Franz Kafka – Max Brod

Cette lettre de Kafka à Max Brod de juin 1921 a suscité le commentaire de Walter Benjamin, Hannah Arendt et Jacques Derrida entre autres.

Folio Essais n°724. Janvier 2026. Première édition Éditions Galilée. 1996.

Franz Kafka à Max Brod. Juin 1921. Journaux et lettres 1914-1924. Oeuvres complètes IV. bibliothèque de la Pléiade. NRF. Textes traduits par Laure Bernardi, Jean-Pierre Lefebvre et Jean-Claude Rambach. Avril 2022.

” … Il y a un certain temps j’ai lu Littérature de Kraus, tu connais sans doute ? D’après mon impression de l’époque, qui s’est naturellement déjà bien affaiblie depuis, ça m’a semblé toucher extraordinairement juste, toucher au coeur. Il règne vraiment sur ce petit monde de la littérature germano-juive, ou plutôt c’est le principe qu’il représente, auquel il s’est soumis de façon si admirable qu’il en vient à se confondre avec ce principe et entraîne les autres dans cette confusion. Je crois assez bien distinguer ce qui dans ce livre n’est que de l’esprit, somptueux il est vrai, puis l’aspect pitoyablement lamentable, et pour finir ce qui est vérité, du moins autant que ma main est vérité quand elle écrit, avec une dimension corporelle aussi nette et angoissante. Cet esprit c’est principalement le mauscheln, personne ne mauschelt comme Kraus, bien que personne dans ce monde germano-juif ne sache faire autre chose que mauscheln, ce mauscheln pris dans son acception la plus large, la seule où il faille le comprendre, à savoir l’appropriation bruyante ou silencieuse voire torturée d’un bien appartenant à autrui, d’un bien que l’on n’a pas acquis mais volé dans un geste (relativement) furtif, et qui reste le bien d’autrui, même si on ne peut établir qu’il y ait la moindre faute de langue, car en l’espèce tout peut être établi en une heure de remords par l’appel de la conscience le plus ténu qui soit. Je ne m’en prends pas là au mauscheln, le mauscheln en soi est même beau, c’est une combinaison organique d’allemand de papier et de langage gestuel (quelle plasticité : Worauf herauf hat er Talent ? Ou ce Glauben Sie ! Avec son bras tendu à s’en décrocher et son menton pointé vers le haut ; ou ce : ” er schreibt. Über wem ? “ qui fait s’entrechoquer les genoux), et le produit d’un sens délicat de la langue qui a perçu qu’il n’y a de vraiment vivant dans l’allemand que les dialectes et rien d’autre à part eux que le haut allemand le plus personnel, tandis que le reste de la classe moyenne de la langue, n’est que cendre que seules des mains de Juifs débordants de vitalité peuvent en s’y roulant et en la bouleversant ramener à un semblant de vie. C’est un fait, plaisant ou terrible, comme on veut ; mais pourquoi donc les Juifs sont-ils si irrésistiblement attirés là ? La littérature allemande a eu une vie avant l’émancipation des Juifs, et dans une grande splendeur, et surtout à ma connaissance elle n’a en moyenne jamais été moins diverse qu’aujourd’hui, peut-être même a-t-elle perdu aujourd’hui de sa diversité. Et que ces deux états de fait soient liés au judaïsme en tant que tel, ou plus précisément au rapport des jeunes Juifs à leur judéité, à cette situation intérieure terrible de cette dernière génération, ça, Kraus l’a perçu de façon toute particulière ou, plus exactement, c’est devenu visible rapporté à lui. Il est un peu comme le grand-père de son opérette, dont il ne se distingue qu’en ce qu’il ne se contente pas de diremais fait aussi des poèmes ennuyeux (plus ou moins à bon droit du reste, ce même droit en vertu duquel Schopenhauer vivait plutôt joyeusement dans cette chute infernale dont il ne cessait d’identifier la présence).
Mieux que la psychanalyse, ce qui me plaît là c’est l’idée que ce complexe du père, dont plus d’un nourrit son esprit, ne concerne pas le père innocent mais la judéité du père. Partir, quitter la judéité, le plus souvent avec l’assentiment peu clair du père (c’est cette absence de clarté qui était révoltante) voilà ce que voulaient la plupart de ceux qui ont commencé à écrire en allemand, ils le voulaient, mais restaient encore les pattes arrière accrochées à la judéité de leur père et de leurs pattes avant ne parvenaient pas à trouver de nouveau terrain. Le désespoir qu’ils en ressentaient était leur inspiration.
Une inspiration tout aussi respectable qu’une autre, mais qui à y regarder de plus près comporte quelques tristes spécificités. Tout d’abord ce dans quoi se déversait leur désespoir ne pouvait être la littérature allemande, comme ça semblait être la cas. Ils vivaient entre 3 impossibilités (que je n’appelle impossibilités linguistiques qu’au hasard ; c’est la façon la plus simple de les appeler, mais on pourrait aussi les appeler tout autrement) : l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire autrement ; on pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité, l’impossibilité d’écrire (le désespoir n’étant pas susceptible d’être apaisé par l’écriture, mais étant un ennemi de la vie et de l’écriture, l’écriture n’étant ici qu’une disposition provisoire, comme pour quelqu’un qui rédige son testament juste avant de se pendre, une disposition provisoire qui cela dit peut très bien durer toute une vie) c’était donc une littérature impossible de tous côtés, une littérature de Tsiganes ayant volé l’enfant allemand dans son berceau et l’ayant préparé à la va-vite d’une manière ou d’une autre, parce qu’il faut bien quelqu’un pour danser sur le fil. (Mais ce n’était même pas l’enfant allemand, ce n’était rien, on disait juste qu’il y avait quelqu’un qui dansait.)

Notes

Mauscheln : ce verbe dérivé du nom de Moïse (Mosche) est employé par les locuteurs allemands pour désigner la langue que se parlent entre eux les Juifs soucieux de pas être entendus, dès lors qu’ils sont toujours censés concocter quelque projet ou négoce suspect d’irrégularité. ” Mauscheln ” ne signifie pas en première instance ” user de la langue yiddish “, bien que ce sens puisse y être associé selon les circonstances. Kafka fait de Karl Kraus, grand défenseur de la langue allemande dans ce qu’elle a de plus subtil et de plus précis, le meilleur locuteur de cet idiome quasi théâtral, jouant des subtilités les plus fines de l’allemand, et l’associant à une gestuelle des mains et des doigts d’origine orientale, jugée caractéristique des dialogues entre locuteurs juifs.

Worauf herauf hat er Talent ? = En quoi a-t-il du talent ?

Glauben Sie ! = Croyez-vous, vous !

er schreibt. Über wem ? ” = Sur qui écrit-il ?

Franz Kafka – Max Brod

Franz Kafka. 1923.

Le 23 octobre 1902, Franz Kafka et Max Brod se rencontrèrent pour la première fois. Brod donnait une conférence sur “le destin et l’avenir de la philosophie de Schopenhauer” à la section littéraire de la Lese-und Redehalle der deutschen Studenten in Prag, l’association d’étudiants germanophones d’inspiration libérale. Après la conférence, Kafka raccompagna Max Brod chez lui et tous deux passèrent la soirée à parler de philosophie et de littérature. Ce fut le début d’une longue amitié.

Leur correspondance commence en 1904. Le 20 mai 1924, Kafka écrit sa dernière lettre. Elle est pour Max Brod . Kafka meurt le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne.

Elias Canetti dans son essai L’autre procès. Lettres de Kafka à Felice. (Gallimard, 1972) appelle cette lettre la “lettre de la taupe”

Lettre à Max Brod. [Prague, ] 28 août [1904)

Il est très facile d’être gai au début de l’été. On a le coeur vif, une démarche passable et assez de goût pour l’avenir. On s’attend à des choses orientales bizarres, ce que l’on nie d’autre part avec une courbette comique et des propos balancés dont le jeu animé vous rend tout aise et tremblant. Assis au milieu du lit en désordre, on regarde la pendule. Elle marque une heure tardive de la matinée. Mais nous, nous nous peignons la soirée avec des teintes convenablement estompées et des perspectives élargies. Et comme notre ombre s’allonge et prend un air si joliment vespéral, nous nous frottons les mains de plaisir jusqu’à les faire rougir. Nous nous parons avec l’espoir secret que la parure se changera en nature. Et quand, au printemps, on nous questionne sur nos projets, nous adoptons en guise de réponse un geste large de la main, qui tombe au bout d’un moment, comme s’il était ridiculement inutile de conjurer des choses sûres.
Si nous devions être entièrement déçus, ce serait évidemment affligeant pour nous, mais d’un autre côté, ce serait la preuve que notre prière quotidienne est entendue, dans laquelle nous demandons en grâce que la logique de notre vie nous soit conservée conformément à ses dehors.
Mais nous ne serons pas déçus; cette saison, qui n’a qu’un commencement, et pas de fin, nous plonge dans un état si étranger et si naturel qu’il pourrait nous assassiner.
Nous sommes littéralement portés par un air qui souffle où il veut, et rien ne nous empêche de plaisanter un peu quand, en plein courant d’air, nous nous prenons le front ou tâchons de nous calmer par des paroles prononcées, les bouts de nos doigts minces pressés contre nos genoux. Tandis que d’ordinaire nous sommes relativement assez polis pour ne pas chercher à nous éclairer sur nous, il nous arrive maintenant de rechercher la clarté avec une certaine faiblesse, un peu comme on fait semblant de se donner beaucoup de mal pour attraper des petits enfants qui trottinent lentement devant nous. Nous nous frayons notre chemin comme une taupe, et nous sortons des galeries effondrées que nous avions creusées dans le sable le poil tout noirci et velouté, tendant nos pauvre petites pattes rouges en l’air pour implorer une douce pitié.
Pendant une promenade, mon chien a surpris une taupe qui voulait traverser la route. Sans cesse il sautait sur elle et la relâchait aussitôt, car il est encore jeune et craintif. D’abord, cela m’a amusé, je trouvais surtout agréable l’agitation de la taupe, qui, désespérément et en vain, cherchait un trou dans le sol dur de la route. Mais comme le chien abattait de nouveau sa patte sur elle, elle s’est mise à crier. Ks, kss, a-t-elle fait. Et alors il m’a semblé…Non, il ne m’a rien semblé du tout. Ce n’était qu’une illusion, parce que ce jour-là ma tête tombait si lourdement que, je le constatai le soir avec surprise, mon menton s’était enfoncé dans ma poitrine. Mais le lendemain je redressai bravement la tête. Le lendemain, une jeune fille mit une robe blanche, puis tomba amoureuse de moi. Elle en fut très malheureuse et je n’ai pas réussi à la consoler, il est vrai que c’est une chose difficile. Le lendemain, comme j’ouvrais les yeux après une courte sieste, peu sûr encore de mon existence, j’entendis ma mère me demander du balcon sur un ton naturel: «Que faites-vous»? Une femme répondit du jardin: «Je goûte sur l’herbe.» Alors je m’étonnai de la fermeté avec laquelle les gens savent porter la vie. Une autre fois, je pris un plaisir douloureusement impatient à l’agitation d’une journée pleine de nuages. Ensuite une semaine fut chassée par le vent, ou deux, ou plus. Puis je tombai amoureux d’une femme. Puis on a dansé à l’auberge et je n’y suis pas allé. Puis je fus nostalgique et très bête, si bien que je trébuchai sur les chemins de terre, qui ici sont très escarpés. Ensuite j’ai lu dans le Journal de Byron ce passage (que je transcris approximativement parce que le livre est déjà dans ma valise): «Depuis une semaine je n’ai pas quitté ma maison. Depuis trois jours, je boxe trois heures par jour avec un maître d’escrime, dans la bibliothèque, toutes fenêtres ouvertes, pour m’apaiser l’esprit.» Et puis, et puis l’été a pris fin, et je trouve qu’il fait frais, qu’il est temps de répondre aux lettres de vacances, que ma plume a quelque peu glissé et que pour cette raison je pourrais bien la poser.

Ton Franz K.

Traduction de Marthe Robert. Kafka, Oeuvres complètes. III. Bibliothèque de la Pléiade. NRF. Gallimard. 1984.

Max Brod.