Affiche du premier Concurso de Cante Jondo, canto primitivo andaluz, Grenade, 1922 ( Manuel Ángeles Ortiz y Hermenegildo Lanz ).
En 1922, Manuel de Falla, qui vit à Grenade depuis deux ans, met sur pied, avec certains de ses amis , un événement musical exceptionnel. Il s’agit de sauver le chant primitif andalou (el cante jondo) qui était en train de disparaître en même temps que les vieux cantaores. Il était aussi menacé par la dérive commerciale de certaines tavernes.
Le 13 et le 14 juin 1922 a lieu sur la Place de los Aljibes de l’Alhambra un concours, ouvert seulement aux amateurs. Les prix s’élèvent à 8.500 pesetas. Selon l’idée un peu naïve de Falla, il va permettre de sauver cette musique pure et primitive.
Parmi les participants se trouvent Ignacio Zuloaga, Miguel Cerón Rubio, Manuel Ángeles Ortiz, Ramón Gómez de la Serna, Santiago Rusiñol et Federico García Lorca. Ce dernier lit sa conférence Importancia histórica y artística del primitivo canto andaluz, llamado cante jondo qu’il avait déjà présenté une première fois au Centre Artistique de Grenade le 19 février 1922. Il publiera en 1931 son recueil Poema del cante jondo dont les poèmes ont été rédigés en 1921. Tous ont dans l’idée de protéger cette musique populaire et pensent que le cante jondo peut être source de création innovante.
Pastora Pavón “La Niña de los Peines”, Antonio Chacón, Ramón Montoya, La Gazpacha, Manolo Caracol (Manuel Ortega Juárez), Manuel Torre sont présents. C’est Diego Bermúdez Cala “El Tenazas de Morón” qui remporte la plus haute récompense.
“Ce furent de grandes journées au cours desquelles non seulement des intellectuels de tout le pays, mais aussi des personnalités de grande influence dans la culture européenne se sont réunis dans la ville pour exalter et ennoblir la richesse de l’art flamenco et lui donner la visibilité et la valeur nécessaires pour promouvoir sa conservation et mettre une si belle manifestation culturelle au même niveau que les autres arts reconnus comme tels”.
L’historien Maurice Legendre (1878-1955), un des initiateurs de l’hispanisme, ami de Miguel de Unamuno et proche de Manuel Falla, declare dans la revue catholique Le Correspondant du 10 juillet 1922 : “Ahora podemos decir que el canto hondo de España está salvado. El gramófono ha grabado lo que nuestra notación musical no puede captar”.
Banquet du 16 juin 1922 dans les locaux de la Asociación de Periodistas de Granada.
Miguel Hernández à Orihuela. 14 avril 1936. Inauguration de la Place Ramón Sijé.
José Marín Gutiérrez (Ramón Sijé) (Orihuela, 16 novembre 1913 – Orihuela, 24 décembre 1935), est un écrivain, essayiste, journaliste et avocat espagnol. Tout jeune, il est l’ ami de Miguel Hernández (1910-1942). Ils partagent les mêmes intérêts pour la littérature et la politique. Ramón Sijé fonde à Orihuela (Alicante) la revue Voluntad et El Gallo Crisis. Il est l’auteur d’un essai antiromantique La decadencia de la flauta y el reinado de los fantasmas, publié en 1973. Il est marqué par une idéologie catholique conservatrice. Le 13 décembre 1935, il tombe malade (infection intestinale, septicémie) et meurt onze jours plus tard. Le 14 avril 1936, Miguel Hernández lit sa célèbre élégie pour l’inauguration de la Place Ramón Sijé dans leur ville natale, Orihuela. ( Voir Miguel Hernández. Evocando a Sijé. En el ambiente de Orihuela, La Verdad, Murcia, 7 mai 1936 ).
Elegía a Ramón Sijé
(En Orihuela, su pueblo y el mío, se me ha muerto como del rayo Ramón Sijé, a quien tanto quería…)
Yo quiero ser llorando el hortelano de la tierra que ocupas y estercolas, compañero del alma, tan temprano.
Alimentando lluvias, caracolas y órganos mi dolor sin instrumento, a las desalentadas amapolas
daré tu corazón por alimento. Tanto dolor se agrupa en mi costado que por doler me duele hasta el aliento.
Un manotazo duro, un golpe helado, un hachazo invisible y homicida, un empujón brutal te ha derribado.
No hay extensión más grande que mi herida, lloro mi desventura y sus conjuntos y siento más tu muerte que mi vida.
Ando sobre rastrojos de difuntos, y sin calor de nadie y sin consuelo voy de mi corazón a mis asuntos.
Temprano levantó la muerte el vuelo, temprano madrugó la madrugada, temprano estás rodando por el suelo.
No perdono a la muerte enamorada, no perdono a la vida desatenta, no perdono a la tierra ni a la nada.
En mis manos levanto una tormenta de piedras, rayos y hachas estridentes sedienta de catástrofes y hambrienta.
Quiero escarbar la tierra con los dientes, quiero apartar la tierra parte a parte a dentelladas secas y calientes.
Quiero minar la tierra hasta encontrarte y besarte la noble calavera y desamordazarte y regresarte.
Volverás a mi huerto y a mi higuera: por los altos andamios de las flores pajareará tu alma colmenera de angelicales ceras y labores. Volverás al arrullo de las rejas de los enamorados labradores.
Alegrarás la sombra de mis cejas, y tu sangre se irá a cada lado disputando tu novia y las abejas. Tu corazón, ya terciopelo ajado, llama a un campo de almendras espumosas mi avariciosa voz de enamorado.
A las aladas almas de las rosas del almendro de nata te requiero, que tenemos que hablar de muchas cosas, compañero del alma, compañero.
10 de enero de 1936.
El rayo que no cesa, 1936.
Miguel Hernández. El rayo que no cesa. Première édition: Madrid, Ediciones Héroe, 1936.
Élégie
(Á Orihuela, son village et le mien, j’ai perdu Ramón Sijé, foudroyé avec qui j’aimais tant.)
Je veux être le jardinier en pleurs De cette terre que tu occupes et que tu nourris, Compagnon de mon âme si tôt parti.
Alimentant de pluies, de coquillages Et d’orgues ma douleur sans instrument, Aux coquelicots découragés,
Je donnerai ton cœur an pâture. Tant de douleur se ramasse en mon flanc, Que j’en ai mal jusqu’à mon souffle.
Le coup d’une main dure, un coup glacé, Un coup de hache invisible et homicide, Une poussée brutale t’as abattu.
Nulle étendue n’est plus grande que ma blessure, Je pleure ma misère et tout ce qu’elle entraîne Et je ressens ta mort plus que ma propre vie.
Je marche sur des chaumes de défunts, Sans chaleur de personne et sans consolation, Je vais de mon cœur à ma vie quotidienne.
Très tôt se leva le vol de la mort, Très tôt apparut la pointe du jour, Très tôt te voilà roulant sur le sol.
Je ne pardonne pas à la mort amoureuse, Je ne pardonne pas à la vie indifférente, Je ne pardonne ni à la terre ni au néant.
Dans mes mains, je soulève un orage De pierres, d’éclairs et de haches stridents, Affamé et assoiffé de catastrophes.
Je veux fouiller la terre avec mes dents, Je veux écarter la terre bloc par bloc Á force de morsures sèches et chaudes.
Je veux miner la terre jusqu’à te retrouver Et embrasser ton humble crâne T’enlever le bâillon, te faire revenir.
Tu reviendras à mon jardin, à mon figuier: Sur les hauts échafaudages des fleurs Oisellera ton âme butineuse De cire et de besognes angéliques. Tu reviendras aux murmures des grilles Des paysans amoureux.
Tu égaieras l’ombre de mes sourcils, Et ton sang te sera disputé Moitié par ta fiancée, moitié par les abeilles. Ton coeur, maintenant velours fané, Ma voix avare d’amoureux L’appelle vers un champ d’amandes écumeuses.
Aux âmes ailées des roses De l’amandier de crème viens sans tarder, Nous avons à parler de tant de choses, Compagnon de mon âme, compagnon.
10 janvier 1936.
Anthologie bilingue de la poésie espagnole. NRF Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. Traduction: Yves Aguila.
Le premier recueil de poèmes de Federico García Lorca (Libro de Poemas) a été publié à Madrid en 1921, il y a un peu plus de cent ans. Il comprend 67 poèmes, écrits alors qu’il sortait de l’adolescence. Le poète andalou évoque un paradis perdu, la crise de l’âge adulte, le désenchantement. Il dialogue avec le paysage de son enfance (La Vega de Granada) et exprime une tension évidente. Les éléments naturels (animaux, plantes, rivières, fontaines) ont une forte charge symbolique. On y trouve aussi l’influence du folklore populaire, des chansons enfantines, de la religiosité populaire. Les poètes modernistes (Juan Ramón Jiménez, Antonio Machado) l’ont marqué, mais certaines images annoncent déjà une poésie d’avant-garde.
La sombra de mi alma
Diciembre de 1919
(Madrid)
La sombra de mi alma huye por un ocaso de alfabetos, niebla de libros y palabras.
¡La sombra de mi alma!
He llegado a la línea donde cesa la nostalgia, y la gota de llanto se transforma alabastro de espíritu.
(¡La sombra de mi alma!)
El copo del dolor se acaba, pero queda la razón y la sustancia de mi viejo mediodía de labios, de mi viejo mediodía de miradas.
Un turbio laberinto de estrellas ahumadas enreda mi ilusión casi marchita.
¡La sombra de mi alma!
Y una alucinación me ordeña las miradas. Veo la palabra amor desmoronada.
¡Ruiseñor mío! ¡Ruiseñor! ¿Aún cantas?
Libro de poemas. 1921.
L’ombre de mon âme
Décembre 1919
(Madrid)
L’ombre de mon âme s’enfuit dans un couchant d’alphabets, Brouillard de livres Et de paroles.
L’ombre de mon âme!
J’ai atteint la ligne où cesse La nostalgie, Où se fige la goutte des larmes, Albâtre de l’esprit. (L’ombre de mon âme!)
Le flocon de la peine S’efface, Mais en moi demeure, substance et motif, Un ancien midi de lèvres, Un ancien midi De regards.
Un trouble labyrinthe D’étoiles obscurcies S’enlace à mes regrets Presque fanés.
L’ombre de mon âme!
Une hallucination Aspire mes regards. Je vois le mot amour Qui se délabre.
Rossignol! Mon rossignol! Chantes-tu toujours?
Poésies I. (Livre de poèmes. Mon village). Traduction : André Belamich, Claude Couffon.
Buste de Rubén Darío. Square de l’Amérique Latine, Paris XVII.
Rubén Darío est né le 18 janvier 1867 à Metapa (aujourd’hui Ciudad Darío). Il est mort le 6 février 1916 à León au Nicaragua . Il avait 49 ans. Ce poète est le père du modernisme littéraire en langue espagnole. Il a eu une grande influence tout au long du XX ème siècle. On l’a surnommé «príncipe de las letras castellanas». Il a été marqué par Victor Hugo, les poètes symbolistes français et Walt Whitman. Il a eu une grande influence sur Juan Ramón Jiménez, Ramón del Valle Inclán et Antonio Machado. On la retrouve aussi chez Federico García Lorca et Pablo Neruda.
Lo fatal A René Pérez
Dichoso el árbol, que es apenas sensitivo, y más la piedra dura, porque ésa ya no siente, pues no hay dolor más grande que el dolor de ser vivo ni mayor pesadumbre que la vida consciente.
Ser, y no saber nada, y ser sin rumbo cierto, y el temor de haber sido y un futuro terror… ¡Y el espanto seguro de estar mañana muerto, y sufrir por la vida y por la sombra y por
lo que no conocemos y apenas sospechamos, y la carne que tienta con sus frescos racimos, y la tumba que aguarda con sus fúnebres ramos, ¡y no saber adónde vamos, ni de dónde venimos!…
Cantos de vida yesperanza, 1905.
Fatalité A René Pérez
Heureux l’arbre presque insensible, et plus encor la pierre qui elle ne sent rien, car il n’est douleur plus grande que celle d’exister ni plus pesant fardeau que la vie consciente.
Être, et ne rien savoir, aller sans but certain, la peur d’avoir été, la terreur à venir… La certitude horrible de mourir demain, et souffrir pour la vie, pour les ténèbres et pour
l’inconnu, ce que nous pressentons à peine, et puis la chair qui tente avec ses fraîches grappes et la tombe béante aux funèbres rameaux, et ne savoir où nous allons, ni d’où nous sommes venus…
Chants de vie et d’espérance. Traduction Lionel Igersheim. Paris, éditions Sillage, 2012.
Juan Rulfo (Juan Nepomuceno Carlos Pérez Rulfo Vizcaíno) est né à Apulco, district de Sayula ( état de Jalisco), le 16 mai 1917.
Enfant, il a assisté à la très violente Guerre des Cristeros (Cristiada, 1926-1929). Son père fut assassiné en juin 1923 et sa mère est morte peu après, en novembre 1927. Il se retrouve orphelin à 10 ans.
Cet écrivain mexicain est célèbre pour son recueil de nouvelles El Llano en llamas (1953) et son roman Pedro Páramo (1955). Son influence a été essentielle sur les écrivains latino-américains du XX ème siècle.
Jorge Luis Borges a dit : ” Pedro Páramo es una de las mejores novelas de las literaturas de lengua hispánica, y aun de toda la literatura. ” Gabriel García Márquez a raconté ainsi sa découverte de cet auteur : « Álvaro Mutis subió a grandes zancadas los siete pisos de mi casa con un paquete de libros, separó del montón el más pequeño y corto, y me dijo muerto de risa: ¡Lea esa vaina, carajo, para que aprenda! Era Pedro Páramo. Aquella noche no pude dormir mientras no terminé la segunda lectura. Nunca, desde la noche tremenda en que leí la Metamorfosis de Kafka en una lúgubre pensión de estudiantes de Bogotá —casi diez años atrás— había sufrido una conmoción semejante. Al día siguiente leí El llano en llamas, y el asombro permaneció intacto. » (Breves nostalgias sobre Juan Rulfo in Juan Rulfo. Toda la obra. Archivos, CSIC, Madrid, 1992.)
C’était aussi un excellent photographe. Il a également été scénariste et adaptateur pour le cinéma et la télévision. À partir de 1962 il a travaillé à l’Instituto indigenista de Mexico, organisation au service des communautés primitives indiennes dont il a dirigé ensuite le département éditorial.
Il est mort à Mexico le 8 janvier 1986.
Juan Rulfo, Pedro Páramo.
“No lo sé, Juan Preciado. Hacía tantos años que no alzaba la cara, que se me olvidó el cielo. Y aunque lo hubiera hecho, ¿qué habría ganado? El cielo está tan alto, y mis ojos tan sin mirada, que vivía contenta con saber dónde quedaba la tierra. ”
« Je n’en sais rien, Juan Preciado ; je n’ai plus levé la tête depuis tant d’années que j’ai oublié le ciel. D’ailleurs, si je l’avais fait, qu’y aurais-je gagné ? Le ciel était si haut et ma vue si basse que je m’estimais déjà heureuse de savoir où se trouvait la terre. »
Juan Remírez de Lucas à 18 ans. Dessin de Gregorio Prieto (1897-1992)
Juan Ramírez de Lucas (Albacete, 1917-Madrid, 2010) aurait été à l’origine des Sonnets de l’amour obscur. Celui que Federico surnommait “El rubio de Albacete” avait alors 19 ans. Il était étudiant et apprenti-acteur dans le Club théâtral Anfistora. Il fut plus tard critique d’art et d’architecture pour les revues Arquitectura de Madrid et Arte y Cemento de Bilbao et le journal ABC.
Juan Remírez de Lucas.
La famille du poète n’a autorisé la publication en espagnol de ces onze sonnets que le 17 mars 1984 dans le journal conservateur ABC. En 1981, André Belamich avait publié en deux tomes les oeuvres complètes de Federico García Lorca dans la Bibliothèque de La Pléiade. Dans cette édition française figuraient les Sonnets de l’amour obscur.
Noche del amor insomne
Noche arriba los dos con luna llena, yo me puse a llorar y tú reías. Tu desdén era un dios, las quejas mías momentos y palomas en cadena.
Noche abajo los dos. Cristal de pena, llorabas tú por hondas lejanías. Mi dolor era un grupo de agonías sobre tu débil corazón de arena.
La aurora nos unió sobre la cama, las bocas puestas sobre el chorro helado de una sangre sin fin que se derrama.
Y el sol entró por el balcón cerrado y el coral de la vida abrió su rama sobre mi corazón amortajado.
Sonetos del amor oscuro. Écrits entre 1935 et 1936. Recueil inachevé et inédit jusqu’en 1984.
Nuit de l’amour insomnieux
Nous remontions tous deux la nuit de pleine lune. Je me mis à pleurer, et toi à rire. Ton dédain me semblait un dieu, et mes soupirs des colombes et des moments en chaîne.
Nous descendions tous deux la nuit. Cristal de peine, toi, tu pleurais des lointains infinis et ma douleur groupait des agonies parmi le sable de ton cœur trop faible.
L’aurore nous unit sur le lit, toute blanche, bouche appuyée contre le jet glacé d’un sang interminable qui s’épanche.
Et le soleil entra par les volets fermés, et le corail de vie ouvrit ses branches sur le linceul de mon coeur consumé.
Poésies IV. Suites. Sonnets de l’amour obscur. Collection Poésie/Gallimard n°185, 1984. Traduction Albert Belamich.
La poétesse péruvienne Blanca Varela est une des grandes figures de la poésie latino-américaine.
Elle s’installe à Paris en 1949. Octavio Paz l’introduit à la vie artistique et littéraire parisienne. Elle se lie d’amitié avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Henri Michaux, Fernand Léger, Alberto Giacometti.
Après un long séjour en France, elle vit ensuite à Florence puis à Washington où elle travaille sur des traductions et écrit des articles pour les journaux. En 1962, elle revient à Lima.
Blanca Varela est la première femme qui ait obtenu le Prix international de Poésie Federico Garcia Lorca de la Ville de Grenade en 2006. Elle a aussi reçu le Prix de Poésie ibéroaméricaine Reina Sofía en 2007.
Elle a été mariée à Fernando de Szyszlo (1925 – 2017), un des peintres péruviens contemporains les plus importants.
Elle est décédée le 12 mars 2009 à Lima à 82 ans. Son corps a été incinérée et ses cendres ont été dispersées dans la baie de Paracas.
Réserve nationale de Paracas (Pérou)
Curriculum vitae
digamos que ganaste la carrera y que el premio era otra carrera que no bebiste el vino de la victoria sino tu propia sal que jamás escuchaste vítores sino ladridos de perros y que tu sombra tu propia sombra fue tu única y desleal competidora.
Canto villano. Lima, Ediciones Arybalo, 1978.
Curriculum Vitae
Disons que tu as gagné la course et que le prix était une autre course que tu n’as pas bu le vin de la victoire mais ton propre sel que tu n’as jamais écouté de vivats mais des aboiements de chiens et que ton ombre ta propre ombre fut ta seule et déloyale concurrente.
Traduction : Stéphane Chaumet.
Hundo la mano en la arena y encuentro la vértebra perdida. La extravío al instante. Sombra de marfil, desgranada. Mi padre sonríe. De este lado del mar la espuma es oscura. Huele a fiera me dice la pequeña amiga. El mar huele a vida y a muerte le respondo, supongamos que es así. La salud aferrada a la roca. Piedra sensible a la luz. El cazador carece de manos y pies. Es ciego y desea. Y su deseo es el bosque bajo el agua, poblado de sexos en flor o de flores maestras que horadan el silencio con sus grandes picos rojos y lentos.
El libro de barro. Madrid, Ediciones del Tapir, 1993.
J’enfonce la main dans le sable et je trouve la vertèbre perdue. Je l’égare aussitôt. Ombre d’ivoire, exsangue. Mon père sourit. De ce côté-ci de la mer l’écume est noire. Elle sent le fauve me dit la petite amie. La mer sent la vie et la mort je lui réponds. Supposons que ce soit vrai.
La santé aggrippée à la roche. Pierre sensible à la lumière. Mains et pieds font défaut au chasseur. Il est aveugle et en proie au désir. Et son désir c’est la forêt sous l’eau, peuplée de sexes en fleur ou de maîtresses fleurs qui percent le silence de leurs grands becs rouges et lents.
Le livre d’argile. Indigo, 2008. Traduction Claude Couffon.
¿Qué dice ese cuerpo inmóvil en su movimiento? Está solo. Lo otro es aire alrededor de la isla que danza.
Digo isla y pienso en mar. Digo mar y pienso en isla. ¿Son lo mismo?
Se suceden vacío continuo y plenitud sin nombre,
El libro de barro. Madrid, Ediciones del Tapir, 1993.
Que dit le corps immobile dans son mouvement ? Il est seul. L’air environnant l’île qui danse est ce qui est autre.
Je dis l’île et je pense : la mer. Je dis la mer et je pense : l’île. Sont-elles une seule et même chose ?
Vide continuel et plénitude sans nom se succèdent.
Le livre d’argile. Indigo, 2008. Traduction Claude Couffon.
Cristina Piña et Patricia Venti ont publié cette année chez Lumen une biographie : Alejandra Pizarnik, biografía de un mito que je suis en train de lire. Cette poétesse argentine est née le 29 avril 1936 à Avellaneda (Argentine) au sein d’une famille d’immigrants juifs ukrainiens. Elle a séjourné à Paris de 1960 à 1964, puis brièvement en 1968. Elle s’est suicidée à l’aube du 25 septembre 1972 à l’âge de 36 ans. Elle est très célèbre dans son pays, moins en France. La maison d’édition Ypsilon a traduit ces derniers temps plusieurs de ses livres, la plupart traduits par le grand Jacques Ancet. La biographie est très décevante et manque de rigueur, à mon avis. Néanmoins, elle note l’influence de Gérard de Nerval, qu’Alejandra Pizarnik a lu et étudié avec attention, dans son oeuvre. La poétesse argentine admirait particulièrement Aurelia. Elle avait choisi comme épigraphe d’un roman qu’elle ne put jamais terminer ces vers de Nerval:
” Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !”
Gérard de Nerval (Félix Vallotton) 1900.
Le point noir
Quiconque a regardé le soleil fixement Croit voir devant ses yeux voler obstinément Autour de lui, dans l’air, une tache livide.
Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux, Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux : Un point noir est resté dans mon regard avide.
Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil, Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon oeil, Je la vois se poser aussi, la tache noire !
Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur ! Oh ! c’est que l’aigle seul – malheur à nous, malheur ! Contemple impunément le Soleil et la Gloire.
Odelettes, 1853.
Alejandra Pizarnik
31 Es un cerrar los ojos y jurar no abrirlos. En tanto afuera se alimenten de relojes y de flores nacidas de la astucia. Pero con los ojos cerrados y un sufrimiento en verdad demasiado grande pulsamos los espejos hasta que las palabras olvidadas suenan mágicamente.
32 Zona de plagas donde la dormida come lentamente su corazón de medianoche.
33 alguna vez alguna vez tal vez me iré sin quedarme me iré como quien se va
A Ester Singer
34 la pequeña viajera moría explicando su muerte
sabios animales nostálgicos visitaban su cuerpo caliente
35 Vida, mi vida, déjate caer, déjate doler, mi vida, déjate enlazar de fuego, de silencio ingenuo, de piedras verdes en la casa de la noche, déjate caer y doler, mi vida.
36 en la jaula del tiempo la dormida mira sus ojos solos
el viento le trae la tenue respuesta de las hojas
37 más allá de cualquier zona prohibida hay un espejo para nuestra triste transparencia
Árbol de Diana (1962)
31 C’est fermer les yeux et jurer de ne pas les ouvrir. Tandis qu’au-dehors ils se nourriront d’horloges et de fleurs nées de la ruse. Mais, les yeux fermés et une souffrance trop grande en vérité nous jouons des miroirs jusqu’à ce que les paroles oubliées résonnent magiquement.
32 Zone de fléaux où la dormeuse mange lentement son cœur de minuit.
33 Un jour un jour peut-être je m’en irai sans reste je m’en irai comme qui s’en va
À Ester Singer
34 La petite voyageuse mourait en expliquant sa mort
de sages animaux nostalgiques visitaient la chaleur de son corps
35 vie, oh ma vie, laisse-toi tomber, laisse-toi souffrir, ma vie, laisse-toi envelopper de feu, de silence ingénu, de pierres vertes dans la maison de la nuit, laisse-toi tomber et souffrir, oh ma vie.
36 dans la cage du temps la dormeuse regarde ses yeux seuls
le vent lui apporte ténue la réponse des feuilles
37 par-delà toute zone interdite il y a un miroir pour notre triste transparence
Arbre de Diane. Traduction Jacques Ancet. Ypsilon éditeur, 2014. Pages 43-49.
Jorge Luis Borges (Mariano Cabrera). Premio Cervantes 1979. Madrid, Biblioteca Nacional.
Son los ríos (Jorge Luis Borges)
Somos el tiempo. Somos la famosa parábola de Heráclito el Oscuro. Somos el agua, no el diamante duro, la que se pierde, no la que reposa.
Somos el río y somos aquel griego que se mira en el río. Su reflejo cambia en el agua del cambiante espejo, en el cristal que cambia como el fuego.
Somos el vano río prefijado, rumbo a su mar. La sombra lo ha cercado. Todo nos dijo adiós, todo se aleja.
La memoria no acuña su moneda. Y sin embargo hay algo que se queda y sin embargo hay algo que se queja.
Los conjurados, 1985.
Les fleuves
Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse parabole d’Héraclite l’Obscur, nous sommes l’eau, non pas le diamant dur, l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.
Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux du grec qui vient dans le fleuve se voir. Son reflet change en ce changeant miroir, dans le cristal changeant comme le feu.
Nous sommes le vain fleuve tout tracé, droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé. Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.
La mémoire ne trace aucun sillon. Et cependant quelque chose tient bon. Et cependant quelque chose gémit.
Le Seuil (Collection La Librairie du XXI ème siècle) a publié en novembre 2021 Á chacun sonciel, une anthologie bilingue de l’oeuvre du poète mexicain Fabio Morábito. La traduction de Fabienne Bradu a été supervisée par l’auteur lui-même. Olivier Barbarant a publié dans la revue Europe de mars 2022 une intéressante critique de ce recueil (Les quatre vents de la poésie. Tremplins pour la pensée. Fabio Morábito. Pages 299-304)
Fabio Morábito est né le 21 février 1955 à Alexandrie (Égypte) de parents italiens. Il a vécu à Milan jusqu’à l’âge de quatorze ans. Sa famille a émigré en 1969 à México. Adulte, il a commencé à écrire dans une langue différente de sa langue maternelle. Dans son introduction, Jacques Rueff affirme : « Si c’est en traduisant la poésie italienne que Fabio Morábito est devenu écrivain, c’est en traduisant Montale qu’il est devenu poète. » Il vit à México où il est chercheur à l’Université autonome.
Il a publié cinq recueils de poésie : 1985 Lotes Baldios. México, Fondo de Cultura Económica. (Terrains vagues. Québec, Écrits des Forges, 2001. Traduction Fabienne Bradu.) 1991 De lunes todo el año. México, Joaquín Mortiz. 2002 Alguien de lava. México, Era. 2011 Delante de un prado una vaca. México, Era. Madrid, Visor Libros, 2014. 2019 A cada cual su cielo.
Trois livres en prose ont aussi été traduits en français : Les mots croisés ( 15 nouvelles). Éditions José Corti. 2009. Traduction Marianne Million. Emilio, los chistes y la muerte, Editorial Anagrama 2009. (Emilio, les blagues et la mort. Éditions José Corti. 2010). Traduction Marianne Million. El lector a domicilio. Editorial Sexto Piso. 2018. Le lecteur à domicile. Éditions José Corti. Ibériques. 2019. Traduction Marianne Million.
J’ai choisi trois poèmes de cet auteur :
¿Y si ya no diera de sí la fruta?
¿Y si ya no diera de sí la fruta? ¿Si dejara de colgar de los árboles y de madurar en el suelo? ¿Si ya no hubiera cítricos, ni siquiera nueces? ¿Qué sería de nuestros brazos, de nuestros célebres pulgares, nacidos para arrancarla? Todas las distancias nacieron de la fruta, que debimos recoger en la rama de al lado, en el árbol de junto, en el bosque contiguo, en la tribu al otro lado del río. Nos impulsó la fruta, nos dispersó desde el principio. Detrás de cada lujo, de cada anhelo, de cada viaje, su dulzura. La carne misma la comemos como fruta y no como carne, la arrancamos de un rebaño de carne como se arranca la fruta más madura, todo lo suculento cae a nuestra boca como descolgado de una rama, como tú, que arranco cada día de tu árbol, de tu tribu y te traigo a este lado del río y te como y te muerdo y te guardo y tengo miedo que te pudras.
A cada cual su cielo, 2019.
Et s’il n’ y avait plus de fruits ?
Et s’il n’ y avait plus de fruits ? S’ils cessaient de pendre aux arbres et de mûrir au sol ? S’il n’y avait plus de citrons, ni même de noix ? Qu’adviendrait-il de nos bras, de nos fameux pouces, nés pour les arracher ? Toutes les distances sont nés des fruits, que l’on dut cueillir sur la branche d’à côté, sur l’arbre voisin, dans la tribu sur l’autre rive du fleuve. Les fruits nous ont impulsés nous ont dispersés, depuis le commencement. Sous chaque luxe, chaque désir, chaque voyage,leur douceur. La chair même nous la mangeons comme un fruit et non pas comme une chair, nous l’arrachons d’un troupeau de chair comme on arrache le fruit la plus mûr, tout ce qui nous enchante finit dans la bouche comme si nous le détachions d’une branche, comme toi, que j’arrache chaque jour à ton arbre, à ta tribu et que j’amène sur cette rive du fleuve et je te mange et je te mords et je te garde et j’ai peur que tu pourrisses.
Á chacun son ciel. Éditions du Seuil, 2021. Traduction : Fabienne Bradu.
El maestro pasa lista
El maestro pasa lista sin mirarnos. Después de cada nombre se escucha “presente”. Cada tanto un silencio: alguien no vino. El maestro levanta la vista para cerciorarse. Hubo una vez uno que guardó silencio al oír su nombre, el maestro levantó la vista, no lo vio y puso la cruz de la falta. El otro permaneció impasible y lo miramos con envidia. Tenía una cruz y estaba entre nosotros. No se quitó la cruz en toda la mañana. Sin percatarse del engaño, el maestro le pidió que leyera en voz alta y en el salón estalló la risa. ¿Por qué se ríen?, y todos bajamos la vista, incluido el ausente, que leyó con voz de ausente, o así me pareció. Al otro día no vino, tampoco al otro día y pocos días después, pasando lista, el maestro se saltó su nombre, después lo tachó con la pluma y yo olvidé su nombre, su rostro y su cruz.
Delante del prado una vaca, 2011.
Le maître fait l’appel
Le maître fait l’appel sans nous regarder. Après chaque nom on entend « présent ». Parfois un silence : quelqu’un n’est pas venu. Le maître lève les yeux pour vérifier. Une fois il y en eut un qui ne répondit pas en écoutant son nom, le maître leva les yeux, ne le vit pas et marqua la croix de l’absence. L’autre demeura impassible et nous le regardions avec envie. Il n’a pas renié sa croix de toute la matinée. Sans remarquer la ruse le maître lui demanda de lire à voix haute et toute la classe éclata de rire. Pourquoi riez-vous ?, nous baissâmes la tête, y compris l’absent, qui lut d’une voix d’absent, ou ainsi me sembla-t-il. Le lendemain il ne vint pas, pas plus que le surlendemain, et quelques jours plus tard, en faisant l’appel, le maître sauta son nom, puis le raya d’un trait de plume et j’ai oublié son nom, son visage et sa croix.
Á chacun son ciel. Éditions du Seuil, 2021. Traduction : Fabienne Bradu.
Los columpios
Los columpios no son noticia, son simples como un hueso o como un horizonte, funcionan con un cuerpo y su manutención estriba en una mano de pintura cada tanto, cada generación los pinta de un color distinto (para realzar su infancia) pero los deja como son, no se investigan nuevas formas de columpios, no hay competencias de columpios, no se dan clases de columpio, nadie se roba los columpios, la radio no transmite rechinidos de columpios, cada generación los pinta de un color distinto para acordarse de ellos, ellos que inician a los niños en los paréntesis, en la melancolía, en la inutilidad de los esfuerzos para ser distintos, donde los niños queman sus reservas de imposible, sus últimas metamorfosis, hasta que un día, sin una gota de humedad, se bajan del columpio hacia sí mismos, hacia su nombre propio y verdadero, hacia su muerte todavía lejana.
De lunes todo el año, 1991.
Les balançoires
Les balançoires ne sont pas une nouveauté, elles sont simples comme un os ou un horizon. Un corps les fait marcher et leur entretien consiste en une couche de peinture de temps en temps, chaque génération les peinture d’une couleur différente (pour donner du lustre à son enfance) mais les laisse tels qu’elles sont, on ne cherche pas de nouvelles formes de balançoires, il n’y a pas de compétition de balançoires, pas de leçons de balançoires, personne ne vole les balançoires, la radio ne transmet pas des grincements de balançoires, chaque génération les peint d’une couleur différente pour se souvenir d’elles, qui initient les enfants aux parenthèses, à la mélancolie, à l’inutilité des efforts pour être différents, où les enfants brûlent leurs réserves d’impossible, leurs dernières métamorphoses, jusqu’au jour où, sans un reste d’humidité, ils descendent de la balançoire vers eux-mêmes, vers leur nom propre et véritable, vers leur mort encore lointaine.
Á chacun son ciel. Éditions du Seuil, 2021. Traduction : Fabienne Bradu.
“La poesía no es sinónimo de lentitud, como muchos creen. Es el atajo lingüístico por excelencia. Por eso los poemas suelen ser breves, un acelerador de partículas que permite saltar sobre muchas cosas e ir directos al grano. El poeta es un velocista. »
« La poésie n’est pas synonyme de lenteur. C’est un raccourci linguistique par excellence. Les poèmes sont généralement courts ; ils constituent un accélérateur de particules qui permet de sauter beaucoup de choses et d’aller droit à l’essentiel. Le poète est un champion de la vitesse. »
« La poesía tiene el prestigio que tiene toda actividad secreta, inútil e incomprensible. Si no fuera tan incomprensible para la mayoría, no tendría prestigio y los poetas no viajaríamos como viajamos. »
« La poésie a le prestige de toute activité secrète, inutile et incompréhensible. Si elle n’était pas aussi incompréhensible, elle n’aurait pas ce prestige. Et nous, poètes, ne voyagerions pas comme nous le faisons. »
« Il y a une veine spéculative dans ma poésie, qui en accompagne une autre, plus vécue, souvent autobiographique. J’aspire à une poésie qui, sans perdre ses racines dans le quotidien, ne se limite pas à l’anecdote. À partir d’une expérience particulière, la poésie parvient à illuminer une zone profonde de l’esprit. »
« No me interesa ser poeta en absoluto. Lo que me interesa es escribir un libro de poemas. Se es poeta sólo cuando se escribe poesía, después deja de serlo. Ser poeta no se convierte jamás en profesión. »
« Être poète ne m’intéresse pas le moins du monde. Ce qui m’importe, c’est écrire un livre de poèmes. On n’est poète que lorsqu’on écrit de la poésie. Ensuite on cesse de l’être. Être poète n’est jamais une profession. »