibeardo incremento de riesgo de muerte,
aceptar conscientemente la culpa en el asesinato necesario;
hoy el derroche de energía
en el panfleto flojo y efímero y la aburrida reunión.

Hoy el consuelo improvisado: el pitillo compartido,
las cartas en el granero a la luz de la vela, y el concierto escabroso,
las bromas masculinas; hoy el
abrazo torpe insatisfactorio antes de la herida.

Las estrellas están muertas. Los animales no quieren mirar.
Nos hemos quedado a solas con nuestro día, y el tiempo es breve, y
a los vencidos la Historia
puede ofrecer piedad pero no ayuda ni perdón.

Abril de 1937.
(Traducción de Eduardo Iriarte)

 

 

Walter Benjamin (1892-1940)

Walter Benjamin

Walter Benjamin a désormais son nom de rue à Paris. Et en plus, c’est un passage. Dommage pour l’orthographe: Bertolt Brecht et Hannah Arendt.

2017 DU 83 Dénomination passage Walter Benjamin (4e).
PROJET DE DELIBERATION
EXPOSE DES MOTIFS
Mesdames, Messieurs,
Il vous est aujourd’hui proposé de rendre hommage à Walter Benjamin, philosophe et écrivain allemand, traducteur de Proust et Baudelaire, en attribuant son nom à une partie de la rue des Ecouffes, à Paris (4e).
Issu d’une famille juive allemande, Walter Bendix Schönflies Benjamin naît le 15 juillet 1892 à Berlin. Après son baccalauréat en 1912, il poursuit des études de philosophie et de littérature jusqu’à son doctorat sur l’art et le romantisme allemand. A Berlin, il participe activement au Mouvement de jeunesse
antibourgeois et publie ses premiers essais au journal du mouvement Le commencement. Il effectue un bref séjour à Paris en 1913.
Alors que la Première guerre mondiale éclate, il est éprouvé par le suicide d’un couple d’amis : le poèteHeinle et son amie Rika Seligsohn.
Admirateur de Kafka et de Klee, il est proche de Max Horkheimer et Theodor Adorno et ami de Berthold Brecht, Ernst Bloch et Hannah Harendt.
Chassé d’Allemagne en 1933 lors de l’accès au pouvoir d’Hitler, il émigre à Paris où l’Institut de Recherche sociale l’accueille comme membre permanent et assure la publication de ses essais. Les travaux sur Edouard Fuchs, collectionneur et historien (1937) ainsi que L’œuvre d’art à l’époque de sa
reproductibilité technique (1936) représentent une contribution essentielle à la sociologie des arts plastiques. Il gagne sa vie comme chroniqueur et essayiste. Il traduit notamment Baudelaire et Proust. Il rédige ses derniers essais Sur le Concept d’histoire pendant l’hiver 39-40. Paris, capitale du XIXe siècle est la grande œuvre inachevée de Walter Benjamin. Pendant l’Occupation, il préfère rester en Europe, tentant sans succès de rejoindre Londres. En 1940, ses amis lui procurent un visa d’émigration aux
Etats-Unis mais trop tard : il ne lui reste plus que la frontière espagnole pour fuir. Parvenu à Portbou, en Espagne, Walter Benjamin craint d’être livré à la Gestapo par le régime franquiste. Il se suicidera le 26 septembre 1940.
Un monument funéraire intitulé Passages, réalisé par le sculpteur israélien Dani Karavan, lui est dédié au cimetière de Portbou.
La Commission de dénomination des voies, places, espaces verts et équipements publics municipaux qui s’est réunie le 22 septembre 2016 a donné un avis favorable sur ce projet de dénomination.
Aussi, si vous en êtes d’accord, la dénomination “ passage Walter Benjamin ” sera attribuée à la partie de la rue des Ecouffes, voie publique, comprise entre la rue de Rivoli et la rue du Roi de Sicile, à Paris (4e), conformément au plan annexé au présent exposé des motifs.
Je vous prie, Mesdames et Messieurs, de bien vouloir en délibérer.
La Maire de Paris

Passage Walter Benjamin, Paris.

Un philosophe (Franz Kafka)

Statue de Franz Kafka (Jaroslav Róna) 2003. Rue Dusni. Quartier de Josefov. Prague.

«Un philosophe traînait toujours là où des enfants jouaient. Et quand il voyait un garçon qui avait une toupie, il était tout coup aux aguets. Dès que la toupie se mettait à tourner, le philosophe la suivait pour l’attraper. Peu lui importait que les enfants se mettent à crier et essayent de le tenir à distance de leur jouet , il était heureux tant qu’il pouvait saisir la toupie encore en train de tourner, heureux juste un instant, car déjà il la jetait par terre et s’en allait. Il croyait en effet que la connaissance de chaque petite chose, ainsi par exemple une toupie en train de tourner, suffisait pour connaître la totalité. C’est pour cela qu’ il ne s’occupait pas des grands problèmes, du temps perdu à ses yeux: si la plus petite chose était vraiment connue, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait. Et à chaque fois que les enfants se préparaient à faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait marcher cette fois-ci, et quand la toupie se mettait à tourner, il se mettait à espérer en courant essouflé après elle qu’il atteindrait la connaissance. Mais quand il avait le stupide morceau de bois dans la main, il était dégoûté, et les cris des enfants qu’il n’avait pas entendus jusqu’alors, et qui lui arrivaient tout à coup dans  les oreilles, le chassaient de là, chancelant comme une toupie sous des coups de fouet maladroits.»

(Le cavalier au seau à charbon et autres histoires fantastiques. Traduction : Laurent Margantin, Odradek éditions, 2016)

Vassili Grossman (1905-1964)

Vassili Grossman, Berlin, 1945.

Vassili Grossman, Carnets de guerre. De Moscou à Berlin. 1941-1945.

«Et il n’y a plus personne à Kazary pour se plaindre, personne pour raconter, personne pour pleurer. Le silence et le calme règnent sur les corps des morts enterrés sous des terres calcinées, effondrées et envahies d’herbes folles. Ce silence est plus terrible que les larmes et les malédictions. Et il m’est venu à l’esprit que, de même que se tait Kazary, les Juifs se taisent dans toute l’Ukraine.

Massacrés les vieillards, les artisans, les maîtres renommés pour leur savoir-faire : tailleurs, chapeliers, bottiers, étameurs, orfèvres, peintres en bâtiment, fourreurs, relieurs, massacrés les vieux ouvriers, portefaix, charpentiers, fabricants de poêles, massacrés les amuseurs publics, les ébénistes, massacrés les porteurs d’eau, les meuniers, les boulangers, les cuisiniers, massacrés les médecins, praticiens, prothésistes dentaires, chirurgiens, gynécologues, massacrés les savants en bactériologie et en biochimie, les directeurs de cliniques universitaires, les professeurs d’histoire, d’algèbre, de trigonométrie, massacrés les professeurs à titre personnel, assistants, maîtres-assistants et maîtres de conférences des chaires universitaires, massacrés les ingénieurs, les architectes, massacrés les agronomes et les conseillers en agriculture, massacrés les comptables, caissiers, commanditaires, agents de fourniture, assistants de direction, secrétaires, gardiens de nuit, massacrées les maîtresses d’école, les couturières, massacrées les grands-mères qui savaient tricoter des chaussettes et cuire de délicieuses brioches, faire du bouillon et du strudel aux noix et aux pommes, massacrées les grands-mères qui n’étaient plus capables de rien, qui savaient seulement aimer leurs enfants et petits-enfants, massacrées les épouses fidèles à leur mari et massacrées les femmes légères, massacrées les belles jeunes filles, les étudiants doctes et les écolières mutines, massacrées les vilaines et les idiotes, massacrées les bossues, massacrées les chanteuses, massacrés les aveugles, massacrés les sourds-muets, massacrés les violonistes et les pianistes, massacrées les petites de deux ans et de trois ans, massacrés les vieux de quatre-vingts ans aux yeux ternis par la cataracte, aux doigts froids et transparents et aux voix presque inaudibles chuchotant comme du papier blanc, massacrés enfin les nourrissons tétant avidement le sein maternel jusqu’à leur dernière minute.

Ce n’est pas la mort des hommes morts à la guerre, les armes à la main, d’hommes ayant laissé derrière eux leur maison, leur famille, leurs champs, leurs chansons, leurs traditions, leurs récits. C’est le meurtre d’une immense expérience professionnelle, élaborée de génération en génération par des milliers d’artisans et d’intellectuels pleins d’esprit et de talent. C’est le meurtre d’habitudes du quotidien transmises par les aïeux aux enfants, c’est le meurtre des souvenirs, des chansons tristes, de la poésie populaire, de la vie allègre et amère, c’est la destruction du foyer, des cimetières, c’est la mort d’un peuple qui a vécu des siècles aux côté du peuple ukrainien…

Khristia Tchouniak, une paysanne de quarante ans du village de Krassilovka, dans le district de Brovary de la région de Kiev, m’a raconté comment les Allemands exécutèrent à Brovary, le médecin juif Feldman. Ce Feldman, un vieux célibataire qui avait adopté deux enfants de paysans, était l’objet d’une véritable adoration de la part de la population. Une foule de paysannes en pleurs, suppliantes, allèrent trouver le commandant allemand pour lui demander de laisser la vie sauve à Feldman. Le commandant fut contraint de céder aux prières des femmes. C’était à l’automne 1941. Feldman continua à vivre à Brovary et à soigner les paysans. Il a été exécuté cette année au printemps. En racontant comment le vieil homme avait lui-même creusé sa tombe (il était en effet tout seul pour mourir, car au printemps 1943 il n’y avait déjà plus de Juifs vivants), Khristia Tchouniak retenait ses sanglots et elle finit par éclater en pleurs.»

Samuel Beckett

Portrait de Samuel Beckett . Graffiti sur un mur a Portobello road, Londres .

A un de ses amis poète qui lui demandait des nouvelles, Samuel Beckett répondait: «Ça va, ça va… sans que je sache vraiment où.»

Homère

Portrait d’Homère du «type d’Épiménide», d’après une copie romaine d’un original grec du V ème siècle av. J.-C. Munich, Glyptothèque.

L’Iliade, chant 6.

«La génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre, et la forêt germe et en produit de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C’est ainsi que la génération des hommes naît et s’éteint.»

Shelby Foote (1916-2005)

Shelby Foote 

“Shelby FOOTE est à la fois l’un des génies de la littérature américaine et l’un des moins connus. Son oeuvre, enracinée dans le Sud, constitue un univers souvent proche de l’univers faulknérien. Ses chefs-d’oeuvre romanesques (Tourbillon, Shiloh, L’amour en saison sèche, Septembre en noir et blanc), ses nouvelles (L’enfant de la fièvre), sa monumentale histoire de la Guerre Civile américaine en 3 tomes, en font une figure majeure du XXème siècle sudiste. Il est mort le 27 juin 2005.” Léon-Marc Lévy, Le Club de la Cause Littéraire.

Il a consacré sa vie à «dire le Sud», à tenter d’y trouver la vérité : «Pour la trouver, il faut parler, se souvenir. Il faut que tout soit révélé, coûte que coûte», y compris ses fautes, ses crises, bref son humanité.

Samuel Beckett (1906-1989) – Nancy Cunard (1896-1965)

Samuel Beckett

Paris, juin 1930. Samuel Beckett loge rue d’Ulm et est lecteur d’anglais à l’École Normale Supérieure depuis novembre 1928. Il quittera ce poste à la rentrée d’octobre. Il a une bourse de troisième cycle pour rédiger une thèse sur Pierre Jean Jouve

Il apprend le jour même de la date limite fixée pour le dépôt des textes, qu’un concours pour le meilleur poème de moins de cent vers ayant pour sujet le temps, a été proposé par Richard Aldington et Nancy Cunard qui dirigent à Paris les éditions en langue anglaise Hours Press. En quelques heures, il écrit Whoroscope, poème de quatre-vingt-dix-huit vers sur la vie de Descartes, telle qu’elle fut décrite en 1691 par Adrien Baillet. Il achève ce poème en pleine nuit, va le glisser dans la boîte à lettres de la boutique de Nancy Cunard (15, rue Guénégaud) avant l’aube. Il remporte le concours. Whoroscope sera publié en septembre 1930 sous forme de plaquette , tirée à 300 exemplaires. C’est la première publication séparée d’une œuvre de Samuel Beckett.  Nancy Cunard fera tout pour l’aider et Aldington le conseille et incite son ami Charles Prentice, directeur des éditions Chatto et Windus, à lui commander un livre sur Proust, publié en 1931.

Peste soit de l’horoscope (Samuel Beckett) Extrait

Qu’est-ce là?
Un oeuf?
Foi de frères Boot, il pue le frais.
Qu’on donne cela à Gillot.

Salutations à Galilée
et ses tierces consécutives!
Ce vieux copernicien abject, cet adepte du fil à plomb, ce fils d’un mercanti!
Nous sommes en mouvement, disait-il, en avant toute, Porca Madonna!
comme le dirait un quartier-maître ou, bouffi et ventripotent, un Prétendant au trône.
Ce n’est point là vaguer, mais divaguer.

Qu’est-ce là?
Une menue friture verdissante et couverte de moisissures?
Deux ovaires battus avec du jambon de charme?
Combien de temps les a t-elle couvés l’emplumée?
Trois jours et quatre nuits?
Qu’on donne cela à Gillot.
Faulhaber, Beckman et Pierre le Rouge,
approchez maintenant en votre avalanche
nébuleuse, ou portés par le rougeoyant parhélie d’une comète cirstalline de Gassendi
et je résoudrai pour vous vos devinettes mathématiques élémentaires
ou, sous la courtepointe à la mi-temps du jour, je polirai une lentille.

Dire que Pierre le Brutal était mon propre frère
et que nul syllogisme ne lui est dû
comme si en lui Père avait survécu.
Holà! Qu’on me passe la menue monnaie
gagnée à la suave sueur de mes humeurs ardentes!
Quelle belle époque celle où je demeurais assis dans mon poêle expulsant les Jésuites par ma tabatière.

Qui est-ce? Hals?
Qu’il attende.

Ma mie, mon adorable bigleuse!
Au jeu, c’était moi qui me cachais, moi qui me cherchais.
Et ma Francine, précieuse éclosion d’un foetus ancillaire!
Quelle desquamation!
Son délicat épiderme, écorché, gris, et ses amygdales écarlates!
Mon unique enfant
atteinte par une fièvre qui s’attaque au sang trouble et stagnant-
le sang! (…)

(Traduit par Edith Fournier)

Whoroscope

What’s that?
An egg?
By the brother Boot it stinks fresh.
Give it to Gillot

Galileo how are you
and his consecutive thirds!
The vile old Copernican lead-swinging son of a sutler!
We’re moving he said we’re off – Porca Madonna!
the way a boatswain would be, or a sack-of-potatoey
charging Pretender
That’s not moving, that’s moving.

What’s that?
A little green fry or a mushroomy one?
Two lashed ovaries with prosciutto?
How long did she womb it, the feathery one?
Three days and four nights?
Give it to Gillot

Faulhaber, Beeckmann and Peter the Red,
come now in the cloudy avalanche or Gassendi’s
sun-red crystally cloud
and I’ll pebble you all your hen-and-a-half ones
or I’ll pebble a lens under the quilt in the midst of day
To think he was my own brother, Peter the Bruiser,
and not a syllogism out of him
no more than if Pa were still in it.

Hey! Pass over those coppers
sweet milled sweat of my burning liver!
Them were the days I sat in the hot-cupboard
throwing Jesus out of the skylight.

Who’s that? Hals?
Let him wait.

My squinty doaty!
I hid and you sook.
And Francine my precious fruit of a
house-and-parlour foetus!
What an exfoliation!
Her little grey flayed epidermis and scarlet tonsils!
My one child
Scourged by a fever to stagnant murky blood-
Blood! (…)

 

John Cornford 2

John Cornford 1934.

L’évocation du poète anglais John Cornford me renvoie à la petite collection Maspéro, éditée par les Éditions Maspero entre 1967 et 1982, date de vente de la maison d’édition. Cette collection fut essentielle dans notre formation après 1968. J’en possède une vingtaine de titres. Leur couverture pastel les rend immédiatement identifiables. Je tiens particulièrement aux deux tomes du Romancero de la résistance espagnole. Ce sont deux recueils en édition bilingue, publiés par Dario Puccini en Italie en 1960 et en 1967 en France. On y trouve, entre autres, un poème de John Cornford.

To Margot Heinemann (John Cornford)

Heart of the heartless world,
Dear heart, the thought of you
Is the pain at my side,
The shadow that chills my view.

The wind rises in the evening,
Reminds that autumn’s near.
I am afraid to lose you,
I am afraid of my fear.

On the last mile to Huesca,
The last fence for our pride,
Think so kindly, dear, that I
Sense you at my side.

And if bad luck should lay my strength
Into the shallow grave,
Remember all the good you can;
Don’t forget my love.

A Margot Heinemann

Coeur du monde sans coeur,
cher coeur, la pensée de toi
est l’épine à mon flanc,
l’ombre qui glace ma vue.

Le vent se lève dans le soir,
rappelant l’automne proche.
J’ai peur de te perdre,
j’ai peur de ma peur.

Au dernier mile avant Huesca,
dernière barrière à notre orgueil,
songe, mon amour, avec tant de douceur
que je te sente auprès de moi.

Et si la malchance couchait ma force
en la tombe peu profonde,
rappelle-toi tout le bien possible;
n’oublie pas mon amour.

(Traduit par Michèle Mangin)

A Margot Heinemann

Alma del mundo desalmado,
alma mía, tu recuerdo
es el dolor que siento en mi costado,
la sombra que ensombrece cuanto veo.

Al atardecer se alza el viento
a recordarnos que el otoño viene,
yo, yo tengo miedo a perderte,
y tengo miedo a mi miedo.

Camino de Huesca, en el último tramo,
última barrera para nuestro honor,
tan tiernamente pienso en ti, mi amor,
como si tú estuvieras a mi lado.

Y si la suerte acaba con mi vida
dentro de una fosa mal cavada,
acuérdate de toda nuestra dicha;
no olvides que yo te amaba.

(Traduction de José Agustín Goytisolo)

La traduction espagnole me semble meilleure que la française.

L’historien Eric Hobsbawm (1917-2012) écrit que Margot Heinemann (1913-1992) fut la personne qui eut le plus d’influence sur lui.

La municipalité de Lopera, dans la province de Jaén en Andalousie, a inauguré en 1999 un Jardín de los poetas ingleses où se trouve un monument en hommage à Ralph Fox, John Cornford et aux brigadistes morts lors de la bataille de décembre 1936.

Lopera (Jaén) Jardín de los Poetas Ingleses Monumento dedicado a los brigadistas (Jacobo Gálvez) 1999