Margarethe von Trotta – Friedrich Hölderlin

Nous avons vu sur Arte le film de 1981 de Margarethe von Trotta Les années de plomb avec Jutta Lampe, Rüdiger Vogler, Barbara Sukowa, Luc Bondy.
Dans l’Allemagne des années 1960, la réalisatrice nous montre deux sœurs issues d’une famille de pasteurs protestants. L’une s’est engagée dans le journalisme et l’action féministe, l’autre dans la lutte armée. Margarethe von Trotta dresse le bilan d’une génération qui a basculé dans le terrorisme d’extrême-gauche. Quand la reconstruction allemande a voulu oublier le nazisme, certains enfants des “années de plomb” ont été attirés par la violence. L’histoire s’inspire de la vie de Christiane et Gudrun Ensslin (1940-1977), cofondatrice avec Andreas Baader (1943-1977) de la Fraction armée rouge. 

L’expression « années de plomb », utilisée pour cette période historique en Allemagne et en Italie a attiré mon attention.


Elle provient d’un poème d’Hölderlin : La promenade à la campagne (Der Gang aufs Land) . Ce poème évoque la couleur grise d’un ciel couvert. Cette élégie inachevée a été écrite à Stuttgart chez son ami Landauer à l’automne 1800.
Vers 5-6 : «  Trüb ists heut, es schlummern die Gäng und die Gassen und fast will / Mir es scheinen, es sei, als in der bleiernen Zeit. ».
Traduction littérale :
« C’est couvert aujourd’hui, somnolent les allées et les ruelles, et presque 
Me semblerait-il que c’est ainsi que dans l’âge de plomb. »

Il faut bien sûr lire la traduction de Philippe Jaccottet dans la Pléiade ou dans la collection Poésie/Gallimard.

La promenade à la campagne (Hölderlin)

À Landauer

Viens dans l’Ouvert, ami ! bien qu’aujourd’hui peu de lumière
Scintille encore, et que le ciel nous soit prison.
Les cimes des forêts à notre gré ni les montagnes
N’ont pu s’épanouir, et l’air reste sans voix.
Il fait sombre, allées et ruelles dorment, et pour un peu
Je nous croirais à l’âge du plomb revenus.
Pourtant un voeu s’exauce, la juste foi n’est point troublée
Par un moment: ce jour soit voué à la joie !
Car ce n’est maigre aubaine que nous arrachons au ciel,
Comme ces dons aux enfants longtemps refusés.
Que seulement, de tels propos, de nos pas, de nos peines,
Le gain soit digne, et sans mensonge l’agrément !
C’est pourquoi je garde l’espoir, quand nous aurons risqué
Le pas rêvé, et d’abord délié nos langues
Et trouvé la parole, et notre coeur épanoui,
Quand du front ivre une autre raison jaillira,
Que notre floraison hâte la floraison du ciel,
Qu’ouverte soit au regard ouvert la lumière.

Car ce n’est pas affaire de puissance mais de vie,
Notre désir : joie et convenance à la fois.
Des favorables hirondelles, néanmoins, toujours
L’une ou l’autre prévient l’été dans les campagnes.
Aussi, pour consacrer d’un juste dire la hauteur
Où l’avisé bâtit une auberge à ses hôtes,
Afin que le plus beau les comble : cette riche vue,
Qu’au gré du coeur, tout ouverts et selon l’esprit,
Danse, festin, chants et joie de Stuttgart soient couronnés,
Nous gravirons, pleins d’un tel désir, la colline.
Que la lumière de mai, la bienveillante, là-haut dise
Propos meilleurs, par qui les écoute éclairés,
Ou que, s’il plaît à d’autres, selon le rite très ancien,
(C’est que les dieux plus d’une fois nous ont souri !)
Le charpentier prononce au faîte du toit la sentence,
Pour nous, chacun aura, de son mieux, fait sa part.

Mais le lieu est très beau, quand la vallée s’épanouit
Aux fêtes du printemps, quand au long du Neckar
Des saules verdissants, la forêt, la foule des arbres
Aux fleurs blanches flottent dans le berceau de l’air
Et qu’embrumée du haut en bas des collines la vigne
Gonfle et tiédit sous les parfums ensoleillés.

Traduction Philippe Jaccottet. Odes, Élégies, Hymnes. 1993. Poésie / Gallimard n°272. NRF.
Oeuvres. NRF. Pléiade, 1967.

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