Je lis André Breton, Julien Gracq, Correspondance. 1939-1966. Paris, Gallimard, 2025.
Lettre de Julien Gracq à André Breton. 5 novembre 1939.
” Ma situation fait que je relis avec une certaine attention le petit nombre de textes que j’ai sous la main. par exemple Radiguet. Et – lisant la Petite anthologie poétique du surréalisme – je regrette – je dois le dire – d’avoir été très injuste en vous parlant de mon in // compréhension de la poésie d’Éluard. Elle m’a paru dans le recueil prendre un singulier relief (” La Dame de carreau, par exemple). (…) “
Les deux écrivains sont à ce moment-là mobilisés.
La Dame de carreau (Paul Éluard)
Tout jeune, j’ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité, qu’un battement de cœur amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber. Aimant l’amour. En vérité, la lumière m’éblouit. J’en garde assez en moi pour regarder la nuit, toute la nuit, toutes les nuits. Toutes les vierges sont différentes. Je rêve toujours d’une vierge. À l’école, elle est au banc devant moi, en tablier noir. Quand elle se retourne pour me demander la solution d’un problème, l’innocence de ses yeux me confond à un tel point que, prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou. Ailleurs, elle me quitte. Elle monte sur un bateau. Nous sommes presque étrangers l’un à l’autre, mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point. Ou bien, quand elle est malade, c’est sa main que je garde dans les miennes, jusqu’à en mourir, jusqu’à m’éveiller. Je cours d’autant plus vite à ses rendez-vous que j’ai peur de n’avoir pas le temps d’arriver avant que d’autres pensées me dérobent à moi-même. Une fois, le monde allait finir et nous ignorions tout de notre amour. Elle a cherché mes lèvres avec des mouvements de tête lents et caressants. J’ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour. Et c’est toujours le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation. Mais ce n’est jamais la même femme. Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie, mais sans la reconnaître. Aimant l’amour.
Les Dessous d’une vie ou la pyramide humaine. Les Cahiers du Sud, 1926.
Paul Éluard, Poèmes. Livre de poche n° 1003-1004. 1963.
J’ai acheté hier chez Gibert Cézanne Des toiles rouges de Marie-Hélène Lafon en Livre de Poche (n°37980, 2025) (Première publication Flammarion, 2023).
Dans son introduction, elle rappelle :
« J’entends aussi les échos d’Aragon chanté par Ferré,
Tout le monde n’est pas Cézanne Nous nous contenterons de peu […] On écrit des vers de la prose On doit trafiquer quelque chose En attendant le jour qui vient »
J’ai recherché et relu le poème d’Aragon dans l’édition de La Pléiade.
Spectacle à la lanterne magique
I. Quatorzième arrondissement
Chanté
Lieux sans visage que le vent Ô ma jeunesse rue de Vanves Passants passés Printemps d’avant Vous me revenez bien souvent
Quartier pauvre où je me promène Reconnais celui qui t’aima La sonnette du cinéma S’entendait avenue du Maine
Très tôt tes maisons s’aveuglaient Je m’enfonçais dans tes façades Les affiches des palissades Avaient des loques et des plaies
J’arrivais au chemin de fer Qui bordait la ville et la vie Au fossé tant de fois suivi Sans savoir vraiment pour quoi faire
Les trains n’y passaient presque plus C’était un lieu d’herbe et de flâne Où dans l’ortie et le pas d’âne Des papiers ornaient les talus
Les amants guère n’y séjournent Aujourd’hui plus qu’en ce temps-là Comme alors j’en suis vite las Et dans la rue Didot je tourne
Je vivais la plupart du temps Dans un hôpital fantastique Où l’obscénité des cantiques Oubliait la mort en chantant
Les carabins c’est leur manière Ils n’ont pas le cadavre exquis Je n’y jouais qu’avec ceux qui Leur succédaient dans ma tanière
Car comme on change de veston À vêpres la lueur des lampes Pour des visiteurs d’autre trempe Inaugurait un autre ton
Qui s’en souvient Tous des pareils L’air m’échappe à vous la chanson Ô mes amis perdus ce sont Choses qui sortent par l’oreille
Plusieurs sont morts plusieurs vivants On n’a pas tous les mêmes cartes Avant l’autre il faut que je parte Eux sortis je restais rêvant
Décor de la salle de garde Le soir était sombre à Broussais Et dans son faux jardin dansait La nuit solitaire et hagarde
Jeune homme qu’est-ce que tu crains Tu vieilliras vaille que vaille Disait l’ombre sur la muraille Peinte par un Breughel forain
Tout le monde n’est pas Cézanne Nous nous contenterons de peu L’on pleure et l’on rit comme on peut Dans cet univers de tisanes
On veille on pense à tout à rien On écrit des vers de la prose On doit trafiquer quelque chose En attendant le jour qui vient
On sonne II faut bien que j’y aille Tout ce sang Qu’est-ce qu’il y a C’est sous le pont d’Alésia Que l’on a fait ce beau travail
Dix jeunes hommes tailladés Le front la nuque les épaules Tous récitent le même rôle A quoi bon rien leur demander
Il est donc des filles si douces Que seulement pour y toucher Ce ne semble plus un péché Messieurs de vous égorger tous
J’ai peu dormi rêvé beaucoup Était-il tôt Était-il tard Je me tournais sur mon brancard Tâtant les muscles de mon cou
Ça fait-il mal quand on les tranche En tout cas c’est bizarre après Ça pend tout autour On croirait Du vulgaire corail en branche
Sommeil qui me frappe massue Tu fais nos yeux noirs pour l’éclipse Les sabots d’une apocalypse Au galop me passent dessus
La lune éteint son anémone Sur le seuil béant du néant Et dans un branle de géants Les démons baisent les démones
Je ne vois plus la lampe bleue Dans les pavillons de morphine Où la mort entre ses mains fines Prend ses amants tuberculeux
Les doigts sur le linge s’agitent À l’approche de pas feutrés II sort d’un petit front muré Le doux cri sourd des méningites
Brouillard brouillard de l’infini Ça sent l’iode et la gangrène Sur les lits de fer où s’égrènent Les courts sanglots de l’agonie
Le satin de l’homme se lustre Et pâlit et pareillement Se ferment au dernier moment Les yeux sans nom les yeux illustres
La brume quand point le matin Retire aux vitres son haleine Il en fut ainsi quand Verlaine Ici doucement s’est éteint
Qu’est-ce à la fin que l’être emporte Dans la fixité de ses yeux Qu’y reste-t-il qui fut les cieux Avec lui quelle étoile avorte
Il est là pâle sur son dos Ses mains ont froissé les draps jaunes Et dans le parc noir le vieux faune N’entend plus jouer les jets d’eau
Ni le bruit que fait sur le marbre L’éventail tombé d’une main La bouche qui dit À demain Ni les pas fuyants sous les arbres
Comme un dérisoire secret Comme un rythme impair de mandore Le voilà pour de bon qui dort Sous le faux ciel d’or de Lancret
Ô fontaine à mi-voix qui pleure Le voilà ce cour sous la pluie Nul ici-bas n’est plus que lui Dénué lorsque sonne l’heure
Et qu’on le porte dans un trou L’égal enfin de tout le monde Il verra que la mort est ronde Où l’on repose n’importe où
Ce Lélian du bout du compte Nous on lui préférait Rimbaud Comme la grand’route au tombeau Le ricanement à la honte
Ceux qui font métier d’être bons C’est la honte qui les arrange Ils donnent une robe à l’ange Une cellule au vagabond
Les gens les gens Dieu les emmerde Naître qui me le demanda C’était l’époque de Dada Qu’importe que l’on gagne ou perde
Renverse ta vie et ton vin Tout nous paraissait ridicule À nous sans soleil ni calculs Enfants damnés des années vingt
Nous étions comme un rire amer Au seuil de ce siècle sans voix Ô mes compagnons je vous vois Et vos bouteilles à la mer
Peut-être étions-nous un naufrage Peut-être étions-nous des noyés L’avenir a ses envoyés Dont l’épaule est faite à l’outrage
Un jour ou l’autre nous serons Le lys sur ceux qui nous marquèrent Et vos certitudes précaires Rouleront comme des marrons
De Montparnasse vers Plaisance Ou la Porte de Châtillon La réponse et la question Semblant une égale Byzance
Ce que vous avez jamais cru Déjà décroît comme un faubourg Dans un bruit lointain de tambours On a changé le nom des rues
L’histoire a passé dans son van Votre grain songes décevants Et voici que dorénavant Il n’y a plus de rue de Vanves
Les Poètes. Gallimard, 1960. Repris dans Il ne m’est Paris que d’Elsa. Robert Laffont, 1964. Anthologie de poèmes d’Aragon consacrés à Paris. Photographies de Jean Marquis.
Les strophes 11, 13 à 15 et 27 du poème, déplacées et répétées, ont été mises en musique et interprétées en 1961 par Léo Ferré sous le titre Blues. Aragon a commenté la chanson dans Digraphe n°5, avril 1975. D’autres fragments, sur une musique de Marc Robine, ont donné lieu à une chanson fidèle au titre du poème, interprétée par Marc Ogeret en 1992.
Portrait de Jules Laforgue (Émile Laforgue). Couverture « Les Hommes d’aujourd’hui ».
En 1970, Pascal Pia a publié en Livre de Poche une très belle édition des Poésies complètes de Jules Laforgue avec 66 poèmes inédits.
Jean-Jacques Lefrère, grand spécialiste de Rimbaud, évoque Pascal Pia dans de nombreux passages de sa biographie de Jules Laforgue, publiée chez Fayard en 2005. J’en ai choisi deux.
« C’est l’un des plus beaux poèmes de Laforgue, l’un de ceux où sa « sensibilité qui se raille » – l’expression est de Léautaud – vibre à chaque vers :
Complainte d’un autre dimanche
C’était un très-au vent d’octobre paysage, Que découpe, aujourd’hui dimanche, la fenêtre, Avec sa jalousie en travers, hors d’usage, Où sèche, depuis quand ! une paire de guêtres Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.
Un couchant mal bâti suppurant du livide ; Le coin d’une buanderie aux tuiles sales ; En plein, le Val-de-Grâce, comme un qui préside ; Cinq arbres en proie à de mesquines rafales Qui marbrent ce ciel crû de bandages livides.
Puis les squelettes de glycines aux ficelles, En proie à des rafales encor plus mesquines ! Ô lendemains de noce ! ô brides de dentelles ! Montrent-elles assez la corde, ces glycines Recroquevillant leur agonie aux ficelles !
Ah ! Qu’est-ce que je fais, ici, dans cette chambre ! Des vers. Et puis, après ! ô sordide limace ! Quoi ! La vie est unique, et toi, sous ce scaphandre, Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses ! Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?
Ce fut un bien au vent d’octobre paysage…
Dans une chronique parue dans Carrefour du 30 mars 1960, Pascal Pia commenta bien joliment ce poème :
« Vers 1920, il m’arrivait souvent d’aller rue Berthollet, soit chez Marcel Sauvage, soit chez Jean Dubuffet, et de refaire ainsi le chemin que faisait Laforgue, quarante ans plus tôt, quand la nostalgie le ramenait devant la maison qu’avait habitée sa famille. Je me répétais sa Complainte d’un autre dimanche :
C’était un très-au vent d’octobre paysage…
Je me la répète encore quand le hasard me conduit dans les mêmes parages. Et ce n’est pas le seul poème de Laforgue que j’ai retenu. Ces vers allant exprès de guingois, cette pudeur habillée d’ironie, ces tours qu’après Laforgue, Tinan, seul, a su attraper et qu’il a, lui, mis dans sa prose, pour qui les aime, ce sont des fêtes. » (Pages 346-347)
Marcel Sauvage habitait au 3, rue Berthollet. Jules Laforgue, lui, a habité au numéro 5 de 1879 à juillet 1881.
Plaque Rue Berthollet. Voie située dans le 5e arrondissement de Paris dans le quartier du Val-de-Grâce.
« En janvier 1970, Pascal Pia qui avait été dans sa jeunesse, entre autres multiples activités, le secrétaire de Dujardin, fit paraître, dans une collection du Livre de Poche dont le directeur lui avait passé commande, un volume regroupant les vers déjà publiés de Laforgue et une soixantaine de poèmes inédits ou présentant des variantes nouvelles. Il avait bénéficie de l’apparition, sur le marché parisien, d’une nouvelle marée de manuscrits inconnus, qui circulèrent à partir de 1965 et tout au long de l’année 1966. ils venaient cette fois des archives du Mercure de France : un des fils du directeur Paul Hartmann, successeur de Vallette – sans rapport avec le disciple de Schopenhauer -, augmentait ses revenus en bradant chez des libraires ces papiers oubliés dans l’immeuble de la rue de Condé. Á l’origine, ces manuscrits avaient été transmis à Mauclair en vue de l’établissement des Oeuvres complètes des années 1900, puis avaient regagné les bureaux du mercure pour un sommeil de plus d’un demi-siècle. Même en 1922, lorsque Jean-Aubry avait entrepris son édition d’Oeuvres complètes, la disponibilité de ce fonds ne paraît pas lui avoir été signalée, comme si Vallette en avait alors oublié l’existence. Ayant retrouvé ces manuscrits en 1947, Paul Hartmann les avait emportés en quittant le Mercure, mais sans jamais en faire usage. Ce fut après son décès que son fils, âgé d’une soixantaine d’années, les dispersa page à page, avec une désinvolture froide, chez des marchands d’autographes tels que Poulain (librairie Gallimard), Bernard et Marc Loliée, Vigneron (librairie des Argonautes, Lambert (librairie de l’Abbaye), Coulet-Faure. Ainsi fut éparpillée une bonne partie du manuscrit du sanglot de la terre et de nombreux textes en prose. L’entreprise de reconstitution que mena Pia fut délicate : un libraire proposait l’autographe du début d’un poème sur son catalogue, tandis qu’un de ses confrères mettait en vente au même moment l’autographe qui donnait la fin. Pia n’eut parfois que quelques minutes pour prendre copie d’un ensemble de vers, et certains manuscrits, dont l’écriture tenait souvent du gribouillis, étaient raturés et chargés de retouches, de remaniements, de repentirs. Le fruit de cette quête endurante fut une édition en partie originale, qui, selon le critique René Lacôte, contraignit les bibliophiles à faire figurer un volume de la collection du Livre de Poche à côté d’éditions rares à tirage numéroté. » (Pages 615-616)
Les Complaintes suivi de Premiers poèmes. Édition de Pascal Pia. Collection Poésie/Gallimard n°129.
Les Chimères – La Bohême galante – Petits châteaux de Bohême. Poésie/Gallimard n°409. 2005.
Deux poèmes de Gérard de Nerval :
Une allée du Luxembourg
Elle a passé, la jeune fille Vive et preste comme un oiseau : À la main une fleur qui brille À la bouche un refrain nouveau
C’est peut-être la seule au monde Dont le coeur au mien répondrait Qui venant dans ma nuit profonde D’un seul regard l’éclaircirait !…
Mais non ! Ma jeunesse est finie… Adieu, doux rayon qui m’as lui, Parfum, jeune fille, harmonie … Le bonheur passait, – Il a fui !
1832.
Odelettes 1853.
On pense au poème À une Passante de Charles Baudelaire.
À une Passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d’une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Les fleurs du mal. Tableaux Parisiens. 1861.
Épitaphe(Gérard de Nerval)
Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet, Tour à tour amoureux insoucieux et tendre, Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre, Un jour il entendit qu’à sa porte on sonnait.
C’était la Mort ! Alors il la pria d’attendre Qu’il eût posé le point à son dernier sonnet ; Et puis sans s’émouvoir, il s’en alla s’étendre Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.
Il était paresseux, à ce que dit l’histoire, Il laissait trop sécher l’encre dans l’écritoire. Il voulait tout savoir mais il n’a rien connu.
Et quand vint le moment où, las de cette vie, Un soir d’hiver, enfin l’âme lui fut ravie, Il s’en alla disant : « Pourquoi suis-je venu ? »
Poésies diverses, 1877.
Tombe de Gérard de Nerval au cimetière du Père-Lachaise. Paris XX.
Je relis à nouveau les poètes français du XIX e siècle. La lecture d’Aurélia ou le Rêve de la vie m’avait beaucoup impressionné lorsque j’étais étudiant.
Gérard Labrunie est né à Paris le 22 mai 1808. Il est mis nourrice à Loisy dans le Valois, puis pris en charge par l’oncle de sa mère, Antoine Boucher, à Mortefontaine. Il n’a pas connu sa mère, Marie-Antoinette Laurent, morte à Gross-Glogau en Silésie en 1810. Elle avait accompagné son mari, Étienne Labrunie, médecin militaire de la Grande Armée. Celui-ci ne revient en France qu’en 1814. Le futur poète devient célèbre dès 19 ans en 1827. Il traduit le Faust de Goethe. L’auteur apprécie cette traduction (Conversations avec Eckermann). À partir de ce moment-là, il publie de nombreux textes dans les journaux et les revues. Il traduit aussi beaucoup. Le pseudonyme de Nerval est attesté pour la première fois en 1836 dans LeFigaro. Il a pour origine le clos de Nerval à Mortefontaine, hérité de ses grands-parents en 1834.
Le poète se complaît dans les rêveries amoureuses et les amours platoniques : c’est le cas avec Jenny Colon, actrice et chanteuse lyrique, qui meurt de phtisie le 5 juin 1842, et aussi avec Marie Pleyel, pianiste.
Il traverse sa première grave crise psychique en 1841. On le conduit le 18 février chez Mme Sainte-Colombe qui tient une maison de santé au 6 rue de Picpus. Diagnostic : méningite. Le critique Jules Janin révèle la folie de son « ami » dans le Journal des débats. Le 18 mars, il sort de la clinique. Le 21 mars, après une nouvelle crise, il est emmené à Montmartre chez le docteur Esprit Blanche. Celui-ci a racheté en 1820 au Docteur Prost la Folie-Sandrin, située sur les hauteurs de Montmartre, au 4 rue Trainée (actuelle 22 rue Norvins), pour en faire une maison de santé. Son fils, Émile Blanche, alors étudiant, entre à ce moment en contact avec le poète malade. Il n’est plus question de méningite. Dès le 5 juin 1841, ils diagnostiquent une « manie aiguë ». Nerval est jugé « incurable ». Le poète est très agité. On lui impose « les fers aux pieds et la camisole de force ». Il sort de la clinique le 21 novembre 1841, huit mois après son entrée. Il semble avoir maîtrisé son mal par l’écriture. Au bas d’un portrait photographique de lui, il écrit : « Je suis l’autre ».
« On ne peut pas dire que c’est la folie qui l’a fait poète. Poète, il l’était, de naissance. […] Mais les conditions auxquelles était assujettie la poésie française empêchaient le Nerval profond de se révéler. La folie a brisé ses entraves. » (Claude Pichois et Michel Brix, Gérardde Nerval. Fayard, 1995.)
Pendant son enfermement, il prépare aussi un voyage en Orient qui se veut thérapeutique. Il part en 1843 et séjourne en Égypte, au Liban, en Syrie, en Turquie.
En 1846, la réputation de la maison du docteur Esprit Blanche a grandi. La clinique est installée Hôtel de Lamballe à Passy. Le psychiatre partage assez vite la direction médicale avec son fils, devenu médecin en 1848. Émile Blanche prend la direction de la clinique à la mort de son père en 1852. Il la conserve jusqu’en 1872.
Douze ans séparent donc le premier internement de Gérard de Nerval à Montmartre du second à Passy.
Après une forte crise, le 23 janvier 1852, il entre à la maison municipale Dubois (aujourd’hui hôpital Fernand-Widal), 110 rue du Faubourg Saint-Denis. Il y reste jusqu’au 15 février. L’année suivante, il est à nouveau hospitalisé à la maison Dubois (6 février-27 mars 1852) Le 27 août, une nouvelle crise le mène chez le Dr Émile Blanche (27 août-fin septembre 1853). Il rechute le 12 octobre en état de « délire furieux ». Comme en 1841, on retrouve chez Nerval à la fin de 1853 la même alternance de crises graves et de grande lucidité. Il y a chez lui interaction entre la maladie et la production poétique. Le Docteur Émile Blanche, médecin de Nerval, le suit jusqu’à sa mort, en 1855. Il encourage Nerval à écrire Aurélia ou le Rêve de la vie et une partie de Pandora, œuvres dans lesquelles il retranscrit ses hallucinations, pour l’aider à mieux comprendre sa ” folie ” et faire avancer la science. Les lettres qu’ils échangent montrent une vraie proximité, mêlée parfois de crainte chez l’écrivain, qui redoute d’être interné de force. Leur « coopération » de médecin à patient traduit une manière innovante d’associer le malade au traitement de la maladie mentale.
Aurélia est l’une des rares œuvres à constituer un document scientifique et un monument littéraire. Francesc Tosquelles (1912-1994), le grand psychiatre catalan, l’a analysée dans sa thèse, Le Vécu de la fin du monde dans la folie. De nombreux psychiatres ont établi un diagnostic rétrospectif : psychose maniaco-dépressive.
A la fin du printemps 1854, il obtient l’autorisation du Dr. Blanche de sortir de la clinique. Il voyage en Allemagne (27 mai-vers le 20 juillet 1854), puis retourne à l’hôtel de Lamballe (8 août-19 octobre 1854). Finalement, seule de la famille Labrunie, Mme veuve Alexandre Labrunie, tante du poète, accepte de le recevoir chez elle jusqu’à ce qu’il ait trouvé un logement. Dans la nuit du 25 au 26 janvier 1855, on le trouve pendu aux barreaux d’une grille qui ferme un égout de la rue de la Vieille-Lanterne (voie aujourd’hui disparue, qui était parallèle au quai de Gesvres et aboutissait place du Châtelet). Le lieu de son suicide se trouvait probablement à l’emplacement du Théâtre de la Ville – Sarah-Bernhardt actuel.
La première partie d’Aurélia est publiée dans la Revue de Paris le 1 janvier 1855. La seconde est en épreuves non définitives à la mort du poète. Elle paraît le 15 février 1855 dans la même revue.
Gérard de Nerval est surréaliste avant la lettre. Lui disait ” surnaturaliste “. Aurélia annonce Nadja d’André Breton.
Monument à Gérard de Nerval. Square de la tour Saint-Jacques. Paris IV. (CFA)
Sources
Claude Pichois et Michel Brix, Gérard de Nerval. Fayard, 1995. Laure Murat, La maison du docteur Blanche, histoire d’un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant. Hachette littératures, 2002. Florence Delay, Dit Nerval. Gallimard, Collection L’un et l’autre, 1999. Folio n° 4066, 2004. François Tosquelles, Le vécu de la fin du monde dans la folie : Le témoignage de Gérard de Nerval. Jérôme Millon éditeur, 2012. Olivier Weber, Ma vie avec Gérard de Nerval. Gallimard, Collection Ma vie avec, 2024.
Louis Aragon. Vers 1917-19. Matricule : 5725 (Classe : 1917).
La guerre et ce qui s’ensuivit
Les ombres se mêlaient et battaient la semelle Un convoi se formait en gare à Verberie Les plates-formes se chargeaient d’artillerie On hissait les chevaux les sacs et les gamelles
Il y avait un lieutenant roux et frisé Qui criait sans arrêt dans la nuit des ordures On s’énerve toujours quand la manoeuvre dure et qu’au-dessus de vous éclatent les fusées
On part Dieu sait pour où Ça tient du mauvais rêve On glissera le long de la ligne de feu Quelque part ça commence à n’être plus du jeu Les bonshommes là-bas attendent la relève
Le train va s’en aller noir en direction Du sud en traversant les campagnes désertes Avec ses wagons de dormeurs la bouche ouverte Et les songes épais des respirations
Il tournera pour éviter la capitale Au matin pâle On le mettra sur une voie De garage Un convoi qui donne de la voix Passe avec ses toits peints et ses croix d’hôpital
Et nous vers l’est à nouveau qui roulons Voyez La cargaison de chair que notre marche entraîne Vers le fade parfum qu’exhalent les gangrènes Au long pourrissement des entonnoirs noyés
Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu’un obus a coupé par le travers en deux Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre Et toi le tatoué l’ancien Légionnaire Tu survivras longtemps sans visage sans yeux
Roule au loin roule le train des dernières lueurs Les soldats assoupis que ta danse secoue Laissent pencher leur front et fléchissent le cou Cela sent le tabac la laine et la sueur
Comment vous regarder sans voir vos destinées Fiancés de la terre et promis des douleurs La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs Vous bougez vaguement vos jambes condamnées
Vous étirez vos bras vous retrouvez le jour Arrêt brusque et quelqu’un crie Au jus là-dedans Vous bâillez Vous avez une bouche et des dents Et le caporal chante Au pont de Minaucourt
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit Déjà vous n’êtes plus qu’un nom d’or sur nos places Déjà le souvenir de vos amours s’efface Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri
Le roman inachevé, 1956.
Verberie (Oise). La Gare.
***
Dominos d’ossements que les jardiniers trient Pelouses vertes à l’entour des sépultures Sous les pierres d’Arras fils d’une autre patrie
Dont les noms sont tracés d’une grosse écriture Blanc sur blanc les voilà nos hôtes désormais Où la mort a fixé leur villégiature
La Manche pleure entre eux et ceux qui les aimaient Mon oncle d’Angleterre est là dans cette foule Entend-il comme nous le rossignol en mai
Lorette que l’odeur d’Afrique gorge et saoule Cimetière en plein ciel pâle aux Sénégalais L’oubli comme un burnous aux Marocains s’enroule
Les sables ont couvert les larmes et les plaies Les lamentations ont cessé dans la brume Il n’est pas de palmiers dans le Pas-de-Calais
Ces hauteurs d’un vin noir encore au matin fument Le vent foule à leur toit les raisins vendangés Et ses dansants pieds nus de leur sang se parfument
Demeurez dispersés dans nos champs saccagés Vous gisants que des croix blanches perpétuèrent Et vous à Douaumont engrangés et rangés
L’ordre est mis à jamais dans les grands ossuaires Spectres de mon pays reposez reposez Laissez sur vous tomber la dalle et le suaire
Ne faites plus chez nous ce bruit du cœur brisé Ne revendiquez plus au foyer votre place Et ne gémissez plus le soir à la croisée
N’arrêtez plus les enfants qui s’en vont en classe Les pauvres survivants ont le droit d’être heureux Ne les réveillez pas de vos bouches de glace
Ne venez pas troubler le pas des amoureux Laissez l’oiseau chanter laissez l’ombre être douce Laissez les jeunes gens s’en aller deux par deux
Que la tombe s’apaise et se couvre de mousses Que la terre mouillée en étouffe les bruits Voyez l’herbe se lève et le taillis repousse
Les myrtes ont des rieurs les cyprès ont des fruits Bonheur ô braconnier tends tes pièges de toile Les cyprès ont des fruits qui démentent la nuit
Les myrtes ont des fleurs qui parlent des étoiles Et c’est de mes douleurs qu’est fait le jour qui vient Plus profonde est la mer et plus blanche est la voile
Le Roman inachevé. Première parution 1956. Poésie / Gallimard n°7. 1966.Monument aux morts de Plozévet (Finistère) (René Quillivic) 1922 (CFA).Monument aux morts de Plozévet (Finistère) (René Quillivic) 1922 (CFA).Monument aux morts de Plozévet (Finistère) (René Quillivic) 1922 (CFA).
Selon un décompte effectué par Edgar Morin et André Burgière, 30 % des hommes de la commune ayant entre 18 et 48 ans ont été tués. (Edgar Morin, Commune en France. La métamorphose de Plozévet, Le Livre de poche, Biblio Essais, 1967. Réédition. Fayard, Pluriel, 2013)
William Shakespeare (Martin Droeshout 1601-avant 1650). 1622. C’est l’un des seuls portraits de l’auteur identifiés de manière certaine.
Peut-on traduire de la poésie ?
Dante, Convivio. Cité par Georges Mounin, 1955, in Les Belles infidèles, Paris, Cahiers du Sud, p. 28.
« Aucune chose de celles qui ont été mises en harmonie par lien de poésie ne peut se transporter de sa langue en une autre sans qu’on rompe sa douceur et son harmonie, et c’est la raison pourquoi Homère ne doit pas être mis du grec en latin. »
En 1957, lors d’une conférence de presse, un journaliste suédois avait demandé à Albert Camus s’il avait de l’admiration pour un écrivain français. Il avait cité René Char. Il invita son auditoire à découvrir Char, mais ajoutait : ” Malheureusement, la poésie ne se traduit pas. “
Maurice Blanchot insistait sur cette impossibilité en disant ceci :
“Le sens du poème est inséparable de tous les mots, de tous les mouvements, de tous les accents du poème. Il n’existe que dans cet ensemble et il disparaît dès qu’on cherche à le séparer de cette forme qu’il a reçue. Ce que le poème signifie coïncide exactement avec ce qu’il est.”
Pourtant, la liste des poètes qui s’y sont essayés est impressionnante : Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé, Valery Larbaud, Pierre Jean Jouve, Eugène Guillevic, Henri Thomas, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Yves Bonnefoy, Paul Celan, Jacques Darras, Claude Esteban, Jacques Ancet …
Un exemple, le Sonnet XXIII de William Shakespeare. 5 traductions en français.
As an unperfect actor on the stage Who with his fear is put besides his part, Or some fierce thing replete with too much rage, Whose strength’s abundance weakens his own heart, So I, for fear of trust, forget to say The perfect ceremony of love’s rite, And in mine own loves’s strength seem to decay, O’ercharged with burden of mine one love’s might. O ! let my books be then the eloquence And dumb presagers of my speaking breast, Who plead for love and look for recompense More than that tongue that more hath more express’d. O ! learn to read what silent love hath writ: To hear with eyes belongs to love’s fine writ.
Sonnet XXIII
Comme un mauvais acteur sur scène, qui par sa peur est mis hors de son rôle, ou comme une créature sauvage emplie de trop de rage, qu’une surabondance de force affaiblit dans son propre coeur ;
Ainsi moi, n’ayant eu confiance, ai failli à dire le parfait cérémonial des rites d’amour, et la force dans mon propre amour semble faillir, écrasée du fardeau de mon propre pouvoir.
Oh que mes livres alors soient l’éloquence, et les muets annonceurs de mon sein parlant, qui plaide pour l’amour et attend récompense – bien plus que cette langue qui plus a plus parlé.
Apprends à lire ce qu’écrit l’amour silencieux : au fin esprit d’amour, d’entendre par les yeux.
Sonnets. Traduction Pierre Jean Jouve. Mercure de France, 1969. Poésie / Gallimard n°110 1975.
Sonnet XXIII
Comme le comédien mal préparé Dont la frayeur va déranger le jeu, Comme la passion qu’emporte tant de rage Que l’excès de sa force la paralyse,
Ainsi, moi, faute de confiance, j’oublie les mots Qui sont la liturgie du rite d’amour Et sous le poids trop grand de mon amour C’est mon ardeur qui semble se défaire.
Ah, que mes yeux soient alors l’éloquence, Les messagers muets de ma voix profonde, Eux qui te crient qu’ils t’aiment, et veulent récompense Plus que ces vers qui s’exclament tant plus !
Apprends à déchiffrer ce qu’écrit le silence, Écouter par les yeux, c’est l’intelligence du cœur.
Les Sonnets précédé de Vénus et Adonis, Le Viol de Lucrèce et de Phénix et Colombe. Poésie / Gallimard n°437 2007. Traduction Yves Bonnefoy.
Sonnet XXIII
Comme en scène un mauvais acteur, que sa frayeur Met tout hors de son rôle, ou quelque être farouche De trop de rage plein et dont l’excès de force Affaiblit le corps même ; ainsi moi tout tremblant
D’inconfiance, je ne sais plus les paroles Du cérémonial parfait des coeurs aimants, Et semble dépérir au fort de mon amour Par tout le poids de mon propre amour accablé.
Ah, que mes livres alors soient les orateurs, Et les mimes sans voix de mon coeur éloquent, Plaidant pour mon amour, et cherchant récompense, Mieux que tel autre dont la langue exprima plus.
Ce qu’écrivit l’amour taciturne, ah, lis-le, Écouter par les yeux, c’est finesse d’amour.
Sonnets. 10-18, 1965. Le temps qu’il fait, 1995. Traduction Henri Thomas.
Sonnet XXIII
Tel un acteur novice entrant en scène Et qui oublie son rôle dans sa peur Ou un fauve rageant de trop de haine Et dont l’excès de force éteint le cœur, Perdant tous mes moyens, j’oublie de dire Les mots qu’attend la courtise d’amour Et, au plus haut, je parais défaillir Sous le fardeau de cet amour trop lourd. Oh, que mes écrits soient mon éloquence, Les messagers sans voix du cœur en moi, Parlant d’amour et cherchant récompense Mieux que jamais ne le fit cette voix. Lis ce qu’amour en silence a écrit. Entendre par les yeux : là est l’esprit.
Les sonnets. Mesures, 2023. Traduction Françoise Morvan.
Sonnet XXIII
Comme l’acteur imparfait sur la scène d’un théâtre Que le trac, de son rôle, soudain fait dérailler ; Ou comme la bête féroce qu’emplit l’excès de rage Voit son coeur affaibli par son surcroît de force ; Moi, mon manque d’assurance m’amène à oublier De dire à perfection le rituel de l’amour, Car ma force d’amour semble me faire trébucher, Tant je suis écrasé du poids de son pouvoir : Ô puissent mes livres avec toute leur éloquence Se faire hérauts muets des paroles de mon coeur, Qui font assaut d’amour et cherchent récompense, Plus que la langue bavarde qui s’est plus exprimée : Ah ! Savoir lire les mots silencieux de l’amour ! Ouïr avec les yeux : sa grande subtilité.
Sonnets. Grasset, 2013. Traduction Jacques Darras.
J’ai relu avec plaisir Profils perdus de Philippe Soupault (Mercure de France, 1963 – Folio n° 3165, 1999). À 66 ans, l’écrivain revient sur son passé. Il flâne avec Guillaume Apollinaire ou René Crevel, rencontre Marcel Proust à Cabourg, dialogue avec Georges Bernanos à Paris ou à Rio de Janeiro, observe James Joyce cherchant un mot, traduit avec lui des passages de Finnegans Wake, fréquente le café de Flore… L’auteur fait revivre de manière originale de grandes figures artistiques du XX e siècle.
« Tous les mercredis, au printemps de 1917, Guillaume Apollinaire, vers six heures du soir, attendait ses amis, au café de Flore, voisin de son logis. Blaise Cendrars “s’amenait” (c’est le moins que l’on puisse dire) régulièrement. Je me souviens des visages de Max Jacob, de Raoul Dufy, de Carco, d’André Breton et de quelques fantômes dont il vaut mieux oublier les noms. Le café de Flore n’était pas à cette époque aussi célèbre que de nos jours. On pouvait y respirer, y parler sans crier. Une atmosphère provinciale. Remy de Gourmont y venait lire les journaux. Blaise Cendrars, le feutre en bataille, le mégot à la bouche, ne paraissait pas tellement content. »
Je me souvenais surtout du récit qu’il faisait de sa rencontre avec Marcel Proust à Cabourg.
Philippe Soupault m’a incité aussi à relire un poème de Calligrammes : Ombre qu’Apollinaire aurait écrit devant lui avec une grande facilité.
Ombre
Vous voilà de nouveau près de moi Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre L’olive du temps Souvenirs qui n’en faites plus qu’un Comme cent fourrures ne font qu’un manteau Comme ces milliers de blessures ne font qu’un article de journal Apparence impalpable et sombre qui avez pris La forme changeante de mon ombre Un Indien à l’affût pendant l’éternité Ombre vous rampez près de moi Mais vous ne m’entendez plus Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante Tandis que moi je vous entends je vous vois encore Destinées Ombre multiple que le soleil vous garde Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter Et qui dansez au soleil sans faire de poussière Ombre encre du soleil Écriture de ma lumière Caisson de regrets Un dieu qui s’humilie
Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916). Avec un portrait de l’auteur par Pablo Picasso. Mercure de France, 1918.
L’ombre est un thème récurrent dans la poésie d’Apollinaire. Dans ce poème, l’ombre se fait principe poétique d’une adresse aux compagnons morts à la guerre.
J’ai trouvé chez Gibert un curieux petit livre illustré qui regroupe une nouvelle de Louis Chadourne et sept poèmes tirés des Cartes postales d’Henry Jean-Marie Levet.
L’indésirable. Nouvelle. Illustrations Albert Serq. Cahier intérieur: Cartes postales de H. J.-M. Levet. Éditions 2, 3 choses, 2025.
Résumé de la nouvelle : L’Intercolonial appareille dans la moiteur des tropiques. Jimmy Hollywood, voyageur étrange, parle une langue indéterminée et dissimule ses yeux morts sous une paire de lunettes aux verres jaunes. Nul ne sait d’où il vient ni où il va. Les passagers des premières jugent vite indésirable cet intrus pauvre et distingué dont la valise usée dit « toute la misère des errants sur la face des eaux et sur la face de la terre ». Le commissaire de bord aimerait bien s’en débarrasser mais au Surinam, à Trinidad ou Demerara, aucun port ne veut de lui. Nul ne sait ce qu’il peut bien penser, appuyé au bastingage à longueur de journée, vigie aveugle scrutant cette mer caraïbe dont il sait tous les charmes et tous les pièges. La nuit venue, sa canne martèle les ponts, sa haute silhouette se mêle aux ombres du paquebot qu’il semble hanter, errant des machines à la timonerie. Qui est vraiment l’Indésirable ? Espion, voyant déguenillé ou simplement notre semblable ?
Louis Chadourne est né à Brive le 7 juin 1890. Il est l’aîné de quatre frères (dont le romancier Marc Chadourne 1895-1975 et le dadaîste Paul Chadourne 1898-1981 ) Très jeune, il devient bachelier et agrégé (Lettres et Italien) en 1913. Il épouse Yvonne Dauby à Brive en 1913. Ami de Valery Larbaud, il écrit des poèmes et collabore à La NRF. Il participe à la Première guerre mondiale. le 16 juin 1915, il reste enseveli plusieurs heures lors de l’éboulement d’une tranchée à Metzeral , en Alsace. Cet épisode le marquera toute sa vie. Il est réformé, revient malade de la guerre, sa raison vacille. il divorce en 1916. Il fuit le réel dans les voyages et les livres. Neurasthénique, interné à la Maison de Santé d’Ivry, il meurt le 20 mars 1925.
Les éditions des Cendres ont publié en 1994 ses Carnets (1907-1925) dans un texte établi par Christiane F. Kopylov avec une préface de Benjamin Crémieux.
Louis Chadourne.
J’ajoute un des poèmes d’Henry J.-M. Levet qui ne figure pas dans ce petit livre.
Côte-d’Azur. – Nice (Henry Jean-Marie Levet)
A Francis Jourdain
L’Écosse s’est voilée de ses brumes classiques, Nos plages et nos lacs sont abandonnés ; Novembre, tribunal suprême des phtisiques, M’exile sur les bords de la Méditerranée…
J’aurai un fauteuil roulant ” plein d’odeurs légères “ Que poussera lentement un valet bien stylé : Un soleil doux vernira mes heures dernières, Cet hiver, sur la Promenade des Anglais…
Pendant que Jane, qui est maintenant la compagne D’un sain et farouche éleveur de moutons, Émaille de sa grâce une prairie australe De plus de quarante milles carrés, me dit-on,
Et quand le sang pâle et froid de mon crépuscule Aura terni le flot méditerranéen, Là-bas, dans la Nouvelle-Galles du Sud, L’aube d’un jour d’été l’éveillera… C’est bien !…
Patrick Abraham a publié dans La Cause Littéraire le 28 novembre 2024 une très bonne recension de la publication en Poésie/ Gallimard de Cartes postales et autres textes, Henry J.-M. Levet.
Mariluz Escribano Pueo est une poétesse presque totalement inconnue en France.
En Espagne, sa poésie est mieux étudiée depuis les années 2000. Son premier recueil de poésie n’a été édité qu’en 1991. Elle avait 56 ans. En 2022, Remedios Sánchez a publié son œuvre complète chez Cátedra dans la belle collection Letras Hispánicas.
Mariluz Escribano Pueo est née à Grenade le 19 décembre 1935. Son père, Agustín Escribano, était le directeur de l’École Normale. Sa mère, Luisa Pueo y Costa était la nièce du célèbre homme politique et économiste Joaquín Costa (1846-1911). Elle était professeur à l’École Normale et Secretaire de la Residencia de Señoritas Normalistas, une institution créée sur le modèle de la Residencia de Estudiantes de Madrid.
Son père s’était opposé à des militaires et au commandant phalangiste José Valdés Guzmán (1891-1937). Après le soulèvement franquiste, celui-ci est devenu Gouverneur civil de Grenade. On le considère comme le principal responsable de la répression dans cette ville et avec Ramón Ruiz Alonso de l’exécution de Federico García Lorca. Quand Mariluz Escribano avait neuf mois, le 12 septembre 1936, son père a été fusillé contre les murs du cimetière de la ville. Les historiens (Ian Gibson, Paul Preston) estiment que 5 000 personnes ont été fusillées dans la ville pendant la Guerre Civile.
Luisa Pueo y Costa, après la mort de son mari, a dû subir les représailles des rebelles qui ont saisi tous ses biens et ses comptes bancaires. Elle a dû partir à Palencia et elle n’est rentrée à Grenade qu’en 1940. Elle a pu alors à nouveau exercer son métier mais elle était étroitement surveillée par les autorités.
Mariluz Escribano a joué toute son enfance dans La Huerta de San Vicente, la résidence d’été de la famille García Lorca, de 1926 à 1936. En effet, sa mère était très amie avec avec cette famille et avec Carmen López García, cousine germaine de Federico, qui s’était chargée de cette propriété quand la famille du poète s’est exilée aux États-Unis.
Mariluz Escribano a épousé jeune Nicolás Marín López (1929-1985), professeur de Littérature.
Mariluz Escribano a obtenu sa licence de Philosophie et Lettres à L’Université de Grenade. Elle a été professeur de 1964 à 1967 à l’Antioch College de l’Ohio, première université américaine ouverte aux femmes et aux Noirs.
Docteur en Philologie Hispanique, elle a exercé comme Professeur de Didactique de la Langue et de Littérature, d’abord à l’École Normale (1967-1987) et ensuite à la Faculté des Sciences de l’ Education (1987-2015).
En 1985, son mari est mort dans un accident de voiture. Elle a dû élever seule ses cinq enfants.
La publication tardive de ses poèmes s’explique par le contexte de la guerre civile et la longue dictature franquiste qui ont fortement marqué sa vie.
Femme engagée contre la dictature, elle a milité dans des groupes féministes tels que Mujeres Universitarias o Mujeres por Granada. Elle a aussi publié régulièrement dans des journaux comme Patria et au début des années 70 dans Ideal, Diario Regional de Andalucía. Elle a dirigé à partir de sa fondation en 2005 la revue EntreRíos, Revista de Artes y Letras où ont publié de nombreux écrivains espagnols importants.
Elle est décédée à Grenade le 20 juillet 2019. Elle avait 83 ans.
Oeuvres
1991 Sonetos del alba. Málaga, editorial Guadalhorce. Réédition : Granada, Dauro, 2005 . 1993 Desde un mar de silencio. Granada, Cuadernos del Tamarit. 1995 Canciones de la tarde. Libros del Jacarandá, editorial Torremozas, 1995. 2013 Umbrales de otoño. Madrid, Hiperión, 2013. 2015 El corazón de la gacela. Granada, Valparaíso, 2015. 2018 Geografía de la memoria. Barcelona, Calambur, 2018.
Statue de Mariluz Escribano près de l’entrée du parc Federico García Lorca de Grenade
En la huerta de San Vicente
En la luna buscábamos sus huellas, en el piano la flor de sus canciones, en los búcaros las hojas del otoño, esa luz desvaída que reside en el sueño.
Era, entonces, el estío en la huerta, —mejor fin de verano— y época de cosecha de ciruelos, manzanos y membrillos
Rosas y niñas y mastranzos en el negror verde de la acequia, jilgueros en los chopos, últimas golondrinas, geometría de vencejos dibujando el cobalto de los cielos.
Y el silencio se agranda en el silencio, y las conversaciones languidecen, y lloran las palabras y los lutos por Federico ausente como un muerto, por tantos muertos con el pecho herido
Granada. Huerta de San Vicente.
Los ojos de mi padre
Los ojos de mi padre, los ojos de mi padre, mirándome en la patria cereal de los trigos, en un tiempo de cunas mecidas por el viento de la guerra, mirando cómo crezco en los abecedarios y conquisto sonidos primitivos balbuceos, palabras necesarias, porque él me empuja y vuelve, desde su corazón y sus espigas, su corazón de tierra y manantiales, patria de tierra y gritos apagados. Mi padre es un silencio que mira como crezco. Sus manos me conforman, me miran la estatura, la dimensión del cuerpo, averiguan gozosas que me elevo en trigal. Las manos de mi padre tocan mi cuerpo y cantan, y yo sé que me acunan con nanas de caballos, con la salmodia triste del judío, del converso que habita por su sangre. Pero paseo con mi padre. Abandono en sus manos mis manos tan pequeñas, y al calor de su sangre mis pulsaciones tienen una ambición de tiempos.
En las luces inquietas de la tarde, al borde de la noche, vamos pisando hierbas, territorios, ríos como torrentes, manantiales, horizontes donde la niebla habita, paisajes metalúrgicos y bosques, ciudades, vientos, cordilleras, blancas constelaciones. Camino con mi padre. Me nombra a las palomas, pájaros migratorios, aguanieves que rozan las praderas, alcaudones de viento, golondrinas, gorriones, avefrías. Y todo pasa y llega de su mano, y a mi infancia regresa el calor confortable de su sangre Cuando llegan los días de septiembre, láminas del otoño, las madrugadas frías y estrelladas detienen sus palabras. Pero es sólo un instante de sangre y de fusiles porque mi padre vuelve del silencio y pasea conmigo el callado silencio de las calles, y los campos sembrados y las constelaciones, y su voz de madera me acompaña, me mira cómo crezco. Todo el mundo conoce que heredé de mi padre una bandera.
Umbrales de otoño, Hiperión, 2013.
Cuando me vaya
Dejaré un silencio en el recuerdo, sonidos de una voz que fue muy joven, y un aroma de sándalo y cipreses para que no me olvides.
Y ahora, cuando el sol desaparece, y hay promesa de una noche clara, las estrellas se esconden y están muertas de tanta nívea luz.
Dejaré abierta la ventana. Un gorrión divulgará mi huida, y un frescor de mañana anunciará mi marcha, con trémula voz para llamarte.
Cuando me vaya, perderé las praderas, los bosques encendidos de noviembre, el verde del jardín en primavera, la tenue luz de los planetas, la sonrisa de un niño, el calor de un amigo, lágrimas de dolor por los caminos que transité tan alta, la caricia de un perro que dio fuego a mis manos.
Cuando me vaya, habré perdido tantas cosas que creceré en trigal por no morirme.
Geografía de la memoria. Barcelona, Calambur, 2018.
Concha Méndez est une personnalité très originale de la Génération de 1927 : championne de natation, gymnaste, poète, autrice dramatique, scénariste, éditrice, imprimeuse, vendeuse de livres etc.
Elle est l’aînée d’une très riche famille madrilène de 11 enfants. Elle fait des études dans un école française, mais jusqu’à quatorze ans seulement. Ses parents l’empêchent de suivre des études supérieures.
Elle passe ses étés à Saint-Sébastien et y rencontre Luis Buñuel. Elle est sa fiancée jusqu’au départ de celui-ci pour Paris (1919-1926).
À partir de 1925, elle devient l’amie de Federico García Lorca, Rafael Alberti, Luis Cernuda, Maruja Mallo, María Zambrano. Elle participe à la fondation du Lyceum Club Femenino, dirigée par María de Maeztu et fait partie des créatrices surnommées Las Sinsombrero qui s’opposent aux règles misogynes de la société de son époque.
Ses relations avec ses parents sont conflictuelles. Elle s’enfuit de la maison paternelle en 1929 et séjourne à Londres, Montevideo, Buenos Aires.
Elle rentre en 1932 en Espagne et Federico García Lorca la présente au poète et imprimeur Manuel Altolaguirre qui l’épouse le 5 juin 1932. Leurs témoins : Juan Ramón Jiménez, Luis Cernuda, Federico García Lorca, Vicente Aleixandre et Jorge Guillén.
Manuel Altolaguirre, Concha Méndez.
Ils ouvrent ensemble dans leur appartement de Madrid (calle de Viriato,73) une petite maison d’imprimerie qui édite les livres de leurs amis (Editorial La Tentativa Poética), et la revue Héroe. Ils impriment aussi Caballo Verde para la Poesía que dirige Pablo Neruda.
Grâce à une bourse de la Junta de Ampliación de Estudios, ils vivent deux ans à Londres et rentrent en Espagne en 1935. Ils ont une fille Paloma. En 1933 ils avaient perdu un premier enfant, Juan, à la naissance.
Quand éclate la Guerre civile, angoissée pour le sort de sa fille, Concha Méndez quitte le pays et séjourne avec elle en Angleterre, en Belgique et en France. Elle rejoint son mari à Barcelone en 1938. Ils collaborent à la revue culturelle la plus importante de l’Espagne républicaine, Hora de España.
Avec sa famille, elle s’exile en France en 1939, où ils sont accueillis par Paul et Nusch Éluard. Ils résident quatre ans à La Havane (Cuba) où ils gèrent l’Imprimerie La Verónica, puis s’installent au Mexique en 1944.
Manuel Altolaguirre la quitte pour la cubaine María Luisa Gómez Mena. Ils mourront tous deux dans un accident de voiture en juillet 1959 près de Burgos alors qu’ils revenaient du festival de cinéma de Saint-Sébastien.
Concha Méndez revient à trois reprises pour des visites ponctuelles en Espagne mais n’y résidera plus. Elle meurt dans sa maison de México à 86 ans.
En 1991, Ses mémoires (Memorias habladas, memorias armadas) furent publiées à partir de vingt-huit heures d’enregistrements réalisés par sa petite-fille Paloma Ulacia Altolaguirre.
Oeuvres :
1926 Inquietudes: poemas. Madrid, Imprenta de Juan Pueyo. 1928 Surtidor : poesías. Madrid, Imprenta ARGIS. 1930 Canciones de mar y tierra. Buenos Aires, Talleres Gráficos Argentinos. 1931 El personaje presentido y El ángel cartero. Madrid. Théâtre. 1932 Vida a vida. Madrid, La tentativa poética. 1935 El carbón y la rosa. Madrid. Théâtre. 1936 Niño y sombras. Madrid, Héroe. 1939 Lluvias enlazadas. La Habana, El Ciervo Herido. 1944 Poemas. Sombras y sueños. Ciudad de México, Rueca. Villancicos de Navidad. Ciudad de México, Rueca. El Solitario. Misterio en tres actos. 1976 Antología poética. Ciudad de México, Joaquín Mortiz. 1979 Vida a vida y vida o río. Madrid, Caballo Griego para la Poesía. 1981 Entre el soñar y el vivir. Ciudad de México, universidad Nacional Autónoma de México. 1990 Memorias habladas, memorias armadas. Madrid, Mondadori. 1995 Poemas (1926-1986). Madrid, Hiperión. 2008 Con el alma en vilo. Málaga. 2009 Poesía completa. Málaga, Centro Cultural Generación del 27.
J’ai choisi quatre poèmes lus dans l’anthologie préparée par James Valender pour la maison d’édition de Séville Renacimiento.
Torremolinos. Mirador de Sansueña, Calle Castillo del Inglés, 9 (CFA).
No vengas
No vengas, Muerte, todavía, que aún tengo que tejer la larga escala que ha de subirme allá donde deseo; debo cumplir mi dharma, hacer, hacer, hacer las cosas que aquí debo.
Porque tengo una deuda para conmigo misma. Vine para algo más que para pasar como sombra. Dentro de mí una luz quiere salir afuera. No vengas todavía, dale tiempo a mi tiempo
Entre el soñar y el vivir, 1981.
Ne viens pas
Ne viens pas, Mort, pas encore, j’ai encore à tisser la grande échelle qui va me hisser là où j’aspire ; je dois accomplir mon dharma, faire, faire, faire les choses que je dois ici-bas.
Parce que j’ai une dette envers moi-même. Je vins pour un peu plus que passer comme une ombre. Au-dedans de moi une lumière veut sortir au-dehors. Ne viens pas encore, donne du temps à mon temps.
Los caminos del alma / Les chemins de l’âme (Paradigme, 2017) – Traduit de l’espagnol par Jeanne Marie.
Al nacer cada mañana
A Maruja Mallo
Al nacer cada mañana, me pongo un corazón nuevo que me entra por la ventana.
Un arcángel me lo trae engarzado en una espada, entre lluvia de luceros y de rosas incendiadas, y de peces voladores de cristal picos y alas.
Me prendo mi corazón nuevo de cada mañana; y al arcángel doy el viejo en una carta lacrada.
BUENOS AIRES
Canciones de mar y tierra, 1930.
Quisiera tener varias sonrisas de recambio
Quisiera tener varias sonrisas de recambio y un vasto repertorio de modos de expresarme. O bien con la palabra, o bien con la manera, buscar el hábil gesto que pudiera escudarme…
Y al igual que en el gesto buscar en la mentira diferentes disfraces, bien vestir el engaño; y poder, sin conciencia, ir haciendo a las gentes, con sutil maniobra, la caricia del daño.
Yo quisiera ¡y no puedo! ser como son los otros, los que pueblan el mundo y se llaman humanos: siempre el beso en el labio, ocultando los hechos y al final… el lavarse tan tranquilos las manos.
Bruselas, 1937.
Lluvias enlazadas. La Habana, 1939.
«Sobre la caliente arena»
Góngora
No es la planta del pie sino del alma quien pisa ardiente arena del desierto y así camina sin saber adónde, acompañada sólo de los vientos.
Que todo es viento y pasa en esta vida , en huracanes, o con soplo leve, mientras que ardiendo, resbalando arenas, su paso sigue la que nos sostiene.
Barcelona, 1938.
Lluvias enlazadas. La Habana. 1939.
Recuerdos
Recuerdos que ya sois sombras, no os apartéis de mí, que recuerdo que se borra es que perdió el existir.
Yo quiero guardarlos todos a la luz de mi memoria, que aquel que borra recuerdos es como un ser sin historia.