António Lobo Antunes II 1942 – 2026

António Lobo Antunes, à Lisbonne, chez lui, dans son salon-bibliothèque, en juillet 2020. (Marc Roussel)

Le grand écrivain portugais, décédé le jeudi 5 mars 2026, était francophile. Son père, neuropathologiste de grande renommée, était d’origine brésilienne et allemande. Il faisait lire à ses six fils les livres de grands écrivains français avec dictionnaire et stylo à la main, pour noter les mots inconnus. Le père avait une passion pour Flaubert et exigeait le dimanche un résumé du chapitre de Madame Bovary lu pendant la semaine. La mère tenait Le Voyage au bout de la nuit, de Céline, pour le plus grand roman jamais écrit. Lobo Antunes parlait très bien le français.

Il aimait la littérature française, et particulièrement la poésie. ” J’aime tellement Apollinaire ! On dit que la France n’a pas de poésie – ce n’est pas vrai. Victor Hugo est un immense poète. Et j’aime beaucoup Apollinaire. ” (La Règle du Jeu. Entretien-fleuve inédit avec António Lobo Antunes. 2020)

Guillaume Apollinaire en 1905. (E.-M. Poullain).

Deux poèmes qu’il cite :

Il pleut (Guillaume Apollinaire)

Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
C’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
Écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
Écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas.

Calligrammes, 1918.

Si je meurs (Jacques Audiberti)

Si je meurs, qu’aille ma veuve
à Javel près de Citron.
Dans un bistrot elle y trouve,
à l’enseigne du Beau Brun,
Trois musicos de fortune
qui lui joueront – mi, ré, mi —
l’air de la petite Tane
qui m’aurait peut-être aimé
puisqu’elle n’offrait qu’une ombre
sur le rail des violons.
Mon épouse, ô ma novembre,
sous terre les jours sont lents.

Race des hommes. Gallimard, 1937.

NRF. Poésie / Gallimard n° 31.

António Lobo Antunes I 1942 – 2026

António Lobo Antunes est décédé le 5 mars 2026 à Lisbonne.

Je salue ce géant de la littérature universelle. Sit tibi terra levis.

Son dernier roman : A outra margem do mar (2019). Publié en français sous le titre L’Autre rive de la mer. Traduction : Dominique Nédellec (Cristian Bourgois éditeur), 2024.

Maria Luisa Blanco, Conversation avec António Lobo Antunes. Christian Bourgois éditeur, 2004.

“ En ce qui concerne les livres , c’est ceux qui sont les plus simples en apparence qui s’avèrent être les plus difficiles, comme le Quichotte, par exemple. Cervantes est un des écrivains qui me transportent le plus, qui me laissent toujours bouche bée. Sterne, avec son Tristam Shandy, ce roman extraordinaire, est de ceux-là également.”

“ Les personnages de mes livres me poursuivent, c’est comme si je vivais entouré de fantômes.”

“ Quand j’écris, je dois prendre du valium. ”

“ Je me souviens de l’écrivain Thomas Wolfe : quand il a fait paraître son premier roman, qui était autobiographique, on lui a demandé comment il pouvait présenter ses parents d’une façon aussi brutale. Il a été déconcerté parce qu’il disait qu’à ses yeux c’étaient des gens de valeur, que c’était ce qu’il s’était efforcé de transmettre, et qu’il ne comprenait pas pourquoi les autres l’avaient interprété autrement. Il était réellement déconcerté. C’est un peu la même chose qui se passe pour moi.”

“ Pour moi, la guerre a signifié une très grande souffrance, mais elle m’a beaucoup apporté. ”

“ Vivre, c’est comme écrire, mais sans pouvoir corriger. ”

“ Dans mon roman Le Cul de Judas, je raconte beaucoup de choses de ma vie en Afrique. je parle d’un missionnaire basque qui s’est présenté en disant : “ Je suis basque, et je suis un ami intime de ce salaud de Francisco Franco ” et j’ai reproduit la phrase exactement comme il l’avait dite. Il passait son temps à compiler des proverbes et des poèmes oraux qui étaient d’une beauté extraordinaire, et la police politique l’a tué. il appartenait à un ordre missionnaire, et moi j’ai été impressionné, parce que c’était la première fois que j’entendais un curé dire “ salaud ”. Cet homme était seulement venu pour tenter d’évangéliser les gens de là-bas. ”

“ Je me sens terriblement orphelin… ”

“ Je sens que je ne suis de nulle part… ”

“ …Quand l’inspiration est très abondante, on ne peut pas tout mettre dans un petit récit. et quand on a lu Tchékhov, Cortázar, Katherine Mansfield, qu’est-ce qu’on peut écrire après avoir lu ce qu’ils ont fait ? Ils ont la concision qu’il me manque. ”

“ Écrire c’est une drogue dure. ”

« Écrire, c’est comme une drogue. On commence juste pour le plaisir, et on finit par organiser sa vie autour de son vice, comme les drogués. Telle est la vie que je mène. Même mes souffrances, je les vis comme un dédoublement : l’homme souffre, et l’écrivain se demande comment utiliser cette souffrance dans son travail. »

“ …mais le lyrisme ibérique est très difficile à traduire. il est très dionysiaque. Comment traduire Lorca ? et certains poèmes de Machado ? il y a de très bons poètes en langue espagnole. Quevedo, par exemple, saint Jean de la Croix. Quels grand poètes ! Il nous laissent sans voix. Moi, au fond, j’aimerais écrire des romans qui soient comme leurs poèmes. ”

“ Je continue à aller dans les librairies et à en ressortir chargé de livres parce que j’aime tous les livres, même les mauvais. Je lis tout ce qui est imprimé. C’est une boulimie qui m’a accompagné toute ma vie et qui me tient encore. ”

Os Cus de Judas est une phrase toute faite qui pourrait se traduire par quelque chose comme “ au diable-vauvert ”

“ Le suicide est une présence constante. Je suis conscient qu’il existe en moi une dimension autodestructrice. ”

“ Moi, au fond, je suis un puritain. ”

“ Je me rappelle quels ont été les vainqueurs du Tour de France d’il y a très longtemps…les équipes de foot. Je me dis parfois que j’emmagasine des choses inutiles, mais c’est bon pour écrire parce que c’est avec la mémoire qu’on écrit.”

“ J’envie énormément les poètes. Si j’étais capable d’écrire comme Lorca… Personne n’écrit de romans comme moi, mais je suis un poète raté. J’aime Salinas, Cernuda, j’aime les poètes solaires, lyriques, dionysiaques…Mais surtout Federico García Lorca ; il m’émeut: “Cómo canta la noche, cómo canta…/ qué espesura de anémonas levanta…” Vous croyez qu’on peut mieux écrire ? Je n’ai pas la veine poétique. Pour moi, la vie , c’est ça : “Je t’aime tant que l’air me fait mal, et mon coeur, et mon chapeau… ” C’est si vrai, c’est si fort… Il me semble que Lorca est un poète dont on ne reconnaît pas la valeur. Peut-être parce qu’il est trop connu et que nous, les intellectuels, comme vous le savez, nous sommes plus attirés par des poètes plus nobles, plus hermétiques. Mais il y a chez Lorca une pureté, une force… “Sólo el misterio te hace vivir…” J’aurais dû écrire ça, mais je n’ai aucun talent dans ce domaine. Peut-être que les bons romanciers sont des poètes ratés. Je ne sais pas.”

Tramway de Lisbonne (CFA)

Jorge Luis Borges – Rainer Maria Rilke

J’ai trouvé à Málaga un recueil de textes divers de la poétesse María Victoria Atencia (Málaga, 1931) : El oro de los tigres (Poesía y literatura). e.d.a.libros. Benalmadena (Málaga), 2009. L’un d’entre eux s’intitule L’or des tigres. Elle rapproche le poème de l’écrivain argentin qui porte ce même titre d’un autre de Rainer Maria Rilke, La Panthère.

“Borges nos habla de los tigres o, más exactamente, de su oro en un poema que lleva precisamente ese título: “El oro de los tigres”.

Borges contempla al tigre de Bengala -quizás el más hermoso animal de la Creación- y nos lo muestra mirado hasta el momento del “ocaso amarillo”, dice él, y se delata. Porque es ese amarillo de los tigres lo que a él le importa. El tigre de fuego, de Blake.”

” Borges nous parle des tigres ou, plus exactement, de l’or dans un poème qui porte justement ce titre : ” L’or des tigres “.

Borges contemple le tigre du Bengale – peut-être le plus bel animal de la Création – et nous le montre alors qu’il est regardé depuis l’instant du ” crépuscule jaune “, dit-il, et il se trahit. Car c’est ce jaune des tigres qui lui importe. Celui du tigres de feu de Blake. “

L’or des tigres (Jorge Luis Borges)

Hasta la hora del ocaso amarillo,

cuántas veces habré mirado

Al poderoso tigre de Bengala

ir y venir por el predestinado camino

detrás de los barrotes de hierro,

sin sospechar que eran su cárcel.

Después vendrían otros oros,

El metal amoroso que era Zeus,

El anillo que cada nueve noches

engendra nueve anillos y estos, nueve,

y no hay un fin.

Con los años fueron dejándome

Los otros hermosos colores

y ahora sólo me quedan

la vaga luz, la inextricable sombra

y el oro del principio.

Oh ponientes, oh tigres, oh fulgores

del mito y de la épica,

oh un oro más precioso, tu cabello

que ansían estas manos.

Emecé, 1972.

L’Or des tigres

Jusqu’à l’heure du couchant jaune

que de fois j’aurai regardé

le puissant tigre du Bengale

aller et venir sur le chemin prédestiné

derrière les barres de fer

sans soupçonner qu’elles étaient sa prison.

Plus tard viendraient d’autres tigres,

le tigre de feu de Blake ;

plus tard viendraient d’autres ors,

Zeus qui se fait métal d’amour,

la bague qui toutes les neuf nuits

engendre neuf bagues et celles-ci neuf autres,

et il n’y a pas de fin.

Année après année

je perdis les autres couleurs et leurs beautés,

et maintenant me reste seul,

avec la clarté vague et l’ombre inextricable,

l’or du commencement.

O couchant, o splendeurs du mythe et de l’épique,

o tigres ! Et cet or sans prix,

o tes cheveux sous mes mains désireuses.

East Leasing, 1978.

L’or des tigres. 1976 NRF. Poésie/Gallimard n°411. 2005. Traduction Nestor Ibarra.

Monument à Rainer Maria Rilke (Nicomedes Díaz Piquero). Ronda, jardins de l’hôtel Reina Victoria.

La Panthère (Rainer Maria Rilke)

Son regard du retour éternel des barreaux

s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.

Il ne lui semble voir que barreaux par milliers

et derrière mille barreaux, plus de monde.

La molle marche des pas flexibles et forts

qui tourne dans le cercle le plus exigu

paraît une danse de force autour d’un centre

où dort dans la torpeur un immense vouloir.

Quelquefois seulement le rideau des pupilles

sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,

court à travers le silence tendu des membres –

et dans le coeur s’interrompt d’être.

Paris, 6 novembre 1902. Nouvelles poésies, 1905-1908. Traduction Claude Vigée.

Photo : Estela de Castro. Los animales. Málaga, Centre Pompidou.

Sophia de Mello Breyner

Lisbonne. Miradouro Sophia de Mello Breyner (anciennement Miradouro da Graça). Buste en hommage à Sophia de Mello Breyner. Réplique d’un buste du sculpteur António Duarte de 1950, inaugurée le 2 juillet 2009.

Marie Paule et Raymond Farina ont publié avant-hier sur Facebook un poème de Sophia de Mello Breyner (1919-2004) : Au fond de la mer (Fundo do mar).

https://www.facebook.com/profile.php?id=100008812303816

Cette grande poétesse portugaise est enterrée depuis 2016 dans le Panthéon national à Lisbonne. Je relis ensuite d’autres textes d’elle dans Malgré les ruines et la mort (Éditions de la Différence, 2000. Traduction Joaquim Vidal) et La Poésie du Portugal des origines au XX ème siècle (Éditions Chandeigne, 2021. Traductions de Max de Carvalho et Michel Chandeigne).

J’ai choisi aujourd’hui trois poèmes de Sophia de Mello Breyner dans Malgré les ruines et la mort.

Nâo procures…(Sophia de Mello Breyner)

Nâo procures verdade no que sabes
Nem destino procures nos teus gestos
Tudo quanto acontece é solitário
Fora de saber fora das leis
Dentro de um ritmo cego inumerável
Onde nunca foi dito nenhum nome.

Ne cherche pas…

Ne cherche pas la vérité dans ce que tu sais
Ne cherche pas dans tes gestes le destin
Tous ce qui advient est solitaire
En dehors du savoir en dehors des lois
A l’intérieur d’un rythme aveugle et sans limite
Où aucun nom ne fut jamais prononcé.

Este é o tempo…(Sophia de Mello Breyner)

Este é o tempo
Da selva mais obscura

Até o ar azul se tornou grades
E a luz do sol se tornou impura

Esta é noite
Densa de chacais
Pesada de amargura

Este é o tempo em que os homens renunciam.

Voici le temps…

Voici le temps
De la jungle la plus obscure

Même l’air bleu devint barreaux
Et impure la lumière du soleil

Voici la nuit
Dense de chacals
Lourde d’amertume

Voici le temps où les hommes renoncent.

Oásis (Sophia de Mello Breyner)

Penetraremos no palmar
A água será clara o leite doce
O calor será leve o linho branco e fresco
O silêncio estará nu – o canto
Da flauta será nítido no liso
Da penumbra

Lavaremos nossas mãos de desencontro e poeira

Oasis

Nous pénétrerons dans la palmeraie
L’eau sera claire le lait très doux
La chaleur légère le lin blanc et frais
Le silence sera nu –net le chant
De la flûte dans la sérénité
De la pénombre

Nous laverons nos mains
De la poussière et des vaines rencontres

Malgré les ruines et la mort. Éditions de la Différence, 2000. Traduction Joaquim Vital.

Lisbonne. Miradouro Sophia de Mello Breyner (anciennement Miradouro da Graça).

Nora Mitrani – Alexandre O’Neill

Nora Mitrani.

À la fin de 1949, Nora Mitrani (1921-1961), écrivaine surréaliste et sociologue, visite pendant trois mois le Portugal, où vivait son oncle maternel. À l’invitation du Groupe Surréaliste de Lisbonne, elle fait une conférence au Jardin universitaire des Beaux-Arts le 12 janvier 1950. Celle-ci a été traduite par le poète portugais Alexandre O’Neill (1924-1986) et publiée sous forme de brochure : A Razão Ardente (do Romanticismo ao Surrealismo), Cuadernos Surrealistas, Lisboa, 1950.
Ce texte n’a pas été inclus dans l’anthologie de ses écrits, Rose au coeur violet (Paris, Éditions Terrain Vague, collection Le Désordre, Losfeld, 1988), réunis par Dominique Rabourdin avec une préface de Julien Gracq.
Il n’a été publié pour la première fois en français qu’en 2025 par les éditions le Retrait (La raison ardente Du romantisme au surréalisme).

Nora Mitrani et Alexandre O’Neill eurent une courte relation amoureuse. Mais, le poète portugais, privé de passeport par la Pide, la police politique du régime salazariste, ne pouvait pas sortir du pays. Il ne la revit plus. Il ne put jamais oublier cette brève mais intense rencontre et il lui dédia le poème Un adieu portugais (Um Adeus Português) en 1951. Il publia aussi Six poèmes confiés à la mémoire de Nora Mitrani, inclus dans son recueil Poemas con Endereço (Poèmes avec adresse, 1962). Nora Mitrani deviendra la compagne de Julien Gracq en 1953 et mourra d’un cancer à 39 ans le 22 mars 1961.

Um Adeus Português (Alexandre O’Neill)

Nos teus olhos altamente perigosos
vigora ainda o mais rigoroso amor
a luz de ombros puros e a sombra
de uma angústia já purificada

Não tu não podias ficar presa comigo
à roda em que apodreço
apodrecemos
a esta pata ensanguentada que vacila
quase medita
e avança mugindo pelo túnel
de uma velha dor

Não podias ficar nesta cadeira
onde passo o dia burocrático
o dia-a-dia da miséria
que sobe aos olhos vem às mãos
aos sorrisos
ao amor mal soletrado
à estupidez ao desespero sem boca
ao medo perfilado
à alegria sonâmbula à vírgula maníaca
do modo funcionário de viver

Não podias ficar nesta cama comigo
em trânsito mortal até ao dia sórdido
canino
policial
até ao dia que não vem da promessa
puríssima da madrugada
mas da miséria de uma noite gerada
por um dia igual

Não podias ficar presa comigo
à pequena dor que cada um de nós
traz docemente pela mão
a esta pequena dor à portuguesa
tão mansa quase vegetal

Não tu não mereces esta cidade não mereces
esta roda de náusea em que giramos
até à idiotia
esta pequena morte
e o seu minucioso e porco ritual
esta nossa razão absurda de ser

Não tu és da cidade aventureira
da cidade onde o amor encontra as suas ruas
e o cemitério ardente
da sua morte
tu és da cidade onde vives por um fio
de puro acaso
onde morres ou vives não de asfixia
mas às mãos de uma aventura de um comércio puro
sem a moeda falsa do bem e do mal

*

Nesta curva tão terna e lancinante
que vai ser que já é o teu desaparecimento
digo-te adeus
e como um adolescente
tropeço de ternura
por ti

Publié dans la revue Unicórnio (Juin 1951), puis dans le livre Tempo de Fantasmas (Temps de fantômes) (novembre 1951).

Un adieu portugais

Dans tes yeux hautement dangereux
l’amour le plus rigoureux revigore toujours
la lumière par ombres pures et l’ombre
par une angoisse déjà bien purifiée

Non toi tu ne pouvais rester prise avec moi
à cette roue où je pourris
nous pourrissons
à cette patte ensanglantée toute frissons
presque méditation
qui avance en mugissant dans le tunnel
d’une vieille douleur

Tu ne pouvais rester fixée à cette chaise
où je passe mes jours bureaucratiques
cet au-jour-le-jour du malheur
qui monte aux yeux arrive aux mains
aux sourires
à l’amour à peine épelé
à la stupidité au désespoir sans bouche
à la peur profilée
à la joie somnambule à la virgule maniaque
du mode fonctionnaire de vie

Tu ne pouvais rester dans ce lit avec moi
dans un transit mortel jusqu’au sordide jour
jour canin
policier
jusqu’au jour qui ne vient pas de la promesse
si pure et plus que pure de l’aurore
mais du malheur d’une nuit engendrée
par un jour identique

Tu ne pouvais tester prise avec moi
à l’infime douleur que chacun d’entre nous
porte doucement dans sa main
à cette infime douleur-à-la-portugaise
si moelleuse presque végétale

Non toi tu ne mérites pas cette cité tu ne mérites pas
cette roue de nausée où nous tournons
jusqu’à la bêtise
cette petite mort
avec son minutieux rituel de gros porcs
cette absurde raison que nous avons à être
Non toi tu es de la cité aventureuse
de la cité en qui l’amour trouve ses rues
et le cimetière ardent
de sa mort
tu es de la cité où tu vis sur un fil
de pur hasard
où tu meurs et vis non pas d’asphyxie
mais dans les mains d’une aventure d’un commerce pur
sans la fausse monnaie du bien et du mal
*
Dans ce tournant si tendre et lancinant
que va être, qu’est déjà ta disparition
je te dis adieu
comme un adolescent
je balbutie de tendresse
pour toi

Traduction de Patrick Quillier.

La Poésie du Portugal des origines au XX e siècle. Chandeigne, 2021.

Statue d’Alexandre O’Neill. .Oeiras. Parque dos Poetas. (Vitor Oliveira).

William Shakespeare

William Shakespeare (Martin Droeshout 1601-avant 1650). 1622. C’est l’un des seuls portraits de l’auteur identifiés de manière certaine.

Peut-on traduire de la poésie ?

Dante, Convivio. Cité par Georges Mounin, 1955, in Les Belles infidèles, Paris, Cahiers du Sud, p. 28.

« Aucune chose de celles qui ont été mises en harmonie par lien de poésie ne peut se transporter de sa langue en une autre sans qu’on rompe sa douceur et son harmonie, et c’est la raison pourquoi Homère ne doit pas être mis du grec en latin. »

En 1957, lors d’une conférence de presse, un journaliste suédois avait demandé à Albert Camus s’il avait de l’admiration pour un écrivain français. Il avait cité René Char. Il invita son auditoire à découvrir Char, mais ajoutait : ” Malheureusement, la poésie ne se traduit pas. “

Maurice Blanchot insistait sur cette impossibilité en disant ceci :

“Le sens du poème est inséparable de tous les mots, de tous les mouvements, de tous les accents du poème. Il n’existe que dans cet ensemble et il disparaît dès qu’on cherche à le séparer de cette forme qu’il a reçue. Ce que le poème signifie coïncide exactement avec ce qu’il est.”

Pourtant, la liste des poètes qui s’y sont essayés est impressionnante : Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé, Valery Larbaud, Pierre Jean Jouve, Eugène Guillevic, Henri Thomas, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Yves Bonnefoy, Paul Celan, Jacques Darras, Claude Esteban, Jacques Ancet …

Un exemple, le Sonnet XXIII de William Shakespeare. 5 traductions en français.

As an unperfect actor on the stage
Who with his fear is put besides his part,
Or some fierce thing replete with too much rage,
Whose strength’s abundance weakens his own heart,
So I, for fear of trust, forget to say
The perfect ceremony of love’s rite,
And in mine own loves’s strength seem to decay,
O’ercharged with burden of mine one love’s might.
O ! let my books be then the eloquence
And dumb presagers of my speaking breast,
Who plead for love and look for recompense
More than that tongue that more hath more express’d.
O ! learn to read what silent love hath writ:
To hear with eyes belongs to love’s fine writ.

Sonnet XXIII

Comme un mauvais acteur sur scène, qui par sa peur est mis hors de son rôle, ou comme une créature sauvage emplie de trop de rage, qu’une surabondance de force affaiblit dans son propre coeur ;

Ainsi moi, n’ayant eu confiance, ai failli à dire le parfait cérémonial des rites d’amour, et la force dans mon propre amour semble faillir, écrasée du fardeau de mon propre pouvoir.

Oh que mes livres alors soient l’éloquence, et les muets annonceurs de mon sein parlant, qui plaide pour l’amour et attend récompense – bien plus que cette langue qui plus a plus parlé.

Apprends à lire ce qu’écrit l’amour silencieux : au fin esprit d’amour, d’entendre par les yeux.

Sonnets. Traduction Pierre Jean Jouve. Mercure de France, 1969. Poésie / Gallimard n°110 1975.

Sonnet XXIII

Comme le comédien mal préparé
Dont la frayeur va déranger le jeu,
Comme la passion qu’emporte tant de rage
Que l’excès de sa force la paralyse,

Ainsi, moi, faute de confiance, j’oublie les mots
Qui sont la liturgie du rite d’amour
Et sous le poids trop grand de mon amour
C’est mon ardeur qui semble se défaire.

Ah, que mes yeux soient alors l’éloquence,
Les messagers muets de ma voix profonde,
Eux qui te crient qu’ils t’aiment, et veulent récompense
Plus que ces vers qui s’exclament tant plus !

Apprends à déchiffrer ce qu’écrit le silence,
Écouter par les yeux, c’est l’intelligence du cœur.

Les Sonnets précédé de Vénus et Adonis, Le Viol de Lucrèce et de Phénix et Colombe. Poésie / Gallimard n°437 2007. Traduction Yves Bonnefoy.

Sonnet XXIII

Comme en scène un mauvais acteur, que sa frayeur
Met tout hors de son rôle, ou quelque être farouche
De trop de rage plein et dont l’excès de force
Affaiblit le corps même ; ainsi moi tout tremblant

D’inconfiance, je ne sais plus les paroles
Du cérémonial parfait des coeurs aimants,
Et semble dépérir au fort de mon amour
Par tout le poids de mon propre amour accablé.

Ah, que mes livres alors soient les orateurs,
Et les mimes sans voix de mon coeur éloquent,
Plaidant pour mon amour, et cherchant récompense,
Mieux que tel autre dont la langue exprima plus.

Ce qu’écrivit l’amour taciturne, ah, lis-le,
Écouter par les yeux, c’est finesse d’amour.

Sonnets. 10-18, 1965. Le temps qu’il fait, 1995. Traduction Henri Thomas.

Sonnet XXIII

Tel un acteur novice entrant en scène
Et qui oublie son rôle dans sa peur
Ou un fauve rageant de trop de haine
Et dont l’excès de force éteint le cœur,
Perdant tous mes moyens, j’oublie de dire
Les mots qu’attend la courtise d’amour
Et, au plus haut, je parais défaillir
Sous le fardeau de cet amour trop lourd.
Oh, que mes écrits soient mon éloquence,
Les messagers sans voix du cœur en moi,
Parlant d’amour et cherchant récompense
Mieux que jamais ne le fit cette voix.
Lis ce qu’amour en silence a écrit.
Entendre par les yeux : là est l’esprit.

Les sonnets. Mesures, 2023. Traduction Françoise Morvan.

Sonnet XXIII

Comme l’acteur imparfait sur la scène d’un théâtre
Que le trac, de son rôle, soudain fait dérailler ;
Ou comme la bête féroce qu’emplit l’excès de rage
Voit son coeur affaibli par son surcroît de force ;
Moi, mon manque d’assurance m’amène à oublier
De dire à perfection le rituel de l’amour,
Car ma force d’amour semble me faire trébucher,
Tant je suis écrasé du poids de son pouvoir :
Ô puissent mes livres avec toute leur éloquence
Se faire hérauts muets des paroles de mon coeur,
Qui font assaut d’amour et cherchent récompense,
Plus que la langue bavarde qui s’est plus exprimée :
Ah ! Savoir lire les mots silencieux de l’amour !
Ouïr avec les yeux : sa grande subtilité.

Sonnets. Grasset, 2013. Traduction Jacques Darras.

Irene Vallejo – Virgile

Virgile écrivant l’Énéide entre Clio et Melpomène. Mosaïque du musée national du Bardo, Tunis. Entre le Ier siècle et le IIIe siècle.

Heraldo de Aragón, 11/09/2025

Ecos gemelos (Irene Vallejo)

Piedra oscura luz pálida. Los cimientos de las dos torres truncadas albergan el Memorial del 11 de septiembre. Se conservan fragmentos del edificio retorcido, extrañas figuras de metal esculpidas por la catástrofe, ecos de destrucción. En un gran frontispicio, una frase del poeta romano Virgilio recuerda al visitante sobrecogido: «Ningún día os borrará de la memoria del tiempo.» Tras esa pared, dice un cartel, hay restos humanos.
Los responsables del Memorial escogieron a Virgilio para dar voz al duelo mundial. Algunos se han preguntado por qué elegir a un autor lejano, nacido a orillas de un mar antiguo y en una civilización extranjera, que escribió en latín y murió hace dos milenios. Quizá porque Virgilio fue el primer escritor en dar protagonismo a esas vidas anónimas amputadas por los conflictos históricos. Desde siempre los poemas épicos tratan sobre la guerra, las hazañas, victorias y derrotas de sus héroes; pero les versos de Virgilio atraviesan el campo de batalla deteniéndose junto a los heridos y escuchando a quienes deliran o sufren. La Eneida se compadece de los seres anónimos del mundo roto que dejan las huestes a su paso. Tal vez por eso hemos acudido de nuevo al viejo clásico en busca de un mensaje de esperanza y memoria: porque la voz del pasado puede hablar en futuro y evocar el soplo de vida que aún susurran los muertos.

Irene Vallejo est une philologue et écrivaine espagnole. Elle est connue surtout pour son essai El infinito en un junco: la invención de los libros en el mundo antiguo (2019). Premio Nacional de Ensayo de España 2020 (Traduction française L’infini dans un roseau : L’invention des livres dans l’Antiquité. Paris, Les Belles Lettres. (2021).

“Nulla dies umquam memori uos eximet aeuo”

” Aucun jour jamais ne vous enlèvera à la mémoire des âges ” (Énéide, Livre IX)

(Gracias a nuestra amiga de Soria, Carmen Heras Uriel)

Le Livre de poche. Documents / Essais.

Jesús Moncada 1941 – 2005

Jesús Moncada (Francesc Guillaumet).

Le journaliste Daniel Gascón, dans El País du 5 juillet 2025 , nous rappelle l’existence des oeuvres d’un grand écrivain catalan un peu oublié aujourd’hui dans son pays et toujours très peu connu en France, Jesús Moncada. Il faut le relire. La maison d’édition Anagrama vient de republier en castillan vingt ans après sa mort ses deux principaux romans.

https://elpais.com/babelia/2025-07-05/jesus-moncada-emerge-de-las-aguas.html

Jesús Moncada est né à Mequinenza en Aragon le 1 décembre 1941. Il est mort à Barcelone le 13 juin 2005 à 63 ans.

Peintre, photographe, écrivain et traducteur en langue catalane (Guillaume Apollinaire, Alexandre Dumas, Jules Verne, Boris Vian), il a publié trois romans, publiés en castillan chez Anagrama et trois recueils de nouvelles chez Xordica.

1988 Camino de Sirga (Camí de sirga).
1992 La galería de las estatuas (La galeria de les estàtues).

1997 Memoria estremecida (Estremecida memória).

1981 Historias de la mano izquierda (Históries de la mà esquerra).
1985 El Café de la Rana (El Cafè de la Granota).
1999 Calaveras atónitas (Calaveres atònites).

La plus grande partie de son oeuvre se passe en Aragon dans la vieille ville de Mequinenza. Elle est située à l’est de la province de Saragosse, à la confluence de l’Èbre et du Sègre. L’économie de cette petite ville était fondée sur les mines de lignite et le transport sur l’Èbre de ce type charbon grâce à une flottille de 16 llaüts ou laúdes, bateaux qui pouvaient transporter entre 18 et 30 tonnes.

La construction du barrage de Mequinenza, entre 1957 et 1964, a entraîné la destruction de la vieille ville. Le lac de retenue est connu sous le nom de « Mer d’Aragon ». Il s’étend sur les provinces de Saragosse et Huesca. 110 kilomètres de longueur, 75 km2 de surface, plus de 500 kilomètres de côtes.

Mequinenza est une ville bilingue. Bien que la langue officielle soit le castillan, la langue maternelle d’une grande partie de la population est le «mequinenzano», un dialecte du catalan occidental.

Jesús Moncada a fait ses études à Saragosse. Il a travaillé ensuite pour la maison d’édition Montaner y Simón avec l’écrivain catalan Pere Calders (1912-1994) qui l’a encouragé dans sa vocation d’écrivain.

Il s’est toujours senti profondément enraciné dans sa petite ville natale en partie disparue. Il a créé à partir de là un espace mythique et humoristique. Il se place sous l’influence de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (Le guépard, 1958) Lorrenç Villalonga ( Béarn ou le cabinet des poupées de cire, 1956) et même de William Faulkner (L’Intrus dans la poussière, 1948).

Camino de sirga raconte l’histoire de ce lieu à travers la mémoire de ses habitants. Cette avalanche de souvenirs, qui remontent parfois jusqu’au XIXe siècle, est provoquée par la construction du barrage et l’inondation imminente de la petite ville.

“¿Cómo habían acumulado sus bienes la mayoría de las familias poderosas de la villa? Años de malas cosechas, de enfermedades, de miserias que agravaban las deudas con la complicidad legal de papeles astutos firmados con una cruz por gente analfabeta, eran la base de las fortunas de los Torres, de los Salleres, de los Albera, de los Vallcorna…”

Oeuvres traduites en français :
1992 Les bateliers de l’Èbre, Le Seuil. Traduction Bernard Lesfargues. Nouvelle publication en 2010 sous le titre Le testament de l’Èbre par les éditions Autrement.
2001 Frémissante mémoire, Gallimard. Traduction Mathilde Bensoussan.
2010 Anthologie de contes. Éditions Trabucaire. Traduction Émilienne Rotureau Gilabert.

Les cendres de l’écrivain ont été dispersées sur l’emplacement de l’ancienne Mequinenza inondée.

Le musée de la ville a créé une route littéraire qui traverse les lieux que Jésus Moncada a immortalisé dans ses œuvres. Le point de départ est le musée d’Histoire de Mequinenza. L’itinéraire est le suivant : la vieille ville, le mur et la rivière, la maison de l’auteur, le cinéma Goya, la rue San Francisco, l’église, la place de la Mairie, le terrain de football, le château ou les bars que fréquentaient les mineurs et les marins.

Louise Glück 1943 -2023

Louise Glück (Webb Chappell).

Un grand poète. Prix Nobel de littérature 2020. Souvenir : je l’ai lue essentiellement pendant le confinement. L’original en anglais, une traduction en français et deux versions en espagnol publiées par Pre-Textos et Visor.

Confession (Louise Glück)

To say I’m without fear—
It wouldn’t be true.
I’m afraid of sickness, humiliation.
Like anyone, I have my dreams.
But I’ve learned to hide them,
To protect myself
From fulfillment: all happiness
Attracts the Fates’ anger.
They are sisters, savages—
In the end they have
No emotion but envy.

Ararat. Ecco Press, 1990.

Confession

Dire que je suis sans peur –
Ce ne serait pas vrai.
J’ai peur de la maladie, de l’humiliation.
Comme tout le monde, j’ai mes rêves.
Mais j’ai appris à les cacher,
A me protéger
De l’accomplissement : toute félicité
Attire la colère de la destinée.
Ce sont des sœurs, des sauvages –
En fin de compte, elles n’ont
D’autre émotion que la jalousie.

Ararat. Traduction : Stéphane Chabrières.

Confesión

Decir que nada temo
sería faltar a la verdad.
La enfermedad, la humillación,
me atemorizan.
Tengo sueños, como cualquiera.
Pero aprendí a ocultarlos
para protegerme
de la plenitud: la felicidad
atrae a las Furias.
Son hermanas, salvajes,
que no tienen sentimientos,
sólo envidia.

Ararat. Pre-Textos, 2008. Traduction : Abraham Gragera López.

Confesión

Decir que no tengo miedo…
sería faltar a la verdad.
Temo a la enfermedad, a la humillación.
Tengo sueños, como todos.
Pero he aprendido a ocultarlos
para protegerme
de que se cumplan: la felicidad
atrae la ira de las Parcas.
Son hermanas, salvajes:
en el fondo, no tienen
más sentimientos que la envidia.

Ararat. Colección Visor de Poesía. 2021. Traduction Andrés Catalán.

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2023/10/17/louise-gluck-1943-2023/

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/10/10/louise-gluck/

https://www.lesvraisvoyageurs.com/2020/11/18/fidelite-ou-lois-du-marche/

William Butler Yeats 1865 – 1939

Portrait de W. B. Yeats (John Singer Sargent). 1908. Collection privée.

Nous regardons un peu par hasard une mini-série policière anglaise de Sean Cook, Redemption (2022). C’est aussi un drame familial. Colette Cunningham, enquêtrice au sein de la brigade criminelle de Liverpool, est une femme forte. Elle reçoit un appel inattendu de Dublin. Un corps a été retrouvé. Colette est indiquée comme son parent le plus proche. Elle s’envole pour Dublin afin d’identifier sa fille, Kate, disparue depuis vingt ans. Plein de chagrin et de culpabilité, Colette décide de rester en Irlande pour s’occuper des deux enfants de Kate et de travailler pour la Garda, la police irlandaise. Elle essaie de reconstituer la vérité sur la mort de sa fille. Elle veut résoudre le mystère qui entoure sa mort.

Lors de l’enterrement, Colette lit un poème de W.B. Yeats que sa fille aimait particulièrement :

Au bas des jardins de saules

Au bas des jardins de saules je t’ai rencontrée, mon amour.
Tu passais les jardins de saules d’un pied qui est comme neige.
Tu me dis de prendre l’amour simplement, ainsi que poussent les feuilles,
Mais moi j’étais jeune et fou et je n’ai pas voulu te comprendre.

Dans un champ près de la rivière nous nous sommes tenus, mon amour,
Et sur mon épaule penchée tu posas ta main qui est comme neige.
Tu me dis de prendre la vie simplement, comme l’herbe pousse sur la levée,
Mais moi j’étais jeune et fou et depuis lors je te pleure.

Quarante-cinq poèmes suivis de La Résurrection présentés et traduits par Yves Bonnefoy. Hermann, 1989. NRF Poésie/Gallimard n°273, 2004.

Down by the salley gardens

Down by the salley gardens my love and I did meet ;
She passed the salley gardens with little snow-white feet.
She bid me take love easy, as the leaves grow on the tree ;
But I, being young and foolish, with her would not agree.

In a field by the river my love and I did stand,
And on my leaning shoulder she laid her snow-white hand.
She bid me take life easy, as the grass grows on the weirs ;
But I was young and foolish, and now am full of tears.