Théodore Fraenkel 1896 – 1964

Lu Fraenkel, un éclair dans la nuit de Gérard Guégan. (Éditions de l’Olivier, 2021).

Qui dira la souffrance d’Aragon? (Stock 2015.) Tout a une fin, Drieu (Gallimard, 2016) Hemingway, Hammett, dernière (Gallimard. 2017) ne m’avaient pas totalement convaincu. Dans ma bibliothèque m’attend toujours Fontenoy ne reviendra pas (Stock 2011, réédition en Folio n° 5537, 2013. Prix Renaudot de l’essai.)

Le dernier livre de Gérard Guégan m’a beaucoup intéressé. Il s’agit de la biographie d’un personnage fascinant et méconnu: Théodore Fraenkel. L’auteur a mené une enquête sérieuse et interrogé les derniers témoins. Théodore Fraenkel apparaît souvent dans les histoires du dadaïsme et du surréalisme. Ses amis étaient André Breton, Jacques Vaché, Louis Aragon, Philippe Soupault, Tristan Tzara, Robert Desnos.

Il a toujours vécu dangereusement sans renoncer à son amour pour la liberté.

Ses parents, mencheviks juifs russes d’Odessa, émigrent à Paris en 1890. Il obtient la nationalité française en 1904. Théodore Fraenkel a fait ses études au Lycée Chaptal à Paris avec André Breton. Un bon tiers de leur classe de philosophie est morte à la guerre ou en est revenu mutilé. Après le baccalauréat, Fraenkel entre en classe préparatoire au PCN (Physique, Chimie et Sciences naturelles), puis à la Faculté de médecine. Étienne Boltanski (le père de Christian), René Hilsum (socialiste, puis communiste, libraire, éditeur Au Sans Pareil), Gusnberg et André Breton le suivent. Au printemps 1915, il est mobilisé comme son ami avec un an d’avance. Ils sont nommés infirmiers et dirigés vers les hôpitaux de la côte atlantique. Théodore Fraenkel, infirmier, rencontre alors à Nantes Jacques Vaché qui a été blessé au front. Il est ensuite envoyé à Odessa en Russie en juillet 1917 avec une mission militaire chirurgicale. Il voit de près la Révolution. Après l’armistice, Fraenkel et Aragon se retrouvent à Sarrebruck, ville allemande occupée par l’armée française.
Il est démobilisé en septembre 1919 (croix de guerre avec palmes) . Il termine ses études de médecine et est nommé externe des hôpitaux.
En janvier 1920, il est parmi les premiers dadaïstes et participe ensuite au mouvement surréaliste. Dans le numéro 3 de La Révolution surréaliste (15 avril 1925), on trouve la Lettre aux Médecins-Chefs des Asiles de Fous, rédigée par Antonin Artaud, Robert Desnos et Théodore Fraenkel.
En 1934, il rompt avec Breton. «Breton déteste les deux choses qu’adorait Théodore: la musique et l’ironie.» (page 21)
En août 1936, il va en Espagne et participe au débarquement républicain dans les Îles Baléares.
Pendant la seconde Guerre mondiale, il se cache, puis traverse à pied les Pyrénées. En 1943, il fait partie des Forces de la France libre à Alger, puis rejoint le service de santé de l’escadrille Normandie-Niémen en URSS. Il termine la guerre avec le grade de lieutenant-colonel.
Robert Desnos, son ami intime, qui l’avait désigné comme légataire universel meurt du typhus le 8 juin 1945 au camp de Theresienstadt (Tchécoslovaquie).
Après la guerre, Théodore Fraenkel reprend son activité de médecin à Paris. Il dirige le laboratoire d’analyses de l’hôpital Lariboisière et reçoit ses malades dans son cabinet de l’avenue Junot.
Il est l’un des signataires du Manifeste des 121 sur le droit d’insoumission dans la guerre d’Algérie, publié le 6 septembre 1960.

Le 28 novembre 1922, il a épousé Bianca Maklès, l’aînée des soeurs Maklès, d’une famille juive roumaine. Sylvia, l’actrice de cinéma, épouse Georges Bataille en premières noces en 1928, puis Jacques Lacan en 1934 ; Rose épouse le peintre André Masson et Simone l’écrivain Jean Piel, directeur de la revue Critique en 1930. Bianca Fraenkel, comédienne au théâtre de l’Atelier sous le pseudonyme de Lucienne Morand, trouve la mort en tombant d’une falaise à Carqueiranne (Var) le 24 octobre 1931.
En 1933, Fraenkel se remarie avec Marguerite Luchaire, Ghita, sœur du journaliste et patron de presse Jean Luchaire, fusillé pour collaboration le 22 février 1946 au fort de Châtillon.
Sa troisième compagne sera la psychanalyste Marianne Strauss, d’origine allemande.

Gravement hypertendu, il néglige de se soigner et meurt d’une hémorragie cérébrale. Il est enterré sans témoin dans la fosse commune du cimetière de Thiais (Val-de-Marne), selon ses vœux: «Pas d’obsèques, pas de cérémonie, pas d’oraison et pas de tombe. Je ne veux personne. Et j’exige la fosse commune. Point final.»
Philippe Soupault souligne l’apport de Fraenkel au surréalisme: «C’était un personnage énigmatique, sympathique, séduisant, mais qui avait une attitude devant la vie très différente de celle de Breton. Il était ironique, agressif, mais surtout il avait une admiration profonde pour Alfred Jarry et je dois dire que l’influence de Fraenkel a été considérable parce qu’il a apporté au surréalisme et à Dada le côté, si vous voulez, ubuesque et je crois qu’on retrouve dans tout le mouvement dada une influence de Jarry et cette influence est due à Fraenkel.»

https://www.youtube.com/watch?fbclid=IwAR1B4utPlUqTyU57hoek9ZcM5Vvx3Ge0imarcR9C4j3D9kZve18m8ZEnLd0&v=29YM3gRv6dg&feature=youtu.be

Portrait de Tristan Tzara (Théodore Fraenkel).

«Je n’oserai jamais écrire ma propre histoire.» (Théodore Fraenkel, Carnets, janvier 1918.)

… ” A mon plus ancien,
A mon grand ami T. Fraenkel,
Souvenir de Nantes et d’ailleurs… “
André Breton (Dédicace de Mont-de-Piété 1913-1919 ).

… ” Il était de ceux dont on dit: «Il ira loin» – Son profil slave et sa parole imprégnée du charme de même marque étaient bien connus dans les milieux de la Pensée Libre… ›
Jacques Vaché (Le sanglant symbole, nouvelle signée Jean-Michel Strogoff, publiée dans La Révolution surréaliste n° 2, le 15 janvier 1925.

Épitaphe de Théodore Fraenkel (Philippe Soupault)

Il faisait un temps magnifique quand tu es mort
Le cimetière était si joli
que personne ne pouvait être triste
On s’aperçoit depuis quelque temps que tu n’es plus là
Je n’entends pas tes ricanements
Tu te tais
ou tu hausses les épaules

tu ne voudras jamais connaître le paradis

Tu ne sais plus où aller
Mais tu t’en moques

Littérature n°14. Juin 1920.

Lettre aux Médecins-Chefs des Asiles de Fous

Messieurs,
Les lois, la coutume vous concèdent le droit de mesurer l’esprit. Cette juridiction souveraine, redoutable, c’est avec votre entendement que vous l’exercez. Laissez-nous rire. La crédulité des peuples civilisés, des savants, des gouvernants pare la psychiatrie d’on ne sait quelles lumières surnaturelles. Le procès de votre profession est jugé d’avance. Nous n’entendons pas discuter ici la valeur de votre science, ni l’existence douteuse des maladies mentales. Mais pour cent pathogénies prétentieuses où se déchaîne la confusion de la matière et de l’esprit, pour cent classifications dont les plus vagues sont encore les seules utilisables, combine de tentatives nobles pour approcher le monde cérébral où vivent tant de vos prisonniers ? Combien êtes-vous, par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu’une salade de mots ?
Nous ne nous étonnons pas de vous trouver inférieurs à une tache pour laquelle il n’y a que peu de prédestinés. Mais nous nous élevons contre le droit attribué a des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit.
Et quelle incarcération ! On sait, — on ne sait pas assez — que les asiles loin d’être des asiles, sont d’effroyables geôles, où les détenus fournissent une main-d’œuvre gratuite et commode, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L’asile d’aliénés, sous le couvert de la science et de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.
Nous ne soulèverons pas ici la question des internements arbitraires, pour vous éviter la peine de dénégations faciles. Nous affirmons qu’un grand nombre de vos pensionnaires, parfaitement fous suivant la définition officielle, sont, eux aussi, arbitrairement internés. Nous n’admettons pas qu’on entrave le libre développement d’un délire, aussi légitime, aussi logique que toute autre succession d’idées ou d’actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu’inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l’homme, nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité, puisqu’aussi bien il n’est pas au pouvoir des lois d’enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.
Sans insister sur le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous, dans la mesure où nous sommes aptes à les apprécier, nous affirmons la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent.
Puissiez-vous vous en souvenir demain matin à l’heure de la visite, quand vous tenterez sans lexique de converser avec ces hommes sur lesquels, reconnaissez-le, vous n’avez d’avantage que celui de la force.

La Révolution Surréaliste, n˚ 3 — Première année, Paris, 15 avril 1925.

«A Th. Fraenkel
L’ami de tous les jours
et le témoin et l’acteur
d’années de tempêtes
de tourbillons et de
nuit… »
Son affectueux
Robert Desnos (Dédicace de Corps et Biens. 1930)

“… Je ne peux pas vous expliquer Théodore Fraenkel, il faudrait des pages
et des pages de journal, et toute la vie… “
Louis Aragon (A qui le tour ? Lettres Françaises, n°1014. 30/01/1964).

(Merci à Ph. C. pour le lien qui m’a permis d’ écouter Philippe Soupault)

Louis Aragon. Théodore Fraenkel.

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